Archives pour la catégorie Romans et livres

Nouveauté : Thibaut de Champagne, son art poétique, ses chansons et leurs variantes mélodiques chez Honoré Champion

thibaut_le_chansonnier_troubadour_trouvere_roi_de_navarre_comte_de_champagneSujet : chansons, musique, poésie médiévale, amour courtois, poésie lyrique, trouvère, vieux français. livre,
Période : moyen-âge central
Auteur : Thibaut IV de Champagne (1201-1253), Thibaut 1er de Navarre
Ouvrage : « Thibaut de Champagne,
textes et mélodies »
Auteurs : Christopher Callahan, Marie-Geneviève Grossel, Daniel E. O’Sullivan
Editeur : Honoré Champion (avril 2018)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionepuis près d’un siècle et demi, la prestigieuse maison d’édition Honoré Champion publie de diffuse les plus grands titres de la recherche universitaire de l’espace francophone. De fait et sur le sujet qui nous préoccupe, nous lui devons nombre des ouvrages sur la littérature, la poésie médiévale et ses auteurs que nous avons déjà cités ici. Depuis ses premières parutions, la maison a poursuivi son oeuvre sans relâche et avec plus de 10 000 titres déjà parus, elle s’est s’imposée comme une référence incontournable dans son honore_champion_edition_livres_litterature_poesie_medievaledomaine de prédilection.

Sur la partie médiévale, à la lumières des nouvelles découvertes et des avancées des romanistes ou médiévistes, elle revisite régulièrement des oeuvres ou des auteurs déjà édités longtemps auparavant. C’est le cas de l’ouvrage que nous vous présentons aujourd’hui puisqu’elle nous fait le grand plaisir de publier un livre tout entier consacré à Thibaut de Champagne et à ses chansons. Un siècle s’étant écoulé depuis le dernier ouvrage en date dédié au grand roi poète du XIIIe siècle, il était grand temps de réexaminer son oeuvre et c’est désormais chose faite.

Exhaustif & ambitieux : art poétique, chansons adaptées & variations mélodiques

A_lettrine_moyen_age_passionvec un ouvrage qui déborde les huit-cent pages, les auteurs ne se sont pas contentés ici de présenter et d’adapter en français moderne le legs poétique de Thibaut le Chansonnier, ce qui aurait déjà représenté, en soi, un travail conséquent. Au delà des traductions de ses oeuvres, ils ont aussi compilé les nombreuses variantes mélodiques associées à ses chansons. De ce point de vue, en plus des férus d’histoire, de littérature et de moyen-âge, ce livre devrait encore ravir les amateurs de musique ancienne désireux de restituer, au plus près, l’art du roi de Navarre et seigneur-trouvère de thibaut_de_champagne_trouvere_chansonnier_livres_chansons_partitions_lyrique_courtoise_honore_championChampagne.

Comme nous l’indiquions plus haut, l’ouvrage bénéficie encore des éclairages les plus récents en matière de littérature médiévale. En plus des éléments biographiques rassemblés sur Thibaut de Champagne, mais aussi  de la revue des manuscrits anciens dans lequel on peut retrouver  ses chansons, une large partie du livre est ainsi consacrée à l’analyse de sa poétique; il s’agit ici de remettre en perspective son originalité et son art dans le contexte de la lyrique courtoise de son siècle.


Un mot des auteurs

T_lettrine_moyen_age_passionrois  grands experts de littérature, de vieux-français d’oil et de lyrique courtoise  se sont attelés à cet ambitieux projet. Il s’agit de Christopher Callahan, Marie-Geneviève Grossel, et Daniel E. O’Sullivan et il convient d’en dire quelques mots.

Christopher Callahan est professeur de français et de littérature médiévale et renaissante à l’Université Wesleyan de Bloogmington, dans l’Illinois, Passionné par cette période historique, cet universitaire américain s’est fait une véritable spécialité de la poésie lyrique du moyen-âge et on lui doit nombre de contributions, articles et parutions dans ce champ. Au sujet des trouvères des XIIe et XIIIe siècle, on retiendra notamment sa participation à deux ouvrages sur Les Chansons de Colin Muset, parus également chez Honoré Champion en 2005.

thibaut_de_champagne_oeuvres_chansons_musiques_poesies_medievales_vieux_français_oilMaître de conférence à l’Université de Valenciennes où elle enseigne le français médiéval et le latin, Marie-Geneviève Grossel, est, de son côté, une spécialiste reconnue de la Champagne du XIIIe siècle et de son bouillonnement littéraire et artistique d’alors. L’art et les chansons des trouvères de cette période, ainsi que les codes de l’amour, de la séduction et de la lyrique courtoise font donc partie de ses grands sujets de prédilection et on lui doit des ouvrages reconnus sur la question ou sur des sujets connexes: Le Milieu littéraire en Champagne sous les Thibaudiens: 1200-1270, (1994), Les chansons de langue d’oïl: l’art des trouvères (2008), pour ne citer que ces deux-là. On peut encore retrouver nombre de ses contributions ou articles dans des ouvrages collectifs ou actes de colloques portant sur le moyen-âge.

Enfin, « last not least« , professeur de français médiéval à l’Université du Mississippi, Daniel E. O’Sullivan s’est fait une spécialité de l’approche comparative et interdisciplinaire de la musique, la littérature et la culture de l’Europe médiévale. Il a lui aussi, à son actif, de nombreuses parutions sur la période, sur des thèmes aussi variés que le culte marial dans la lyrique française du XIIIe siècle (Marian Devotion in Thirteenth-century French Lyric, 2005), la formation et la naissance de la courtoisie dans la France médiévale (Shaping Courtliness in Medieval France, 2013) ou même encore sur le jeux d’échecs du moyen-âge à l’entrée de l’ère moderne. On doit également à cet universitaire des articles de référence sur la lyrique de Thibaut de Champagne.

Il fallait bien l’oeil aiguisé et la collaboration de ces trois érudits pour approcher de manière complète et avec toute la rigueur que l’on pouvait en attendre, l’oeuvre du seigneur trouvère croisé, élevé dans la grande effervescence culturelle et artistique de la cour de Champagne des débuts du XIIIe siècle (1).


Où se procurer l’ouvrage ?

Ce nouvel ouvrage autour de Thibaut de Champagne avec lequel il faudra désormais compter vient juste de paraître. Vous le trouverez donc dans  toutes les bonnes librairies et il est aussi disponible en ligne, sur le site de l’éditeur et à l’adresse suivante :   Thibaut de Champagne, Chansons, Textes et Mélodies

thibaut_champagne_chansonnier_trouvere_poesie_chanson_partition_medievale_traduite_moyen-age

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

(1) Sur le sujet de la cour de Champagne et des trouvères champenois de la fin du XIIe et des débuts du XIIIe siècle, on pourra valablement consulter nos articles sur Blondel de Nesle, sur Gace Brûlé et bien sûr sur Thibaut de Champagne.

« Kaamelott, un livre d’Histoire » : les médiévistes et universitaires à l’assaut des légendes arthuriennes à la façon d’Alexandre Astier

kaamelott_alexandre_astier_legende_medievale_roi_arthur_moyen_age_passionSujet : moyen-âge réel et historique, moyen-âge représenté, série télévisée,  Kaamelott, Alexandre Astier, légendes Arthuriennes, quête du Graal, médiévalisme.
Ouvrage :  Kaamelott, un livre d’Histoire
Auteurs  : collectif, sous la direction de Florian Besson et de Justine Breton
Parution : Avril 2018 (Editions Vendémiaire)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous l’avions déjà mentionné dans notre précédent « digest » sur les lectures déjà parues autour de Kaamelott mais ce livre étant officiellement sorti, depuis quelques jours, il est temps d’y revenir. Nous voulons parlé ici de l’ouvrage collectif paru aux éditions Vendémiaire, sous la direction de Justine Breton et de Florian Besson  et ayant pour titre « Kaamelott, un livre d’Histoire ». 

