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La Cantiga de Santa Maria 207 : l’intention de vengeance d’un chevalier changée en pardon

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet :  musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vengeance, Vierge, chevalier
Epoque : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur :  Alphonse X  (1221-1284)
Titre : Se óme fezér de grado pola Virgen algún ben,
Interprètes :  Rosa Gallica (régizenei együttes)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous poursuivons notre voyage du côté de l’Espagne médiévale, avec les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille, toutes entières dédiées au culte marial. Aujourd’hui, nous approchons de plus près la .cantiga_santa_maria_207_alphonse_x_de_castille_musique_medievale_culte_marial_moyen-age_001Cantiga 207. Elle nous conte l’histoire d’un chevalier fervent serviteur de la Sainte qui, voulant venger son fils assassiné par un autre chevalier, accorda finalement son pardon au meurtrier et le relâchera après avoir vu l’image de la vierge (sans doute une statue) dans une église.  Il est donc question ici de miracle puisque le poète nous conte même qu’ayant vu l’homme faire montre de clémence, la statue s’inclina et l’en remercia.

La Cantiga 207 par l’Ensemble médiéval Rosa Gallica musique ancienne

L’Ensemble médiéval Rosa Gallica

C’est, cette fois, du côté de la Hongrie que nous entraîne l’interprétation de la cantate du jour. Nous la devons à un tout jeune groupe qui s’est formé en 2014.

ensemble_medieval_musique_moyen-age_rosa_gallica_cantiga_santa_mariaEn prenant le nom de Rosa Gallica, (nom latin de la Rose de Provins), ces créateurs ont aussi tenu à marquer clairement leur intérêt pour le répertoire galaïco- portugais du moyen-âge central et notamment les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse le Sage. De fait, ils se produisent depuis quelques années déjà, sur la scène hongroise dans un spectacle qui leur est totalement consacré.

La formation trouve en réalité ses origines dans un trio de joyeux musiciens du nom de Sub Rosa présent dans le champ de la musique médiévale depuis 1999. A l’occasion du projet autour des Cantigas, les trois artistes ont décidé d’élargir leur collaboration à plusieurs autres musiciens de talent, dont notamment une chanteuse à la superbe voix : Anna Orsolya Juhász.

Bien que n’ayant pour l’instant qu’une carrière relativement courte, on doit déjà à Rosa Gallica deux mini-CDs ainsi qu’un livre audio autour de Cantigas. Vous pourrez retrouver ces productions ainsi que des musiques à télécharger sur leur site web. Dans le même temps, le Trio Sub-Rosa continue de produire ses propres spectacles ou albums sur un répertoire plus profane et festif mais qui reste centré sur le moyen-âge central et même plus spécifiquement le XIIIe siècle.

Facebook de Rosa Gallica – Chaîne youtubeSite web officiel


La Cantiga de Santa Maria 207
La vengeance d’un chevalier

Esta é como un cavaleiro poderoso levava a mal outro por un fillo que lle matara, e soltó-o en ũa eigreja de Santa María, e disse-lle a Magestade “gracías” porên.

Celle-ci raconte comment un chevalier puissant en voulait (malmenait) à un autre qui avait tué son fils, et le relâcha dans une église de Sainte-Marie, et sa majesté  lui dit « Merci » pour cela.

Se óme fezér de grado pola Virgen algún ben,
demostrar-ll’ averá ela sinaes que lle praz ên.

Si vous accomplissez avec bonne volonté, quelque bonne action pour la vierge, elle vous montrera les signes qu’elle s’en réjouit.

Desto vos direi miragre, ond’ averedes sabor,
que mostrou Santa María con merce’ e con amor
a un mui bon cavaleiro e séu quito servidor,
que ena servir metía séu coraçôn e séu sen.

Se óme fezér de grado pola Virgen algún ben…

A ce propos, je vous conterai d’un miracle, que vous goûterez la saveur
Qui montre la miséricorde et l’amour de Sainte Marie
envers un bon chevalier qui était son serviteur
et qui mettait son cœur et son intelligence à la servir.

El avía un séu fillo que sabía mais amar
ca si, e un cavaleiro matou-llo. E con pesar
do fillo foi el prendê-lo, e quiséra-o matar
u el séu fillo matara, que lle non valvésse ren.

