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Amors, tençon et bataille, une chanson lyrique médiévale de Chrétien de Troyes

chretien_de_troyes_chanson_medievale_amor_tenson_batailleSujet : trouvère, langue d’oïl, vieux français, poésie, chanson médiévale,  lyrique courtoise
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Chrétien de Troyes  (1135-1185)
Titre :  « Amors, tençon et bataille»
Interprète : Ensemble Tre Fontane
Album
Musiques à la Cour d’Aliénor d’Aquitaine
 (2007)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous repartons aujourd’hui au XIIe siècle vers les premières trouvères de la France médiévale et même vers l’un des plus célèbres d’entre eux bien qu’il doive sa renommée à d’autres talents qu’à son art de « trouveur » et à ses chansons lyriques. Eclipsé par le caractère « monumental » de ses romans arthuriens, on en oublierait presque, en effet, que Chrétien de Troyes compte aussi parmi des premiers à avoir transposé les codes de la lyrique courtoise d’Oc dans cette langue d’Oïl qui allait donner naissance, à travers le temps, au français moderne (voir conférence de Richard Trachsler  pour mieux cerner cette notion de célébrité).

Il faut dire aussi que l’auteur du célèbre Conte de Graal, du Chevalier au Lion ou encore du Lancelot, chevalier de la charrette pour ne citer que ceux-là,  ne nous a pas laissé quantité de chansons et il demeure encore plus vrai que les quelques unes qu’on pensait devoir lui attribuer ont été longtemps sujettes à caution. Si on l’avait, en effet, crédité d’une demi dizaine de pièces, du côté des médiévistes et experts de ces questions, il semble qu’on soit enclin à ne désormais à n’en retenir que deux pour certaines.

On doit cette clarification aux analyses de la philologue et romaniste Marie-Claire Zai dans son ouvrage Les chansons courtoises de Chrétien de Troyes, daté de 1974. Jusqu’à nouvel ordre et selon son expertise, il nous reste donc deux chansons lyriques de Chrétien de Troyes à nous mettre sous la dent: D’Amors, qui m’a tolu a moi, pièce sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir plus tard dans le temps, et celle du jour Amors, tençon et bataille.

Amors, tençon et bataille
dans les manuscrits anciens

On ne retrouve pas cette chanson de Chrétien dans quantité de manuscrits mais seulement dans deux d’entre eux.

L’un est conservé à la BnF. Il s’agit du MS Français 20050 (photo ci-dessous). Connu encore sous le nom de Chansonnier français de Saint-Germain des Prés, ce manuscrit, écrit à plusieurs mains, comprend 173 feuillets et on peut y trouver des chansons, romances et pastourelles du moyen-âge central. Il est daté du XIIIe siècle.

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Amors, tençon et bataille, de Chrétien de Troyes, MS Français 20050; Bnf, departement des Manuscrits.

Le second ouvrage est conservé en Suisse à la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne (Burgerbibliothek). Nomenclaturé Manuscrit  de Berne 389 (Cod 389) ou encore Chansonnier Français C ou trouvère C.  Il est également daté du XIIIe siècle mais est largement plus étoffé que le précédent puisqu’il contient 249 feuillets. On y trouve des chansons de trouvères (anonymes ou attribuées) et il présente. en tout, la bagatelle de 524 pièces médiévales dont un grand nombre n’existe que dans cette source, c’est dire s’il est précieux. Vous pourrez chretien_de_troyes_poesie_lyrique_medievale_amour_tenson_bataille_manuscrit_ancien_bern_389_moyne-age_480trouver plus d’articles à son sujet ici.

La chanson médiévale de Chrétien de Troyes « Amors, tençon et bataille » dans le Manuscrit de Berne 389 ou chansonnier Français C

Par les miracles de la technologie moderne et surtout grâce à la conscience des grands conservateurs de ce monde, en l’occurrence ceux de notre chère  BnF et ceux de la bibliothèque de Bern, on peut trouver ces deux ouvrages en ligne aux liens suivants : le Manuscrit Français 20050 sur le site de la BnF  – le Chansonnier trouvère C sur le site e-codices.

 Amors,tençon et bataille, Chrétien de Troyes par l’Ensemble Tre fortuna

L’Ensemble Tre Fontane
A l’exploration de l’Art de « trobar »

Fondé en 1985 par trois musiciens français originaires d’Aquitaine, l’Ensemble médiéval Tre Fontane s’est donné pour objectif, dès sa création, d’explorer le répertoire des troubadours et trouveurs du Moyen-âge central. Chants sacrés, chansons profanes, depuis plus de 30 ans, la formation a continué sur sa lancée en proposant concerts, spectacles, animations mais aussi stages et ateliers.