Kaamelott, un livre d’Histoire

Moyen-âge reconstruit d’un côté, moyen-âge historique de l’autre, modernité de la série télévisée écrite par Alexandre Astier d’un côté, haut moyen-âge et légendes arthuriennes médiévales de l’autre, voilà un ouvrage qui aurait pu faire dire au Perceval de Kaamelott : « C’est comme un genre de Graal, sauf qu’i faut savoir lire« .

livre_histoire_serie_televisee_alexandre_astier_kaamelott_legendes_arthuriennes_medievalisme

A chaque siècle ou période historique son Arthur, sa table ronde, son Merlin ou son Excalibur, comme Chrétien de Troyes nous éclairait sur son temps avec ses romans, à travers son « moyen-âge », c’est bien aussi de nous et de notre monde que Kaamelott nous parle.  Et c’est tout le propos des universitaires qui s’y sont penchés dans cet ouvrage, nous aider à en démêler l’écheveau : entre références (explicites ou plus masquées) de la série aux légendes arthuriennes d’époque et au moyen-âge historique, mais aussi entre libertés prises par l’auteur et, à travers elles, projections de notre modernité qui font de Kaamelott une série qui nous ressemble et qui trouve en nous une résonance.

Vous l’avez compris, nous sommes ici sur le terrain du médiévalisme et l’originalité de ce livre tient encore au fait qu’il déborde le champ même de l’histoire médiévale pour inviter des universitaires issus d’horizons divers à un travail de réflexion collectif et interdisciplinaire sur le sujet.

Portraits des directeurs de l’ouvrage

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour en redire un mot, agrégée de lettres modernes et docteur en littérature médiévale, Justine breton s’est fait une spécialité du médiévalisme dans le champ des légendes arthuriennes et de l’Héroic Fantasy. Autrement dit, si vous vous posez des questions sur la nature fictionnelle, fantaisiste ou avérée des références médiévales utilisées dans des oeuvres telles que Games of Thrones, Kaamelott ou autres productions audiovisuelles et littéraires deco_medievale_enluminures_graal_kaamelottdes XXe et XXIe siècle sur ces sujets, elle est une interlocutrice de choix. Pour le reste, elle enseigne actuellement à l’École Supérieure du Professorat et de l’Éducation de Picardie.

De son côté, également très actif dans le champ du médiévalisme, Florian Besson est aussi un des auteurs du très bon blog Actuel Moyen-âge qui se propose de mettre en perspective les faits d’actualité à la lumière de l’histoire médiévale et du moyen-âge historique.

Actuellement enseignant à l’Université de Lorraine, l’uchronie (récits fictifs bâtis sur des événements historiques étant survenus réellement) fait également partie de ses sujets de prédilection. On doit encore à ce jeune doctorant de la Sorbonne, par ailleurs agrégé d’Histoire, d’avoir impulsé et organisé avec Justine Breton, le colloque « Kaamelott, la relecture de l’Histoire » qui s’était tenu à la Sorbonne en mars 2017. L’ouvrage qu’ils contribuent tous deux à faire paraître aujourd’hui , s’inscrit dans la continuité de ces journées de réflexion.

Bien sûr, ces deux jeunes universitaires sont par ailleurs fans de la série télévisée et la connaissent bien. Voici une petite vidéo de présentation de leur ouvrage  qui devrait vous en convaincre.

Kaamelott, un livre d’Histoire par Justine Breton & Florian Besson

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour conclure, nul doute que ce nouveau titre prendra sa place dans la bibliothèque des amateurs de Kaamelott désireux de décrypter un peu plus avant l’oeuvre d’Alexandre Astier;  il est d’ailleurs déjà accueilli avec grand enthousiasme dans les cercles de fans de la série. Au delà, il ne manquera pas d’interpeller tous ceux qui s’intéressent aux légendes arthuriennes mais aussi au décryptage du moyen-âge au sens large (version reconstruite, version historique). Il est, donc, à n’en pas douter, voué au succès et c’est tout le mal que nous lui souhaitons.

Ajoutons, de notre côté, que nous sommes très heureux de suivre les avancées de cette vague de jeunes médiévistes nouvelle génération. Bien déterminés à ancrer (aussi) leurs recherches, leurs écrits et leurs préoccupations dans la modernité, ils nous aident à mieux décoder cette dernière à la lueur de l’Histoire médiévale et nous démontrent, du même coup, la grande actualité de leur discipline et la pertinence de son éclairage.

L’ouvrage est disponible en ligne sous le lien suivant : Kaamelott, un livre d’histoire

 En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

« Temps perdu n’est a recouvrer », Michault Caron Taillevent, le passe-temps, fragments (2)

poesie_medievale_michault_le_caron_taillevent_la_destrousse_XVe_siecleSujet : poésie, littérature médiévale, poète médiéval, bourgogne, poète bourguignon, bourgogne médiévale, poésie réaliste, temps,
Période : moyen-âge tardif, XVe
Auteur : Michault (ou Michaut) Le Caron, dit Taillevent ( 1390/1395 – 1448/1458)
Titre : Le passe-temps

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous publions aujourd’hui quelques strophes supplémentaires du Passe-temps de Michault Taillevent.  En réalité, nous en suivons le fil. Nous avions, en effet, déjà publié les onze premières strophes et voici donc les suivantes.

Un auteur médiéval
redécouvert tardivement

Même si l’on connait une version imprimée du XVIe siècle du Passe-temps, ce bel auteur du moyen-âge central, populaire en son temps, a souffert d’un manque d’exposition jusqu’à une date  relativement récente, bien que quelques auteurs du XIXe et des débuts du XXe avaient  tout de même fini par s’y pencher.

Référence : Michault Caron Taillevent avec Robert Deschaux

Michault_Taillevent_poeste_bourguignon_robert_deschaux_livre_poesie_litterature_medievale_moyen-age_XVe_siecleNous ne nous basons pas sur cette édition pour produire les extraits du Passe-temps, mais rappelons tout de même le travail exhaustif et incontournable de Robert Deschaux sur l’auteur médiéval : Un poète bourguignon du XVe siècle : Michault Taillevent (Droz, édition et étude, 1975).

Pour dire un mot de cet auteur, Robert Deschaux (1924-2013) agrégé de grammaire, natif de Charavines, se fit une grande spécialité de la poésie du XVe siècle et notamment celle de la cour de bourgogne. Docteur de la Sorbonne, il enseigna longtemps auprès des universités, la langue et la littérature françaises du Moyen-âge et de la Renaissance.  Son ouvrage sur Michault le Caron dit Taillevent est d’ailleurs la publication de la thèse qu’il soutint dans ses matières devant la Sorbonne.

Avant Robert Deschaux et à la période moderne, le poète médiéval était plus connu des chercheurs romanistes ou des médiévistes spécialisés dans le moyen-âge central et tardif que du public; certaines de ses poésies n’avaient d’ailleurs pas même été retranscrites depuis les manuscrits dans lesquelles on les trouvait et  ces derniers ne pouvaient être décemment approchés sans une solide formation en paléographie.  Cet ouvrage de 1975 reste donc,  à ce jour, une référence et la meilleure parution pour découvrir le poète médiéval et l’ensemble de son oeuvre.

Le passe-temps : « Je » poétique et universalité du thème

N_lettrine_moyen_age_passionous n’allons pas ici revenir sur le statut de la vieillesse au moyen-âge que nous avons déjà abordé précédemment, mais simplement ajouter deux mots sur le Passe-temps du Michault et sur ses qualités.

Il y a, en effet, dans cette poésie de l’ancien joueur de farces à la cour de Bourgogne parvenu à l’hiver de sa vie, une force véritable qui poesie_medievale_moyen-francais_michault_caron_taillevent_passe_temps_XVe_siecle_moyen-agetouche sans doute autant par l’universalité de son thème que par l’approche  subjective que le poète en fait: ce  « Je »  poétique et en détresse qui se tient au centre de l’oeuvre.  A chaque fin de strophe, les locutions proverbiales ou en forme de proverbes, ouvrent encore la réalité poignante de l’expérience vécue sur l’universel et ce temps qui a filé entre les doigts du poète, dévient nôtre.