Se óme fezér de grado pola Virgen algún ben…

Il avait un fils à qui il donnait beaucoup d’amour
Mais, hélas, un chevalier le tua. Et portant la tristesse
Du fils qu’on lui avait pris, il voulut le tuer
à l’endroit même où l’autre avait tué son fils, même si cela ne servait à rien.

E el levando-o preso en ũa eigreja ‘ntrou,
e o pres’ entrou pós ele, e el del non se nembrou;
e pois que viu a omagen da Virgen i, o soltou,
e omildou-s’ a omagen e disso “graças” porên.

Se óme fezér de grado pola Virgen algún ben…

Et comme il l’avait fait prisonnier, il entra dans une église,
Et le prisonnier entra après lui, et ce dernier ne se souvenait plus de lui ;
Et après qu’il ait vu l’image (statue) de la Vierge, il le relâcha,
Et alors « l’image » s’inclina et dit « Merci pour cela ».


Retrouvez ici l’index de toutes les Cantigas de Santa Maria déjà traduites ou étudiées sur Moyenagepassion.

Plus d’articles sur le culte marial au Moyen-âge central, cliquez ici

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
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La Cantiga de Santa Maria 156 : le miracle d’un prêtre dévoué, à la langue tranchée, puis retrouvée

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, moyen-âge chrétien, Espagne médiévale.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Ensemble : Musica Ficta & l’Ensemble Fontegara
Titre : Cantiga 156
Album : Músicas Viajeras: Tres Culturas (Enchiriadis2013)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous poursuivons aujourd’hui notre exploration du culte marial médiéval à travers l’étude des Cantigas de Santa Maria du roi Alphonse X de Castille. Cette fois-ci, nous nous penchons sur la Cantiga 156. A notre habitude, nous en détaillerons le contenu et nous en profiterons aussi pour vous dire un mot de la belle version que nous vous en présentons ici et de ses interprètes.

La Cantiga 156 par  Musica Ficta et l’Ensemble Fontegara

Musica Ficta et l’Ensemble Fontegara

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaondés au début des années  90,  par le musicien, directeur d’orchestre et éditeur de Musiques anciennes espagnol, Raúl Mallavibarrena, les deux ensembles Musica Ficta  et Fontegara ont été réunis par lui en 2012 à  l’occasion d’un album ayant pour titre : Músicas Viajeras: Tres Culturas.

A la fusion des mondes chrétien, musulman et juif séfarade de la péninsule ibérique, Musicas Viajeras (Musiques itinérantes) est une invitation à la découverte de ces trois cultures, à travers leur univers musicaux. L’éventail des pièces proposées, au nombre de 15, déborde largement le Moyen-âge pour aller puiser jusque dans le répertoire de la période baroque. Entre tradition Sefardi, musique et chants arabes et chrétiens, on y retrouve deux Cantigas de Santa Maria, dont celle du jour. Ajoutons que dans cette production, les deux formations étaient accompagnées par la musiques_espagne_medievales_cantigas_santa_maria_156_ensemble_musica_ficta_culte_marial_moyen-agesoprano Rocío de Frutos.

A ce jour, l’album est toujours édité par Enchiriadis (la maison d’édition créée par le directeur des deux ensembles) qui a eu l’excellente idée, en plus de le proposer au format CD, de le mettre à disposition également sous forme dématérialisée et MP3. Pour plus d’informations, voici un lien sur lequel vous pourrez trouver les deux formats: Musicas Viajeras: Tres Culturas

Pour revenir à Raúl Mallavibarrena, dans le champ des musiques anciennes, du moyen-âge jusqu’à la période baroque, ce musicien et musicologue espagnol a déjà reçu de nombreux prix et la reconnaissance de ses pairs dans ses domaines de prédilection. musica_ficta_musique_medievale_renaissance_baroque_Raul_MallavibarrenaLoin de se contenter de diriger ou de fonder divers ensembles, il est également très actif dans le champ de la publication. A ce titre, il a participé notamment, depuis les années 90, à la revue de musique classique Ritmo et on lui doit encore, entre autres contributions, des articles sur les musiques médiévale, renaissante et baroque dans l’encyclopédie espagnole « Historia de la Música », paru aux Editions Altaya

