Archives pour la catégorie Musiques, Poésies et Chansons médiévales

Eloge de la tranquillité d’esprit : une Ballade médiévale d’Eustache Deschamps

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, ballade, moyen-français
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Il me souffist que je soye bien aise»
Ouvrage :  Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome V. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans les oeuvres complètes d’Eustache Deschamps par le Marquis de Queux Saint-Hilaire et Gaston Raynaud (Tome 5), la ballade que nous vous présentons aujourd’hui se trouve titrée « Eloge de la tranquilité d’esprit« .  Ce titre n’est pas de notre auteur médiéval et on aurait tout aussi bien pu la nommer « ballade contre la convoitise et/ou l’ambition démesurée d’avoirs et de pouvoirs », toutes choses auxquelles s’adonnent les nobles et les puissants de son siècle et qu’Eustache Deschamps  n’aura de cesse de pointer du doigt.

 « Il me souffist que je soye bien aise » : on peut lire, tout à la fois, dans l’expression qui scande cette poésie, la notion de confort, commodité, contentement, tranquillité et, sous le ton léger de celui qui sait se satisfaire de choses simples, le poète du XIVe en profite, au passage, pour nous donner, en filigrane, une définition satirique des valeurs dévoyées de son temps, en se livrant, une fois de plus, à un exercice de moralité.

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On notera que si la non transgression de ces valeurs reste ( moyen-âge occidental oblige), trempée de morale chrétienne, elles sont ici, en quelque sorte, intériorisées puisque leur récompense vient se placer sous le signe du confort « psychologique » (paix, tranquillité d’esprit, etc…) que l’on y gagne et non plus sous la menace d’une punition divine éventuelle.

Bien sûr, on retrouve encore, entre les lignes de ce texte, une variation sur la médiocrité dorée (Aurea Mediocritas) chère à Eustache  Deschamps. « Savoir se contenter » est l’un de ses aspects et pas le moindre. Si elle puise ses racines chez les poètes antiques, cette éloge de la « voie moyenne », reprise par l’auteur, aux comptes des valeurs chrétiennes, demeure indubitablement, pour lui, une ligne de conduite « positive », au coeur de cette tenue morale. Si ce contentement tout relatif pourrait être, sans doute, décrit comme « bourgeois » en ce qu’il suppose que l’on ait déjà atteint un niveau « suffisant » pour s’en satisfaire, il ne faut pas non plus omettre que le poète médiéval l’adresse ici, vers le haut, aux plus riches et puissants que lui.

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« Il me souffist que je soye bien aise »
Éloge de la tranquillité d’esprit.

Chascuns parle de chevance* (biens, possessions) acquérir,
D’avoir estât* (position sociale importante), puissance et renommée,
Qu’om se voye de pluseurs requérir(être sollicité recevoir des requêtes),
Qu’om ait honeur qui tant est désirée :
C’est tout triboul* (tourment) et labour* (travail) de pensée;
Je ne vueil rien au cuer qui me desplaise,
Mais en passant de journée en journée,
Il me souffist que je soye bien aise.

Des faiz de nul ne vueil ja enquérir,
Ne d’autruy biens avoir la teste emflée,
Ne moy tuer pour terre conquérir;
Si riche n’est qui ait que sa ventrée! (1)
Pour sens avoir ne vueil langue dorée,(2)
Ne pour honeur tant soufrir de mesaise;
Tous telz estas* (de telles choses) n’est que vent et fumée :
Il me souffist que je soie bien aise.

Ne sçay je bien qu’il fault chascun mourir?
Sanz espargnier personne qui soit née,
Nature fait tout homme a mort courir;
C’est sanz rapel, par sentence ordonnée* (irrévocable).
Pour quoy est donc vie desordonnée,
Pour acquérir la chevance mauvaise ?
Fy de l’avoir et richesce emmurée*  (entourée de murs) !
Il me souffist que je soye bien aise.

L’envoy

Prince, on se doit en ce monde esjouir,
Garder* (respecter) la loy, a Dieu faire plaisir
Sanz convoiter ne faire euvre punaise* (action condamnable, puante) ;
Qu’om face bien, et se doit on tenir
A ce qu’om a, et pour vray soustenir :(3)
Il me souffist que je soye bien aise.

(1) Si riche n’est qui ait que sa ventrée! Pour riche que l’on soit on ne peut manger au delà de sa propre capacité.

(2) Pour sens avoir ne vueil langue dorée :  pour conserver mon bon sens, pour être censé, je ne veux pas user de mots trompeurs.

(3)  Pour bien faire il faut s’en tenir à ce qu’on a, et pour rester dans le vrai:

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En vous souhaitant une excellente journée !

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Le miracle de l’abbesse enceinte : la Cantiga de Santa Maria 7 par le menu, servie par l’interprétation de l’Ensemble Alla Francesca

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, moyen-âge chrétien, Espagne médiévale
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Ensemble : Alla Francesca, Brigitte Nesle.
Titre : Cantiga 7 « Santa Maria amar  »
Album : Cantigas  (2000, opus 111)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous continuons de suivre le fil des Cantigas de Santa-Maria et, à travers elles, celui du culte marial dans l’Europe du moyen-âge central.  Au programme, la Cantiga 7 par le menu, avec son adaptation-traduction et une belle interprétation de l’ensemble médiéval Alla Francesca.

Le miracle de l’abbesse tombée enceinte, puis délivrée et graciée

C’est un autre récit de Miracle qui nous est proposé ici. Son histoire est d’autant plus intéressante qu’elle nous présente une Sainte Vierge dont la justice et la compassion tranchent, au dessus des lois des hommes, cela nous le savions, mais, dans le cas précis et comme nous le verrons, au dessus même de celles de l’église et de sa hiérarchie.

chanson_musique_medievale_cantigas_santa_maria_miracle_alphonse-X_moyen-age_centralIl y est question d’une abbesse ayant fauté, puisque, nous conte le poète, elle était tombée malencontreusement enceinte de son intendant, ce qui, pour une religieuse, a fortiori de son rang, était d’assez mauvais effet. De fait, dénoncée auprès de l’évêque du cru par les autres nonnes auxquelles la grossesse n’avait pas pu échapper, l’infortunée pécheresse que le démon avait tentée, fut sommée par le haut dignitaire (arrivé de toute urgence pour la confondre), de s’en expliquer devant lui.