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Au titre de sa longue carrière, Tre Fontane a produit près d’une douzaine d’albums sous différents labels :  contes du moyen-âge, art des jongleurs, chants de troubadours, …  Pour l’instant, on peut retrouver facilement en ligne quatre d’entre eux parmi les plus récents. L’un est dédié au troubadour Jaufre Rudel  (2011), un autre propose la découverte des chants de l’Andalousie et de l’Occitanie médiévales en collaboration avec le célèbre musicien espagnol Eduardo Paniaga et son ensemble (1998), un troisième celle du Codex cistercien de las Huelgas, monastère célèbre du Moyen-âge, sur la route de Compostelle (1997) et enfin un quatrième dont est tiré la pièce du jour.

Musiques à la Cour D’Aliénor D’Aquitaine 

En 2007, l’Ensemble nous gratifiait donc d’un album très inspiré, ayant pour titre Musiques à la Cour D’Aliénor D’Aquitaine. On pouvait y retrouver 12 pièces représentatives de ce bouillonnement et de ce carrefour culturel qui tint place à la cour de cette grande dame du Moyen-âge. Et ce n’est sans doute pas par hasard que celle qui fut Reine de France et d’Angleterre. mais aussi la petite fille de Guillaume IX d’Aquitaine, le premier des troubadours, favorisa les rencontres entre les cultures de la France du Sud en Oc,  du Nord en Oïl mais encore avec celle de l’Angleterre médiévale. Cette dynamique se prolongera jusqu’à la cour de Marie de Champagne, fille d’Aliénor, dont Chrétien de Troyes fut contemporain et même encore deux générations plus tard, à travers le petit fils de cette dernière, Thibaut de Champagne.

chanson_medievale_trouvere_cour_aquitaine_moyen_age_ensemble_tre_FontaneAinsi, dans cet album, c’est un peu de ces trois influences culturelles que l’on retrouve : de Guillaume le troubadour à son arrière petit-fils Richard Coeur  de Lyon et sa célèbre complainte, en passante par Thibaut de champagne, l’incontournable Bernard de Ventadorn et encore d’autres noms célèbres, aux côtés de pièces non signées de ces XIIe et XIIIe siècles.  Cette production étant toujours édité, comme nous le disions plus haut, voici un lien utile pour en écouter des extraits ou l’acquérir au format CD ou MP3 :  Album Musiques a la cour d’Aliénor d’Aquitaine [Explicit]

Pour le reste, vous pouvez retrouver l’Ensemble Tre Fontane sur FB  ou sur Myspace.


Amors, Tençon et Bataille
de Chrétien de Troyes

I.
Amors tençon et bataille
Vers son champion a prise,
Qui por li tant se travaille
Q’a desrainier sa franchise
A tote s’entente mise.
S’est droiz q’a merci li vaille,
Mais ele tant ne lo prise
Que de s’aïe li chaille.

II.
Qui qe por Amor m’asaille,
Senz loier et sanz faintise
Prez sui q’a l’estor m’en aille,
Qe bien ai la peine aprise.
Mais je criem q’en mon servise
Guerre et [aïne] li faille:
Ne quier estre en nule guise
Si frans q’en moi n’ait sa taille.

III.
Fols cuers legiers ne volages
Ne puet  d’amors rien aprendre.
Tels n’est pas li miens corages,
Qui sert senz merci atendre.
Ainz que m’i cudasse prendre,
Fu vers li durs et salvages;
Or me plaist, senz raison rendre,
K’en son prou soit mes damages.

IV.
Nuns, s’il n’est cortois et sages,
Ne puet d’Amors riens aprendre;
Mais tels en est li usages,
Dont nus ne se seit deffendre,
Q’ele vuet l’entree vandre.
Et quels en est li passages?
Raison li covient despandre
Et mettre mesure en gages.

V.
Molt m’a chier Amors vendue
S’anor et sa seignorie,
K’a l’entreie ai despendue
Mesure et raison guerpie.
Lor consalz ne lor aïe
Ne me soit jamais rendue!
Je lor fail de compaignie:
N’i aient nule atendue.

