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Le chevalier d’Aimé-Martin, imitation en français moderne du XIXe d’une poésie médiévale du XIIIe

poesie_medievale_fabliaux_chevalerie_chevalier_heros_valeurs_guerrieres_moyen-age_XIIIeSujet : poésie médiévale, littérature médiévale, chevalerie, héros, guerrier, fabliau, vieux français, imitation, adaptation moderne.
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle, XIXe.
Auteur : Aimé-Martin (1782,1847)
Titre : une branche d’Armes
Ouvrage : Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du RoiAchille Jubinal, 1835.

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour faire suite à l’article d’hier sur le texte une branche d’armes, « fabliau » atypique du XIIIe siècle,  nous publions aujourd’hui l’imitation qu’en fit un auteur contemporain de la fin du XVIIIe et des débuts du XIXe : Louis-Aimé Martin, alias Aimé-Martin, auteur et éminent professeur de belles lettres, de morale et d’histoire à l’école polytechnique, ami proche d’Alphonse de Lamartine.

 Le chevalier, par Aimé-Martin

Honneur au chevalier qui s’arme pour la France !
Dans les champs de l’honneur il reçut la naissance;
Bercé dans un écu, dans un casque allaité,
Déchirant des lions le flanc ensanglanté,
Il marche sans repos où la gloire l’appelle.
A l’aspect du combat son visage étincelle.
L’amour arme son bras, et l’honneur le conduit.
Il paraît : tout frissonne ; il combat, tout s’enfuit.
Au sein de la tempête étendu sur la terre,
Il dort paisiblement au fracas du tonnerre;
Et lorsque la poussière, en épais tourbillons,
Cache des ennemis les sanglants bataillons,
Lui seul les voit encore et s’élance avec joie,
Semblable à l’aigle altier qui découvre sa proie,
Et qui, dans sa fureur, plongeant du haut des cieux,
La frappe, la saisit, la déchire à nos yeux.
Les montagnes, les bois et les mers orageuses,
Des Sarrasins vaincus les rives malheureuses,
Ont retenti souvent du bruit de ses exploits.
Il venge la faiblesse, il protège les rois.
Vingt troupes de guerriers devant lui dispersées,
Les coursiers effrayés, les armes fracassées
Comblent tous les désirs de son cœur belliqueux;
Et voilà ses plaisirs, ses fêtes et ses jeux.

Vieux-Français, Français moderne
Le difficile exercice de l’adaptation

Après avoir décrypté le texte médiéval dans notre article précédent, vous en reconnaîtrez sans peine la marque. Bien sûr, comme le veut l’exercice, l’imitation ne colle pas tout à fait à l’original. Outre le passage du vieux-français au français moderne, Aimé-Martin a décidé de donner un visage aux ennemis de notre chevalier qui n’en avaient pas dans la branche d’armes. Il en a fait également le protecteur des rois et des faibles, devoir dont la poésie du XIIIe avait aussi exempté notre guerrier. Et pour finir et au passage, il a ajouté une petite couche sur la défense de la nation qui n’était pas non plus au rang des préoccupations de notre poète médiéval, mais qui, on le sait, occupait bien plus les esprits des historiens et des auteurs du XIXe.

Pour le reste, autant le dire, l’exercice d’adapter véritablement le vieux-français des fabliaux en français moderne (entendons dans une vraie poésie remaniée, ambitieuse, etc…), est à peu près du niveau de la course à pied au milieu d’un champ de peaux de bananes. Les auteurs qui s’y sont essayés, l’ont fait souvent à leur frais et, ils ont, en général, trouvé en face d’eux, au moins un médiéviste, un romaniste ou un amateur de vieux-français et de poésie ancienne, pour leur signifier qu’ils auraient mieux fait de se passer du dérangement. De fait et sauf rares exceptions, en matière médiévale, la création ex nihilo semble bien mieux payante que l’imitation ou l’adaptation.

auteur_XIXe_louis_aime_martin_le_chevalier_poesie_inspiration_medievaleAimé-Martin (portrait ci-contre Collection Bibliothèque Municipale   de Lyon) eut donc, comme le veut la règle, au moins un détracteur et on relèvera, pour la note d’humour et sans rien enlever à la qualité de ses vers, la petite phrase exquise dont il s’est trouvé gratifiée par son critique, dans l’ouvrage La littérature français depuis la formation jusqu’à nos jours. lectures choisies par le Lieutenant-Colonel Staaff, (Volume 2, 1874). 

Après avoir cité la poésie de notre auteur « moderne », le texte médiéval était donc repris, dans son entier, par le Lieutenant-Colonel, dans une note qu’il concluait de la façon suivante : « Malgré la barbarie du langage, l’original est bien supérieur, comme feu et comme énergie, à la pâle imitation d’Aimé-Martin. » (sic) Avec le recul, la remarque  est d’autant plus drôle que le docte critique parlait alors de « barbarie du langage » à propos de la poésie du XIIIe et de son vieux français, ce qui dénote tout de même d’une dépréciation certaine. Pour autant, il n’appréciait guère non plus les effets de style de l’imitateur, exécuté en règle, pour l’occasion, dans la pénombre d’un pied de page.

« La poésie du passé »

A la décharge de Louis Aimé-Martin, le texte original possède, il est vrai, une force brute et évocatrice que nous avions déjà souligné, mais à laquelle il faut sans doute ajouter une sorte d’aura de mystère qui entoure presque de facto la langue du moyen-âge central. Pour être aux origines de notre langage et pour nombre de ceux qui en sont curieux ou friands, le vieux-français emporte indéniablement une sorte de charge émotionnelle intrinsèque qu’une adaptation perd presque fatalement en route. Pour éclairer tout cela, on pourra encore se reporter à quelques belles analyses  de Michel Zink.  Dans un article de 2008, l’académicien médiéviste nous parlait, en effet, d’un autre phénomène qui vient s’ajouter à cette fascination. Sans doute un peu narcissique, c’est celui qui nous fait quelquefois aimer la poésie médiévale autant pour son mystère que pour le sentiment (souvent bien présomptueux) que nous retirons en prétendant la  décrypter, d’en être un peu les co-créateurs ou les révélateurs : une forme de jubilation (illusoire par endroits) digne d’un Champollion, l’impression d’un secret partagé qu’une adaptation moderne serait condamnée à  trahir et à éventer. (voir « Pourquoi lire la poésie du Passé ? » Michel Zink, le genre humain 2008, n47, au seuil, consultable en ligne ici).

Dans la veine des romantiques

Quoiqu’il en soit et pour faire justice tout de même à cette version d’Aimé-Martin qui n’a finalement que le malheur d’être une version deux, elle connut tout de même ses heures de gloire dans le courant du XIXe siècle et on la trouvait reprise dans des éditions variées dont notamment une anthologie (fleur de poésie française des 17e, 18e, et 19e siècle, G Engelberts Gerrits).

Dans la mouvance des romantiques, ce proche de Lamartine a-t-il, avec ce texte, participé de l’élan qui se tournait alors vers les rives lointaines du moyen-âge et entraînait les auteurs français des XVIIIe et XIXe, à y puiser leur inspiration, en le réinventant sous un jour nouveau, à la griffe de leurs plumes ? Sans doute. A quelques pas de là, l’encre des plus belles pages ou poésie de d’Hugo sur le monde médiéval n’étaient pas encore sèches (à ce sujet, voir Histoire de la Ballade médiévale du moyen-âge central au XIXe siècle).

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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Actuel Moyen-âge : le blog qui approche l’actualité à la lumière de l’Histoire médiévale

monde_medieval_histoire_actualite_moyen-ageSujet : blog, site d’intérêt, actualité, histoire médiévale, médiévistes, historiens, articles.
Période : actualité à la lumière du moyen-âge
Auteurs : historiens, doctorants & docteurs en histoire médiévale
Site webactuelmoyenage.wordpress.com

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoici un article que nous voulions faire, depuis quelque temps déjà, pour mentionner un site d’intérêt dans le domaine qui nous préoccupe : le monde médiéval sous toutes ses formes, y compris les plus actuelles.

On trouve, chez certains historiens médiévistes de la nouvelle génération, une volonté résolue d’ancrer leur discipline dans la modernité et, par là, de l’ouvrir et s’ouvrir sur le monde. Fruit de la collaboration de jeunes doctorants et docteurs de la discipline, le blog Actuelmoyenâge se situe totalement dans cet esprit. Il se propose, en effet, d’examiner les événements sociaux, politiques et économiques actuels à la lumière de l’histoire médiévale.