Au delà, on trouve encore, dans ce Passe-temps, la marque d’un style impeccable, le signe d’une écriture parvenue à sa maturité. On notera, bien sûr, quelques traces de l’école des rhétoriciens dans certains jeux de rimes ou de mots (flourissant/flor issant, parfont/parfont, amer/amer, etc…), mais sans parler ou s’arrêter à ces démonstrations de virtuosité, les mots coulent avec aisance et soulignent toute la grâce de ce moyen-français du XVe siècle. En bref, pour qui aime la langue française et son histoire, cette poesie_poete_medieval_moyen-francais_michault_caron_taillevent_passe_temps_XVe_siecle_moyen-agepoésie est une pure délectation.

Michault  Taillevent a vieilli mais son passe-temps n’a guère pris de rides. Il gagne à être plus largement redécouvert, lu ou relu. Et même s’il est difficile de l’établir avec certitude, on ne se surprend pas que certains passages de cette longue complainte et poésie sur la fuite du temps et l’âge de vieillesse ait pu inspirer François Villon.

Pour raccrocher sur l’article précédent, nous étions resté sur la strophe suivante :

Et le temps par mes ans hastoye,
Que je ne m’en guettoye pas.
Vieillesse m’attendoit au pas
Ou elle avoit mis son embusche :
Qui de joye est en dueil trebusche.

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« Temps perdu n’est a recouvrer »,
Michault Caron Taillevent, le passe-temps  (2)

Et la perdy tout l’apetis,
De chanter, car Dame Viellesse
Courut adont tout l’apetis
De ma joye & de ma liesse;
Dont il convendra que je lesse
Le ditter et le rimoyer :
Aprez le rire larmoyer. 

En mon joly temps fuz astrains
De faire ballades de flours;
Or suy je mainenant contrains
A faire ballades de plours
Et complaintes de mes folours
Pour mon temps qu’ay gaste en vain :
Telle penne, tel escripvain. (1)

En mon estude florissant
Jadiz a ditter aprenoye,
Ou avoit maine* (maintes) flour issant*, (sortant, fleurissant)
Surquoi mes matiers prenoye;
Et ore en pleurs mon cuer prez noie.
Ainsi est mon fait tout divers :
Chappeaux ne sont pas tousdiz vers. (2)

Aux escolles d’amour haultaines
Usay tous mes beaux jours seris* (paisible, serein),
Mais les ruisseaux et les fontaines
De ma joye sons tous taris,
Et les fosses tous ateris
Ou je puisoye faiz d’amer :
Soubz arbre doulz fruit plain d’amer.

Ainsi m’a tollue* (de tolir, ravir, enlever) & hoste
Toute ma joye et mon deport* (joie, plaisir)
Vieillesse, par mes ans hastee,
Et destruit le havre et le port
Ou tout le gracieux aport
De mon doulx plaisir arrivoit :
Qui vist changer dueil à riz voit. (3) 

Viellesse adont rompi le mas
De ma nef, je le voy moult bien,
Dont venoit l’esparnz* (l’épargne) & l’amas
De toute ma joye et mon bien;
Si ne scay encore combien
J’ay de temps et d’age a durer:
Qui vist il fault tout endurer.

J’estoye de joye atourne* (entouré, paré)
Ou temps que jeunesse hantoye,
Mais le temps est bien retourne:
Je pleure ce que je chantoye,
Car adonques point ne tastoye
De viellesse le gue parfont* (profond):
Les regres les douleurs parfont* (de parfaire).

Helas ! se j’eusse en congnoissance
De ce que j’ay depuis trouve,
Ou que maintenant congnois, sans ce
Que je l’eusse adonc esprouve,
Ja n’eusse este prins ne prouve* (éprouvé)
Ainsi de joye desgarny :
Mal vist qui n’est adez garny* (désormais, de nos jours pourvu, nanti)

Bien feusse, se j’eusse eu ce sens,
Quand de jeunesse estoye es mains,
Que temps passe, comme je sens
A toutes heures, soirs et mains ;
Mais je ne cuidoie avoir mains
Du bien dont mon cuer est issu :
Drap s’uze, comme il est tissu.

Jeunesse, ou peu de gouvern(e) a,
Pour ce que de bon cuer l’amoye,
Mon fait et mon sens gouverna
Se fault y a, la coulpe est moye.
Chose n’y vault que je lermoye,
Et ne feisse riens qu’ouvrer (4)
Temps perdu n’est a recouvrer.


NOTES

(1) « telle plume, tel écrivain » : le mot fut sujet à des évolutions désignant le transcripteur d’un manuscrit ou le rédacteur d’un texte à partir du milieu du XIVe il se fixe pour désigner de plus en plus le rédacteur d’un texte. La revue Romania nous apprendra toutefois en 2014 qu’en milieu bourguignon (ça tombe bien nous y sommes) :

« … la production des œuvres et des manuscrits est difficilement dissociable, en particulier en milieu bourguignon, pour des personnalités comme Jean Miélot, Jean Wauquelin, Jean Duquesne, David Aubert et bien d’autres, le même mot (escripvain) pouvant encore désigner, vers la fin du xve siècle, à la fois des auteurs qui se font copistes et des copistes qui se font auteurs »
« Olivier Delsaux. Qu’est-ce quun « escripvain«  au Moyen Âge? Étude d’un polysème« Maria Colombo Timelli, Romania, 132, 2014

(2) Métaphore sur le ver(t) qui désigne le printemps, la jeunesse.

(3) celui qui vit longtemps voit le rire se changer en deuil

(4) ouvrer :  y travailler, fig. ne fasse que « le remâcher », « en souffrir » 

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En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Parenthèse détente : la bibliothèque imaginaire de Kaamelott et un récapitulatif des ouvrages réels, disponibles sur la série

kaamelott_cinema_trilogie_humour_alexandre_astier_news_infos_serie_culteSujet : légendes arthuriennes, humour, série télévisée, série culte, Kaamelott, comédie, légendes arthuriennes, Dame Séli, Joelle Sevilla, Carmélide
Période : moyen-âge central, haut moyen-âge
Auteur : Alexandre Astier
Médias : détournement, créa graphique, humour, livres et ouvrages sur la série,

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour se détendre un peu à l’approche du week-end, voici une petite parenthèse d’humour à la façon Kaamelott, avec un nouveau livre inspiré de la série télévisée créée par Alexandre Astier. Comme on nous pose quelquefois la question, je précise une fois de plus que cet ouvrage est imaginaire et qu’il serait donc vain de le chercher dans votre librairie préférée. Je sais, c’est super triste, moi aussi ça me le fait.

Du coup, une fois nos âneries posées, nous profiterons également de cet article pour vous donner un panorama exhaustif des livres déjà parus sur et autour de la série culte. Si après ça, vous vous ennuyez encore en attendant le sortie du long métrage, il ne vous restera plus qu’à re re re re visionner pour la enième fois les DVDs.

Créa du jour : les pâtisseries de Dame Séli

Cette fois, côté détournement, c’est donc au tour de Dame Séli de Carmélide  de s’y coller avec ses légendaires pâtisseries qui feront dire à son « cher et tendre » époux (faut l’dire vite):

leodagan_kaamelott_legende_medievale_roi_arthur_moyen-age_passion« Sans vouloir la ramener, la seule différence avec des briques, c’est que vous appelez ça des tartes. »
Léodagan de Carmélide (Lionnel Astier),
Kaamelott – Alexandre Astier

Saluons au passage le grand sens pédagogique de ce cordon bleu émérite; le titre de l’ouvrage donne le ton et l’apprentissage s’annonce à l’ancienne et à grands coups d’claques sur le museau.