VI.
D’Amors ne sai nule issue,
Ne ja nus ne la me die!
Muër puet en ceste mue
Ma plume tote ma vie,
Mes cuers n’i muerat mie;
S’ai g’en celi m’atendue
Qe je dout qi ne m’ocie,
Ne por ceu cuers ne remue.

VII.
Se merciz ne m’en aïe
Et pitiez, qi est perdue,
Tart iert la guerre fenie
Que j’ai lonc tens maintenue!


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

Le mythe du Graal, entre quête initiatique et existentielle et aventure épique, une citation de Michel Zink

michel_zink_litterature_medievale_academicien_philologie_citation_moyen-age_medievalismeSujet : citation sur le moyen-âge,littérature médiévale, Chrétien de Troyes, quête du Graal, légendes arthuriennes, roman arthurien, médiéviste, Michel Zink, mythe du Graal, aventures médiévales.

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous avions déjà publié cette citation de Michel Zink dans notre article sur la conférence « La quête du Graal » qu’il donnait, en 2009, à l’Académie royale de Belgique, mais ses qualités valaient bien un visuel et une mention à part. Ce sera donc chose faite.

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« Le mythe littéraire du Graal combine en lui deux éléments. D’une part, une quête spirituelle promettant la révélation d’une vérité sur le monde et sur soi-même. flattant l’illusion que nous pourrions, une bonne fois, trouver la clef de notre destin. (… ) Et d’autre part, le monnayage de cette quête en une aventure concrète palpitante, faite de voyages, de rencontres, de combats. »
Michel Zink – Citation extraite de la conférence « La quête du Graal »,  Académie Royale de Belgique (2009)

Tout est dit. Promesse de belles aventures épiques, la quête du Graal vient encore ajouter, à travers sa dimension initiatique, l’espoir de réponses claires sur le sens de l’existence. En dehors ou au delà même de sa dimension chrétienne, près de 900 ans après Chrétien de Troyes l’histoire n’a pas pris une ride. C’est le propre des mythes, De fait, cette grande épopée médiévale et les questions qu’elle soulève continuent de fasciner et il n’est nul besoin d’être chevalier pour se l’approprier.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Une conférence de Michel Zink sur la quête du Graal, de Chrétien de Troyes à ses premiers successeurs

moyen-age_quete_graal_legendes_arthuriennes_conference_matiere_de_bretagne_auteurs_medievaux_roman_arthurien« Sujet : Roman Arthurien, Graal, légendes Arthuriennes, quête du Graal, table ronde, châteaux et chevaliers, Conférence, Chrétien de Troyes, Robert de Boron, Wolfram Von Eschenbach
Période ; moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Titre : La quête du Graal
Auteur: Michel Zink
Lieu : Académie Royale de Belgique (2009)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons à la Matière de Bretagne, au roman arthurien et aux aventures médiévales des chevaliers  du Graal avec le médiéviste et philologue français Michel Zink, dans le cadre d’une conférence qu’il donnait, en 2009, au collège de l’Académie royale des Sciences et des lettres de Belgique.

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Eluminure du Manuscrit Ancien MS Fr 112 « Messire lancelot du Lac » de Gauthier Map, 1470, BNF, Départements des manuscrits

L’académicien français et grand spécialiste de littérature médiévale nous invitait ici à une réflexion qui, partant de Chrétien de Troyes, « inventeur du modèle du roman chevaleresque d’aventure et d’amour » et allant jusqu’à ses premiers successeurs, tentait de décrypter le sens et les messages nichés derrière l’allégorie du Graal. Il y faisait aussi le constat que les premiers ouvrages du cycle arthurien, à partir de Chrétien de Troyes, étaient loin de faire une éloge manichéenne ou « simpliste » de la chevalerie et de ses valeurs et ne pouvait, en tout cas, pas se résumer à cela.