Débusquer le moyen-âge derrière les faits de notre modernité, mettre en valeur sa marque encore présente ou sa possible influence, pour les sept auteurs-blogueurs intervenant sur ce site, il s’agit également de faire découvrir l’Histoire médiévale au plus grand nombre, tout en démontrant la capacité de cette actuel_moyen-age_actualite_histoire_medievale_blog_historiensdiscipline à nous fournir des clés de lecture pertinentes pour mieux comprendre les soubassements historiques de notre quotidien.

Corollaire de ce questionnement qui interroge la modernité du moyen-âge, on retrouve  par ailleurs chez ces mêmes auteurs, des préoccupations qui font, en quelque sorte, le chemin inverse. Nous voulons parler du souci de comprendre et d’analyser le moyen-âge refabriqué ou reconstruit à travers les œuvres actuelles ou modernes qui y font référence : cinéma, littérature, séries télévisées, etc… Bref, il est ici question de médiévalisme et du moyen-âge de la modernité (ou vu par elle, si l’on préfère). Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si l’on retrouve à l’initiative de la co-création d’ActuelmoyenâgeFlorian Besson, universitaire, chercheur et auteur dont nous avions déjà parlé à d’autres occasions. On se souvient que dans un ouvrage collectif et pluridisciplinaire, sorti il y a quelques mois, sous sa direction conjointe et celle de Justine Breton (voir article  Kaamelott un livre d’Histoire), il se penchait avec des chercheurs venus d’horizons divers, sur la série culte d’Alexandre Astier pour faire le tri entre ses références médiévales ou celles plus modernes et  « fantaisistes ». A travers cela, finalement, il s’agissait bien encore d’interroger l’articulation complexe et passionnante entre moyen-âge et modernité.

A quoi servirait l’Histoire si elle ne permettait aussi de s’orienter dans le présent ? Pour y revenir, vous trouverez donc, tout à la fois, sur Actuelmoyenâge, nombre d’articles d’intérêt sur l’actualité, vue à travers le prisme du moyen-âge. Comme nous le disions plus haut, au delà de l’à-propos manifeste de l’Histoire médiévale pour approcher la réalité de notre monde, vous lirez encore, entre les lignes de cet excellent blog, la mise en exergue d’un sens de l’Histoire que n’auraient pas dévoué les pairs de nos nouveaux historiens, une Régine Pernoud ou un Jacques le Goff pour ne citer que ces deux-là.

Pour visiter le site Actuelmoyenâge, suivez le lien ici

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
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Historia Brittonum : aux sources de la légende arthurienne, Nennius et les 12 batailles du roi Arthur

manuscrit_ancien_enluminures_rochefoucauld_grail_legendes_arthurienne_sources_historiques_moyen-ageSujet : Roi Arthur, légendes arthuriennes, roman arthurien, sources historiques, Citation médiévales, Nennius, Arthur historique, Angleterre médiévale, littérature médiévale.
Période : haut moyen-âge (VIIIe siècle
Ouvrage : Historia Brittonum
Auteur : Nennius 

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans la continuité de l’article d’hier, nous vous livrons ici la traduction (depuis l’anglais) de la célèbre mention faite par Nennius, dans son Historia Brittonum, au sujet des 12 batailles du Roi Arthur et de ses victoires. Le point culminant en est la grande bataille du Mont Badon et, ici, Nennius (auteur supposé de cette compilation), retombe ici sur une donnée un peu plus sourcée historiquement. De manière documentée et écrite, on se souvient, en effet, qu’on trouve la mention d’un chef de guerre nommé Arthur, à la bataille de Badon, dans les Annales Cambriae. (voir Arthur, les premières sources historiques).

En réalité, le propos, ici, n’est pas tant de discuter de la véracité historique des affirmations de Nennius, ni d’entrer dans le détail des lieux possibles et probables de ces fameuses batailles; de nombreux historiens s’y sont essayés et nous aurons sûrement l’occasion d’y revenir.  Avant les derniers siècles et la période moderne, avant que l’Histoire ne se forge quelques méthodes et prenne son indépendance scientifique, le genre des chroniques historiques n’était pas avare d’approximations ou même d’inventions et il y a indéniablement, dans cet extrait de Historia Brittonum, de nombreuses digressions de la part de son auteur. Pourtant, et c’est justement ce qui nous intéresse ici, à sa lecture, on ne peut s’empêcher de mesurer la distance franchie depuis les Annales Cambriae. Au fond, ce qui se joue dans cet extrait, avant Chrétien de Troyes et bien d’autres auteurs du roman arthurien, c’est rien moins que la naissance littéraire du Arthur de la légende. A ce titre, ce texte est sans nul doute une des premières pierres (écrite, sourcée, formelle presque)  sur lequel se bâtira un peu plus tard, auteur après auteur, l’édifice du roman arthurien.

La miniature utilisée sur cette planche est tirée du Rochefoucauld Grail « Arthur combattant les Saxons », Baron de Rochefoucauld, manuscrit ancien du XIVe siècle

“Ce fut alors que Arthur, le magnanime, avec tous les rois et la force militaire de Grande-Bretagne, lutta contre les Saxons. Et bien qu’il y ait eu beaucoup plus de nobles que lui seul, il fut pourtant choisi douze fois comme leur commandant et fut tout aussi souvent vainqueur. La première bataille dans laquelle il fut engagé se trouvait à l’embouchure de la rivière Gleni. Les deuxième, troisième, quatrième et cinquième étaient sur une autre rivière, appelée Duglas par les Britanniques, dans la région de Linuis. La sixième, sur la rivière Bassas. La septième dans le bois Celidon, que les Britanniques appellent Cat Coit Celidon. La huitième se trouvait près du château de Gurnion, où Arthur portait l’image de la Sainte Vierge, mère de Dieu, sur ses épaules et par le pouvoir de notre Seigneur Jésus-Christ et de la sainte Marie, il a mis les Saxons en fuite et les a poursuivi, durant tout le jour, jusqu’à leur grande défaite. La neuvième était à la ville de la Légion, appelée Cair Lion. La dixième était sur les rives de la rivière Trat Treuroit. La onzième était sur la montagne Breguoin, que nous appelons Cat Bregion. La douzième fut le combat le plus dur quand Arthur pénétra sur la colline de Badon. Dans cette bataille, neuf cent quarante sont tombés par sa seule main, personne excepté le Seigneur ne lui prêtant assistance. Dans tous ces combats, les Britanniques réussirent. Car aucune force ne peut prévaloir contre la volonté du Tout-Puissant. »

Historia BrittonumNennius

Une belle journée à tous.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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légendes arthuriennes : Arthur, les premières sources historiques, un article traduit de Brittania.com

sources_historiques_galloises_legendes_arthuriennes_annales_cambriae_bataille_de_badon_hilSujet : Roi Arthur, légendes arthuriennes, roman arthurien, sources historiques, Saint-Gildas, Annales CambriaeNennius, Arthur historique.
Période : haut moyen-âge, Xeme, VIe siècle.
Sources : Britannia.com
Auteur : David Nash Ford
Traduit de l’anglais par moyenagepassion.com

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passionomme nous l’avions déjà fait par le passé, nous vous proposons aujourd’hui une nouvelle traduction d’un article du site Britannia.com sur le thème des Légendes Arthuriennes. Cette fois-ci, l’historien anglais David Nash Ford nous entraîne sur les pistes des sources historiques les plus anciennes mentionnant un roi du nom de Arthur et en examine la possible véracité. C’est un sujet que nous avons déjà évoqué partiellement dans des articles précédents mais, il y a derrière ce travail de traduction l’idée de  mettre à portée des non anglophones ou de ceux qui sont à la recherche de sources en français, d’autres contributions sur le sujet, notamment vue par les historiens de l’autre côté de la manche.

Nous en profitons, au passage, pour ajouter quelques illustrations d’intérêt que vous ne trouverez pas dans la source originale, agrémentées d’un passage de l’Excidio Britanniae de Saint-Gildas, traduit également de l’anglais.