La religieuse en appela alors à la vierge et l’histoire nous dit qu’elle s’endormit et que, comme dans un songe, la Sainte lui apparut et accomplit un miracle. En lui accordant sa grâce, elle la délivra, en effet, de l’enfant et manda ce dernier à Soissons afin qu’il y soit élevé. Et quand l’abbesse ouvrit les yeux, au sortir de cette vision, l’évêque lui demanda de se dénuder devant lui, afin d’établir la preuve irréfutable du pêché. Elle s’exécuta alors et l’homme de foi, ne put trouver, là, aucune trace de progéniture, de grossesse ou d’enfantement. L’enfant était sauvé et la vierge avait amendé la religieuse qu’elle savait être une de ses grandes fidèles.

L’histoire dit encore que l’évêque fustigea les nonnes pour avoir accusé injustement leur abbesse et qu’il ne put qu’accorder à cette dernière son salut, en retirant l’allégation fallacieuse qu’il était venu porter.

La Cantiga Santa Maria 7 par l’ensemble Alla Francesca

Les Cantigas de Santa Maria
par l’Ensemble Alla Francesca

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Dans le courant de l’année 2000, Alla Francesca, grande formation spécialisée dans les musiques en provenance du monde médiéval dont nous avons déjà parlé par ailleurs, proposait au public un album ayant pour titre « Cantigas » consacré aux Cantigas de Santa-Maria du roi Alphonse X de Castille.

Enregistré à l’Église luthérienne Saint-Jean de Grenelle de Paris, fin 1999,  ce bel album contient pas moins de dix-sept d’entre elles.  Du côté distribution, on peut encore le trouver au format CD ou dématérialisé (MP3) au lien suivant  : Cantigas par Alla Francesca

deco_frise Cantiga de Santa Maria 7
adaptation traduction en français moderne

Esta é como Santa Maria livrou a abadessa prenne, que adormecera ant’ o seu altar chorando

Cette histoire nous montre comment Sainte-Marie délivra à l’abbesse enceinte qui s’était endormi devant son autel, en pleurant.

Santa Maria amar
devemos muit’ e rogar
que a ssa graça ponna
sobre nos, por que errar
non nos faça, nen pecar,
o demo sen vergonna.

Nous devons fortement aimer Sainte-Marie
et la prier de nous accorder ses grâces,
afin que le démon sans vergogne
ne nous fasse point errer* (nous perdre) , ni pécher. 

Porende vos contarey
dun miragre que achei
que por hûa badessa
fez a Madre do gran Rei,
ca, per com’ eu apres’ ei,
era-xe sua essa.
Mas o demo enartar-
a foi, por que emprennar-
s’ ouve dun de Bolonna,
ome que de recadar
avia e de guardar
seu feit’ e sa besonna.

Pour cela, je vous conterai
D’un miracle que j’ai trouvé
Que fit en faveur d’une abbesse
La Mère du grand Roi* (le Tout-puissant)
Car, comme je l’ai su
Elle la tenait pour une des siennes* (une fidèle véritable)
Mais le démon (Diable) la pièga
Pour qu’elle soit mise enceinte
Par d’un homme de Bologne
dont le travail était
de la servir et de protéger
ses actes et ses affaires*  (son intendant)

Santa Maria amar…

As monjas, pois entender
foron esto e saber
ouveron gran lediça;
ca, porque lles non sofrer
queria de mal fazer,
avian-lle mayça.
E fórona acusar
ao Bispo do logar,
e el ben de Colonna
chegou y; e pois chamar-
a fez, vêo sen vagar,
leda e mui risonna.

Les nonnes, quand elles comprirent
et surent celà
conçurent une grande joie
Car l’abbesse ne leur passait rien
Et elles lui en gardaient rancune
Aussi, elles allèrent la dénoncer
Près de l’évêque du lieu.
Ce dernier vint de Colonna
et, une fois arrivé, il la fit appeler
Et elle vint sans délai
très heureuse et souriante.

Santa Maria amar…

O Bispo lle diss’ assi:
«Donna, per quant’ aprendi,
mui mal vossa fazenda
fezestes; e vin aquí
por esto, que ante mi
façades end’ amenda.»
Mas a dona sen tardar
a Madre de Deus rogar foi;
e, come quen sonna,
Santa Maria tirar-
lle fez o fill’ e criar-
lo mandou en Sanssonna.

L’évêque lui dit ainsi :
« Donna* (« Madame »), à ce que j’apprends
Vous vous êtes bien mal comportée
Je suis venu ici
Pour cela et pour que, devant moi,
Vous vous en amendiez. »
Mais sans attendre, la Donna
se mit à prier la mère de Dieu
Et, comme dans un songe,
Santa Maria la délivra
de l’enfant et, pour qu’il soit élevé,
Le manda à Soissons

Santa Maria amar…

Pois s’ a dona espertou
e se guarida achou,
log’ ant’ o Bispo vêo;
e el muito a catou
e desnua-la matidou;
e pois lle vyu o sêo,
começou Deus a loar
e as donas a brasmar,
que eran d’ordin d’Onna,
dizendo: «Se Deus m’anpar,
por salva poss’ esta dar,
que non sei que ll’aponna.»


Quand la femme s’éveilla
Et vit qu’elle était délivrée,
Elle se présenta devant l’évêque;
Et lui la regarda attentivement
Et lui demanda de se dénuder.
Et quand il vit son sein,
Il commença à louer Dieu
Et à blâmer les nonnes
Qui étaient de l’Ordre d’Oña* (ville de la province de Burgos)
En disant  « Que Dieu me protège,
je vous accorde le salut,
car je ne sais de quoi vous accuser. »

Santa Maria amar…

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Index des Cantigas de Santa Maria

En vous souhaitant une très belle journée!

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

« De la joie que désir tant », la lyrique courtoise du trouvère Gace Brulé par l’ensemble médiéval Oliphant

musique_danse_moyen-age_ductia_estampie_nota_artefactumSujet : musique médiévale, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, vieux-français,  manuscrit du Roy, fine amant,
Période :  XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Titre: De la joie que désir tant 
Auteur :  Gace Brulé  (1160/70 -1215)
Interprète :  Ensemble Oliphant
Album: Gace Brûlé (Alba Records, 2004)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons aux trouvères des XIIe, XIIIe siècles avec une chanson médiévale de l’un des plus célèbres d’entre eux : Gace Brûlé. C’est une pièce de lyrique courtoise et l’interprétation que nous vous proposons, ici, nous provient de l’Ensemble Oliphant, dont nous aurons l’occasion de dire un mot.