La Quête du Graal, par Michel ZINK, Académie royale de Belgique, 2009

Loin d’une promotion manichéenne des valeurs chevaleresques, les leçons du Graal

E_lettrine_moyen_age_passionn se penchant d’abord sur l’époque moderne pour montrer combien le récit arthurien semble y avoir supplanté les autres histoires, mythes ou récits en provenance du Moyen-âge (Roland, Tristan & Yseult, Jeanne d’Arc,…), le médiéviste fera un crochet par les usages actuels du terme Graal. Au passage, il notera que cette mention du Graal (encore bien présente dans les jeux de rôle, les jeux vidéo, l’Heroïc Fantasy, le langage et finalement l’imaginaire médiéval contemporain) constitue « le seul cas » de référence positive au Moyen-Age. Nul doute que la quête du Graal nous fascine et nous parle encore pour deux raisons principales  qu’il nous exposera  :

michel_zink_litterature_medievale_academicien_philologie_citation_moyen-age_medievalisme« Le mythe littéraire du Graal combine en lui deux éléments. D’une part, une quête spirituelle promettant la révélation d’une vérité sur le monde et sur soi-même. flattant l’illusion que nous pourrions, une bonne fois, trouver la clef de notre destin. (on arrive dans un château, on dit ce qu’il faut et, bon sang mais bien sûr !, c’est  ça la clef de la vie). Et d’autre part, le monnayage de cette quête en une aventure concrète palpitante, faite de voyages, de rencontres, de combats. »
Michel Zink – La quête du Graal – Citation –
Conférence à l’Académie Royale de Belgique (2009)

Ayant souligné les relations entre la Sainte relique et  les mythologies liées à la fertilité, il passera encore en revue ici les différentes formes prises par le Graal dans le roman arthurien, avant de nous gratifier d’un résumé, par le menu, de la première partie de Perceval, le roman de Graal inachevé de Chrétien de Troyes, non sans avoir au préalable resituer l’auteur médiéval dans son innovation :

cycle_roman_legendes_arthuriennes_litterature_medievale_moyen-age_central« Chrétien est l’inventeur du chevalier errant, un pur type littéraire à concevoir dans la réalité du temps, mais qui incarne en lui cette idée d’un cheminement qui conduit à la fois à l’aventure extérieure et à la révélation de soi-même, image dont l’aventure extérieure est l’image et que l’aventure extérieure provoque, donc ce parallélisme de l’aventure extérieure de l’aventure intérieure. »  
Michel Zink – La quête du Graal – Citation Citation (Conférence citée)

Ayant suivi à la trace les premiers pas de Perceval, l’exercice lui permettra de mieux s’interroger, dans un second temps, sur le sens véritable de cette quête chevaleresque, devenue avec Chrétien et les premiers auteurs médiévaux du roman arthurien  (Robert de Boron,  Wolfram  Von Eschenbach), pétrie de valeurs chrétiennes et même cisterciennes.  Et comme nous le disions plus haut, loin d’y voir à l’oeuvre une mise en valeur sans condition de la chevalerie, Michel Zink s’évertuera à nous démontrer qu’en réalité, l’éloge qui lui est faite « n’est pas sans restriction », les aspects les plus critiques s’étant peut-être dilués avec le temps et les auteurs suivants :

« Il me semble que, tout au contraire, les tout premiers de ces romans  (ceux du cycle arthurien) montrent les tensions de l’être au monde à travers les contradictions entre la fin et les moyens, entre cette voie chevaleresque qui, seule, conduit à la révélation des mystères du Graal, et le sens profond mais aussi tout proche de ces mystères qui renvoient à leur néant l’aventure et la gloire chevaleresque. »
Michel Zink – La quête du Graal – Citation (Conférence citée)

simone_weil_philosopheAu delà des valeurs chevaleresques, le médiéviste nous expliquera finalement que, du point de vue du cheminement intérieur, cette quête du Graal qui ne regarde en rien l’habileté au combat du chevalier, pas plus que sa volonté ou sa force, nous parle aussi et peut-être même surtout de l’oubli de soi-même. S’oublier pourquoi ? Peut-être pour retrouver « l’attention » (à ce qui est tout proche, à l’autre) dans la définition qu’en donnait la philosophe Simone Weil et prise comme « la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » (Correspondance,  Simone Weil, Joe Bousquet).

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Age sous toutes ses formes.