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Le roi Arthur au Mont Badon, gravure de 1898 par George Woolliscroft Rhead & Louis Rhead

Big up pour britannica donc et encore merci à David Nash Ford pour ses travaux et ses articles sur les légendes arthuriennes. Vous pourrez trouver la version originale anglaise de cet article, à l’adresse suivante:   Early References to a Real Arthur – A discussion by David Nash Ford


Les Premières références à un véritable Arthur, par David Nash Ford

« Il n’y a qu’une seule source arthurienne contemporaine qui puisse être examinée de nos jours. Concerning the Ruin of Brittain (« A propos de la ruine de la Grande-Bretagne »), ou De Excidio Britanniae a été écrit par le moine nord britannique, Saint-Gildas, au milieu du sixième siècle. Malheureusement, Gildas n’était pas un historien. Son unique préoccupation était de déplorer la perte du mode de vie romain et d’adresser des reproches aux dirigeants britanniques (Constantin, Aurelius Caninus, Vortepor, Cuneglasus et Maglocunus) qui avaient usurpé le pouvoir impérial et mis à mal les valeurs chrétiennes.

Il n’y a aucune mention d’Arthur dans l’ouvrage, mais Gildas y fait bien référence à un personnage appelé « The Bear », signification du mot celtique, Art-. Il fait l’éloge de Ambrosius Aurelianus et mentionne également le siège du mont Badon, bien qu’il ne dise rien du nom du vainqueur. Les écrits de Gildas sont datés d’immédiatement avant 549 ( date de la mort de Maglocunus, l’un de ses « usurpateurs »). Le passage mentionnant Badon date le siège de quarante-quatre ans avant cela. Cela situe Arthur, de manière ferme, au tournant du 6ème siècle. (Voir Alcock 1971) (1).


Citation extraite de De Excidio Britanniae Saint Gildas
Citation extraite de De Excidio Britanniae Saint Gildas

« Leur chef était Ambrosius Aurelianus, un homme qui fut peut-être le seul des Romains à avoir survécu au choc de cette tempête considérable: il est certain que ses parents, qui avaient porté le pourpre, y furent massacrés. De nos jours, ses descendants sont devenus notablement en dessous de l’excellence de leurs grand-pères. Sous ses ordres, notre peuple a retrouvé ses forces et défié les vainqueurs de se battre. Le Seigneur a donné son accord et la bataille s’est déroulée comme il se doit. À partir de ce moment, la victoire est revenue tantôt à nos compatriotes, tantôt à leurs ennemis; afin que dans ce peuple le Seigneur puisse juger (comme il tend toujours à le faire) de son Israël actuel pour voir s’il l’aime ou non. Tout cela a duré jusqu’à l’année du siège de Badon Hill, à peu près la dernière défaite des méchants, et certainement pas la moindre. C’était l’année de ma naissance …  »     

De Excidio Britanniae Saint Gildas


Les Annales de la Pâque galloise ou Annales Cambriae, censées avoir été écrites durant les années auxquelles elles font référence , de 447 à 957 après JC (bien que des entrées très anciennes aient probablement été écrites quelque temps après les événements), sont parmi les premières sources à mentionner Arthur. Utilisé pour calculer les dates de Pâques, ce document enregistre également de nombreux événements historiques, au fil de ses entrées annuelles. Deux d’entre elles mentionnent Arthur. L’année 516 après JC évoque : « La bataille de Badon, au cours de laquelle Arthur porta la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ pendant trois jours et trois nuits sur ses sources_historiques_galloises_legendes_arthuriennes_annales_cambriaeépaules et où les Britanniques (brittons) furent vainqueurs ».

L’entrée pour l’année 537 ap-JC mentionne « Le conflit de Camlann durant lequel Arthur et Medraut (Mordred) ont péri ». Tous les personnages inclus dans ces annales sont, par ailleurs, fiables et se sont avérés être de vrais personnages historiques. Il n’y a donc aucune raison de supposer qu’Arthur et Mordred ne le soient pas également. On a suggéré que, du point de vue stylistique, l’apparition d’Arthur dans l’entrée qui mentionne Badon aurait pu être une interpolation. Les critiques à l’égard de la durée de la bataille sont cependant infondées, puisque Gildas (cité plus haut), se réfère, de façon plus correcte, à cette bataille, comme à un siège. L’affirmation selon laquelle Arthur portait « la croix de Notre Seigneur sur ses épaules »  peut faire référence à une amulette contenant une morceau de la vraie croix ou il peut s’agir, plus probablement, d’une erreur de transcription du gallois « shield » (bouclier) en « shoulder » (épaule), indiquant que la croix était simplement une armoirie sur le bouclier. (Voir Alcock 1971).

Arthur se voit gratifier d’un commentaire passager, dans le poème des débuts du VIIe siècle, Y Gododdin de Aneirin, le célèbre barde de la Maison Royale des Pennines du Nord* (chaîne de montagnes anglaises). Cet écrit glorifie les contributions des armées legendes_arthuriennes_roi_arthur_la_charge_du_mont_badon_haut_moyen-agebritanniques du nord, dirigées par celle de Din-Eityn et de Gododdin, lors de la bataille de Catraeth vers 600 ap. J.-C., et un guerrier y est décrit comme ayant « des nuées de corbeaux noirs sur les remparts du fort, bien qu’il ne s’agisse pas d’Arthur « .

Le Roi Arthur, la charge du Mont Badon, gravure de 1898 par George Woolliscroft Rhead & Louis Rhead

On a prétendu que cela démontrait de la diffusion précoce de la renommée d’Arthur. Malheureusement, au regard des sous-entendus en usage dans le langage du  nord, cela peut se référer à un contemporain d’Arthur, originaire du nord, le Roi Arthwys des Pennines.

La dernière référence arthurienne majeure se situe dans l’ouvrage du 8ème siècle Historia Brittonum ou Histoire des Britanniques, apparemment écrite par un historien gallois du nom de Nennius et qui a peut-être été un moine de Bangor Fawr (Gwynedd)* (ndt région du pays de Galles). Nennius s’est servi de nombreuses chroniques pour assembler cette compilation historique des peuples britanniques, suivie de généalogies et d’une liste des 28 villes de Grande-Bretagne. Ce legendes_arthuriennes_sources_anciennes_Historia_brittonum_Nennius_MS_Harleian_3859travail est particulièrement connu pour son chapitre concernant les campagnes d’Arthur et qui raconte ses douze batailles.

Ces dernières sont peut-être un résumé en latin d’une ancienne liste de batailles galloises, probablement antérieures à la bataille de Camlann qui s’y trouve passée sous silence. A-t-on chanté cela à la cour d’Arthur ? Chaque bataille est nommée à tour de rôle, mais l’ennemi n’est pas spécifié et les lieux demeurent difficiles à identifier. Nennius affirme que, durant toutes ces batailles, Arthur « les » a combattu, en faisant référence aux Saxons originaires du Kent qu’il mentionne précédemment, bien que cela semble improbable. (Voir Alcock 1971).« 

David Nash Ford


Une belle journée à tous.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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 (1) Arthur’s Britain by Leslie Alcock 

Constance de Castille l’histoire et la destinée d’une princesse captive, prise dans les tourments de son siècle

armoirie_castille_europe_medievale_espagne_moyen-ageSujet : auteur médiéval, biographie, portrait, Espagne Médiévale, Europe médiévale, Alphonse XI, conflits nobiliaires, princesse captive, donjon
Période : Moyen-âge central (XIIIe & XIVe siècle)
Personnage :  Constance de Castille (1316-1345)
Ouvrage : « Le conte de Lucanor » par Adolphe-Louis de Puibusque (1854)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionnfermée dans le donjon de quelque forteresse ou forcée à la retraite, au fond d’un austère couvent, l’image de la princesse captive au moyen-âge trouve, sans nul doute, son fondement dans une certaine réalité historique. Sans même y ajouter l’archétype littéraire du chevalier courtois venu la délivrer, on peut ainsi compter un certain nombre de nobles dames ou damoiselles de bonne lignée, promises aux plus prestigieuses épousailles et qui, une fois les noces célébrées, connurent de tragiques destinées, en se retrouvant éloignées du pouvoir et même répudiées ou retenues prisonnières ou cloîtrées,

Les raisons derrière les remises en cause de ces alliances sont diverses, quelquefois mystérieuses et le résultat de quelque mésentente ou même de quelque susceptibilité royale (on se souvient de l’étrange et douloureux destin de la princesse Ingerburge du Danemark sous Philippe-Auguste), quelquefois bousculées à la faveur de nouvelles stratégies géo-politiques des puissants, et d’autres fois encore, un peu des deux. Il faut peut être encore y deco_medieval_espagne_moyen-ageajouter que certains mariages arrangés, très jeunes, entre les grandes familles nobiliaires et sans l’accord des intéressés, ont quelquefois contribué à faire virer ces unions en eau de boudin, quand, passant au dessus des devoir de la fonction, quelques puissants décidèrent de ne pas s’y conformer ou même quand leur âge n’a pas permis de consommer l’union.