Attribution dans les manuscrits

Dans son ouvrage de 1902 sur les Chansons de Gace Brûlé, Gédéon Huet classait l’attribution de la pièce au trouvère comme « douteuse », tout en la définissant, tout de même, comme « très probablement authentique ». Elle est, du reste, généralement admis depuis, gace_brule_chanson_trouvere_medievale_manuscrit_du_roy_fr-844_moyen-centralcomme telle.

(ci-contre la chanson « A la joie que désir tant » dans le
Français 844 de la BnF –
consultez-le sur Gallica ici )

Du côté des manuscrits anciens, on la retrouve notamment attribuée au trouvère (« Messire Gasse ») dans le Français 844 (MS fr 944 ou Manuscrit du Roy) et encore dans le Français 12615 (MS fr 12165, connu encore sous le nom de Chansonnier de Noailles ), tous deux consultables sur le site de la BnF.

Gace Brûlé « De la joie que désir tant » par l’ensemble Oliphant

L’Ensemble Oliphant,  le moyen-âge des trouvères français en Finlande

D’origine finlandaise, l’ensemble médiéval Oliphant s’est formé dans le courant de l’année 1995. Il compte, à son bord, des musiciens spécialisés dans le répertoire des musiques anciennes et s’est donné comme champ d’exploration un répertoire qui va du XIIe siècle et ses moyen-age_musique_chanson_ensemble_medieval_oliphantchants de trouvères ou même de Minnesangers allemands aux chants polyphoniques de l’Ars Nova et du moyen-âge tardif.

Après un premier album consacré aux chants de croisades,  largement salué par la critique, lors de sa sortie, en 2000, la formation médiévale se proposait, en 2004, de faire redécouvrir l’oeuvre de Gace Brûlé avec un album qui portait comme titre le nom du trouvère champenois et qui comportait 14 chansons de ce dernier, servie par la voix de la soprano Uli Kontu-Korhonen.

Pour l’instant et du côté import, il semble que les enchères soient sérieusement montées sur cet album même si l’on en trouve quelques exemplaires d’occasions à des prix plus abordables. Pour l’obtenir, le plus raisonnable serait, sans doute, d’attendre un peu ou de se le faire adresser directement depuis le site de son distributeur.

chanson_musique_medievale_trouvere_gace_brule_ensemble_oliphant_moyen-age_centralAprès cette production, dans le courant de l’année 2006, l’ensemble finlandais sortit un nouvel album sur les  trouvères  de la France médiévale et, un peu plus tard, en 2010, leur quatrième et dernier album (à ce jour) voyait le jour. Il prenait, cette fois, pour thème les Minnesängers et des chansons de l’Allemagne médiévale.

Du côté de l’actualité d’Oliphant, on ne trouve guère, depuis, de quoi se mettre sous la dent, Leur site web officiel n’a, en effet, pas été actualisé depuis fort longtemps et du côté album, à tout le moins, l’ensemble est en sommeil, s’il ne s’est pas simplement dissolu.

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De la joie que désir tant
Chanson XLIV

De la joie que désir tant
D’Amors qui m’a a soi torné,
Ne puis lessier* (renoncer) que je ne chant
Puis que ma dame vient a gré,
En cui j’ai mis cuer et pensé,
A trestote ma vie;
Mes trop me font ennui de lé* (de laier abandonner, laisser)
Cil cui Deus maleïe* (de malaier : maudire).

A tel fes* (de faire) joie sens talant,
Por s’amor, que de mon cuer hé* (de haîr) :
Félon, losengier* (calomniateur), mesdisant
Dont deable font tel planté
Que trestote lor poësté* (puissance)
Tornent en félonie,
Qu’ainçois sont de mal apensé
Que l’amor soit jehie.* (de gehir : avouer, confesser)

Petit puet lor guerre valoir
Quant ma dame voudra amer,
Et s’ele a talent ne voloir
Du plus loial ami trover
Qui soit, dont me puis je vanter
Qu’a haute honor d’amie
Ne porroit nus amis monter
Por nule seignorie.

Se longue atente et bon espoir
Ne me font joie recovrer,
Donc m’a Amor traï por voir,
Qui toujours la me fait cuider;
Mes uns vis m’en doit conforter
Qui mainte ame a traie ;
Et si sai qu’en désespérer
A orgueil et folie.

Bele douce dame, merci
De moi qui onc mes ne fu pris
D’Amors, mais or m’en est ainsi,
Qu’a toz amans m’en aatis* (de aatir : défier):
De cuer vos pri volenteïs
Qu’en vostre compaignie
M’acueilliez, ainz qu’il me soit pis,
De felenesse envie.

Dame, moût ai petit servi,
A tel don com je vos ai quis* (de querre : démandé) ;
Mes mes cuers vers vos a plevi* (de plévir, a promis, s’est engagé)
D’estre li plus leaus amis
Dou mont; si le serai toz dis ;
Qu’Amor n’ai pas lessie* (de laissier, abandonner, renoncer),
Ains est tote en moi, ce m’est vis,
Tant qu’a loial partie.

Odin (1) pri et mant et devis
Que ceste chanson die
A ceus qu’il savra ententis* (soucieux)
D’amer sens tricherie.

(1) Gace Brûlé fait référence dans quelques unes de ses chansons à ce Odin. Il s’agit d’un de ses contemporains dont l’identité demeure inconnue, à ce jour. Selon Gédéon Huet (opus cité), il pouvait peut-être s’agir du jongleur du trouvère. Le dernier paragraphe de cette chanson pourrait, en effet, le suggérer.

