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Représentation du divin, naissance du beau : une archéologie de l’image au Moyen-âge avec le philosophe Olivier Boulnois

philosophie_medievale_histoire_des_idees_canal_U_video_conferences_moyen-ageSujet : philosophie médiévale, iconographie, représentations médiévales, archéologie du savoir, archéologie de l’image,
Période : du moyen-âge aux début de la renaissance
Auteur : Olivier Boulnois
Ouvrage : Au delà de l’image
Media : documentaire CNRS, Canal U

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, nous vous proposons de suivre le philosophe  Olivier Boulnois au coeur d’un de ses grands sujets de recherche : l’image et l’iconographie médiévale. Produite par le service audiovisuel du CNRS du Campus de Villejuif, cette entrevue est proposée par l’excellent chaîne en ligne Canal U qui regorge de ressources vidéo et de matière à réflexion, en provenance de nos universités et de leurs plus brillants chercheurs.

« L’image » au moyen-âge
à la  lumière de la philosophie médiévale

Q_lettrine_moyen_age_passionu’est-ce que l’image ? Comment a-ton contourné l’interdiction biblique de représenter Dieu qui planait sur les premiers temps du moyen-âge chrétien ? Pourquoi  « l’image » et la représentation ont-elles pris un place centrale dans le christianisme ? Partie prenante d’un dispositif pédagogique à l’attention des moins lettrés, comment, dès lors, éviter l’écueil du débat sur l’idolâtrie au sein même du catholicisme ? Comment iconographie_image_philosophie_medievale_archeologie_visuel_representation_divine_christ_moyen-age_chretienencore l’image d’un Dieu vieux et barbu a-t’elle émergé, à partir du Christ, Dieu incarné et « mort en croix » ?

Enluminure, Christ, Bible de Vivien, dite Bible de Charles le Chauve, Abbaye Saint-Martin de Tours, IXe siècle (845), BnF, Manuscrit Latin 1   Pour la feuilleter en ligne  

Enfin, après quelles évolutions l’image a-t-elle hérité d’une « charge » esthétique ou d’une capacité intrinsèque à inspirer le beau, à  contenir une dimension « sensible » pour ce qu’elle est et non plus pour ce qu’elle représente ? En quelques minutes, Olivier Boulnois dresse ici le tableau passionnant d’une histoire des représentations autour de l’image au moyen-âge, en nous invitant  à conduire avec lui une véritable archéologie du visuel, à la lumière des idées et de la philosophie médiévale.

Olivier Boulnois, philosophe, archéologue du visuel et du savoir

olivier_boulnois_philosophie_medieval_histoire_des_idees_representations_imagesAttaché au LEM de Paris (le laboratoire d’Etudes sur les Monothéismes), Olivier Boulnois est aussi directeur d’études à l’École pratique des hautes études et professeur de religion et  philosophie chrétienne médiévale à l’Institut catholique de Paris.

Grand spécialiste de Saint-Augustin, du thélogien du XIIIe siècle John Duns Scotus,  et encore de Maître Eckhart, il  a bientôt élargi son champ de recherche à la métaphysique et l’histoire de la philosophie médiévale. Ses contributions  autour de l’histoire des idées et de la philosophie au moyen-âge sont innombrables et ses travaux lui ont d’ailleurs valu d’être primé à plusieurs reprises. Il a notamment reçu les palmes académiques en 2003. Voici un lien utile pour avoir un aperçu exhaustif, de son parcours et de ses publications.

livre_histoire_philosophie_medievale_olivier_boulnois_au_dela_de_image_moyen-age_chrétienSalué par la critique,  son livre  Au-delà de l’image. Une archéologie du visuel au Moyen Âge (Ve-XVIe siècle), dont la vidéo du jour nous donne un très bref aperçu, lui a valu, en 2008, le grand prix de philosophie de l’Académie française. Edité par Le Seuil, l’ouvrage est disponible en ligne, au lien suivant : Au-delà de l’image. Une archéologie du visuel au Moyen Âge (Ve-XVIe siècle)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Les monnaies médiévales de Rome au XIIIe siècle, avec l’historien Georges Depeyrot

lombards_numismatique_histoire_de_la_monnaie_moyen-age_antiquite_documentaire_video_monde_medievalSujet : monnaies médiévales, économie, histoire médiévale, numismatique, histoire de la monnaie, vidéo-documentaire
Période : Antiquité jusqu’au Moyen-âge central (XIIIe siècle)
Auteur :  Depeyrot Georges
Production : CNRS, l’Histoire en Pièces
Réalisateur : Fontenoy Philippe . 1999

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionuite à notre article d’hier sur les Lombards, ces Marchands banquiers italiens si décriés au Moyen-âge, voici un documentaire produit en 1999 par le CNRS et permettant de mieux approcher l’histoire de la monnaie de l’Empire Romain au XIIIe siècle.

Les monnaies médiévales de Georges Depeyrot et Philippe Fontenoy

Georges Depeyrot, Historien versé dans l’histoire de la monnaie et la numismatique

Georges Depeyrot  est un historien spécialisé dans l’Histoire de la monnaie et la numismatique. Il a rejoint le CNRS dés 1982 et il y occupe, aujourd’hui, les fonctions de directeur de recherches. Chercheur affilié à l‘Institut Louis Bachelier, il a georges_depeyrot_historien_chercheur_auteur_histoire_medievale_antique_numismatique_monnaie_moyen-ageencore enseigné et pris une part active aux recherches, dans la cadre de l’Ecole de Hautes Etudes en Sciences Sociales et de l’Ecole Normale supérieure.

Son souci de privilégier une approche historique globale et sa participation à de nombreux programmes de recherche au niveau européen et méditerranéen en font aujourd’hui un grand expert de ses sujets de prédilection.

Membre de nombreux comités scientifiques et comités de gestion et pilotage dans le domaine de la recherche, il est  membre honorifique de nombreux instituts archéologiques ou numismatiques en France et à l’étranger, et on lui doit encore la fondation de la Maison d’édition  Moneta, dédiée à la publication autour de la numismatique et de l’économie monétaire. Pour plus de détails, vous pourrez trouverez son parcours détaillé ici.

Contributions, publications et ouvrages

Georges Depeyrot est auteur et co-auteur d’une foultitude d’ouvrages très pointus sur l’économie antique et médiévale et sur l’histoire des monnaies, du monde romain au moyen-âge mérovingien et carolingien et central. jusqu’à des périodes plus récentes.

Vous pourrez retrouver sur sa chaîne Youtube d’autres documentaires et vidéos sur le sujet. Voici également quelques liens vers certains de ses ouvrages  qui pourraient vous intéresser.

Crises et inflation
entre Antiquité et Moyen âge

Numismatique antique
et médiévale en Occident

Richesse et société chez les
Mérovingiens et Carolingiens

Apothéose
de la monnaie gauloise

En vous souhaitant une belle journée et un excellent visionnage.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Mort médiévale, mort moderne : idées reçues, approche comparée et systèmes de représentations (1)

mort_medievale_moyen-age_valeurs_systemes_de_representations_idees_recues_moyen-age_chretienSujet : mort, idées reçues, moyen-âge chrétien, littérature médiévale, éducation religieuse, histoire médiévale, sociologie, systèmes de représentations.
Période : moyen-âge central à tardif.
Auteurs  variés, Christine Pizan, Eustache Deschamps, Jean de Meung, Jean Meschinot.
Ouvrage collectif : À réveiller les morts : la mort au quotidien dans l’Occident médiéval. 

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionuite à la citation de Christine de Pizan que nous avions publiée, il y a quelques jours, « brut de fonderie », voici quelques réflexions comparées sur les représentations de la mort au moyen-âge et sur son statut dans nos sociétés modernes. Pour des raisons « digestives », nous scinderons cet article en deux parties. La première que nous publions aujourd’hui se penche sur la période médiévale.

Avant d’aller plus loin, voici un petit rappel de la citation en question; dans les oeuvres poétiques de l’auteur, elle est classée comme un proverbe moral :

“Quoy que la mort nous soit espouventable
A y penser souvent est prouffitable.”
  

Christine de Pizan,  Proverbes moraux. Oeuvres poétiques, Tome 3.

I. La mort médiévale, gardienne « épouvantable » des valeurs chrétiennes

A défaut de verser dans la psychologie facile et rétroactivement applicable en tout lieu et en toutes circonstances, le veuvage précoce de la philosophe, écrivain et poétesse du moyen-âge tardif  ne suffit pas seul à expliquer cette citation. L’image de la mort court, en effet, d’un bout à l’autre de la littérature et la poésie médiévale. Elle y revient comme la marée, apportant dans ses rouleaux d’écume sa moisson de sagesse ou d’enseignements, et avec elles, l’entêtante question de ce qui restera à emporter, le rappel insistant de l’instant ultime dans lequel se noieront toutes les vanités et tous les avoirs. On la côtoie, on la tutoie, on la déplore, autant qu’on la redoute et, dans de nombreuses poésies morales, elle demeure fréquemment celle dont la présence doit éclairer des hommes dans leurs actes, et donner en quelque sorte du sens à leur propre finitude.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminures« Vous qui vivez a present en ce monde
Et qui vivez souverains en vertu
Vous est il point de la mort souvenu ?