Si tous ces cas ne semblent pas, non plus, être légions, on en connaît tout de même quelques exemples documentés. Eloignées de la cour et de ses enjeux, mises à l’écart dans quelques palais ou châteaux plus ou moins dorées ou dans quelque établissement religieux, ces princesses ou reines, déchues avant que d’avoir régné (ou si peu) et souvent même, avant d’avoir conçu des héritiers, ont pu rester ainsi, de longues années, sous la main des rois et de leur bon vouloir, recouvrant ou non, plus tard, des rôles secondaires.

Depuis le début du XIIIe siècle, Rome entend bien promouvoir la nature sacrée du mariage et avoir son mot à dire sur les unions et les désunions entre chrétiens. Aussi, il faut le dire, ces revirements d’alliance et ces répudiations après mariage n’ont pas toujours été du goût de l’Eglise qui les a souvent réprouvées, sanctionnant les souverains avec plus ou moins de succès, et plus ou moins de véhémence aussi, en fonction des exigences de son propre échiquier.

Quoiqu’il en soit, pour que la légende de la princesse captive retrouve un peu de sa réalité historique, nous voulons aujourd’hui aborder la destinée de Constance de Castille, fille de Don Juan Manuel et de Constance d’Aragon, qui fut princesse et même reine consort de Castille dans l’Espagne du moyen-âge central. C’est aussi l’occasion de produire un document intéressant puisqu’il s’agit d’une lettre  qu’elle est supposée avoir écrite au roi Alphonse XI, à l’âge de sa maturité  et alors qu’elle était encore captive de ce dernier.

Otage de conflits nobiliaires dans
l’Espagne médiévale agitée d’Alphonse XI

N_lettrine_moyen_age_passionous avons déjà abordé largement ici la biographie de l’auteur, grand seigneur et  chevalier espagnol Don Juan Manuel, aussi nous n’y reviendrons pas dans le détail. A cette occasion, nous avions aussi parlé de sa fille Constance qui fait l’objet de cet article et qui fut, pense-t-on, instrumentalisée par Alphonse XI pour tenter de faire plier le genou au grand et puissant vassal. L’histoire est peu claire, mais les faits le demeurent et il nous faut ici les rappeler brièvement.

Peu après s’être promis à la fille de notre chevalier, sans doute pour contrecarrer un mariage prévu et annoncé de cette dernière avec Juan de Haro dit Jean le Borgne, autre puissant vassal d’Espagne, nouvellement allié de Don Juan Manuel, le roi Alphonse XI, alors âgé de 16 ans (et, dit-on, sous la pression de quelques conseillers perfides), fit une autre promesse au même Jean le borgne. En contrepartie de l’union qui venait de passer sous le nez de ce dernier, le roi promit, en effet, au noble de lui accorder la main de sa propre soeur. Las !, on découvrit bientôt que l’affaire était un vil stratagème puisqu’elle servit au monarque à attirer Jean le Borgne dans un piège et à le faire occire froidement. Devant l’assassinat de son allié et voyant que le roi avait usé d’une fausse promesse de mariage pour le défaire mortellement, Don Juan Manuel en déduisit sans doute, de son côté, que l’engagement du roi envers sa propre fille pouvait être de même nature et cacher quelque tortueux complot. Il quitta donc l’armée royale, aux côtés de laquelle il s’était mis à guerroyer de nouveau suite à la célébration de l’alliance du roi avec sa fille, et il rentra en ses terres pour se mettre à l’abri.

On ne peut affirmer que le roi avait ourdi les deux plans, en même temps, pour se débarrasser des deux nobles gênants; il n’avait pas, alors, encore tenté de tuer Don Juan Manuel, comme il le fera par la suite. Si ses intentions n’étaient pas telles, il s’est montré, en tout cas, bien maladroit dans la gestion de sa relation avec le très puissant vassal, pour éveiller, de la sorte, sa méfiance. Suite aux événements, Alphonse XI usa de l’attitude méfiante du vassal et de son départ pour répudier la princesse, avec laquelle il n’avait encore pu consommer l’union pour des raisons de différence d’âge, et la fit enfermer ; au moment du mariage, en 1325, le roi venait tout juste d’être couronné et n’avait que 16 ans. Constanza en avait 9. L’union avait duré à peine deux ans et quelque temps après avoir fait cloîtrer sa jeune épouse, il prenait pour épouse Marie-Contance du Portugal.

La liberté recouvrée

A_lettrine_moyen_age_passionutant que le conflit dura entre le monarque et son vassal dura, la princesse fut tenue ainsi, soit de l’âge de 10-11 ans (1326-1327) à celui de 20-25 ans (1335-1340). Quand les deux hommes finirent à nouveau par s’entendre, le roi ne la libéra pourtant pas. Quand ils guerroyèrent à nouveau, côte à côte, pour lutter contre les sarrasins, il ne le fit toujours pas. Avait-il conçu pour elle un étrange sentiment dont il ne pouvait se défaire tout en ne pouvant le consommer ? Il est bien difficile, là encore, de l’affirmer.

deco_medieval_espagne_moyen-ageIl fallut, en tout cas, le besoin logistique qu’il avait du Portugal dans sa lutte contre l’invasion sarrasine pour qu’il consente à la libérer. L’histoire dit que le souverain du Portugal qui entendait bien voir Pierre 1er, l’héritier du royaume épouser Constance dut en effet s’y prendre à deux fois avant que le monarque espagnol accepte de s’exécuter. Sans les exigences stratégiques on peut d’ailleurs se demander s’il l’aurait fait.

Triste sort, après sa longue réclusion et ayant conquis le droit de commencer une nouvelle vie au Portugal, Constance connut encore quelques déboires. Après lui avoir donné quelques héritiers, Pierre 1er se tourna, en effet, bien vite vers une autre maîtresse, Inés de Castro, dame de compagnie de la même Constance. Il alla même jusqu’à l’épouser en secret, semble-t-il. Un peu plus tard, la favorite en question se fera assassinée ce qui n’empêchera pas le souverain portugais de déclarer publiquement vouloir la faire reconnaître  officiellement reine du Portugal, créant ainsi rien moins qu’un scandale public et jetant quelque peu, au passage, une nouvelle salve d’opprobre sur la pauvre Constance, achevant de sceller son étrange et malheureux destin. D’entre les trois enfants conçus de ce second mariage, elle aura, tout de même, pour consolation, d’avoir donné naissance au futur roi  Ferdinand 1er du Portugal.

Sur la Lettre de Constance
de Castille au roi Alphonse XI

L_lettrine_moyen_age_passiona lettre qu’écrivit Contance à Alphonse XI se situe au moment ou le Portugal demande sa libération en vue du mariage. Empressons-nous d’ajouter, avant d’aller plus loin que les événements narrés ici, ainsi que le document, nous sont connus par une chronique datant du milieu du XVIIe siècle : Chronica de el Rey dom Alfonso o quarto do nome e settimo dos Reys de Portugal, assi com a deixou escrita, Ruy de Pina (1653).

Si le récit est admis comme authentique dans ses grandes lignes, deux siècles après cet ouvrage, dans le courant du XIXe siècle, l’historien Ferdinand Denis souleva quelques doutes sur l’authenticité de la lettre (Chroniques chevaleresques de  l’Espagne et du Portugal, 1839). Elle pouvait, selon lui,  être « sujette à caution » et il affirma même que si ce n’était le cas, elle avait été, de toute façon, remaniée ou retouchée ici ou là, par quelques historiens de ce même XVIIe siècle. Pour information toujours, il semble que les documents originaux ayant servi de base au chroniqueur Ruy de Pina et auxquels il avait véritablement accès, avaient, disparu entre temps.  L’histoire emportera donc avec elle ce secret, autant que les doutes de l’historien.

deco_medieval_espagne_moyen-ageCes réserves étant émises, d’après les Chroniques de Ruy de Pina, le roi Alphonse XI avait adressé, par voie épistolaire, un premier refus formel en direction de la cour portugaise en s’opposant au remariage de Constance et en y exposant comme motif principal, les anciens conflits qui l’avaient opposés avec Don Juan Manuel. Bien que l’eau avait coulé sous les ponts et que le conflit avec le Prince de Villena semblait être résolu depuis, le monarque déclarait, peu ou prou, qu’il lui était impossible, au vue de ce passé, de libérer la dame.  Dans le même temps, il faisait adresser (« secrètement ») à Constance une autre lettre, dans laquelle il lui affirmait que seuls ses conseillers avaient été la cause de leur désunion passée et qu’il comptait bien plus tard faire annuler son mariage actuel pour pouvoir réparer ses erreurs. Autrement dit, restituer son ancienne épouse dans son statut, dans ses fonctions et à ses côtés. En conséquence, il demandait aussi à la jeune fille de lui demeurer fidèle et de ne pas se donner à un autre. Tout cela donc 10 ans après l’avoir, « mis au placard ». Il faut quand même, pour utiliser une autre expression et pour plaisanter toujours, « en avoir sous le pied ».