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En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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Le Festival Voix et Route Romane : à la découverte des musiques médiévales et du patrimoine roman alsacien

evenement_festival_musiques_medievales_moyen-age_ars_nova_chants_polyphoniquesSujet : événement, festival,  musiques anciennes, musiques médiévales, patrimoine, églises romanes, Ars Nova, chants polyphoniques, chants de troubadours, concerts.
Evénement : Festival Voix et Route Romane, « l’Alpha et l’Omega, une Histoire du Temps »
Dates : du  31 août au 23 septembre 2018
Lieu : Alsace, itinérant,  (route, romane)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passion noter, dors et déjà, sur l’agenda médiéval, un grand festival exclusivement consacré à la musique en provenance du moyen-âge. Il a pour nom le Festival Voix et Route Romane et il s’agit de sa 26e édition. Cet événement s’étire sur la durée d’un mois,  de la fin août à la dernière semaine de septembre, et, au titre de ses particularités, il faut noter qu’il est itinérant.  En suivant la route romane d’Alsace, il propose, en effet, des concerts de choix au sein de ses plus belles églises et à la découverte d’un patrimoine monumental souvent peu connu de cette région.

evenement_festival_musique_medievale_repertoire_moyen-age_ars_nova_chant_polyphonique_voix_route_romane_alsaceDepuis sa création, en 1992, par le Conseil régional d’Alsace et la Délégation régionale au Tourisme,  ce bel événement culturel, à la croisée de la musique et de l’architecture romane du moyen-âge central, a reçu près de quatre-vingt-dix ensembles spécialisés dans le répertoire médiéval, parmi les plus prestigieux d’Europe. Au fil des années, il s’est imposé comme l’un des plus grand festival du genre en France. Il est, encore, et c’est une autre de ses originalités, l’un des seuls à proposer une programmation uniquement dédiée aux musiques du moyen-âge.

L’Alpha & l’Omega

Art des troubadours, Ars nova, chants polyphoniques et bien plus encore

« Je suis l’alpha et l’oméga, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout Puissant » (Apocalypse 1, 8 ).

L_lettrine_moyen_age_passione thème choisi, cette année, est l’Alpha et l’Omega. Il vient clore un cycle autour de l’Histoire du temps,  initié par le festival, à l’occasion de ses deux précédentes éditions. Venues de la France entière, mais encore d’Espagne, de République Tchèque et de Belgique, les formations conviés, pour cette 26ème édition, proposerons ainsi de grands concerts, récitals ou spectacles, en relation avec ce thème.

Entre  l’Alpha et l’Omega, « le début et la fin » de cette histoire du temps, on pourra y découvrir de véritables fleurons de la musique festival_musique_medievale_route_romane_eglise_alsace_patrimoine_culture_02médiévale. Thème oblige, ce voyage musical s’aventurera  jusqu’aux rives du moyen-âge tardif et à la lisière de la renaissance : des chants d’amour courtois des troubadours du XIIIe siècle aux chants polyphoniques de l’Ars nova, en passant par l’Ars Antiqua du XIIe siècle ou encore l’exploration du culte marial au moyen-âge central, dans le bassin méditerranéen. Pour ne citer qu’une autre des nombreux prestations prévues, on aura même l’occasion d’y revisiter les Cercles de l’Enfer de Dante dans un ambitieux spectacle, mêlant narration, effets visuels et musique, proposé par la troupe La Camera delle Lacrime ,

Les formations & les concerts

Diabolus in Musica – Musica Nova – Irini – La Camera delle Lacrime – Tasto Solo – Tibutirna Ensemble & David Dorůžka Trio – Dialogos – Comet Musicke – La Note Brève – Huelgas Ensemble

Pour découvrir toute l’étendue, la richesse et l’originalité du programme concocté pour cette édition 2018 du Festival Voix et Route Romane, nous en pouvons que vous inviter à consulter son site officiel et son programme très détaillé.

Site officiel du Festival Page FB de l’événementProgramme (pdf)

En vous souhaitant une belle journée.
Fred

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« Le monarque, sentinelle du pauvre », un conte moral et médiéval de Saadi sur les devoirs des princes

saadi_gulistan_sagesse_persane_conte_moral_moyen-age_central_jardin_des_rosesSujet : citations médiévales, moyen-âge central, sagesse persane, Saadi,  poésie morale, conte moral, morale politique.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
Ouvrage : Gulistan, le jardin des roses  traduit par Charles Defrémery (1838)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous poursuivons, aujourd’hui, notre exploration de la sagesse persane du moyen-âge central avec un conte de Mocharrafoddin Saadi. Cette historiette est extraite du premier chapitre de son Gulistan et touche la conduite des rois et les devoirs du prince.

Nous sommes donc dans le champ de la morale politique et le conteur  y soulève l’idée que le monarque est au service de ses sujets et non saadi_sagesse_persanne_conte_poesie_morale_medievale_XIIIe_moyen-age_centrall’inverse. En dehors du monde perse et oriental, on recroisera cette idée de « justice sociale » ou pour emprunter les mots de Saadi, d’un monarque, « sentinelle des pauvres » chez nombre de moralistes et d’auteurs du moyen-âge.

Même si elle sera loin d’être toujours mise en application du côté des couronnes, on la retrouvera, tout de même, clairement en germe chez Saint-Louis et elle fera encore son chemin dans les miroirs de princes de l’occident médiéval. Sur ce dernier point, et pour n’en citer qu’un exemple emprunté au moyen-âge tardif, elle sera notamment très clairement exposée,  dans les courants du XVe siècle par un auteur comme Jean Meschinot et ses lunettes de princes :

« Croy tu que Dieu t’ayt mis à prince
Pour plaisir faire à ta personne ?
Las! je ne sçay se as aprins ce*, (*si tu as appris cela)
Mais le vray bien autre part sonne,
Et ton nom à l’effect consonne,
Le roy gouverne et le duc main,
Servans à créature humaine. »
Les lunettes des princes (extrait)  Jean Meschinot  (1420 – 1491)

Vingt-huitième historiette
« touchant la conduite des rois. »

U_lettrine_deco_moyen_age_passionn derviche, voué au célibat, était assis dans un désert. Un monarque passa auprès de lui. Le derviche, par la raison que l’insouciance est l’apanage de la modération des désirs, n’éleva point la tète et ne fit point attention.

Le roi, à cause de la violence inhérente à la souveraineté, se mit en colère et dit : « Cette troupe d’hommes qui revêtent le froc ressemblent à des citations_medievales_morale_politique_devoir_pouvoir_moyen-age_sagesse_persane_ssadi_mocharrafoddinbrutes. »

Le vizir dit :  « O derviche, le monarque de la surface de la terre a passé auprès de toi; pourquoi ne lui as-tu pas rendu les hommages et n’as-tu pas accompli le devoir de la politesse ? »

Le derviche repartit :  » Dis au roi : Espère l’hommage d’une personne qui espère des bienfaits de toi. Et désormais sache que les rois sont faits pour la garde des sujets, non les sujets pour obéir aux rois. « 

Distique : Le monarque est la sentinelle du pauvre, quoique les richesses s’obtiennent par sa puissance et par sa somptuosité. La brebis n’est point faite pour le pasteur, bien au contraire, le pasteur est fait pour la servir. 