Beau livre et légendes arthuriennes, la magie de Brocéliande sous l’oeil de Philippe Manguin

excalibur_legendes_arthuriennes_conference_histoire_medieval_litterature_moyen-age_michel_pastoureauSujet : beau livre, photographies, livre d’Art, légendes arthuriennes, forêt de Brocéliande,  littérature médiévale, roman arthurien,
Période : Haut moyen-âge, moyen-âge central.
Lieu  : Forêt de Brocéliande
Ouvrage : « Brocéliande entre rêve et réalité »
Auteurs : Philippe Manguin
et Vivian Fedieu Daniel

Bonjour à tous,

L_lettrine_moyen_age_passion‘article d’aujourd’hui nous emmène au coeur des légendes arthuriennes, mais cette fois, du côté de la Bretagne continentale, dans la forêt mythique et profonde de Brocéliande. Nous y suivons les pas de deux amoureux de l’endroit qui n’ont de cesse, depuis des années, d’en traquer la magie et les lumières et viennent tout juste d’éditer un très beau livre d’art et de photographies sur le sujet. Et comme on ne se refait pas, tout en émaillant cet article de quelques belles photos empruntées, avec leur aimable autorisation, à leur ouvrage et pour vous en donner le goût, nous en profitons également, dans un second temps, pour remonter le fil de Brocéliande et de son apparition dans le roman arthurien.

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Brocéliande , entre rêve et réalité
Un beau livre d’Art sur la forêt mythique

Installés au coeur de Brocéliande, Philippe Manguin et Viviane Fedieu Daniel, tous deux fascinés par la mythique forêt bretonne, ont donc eu l’excellente idée d’éditer un beau livre pour nous en faire partager les beautés et les mystères. Il a pour titre Brocéliande, entre rêve et réalité, les photographies sont réalisées par Philippe Manguin et servies par les textes de Viviane Fedieu Daniel. Le propos n’est pas, ici de retracer l’histoire de Brocéliande mais plutôt d’y suivre le fil d’une balade émerveillée au coeur de ses lieux et à travers ses saisons.

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Issu d’une opération de financement participatif réussie, l’ouvrage vient tout juste de paraître. Les textes sont disponibles en français et en anglais et le tirage est, pour l’instant, limité. Pour plus d’informations (format, tarif, commande,etc…) suivez le lien suivant

Au delà des amateurs de beaux livres et de photographies, il ne pourra que ravir les férus de légendes arthuriennes et bretonnes, et les amoureux de ce beau lieu magique qu’est la forêt de Brocéliande.  Et pour ce qui est de la nature légendaire de cette dernière, sans même parler de son histoire néolithique, de ses impressionnants menhirs, ou de certains autres de ses vestiges celtiques, nous voulons revenir ici, à son entrée et sa présence, devenue presque incontournable, dans les célèbres légendes du cycle arthurien.

Et toi Brocéliande,
Sous ton lourd manteau d’hiver,
Rêves-tu d’Arthur?

Brocéliande et le roman arthurien :
huit siècles de légende

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Le poéte normand Wace et le roman de Rou

C’est au trouvère anglo-normand Wace  (1100-1175) que l’on doit d’avoir mentionné pour la première fois la forêt de Brocéliande (Bréchéliant) et même la célèbre fontaine de Barendon, dans son roman de Rou.  Contrairement à son roman de Brut, l’ouvrage ne s’intéresse pas tant à la matière de la Bretagne outre-manche qu’à l’histoire du duché de Normandie depuis Rollon (Rou ou Rol), mais Wace nous y apprend tout de même qu’avant même d’être investie par les légendes arthuriennes, la forêt de Brocéliande semblait déjà considérée comme un haut lieu de contes et de mystères, loué par les bretons, autant que ses chevaliers étaient renommés :

« … e cil devers Brecheliant
donc Breton vont sovent fablant,
une forest mult longue e lee
qui en Bretaigne est mult loee.

La fontaine de Berenton
sort d’une part lez le perron ;
aler i solent veneor
a Berenton par grant chalor,

e a lor cors l’eve espuiser
e le perron desus moillier ;
por ço soleient pluie aveir. »
Wace – Le roman de Rou

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Comme l’indique le même extrait, Wace est donc aussi un des premiers à  mentionner les prodiges de la fontaine de Barendon. Plus loin, il nous dit même s’être rendu en personne à Brocéliande, pour y débusquer ses « merveilles », et peut-être aussi pour avérer les croyances qui voulaient qu’en répandant quelques gouttes de la fontaine miraculeuse sur le sol, on pouvait déclencher la pluie et les orages, en période de grande sécheresse. N’était-il pas assez savant, méritant ou versé dans le druidisme pour la trouver ou pour y parvenir, l’histoire ne le dit pas, mais en tout cas et de son propre aveu (joliment tourné), il échoua totalement dans son entreprise :

« La allai je merveilles querre* (chercher)
Vis la forêt, et vis la terre,
Merveilles quis*, mais ne trovai, (*je cherchai)
Fol m’en revins, fol y allai,
Foll y allai, fol m’en revins,
Folie quis, por fol me tins »
Wace – Le roman de Rou