Vos peres sont en la fosse parfonde
Manges de vers, sanz lance et sanz escu,
Vous qui vivez a present en ce monde
Et qui regnez souverains en vertu

Avisez y et menez vie ronde,
Car en vivant serez froit et chanu
Car en la fin mourrez dolent et nu.
Vous qui vivez a present en ce monde
Et qui regnez souverains en vertu
Vous est il point de la mort souvenu ? »

Rondeau D’Eustache Deschamps,
Oeuvres complètes, Tome 7, Gaston Raynauld

Quelques précisions utiles avant d’aller plus loin

Nous ne voulons pas ici entrer dans les détails nuancés des représentations qu’a pu prendre la mort dans les mille ans qui couvre le moyen-âge (iconographique, personnalisation, danse macabre, etc), il serait aussi vain que présomptueux d’y prétendre, dans le cadre de cet article. Pour guider ces quelques réflexions, nous voulons plutôt nous intéresser à un angle simple,  celui qui nous la présente dans le courant du moyen-âge central (du XIIe au XVe) comme une « conseillère » ou, si l’on ne veut pas rentrer dans les problématiques de personnalisation de son image, comme « un événement » dont l’évocation peut être considérée comme « utile » et guider l’homme, en quelque sorte, dans une certaine « morale » de l’action.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresDe nombreux textes médiévaux  du moyen-âge central (littéraires, poétiques, laïques ou religieux)  nous renvoient à ce statut que l’on conférait alors à la mort, autant qu’à la forte nécessité qu’on attachait à son évocation. Ces deux paradigmes indissociables de la mort médiévale semblent avoir disparus de nos sociétés modernes occidentales et ce sont donc ces questions que nous voulons approcher, en tentant de déconstruire au passage quelques idées reçues. Ajoutons qu’il n’est pas non plus question ici de « mesurer » si l’on « parlait » plus de la mort au moyen-âge qu’on n’en parle de nos jours ou si elle était plus présente dans le quotidien ou dans la littérature qu’elle ne l’est aujourd’hui. Poser le problème de cette manière serait méthodologiquement hasardeux tout autant qu’ingénu et participerait encore d’un ensemble d’idées reçues dont nous cherchons justement à nous défaire ici.

La mort, « guide morale » de l’action

C_lettrine_moyen_age_passionette parenthèse étant fermée, pour revenir à la mort médiévale prise dans le cadre du moyen-âge occidental chrétien, sous cet angle de « guide morale de l’action » ou de « conseillère », précisons qu’il ne s’agit pas tant alors « d’apprivoiser » la mort ou même la peur qu’elle inspire.  Dans l’enseignement, la tendance est même à cultiver cette dernière et la terreur de l’enfer comme de la camarde restent des outils « didactiques » et méthodologiques prisés. Avec son évocation insistante, impérieuse même, il n’est pas tellement question d’engager un dialogue avec elle, mais bien plutôt de faire souvenir aux hommes que le passage ultime (inéluctable et non négociable) sera (serait) moins « douloureux » si la conscience du (d’un) monde d’après guidait un peu plus leur pas durant le temps qu’ils ont à passer sur cette terre et dans ce corps de chair, et les guidait comment ? Dans la mise en pratique des valeurs chrétiennes bien sûr.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminures« Et le corps mort ? Ton ame passera
Au jugement rigoureux et terrible…
Que songes-tu, ord (sale) vaisseau, vile cendre,
Farci d’orgueil ? Veux-tu estre damné ?
Tu prends plaisir à ta chair blanche et tendre,
Un corps pourri qui est aux vers donné !
Ton temps est bref : veuille à vertu entendre,
Ou mieux te fût n’avoir onc esté né. »

Jean Meschinot, Les lunettes des princes (1522)

Cette « sagesse » qu’il y aurait à évoquer la mort ou à y « réfléchir » dont nous parle les auteurs du moyen-âge et à travers eux, le monde médiéval la met, en effet, tout entière au service des valeurs chrétiennes et elle se présente, invariablement, comme un rappel de ces dernières dans le cadre d’un monde transitoire : être charitable, ne pas s’accrocher férocement aux choses du monde matériel, ni courir à perdre haleine derrière des choses nécessairement éphémères, vaine gloire, avidité, accumulation de pouvoir, d’avoirs au détriment des autres, etc. On renverra encore ici inévitablement à l’image de « fortune » et sa roue qui vient encore s’articuler sur ces représentations et les renforcer, en insistant sur la vacuité/vanité de vouloir posséder, saisir, se glorifier, etc.  Outil favorisant le détachement, on parle quelquefois de « mépris du monde », c’est en tout cas bien dans ce contexte spirituel qu’évoquer la mort, y réfléchir ou y penser, est considéré comme nécessaire et « salutaire ». Il ne s’agit pas de retarder l’échéance du moment inévitable ou de sa confrontation. Un guide moral de l’action dans le contexte du moyen-âge occidental chrétien donc ou pour paraphraser la citation d’ouverture de cet article : une gardienne « épouvantable » ou « terrifiante » des valeurs morales et spirituelles chrétiennes.

« Avant, on avait moins peur de la mort » ?

Nous insistons volontairement avec Christine de Pizan sur cette idée d’épouvantable pour être bien clair sur le fait que cultiver cette forme de proximité avec la mort ne signifiait en rien qu’elle ne terrifiait pas nos auteurs et, au delà, l’homme médiéval. « Avant on deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresavait moins peur de la mort, avant on savait vivre avec, etc ». Rangeons toutes ces idées reçues un peu faciles et convenues, dans le domaine de l’irrecevable, c’est une évidence mais disons le tout de même, elles sont tout à fait hors de propos. Il était d’abord question d’alléger un fardeau futur et certain et d’atermoyer ou de rendre « plus doux » le « travail de mort » au moment fatidique. La mort terrifie mais la plus grande ‘angoisse reste de sauver son âme.

« Pensons que quant ly homs est au travail de mort,
Ses biens ne ses richesses ne luy valent que mort
Ne luy peuvent oster l’angoisse qui le mort,
De ce dont conscience le reprent et remort »
Jean de Meung – Le Codicille

Nécessité impérieuse, interdépendance des vivants et des morts, et pédagogie appliquée

« Pas d’autres choix que d’y penser » ?

L_lettrine_moyen_age_passiones visions chrétiennes d’un monde transitoire, les églises longtemps plantées de morts tout autour et à leurs abords, les épidémies à rallonge et leur cohorte de spectres grimaçants, ou encore ces nouveaux-nés qui partent en nombre, sont-ce là les seules raisons qui rendent cette mort si familière au moyen-âge comme on se plait si souvent à le souligner ? Au fond, comme on y était « plus confronté » au quotidien, cette proximité factuelle des cadavres et des morts aurait rendu certainement « inévitable » le fait d’y penser. Il y aurait là comme une évidence, une « absence de choix » en quelque sorte. En plus d’être légère, cette idée est aussi doublement fausse puisque par extension et par jeux de miroir elle sous-entend encore que ce choix nous est, aujourd’hui, totalement laissé (nous y reviendrons).

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresPour que l’on comprenne bien de quoi nous parlons mais encore à quel point nous sommes, d’un point de vue sociétal, à des lieues de ce monde médiéval en terme de représentations, il faut encore bien différencier le fait de penser à quelque chose parce qu’on s’y trouve confronté du fait de l’évoquer volontairement et avec insistance, en l’absence de confrontation. Quand on parle « d’évoquer » la mort au moyen-âge, l’affaire va, en effet, bien au delà de  s’inscrire dans la continuité d’une certaine « réalité » (supposée) des faits qui s’imposerait en quelque sorte, d’elle-même.

A partir du XIIe siècle, on va littéralement chercher à travers les enseignements religieux, et même jusque dans l’éducation infantile, le moyen concret d’y confronter les laïques, et on est très très loin d’attendre qu’elle se présente à la porte pour le faire. La « nécessité » de cette évocation, hors de tout contexte, est alors largement prônée, promulguée et enseignée par les clercs et le personnel ecclésiastique. Rien d’étonnant donc à la trouver reprise chez nombre d’auteurs avec les mêmes visées morales. Que l’homme du moyen-âge la voyait passer ou non chaque jour derrière son huis quand elle n’y frappait pas directement pour lui, pour sa famille ou sa progéniture, n’est ici même pas en question.