Autre. Aujourd’hui, tu vois un homme fortuné, et un autre, le coeur malade de ses efforts inutiles ; attends un petit nombre de jours, jusqu’à ce que la terre dévore la cervelle d’une tète qui médite des projets insensés. 

citations_medievales_morale_politique_monarque_sentinelle_pauvres_moyen-age_sagesse_persane_ssadi_mocharrafoddinAutre. « La différence entre la royauté et la servitude a disparu lorsque le destin écrit (là-haut) est survenu. Si quelqu’un ouvre la sépulture des morts, il ne reconnaîtra pas le riche du pauvre. »

Le discours du derviche parut solide au roi qui lui dit : « Demande-moi quelque chose. »
Il répondit : « Je demande que désormais tu ne me donnes point de désagrément. »
Le roi reprit :  » Donne-moi’un conseil. »
Il répliqua : « Maintenant que les richesses sont dans ta main, comprends que cette puissance et ce royaume passent de main en main. »

Extrait de Gulistan, le jardin des roses, traduit par C Defrémery (1838)

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Pour autant qu’elle date de près de huit siècles et même si les monarques ont laissé leur place, dans nombre d’endroits du monde occidental, à des hommes de pouvoir élus, la morale de ce conte du sage Saadi qui remet les pendules à l’heure sur l’exercice politique et ses fondements devrait, plus que jamais, demeurer inscrite, en lettres de feu, au frontispice de biens de nos lieux de pouvoir.

Une belle journée à tous.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Danse « Médiévale » et Vielle à roue : les envoûtanes compositions du maître de musique Andrey Vinogradov

musique_folk_ethno-musicologie_sonorites_medievales_vielle_a_roue_russieSujet : musiques anciennes, inspiration médiévale, folk, ethno-musicologie, musiques traditionnelles, vielle à roue, danse médiévale, Russie.
Titre : Medieval Dance. Hurdy-Gurdy Solo
Compositeur/ Interprête : Andrey Vinogradov
Album : Music For Hurdy-Gurdy, 2016.
Média : chaîne youtube officielle de l’artiste

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionprès être passé par le jazz classique et le jazz rock, Andrey Vinogradov, compositeur, vielliste, pianiste et multi-instrumentiste russe, originaire de l’Oural, a décidé, depuis les années 2000, de se consacrer aux musiques anciennes et traditionnelles au sens large. Il couvre ainsi un musiques_medievales_folk_anciennes_ethno-musique_Andrey_Vinogradov_compositeur_vielle_a_rouerépertoire très personnel, à la fusion des musiques du moyen-âge, aux musiques plus folk et ethniques.

Sur la partie la plus médiévale de ses inspirations, les titres,  composés et arrangés par ses soins,  ne sont pas, la plupart du temps, issus directement de cette période mais en sont plutôt inspirés ou évocateurs.  Pour autant, le résultat est au rendez-vous et on en jugera avec la pièce que nous partageons de lui, aujourd’hui. Elle est intitulée « Danse médiévale » et elle donne un échantillon de ses talents de compositeur, autant que de vielliste.

Danse médiévale par Andrey Vinogradov

Vielle à roue et musiques folk et ethniques

C_lettrine_moyen_age_passionette danse médiévale est tirée d’un album de 2016 ayant pour titre « Music For Hurdy-Gurdy »  (Musique pour vielle à roue). Cette production se situe au carrefour et à la rencontre de chants traditionnels slaves (auxquels la chanteuse Natalia Serbina  prête sa voix) et de compositions originales d’inspiration plus médiévale  de Andrey Vinogradov et sa vielle à roue.

musique_folk_danse_medievale_vielle_a_roue_Andrey_VinogradovL’album est à ce jour disponible au format Import et même MP3 dématérialisé. Si vous souhaitez plus d’informations, en voici le lien Music for Hurdy-Gurdy by Andrey Vinogradov

S’il ne s’est pas cantonné à la vieille à roue par le passé, le maître de musique a déjà produit plusieurs albums dans la même veine. Deux d’entre eux s’intéressent notamment aux traditions musicales russes anciennes, autour de l’instrument.

Chants sacrés, chants traditionnels et chants de mendiants russes à la vielle à roue

C_lettrine_moyen_age_passionomme  l’Ukraine et d’autres pays slaves, dans les siècles passés, la Russie a bien connu l’usage de la vielle à roue. Elle fut, en effet, utilisée pour les chants sacrés orthodoxes mais aussi par des mendiants et artistes itinérants qui couraient le pays en quête de leur pitance, en chantant et en s’accompagnant de l’instrument. Andrey Vinogradov a consacré un album complet sur chacun de ces thèmes : l’album Russian Hurdy​-​Gurdy Tunes, sorti en 2007, sur les chants sacrés ou traditionnels russes et l’album Russian Strolling Beggars Tunes, sur les chants de mendiants, sorti en 2013.

On notera encore, parmi ses autres expériences dans le domaine de l’Ethno-musicologie expérimentale, un album intitulé Ethno-Mirages (2013), à la rencontre de cultures et d’ethnies de l’Europe celte, de la méditerranée, mais aussi de l’Inde et de l’Asie.

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Fred

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« Je suis de paupere regno », une ballade médiévale d’Eustache Deschamps sur sa pauvreté

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, poésie réaliste, ballade, moyen-français, humour.
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Je suis de Paupere Regno»
Ouvrage :  Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome V. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons un retour au moyen-âge tardif, avec une ballade d’Eustache Deschamps. Ce texte est sous-titré  « Ballade sur sa pauvreté » dans les Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps du Marquis de Queux-Saint-Hilaire. Elle est intéressante parce qu’elle fait partie de ces poésies dans lesquelles un auteur médiéval se met lui-même au centre du texte pour compter ses propres déboires ou misères (hors du thème courtois donc, et sur des sujets plus économiques, sociaux, satiriques, financiers,…). Elle viendra, ainsi, alimenter un certain nombre de réflexions que nous avons déjà conduites, ici, sur la mise en scène du « Je » dans les poésies réalistes, subjectives ou satiriques du moyen-âge, comme on en trouve, par exemple, chez Rutebeuf, Villon, Meschinot, Michault Taillevent, et quelques autres.

poesie_eustache_deschamps_ballade_medievale_pauvrete_paupere_regno_litterature_moyen-age_proverbeOn a souvent cherché à déterminer quel était le premier poète ou s’il existait même un pionnier médiéval de ce « courant » qui a consisté, pour  un auteur à replacer sa propre subjectivité et ses propres misères au coeur du texte. S’il semble indéniable que Rutebeuf en soit un digne représentant, et sauf à questionner les dosages faits du procédé par un certain nombre d’auteurs au sein de leurs oeuvres, il faut sans doute plus parler d’une « émergence progressive » et peut-être même, plus encore, d’une « tradition » d’une innovation attribuable à un auteur en particulier.