Etait-il sincère ? Qui pourrait le dire ? Son jeu apparaît si trouble qu’on se prend à en douter. On sait, par ailleurs, qu’à la même période, il accordait largement ses faveurs à sa maîtresse Eleonora de Guzman contre la reine Marie-Contance du Portugal dont il s’était détourné (la lettre en fera état).  Après une attente de plus d’une décennie, la noble fille de Don Juan Manuel, étant quelque peu vaccinée des manipulations du roi, de sa nature tortueuse et de ses fantaisies, lui adressa donc une lettre en réponse dont voici la teneur, encore une fois réserves prises sur les doutes mentionnés plus haut (au passage, et pour faire un appel du pied à d’éventuels historiens spécialistes des ces questions, après les objections et doutes soulevés par Ferdinand Denis sur ce document et sur son sérieux, on aimerait vraiment pouvoir retrouver la trace d’un original afin de le comparer avec la version ci-dessous, et si possible rétablir un peu de vérité historique… ).

La lettre dépeint, en tout cas, Constance à son avantage et on peut y lire la relation complexe entre position obligée d’allégeance et obligations, mais aussi le courage et la force de la jeune femme qui « claque le bec » à son roi (ça fera trois).

T_lettrine_vert_moyen_age_passionrès-puissant et excellent prince, que Dieu a pourvu si honorablement de grandes vertus, et que la fortune a doté si largement de ses faveurs et de ses bienfaits, don Alphonse, roi de Castille et de Léon, la personne qui vous écrit est Constanza Manuel , celle que vos manques de foi ont si souvent rendue triste, tandis que vos offenses non méritées en ont mis d’autres en un périlleux désespoir. Quoique j’aie raison et désir de souhaiter vengeance, je n’oublie pas l’obéissance naturelle que je vous dois, et je me recommande à votre courtoisie. Très-haut et très-puissant seigneur, sachez une chose : Bien qu’il soit malheureux, le véritable amour garde en soi un tel attachement, que la nature avec tout son pouvoir ne le saurait effacer.

Vous ne l’ignorez pas, seigneur, je ne connaissais pas vos anciennes tendresses, quand, avec des paroles pleines de tromperie et mille raisons feintes, la vérité qui m’était due fut par vous mise à dédain. Vous m’avez trompée en mon très jeune âge, me laissant vous aimer de cette pure affection que m’enseignait l’honnêteté; et parce que les choses qui arrivent en la première jeunesse durent toujours au fond de la mémoire, pour se faire sentir dans les autres temps de la vie, je garde et garderai jusqu’à ma dernière heure le souvenir de vos fausses paroles ; et toutefois, je ne saurais le dire autrement, elles ont été dommageables à votre gloire, réprouvées par Dieu, condamnées par la sainteté de l’Église ces paroles-là ; car vous avez épousé une autre femme ; vous avez demandé et révoqué les dispenses, et le malheur en est retombé sur moi, qui vous portais cet amour fidèle que je croyais un devoir.

La haine est arrivée, l’amertume l’a suivie, et la vérité de tout ce que je dis ici s’est vue en vos œuvres. La source du mal était dans votre cœur, et pourtant vous me parlez d’amour. Non, la même âme ne saurait contenir ce qui est et ce que vous dites. Renoncez, la courtoisie le commande, à tenir un langage inutile à vos fins, qui fait tort à votre sincérité, et qui peut nuire à votre honneur royal, ce qu’en aucune circonstance vous ne devez souffrir. Votre lettre n’a eu pour effet que de me donner un soupçon que j’ai encore, c’est qu’il vous était désagréable de voir quelque chose d’heureux m’ arriver; car vous ne vouliez pas sans doute qu’on pût dire que, malgré votre abandon, j’avais trouvé, pour s’unir à ma destinée, un prince de race royale et digne de porter la couronne.

Il y en a qui m’assurent que ce n’est pas à moi que s’adressent vos rigueurs, mais à don Juan Manuel, et sur cela voilà ce que je réponds : c’est que mon père et seigneur est un ami plus loyal et un meilleur serviteur que tous ces gens qui sont riches de vos deniers et qui possèdent sans foi vos forteresses. Tels que je les connais et qu’ils sont, ils ne méritent pas de vivre avec les moindres de son lignage, et cependant, vous avez suivi leurs conseils, vous avez parlé et agi comme il leur a convenu. Ce n’est pas en une seule occasion que vous avez été contre nous; vous l’avez été en mainte circonstance, et surtout en m’écrivant des choses que vous n’aviez pas l’intention de remplir. Donc, ne me blâmez pas si je refuse de vous croire, ma raison me le défend ; je ne puis tenir pour vraies que les choses dont mes yeux sont témoins, car je sais les mauvais traitements qu’a reçus de vous la bonne princesse qui est votre femme; oui, je sais comment vous agissez avec la reine dona Maria.

Et qui est cause de ces indignités? n’est-ce pas Éléonora Nuñez de Guzman, qui, sept ans avant que vous fussiez né, faisait déjà parler de ses charmes? Vous l’avez prise aux fêtes de Léon, à une époque où, dit-on, sa mère se plaignait amèrement de sa conduite ; il n’était bruit que de Martin de Lara, le bâtard; encore n’était-ce pas, sans doute, le premier qui lui eût donné de l’amour. Personne n’avait oublié Fernand Gonzalez de Ayala. Quand je vins à connaître toutes ces choses, je ne ressentis aucune jalousie, mais je gardai une loyale confiance que vous n’avez jamais méritée; puis, je me sentis plus forte. peut-être parce qu’il s’agissait des peines d’une autre, quand je sus que de plus grands serments et des promesses plus solennelles avaient été faites à la reine et que vous les aviez rompues.

Je ne suis pas seule à souffrir nous allons deux de compagnie, nous sommes deux que vos paroles ont trompées. Dieu soit loué, néanmoins, puisqu’il n’a pas fait tomber sur moi le dur esclavage qui pèse sur l’innocence de la reine ! justice du Ciel, à laquelle rien n’échappe, sévira tôt ou tard; c’est elle qui nous donnera protection et vengeance. Qu’il ne soit donc plus mot de rien entre nous, et lors même, qu’au mépris de tout droit, vous prétendriez exercer quelque violence sur ma personne, sachez bien que mon âme restera toujours libre de votre sujétion. 

Doña Constanza Manual

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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Cultures viking(s) et études médiévales : les danois vont-ils perdre leur vieux norrois ?

culture_viking_etudes_medievales_norrois_islandais_moyen-ageSujet : langue médiévale, langue ancienne, norrois, islandais, vieux danois, viking, culture vikings, histoire médiévale, Europe médiévale, études,  actualité médiévale,
Période : haut moyen-âge, moyen-âge.
Titre : suppression de l’enseignement du vieux norrois et de l’Islandais à L’Université de Copenhague, Danemark.
Source : Uniavisen.dk
Bonjour à tous,

T_lettrine_moyen_age_passionriste nouvelle, l’Université de Copenhague a récemment annoncé qu’en 2019, elle devrait cesser de proposer des cours dans certaines matières et notamment dans certaines langues rares ou historiques comme le vieux danois, le vieux norrois et l’Islandais moderne.

La nouvelle s’inscrit dans le cadre de nouvelles mesures d’économie et de « re-priorisation » demandées par le gouvernement du Danemark à ses Universités, mesures qui auraient conduit le doyen de la faculté de Sciences Humaines de Copenhague, à établir un minimum exigible de 30 étudiants par classe, afin de pouvoir les maintenir.

Au coeur des recherches sur le Nord médiéval et les vikings

Etroitement associées aux études historiques, ces langues nordiques anciennes sont au coeur de la compréhension du Nord médiéval et bien sûr des cultures vikings du moyen-âge.