Les exemplas et les prèches

A_lettrine_moyen_age_passionu XIIe et XIIIe siècles, se généralisent les prédications et la prêche des Exemplas, ces historiettes, fables ou paraboles religieuses faites d’anecdotes, de miracles rapportés que l’on inclus souvent dans les sermons. Dans ce mouvement, il semble qu’un certain nombre d’enseignements sans doute plus réservé auparavant au monde monastique se soit étendu en direction de la société au sens large. On sait l’influence certaine que les moines exercent alors cette dernière. Elle n’est pas qu’économique ou politique avec les ordres blancs, elle est aussi spirituelle et il n’est pas rare qu’on leur prête une véritable exemplarité. Si l’on excepte les images satiriques qui leur sont attachés, les moines demeurent au fond pour nombre de chrétiens, ceux dont la vie semble la plus proche du celle du Christ des origines. D’ailleurs l’ampleur des donations qu’on leur fait, en lignage et en ressources humaines, comme en terres ou en biens, en sont des signes forts.

deco_medievale_enluminures_moine_moyen-agePour y revenir, destinés à frapper l’imagination et à ancrer les enseignements, ces exemplas  sont prêchés en direction des laïques. et peuvent emprunter à l’Histoire et aux personnages célèbres mais aussi conter des aventures survenues à des gens de toute condition. Certaines sont un peu à l’image des Cantigas Santa Maria que nous avons déjà commencé à traduire ici, d’autres sont plus banales, d’autres encore puisent dans un registre totalement étrange et surnaturel (apparition de fantôme, etc). Nombre de ces Exemplas gravitent autour de la mort. On y développe toutes les bonnes raisons qu’il y a à évoquer cette dernières : humilité, détachement du monde matériel, éloignement des tentations et du désir de chair, amour de Dieu et du prochain, etc.  Au final, cette nécessité impérieuse d’évoquer la camarde et d’y penser autant que de la craindre en ressort clairement.

Au passage, dans toutes les formes que peut prendre la fin ultime, celle que l’on craint par dessus tout, reste la mort subite, celle qui vous fondrait dessus sans vous laisser le temps de vous absoudre, ou qui, pire, vous cueillerait brutalement en plein péché ! Purgatoire, sinon enfer assuré, à moins d’invoquer dans ces cas extrêmes la Sainte-Vierge, spécialiste des sauvetages in extremis car seule capable d’intercéder efficacement auprès de son fils (là encore le culte marial et les Cantigas Santa Maria ne sont jamais très loin). On trouvera de très nombreux exemples ainsi qu’un panorama exhaustif sur ces questions, par les historiens Jacques Berlioz et Colette Ribaucourt dans leur article : Mors est timenda, Mort morts et mourants dans la prédication médiévale : l’exemple de l’alphabet des récits d’Arnold de Liège (début du XIVe), issu de l’ouvrage À réveiller les morts : la mort au quotidien dans l’Occident médiéval 

L’éducation des enfants :
enseignement, jeux et pédagogie autour de la mort

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour ce qui est de l’éducation des enfants, là encore, pas question d’attendre qu’ils y soient confrontés pour évoquer la mort. On encourage les jeux qui y ont trait, on retrouve dès les abécédaires des idées visant à les familiariser avec elle et l’éducation religieuse se charge, dès le plus jeune âge, de faire entrer l’idée de la mort et sa réalité, dans l’esprit de tous.

Les premières prières que l’on enseigne sont des prières pour les morts. Les écoliers qui courent par les rues chantent encore souvent des chants autour des morts. Les amateurs de « Métal », les « Bikers », autant que les aficionados des cérémonies et célébrations mexicaines autour de la mort, en seront sûrement ravi, on a même deco_medievale_enluminures_moine_moyen-ageretrouvé  de petits objets à l’effigie de crâne ou de squelettes que l’on conseillait de porter avec soi et d’utiliser pour rester en contact avec l’idée de la mort.

« En matière de pédagogie religieuse, Savoranole préconisait de garder sur soi un squelette miniature ou une petite tête de mort et de la regarder souvent »

Danièle Alexandre Bidon « Apprendre a vivre ; l’enseignement de la mort aux enfants ». À réveiller les morts : la mort au quotidien dans l’Occident médiéval,

Selon l’historienne Danièle Alexandre Bidon qui nous sert de guide sur ces aspects, il n’est pas exclus qu’on en faisait également cadeau aux enfants.

On trouvera encore nombre d’exemples à vocation pédagogique pour sensibiliser l’enfant à l’enfer. La crainte de ce dernier est  un pilier de l’enseignement et passe même souvent avant les images plus positives de paradis, de Salut et de rédemption. « J’ai une mauvaise nouvelle et une bonne, je commence par laquelle ? » –  « Allons-y pour la mauvaise ! » L’âtre familial, le feu, la broche, ou même le four à pain sont préconisés comme d’excellents moyens d’expliciter à l’enfant ce qui se trame pour le pécheur dans les profondeurs infernales. Certains auteurs vont même conseiller aux parents, en fonction de leur propre métier, d’adapter les images à utiliser pour faire comprendre à leur progéniture l’immensité de l’enfer et l’infinité de supplices qu’on peut y endurer.

Participation active aux rituels entourant la mort

Dans le concret des rituels entourant la mort, à partir de l’âge de huit ans, les enfants, encore eux, orphelins, déshérités, mais aussi écoliers, sont souvent désignés pour accompagner les morts aux veillées funèbres, et pour prier pour eux. Ils ont encore un rôle actif durant les funérailles puisqu’ils accompagnent les cortèges deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresfunéraires et l’on pense même, dans certains cas, que leur présence peut repousser le diable, s’il venait à s’aventurer trop près.

Mesures préventives dans le cadre d’un monde qui connait une grande mortalité infantile ? Là encore, l’idée serait réductrice et simpliste. Cette insistance à évoquer la mort fait partie intégrante d’une monde profondément christianisé où tous, religieux comme laïques, sont concernés. Et si la mort se trouve étroitement intriquée dans une pédagogie appliquée, au service de l’enseignement des valeurs spirituelles chrétiennes, on ferait une erreur grossière de croire qu’il s’agit là d’une forme d’endoctrinement à sens unique. L’ensemble du mouvement participe, en effet, d’un système de représentations partagées qui emporte l’adhésion de tous et qui touche l’équilibre entier du monde matériel et spirituel : les morts comme les vivants.

Inter-relations des morts et des vivants :
un système de représentations  complexes

O_lettrine_moyen_age_passionn notera encore avec Danièle Alexandre Bidon (opus cité) le rapprochement troublant de ces morts qui partent emmaillotés tel des nourrissons vers leur dernière demeure avec cette omniprésence des enfants dans les rituels entourant la mort. On croit profondément alors en les vertus de la prière pour les morts et l’innocence des enfants, figures angéliques, âmes encore pures, eux-même venus récemment au monde et chargés de si peu de péchés, ne peuvent qu’être les plus indiqués pour assurer le Salut de ceux qui en partent. On retrouve encore dans les Exemplas des histoires où les âmes de certains morts pour être libérée apparaissent au vivants et leur demande des faveurs. Du matériel au spirituel, la ligne de démarcation est claire, la mort se trouve à la porte de sortie, mais les cloisons ne sont pas étanches.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresAvec l’émergence du purgatoire dans le courant du XIIe siècle, l’interrelation entre les deux mondes, celui des morts et celui des vivants, devient presque palpable. Même si les frontières dogmatiques entre les quatre mondes (matériel, purgatoire, enfer, paradis) sont bien établies, il y a là peut-être là une forme de « décloisonnement » et on voit bien comment tout cela participe d’un système spirituel complexe de représentations du monde.

Dans ce contexte et encore une fois, il faut sans doute faire le deuil d’une vision simpliste qui ne verrait dans tous ces aspects entourant la mort qu’une instrumentalisation au service d’une pédagogie d’endoctrinement à sens unique. Pour l’ensemble des acteurs médiévaux impliqués, les enjeux sont bien plus complexes. Faire de la mort un enjeu d’éducation, l’évoquer même quand elle ne s’invite pas, faire encore des enfants des acteurs actifs des rituels qui l’entourent et de l’accompagnement des morts ?  C’est en réalité le salut des vivants, comme celui des morts, qui se trouve en question, autant que l’équilibre du monde chrétien et de ses valeurs.

Notre cadre de réflexion sur la mort au moyen-âge étant un peu mieux posé et avec lui quelques idées reçues déconstruites, nous aborderons, dans un deuxième article à paraître, le statut de la mort moderne. Dans l’attente, nous comprenons déjà un peu mieux comment la citation de Christine de Pizan autant que les vers mort_histoire_litterature_medievale_mort_quotidien_occident_livre_moyen-age_central_tardifd’autres auteurs médiévaux viennent s’inscrire dans un contexte social et spirituel global.

Encore une fois, nous ne pouvons que vous recommander,  pour creuser ces aspects, de consulter le très accessible ouvrage collectif paru en 1993 et disponible sous ce lien :  À réveiller les morts : La Mort au quotidien dans l’Occident médiéval. 