Quoiqu’il en soit, Eustache Deschamps a laissé un grand nombre de ballade de ce type ; on peut citer, entre autres exemples de thèmes abordés : son apparence, ses misères physiques, sa vieillesse, mais encore le peu de reconnaissance dont il souffre pécuniairement et /ou « socialement » contre tous les services rendus aux diverses têtes couronnées, etc…

Pauvreté et misères « de classe »
dans la poésie médiévale

« Diex m’a fet compaignon à Job,
Qu’il m’a tolu à un seul cop »
Rutebeuf – La complainte de l’oeil

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue du thème, c’est un constat et une « complainte » sur sa propre pauvreté que l’auteur médiéval nous distille ici. Concernant la réalité qu’elle recouvre, même s’il est a supposer que cette ballade fut écrite à la faveur d’une mauvaise conjoncture, il faut sans doute en relativiser le propos ou, au moins, remettre sociologiquement en perspective cette « pauvreté » à laquelle elle fait référence, en se souvenant que la poésie médiévale est, dans sa grande majorité, longtemps demeurée l’apanage de la noblesse au sens large, fut-elle aussi petite ou modeste, que grande, puissante et fortunée.

Eustache_Deschamps_poesie_realiste_ballade_medievale_pauvrete_moyen-ageAussi, sans nier la nature « douloureuse » des misères ou des difficultés d’un Rutebeuf ou d’un Eustache Deschamps (qui sont sûrement, par ailleurs, déjà différentes entre elles, du point de vue du statut, des causes et des degrés), ces déconvenues ou ces déboires ne sont pas non plus, tout à fait, les mêmes que ceux que connaissent alors les classes très pauvres ou très miséreuses du moyen-âge. Pour n’en donner que quelques arguments et sans expédier trop hâtivement le bien-fondé ou les apparences (en suivant les conseils de notre ballade du jour), on sait tout de même, à travers la lecture de leurs autres poésies, et pour ne parler que de ces deux poètes, qu’ils ont, par ailleurs, possédé des maisons, des valets ou même des servantes, des chevaux, etc… Des soldes régulières ? On sait qu’Eustache en perçut, à quelques rares périodes près. Pour Rutebeuf, il est difficile de l’affirmer puisqu’on ne sait pratiquement rien de ses autres occupations, ni si l’en avait (à le lire, il semble que non).

Bien sûr, un certain statut social entraînent les frais et les conditions qui leur sont afférents et il demeure toujours possible de se trouver en situation délicate même en étant socialement privilégié, autant que d’en ressentir une détresse véritable, mais, pour en avoir une vision claire, on comprend bien que la notion de « pauvreté » doive tout de même être, ici, un peu bordée. Cette nuance apportée, on notera, au passage, que cette dernière (la véritable pauvreté de classe au sens social véritable) est un spectre qu’agite, à d’autres reprises et dans d’autres ballades, Eustache Deschamps; il montre même, à ces occasions, une conscience particulièrement aiguë de sa terrible réalité.

Ou lieu trop bas qui est assis en plaine
Ne se doit nulz tenir pour mendier.
Car povreté est reprouche certaine.
Et si n’est homs qui vueille au povre aidier;
(Voir Benoist de Dieu est qui tient le moien).

ou encore

Car a suir la guerre aux champs
Ont touz maulx, toutes povretez,
Faim, froit, soif, chault, logis meschans,
Et s’en sont pluseurs endebtez
Et mainte foiz déshéritez,
Mors, occis, en destruction
Ou hais, pour la fraction
Que pluseurs font qui se desrivent
En pillant par extorcion :
Je ne sçay comment telz gens vivent.

Pour être clair encore sur les intentions derrière cette mise en scène littéraire « du je et de ses déboires », et sur leur contexte, il faut aussi ajouter que ce type de récits ou narrations prend bien souvent, chez nombre de ces auteurs médiévaux qui fréquentent les cours ou leur entourage, la forme d’appels du pied en direction de leur protecteur ou de la plus haute noblesse, pour en obtenir quelque « chevance » ou Eustache_Deschamps_poesie_complainte_realiste_ballade_medievale_pauvrete_moyen-agequelques honneurs ou grâces. Les deux derniers vers de cette ballade d’Eustache Deschamps semblent bien devoir l’inscrire, sans équivoque, dans cette tendance :

« Pensez y bien, grant et meneur :
Je suis de paupere regno ».

Pour le reste, cette poésie lui fournit l’occasion d’expliquer qu’au delà des apparences, il ne possède, en réalité, pas grand chose. On notera d’ailleurs ici que le ton change, en comparaison de quelques autres de ses textes dans lesquels il rendra responsable de ses misères et de sa condition, les jeux de cour, ou même encore, au moins entre les lignes, une certaine ingratitude des puissants. Ici, il privilégie un autre angle et se donne plutôt le beau rôle, en nous expliquant que c’est parce qu’il sert, qu’il est foncièrement charitable et qu’il dépense sans compter, dans ce sens, pour femme et jeunes enfants,  qu’il est le « roi des pauvres ». La noblesse du chevalier et ses valeurs ne sont donc pas très loin.

« J’ay servi, dont je suis meschans,
Sanz cueillir ne feuille, ne fleur,
Vielle femme et jeunes enfans

« Je suis de paupere regno »

Q_lettrine_moyen_age_passionuant au refrain, mâtiné de latin, de cette ballade « Je suis de paupere regno », l’usage qu’en fait Eustache Deschamps, soulève un certain nombre de questions. On peut le traduire par « je suis du royaume des pauvres » ou même plutôt « je suis de pauvre royaume », et même encore « Je suis le roi des pauvres » (cette dernière traduction étant empruntée à l’ouvrage Les « Dictez vertueulx » d’Eustache Deschamps, Forme poétique et discours engagé à la fin du Moyen Âge, Miren Lacassagne et Thierry Lassabatère, Sorbonne 2005)  

Est-ce une simple forme d’élégance stylistique ? Une référence faite au poète Stace, qui, au premier siècle de notre ère, écrivait, en parlant de Thèbes : « Bellum es de paupere regno » ?  Est-ce encore une façon, pour l’auteur, de renvoyer à la nature académique de son éducation en l’opposant, ici, à sa pauvre condition ? (ie bien qu’éduqué et connaissant mon latin, je suis pourtant le premier des pauvres). Sans aller jusqu’à l’humour désopilant, est-ce enfin, une note légère en relation avec cette référence classique,  un espace de respiration permettant d’atermoyer un peu la nature du propos et d’y introduire un soupçon de distance (que le ton général de la ballade ne ménage pas) ou, au contraire, une manière de lui donner, une note sentencieuse et une profondeur classique ? Nous ne nous aventurerons pas à trancher mais quelques grandes pistes sont, en tout cas, posées.