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Brocéliande et Chrétien de Troyes :
Yvain et le chevalier au Lion,

A_lettrine_moyen_age_passionprès cette première entrée écrite et connue de Brocéliande dans la littérature des contes et légendes de la Bretagne continentale, Chrétien de Troyes mentionnera, à son tour, la forêt (devenue cette fois Brocheliande) dans son roman arthurien Yvain et le chevalier au lion, même s’il ne la situera pas tout à fait au même endroit que Wace, mais plutôt outre-mancheC’est donc Yvain le narrateur ici :

Et trouvai un chemin a destre,
Parmi une forest espesse.
Mout y ot voie felenesse,
De ronses et d’espines plaine.
A quel ahan et a quel paine
Tout* chele voie et chel sentier!
A bien pres tout le jour entier
M’en alai chevauchant ainsi
Tant que de la forest issi,
Et che fu en Brocheliande.
De la forest en une lande
Entrai et vi une breteche
A demie lieue galesche;
Yvain ou le chevalier au lion, Chrétien de Troyes

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Et pour ce qui est de la fontaine de Barendon, Chrétien de Troyes lui fera également une belle place, sans en donner le nom.  C’est à l’évidence la même que celle décrite par Wace. Elle en a, en tout cas, les propriétés merveilleuses et légendaires, et sous la plume de son auteur, Yvain aura même largement plus de réussite que Wace a en faire surgir les merveilles :

Puis erra dusque a la fontaine,
Si vit quanques il vaut veoir.
Sans arrester et sans seoir,
Versa seur le perron de plain
De l’yaue le bachin tout plain.
De maintenant venta et plut
Et fist tel temps que faire dut.
Et quant Dix redonna le bel,
Sor le pin vinrent li oysel
Et firent joie merveillouse
Seur la fontaine perillouse.
Yvain ou le chevalier au lion, Chrétien de Troyes

Dans le courant des XIIe et XIIIe siècles, d’autres auteurs ou trouvères mentionneront encore Brocéliande. Pour n’en citer que deux de plus, Robert de Boron lui attachera le personnage de Merlin et elle gagnera même l’Occitanie dans le roman de Jaufré qui en fera aussi un lieu à part entière des légendes arthuriennes. Elle sera, dès lors et pour longtemps, définitivement entrée dans le roman arthurien.

broceliande_foret_bretagne_legendes_roman_arthurien_roi_arthur_moyen-age_centralAu XVe siècle, quelques maisons de seigneurs bretons de son voisinage revendiqueront même leur appartenance directe à la lignée d’Arthur. Le légendaire roi breton sera alors devenu à l’image de Charlemagne, ce héros qui inspire et dont on se réclame du côté de la Bretagne armoricaine et continentale et la forêt de Brocéliance, partie intégrante de cet héritage. Le pouvoir de fascination de cette dernière ne s’arrêtera d’ailleurs pas au moyen-âge, ni aux légendes du roi Arthur, puisqu’elle inspirera de nombreux autres romans contemporains qui la prendront encore pour cadre.


broceliance_livre_photographie_foret_legendes_arthuriennes_bretonnesPour revenir au livre du jour et ses belles photographies dont cet article a pu vous donner une idée – même si l’objet livre est quelque chose que l’on touche, que l’on sent et que l’on manipule, a fortiori quand c’est un livre d’Art – puisque Noel approche et avec lui, le temps des petites attentions et des beaux livres, peut-être céderez-vous à la tentation de suivre  les pas inspirés de ses deux auteurs Philippe Manguin et de Viviane Fedieu à la découverte des lumières de cette belle forêt de légendes et de leur bel ouvrage: Brocéliande, entre rêve et réalité.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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De Caradog de Liancarfan à Kaamelott, Méléagant, sombre héros des légendes arthuriennes

excalibur_legendes_arthuriennes_conference_histoire_medieval_litterature_moyen-age_michel_pastoureauSujet : légendes arthuriennes, Méléagant, héros arthuriens, roi Arthur, table ronde, chevaliers, littérature médiévale, roman arthurien, Lancelot.
Période : moyen-âge central, haut moyen-âge
Auteurs : Chrétien de troyes et divers auteurs du XIIe à nos jours.
Sources: Britannia, Universalis, Le Chevalier de la Charrette, Kaamelott.