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric F
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Joyeux Noël Monsieur Tolkien, lire ou relire JRR après Jackson

JRR_tolkien_moyen-age_fantastique_fantaisie_livres_lire_seigneur_des_anneauxSujet : lectures, livres, contes, romans, auteur.
Période : fantaisie, moyen-âge fantastique
Auteur : JRR Tolkien (1892 -1973)
Titre ; le Hobbit, Le seigneur des anneaux (trilogie)

« Vous ne pensez tout de même pas que toutes vos aventures et vos évasions ont été le résultat d’une pure chance à votre seul bénéfice ? Vous êtes une personne très bien, monsieur Baggins, et je vous aime beaucoup, mais vous n’êtes, après tout, qu’un minuscule individu dans le vaste monde. »     Gandalf JRR Tolkien – Bilbo le Hobbit

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« You don’t really suppose, do you, that all your adventures and escapes were  managed by mere luck? Just for your sole benefit ? You’re a very fine person, Mr. Baggins, and I’m quite fond of you. But you are really just a little fellow, in a wide world after all »  

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionl’approche de Noël et de la tradition des veillées que nous avons perdue depuis longtemps pour la sacrifier, si souvent, à la déesse cathodique, j’ai toujours une pensée pour la magie des contes et des belles histoires distillés, dans les crépitements d’un bon feu. Et, même s’il n’y est plus question de loups mangeurs d’enfants ou de renards farceurs, pas d’avantage que de récits venus du monde médiéval, je ne peux les évoquer sans une pensée pour le bon JRR Tolkien et son oeuvre merveilleuse et mythique. Alors aujourd’hui, pour lui faire tribut, voici quelques citations tirées de ses carnets et un tolkien_JRR_medieval_fantaisie_fantastique_elfes_elf_moyen-age_imaginaire_medievalisme_mythologie_legendes_celtespetit billet qui lui est dédié, en ajoutant que, pour très honorable que soit le travail du réalisateur Peter Jackson autour du Seigneur des Anneaux ou du Hobbit, il ne pourra jamais totalement se substituer au plaisir immense de se replonger directement dans les pages magnifiquement bien écrites et toutes empreintes  de lyrisme du vieux professeur de littérature et de langues anciennes. Nous parlons donc bien ici de se rendre à la source, aux livres même et pas à leur adaptation.

Ecologiste avant l’heure, si Tolkien avait semblé, pour certains de ses contemporains, en arrière de son temps, avec sa comté si verte et si peu mécanisée, avec sa petite maison de Hobbit pour seul refuge et les joies de sa communauté villageoise pour horizon, avec encore son refus de souscrire au « progressisme », ce dictat aveugle du « progrès pour le progrès »,  il est apparu, pour d’autres et plus tard dans le temps, comme étrangement en avance.

Invitation au voyage, au coeur d’un moyen-âge rêvé et fantasque, empreint de magie et de légendes celtiques et nordiques, à la poursuite, un peu nostalgique, de paradis déjà perdus ? Certainement,  mais pas seulement. Pour être passionné de langues, de mythologie anciennes et de littérature médiévale, JRR Tolkien n’était pas tout entier tourné vers le passé. Son temps le préoccupait aussi et, comme dans toute grande oeuvre, ses pages restent empreintes d’un regard acerbe sur notre modernité et continuent de l’interroger. Outre les aventures exaltantes qu’elles nous proposent, voilà encore autant de raisons de nous y replonger.

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“Tout ce qui est or ne brille pas,
Tout ceux qui errent ne sont pas perdus,
Le vieux qui est fort ne dépérit point.
Le gel n’atteint pas les racines profondes.

Des cendres, un feu s’éveillera.
Des ombres, une lumière jaillira;
Renouvelée sera l’épée qui fut brisée,
Le sans-couronne sera de nouveau roi. »
JRR Tolkien -Le Seigneur des Anneaux

“All that is gold does not glitter,
Not all those who wander are lost;
The old that is strong does not wither,
Deep roots are not reached by the frost.

From the ashes a fire shall be woken,
A light from the shadows shall spring;
Renewed shall be blade that was broken,
The crownless again shall be king.”


Lire, relire ou faire découvrir Tolkien

I_lettrine_moyen_age_passion copial existe de nombreuses publications nouvelles ou « dérivées » de JRR Tolkien depuis que son fils, qui en était très proche, a entrepris l’effort louable de mettre à jour l’ensemble de l’oeuvre. Pour autant, si vous ne les avez pas encore lus, nous vous conseillons les classiques et notamment, la trilogie de l’Anneau. Encore une fois, même en ayant vu les films, l’expérience n’a rien de comparable, ne serait-ce que pour des raisons techniques. Une trilogie cinématographique, aussi longue soit-elle, est bien forcée de faire des coupes franches et des choix drastiques par rapport à une oeuvre écrite; pour des raisons de taille, c’est encore plus vrai du Seigneur des Anneaux que du Hobbit.

Ces ouvrages sont disponibles dans plusieurs collections, du plus simple livre de poche à l’ouvrage broché le plus collector et le plus illustré. Les liens ci-dessous ont été sélectionnés sur la base du critère économique et pour leur prix abordable.

Le seigneur des Anneaux
La Communauté de l’Anneau
Le seigneur des Anneaux
Les Deux Tours
Le seigneur des Anneaux
Le Retour du Roi
Le seigneur des Anneaux
Le Hobbit

Pour conclure, sur le rapport qu’il pourrait y avoir entre  l’oeuvre de JRR Tolkien et le moyen-âge réaliste qui nous occupe ici le plus souvent, traiter le sujet déborderait largement le cadre de cet article et nous aurons assurément l’occasion d’y revenir de manière plus détaillée, dans le futur.

tolkien_JRR_medieval_fantaisie_fantastique_nain_moyen-age_imaginaire_medievalisme_mythologie_legendes_celtesSi tous les moyen-âge(s) nous intéressent, disons déjà, d’une manière générale, qu’on ne devrait jamais sous-estimer le sérieux d’une oeuvre de fiction, fusse-t-elle d’évocation, ni sa capacité à faire naître en nous des trésors infinis de questionnement et même parfois des vocations véritables. De grands historiens se sont quelquefois éveillés, enfants, à la vue d’une simple illustration, à la lecture d’une simple bande dessinée, ou encore à la découverte d’un château-fort de carton ou d’un soldat de plomb déballé au pied d’un sapin. Outre son merveilleux pouvoir de nous faire voyager et d’aiguiser notre imagination, par une magie connue d’elle seule, il arrive que la fiction nous invite, après coup, à  passer les frontières du rêve à la réalité. En l’occurrence, pour ce qui est de Tolkien, plus qu’à un simple auteur, nous avons à faire à un érudit, spécialiste de mythologie et de langues anciennes, doté d’un grand talent de plume et de conteur et débordant d’imagination. L’oeuvre totalement originale qu’il nous léguée, demeure à plus d’un égard, monumentale  et soutient largement les relectures, alors encore une fois Merci et joyeux Noël Monsieur Tolkien !

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Beau livre et légendes arthuriennes, la magie de Brocéliande sous l’oeil de Philippe Manguin

excalibur_legendes_arthuriennes_conference_histoire_medieval_litterature_moyen-age_michel_pastoureauSujet : beau livre, photographies, livre d’Art, légendes arthuriennes, forêt de Brocéliande,  littérature médiévale, roman arthurien,
Période : Haut moyen-âge, moyen-âge central.
Lieu  : Forêt de Brocéliande
Ouvrage : « Brocéliande entre rêve et réalité »
Auteurs : Philippe Manguin
et Vivian Fedieu Daniel

Bonjour à tous,

L_lettrine_moyen_age_passion‘article d’aujourd’hui nous emmène au coeur des légendes arthuriennes, mais cette fois, du côté de la Bretagne continentale, dans la forêt mythique et profonde de Brocéliande. Nous y suivons les pas de deux amoureux de l’endroit qui n’ont de cesse, depuis des années, d’en traquer la magie et les lumières et viennent tout juste d’éditer un très beau livre d’art et de photographies sur le sujet. Et comme on ne se refait pas, tout en émaillant cet article de quelques belles photos empruntées, avec leur aimable autorisation, à leur ouvrage et pour vous en donner le goût, nous en profitons également, dans un second temps, pour remonter le fil de Brocéliande et de son apparition dans le roman arthurien.

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Brocéliande , entre rêve et réalité
Un beau livre d’Art sur la forêt mythique

I_lettrine_moyen_age_passion copianstallés au coeur de Brocéliande, Philippe Manguin et Viviane Fedieu Daniel, tous deux fascinés par la mythique forêt bretonne, ont donc eu l’excellente idée d’éditer un beau livre pour nous en faire partager les beautés et les mystères. Il a pour titre Brocéliande, entre rêve et réalité, les photographies sont réalisées par Philippe Manguin et servies par les textes de Viviane Fedieu Daniel. Le propos n’est pas, ici de retracer l’histoire de Brocéliande mais plutôt d’y suivre le fil d’une balade émerveillée au coeur de ses lieux et à travers ses saisons.