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Mère de Guenièvre et belle-mère de roi Arthur qu’elle incarne avec énergie et brio dans Kaamelott, Joelle Sevilla est aussi la mère de l’auteur dans la vraie vie. Oui bon bien sûr, ça se sait, mais au cas où je le redis. Grande actrice à l’écran, elle a créé et préside également depuis 30 ans à Lyon l’Ecole et Société de production Acting studio.

Entre autres productions, c’est à cette structure que l’on doit le court-métrage Dies Irae, réalisé par Alexandre Astier et qui avait permis de lancer la série et de convaincre M6 et Calt Production de s’y engager.

Précisons que les enseignements dispensés par l’Ecole lyonnaise (ateliers théâtre, stages d’acting et masterclass) et leurs qualités pédagogiques sont à quelques sérieuses distances de ce que pourrait laisser suggérer l’ouvrage loufoque ci-dessus. De l’autre côté de l’écran ou de la scène, à l’Acting Studio de Lyon, on aime, en effet, les acteurs sans réserve. La preuve même la présidente nous le dit dans son édito :

« J’aime ce métier et ceux qui le font. Si on me pose la question encore aujourd’hui, «qu’aimez vous le plus au monde ?» je répond toujours «les acteurs». » Joelle Sevilla –  Edito du site Acting studio

On notera, au passage, que le goût de l’auteur de Kaamelott pour servir à chaque acteur, des personnages et pièces sur mesure qui s’inspirent en grande partie de leur propre nature ou caractère, mais aussi le grand respect qu’il a de leur travail et qui fait chez tous l’unanimité, ne viennent pas de nulle part.

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Lectures Kaamelott

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour des lectures plus officielles et moins virtuelles autour de Kaamelott, voici donc, comme promis, une petite synthèse des ouvrages que vous pourrez trouver à la vente en ligne sur le sujet, ainsi que les liens pour les acquérir.

Kaamelott sur la plage ou sur la table de chevet : les scripts & dialogues des trois premiers livres

Sans écran et au format poche, l’auteur a eu la bonne idée de faire paraître les scripts des trois premiers livres de la série. A la faveur d’un petit moment de tranquilité, on peut ainsi retrouver, avec bonheur, le rythme effréné, la drôlerie et la qualité des dialogues qui ont fait tout le succès des légendes arthuriennes « made in France ».

Kaamelott, Livre 1,
1ère partie. Episodes 1 à 50 
Kaamelott, livre 1,
2ème partie. Episodes 51 à 100
Kaamelott, Livre 2,
1ère partie .  Episodes 1 à 50
Kaamelott, Livre 2,
2ème partie. Episodes 51 à 100
Kaamelott, Livre 3,
1ère partie : Episodes 1 à 50
Kaamelott, Livre 3,
2ème partie. Episodes 51 à 100

Les Bandes Dessinées Kaamelott

Huit tomes sont déjà parus chez Casterman. Tous écrits de la main de l’auteur Alexandre Astier et réalisés en collaboration avec   Steven  Dupré  pour la partie illustration, ils proposent des aventures débridées dans l’univers de la série, affranchies des contraintes de productions télévisuelles et cinématographiques. De fait, on s’y rapproche encore plus résolument de l’univers médiéval fantastique de type Donjons et Dragons cher à Alexandre Astier, avec son lot de créatures imaginaires pour mettre en échec (ils se débrouillaient déjà très bien sans elles) les (presque) « preux » chevaliers. La dernière BD en date est parue début janvier 2018 (Angouleme s’en souvient encore). C’est le premier opus d’une histoire en deux parties :   Kaamelott, Tome 8 : L’Antre Du Basilic

Les autres BD Kaamelott déjà parues :

Kaamelott, Tome 1 : L’Armée Du Nécromant
Kaamelott, Tome 2 : Les Sièges De Transport
Kaamelott, Tome 3 : L’Enigme Du Coffre
Kaamelott, Tome 4 : Perceval Et Le Dragon D’Airain
Kaamelott, Tome 5 : Le Serpent Géant Du Lac De L’Ombre
Kaamelott, tome 6 : Le duel des mages
Kaamelott, Tome 7 : Contre-Attaque En Carmélide

Quelques ouvrages autour de la série commentés par des experts et médiévistes

Kaamelott, la série décryptée.

Avec ces deux tomes parus en 2007 chez Perrin, l’écrivain Eric Le Nabour et l’historien Martin Aurell, médiéviste et grand spécialiste des légendes arthuriennes se proposaient, avec humour et légèreté, d’examiner l’oeuvre d’Alexandre Astier au prisme des légendes arthuriennes et de l’Histoire avec un grand H. En bref, voilà une mine d’informations pour ceux qui s’intéressent de près au monde arthurien et au moyen-âge historique, en relation avec la série.


Kaamelott : la série décryptée

Au coeur du Moyen Age, tome 1


Kaamelott : la série décryptée
A la table du Roi Arthur, tome 2

A paraître : « Kaamelott, un livre d’Histoire »

Date de sortie prévue : le 5 avril 2018

Fascinés par le moyen-âge autant que par le médiévalisme – autrement dit, le moyen-âge tel qu’on se l’imagine ou se le représente à travers la littérature, les productions culturelles, etc… de la période post-médiévale – deux jeunes doctorants et chercheurs en Histoire médiévale ont décidé, à leur tour, de s’attaquer au sujet de Kaamelott. Il s’agit de Florian Besson, agrégé d’Histoire et chercheur médiéviste attaché à la Sorbonne et Justine Breton, agrégée de lettres modernes et docteur en littérature médiévale à l’université de Picardie d’Amiens où elle a obtenu en 2016 une thèse sur « la représentation des pouvoirs dans la légende arthurienne, de l’écrit à l’écran » (sous la direction de Martin Aurell déjà cité plus haut).

L’ouvrage devrait donc paraître à compter du 5 avril prochain mais il est déjà disponible en pré-achat. En voici le lien: Kaamelott, un livre d’histoire

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Voilà donc pour ce petit récapitulatif des livres et ouvrages disponibles sur la série Kaamelott.

Pour le reste, tous nos articles sur Kaamelott sont ici. Pour plus de livres virtuels et imaginaires autour de la série c’est ici. Enfin pour plus de créations « débilos » sur le sujet, cela se passe par là-bas : FB Autour de Kaamelott

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient.» Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

La chanson de Roland avec Jean Dufournet et Abdelwahab Meddeb

moyen-age_litterature_medievale_chanson_roland_charlemagneSujet : chanson de geste, poésie, littérature médiévale,  Charlemagne, Roland, Croisades, livres, moyen-âge chrétien.
Période : moyen-âge central, XIe siècle
Auteur (supposé) : Turold
Manuscrit ancien : Manuscrit d’Oxford ,
Titre : La chanson de Roland
Intervenants : Jean Dufournet, Abdelwahab Meddeb
Programme : Cultures d’Islam, France Culture (2008)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn 2008, dans le cadre de son programme Cultures d’Islam, France Culture et l’écrivain, poète et érudit tunisien Abdelwahab Meddeb (1946-2014) recevaient l’historien, médiéviste et romaniste Jean Dufournet (1933-2012) autour de la Chanson de Roland. Dans la continuité de notre article précédent sur la geste médiévale et son importance/influence sur l’Europe médiévale. nous vous proposons donc de découvrir ici cet échange.