Depuis plus de deux siècles, l’Université de Copenhague s’est affirmée mondialement comme un des centres pilote de recherche dans ces domaines, autant que de maintien des patrimoines symboliques et culturels qui leur sont attachés. La chose est d’autant plus ennuyeuse que la collection Arnamagnæan, la plus importante collection d’ouvrages en Islandais ancien (hors de l’Islande), s’y trouve conservée.

etudes_medievales_langues_viking_norrois_islandais_universite_copenhague_collection_Arnamagnæan
La collection Arnamagnæan de Copenhague, plus grosse collection de manuscrits anciens islandais hors l’islande

Même si quelques Universités prestigieuses, de par le monde, proposent l’enseignement de certaines de ces langues (notamment l’Islandais), en cessant de former ses propres étudiants et futurs chercheurs à leur apprentissage, le Danemark se priverait, sur site, d’outils et de compétences précieuses dans ces domaines ; à terme, leur compréhension globale s’en trouverait, nécessairement, affectée.

Bras de fer ou Impasse ?

L_lettrine_moyen_age_passione doyen de la faculté concernée, Jens Erik Mogensen,  affirme qu’au vue des économies qui lui sont demandées, il n’a d’autres choix que de définir ce nouveau « plancher » de 30 étudiants pour pouvoir maintenir le cursus, tout en précisant qu’en cas d’aide gouvernementale, les cours seraient, bien sûr, maintenus en 2019. Il faut savoir que ce seuil n’est jamais atteint dans des matières aussi pointues puisque le taux de remplissage n’en accède que rarement le 1/3 (voire moins). Par le passé, une aide gouvernementale avait d’ailleurs été accordée pour favoriser l’étude etudes_medievales_langues_anciennes_viking_norrois_islandais_universite_copenhague_collection_Arnamagnæande ces langues historiques mais elle avait été supprimée en 2010.

L’universitaire se montre, quoiqu’il en soit, bien déterminé à arracher les subsides suffisantes pour maintenir l’enseignement de ces matières.

« C’est vraiment dommage qu’il n’y ait pas de financement pour, disons, le vieux norrois, pour lequel l’UCPH est reconnue dans le monde entier. Il est question ici d’une compétence dans le domaine des Sciences Humaines que nous perdons en tant que société  (…) Je me battrai pour obtenir une subvention sur ces langues qui ont du sens pour le Danemark puisque ces sujets ne sont pas financièrement viables sans cela. La plupart d’entre eux sont liés à des sujets de recherches pour lesquels on ne peut parler d’un marché du travail grand ouvert, ni attendre un grand nombre d’admissions »
Jens Erik Mogensen  
Source : uniavisen.dk (trad. moyenagepassion)

Dans le contexte des mesures récentes prises par l’Etat danois pour économiser près de 160 millions de couronnes,  en grignotant sur les crédits alloués aux Universités, il demeure difficile de préjuger de l’issue de ce bras de fer mais il ne semble pas, en tout cas, se résumer à un effet d’annonce..  Dans un monde du tout économique, l’éternel débat entre culture, éducation, « humanités » ou sciences humaines, d’un côté, et sacro-sainte loi du marché, de l’adaptabilité et de la performance de l’autre, n’en finit, décidément, jamais de se poser.

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Haut moyen-âge et légendes arthuriennes : nouvelle découverte d’intérêt sur le site archéologique de Tintagel

chateau_tintagel_haut_moyen-age_celte_histoire_archeologie_medievale_legendes_roi_arthur_angleterreSujet : archéologie médiévale, Tintagel, roi Arthur, site touristique,  légendes Arthuriennes,  patrimoine, Angleterre médiévale, château, site  archéologique d’exception, English Heritage
Période : haut moyen-âge (VIe, VIIe siècle)
Lieu : Tintagel, Cornouailles, Grande Bretagne.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionla faveur des fouilles archéologiques qui se poursuivent sur le site historique antique de Tintagel (pas le château du XIIIe mais celui nettement plus ancien et datant du Haut moyen-âge et des VI et VIIe siècles), les archéologues viennent de faire une nouvelle découverte qui enflamment, une fois de plus, les consciences autour de l’existence réelle possible de la personne du Roi Arthur et de ses légendes.

La trouvaille est un large morceau d’ardoise de près de deux pieds de long,  qui serait issu d’un rebord de fenêtre. Datée du VIIe siècle, l’objet comporte des inscriptions gravées, mélange de latin, de symboles grecs et chrétiens. Il s’agit un « doodle », entendez « brouillon », « griffonage », « griboullage », soit le résultat d’un exercice auquel aurait pu se livrer un scribe d’un niveau certain d’éducation. L’écriture est, en effet, inspirée des techniques en usage pour les manuscrits anciens d’époque et attesterait de la présence sur site d’une cour cultivée et ouverte sur le monde, faisant montre d’un certain niveau legende_arthurienne_archeologie_site_de_tintagel_cour_roi_arthur_haut_moyen-aged’éducation.

(ci-contre Win Scutt, conservateur d’English Heritage, avec la découverte
crédits telegraph.co.uk)

On se souvient qu’à l’occasion d’une campagne de fouilles effectuée au même endroit, une autre pierre avait été trouvée dans le courant de l’année 1998, datée elle aussi du haut moyen-âge et portant la mention « Pater Coliavificit Artognov » que  l’archéologue Charles Thomas avait traduit :  « Artognou, father of a descendant of Coll, has had this built » (Artognov (Arthnou, Arthur) père et descendant de Coll a possédé cette construction). (voir notre article précédent sur le sujet).

La nouvelle découverte ne peut donc manquer d’agiter les amateurs de légendes arthuriennes en venant apporter de l’eau à leur moulin. De nombreux articles sont sortis, ces derniers jours, dans la presse britannique pour en faire état et nous nous sommes fendus ici de la traduction littérale de celui du Telegraph, en date du 15 juin 2018 :

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Un antique « griffonage » découvert au château de Tintagel preuve de la cour du Roi Arthur

« Depuis des siècles, les historiens ont recherché les preuves que le château de Tintagel était le lieu de naissance du roi Arthur.

Perché sur un éperon rocheux de la côte de Cornouaille, le site balayé par les vents semblait un endroit improbable pour une cour royale. Mais la découverte d’un morceau de fenêtre vieux de 1300 ans a accrédité l’idée que Tintagel a bien été, malgré tout, la demeure de rois.

Le morceau d’ardoise de deux pieds de long arbore un mélange de Latin et de Grec avec des symboles chrétiens, dans une écriture décorative similaire à celle trouvée dans les manuscrits de prière de la même période, et démontre une familiarité de son auteur avec ces textes.

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English Heritage, l’organisme qui gère Tintangel, a déclaré que cette découverte « confère plus de poids à la théorie qui fait de Tintagel un site royal doté d’une culture chrétienne lettrée ».

On pense que ces inscriptions ont été faites par quelqu’un exerçant son écriture manuelle, gravant peut-être ces mots dans la pierre pendant qu’il contemplait la mer. Les caractères incluent les noms de « Tito » et « Budic » et les mots latins « Fili » (fils) et « viri duo » (deux hommes). La lettre grec Delta apparaît également.

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Le site de fouilles du haut-moyen-âge à Tintagel, une mine d’or sur la Grande Bretagne post-romaine.

La trouvaille enchantera tous ceux qui prêtent foi à la légende arthurienne, qui a fait de Tintagel une attraction touristique populaire, même si pour ses détracteurs, cette découverte ne produit aucune preuve concrète de plus, de l’existence d’Arthur.

La légende du Roi Arthur fut popularisée par Geoffroy de Monmouth, dans son ouvrage du XIIe siècle : l’Histoire des rois de Bretagne. (ndt : Historia Regum Britanniae. voir article)

Il y a, en réalité, deux sites à Tintagel : l’originel, une installation médiévale ancienne (VIe, VIIe siècle) et les ruines d’un château du XIIIe siècle édifié ici par Richard, comte de Cornouaille, au motif que l’endroit était supposé être le site originel du pouvoir local en Cornouaille. Le morceau de pierre gravée a été découvert sur le site le plus ancien qui est actuellement l’objet de fouilles.