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Je suis de paupere regno
« Ballade sur sa pauvreté »

Chascuns me dit que je suis grans
Et que je fais bien le seigneur
Et que j’ay grant nombre de frans;
Helas ! dont me vient ceste honneur ?
Pour ce qu’om me voit en tristeur
Et que je suis comme nemo,
L’en se moque de ma doleur :
Je suis de paupere regno.

S’en deviens pensis et pesans,
Car ceuls qui bien gardent le leur
Ont prez, terres, vignes et champs
Et se vivent de leur labour,
Et je me voy au lit de plour
Par trop despendre et gaingner po.
Mais j’ay mis le plus beau defueur* (dehors):
Je suis de paupere regno.

J’ay servi, dont je suis meschans* (malheureux),
Sanz cueillir ne feuille, ne fleur,
Vielle femme et jeunes enfans
Qui m’ont faicte mainte langour
Sanz remerir* (récompenser), de quoy je plour,
Quant je n’ay ne recept ne tro* (cachette);
Pensez y bien, grant et meneur :
Je suis de paupere regno.

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En vous souhaitant une excellente journée !

Fred
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La Ballade des contre-vérités de Villon, une pièce satirique en réponse aux aphorismes d’Alain Chartier

Francois_villon_poesie_litterature_medievale_ballade_menu_propos_analyseSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, satire, analyse sociale, littéraire.
Auteurs : François Villon (1431-?1463)
Alain Chartier  (1385-1430)
Titre : « La ballade des contre-vérités »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Ouvrages : oeuvres diverses de Villon,

Bonjour à tous

C_lettrine_moyen_age_passionomme il répondra au Franc-Gontier de Philippe de Vitry en opposant à une sagesse (supposée) et un minimalisme (revendiqué) de la vie campagnarde, un contredit  urbain, jouisseur et jaloux de son propre confort et de ses fastes, Villon écrira aussi sa ballade des contre-vérités que nous présentons aujourd’hui, en référence à un autre auteur médiéval. Cette fois, il s’agit du célèbre Alain Chartier  (1385-1430) et d’une réponse à une poésie de ce dernier faisant l’éloge des valeurs nobles et bourgeoises de son temps ; valeurs convenues et, il faut bien le dire, même presque plates (au sens de platitudes), surtout après que Villon soit passé par là, pour les prendre à rebrousse-poil.

Cette ballade de Villon est une poésie que l’on place plutôt dans la jeunesse de l’auteur et autour de 1456. Il a alors 25 ans. Voici donc, pour bien commencer, le texte original lui ayant inspiré cette Ballade des contre-vérités :

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La ballade d’Alain Chartier

Il n’est danger que de vilain,
N’orgueil que de povre enrichy,
Ne si seur chemin que le plain,
Ne secours que de vray amy,
Ne desespoir que jalousie,
N’angoisse que cueur convoiteux,
Ne puissance où il n’ait envie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Ne servir qu’au roy souverain,
Ne lait nom que d’homme ahonty,
Ne manger fors quant on a faim,
N’emprise que d’homme hardy,
Ne povreté que maladie,
Ne hanter que les bons et preux,
Ne maison que la bien garnie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Ne richesse que d’estre sain,
N’en amours tel bien que mercy,
Ne de la mort rien plus certain,
Ne meilleur chastoy que de luy ;
Ne tel tresor que preudhommye,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne paistre qu’en grant seigneurie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

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Au passage, et c’est d’ailleurs amusant de le noter, les ressemblances de style sont si grandes entre les deux poésies, que, dans le courant du XIXe siècle, la pièce originale de Chartier fut même ré-attribuée à François Villon par certains auteurs et dans certaines éditions (P Jannet, 1867, P Lacroix 1877). Après quelques révisions utiles, sa paternité revint finalement à son véritable auteur et l’on établit qu’elle ne fit qu’inspirer à Villon ses impertinents contre-pieds.

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Exercice de style, poésie satirique ou « poétique de la criminalité »

A_lettrine_moyen_age_passionvec sa virtuosité coutumière, Villon jouera, ici, du procédé de la contradiction et des oxymorons qui lui sont chers, pour faire la nique aux aphorismes et aux axiomes de Chartier et qu’on peut supposer assez largement partagés et approuvés par les hautes classes sociales et bourgeoises de son temps.

Dilution du satirique dans le stylistique ?

Sans lui enlever une certaine dose d’humour et/ou de provocation, comme on voudra, Villon se livre-t-il  seulement dans cette ballade des contre-vérités, à un exercice de style comme choisissent de deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_sièclel’avancer certains auteurs ? Autrement dit, pour suivre Paul Barrette, spécialiste américain de littérature française médiévale,  cette poésie n’est-elle qu’un « tour de force » dont le but « est moins de développer une idée que de ranger dans un moule des séries d’aphorismes »(Les ballades en jargon de François Villon ou la poétique de la criminalité, Paul Barrette, Romania 1977, sur persée)

C’est peut-être prêter à Villon, un peu moins d’intention qu’il n’en a. Sans vider à ce point cette ballade de sa moelle satirique, faut-il, à l’opposé, suivre le raisonnement d’un Gert Pinkernell, dans ses efforts assez systématiques pour rattacher concrètement les moindres écrits de Villon à des épisodes supposés de la vraie vie de ce dernier, dont ils ne seraient que l’expression retransposée ? ( voir notamment la Ballade des menus propos de maître François Villon et l’analyse littéraire de Gert Pinkernell).

Positionnement, signes d’appartenance
& apologie sociale de la marginalité ?