Mise en contexte de la chanson de Roland

Après un mot sur les anciens manuscrits, Jean Dufournet nous parlera de la chanson de geste, supposée écrite par le clerc Turold, en la remettant dans son contexte littéraire, mais surtout historique et politique. On découvrira ainsi comment trois siècles après les faits et l’épopée de Charlemagne, la Chanson de Roland fut instrumentalisée par son époque pour mettre en valeur la royauté, mais également pour renforcer idéologiquement l’ardeur des croisés. Le médiéviste et son interlocuteur feront aussi quelques intéressants détours pour mettre en valeur les parentés, les similitudes et les divergences entre les deux cultures chevaleresques et religieuses.

jean_dufournet_medieviste_hitorien_romaniste_moyen-age_chanson_rolandSur ces aspects de récupération « idéologique », en l’occurrence à des fins religieuses,, soulignons, comme les deux interlocuteurs en présence ont la finesse de le faire eux-même, qu’il ne s’agit nullement ici et après coup  d’en faire le procès, ni de la fustiger et encore moins de l’encenser. L’analyse critique et contextuelle de Jean Dufournet sur le sujet dépasse, par ailleurs et de loin, les simples visées liées à la croisade : les conflits internes et sociaux, les relations de vassalité du monde féodal et bien d’autres aspects conflictuels et complexes du monde médiéval ne sont pas développés ici pour des raisons éditoriales. Au final, être conscient du soubassement politique de l’oeuvre devrait donc plutôt permettre de transcender ces aspects pour la replacer dans sa réalité médiévale mais aussi pour aller à ses qualités littéraires, c’est en tout cas le voeu formé par le médiéviste, une fois démêlé les aspects idéologiques. L’intention est-elle paradoxale ? Si le chemin est difficile, la démarche est, à tout le moins,  hautement louable, intellectuellement parlant.

Pour le reste, ajoutons que l’instrumentalisation de la littérature à des fins stratégiques a existé de tout temps et plus encore quand ses Abdelwahab_Meddebauteurs dépendaient du pouvoir politique ou religieux pour s’alimenter, On pourrait, comme le disait ici très justement Abdelwahab Meddeb trouver sans peine des exemples de ce procédé de l’autre côté des rives de la croisade ou même en d’autres temps. Rien n’est vraiment nouveau sous le soleil quand il s’agit de motiver les hommes ou les troupes à guerroyer…

Pour clore sur l’aperçu de ce programme, on y survolera encore quelques idées intéressantes : interpénétration, reprise ou réinterprétation des traditions païennes et guerrières dans le cadre chrétien, relation et interdépendance encore du combattant et son épée (pas de Roland sans Durandal, pas de Durandal sans Roland)  qui a peut-être même, selon Jean Dufournet, influencé la matière arthurienne. De fait et comme ce dernier le mentionnera encore au passage, la Chanson de Roland a eu une incidence sur la littérature médiévale, bien au delà de son temps.

Un échange autour de la chanson de Roland avec Jean Dufournet


NB ; pour des raisons techniques le son se trouve indisponible sur la page de France Culture et nous rendons grâce ici à la chaîne youtube Eclair Brut d’avoir pu le préserver et le mettre en ligne. Lien originel du programme sur France Culture (Fichier son indisponible pour le moment).

Le manuscrit  MS Digby 23
de la bibliothèque bodléienne d’Oxford

litterature_geste_medievale_chanson_de_roland_manuscrit_ancien_oxford_MS_digby_23_Bodleian_Library_moyen-ageBien qu’on connaisse un certain nombre de manuscrits anciens contenant la Chanson de Roland, le  manuscrit anglo-normand de la fin du XIIe siècle MS Digby 23,  conservé à la Bodleian Library d’Oxford semble faire autorité en la matière auprès des experts, depuis un certain temps déjà.

Nous disons « semble » parce que pour être le plus ancien, dans le courant du XIXe et une partie du  XXe, les médiévistes ont largement débattu sur la question de la méthodologie permettant d’apporter au public la plus juste restitution de cette chanson de geste. Fallait-il reprendre mot pour mot le manuscrit d’Oxford ou lui préférer une synthèse comparative entre les différentes sources ? A lire les critiques sur les différentes traductions parues autour de la Chanson de Roland, rares furent en tout cas, celles qui firent l’unanimité mais il faut dire que, pour des raisons de contenu, de datation, autant pour sa résonance médiévale, ce texte littéraire demeure un objet d’étude central (et donc sensible) pour bien des historiens médiévaux et romanistes.

La chanson de Roland en Ligne,
quelques références

chanson_roland_jean_dufournet_livre_litterature_medievale_moyen-age_central

En 1993, Jean Dufournet, grand spécialiste de la question comme on l’aura compris, faisait paraître une traduction de la Chanson de Roland, basée sur ce manuscrit d’Oxford. qui fournit la substance de cet échange organisé par France Culture. L’ouvrage est toujours disponible en format poche chez Flammarion. En voici les liens si le sujet vous intéresse.La chanson de Roland : Edition bilingue français-ancien français

Voici quelques autres liens utiles vers des manuscrits anciens ou vers des oeuvres plus récentes :

Le manuscrit d’Orford sur le site de la Bodleian Library (MS Digby 23)

Découvrir et feuilleter La Chanson de Roland sur le site de la BNF (Fac- similé du XIIIe siècle, BnF, MS Français 860)

La chanson de Roland (1922), traduction du  philologue et romaniste français Joseph Bédier (1864-1938) 

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
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Représentation du divin, naissance du beau : une archéologie de l’image au Moyen-âge avec le philosophe Olivier Boulnois

philosophie_medievale_histoire_des_idees_canal_U_video_conferences_moyen-ageSujet : philosophie médiévale, iconographie, représentations médiévales, archéologie du savoir, archéologie de l’image,
Période : du moyen-âge aux début de la renaissance
Auteur : Olivier Boulnois
Ouvrage : Au delà de l’image
Media : documentaire CNRS, Canal U

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, nous vous proposons de suivre le philosophe  Olivier Boulnois au coeur d’un de ses grands sujets de recherche : l’image et l’iconographie médiévale. Produite par le service audiovisuel du CNRS du Campus de Villejuif, cette entrevue est proposée par l’excellent chaîne en ligne Canal U qui regorge de ressources vidéo et de matière à réflexion, en provenance de nos universités et de leurs plus brillants chercheurs.

« L’image » au moyen-âge
à la  lumière de la philosophie médiévale

Q_lettrine_moyen_age_passionu’est-ce que l’image ? Comment a-ton contourné l’interdiction biblique de représenter Dieu qui planait sur les premiers temps du moyen-âge chrétien ? Pourquoi  « l’image » et la représentation ont-elles pris un place centrale dans le christianisme ? Partie prenante d’un dispositif pédagogique à l’attention des moins lettrés, comment, dès lors, éviter l’écueil du débat sur l’idolâtrie au sein même du catholicisme ? Comment iconographie_image_philosophie_medievale_archeologie_visuel_representation_divine_christ_moyen-age_chretienencore l’image d’un Dieu vieux et barbu a-t’elle émergé, à partir du Christ, Dieu incarné et « mort en croix » ?

Enluminure, Christ, Bible de Vivien, dite Bible de Charles le Chauve, Abbaye Saint-Martin de Tours, IXe siècle (845), BnF, Manuscrit Latin 1   Pour la feuilleter en ligne  

Enfin, après quelles évolutions l’image a-t-elle hérité d’une « charge » esthétique ou d’une capacité intrinsèque à inspirer le beau, à  contenir une dimension « sensible » pour ce qu’elle est et non plus pour ce qu’elle représente ? En quelques minutes, Olivier Boulnois dresse ici le tableau passionnant d’une histoire des représentations autour de l’image au moyen-âge, en nous invitant  à conduire avec lui une véritable archéologie du visuel, à la lumière des idées et de la philosophie médiévale.

Olivier Boulnois, philosophe, archéologue du visuel et du savoir

olivier_boulnois_philosophie_medieval_histoire_des_idees_representations_imagesAttaché au LEM de Paris (le laboratoire d’Etudes sur les Monothéismes), Olivier Boulnois est aussi directeur d’études à l’École pratique des hautes études et professeur de religion et  philosophie chrétienne médiévale à l’Institut catholique de Paris.