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Issu d’une opération de financement participatif réussie, l’ouvrage vient tout juste de paraître. Les textes sont disponibles en français et en anglais et le tirage est, pour l’instant, limité. Pour plus d’informations (format, tarif, commande,etc…) suivez le lien suivant

Au delà des amateurs de beaux livres et de photographies, il ne pourra que ravir les férus de légendes arthuriennes et bretonnes, et les amoureux de ce beau lieu magique qu’est la forêt de Brocéliande.  Et pour ce qui est de la nature légendaire de cette dernière, sans même parler de son histoire néolithique, de ses impressionnants menhirs, ou de certains autres de ses vestiges celtiques, nous voulons revenir ici, à son entrée et sa présence, devenue presque incontournable, dans les célèbres légendes du cycle arthurien.

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Et toi Brocéliande,
Sous ton lourd manteau d’hiver,
Rêves-tu d’Arthur?

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Brocéliande et le roman arthurien :
huit siècles de légende

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Le poéte normand Wace et le roman de Rou

C_lettrine_moyen_age_passion‘est au trouvère anglo-normand Wace  (1100-1175) que l’on doit d’avoir mentionné pour la première fois la forêt de Brocéliande (Bréchéliant) et même la célèbre fontaine de Barendon, dans son roman de Rou.  Contrairement à son roman de Brut, l’ouvrage ne s’intéresse pas tant à la matière de la Bretagne outre-manche qu’à l’histoire du duché de Normandie depuis Rollon (Rou ou Rol), mais Wace nous y apprend tout de même qu’avant même d’être investie par les légendes arthuriennes, la forêt de Brocéliande semblait déjà considérée comme un haut lieu de contes et de mystères, loué par les bretons, autant que ses chevaliers étaient renommés :

« … e cil devers Brecheliant
donc Breton vont sovent fablant,
une forest mult longue e lee
qui en Bretaigne est mult loee.

La fontaine de Berenton
sort d’une part lez le perron ;
aler i solent veneor
a Berenton par grant chalor,

e a lor cors l’eve espuiser
e le perron desus moillier ;
por ço soleient pluie aveir. »
Wace – Le roman de Rou

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Comme l’indique le même extrait, Wace est donc aussi un des premiers à  mentionner les prodiges de la fontaine de Barendon. Plus loin, il nous dit même s’être rendu en personne à Brocéliande, pour y débusquer ses « merveilles », et peut-être aussi pour avérer les croyances qui voulaient qu’en répandant quelques gouttes de la fontaine miraculeuse sur le sol, on pouvait déclencher la pluie et les orages, en période de grande sécheresse. N’était-il pas assez savant, méritant ou versé dans le druidisme pour la trouver ou pour y parvenir, l’histoire ne le dit pas, mais en tout cas et de son propre aveu (joliment tourné), il échoua totalement dans son entreprise :

« La allai je merveilles querre* (chercher)
Vis la forêt, et vis la terre,
Merveilles quis*, mais ne trovai, (*je cherchai)
Fol m’en revins, fol y allai,
Foll y allai, fol m’en revins,
Folie quis, por fol me tins »
Wace – Le roman de Rou

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Brocéliande et Chrétien de Troyes :
Yvain et le chevalier au Lion,

A_lettrine_moyen_age_passionprès cette première entrée écrite et connue de Brocéliande dans la littérature des contes et légendes de la Bretagne continentale, Chrétien de Troyes mentionnera, à son tour, la forêt (devenue cette fois Brocheliande) dans son roman arthurien Yvain et le chevalier au lion, même s’il ne la situera pas tout à fait au même endroit que Wace, mais plutôt outre-mancheC’est donc Yvain le narrateur ici :

Et trouvai un chemin a destre,
Parmi une forest espesse.
Mout y ot voie felenesse,
De ronses et d’espines plaine.
A quel ahan et a quel paine
Tout* chele voie et chel sentier!
A bien pres tout le jour entier
M’en alai chevauchant ainsi
Tant que de la forest issi,
Et che fu en Brocheliande.
De la forest en une lande
Entrai et vi une breteche
A demie lieue galesche;
Yvain ou le chevalier au lion, Chrétien de Troyes

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Et pour ce qui est de la fontaine de Barendon, Chrétien de Troyes lui fera également une belle place, sans en donner le nom.  C’est à l’évidence la même que celle décrite par Wace. Elle en a, en tout cas, les propriétés merveilleuses et légendaires, et sous la plume de son auteur, Yvain aura même largement plus de réussite que Wace a en faire surgir les merveilles :

Puis erra dusque a la fontaine,
Si vit quanques il vaut veoir.
Sans arrester et sans seoir,
Versa seur le perron de plain
De l’yaue le bachin tout plain.
De maintenant venta et plut
Et fist tel temps que faire dut.
Et quant Dix redonna le bel,
Sor le pin vinrent li oysel
Et firent joie merveillouse
Seur la fontaine perillouse.
Yvain ou le chevalier au lion, Chrétien de Troyes

Dans le courant des XIIe et XIIIe siècles, d’autres auteurs ou trouvères mentionneront encore Brocéliande. Pour n’en citer que deux de plus, Robert de Boron lui attachera le personnage de Merlin et elle gagnera même l’Occitanie dans le roman de Jaufré qui en fera aussi un lieu à part entière des légendes arthuriennes. Elle sera, dès lors et pour longtemps, définitivement entrée dans le roman arthurien.

Au XVe siècle, quelques maisons de seigneurs bretons de son voisinage revendiqueront même leur appartenance directe à la lignée d’Arthur. Le légendaire roi breton sera alors devenu à l’image de Charlemagne, ce héros qui inspire et dont on se réclame du côté de la Bretagne armoricaine et continentale et la forêt de Brocéliance, partie intégrante de cet héritage. Le pouvoir de fascination de cette dernière ne s’arrêtera d’ailleurs pas au moyen-âge, ni aux légendes du roi Arthur, puisqu’elle inspirera de nombreux autres romans contemporains qui la prendront encore pour cadre.


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broceliance_livre_photographie_foret_legendes_arthuriennes_bretonnesPour revenir au livre du jour et ses belles photographies dont cet article a pu vous donner une idée – même si l’objet livre est quelque chose que l’on touche, que l’on sent et que l’on manipule, a fortiori quand c’est un livre d’Art – puisque Noel approche et avec lui, le temps des petites attentions et des beaux livres, peut-être céderez-vous à la tentation de suivre  les pas inspirés de ses deux auteurs Philippe Manguin et de Viviane Fedieu à la découverte des lumières de cette belle forêt de légendes et de leur bel ouvrage: Brocéliande, entre rêve et réalité.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Lucien Febvre, l’Ecole des Annales et la passion de l’histoire

histoire_historiographie_ecole_annales_lucien_febvre_epistemologie_methodologieSujet : histoire, approche, méthodes, méthodologie historique,  épistémologie, écoles des annales. citations, sources et articles, historiographie. école des Annales
Auteur, Historien : Lucien Febvre (1878-1956)
Ouvrage :
Combats pour l’Histoire, Press Pocket (1952)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn 1952, l’historien  Lucien Febvre publiait un recueil d’articles et de compte-rendus regroupés sous le titre très explicite de « Combats pour l’Histoire » et qui pouvait prendre, par endroits, des allures de véritable manifeste.

Il s’agissait là d’Histoire au sens large, mais l’oeuvre de cet homme et celle d’un certain nombre d’autres intellectuels pionniers, entre lesquels on comptera, le médiéviste March Bloch et, plus tard, Fernand Braudel eurent dans le courant du XXe siècle, d’importantes conséquences sur la manière d’approcher la discipline historique et, par extension, le moyen-âge et l’histoire médiévale. Leur place ici est donc rien moins que justifiée.

Une histoire totale et problématique

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“Faire de l’histoire, oui. Dans toute la mesure où l’histoire est capable, et seule capable, de nous permettre, dans un monde en état d’instabilité définitive, de vivre avec d’autres réflexes que ceux de la peur, des descentes éperdues dans les caves — et tout l’effort humain réduit à soutenir pour quelques heures, à étayer au-dessus des têtes branlantes, les toits crevés, les plafonds éventrés.”
                                   Lucien Febvre (1878-1956) Combats pour l’Histoire

Fondateur en 1929, avec Mac Bloch de la revue des Annales d’histoire économique et sociale  qui deviendra par la suite Les Annales, la dynamique intellectuelle, les travaux et les réflexions des deux historiens et de quelques autres avec eux, donneront naissance à de nombreuses vocations, à ce que l’on a même souvent convenu de nommer une « école » et, sans aucun doute, à une nouvelle manière de lucien_febvre_combats_pour_histoire_ecole_annales_historienfaire de l’Histoire.