A_lettrine_moyen_age_passionu sujet de cette Ballade des contre-vérités, Gert Pinkernell ira même jusqu’à lui donner une dimension « sociale » et même plutôt « socialisante » au sens étroit ; autrement dit, au Villon plus tardif et repenti du testament, le romaniste interprétera cette ballade de jeunesse, comme la marque d’un homme qui « reflète sa forte conviction d’appartenir à un groupe et d’y être quelqu’un ». Comme dans le lais (et toujours d’après Gert Pinkernell), cette poésie aurait donc fourni l’occasion à l’auteur médiéval d’affirmer une marginalité assumée face à un véritable public (marginal et criminel) déjà constitué, et de fait, il aurait ainsi exprimer face à ce groupe social, un positionnement, voir même une forte marque d’appartenance.

« …Or cette verve et cette morgue de Villon émanent visiblement de sa certitude d’être au diapason de son public, public apparemment très bien connu de lui et dont il semble faire partie lui-même. Tant pis si c’est un public très spécifique, à savoir un groupe de jeunes marginaux cultivés et criminels à la fois »
Mourant de soif au bord de la fontaine : le pauvre Villon comme type de l’exclus, Gert Pinkernel, dans Figures de l’exclu: actes du colloque international de littérature comparée, Université de Saint-Etienne, 1997

De l’analyse littéraire à la projection sociale

N_lettrine_moyen_age_passionous l’avions évoqué à l’occasion de notre article sur la ballade de bonne doctrine, pour certains de ses textes et notamment les plus humoristiques ou les plus grivois, on imagine, c’est vrai, assez bien Villon en train de fanfaronner et de les déclamer dans quelques tavernes ou lieux de perdition obscures, face à un public goguenard, déjà acquis à ses propos, La thèse de Pinkernell sur cette ballade participe donc un peu de cette idée, mais, même si l’on peut se plaire à l’imaginer, on passe, en l’affirmant et en le posant comme hypothèse de travail, de considérer cette ballade, d’une « simple » expression ontologique, littéraire et poétique à une forme « d’apologie » de la vie en marge auprès d’un groupe socialement circonscrit auquel l’auteur se serait livré. Sans être un saut quantique, ce n’est pas rien.

deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_siècleToute proportion gardée, cette ballade pourrait alors presque prendre des allures de manifeste, ou en tout cas, devenir, ou prétendre être, l’expression d’un ensemble de valeurs partagées par un groupe social marginal et criminel, dont Villon se ferait l’écho, voir le porte-parole. L’analyse passe donc du littéraire au social et même finalement du satirique à « l’identitaire ». Des contre-vérités comme « Il n’est soing que quant on a fain » (ie et à l’emporte-pièce : on réfléchit mieux le ventre vide) « Ne ris qu’après ung coup de poing », se présentent alors comme la traduction de ce système de valeurs appliquées par le groupe en question.

Le propos de Villon est-il vraiment si sérieux que cela sur le fond et son intentionnalité si claire ? Peut-être pas, sauf à penser que la moquerie fait aussi partie intégrante de l’ensemble des valeurs dont il se ferait ici le porte-parole, et que, en quelque sorte, quand l’auteur médiéval s’amuse et n’exprime rien de particulièrement factuel et fonctionnel sur ces dernières, l’humour en devient l’expression (‘Ne santé que d’homme bouffy« , « Orrible son que mélodie« , « Il n’est jouer qu’en maladie« ), sauf à penser encore que le public de Villon est effectivement circonscrit au moment où il écrit tout cela à un cercle de clercs ou d’étudiants avertis et cultivés, suffisamment en tout cas pour comprendre ses références littéraires en creux à Alain Chartier, qui semblent bien, tout de même, aussi, dans cette ballade, au coeur de son propos.

Pour conclure

A_lettrine_moyen_age_passionlors, une certaine virtuosité stylistique épuise-t-elle l’ambition sémantique de cette ballade, ou même la profondeur d’un certain positionnement satirique de fond ? Certainement pas, il est difficile d’assimiler Villon à certains rhétoriqueurs qui l’ont précédé dans le temps. Faut-il, pour autant, voir là, une sorte de manifeste social par lequel l’auteur aurait eu l’intention d’affirmer son appartenance et son positionnement auprès d’un auditorat marginal, complaisant ? C’est une possibilité mais un pas deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_sièclenon négligeable reste tout de même à franchir pour l’affirmer.

Si cette ballade se situe, indéniablement, dans un contrepied des valeurs « bourgeoises », mais aussi plus largement « sociales » ambiantes et leur « renversement » symbolique (sur le ton de la provocation et de l’impertinence), comme ces valeurs sont celles portées par ses « pairs » et presque contemporains en poésie (et pas les moindres, en la personne d’Alain Chartier), il est en revanche indéniable que Villon s’inscrit ici dans une ambition satirique qui se situe (d’abord?) sur le plan de la littérature qui les portent. Il se positionne donc vis à vis d’une certaine littérature, de cela nous sommes au moins sûrs.

Dans la veine des hypothèses émises par Pierre Champion dans François Villon, sa vie et son temps, Villon est-il encore, en train, de retraduire, ici et à sa manière, un certain contexte historique ? Ce siècle perdu et « bestourné » d’un Eustache Deschamps et d’autres moralistes qui fustigent l’argent, la convoitise et les abus de pouvoir pour avoir tout perverti ? Dans la lignée de ces auteurs, il serait alors plutôt en train d’adresser, à  travers cette ballade, une satire sociale au deuxième degré à ses valeurs en perdition. C’est encore une troisième piste.

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« La ballade des contre-vérités »
de François Villon

Il n’est soing que quant on a fain,
Ne service que d’ennemy.
Ne maschier qu’ung botel de foing.
Ne fort guet que d’omme endormy.
Ne clémence que felonnie,
N’asseurence que de peureux.
Ne foy que d’omme qui regnie.
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Il n’est engendrement qu’en baing,
Ne bon bruit que d’omme banny,
Ne ris qu’après ung coup de poing,
Ne los que debtes mettre en ny,
Ne vraye amour qu’en flaterie,
N’encontre que de maleureux,
Ne vray rapport que menterie.
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Ne tel repos que vivre en soing,
N’onneur porter que dire : « Fi ! »,
Ne soy vanter que de faulx coing.
Ne santé que d’omme bouffy,
Ne hault vouloir que couardie,
Ne conseil que de furieux,
Ne doulceur qu’en femme estourdie,
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Voulez vous que verté vous die ?
Il n’est jouer qu’en maladie,
Lettre vraye que tragédie,
Lasche homme que chevalereux,
Orrible son que mélodie,
Ne bien conseillé qu’amoureux.

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Une  excellente journée à tous !

Frédéric EFFE.
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