Grand spécialiste de Saint-Augustin, du thélogien du XIIIe siècle John Duns Scotus,  et encore de Maître Eckhart, il  a bientôt élargi son champ de recherche à la métaphysique et l’histoire de la philosophie médiévale. Ses contributions  autour de l’histoire des idées et de la philosophie au moyen-âge sont innombrables et ses travaux lui ont d’ailleurs valu d’être primé à plusieurs reprises. Il a notamment reçu les palmes académiques en 2003. Voici un lien utile pour avoir un aperçu exhaustif, de son parcours et de ses publications.

livre_histoire_philosophie_medievale_olivier_boulnois_au_dela_de_image_moyen-age_chrétienSalué par la critique,  son livre  Au-delà de l’image. Une archéologie du visuel au Moyen Âge (Ve-XVIe siècle), dont la vidéo du jour nous donne un très bref aperçu, lui a valu, en 2008, le grand prix de philosophie de l’Académie française. Edité par Le Seuil, l’ouvrage est disponible en ligne, au lien suivant : Au-delà de l’image. Une archéologie du visuel au Moyen Âge (Ve-XVIe siècle)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Les monnaies médiévales de Rome au XIIIe siècle, avec l’historien Georges Depeyrot

lombards_numismatique_histoire_de_la_monnaie_moyen-age_antiquite_documentaire_video_monde_medievalSujet : monnaies médiévales, économie, histoire médiévale, numismatique, histoire de la monnaie, vidéo-documentaire
Période : Antiquité jusqu’au Moyen-âge central (XIIIe siècle)
Auteur :  Depeyrot Georges
Production : CNRS, l’Histoire en Pièces
Réalisateur : Fontenoy Philippe . 1999

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionuite à notre article d’hier sur les Lombards, ces Marchands banquiers italiens si décriés au Moyen-âge, voici un documentaire produit en 1999 par le CNRS et permettant de mieux approcher l’histoire de la monnaie de l’Empire Romain au XIIIe siècle.

Les monnaies médiévales de Georges Depeyrot et Philippe Fontenoy

Georges Depeyrot, Historien versé dans l’histoire de la monnaie et la numismatique

Georges Depeyrot  est un historien spécialisé dans l’Histoire de la monnaie et la numismatique. Il a rejoint le CNRS dés 1982 et il y occupe, aujourd’hui, les fonctions de directeur de recherches. Chercheur affilié à l‘Institut Louis Bachelier, il a georges_depeyrot_historien_chercheur_auteur_histoire_medievale_antique_numismatique_monnaie_moyen-ageencore enseigné et pris une part active aux recherches, dans la cadre de l’Ecole de Hautes Etudes en Sciences Sociales et de l’Ecole Normale supérieure.

Son souci de privilégier une approche historique globale et sa participation à de nombreux programmes de recherche au niveau européen et méditerranéen en font aujourd’hui un grand expert de ses sujets de prédilection.

Membre de nombreux comités scientifiques et comités de gestion et pilotage dans le domaine de la recherche, il est  membre honorifique de nombreux instituts archéologiques ou numismatiques en France et à l’étranger, et on lui doit encore la fondation de la Maison d’édition  Moneta, dédiée à la publication autour de la numismatique et de l’économie monétaire. Pour plus de détails, vous pourrez trouverez son parcours détaillé ici.

Contributions, publications et ouvrages

Georges Depeyrot est auteur et co-auteur d’une foultitude d’ouvrages très pointus sur l’économie antique et médiévale et sur l’histoire des monnaies, du monde romain au moyen-âge mérovingien et carolingien et central. jusqu’à des périodes plus récentes.

Vous pourrez retrouver sur sa chaîne Youtube d’autres documentaires et vidéos sur le sujet. Voici également quelques liens vers certains de ses ouvrages  qui pourraient vous intéresser.

Crises et inflation
entre Antiquité et Moyen âge

Numismatique antique
et médiévale en Occident

Richesse et société chez les
Mérovingiens et Carolingiens

Apothéose
de la monnaie gauloise

En vous souhaitant une belle journée et un excellent visionnage.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Mort médiévale, mort moderne : idées reçues, approche comparée et systèmes de représentations (1)

mort_medievale_moyen-age_valeurs_systemes_de_representations_idees_recues_moyen-age_chretienSujet : mort, idées reçues, moyen-âge chrétien, littérature médiévale, éducation religieuse, histoire médiévale, sociologie, systèmes de représentations.
Période : moyen-âge central à tardif.
Auteurs  variés, Christine Pizan, Eustache Deschamps, Jean de Meung, Jean Meschinot.
Ouvrage collectif : À réveiller les morts : la mort au quotidien dans l’Occident médiéval. 

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionuite à la citation de Christine de Pizan que nous avions publiée, il y a quelques jours, « brut de fonderie », voici quelques réflexions comparées sur les représentations de la mort au moyen-âge et sur son statut dans nos sociétés modernes. Pour des raisons « digestives », nous scinderons cet article en deux parties. La première que nous publions aujourd’hui se penche sur la période médiévale.

Avant d’aller plus loin, voici un petit rappel de la citation en question; dans les oeuvres poétiques de l’auteur, elle est classée comme un proverbe moral :

“Quoy que la mort nous soit espouventable
A y penser souvent est prouffitable.”
  

Christine de Pizan,  Proverbes moraux. Oeuvres poétiques, Tome 3.

I. La mort médiévale, gardienne « épouvantable » des valeurs chrétiennes

A défaut de verser dans la psychologie facile et rétroactivement applicable en tout lieu et en toutes circonstances, le veuvage précoce de la philosophe, écrivain et poétesse du moyen-âge tardif  ne suffit pas seul à expliquer cette citation. L’image de la mort court, en effet, d’un bout à l’autre de la littérature et la poésie médiévale. Elle y revient comme la marée, apportant dans ses rouleaux d’écume sa moisson de sagesse ou d’enseignements, et avec elles, l’entêtante question de ce qui restera à emporter, le rappel insistant de l’instant ultime dans lequel se noieront toutes les vanités et tous les avoirs. On la côtoie, on la tutoie, on la déplore, autant qu’on la redoute et, dans de nombreuses poésies morales, elle demeure fréquemment celle dont la présence doit éclairer des hommes dans leurs actes, et donner en quelque sorte du sens à leur propre finitude.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminures« Vous qui vivez a present en ce monde
Et qui vivez souverains en vertu
Vous est il point de la mort souvenu ?

Vos peres sont en la fosse parfonde
Manges de vers, sanz lance et sanz escu,
Vous qui vivez a present en ce monde
Et qui regnez souverains en vertu

Avisez y et menez vie ronde,
Car en vivant serez froit et chanu
Car en la fin mourrez dolent et nu.
Vous qui vivez a present en ce monde
Et qui regnez souverains en vertu
Vous est il point de la mort souvenu ? »

Rondeau D’Eustache Deschamps,
Oeuvres complètes, Tome 7, Gaston Raynauld

Quelques précisions utiles avant d’aller plus loin

Nous ne voulons pas ici entrer dans les détails nuancés des représentations qu’a pu prendre la mort dans les mille ans qui couvre le moyen-âge (iconographique, personnalisation, danse macabre, etc), il serait aussi vain que présomptueux d’y prétendre, dans le cadre de cet article. Pour guider ces quelques réflexions, nous voulons plutôt nous intéresser à un angle simple,  celui qui nous la présente dans le courant du moyen-âge central (du XIIe au XVe) comme une « conseillère » ou, si l’on ne veut pas rentrer dans les problématiques de personnalisation de son image, comme « un événement » dont l’évocation peut être considérée comme « utile » et guider l’homme, en quelque sorte, dans une certaine « morale » de l’action.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresDe nombreux textes médiévaux  du moyen-âge central (littéraires, poétiques, laïques ou religieux)  nous renvoient à ce statut que l’on conférait alors à la mort, autant qu’à la forte nécessité qu’on attachait à son évocation. Ces deux paradigmes indissociables de la mort médiévale semblent avoir disparus de nos sociétés modernes occidentales et ce sont donc ces questions que nous voulons approcher, en tentant de déconstruire au passage quelques idées reçues. Ajoutons qu’il n’est pas non plus question ici de « mesurer » si l’on « parlait » plus de la mort au moyen-âge qu’on n’en parle de nos jours ou si elle était plus présente dans le quotidien ou dans la littérature qu’elle ne l’est aujourd’hui. Poser le problème de cette manière serait méthodologiquement hasardeux tout autant qu’ingénu et participerait encore d’un ensemble d’idées reçues dont nous cherchons justement à nous défaire ici.