Win Scutt, conservateur de English Heritage a déclaré :

 » il est incroyable de penser qu’il y a 1300 ans de cela, sur cette dramatique falaise cornique, quelqu’un s’entraînait à l’écriture, en utilisant des phrases latines et des symboles chrétiens. Nous ne pouvons établir avec certitude qui les a faites, ni pourquoi, mais ce que nous pouvons affirmer c’est qu’au VIIe siècle, Tintagel avait des scribes professionnels qui connaissaient les techniques d’écriture utilisées dans les manuscrits, et cela en soi, est très excitant. Nous savions que c’était un site de haut rang mais ce que nous ne savions pas, c’était jusqu’où allait son niveau d’éducation. »

Cette trouvaille établit que « les maîtres des lieux n’étaient pas des chefs de guerre ignorants, ayant pris possession, dans la Grande Bretagne post-romaine, de zones déjà établies auparavant, un peu comme cela s’est produit dans l’Afghanistan de l’après-guerre. » a t’il ajouté, mais qu’il s’agissait ici d’une véritable communauté ouverte à différentes cultures.

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Sur la question de savoir si cette découverte amène la légende arthurienne plus près ou non de la réalité, Scutt a encore ajouté diplomatiquement : « Cela montre que nous avons ici les conditions  correctes réunies pour une figure Arthurienne, si elle a existé. »

En 2016, l’English Heritage avait été accusé de “Disneyfication” de Tintagel après avoir commissionné un sculpteur pour graver le visage de Merlin, à l’entrée d’une grotte ou l’enchanteur avait été tintagel_chateau_site_archeologique_sculpture_merlin_legendes_arthuriennescensé avoir emmené Arthur enfant (ndt. voir notre article précédent sur la question).

L’organisme a également installé un statue du roi en bronze brandissant une épée.  L’association  des historiens locaux de Cornouailles s’était alors déjà plainte que le site antique était en train d’être transformé en «parc à thème autour des conte de fées».

A tout cela, Scutt répond :

 » Nous ne pouvons ignorer les légendes. Le château a été construit par Richard, comte de Cornouailles, entiérement sur la foi de la légende arthurienne. Il n’y a pas d’autres raisons pour le château de se trouver là.
Ces fouilles nous permettront d’en apprendre plus sur le site d’origine, et nous espérons bien en retour qu’elles encouragerons les gens à le visiter »

Article du Telegraph par la journaliste traduit de l’anglais par nos soins. Voir article original ici

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S_lettrine_moyen_age_passionans conclure hâtivement sur le fond des légendes arthuriennes, ajoutons encore qu’avec les autres trouvailles faites jusqu’à récemment sur le même site et qui attestent clairement d’une effervescence commerciale de l’endroit et d’échanges qui s’effectuaient alors vraisemblablement, avec des destinations aussi lointaines que la Turquie ou la méditerranée (voir photo ci-dessous), ces fouilles archéologiques n’en finissent pas de confirmer leur grand intérêt historique, autant que la présence à Tintagel d’un haut site seigneurial ou royal d’exception, installé là durant le haut moyen-âge.

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Fragments d’objets et de poteries découverts en 2017 sur le site de Tintagel (haut moyen-âge)

Sur le sujet de Tintagel et de ses fouilles arthuriennes, voir aussi nos autres articles :

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Rolandskvadet, une ballade norvégienne sur la chanson de Roland par le trio Mediaeval

moyen-age_musique_litterature_medievale_vikings_scandinavie_auteurs_medievaux_charlemagne_rolandSujet : musique, chanson, poésie médiévale, scandinavie, Norvège médiévale, Charlemagne, Roland, Haakon V, littérature courtoise, ballade folklorique, chanson traditionnelle, folk médiéval.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Anonyme
Titre : Rolandskvadet, la chanson de Roland
Interprètes : Trio Mediaeval
Album : Folk Songs (2007)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous voyageons vers le nord de l’Europe et les terres scandinaves à la découverte d’une version toute récente de la chanson de Roland qui nous provient de manière presque inattendue, tout au moins en apparence, de Norvège.

Par quel curieux mystère l’histoire et la fin tragique  du  plus fidèle et héroïque guerrier de Charlemagne peut-elle aujourd’hui se retrouver chantée par un trio originaire de Scandinavie dans un album qui met en exergue les chansons traditionnelles et folkloriques de Norvège ? C’est ce que nous allons nous proposer de vous expliquer dans cet article, en remontant le fil de l’Histoire jusqu’au moyen-âge central.

mort_de_roland_roncevaux_legendes_charlemagne_moyen-age_central_manuscrit_ancien_enluminures
Mort de Roland à Roncevaux, VIIIe siècle (778). MS Français 6465 BnF, département des Manuscrits, Grandes Chroniques de France, Jean Fouquet, (Milieu du XVe siècle)

La Karlamagnùs Saga, la geste de Charlemagne en terres noiroises

A_lettrine_moyen_age_passion la fin du XIIIe siècle et sous le règne de Haakon V de Norvège (1270-1319) parut en vieux norrois (le norvégien ancien devenu aujourd’hui l’Islandais), la Karlamagnùs Saga. Le récit contait l’épopée du grand empereur Charlemagne et la chanson de Roland y avait, bien entendu, sa place.  A la même époque et sans doute à l’initiative du souverain, de source sûre et documentée, une quarantaine d’autres récits, romans ou poésies français furent traduits au coté de cette saga. Il y a pu en avoir plus, mais si c’est le cas, ils se sont perdus en cours de route.

Selon la romaniste et médiéviste danoise Jonna Kjaer (1), les traductions sous Haakon V de cette littérature médiévale française participait d’une volonté du souverain « de mettre la Norvège à la hauteur de la civilisation européenne contemporaine« . Pour être plus spécifique, il était notamment question pour lui d’introduire et  de promouvoir à sa cour et « dans son entourage », les moeurs courtoises.

Les textes ont sans doute et en partie transités par l’Angleterre même si les échanges culturels entre la France et la Norvège, dans le courant des XIIe et XIIIe siècles, sont des faits établis, notamment à travers certaines abbayes (Saint Victor à Paris) mais encore par des litterature_medievale_Haakon_V_magnusson_de_norvege_duc_oslo_moyen-age_centralclercs norvégiens venus se former à l’Université de Paris.  Parmi les oeuvres concernées, outre la saga de Charlemagne, on retrouvait aussi des chansons de gestes, des pièces courtoises et encore trois romans arthuriens de Chrétien de Troyes.

Bien entendu, pour des raisons sans doute autant liées à la difficulté de transposer mot pour mot l’univers et le contexte historique français dans lesquels baignait la plupart de ces textes (et notamment les chansons de Geste), autant que pour des raisons idéologiques et politiques, les textes une fois traduits n’étaient pas tout à fait les mêmes que les originaux. On notera, par exemple, avec Jonna Kjaer (opus cité), que le peu de goût pour les croisades du souverain norrois l’ont sans doute conduit à en gommer quelque peu l’ardeur dans les versions traduites. (pour plus de détails, nous vous renvoyons à l’excellent article de la romaniste cité en sources)

Plus tard, au moyen-âge tardif et dans le courant du XVe siècle, un auteur danois vint encore recompiler la Karlamagnus saga pour en produire une version d’un usage plus populaire, en s’aidant aussi d’autres poésies médiévales françaises. Au XIXe siècle, des versions adaptées de cet ouvrage circulaient encore dans les campagnes islandaises ou danoises. Nous trouvons ces faits exposés très clairement dans l’introduction de La chanson de Roland, de l’historien et chartiste Léon Gauthier, datant de 1876 (2)

Rolandskvadet, aux origines de la Chanson
et ballade Norvégienne sur Roland

T_lettrine_moyen_age_passionout cela démontre donc, sans conteste, une réelle popularité de cette saga de Charlemagne en terres scandinaves et, avec elle, la partie qui concerne le chant de Roland de Roncevaux. Cette popularité a perduré au fil des siècles et, de fait, on comprend mieux pourquoi et comment on peut encore, de nos jours, retrouver une chanson norvégienne sur le sujet;  l’intérêt que cette dernière démontre pour l’histoire franque et ses héros vient de très loin.

Si elle fut bien inspirée de la Karlamagnus Saga, cette ballade ayant originellement pour titre  Roland og Magnus kongen (Roland et le Roi Magnus), a été recueillie au début du XIXe siècle par les folkloristes norvégiens. Il semble qu’elle ait été collectée directement auprès des chanteurs populaires issus de la longue tradition des bardes nordiques. Son auteur s’est perdu dans les méandres de la transmission et de la culture orales et nous ne savons pas non plus la dater précisément mais il ne fait aucun doute qu’indirectement au moins elle prend ses racines dans le lointain passé médiéval auquel nous faisions référence plus haut. Depuis, elle a connu de nombreuses variantes; les versions originelles qui comptaient entre 27 et 31 strophes (!) sont quelquefois tronquées, comme c’est le cas de l’adaptation que nous en propose aujourd’hui le Trio Mediaeval.