Pour en revenir au contenu de l’ouvrage Combats pour l’Histoire, qui, comme on l’a compris, est le résultat d’un  travail engagé plus de vingt ans auparavant, Lucien Febvre effectuait alors une véritable mise à plat de la discipline, y traçait de grandes lignes et tendait aussi des perches interdisciplinaires vers les autres sciences humaines montantes, entre autre la psychologie, la sociologie de Durkheim,  l’anthropologie de Frazer ou les écrits de Marcel Mauss.  Concernant les bases de sa réflexion épistémologique, il se situait encore dans la remise en question des préceptes d’une réalité mécanique et matérialiste que les sciences de la nature opéraient alors : la physique quantique,  mais aussi la microbiologie, ouvraient  déjà, devant elles, de nouveaux territoires inconnus et la compréhension de l’univers qui avait semblé si proche pour les jeunes sciences de la nature devenait soudainement glissante. Face à cela et sans attendre, chaque scientifique se devait de remettre cette complexité en perspective et l’historien ne pouvait pas non plus, selon l’auteur, en faire l’économie. Sans d’ailleurs qu’il y soit pour grand chose, ce questionnement épistémologique a également touché, dans le courant du XXe siècle, l’anthropologie et l’ethnologie, en leur posant de la même façon le problème de leur véritable objectivité scientifique et celui de la neutralité réelle de l’observateur face à son objet de recherche.

Quoiqu’il en soit, pour Lucien Febvre, il était alors question de conduire une Histoire « totale » et « problématique » et de promouvoir une discipline qui entendait se détourner d’une discipline résumée à une succession chronologique, jugée par trop simpliste, d’événements politiques « marquants »  (grands faits, grands hommes, grandes dates et grandes batailles). Il fallait s’attacher à tous les aspects de l’humain dans le temps et repenser, du même coup, la place de l’individu dans l’Histoire, à la lumière des autres sciences humaines, en étirant aussi le cadre des méthodes pour échapper à la seule « tyrannie » du document. On commença alors à se pencher sur une véritable histoire des mentalités dans une tentative de remise en situation de l’homme dans son milieu historique, politique, économique, social et psychologique. De larges champs s’ouvraient devant les historiens des Annales. Le projet était tracé dans ses grandes lignes, quelques ouvrages et travaux venaient déjà l’illustrer; tout restait à explorer et à construire.

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“Quand aucune fin majeure ne sollicite les hommes à la limite de leur horizon, c’est alors que les moyens deviennent des fins pour eux et d’hommes libres, en font des esclaves.”
Lucien Febvre – Combats pour l’Histoire

Un nouveau souffle : « faire de l’Histoire dans un monde en ruine »

P_lettrine_moyen_age_passion copialus d’un bon demi-siècle plus tard, on peut bien sûr se demander, avec Nicolas Righi, (2) si les  Annales donnèrent véritablement lieu à une « école » (terme pourtant consacré) stricto-sensu. Dans un article de 2003, paru dans la revue le Philosophoire, il fait lui-même le constat d’un certain « éclectisme » (ou d’une élasticité) méthodologique et conceptuel qui impose quelques réserves au moment d’y répondre par l’affirmative.  On peut encore vouloir un peu nuancer l’impact de Lucien Febvre sur l’ensemble de la discipline, en faisant le constat (foucaldien?) que des mouvements d’ouverture s’amorçaient déjà, par ailleurs, du côté de l’Histoire économique par exemple, ou ajouter comme constat, que l’histoire politique et événementielle n’est pas morte avec les Annales, loin s’en faut, mais il reste que ces historiens qui s’enflammèrent pour la prise de risque et voulurent embrasser l’inconfort d’une épistémologie vacillante, à la lumière des dernières découvertes scientifiques du XXe siècle, contribuèrent grandement à donner à l’Histoire un nouveau souffle et à la transfigurer pour longtemps.

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“Satisfaite de ses progrès, fière de ses conquêtes, vaniteuse de ses succès matériels, l’Histoire s’endormait dans ses certitudes. Elle s’arrêtait dans sa marche. Elle redisait, répétait, reprenait ; elle ne recréait plus. Et chaque année qui passait donnait à sa voix, un peu plus, le son caverneux d’une voix d’outre-tombe. ”
Lucien Febvre  Combats pour l’Histoire

Plus ouverte, plus vibrante, moins sûre d’elle aussi, sans doute,  elle y gagna en flexibilité et en ouverture et il faut relire les pages de ce Combats pour l’Histoire pour sentir l’enthousiasme qui menait alors Lucien Febvre. Dans un monde dévasté par les guerres où tout était à reconstruire, quel courage fallait-il pour continuer d’opter pour l’Histoire et pour la recherche ? Comment lui trouver du sens ? De quelle force fallait-il encore investir ce « combat » pour qu’il fasse le poids et fasse sens quand tout le reste ou presque semblait avoir été perdu ? L’historien nous en parle aussi avec fougue et on s’imagine sans peine, dans ces amphithéâtres où il faisait lecture de certains de ses compte-rendus, être gagné, à notre tour, par sa flamme. Car ne nous y trompons pas,  il est bien question ici d’une véritable passion pour l’Histoire, doublée d’une volonté farouche de la faire sortir de ses ornières, pour la faire embrasser le monde dans sa complexité  dans un projet qui visait encore à la mettre au service des hommes et de leur propre compréhension d’eux-mêmes. Et, chaque étudiant d’alors pouvait, sans doute, mesurer la justesse de son choix et s’il en doutait encore basculer définitivement, avec Lucien Febvre du côté de l’Histoire, car sous la verve de cet intellectuel à la plume affûtée et cinglante, plus qu’un simple métier ronronnant, être historien devenait une aventure conquérante et épique.

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« Pour faire de l’histoire tournez le dos résolument au passé et vivez d’abord. Mêlez-vous à la vie. A la vie intellectuelle, sans doute, dans toute sa variété. Historiens, soyez géographes. Soyez juristes aussi, et sociologues, et psychologues ; ne fermez pas les yeux au grand mouvement qui, devant vous, transforme, à une allure vertigineuse, les sciences de l’univers physique. Mais vivez aussi, d’une vie pratique. Ne vous contentez pas de regarder du rivage,  paresseusement, ce qui se passe sur la mer en furie.

(…) Entre l’action et la pensée, il n’est pas de cloison. Il n’est pas de barrière. Il faut que l’histoire cesse de vous apparaître comme une nécropole endormie, où passent seules des ombres dépouillées de substance. Il faut que, dans le vieux palais silencieux où elle sommeille, vous pénétriez, tout animés de la lutte, tout couverts de la poussière du combat, du sang coagulé du monstre vaincu — et qu’ouvrant les fenêtres toutes grandes, ranimant les lumières et rappelant le bruit, vous réveilliez de votre vie à vous, de votre vie chaude et jeune, la vie glacée de la Princesse endormie… « 
Lucien Febvre. Combats pour l’Histoire

Polémiques  et querelles
sur fond d’historiographie

A_lettrine_moyen_age_passionh, qui n’aurait rêvé d’avoir un tel professeur d’Histoire au lycée!  Combien de nouvelles vocations auraient pu être ainsi suscitées devant tant de passion et une telle qualité d’érudition  ?  Du reste, la verve de ce combattant implacable et passionné pour une nouvelle histoire le conduisit même quelquefois sur des terrains diplomatiques minés sans pour autant lui faire baisser la garde. Entre autres auteurs d’alors Henri Jassemin (chartiste et conservateur aux Archives nationales) en fit quelque peu les frais et, à sa suite, quelques autres collègues qu’il avait pris à témoin déprécièrent, à leur tour, le trop de « verdeur » de Lucien Febvre dans ses propos. Dans un critique d’un ouvrage de Jassemin, « La Chambre des comptes de Paris au XVe siècle », l’historien des Annales terminait en effet ainsi, cristallisant et théâtralisant presque même, le conflit entre histoire érudite et histoire problématique (pour reprendre les termes de Étienne Anheim (3)) :

« (…)Je ne dis pas : cela n’est pas de l’histoire. Ou alors, si l’histoire c’est cela, que la collectivité cesse immédiatement d’encourager, et de soutenir, une activité aussi totalement inutile ! »
L. Febvre,  Comptabilité et chambre des comptes , Annales HES, 26, 1934

Et pour lui faire écho, voici une ligne de la réponse, non moins caustique, publiée par Jassemin :

« (…)Je veux simplement marquer la différence de l’historien dont la vocation essentielle est d’établir des faits et de l’historien dont la vocation essentielle est de vulgariser des idées.  »
H. Jassemin, Rubrique « Correspondance », Annales HES, 26, 1934

On relira, non sans déplaisir, l’article de Etienne Anheim sur la question de cette polémique article dans lequel, au passage, il nous offre, bien au delà de l’anecdote, une belle analyse d’historiographie, mais si l’on peut, aujourd’hui, sourire du tour et du ton  que le conflit avait pris entre les deux auteurs venus d’horizons méthodologiques divers, il demeure bien symptomatique du climat qui pouvait régner alors dans le milieu des historiens et aussi de l’importance que pouvait prendre dans l’esprit de Lucien Febvre ce combat pour une nouvelle histoire.