La mort, « guide morale » de l’action

C_lettrine_moyen_age_passionette parenthèse étant fermée, pour revenir à la mort médiévale prise dans le cadre du moyen-âge occidental chrétien, sous cet angle de « guide morale de l’action » ou de « conseillère », précisons qu’il ne s’agit pas tant alors « d’apprivoiser » la mort ou même la peur qu’elle inspire.  Dans l’enseignement, la tendance est même à cultiver cette dernière et la terreur de l’enfer comme de la camarde restent des outils « didactiques » et méthodologiques prisés. Avec son évocation insistante, impérieuse même, il n’est pas tellement question d’engager un dialogue avec elle, mais bien plutôt de faire souvenir aux hommes que le passage ultime (inéluctable et non négociable) sera (serait) moins « douloureux » si la conscience du (d’un) monde d’après guidait un peu plus leur pas durant le temps qu’ils ont à passer sur cette terre et dans ce corps de chair, et les guidait comment ? Dans la mise en pratique des valeurs chrétiennes bien sûr.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminures« Et le corps mort ? Ton ame passera
Au jugement rigoureux et terrible…
Que songes-tu, ord (sale) vaisseau, vile cendre,
Farci d’orgueil ? Veux-tu estre damné ?
Tu prends plaisir à ta chair blanche et tendre,
Un corps pourri qui est aux vers donné !
Ton temps est bref : veuille à vertu entendre,
Ou mieux te fût n’avoir onc esté né. »

Jean Meschinot, Les lunettes des princes (1522)

Cette « sagesse » qu’il y aurait à évoquer la mort ou à y « réfléchir » dont nous parle les auteurs du moyen-âge et à travers eux, le monde médiéval la met, en effet, tout entière au service des valeurs chrétiennes et elle se présente, invariablement, comme un rappel de ces dernières dans le cadre d’un monde transitoire : être charitable, ne pas s’accrocher férocement aux choses du monde matériel, ni courir à perdre haleine derrière des choses nécessairement éphémères, vaine gloire, avidité, accumulation de pouvoir, d’avoirs au détriment des autres, etc. On renverra encore ici inévitablement à l’image de « fortune » et sa roue qui vient encore s’articuler sur ces représentations et les renforcer, en insistant sur la vacuité/vanité de vouloir posséder, saisir, se glorifier, etc.  Outil favorisant le détachement, on parle quelquefois de « mépris du monde », c’est en tout cas bien dans ce contexte spirituel qu’évoquer la mort, y réfléchir ou y penser, est considéré comme nécessaire et « salutaire ». Il ne s’agit pas de retarder l’échéance du moment inévitable ou de sa confrontation. Un guide moral de l’action dans le contexte du moyen-âge occidental chrétien donc ou pour paraphraser la citation d’ouverture de cet article : une gardienne « épouvantable » ou « terrifiante » des valeurs morales et spirituelles chrétiennes.

« Avant, on avait moins peur de la mort » ?

Nous insistons volontairement avec Christine de Pizan sur cette idée d’épouvantable pour être bien clair sur le fait que cultiver cette forme de proximité avec la mort ne signifiait en rien qu’elle ne terrifiait pas nos auteurs et, au delà, l’homme médiéval. « Avant on deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresavait moins peur de la mort, avant on savait vivre avec, etc ». Rangeons toutes ces idées reçues un peu faciles et convenues, dans le domaine de l’irrecevable, c’est une évidence mais disons le tout de même, elles sont tout à fait hors de propos. Il était d’abord question d’alléger un fardeau futur et certain et d’atermoyer ou de rendre « plus doux » le « travail de mort » au moment fatidique. La mort terrifie mais la plus grande ‘angoisse reste de sauver son âme.

« Pensons que quant ly homs est au travail de mort,
Ses biens ne ses richesses ne luy valent que mort
Ne luy peuvent oster l’angoisse qui le mort,
De ce dont conscience le reprent et remort »
Jean de Meung – Le Codicille

Nécessité impérieuse, interdépendance des vivants et des morts, et pédagogie appliquée

« Pas d’autres choix que d’y penser » ?

L_lettrine_moyen_age_passiones visions chrétiennes d’un monde transitoire, les églises longtemps plantées de morts tout autour et à leurs abords, les épidémies à rallonge et leur cohorte de spectres grimaçants, ou encore ces nouveaux-nés qui partent en nombre, sont-ce là les seules raisons qui rendent cette mort si familière au moyen-âge comme on se plait si souvent à le souligner ? Au fond, comme on y était « plus confronté » au quotidien, cette proximité factuelle des cadavres et des morts aurait rendu certainement « inévitable » le fait d’y penser. Il y aurait là comme une évidence, une « absence de choix » en quelque sorte. En plus d’être légère, cette idée est aussi doublement fausse puisque par extension et par jeux de miroir elle sous-entend encore que ce choix nous est, aujourd’hui, totalement laissé (nous y reviendrons).

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresPour que l’on comprenne bien de quoi nous parlons mais encore à quel point nous sommes, d’un point de vue sociétal, à des lieues de ce monde médiéval en terme de représentations, il faut encore bien différencier le fait de penser à quelque chose parce qu’on s’y trouve confronté du fait de l’évoquer volontairement et avec insistance, en l’absence de confrontation. Quand on parle « d’évoquer » la mort au moyen-âge, l’affaire va, en effet, bien au delà de  s’inscrire dans la continuité d’une certaine « réalité » (supposée) des faits qui s’imposerait en quelque sorte, d’elle-même.

A partir du XIIe siècle, on va littéralement chercher à travers les enseignements religieux, et même jusque dans l’éducation infantile, le moyen concret d’y confronter les laïques, et on est très très loin d’attendre qu’elle se présente à la porte pour le faire. La « nécessité » de cette évocation, hors de tout contexte, est alors largement prônée, promulguée et enseignée par les clercs et le personnel ecclésiastique. Rien d’étonnant donc à la trouver reprise chez nombre d’auteurs avec les mêmes visées morales. Que l’homme du moyen-âge la voyait passer ou non chaque jour derrière son huis quand elle n’y frappait pas directement pour lui, pour sa famille ou sa progéniture, n’est ici même pas en question.

Les exemplas et les prèches

A_lettrine_moyen_age_passionu XIIe et XIIIe siècles, se généralisent les prédications et la prêche des Exemplas, ces historiettes, fables ou paraboles religieuses faites d’anecdotes, de miracles rapportés que l’on inclus souvent dans les sermons. Dans ce mouvement, il semble qu’un certain nombre d’enseignements sans doute plus réservé auparavant au monde monastique se soit étendu en direction de la société au sens large. On sait l’influence certaine que les moines exercent alors cette dernière. Elle n’est pas qu’économique ou politique avec les ordres blancs, elle est aussi spirituelle et il n’est pas rare qu’on leur prête une véritable exemplarité. Si l’on excepte les images satiriques qui leur sont attachés, les moines demeurent au fond pour nombre de chrétiens, ceux dont la vie semble la plus proche du celle du Christ des origines. D’ailleurs l’ampleur des donations qu’on leur fait, en lignage et en ressources humaines, comme en terres ou en biens, en sont des signes forts.

deco_medievale_enluminures_moine_moyen-agePour y revenir, destinés à frapper l’imagination et à ancrer les enseignements, ces exemplas  sont prêchés en direction des laïques. et peuvent emprunter à l’Histoire et aux personnages célèbres mais aussi conter des aventures survenues à des gens de toute condition. Certaines sont un peu à l’image des Cantigas Santa Maria que nous avons déjà commencé à traduire ici, d’autres sont plus banales, d’autres encore puisent dans un registre totalement étrange et surnaturel (apparition de fantôme, etc). Nombre de ces Exemplas gravitent autour de la mort. On y développe toutes les bonnes raisons qu’il y a à évoquer cette dernières : humilité, détachement du monde matériel, éloignement des tentations et du désir de chair, amour de Dieu et du prochain, etc.  Au final, cette nécessité impérieuse d’évoquer la camarde et d’y penser autant que de la craindre en ressort clairement.