La Gloire de Roland et de Charlemagne dans l’Europe médiévale

« Roland est un des héros dont la gloire a été le plus oecuménique, et il n’est peut-être pas de popularité égale à sa popularité »
Léon Gauthier la Chanson de Roland

Pour élargir, il est indéniable que la popularité de Roland fut grande, en Scandinavie, comme en de nombreux autres endroits de l’Europe médiévale : Allemagne, Angleterre, Italie, Hollande, … Au moment où les romanciers et poètes du moyen-âge central avaient commencé à donner à la mythologie arthurienne ses premières lettres de noblesse, le roi celte et breton était pourtant loin de rallier tous les esprits à sa cause et à sa référence. Une bonne dose d’imaginaire entourait aussi les récits arthuriens et si on les considérait chant_roland_roncevaux_litterature_chanson_medievale_moyen-age_central« plaisants »  avec Jean Bodel : « Li conte de Bretaigne si sont vain et plaisant », on savait, par ailleurs, que leur nature était, en grande partie, fictionnelle.  Et même si le roi Edouard 1er d’Angleterre dans le courant du XIIIe siècle, se piqua d’intérêt pour l’histoire du roi breton, il fallut compter tout de même sur de notables efforts de l’Abbaye de Glastonbury pour tenter de donner à la légende des chevaliers de la table ronde un fond plus solide de véracité ou au moins de vraisemblance historique.

De son côté, pour romancée, magnifiée ou même encore instrumentalisée que pouvait être l’histoire de Charlemagne et de Roland, ces derniers demeuraient des personnages historiques bien réels et les faits de Charlemagne, grand empereur unificateur, restaient établis à l’échelle européenne. Dans les XIIe et XIIIe siècles et longtemps loin devant Arthur, l’empereur et son fidèle Roland comptaient indéniablement parmi les héros qui faisaient rêver les rois et chanter les bardes jusqu’aux confins des terres de l’Europe médiévale.


La chanson de Roland par le Trio Mediaeval

Le Trio Mediaeval

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaondée à Oslo dans les années 1997 par l’artiste Linn Andrea Fuglseth, la formation vocale norvégienne Trio Mediaeval s’est donnée comme ambition de faire revivre les chants monodiques ou polyphoniques sacrés de l’Italie, l’Angleterre et la France médiévales, mais encore d’y adjoindre des ballades ou chansons plus traditionnelles (ou folk) en provenance des répertoires norvégiens, suédois ou islandais, et réarrangées par leurs soins.

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Vingt ans après sa création, le trio féminin continue de se produire activement.  Sa fondatrice et directrice est aujourd’hui entourée de  Anna Maria Friman et Berit Opheim, cette dernière ayant remplacée Torunn Østrem Ossum qui faisait partie de la formation des origines et l’a quitté depuis. En scène ou sur leurs albums, on peut retrouver les trois chanteuses en trio simple ou accompagnées de divers artistes, ceci pouvant aller jusqu’à des formations et orchestrations plus conséquentes.

Retrouvez leur site et toute leur actualité ici (en anglais)

L’album Folk Songs

Q_lettrine_moyen_age_passionuatrième album du trio, Folk Songs entendait renouer avec les racines traditionnelles et anciennes de la musique norvégienne. Trio Mediaeval faisait appel ici à l’artiste Birger Mistereggen spécialiste des percussions dans la pure tradition norvégienne et signait un album résolument folk et 100% nordique.

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Si l’album vous intéresse ou même simplement quelques unes de ses pièces, vous pourrez le trouver au lien suivant en format CD ou en format dématérialisé MP3 : Folk Songs du Trio Mediaeval

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Les paroles de Rolandskvadet du Trio Medioeval & leur traduction française

NB : mon norrois étant aussi pauvre que la misère sur un jour sans pain, la version française des paroles est adaptée par mes soins à partir de leur traduction anglaise. Elle en a donc clairement des limites, mais elle a au moins le mérite de nous permettre d’approcher le texte original.

Seks mine sveinar heime vera
Og gjøyme det gullet balde;
Dei andre seks på heidningslando
Gjøyme dei jarni kalde.

Six hommes restèrent à l’arrière
Pour garder leur or;
Les six autres au coeur de la lande
Brandirent l’acier froid.

Ria dei ut or Franklandet
Med dyre dros i sadel.
Blæs i luren, Olifant,
På Ronsarvollen.

Ils sont sortis des terres franques
Avec des butins dans leurs selles.
Souffle dans ta corne, Olifant,
À Roncevaux.

Slogest dei ut på Ronsarvollen
I dagane två og trio;
Då fekk’kje soli skine bjart
For røykjen av manneblodet.

Ils se battirent à Roncevaux
Pour deux jours, sinon trois;
Et le soleil était obscurci
Par la puanteur du sang des hommes.

Ria dei ut or Franklandet…
(refrain) Ils sont sortis des terres franques…

Roland sette luren for blodiga mundi
Blæs han i med vreide.
Då rivna jord og jardarstein
I trio døger av leide.

Roland porta son cor à sa bouche ensanglantée
Et souffla dedans de toute sa volonté
La terre trembla et les montagnes résonèrent
Durant trois jours et trois nuits.

Ria dei ut or Franklandet…
(refrain) Ils sont sortis des terres franques…

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« ailleurs » viking, réalités européennes médiévales & « Sacré Charlemagne »…

C_lettrine_moyen_age_passion‘est un fait, de nos jours, une certaine littérature, des mouvements musicaux ou même encore de nombreuses troupes médiévales de reconstituteurs sont fortement attirés par les légendes ou la mythologie nordiques ou par l’histoire de ces vikings qui, venant de leurs terres froides, s’installèrent dans le nord de la France entre la fin du haut moyen-âge et le début du moyen-âge central. Pour autant, on s’en souvient sans doute moins, mais il est amusant de constater qu’à une période médiévale un peu plus tardive, les légendes et l’histoire de Charlemagne en provenance des terres franques, autant que la poésie et les chansons de geste françaises qui les vantaient, influençaient grandement la littérature et les esprits du côté de la Norvège et de la Scandinavie.

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Sous la pression même de leurs couronnes, on  voyait  alors dans ces oeuvres littéraires le moyen d’introduire des « éléments civilisationnels » en provenance de l’Europe, autrement dit (pour ne pas entrer dans le difficile débat qui consiste à définir ce qu’est exactement une civilisation) des « choses culturelles » auxquelles on prêtait suffisamment de reconnaissance et de crédit, pour vouloir les voir diffuser au sein de son propre territoire,  Contre les conquêtes et les grandes expéditions du haut moyen-âge, la courtoisie et ses valeurs étaient, semble-t-il, devenues les signes d’une certaine modernité, une norme, en somme, qu’on cherchait même à importer, dusse-t-elle être au passage adaptée et quelque peu remaniée.

Pour parenthèse, on notera encore que cette popularité du thème de Roland est encore relativement présente en Norvège puisque cette chanson a connu plus de sept enregistrements par des groupes folk locaux différents, depuis le milieu du XXe siècle. Dans le même temps, en France, nos chansons sur Charlemagne se réduisent à peu près à une contine pour enfants sur l’invention de l’école, reprise par France Gall dans les années soixante et écrite par son père Robert, parolier et chanteur, un peu avant. Sauf tout le respect dû à la mémoire de l’auteur autant qu’à sa belle et talentueuse interprète, disparue récemment et puisqu’il ne s’agit pas de cela, on conviendra tout de même que du point de vue de notre Histoire, nous avons perdu quelques billes en cours de route… Il fallait bien, semble-t-il quelques norroises passionnées de musiques médiévales et anciennes pour venir nous rappeler les glorieux héros de notre moyen-âge.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.


Sources :

(1) La réception Scandinave de la littérature courtoise et l’exemple de la Chanson de Roland/Af Rúnzivals Bardaga. Une épopée féodale transformée en roman courtois ? Jonna KjaerRomania, 1996.

(2)   La chanson de Roland, Par Léon Gauthier, professeur à l’Ecole des Chartes, sixième édition (1876)

Voir aussi ;

La Karlamagnus-Saga, histoire islandaise de CharlemagneGaston Paris, Bibliothèque de l’École des chartes  Année 1864 

Roland og Magnus kongen, (article très bien sourcé de Wikipédia)