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionombre héros du roman Arthurien, Méléagant y est présenté tantôt comme un roi ou un prince, tantôt comme un chevalier arrogant et perfide. Mystérieux héritier d’un « royaume de l’été » (aestiva regione) est-il humain ? Dans le roman arthurien, il l’est, en général, même si certains auteurs ont avancé que son personnage avait pu être originellement inspiré par un personnage surnaturel et même une divinité obscure du monde celtique et des légendes Galloises. De là, vient sans doute le fait que son « royaume de l’été » est quelquefois interprété comme le pays des morts ou encore une lande mystérieuse dont nul ne revient. De son côté, l’historien anglais David Nash Ford,  spécialiste  des légendes arthuriennes, nous apprend plus prosaïquement qu’il s’agit sans doute  d’une référence au Royaume celtique de Glastening, situé au Sud de Domnonée et devenu le  « Somerset » anglo-saxon.

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Première apparition : la vie de St Gildas et l’enlèvement de la reine Guenièvre

Dans les faits, la première apparition de Méléagant (ou Melwas originellement) dans le roman arthurien date de la première partie du XIIe siècle et c’est encore  David Nash Ford qui nous le confirme ici.

« … On peut trouver dans la vie de St Gildas, de Caradog de Liancarfan, écrit autour de 1130, une histoire qui conte l’intervention de St Gildas entre le roi arthur et un chevalier Melwas du pays de l’été (royaume, contrée). Melwas a enlevé Guenièvre et la retient dans sa forteresse de Glastonbury qu’Arthur viendra bientôt assiéger. Toutefois, Gildas, en éternel promoteur de la paix, persuadera Melwas de libérer Guenièvre et deco_medievale_epeeles deux monarques auront tôt fait de régler leur différent. On peut également retrouver cette histoire dans un poème gallois connu comme « The Dialogue of Melwas and Gwenhwyfar » (le dialogue de Melwas et de Genièvre) dont les manuscrits préservés, de nos jours, datent du XVIe siècle. Chrétien (de Troyes) reste l’auteur le plus connu pour son utilisation de cet épisode dans son histoire de Lancelot, mais il nous y conte que le chevalier avait tué Melwas (alias Melegaunce, Méléagant), ce que l’histoire St Gildas n’a jamais mentionné. »

David Nash Ford,
Brittania GLASTONBURY TOR Queen Guinevere’s Prison?
(la tour de Glastonbury, prison de la reine Guenièvre)

Comme beaucoup de personnages du roman arthurien au fil des siècles, Méléagant restera un personnage changeant qui tiendra des rôles plus ou moins importants en fonction des auteurs, même s’il conservera toujours son côté sombre. Dans des récits plus tardifs, c’est Mordred qui enlèvera la reine, dans d’autres encore, ce dernier fera appel aux services de Méléagant pour le faire. Au passage, enfanté d’un pernicieux sortilège (miroir de celui qui enfanta Arthur), le fils incestueux d’Arthur et de sa demi-soeur Morgane deviendra sans conteste, le personnage le plus sombre de la matière bretonne, bien loin devant l’arrogant chevalier du « royaume de l’été ».

Le Méléagant de Chrétien de Troyes

E_lettrine_moyen_age_passionn souscrivant à la version de Caradog de Liancarfan et sa Vie de St Gildas, Chrétien de Troyes baptisera pour la première fois le personnage du nom de Méléagant et continuera d’en faire le ravisseur de Guenièvre. Le personnage retiendra la reine prisonnière jusqu’à ce qu’elle se fasse délivrer par Gauvain et Lancelot. Ce dernier, dans le récit de l’auteur médiéval, finira  par occire Méléagant et se verra même féliciter par Arthur pour cela. Décrit comme le fils du roi Baudemagus du pays de Gorre, Méléagant intervient dès le tout début du Chevalier de la Charrette et se présente d’emblée comme un ennemi d’Arthur.  Dès sa première apparition, Il vient, en effet, lui signifier qu’il retient emprisonné un certain nombre de ses sujets et le défie avec arrogance et assurance.

« Rois Artus, j’ai en ma prison,
De ta terre et de ta meison,
Chevaliers, dames et puceles.
Mes ne t’an di pas les noveles
Por ce que jes te vuelle randre ;
Ençois te voel dire et aprandre
Que tu n’as force ne avoir
Par quoi tu les puisses avoir ;
Et saches bien qu’ainsi morras
Que ja aidier ne lor porras. »
Lancelot ou le chevalier de la charrette, Chrétien de Troyes.