Au passage, dans toutes les formes que peut prendre la fin ultime, celle que l’on craint par dessus tout, reste la mort subite, celle qui vous fondrait dessus sans vous laisser le temps de vous absoudre, ou qui, pire, vous cueillerait brutalement en plein péché ! Purgatoire, sinon enfer assuré, à moins d’invoquer dans ces cas extrêmes la Sainte-Vierge, spécialiste des sauvetages in extremis car seule capable d’intercéder efficacement auprès de son fils (là encore le culte marial et les Cantigas Santa Maria ne sont jamais très loin). On trouvera de très nombreux exemples ainsi qu’un panorama exhaustif sur ces questions, par les historiens Jacques Berlioz et Colette Ribaucourt dans leur article : Mors est timenda, Mort morts et mourants dans la prédication médiévale : l’exemple de l’alphabet des récits d’Arnold de Liège (début du XIVe), issu de l’ouvrage À réveiller les morts : la mort au quotidien dans l’Occident médiéval 

L’éducation des enfants :
enseignement, jeux et pédagogie autour de la mort

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour ce qui est de l’éducation des enfants, là encore, pas question d’attendre qu’ils y soient confrontés pour évoquer la mort. On encourage les jeux qui y ont trait, on retrouve dès les abécédaires des idées visant à les familiariser avec elle et l’éducation religieuse se charge, dès le plus jeune âge, de faire entrer l’idée de la mort et sa réalité, dans l’esprit de tous.

Les premières prières que l’on enseigne sont des prières pour les morts. Les écoliers qui courent par les rues chantent encore souvent des chants autour des morts. Les amateurs de « Métal », les « Bikers », autant que les aficionados des cérémonies et célébrations mexicaines autour de la mort, en seront sûrement ravi, on a même deco_medievale_enluminures_moine_moyen-ageretrouvé  de petits objets à l’effigie de crâne ou de squelettes que l’on conseillait de porter avec soi et d’utiliser pour rester en contact avec l’idée de la mort.

« En matière de pédagogie religieuse, Savoranole préconisait de garder sur soi un squelette miniature ou une petite tête de mort et de la regarder souvent »

Danièle Alexandre Bidon « Apprendre a vivre ; l’enseignement de la mort aux enfants ». À réveiller les morts : la mort au quotidien dans l’Occident médiéval,

Selon l’historienne Danièle Alexandre Bidon qui nous sert de guide sur ces aspects, il n’est pas exclus qu’on en faisait également cadeau aux enfants.

On trouvera encore nombre d’exemples à vocation pédagogique pour sensibiliser l’enfant à l’enfer. La crainte de ce dernier est  un pilier de l’enseignement et passe même souvent avant les images plus positives de paradis, de Salut et de rédemption. « J’ai une mauvaise nouvelle et une bonne, je commence par laquelle ? » –  « Allons-y pour la mauvaise ! » L’âtre familial, le feu, la broche, ou même le four à pain sont préconisés comme d’excellents moyens d’expliciter à l’enfant ce qui se trame pour le pécheur dans les profondeurs infernales. Certains auteurs vont même conseiller aux parents, en fonction de leur propre métier, d’adapter les images à utiliser pour faire comprendre à leur progéniture l’immensité de l’enfer et l’infinité de supplices qu’on peut y endurer.

Participation active aux rituels entourant la mort

Dans le concret des rituels entourant la mort, à partir de l’âge de huit ans, les enfants, encore eux, orphelins, déshérités, mais aussi écoliers, sont souvent désignés pour accompagner les morts aux veillées funèbres, et pour prier pour eux. Ils ont encore un rôle actif durant les funérailles puisqu’ils accompagnent les cortèges deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresfunéraires et l’on pense même, dans certains cas, que leur présence peut repousser le diable, s’il venait à s’aventurer trop près.

Mesures préventives dans le cadre d’un monde qui connait une grande mortalité infantile ? Là encore, l’idée serait réductrice et simpliste. Cette insistance à évoquer la mort fait partie intégrante d’une monde profondément christianisé où tous, religieux comme laïques, sont concernés. Et si la mort se trouve étroitement intriquée dans une pédagogie appliquée, au service de l’enseignement des valeurs spirituelles chrétiennes, on ferait une erreur grossière de croire qu’il s’agit là d’une forme d’endoctrinement à sens unique. L’ensemble du mouvement participe, en effet, d’un système de représentations partagées qui emporte l’adhésion de tous et qui touche l’équilibre entier du monde matériel et spirituel : les morts comme les vivants.

Inter-relations des morts et des vivants :
un système de représentations  complexes

O_lettrine_moyen_age_passionn notera encore avec Danièle Alexandre Bidon (opus cité) le rapprochement troublant de ces morts qui partent emmaillotés tel des nourrissons vers leur dernière demeure avec cette omniprésence des enfants dans les rituels entourant la mort. On croit profondément alors en les vertus de la prière pour les morts et l’innocence des enfants, figures angéliques, âmes encore pures, eux-même venus récemment au monde et chargés de si peu de péchés, ne peuvent qu’être les plus indiqués pour assurer le Salut de ceux qui en partent. On retrouve encore dans les Exemplas des histoires où les âmes de certains morts pour être libérée apparaissent au vivants et leur demande des faveurs. Du matériel au spirituel, la ligne de démarcation est claire, la mort se trouve à la porte de sortie, mais les cloisons ne sont pas étanches.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresAvec l’émergence du purgatoire dans le courant du XIIe siècle, l’interrelation entre les deux mondes, celui des morts et celui des vivants, devient presque palpable. Même si les frontières dogmatiques entre les quatre mondes (matériel, purgatoire, enfer, paradis) sont bien établies, il y a là peut-être là une forme de « décloisonnement » et on voit bien comment tout cela participe d’un système spirituel complexe de représentations du monde.

Dans ce contexte et encore une fois, il faut sans doute faire le deuil d’une vision simpliste qui ne verrait dans tous ces aspects entourant la mort qu’une instrumentalisation au service d’une pédagogie d’endoctrinement à sens unique. Pour l’ensemble des acteurs médiévaux impliqués, les enjeux sont bien plus complexes. Faire de la mort un enjeu d’éducation, l’évoquer même quand elle ne s’invite pas, faire encore des enfants des acteurs actifs des rituels qui l’entourent et de l’accompagnement des morts ?  C’est en réalité le salut des vivants, comme celui des morts, qui se trouve en question, autant que l’équilibre du monde chrétien et de ses valeurs.

Notre cadre de réflexion sur la mort au moyen-âge étant un peu mieux posé et avec lui quelques idées reçues déconstruites, nous aborderons, dans un deuxième article à paraître, le statut de la mort moderne. Dans l’attente, nous comprenons déjà un peu mieux comment la citation de Christine de Pizan autant que les vers mort_histoire_litterature_medievale_mort_quotidien_occident_livre_moyen-age_central_tardifd’autres auteurs médiévaux viennent s’inscrire dans un contexte social et spirituel global.

Encore une fois, nous ne pouvons que vous recommander,  pour creuser ces aspects, de consulter le très accessible ouvrage collectif paru en 1993 et disponible sous ce lien :  À réveiller les morts : La Mort au quotidien dans l’Occident médiéval. 

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric F
Pour moyenagepassion.com
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