Pour conclure, et pour rebondir sur la citation d’en-tête de cet article, l’Histoire n’est sans doute pas la seule capable de nous permettre de vivre avec d’autres réflexes que ceux de la descente à la cave et peut-être que les sciences de l’homme au sens large, peuvent également y parvenir, mais on pourra en tout cas lire ou relire valablement ce classique qu’est devenu les combats pour l’Histoire de  Lucien Febvre dans l’histoire de la discipline, autant pour son fond, que pour son style.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred

Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.


Sources :

Combats pour l’Histoire, Lucien Febvre, chez Press Pocket.
– FEBVRE LUCIEN(1878-1956),  par Paul LEUILLIOT (encyclopédie Universalis)
(2) « L’héritage du fondateur ? L’histoire des mentalités dans l’École des  « Annales » «  , par  Nicolas Righi (Cairn.info)
(3) « L’historiographie est-elle une forme d’histoire intellectuelle ? La controverse de 1934 entre Lucien Febvre et Henri Jassemin »,  par Étienne Anheim  (Cairn.info)
– Autres liens utiles : les annales aujourd’hui  et archives des annales sur Persée

L’ensemble Syntagma à la découverte du compositeur médiéval Jehannot de Lescurel

musique_poesie_medievale_media_book_livre_disque_jehan_de_lescurel_moyen-age_XIIIe_XIVeSujet : musique médiévale, poésie médiévale, amour courtois, Ars Nova, compositeur médiéval,  Roman de Fauvel, Manuscrit français MS 146
Période : moyen-âge central, XIIIe, XIVe 
Auteur : 
Jehannot (ou Jehan) de Lescurel (ou L’escurel)
Ensemble: Syntagma et Alexandre Danilevsky
Album :
livre-disque & media book sur Jehan de Lescurel

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous avons le plaisir de vous présenter aujourd’hui à la fois un compositeur des XIIIe, XIVe siècles,  un ensemble musical ayant une prédilection pour les musiques anciennes, mais encore un livre-disque qu’ils ont édité autour de ce compositeur. En route donc pour un voyage au coeur de la musique médiévale actualisée par la vibrante passion d’artistes de notre temps !

Jehannot de Lescurel :
compositeur et poète des XIIIe, XIVe siècles

deco_medievaleCompositeur, chansonnier et poète du XIVe siècle et peut-être de la fin du XIIIe, Jehannot de Lescurel n’a laissé pour trace que son oeuvre : trente-quatre pièces lyriques, annexées au célèbre et très satirique « Roman de Fauvel« , dans le manuscrit ancien, fr 146 de la BnF, daté du XIVe siècle. De la vie de cet artiste, pour l’instant, nous ne savons rien et les quelques hypothèses fantasques qui en avaient fait, au début du XXe siècle, un clerc à demi-criminel, pendu en 1304 à Paris pour « débauches, meurtres et vols » ont depuis été rejetées par les historiens, faute de documents pouvant l’attester; il semblerait en effet, qu’on se soit alors emballé un peu vite sur la foi d’une simple homonymie.

Malgré cette absence de biographie certifiée, du point de vue artistique, les musicologues avertis s’accordent à faire de Jehannot de Lescurel un des maîtres annonciateurs de la transition vers l’Ars Nova. On le décrit aussi comme à la synthèse de la tradition musicale des trouvères et celle des troubadours provençaux, même s’il n’est déjà plus lui-même un trouvère, mais bien un compositeur à part entière, comme le sera Guillaume de Machaut  autour de la même période.

Du point de vue de leur notation, ces compositions pourraient être parmi les premières de l’Histoire de la musique occidentale et médiévale à pouvoir être jouée « littéralement ». On se souvient que musique_poesie_medievale_manuscrit_ancien_francais_146_roman_fauvel_jehan_lescurel_XIVe_XIIIeles systèmes de notation musicales précédent cette période laissaient souvent libre champ aux interprètes, pour certains éléments comme notamment la rythmique (voir article troubadours).

Du legs de Jehan de Lescurel, on ne dispose, pour l’instant, que d’une seule composition polyphonique même si les pièces retrouvées laissent supposer qu’il ait pu en produire bien plus. Elles sont donc toutes, à un exception près, monophoniques et se répartissent, dans des formes déjà clairement fixées, en virelais, ballades, rondeaux et Dits entés.  Du point de vue des thèmes de prédilection, les chansons et poésies du compositeur gravitent autour de l’amour courtois dans un style très épuré, qui, il faut bien le dire, tranche totalement avec le ton satirique et pamphlétaire du Roman de Fauvel du MS 146 auquel on les a trouvées jointes.

SONGÉ .I. SONGE : un livre-disque original tout entier dédié à l’art de Jehan Lescurel

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaaire mieux connaître et surtout donner à entendre la musique et l’art de Jehannot Lescurel, voilà donc le pari relevé par l’Ensemble Syntagma, formation spécialisée dans les musiques anciennes et qui nous en livre, aujourd’hui, deco_medievaleune véritable étude.  L’oeuvre se présente comme un Livre-Disque et le CD y est donc accompagné d’une véritable présentation sur le compositeur du XIIIe siècle. En tout, ce sont plus de 80 pages de réflexions et d’impressions sur la poésie des XIIIe, XIVe et sur l’auteur du dit « Gracieux Temps », à destination des amateurs éclairés ou simplement curieux de musique et de poésie médiévale.

Pour la partie sonore, musicale et acoustique, treize pièces du compositeur médiéval sont présentées entre versions instrumentales et lectures. En voici d’ailleurs un extrait  donné par l’ensemble au Festival International de Wilz, au Luxembourg (2011).

Vous pouvez également consulter ce lien pour une présentation détaillée de ce média-book,

L’ensemble Syntagma à la redécouverte des musiques anciennes ou médiévales oubliées

L_lettrine_moyen_age_passion‘ensemble Syntagma a été fondé en 1996 par le compositeur et instrumentiste Alexandre Danilevsky. Pianiste, lutiste, vieilliste, cet artiste aux multiples talents est russe de naissance, mais vit en France depuis de nombreuses années. Après avoir étudié la composition à Saint-Petersbourg, sa passion pour la musique l’a conduit à se pencher sur la « early music » qu’il a étudiée en Suisse, à la Scola Cantorum Basilensis, institut de recherche et d’enseignement spécialisé dans les musiques anciennes. Pour lui, dusse-t-elle avoir été écrite il y a 800 ans, la musique est faite pour être jouée et sa place n’est pas dans les musées. De fait, il s’emploie désormais activement à faire vivre un répertoire qui va du moyen-âge à la renaissance, et c’est à cette fin qu’il a fondé l’ensemble Syntagma.

ensemble_syntagma_musique_ancienne_medievale_jehannot_de_Lescurel_moyen-age_central

Curieux de tout, créatif jusqu’au bout de l’âme, et entièrement dévoué à son art, Alexandre Danilevsky semble avoir une prédilection pour aller chercher dans les répertoires passés et, en l’occurrence pour ce qui nous intéresse, le moyen-âge, des oeuvres méconnues ou peu jouées, auxquelles il se plait à redonner vie. C’en est à un point qu’il caresse même l’idée de créer un jour « Un festival des premières » dans lequel on ne jouerait – pour la première fois donc – que des musiques anciennes méconnues. On en rêverait !

Pour comprendre ou réaliser l’importance que peut avoir pour lui son art, nous traduisons pour vous ces quelques lignes tirées d’un interview qu’il donnait, il y a quelque ensemble_syntagma_musique_ancienne_medievale_compositeur_Alexandre_Danilevskytemps, à Tobias Fischer du site Tokafi.com en réponse à la question : « Quel est votre point de vue sur la scène musicale actuelle ? Y a-t-il une crise ? »

« La Crise est un état permanent pour l’artiste en recherche. En triompher suppose un acte volontaire pour donner naissance à un travail artistique. Notre musique est la fondation du monde. Quand nous l’écrivons ou nous la jouons, le monde s’arrête, sinon pourquoi le ferions-nous? Le monde repose sur notre musique, c’est ce en quoi doit croire un compositeur, sans quoi ce qu’il fait n’a aucun sens. Aller contre la marée est notre destinée, notre destin, notre devoir ou appelez cela comme vous voulez ».
Alexandre Danilevsky, compositeur, directeur de l’ensemble Syntagma
Tokafi.com 15 questions to A Danivelsky

Avant d’en terminer, et pour témoigner de l’excellence du travail de  l’Ensemble Syntagma, ajoutons encore que la formation a déjà reçu deux Awards en 2008 et 2011 par la Medieval Music & Arts Foundation  pour ses productions et enregistrements.