Mélégant dans la série télévisée Kaamelott

kaamelott_chretien_de_troyes_legendes_arthuriennes_graal_lancelot_meleagant_roman_arthurien_moyen-ageSous la plume d’Alexandre Astier, Méléagant (incarné  avec talent à l’écran par l’acteur Carlo Brandt) campera le personnage le plus inquiétant de la série ( à ce jour en tout cas, puisque Mordred n’y est pas encore apparu et que Morgane, même si elle reste « prometteuse », est pour l’instant demeurée, à demi, dans l’ombre).

Maléfique et manipulateur, les mobiles véritables de Méléagant ne sont pas très clairs. A l’évidence, il voue une haine farouche au roi Arthur et ambitionne de détruire le royaume  de Logres ou, en tout cas, la table ronde, en se servant de Lancelot (Thomas Cousseau à l’écran) comme son bras armé,  mais il reste difficile de connaître les méandres véritables de son plan. Personnage tortueux et nimbé de mystères, il semble aussi, par moments, omniscient et on renoue ici sans doute avec l’hypothèse d’un Melwas surhumain, ou « ange de la mort », venu tout droit de la mythologie celtique. Dans la série le personnage fait d’ailleurs écho à une terrible prophétie, découverte un peu avant, par Arthur dans un livre ancien :

« Siècle des larmes, hurlements…
Au jour, Dieu Roi de Logres…
Fait affront du Lac combattant frère à l’épée
Femme de Vannes épousée commet faute
Panique, ruines, fin d’un monde
Sur Terre sans démons ni sorcières
Viens, dieu des morts solitaire des frayeurs
Du ciel à l’insulte la Réponse »
Kaamelott – Alexandre Astier

Méléagant s’annoncera lui-même explicitement comme cette réponse des Dieux insultés par les écarts de conduite du roi Arthur et notamment son aventure et ses épousailles avec la dame d’un de ses proches chevaliers. Sur la dimension mystique du personnage, on trouvera encore cette tirade d’anthologie née sous la plume inspirée d’Alexandre Astier et qui donne, tout entière, le ton.

« Moi, quand j’ai plus rien à faire ici, je me retire… Plus une goutte d’eau. Plus un rayon de soleil. Je me dessèche, de la tête aux pieds, en un petit cadavre sous un tas de feuilles… Les saisons me survolent sans me soupçonner… Et puis, un jour, la corneille raconte qu’elle a entendu au loin quelqu’un qui recommence à pleurer. Guenièvre ! Guenièvre ! Alors là, j’ouvre un œil, je rampe, mangeant la neige, léchant l’eau croupie… et mes ennemis tressaillent, car à me voir boire, ils comprennent que je suis de retour.
Kaamelott – Alexandre Astier

kaamelott_lancelot_thomas_cousseau_meleagant_melwas_legendes_arthuriennes_roman_arthurien_moyen-agePour parvenir à ses fins, Méléagant approchera un Lancelot fragilisé par la perte de Guenièvre et rongé par le désespoir, La manipulation échouera en partie, mettant quelques bémols à sa nature divine et à son omnipotence (sauf à invoquer la toute puissance du libre arbitre humain), et quelques restes peut-être d’amitié ou de conscience, doublés d’un concours de circonstances, arrêteront Lancelot au moment fatidique.

Plus loin dans le temps et dans l’oeuvre, le sombre personnage va-t-il enlever Guenièvre,  comme il le fait dans le roman de Chrétien de Troyes ? Même s’il n’est pas vraiment possible de le savoir tant que la suite de Kaamelott n’est pas encore connue, il demeure plus probable qu’Alexandre Astier ait décidé de réécrire totalement la partition jouée par Méléagant dans la légende du célèbre auteur médiéval, en laissant l’épisode de l’enlèvement loin derrière. Dans son approche des légendes arthuriennes, c’est d’ailleurs plutôt Lancelot qui hérite de cet aspect classique de Méléagant, puisqu’il finit, durant quelques épisodes, par lier Guenièvre pour s’assurer qu’elle ne retourne au château, durant son absence. Pour le reste, le Chevalier du Lac finira-t-il encore comme chez Chrétien de Troyes par occire l’odieux manipulateur ? Pourquoi pas ?  Quoiqu’il en soit, pour le savoir, il faudra encore attendre.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
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