Pour entrer en contact avec eux, nous vous conseillons leur page facebook : Ensemble Syntagma Vous pouvez également retrouver des extraits de leurs productions sur leur chaîne youtube officielle  early mysic ensemble Syntagma.

Amours que vous ai meffait, les paroles
de la chanson de Jehannot de Lescurel

manuscrit_ancien_FR_146_amours_meffait_jehannot_lescurel_compositeur_moyen-age_XIII_XIVeAmours, que vous ai meffait,
Qui amie non amée
Au dous plaisant m’avez fait ?
Lasse ! et point ne li agrée.
Et de quelle eure fui née,
Quant je n’ai loial ami ?
Amours douce et desirrée,
Enamourez le de mi.

J’ai grant paour que il n’ait
Aillieurs mise sa pensée ;
Quar tant est de dous atrait,
Sa guise si savouré[e],
Qu’aucune autre enamourée
L’a at[r]ait, ce croi, a mi.
Amours douce et desirrée,
Enamourés le de mi.

Ses regars m’a du cors trait
Mon cuer ; ainsi m’a navrée
Doucement ; très bien me plait.
Dex ! s’aussi m’avoit donnée
S’amour, plus beneurée
Ne seroit ;p our ce vous pri,
Amours douce et desirrée,
Enamourez le de mi.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

L’histoire des couleurs par Michel Pastoureau: du Vert empoisonné au Vert salvateur

conference_monde_medieval_couleurs_du_moyen-age_vert_michel_pastoureauSujet : couleur, symbolique, anthropologie, histoire médiévale, histoire des couleurs.
Période : de l’antiquité à nos jours
Livre : « Vert, Histoire d’une Couleur » (2013)
Auteur : Michel Pastoureau
Média : émission radio, livre, « conférence »
Titre : « Des goûts et des couleurs : le vert»
Radio : France Culture, « Hors Champs », Laure Adler

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous reprenons aujourd’hui le fil du cycle d’entretiens proposés par France-Culture et Laure Adler, autour de Michel Pastoureau et son histoire des couleurs. Après le bleu, le rouge et le noir, c’est donc au tour du vert d’être passé au crible par l’Historien, couleur dont il confesse, par ailleurs, qu’elle est depuis toujours sa préférée. Là encore et à son habitude, l’historien dépassera de loin la dimension sensorielle et perceptive de son objet d’étude – Le vert -pour le mieux cerner dans sa dimension historique et l’approcher de manière culturelle, symbolique et anthropologique.

« La couleur n’est pas seulement un phénomène physique et perceptif ; c’est aussi une construction culturelle complexe, rebelle à toute histoire_couleur_vert_michel_pastoureau_historien_medieviste_conference_programme_radio_interviewgénéralisation, sinon à toute analyse. Elle met en jeu des problèmes nombreux et difficiles. (…) La couleur est d’abord un fait de société. Il n’y a pas de vérité transculturelle de la couleur, comme voudraient le faire croire certains livres appuyés sur un savoir neurobiologique mal digéré ou – pire – versant dans une psychologie ésotérisante de pacotille. »
Michel Pastoureau, Communication 2005, Académie des Beaux-Arts

Stigmates : d’une instabilité chimique
à une ambivalence symbolique

Couleur emblématique et sacrée de l’Islam, il semble que le vert ait connu un destin plus houleux et moins consensuel du côté de l’occident antique et médiéval. Est-ce la présence dans le colorant dont on use pour la produire d’un poison, le vert de gris, qui histoire_couleurs_vert_michel_pastoureau_livres_conferences_videosl’explique ou même  les difficultés en teinture, une fois le vert obtenu, de le maintenir et de le faire durer? Sans doute cela a-t-il pu y contribuer.

Même si le fait n’épuise pas, à lui seul, l’Histoire symbolique de cette couleur à travers les âges et les réserves qu’on a pu émettre sur son usage, notamment dans le champ du textile et du vêtement, il demeure fascinant de penser que la difficulté de le fixer chimiquement ait pu en faire une couleur dont on s’est souvent défié et qui semble, du même coup, résister à se laisser figer, une fois pour toute, dans des symboles clairs. Selon Michel Pastoureau, elle reste en effet, à travers l’Histoire la couleur de l’instabilité, de l’ambivalence, du changement et les premiers tâtonnements chimiques pour la maîtriser, autant que sa nature « empoisonnée » l’ont chargés, pour longtemps, de superstitions tenaces.

Lien vers ce même podcast sur le site officiel de France-Culture

D_lettrine_verte_moyen_age_passionurant des siècles, on a également cru que le vert portait malheur, car, pour le fabriquer, on a utilisé des produits extrêmement dangereux. (…) Autrefois, comme on avait du mal à teindre les tissus en vert, on portait des vêtements peints avec du vert-de-gris et selon une tradition qui n’a pas été vérifiée, Molière aurait rendu l’âme un jour où il était habillé de vert, les vapeurs de vert-de-gris pouvant entraîner la mort.  Michel Pastoureau, Vert : Histoire d’une couleur.

Molière ? Peut-être même Napoléon, emporté par le vert et l’arsenic contenu dans les murs qu’il avait fait repeindre de la couleur qui lui était si chère? Vert empoisonné, vert turbulent et rebelle, vert de la fortune comme des « revers » du sort, elle sera encore, au moyen-âge tardif, la histoire_couleurs_vert_michel_pastoureau_livres_conferences_videoscouleur des démons et des diables tapis dans l’ombre, peut-être encore celle des forêts profondes et mystérieuses et des êtres magiques qui s’y nichent.

Du vert considéré comme la couleur du « barbare » chez les romains, elle connaîtra tout de même quelques succès dans la chevalerie et la littérature courtoise au moyen-âge central, pour perdre à nouveau quelques galons du XIVe au XVIe en devant la couleur attitrée du Diable. On se souvient encore qu’elle sera le symbole de l’inconstance et de la femme facile, comme nous en avions parlé à l’occasion de l’article sur la célèbre chanson anglaise GreenSleeves. Elle aura tout de même, entre temps, conquis les fonds marins et le monde aquatique dans les représentations picturales et graphiques, avant de reprendre, à travers le temps, sa marche symbolique hasardeuse, faite de dénigrement et de « tièdes » promotions.

michel_pastoureau_historien_medieviste_histoire_couleurs_vert_conference_programme_radio_entretien

Du dénigrement à la promotion :
Le Vert pour sauver le monde

« On lui a donné le feu vert, et même confié une mission de taille : sauver la planète ! C’est devenu une idéologie : l’écologie  »
Michel Pastoureau, Entretien, Telerama, Propos recueillis par Juliette Cerf

C_lettrine_moyen_age_passionomme il demeure étonnant de penser, en suivant les pas de Michel Pastoureau, que la nature ait pu attendre le XVIIIe siècle pour devenir « verte », démontrant bien, là encore, la dimension culturelle et symbolique des couleurs. Aujourd’hui couleur hygiéniste et sanitaire – le vert de la nature, le vert de la propreté – elle est aussi pratiquement confisquée politiquement, comme le rouge le fut (et l’est peut-être encore sûrement d’ailleurs), dans les esprits. Il souffle aussi sur le vert un vent de liberté reconquise, mais peut-être là encore, contient-il ce vent là, une touche d »anticonformisme, une liberté en forme de retour à la nature, hors histoire_couleurs_vert_michel_pastoureau_livres_conferences_videosdu social et hors des villes. La belle couleur indomptable essaierait-elle encore d’échapper par ce biais aux sociétés et aux cultures qui prétendent la saisir et l’instrumentaliser, en gardant son double tranchant?

Au final, on suivra là encore avec intérêt et fascination le projet entrepris par Michel Pastoureau pour faire des couleurs un véritable objet d’étude historique. Peut-être fallait-il qu’il compte dans sa famille trois oncles peintres, un père passionné d’art qui le mène tout jeune au musée, et qu’il se soit lui-même essayé quelques temps aux toiles et aux pinceaux. pour devenir, pour notre plus grand plaisir, d’un historien passionné, un chasseur de couleurs ?

Le vert : plus qu’un beau livre d’Histoire,
un beau livre d’Art

Au delà du programme radio et de l’article que nous présentons ici, il faut vraiment souligner la grande qualité des ouvrages de Michel Pastoureau sur les couleurs, dans leur  édition originale ( au Seuil ). Au delà de sa nature informative et académique, cette histoire de la couleur verte est un superbe objet qui se situe, à mi chemin entre le livre d’Histoire et le livre d’art. Vous pouvez cliquer sur l’image ci-dessous pour en avoir un aperçu.

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L’ouvrage est toujours disponible à la vente en ligne, dans son édition originale; en voici le lien : Vert. Histoire d’une couleur (relié). Pour les bourses plus modestes, il est aussi paru dans un format poche, chez Points :Vert – Histoire d’une couleur.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.