Voici deux liens vous pouvez vous reporter pour plus d’informations (en Espagnol) : Site web de l’Ensemble Musica Ficta – Site Web des éditions Enchiriadis

Les paroles de la Cantigas 156
« A Madre do que de terra… » 

L_lettrine_moyen_age_passiones efforts pour séparer le « magique » du religieux courent tout le long de la période médiévale. Au XIIIe siècle, ils continuent d’être bien présents et même si les manifestations les plus fusionnelles de ces deux mondes telles qu’on pouvait les retrouver dans certaines formes d’Ordalie par exemple,  ont reculé depuis les débuts du XIe siècle. Dans ce moyen-âge imprégné de valeurs chrétiennes, au sein d’un univers nimbé de mystères et fait d’étranges lois d’analogies et de correspondances, les miracles resteront pour longtemps le signe d’une foi chrétienne qui tutoie,  le surnaturel et le magique et ouvrent tous les champs du musique_medievale_chant_chretien_culte_marial_miracle_alphonse-X_cantiga_santa_maria_moyen-agepossible. Dans ces champs là, les prodiges  qui on trait à l’intercession de la « mère du Dieu mort en croix » trouvent une place de choix,

Ci-contre miniatures de la Cantiga de Santa Maria 156 dans le manuscrit de l’Escorial MS TI 1, Códice Rico (Bibliothèque San Lorenzo el Real, Madrid)

Le miracle dont il est question ici touche un prêtre que des hérétiques avaient châtié en lui coupant la langue, pour avoir trop chanté de louanges à la vierge. Le religieux se trouvait au désespoir de ne plus pouvoir entonner ses chants mais, là encore, sur les rives les plus miraculeuses du culte marial, tout peut s’accomplir. Ainsi, un jour qu’il se rendait à l’abbaye bénédictine de Cluny pour assister aux vêpres, avec les moines, il ne put s’empêcher de faire avec eux l’effort d’entonner les chants dédiés à la Sainte et, comme il s’exécutait, sa langue repoussa et elle lui fut rendue.

Comme dans de nombreuses autres Cantigas, le poète nous conte que bien des moines furent témoins du miracle et le louèrent. Pour finir, le prêtre se fit moine et rejoignit la communauté de Cluny.

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Este miragre fez Santa Maria en Cunnegro por un crerigo que cantava mui ben as sas prosas a ssa loor, e prendérono ereges e tallaron-ll’ a lingua.

A Madre do que de terra primeir’ ame foi fazer
ben pod’ a lingua tallada fazer que possa crecer.

Dest’ un mui maravilloso
miragre vos contarey,
que fez, e mui piadoso,
a Madre do alto Rei
por un crerigo, que foran a furt’ ereges prender
porque de Santa Maria sempr’ ya loor dizer.

A Madre do que de terra primeir’ ome foi fazer…

Poilo ouveron fillado,
quisérano y matar;
mais, polo fazer penado
viver, foron-lle tallar
a lingua ben na garganta, cuidando-o cofonder,
porque nunca mais da Virgen fosse loor compõer.

A Madre do que de terra primeir’ ome foi fazer…

Pois que ll’a lingua tallaron,
leixárono assi yr;
e mui mal lle per jogaron,
ca non podia pedir
nen cantar como cantara da que Deus quiso nacer
por nos; e con esta coita cuidava o sen perder.
A Madre do que de terra primeir’ ome foi fazer…

E o que mais grave ll’ era,
que quando oya son
dizer dos que el dissera,
quebrava-ll’ o coraçon
porque non podia nada cantar, onde gran prazer
ouvera muitas vegadas, e fillava-ss’ a gemer.

A Madre do que de terra primeir’ ome foi fazer…

El cuitad’ assi andando,
un dia foi que chegou
a Cunnegro, e entrando
na eigreja, ascuitou
e oyu como cantavan vesperas a gran lezer
da Virgen santa Rea; e quis con eles erger.

A Madre do que de terra primeir’ ome foi fazer…

Sa voz, e ssa voontade
e ssa punna y meteu.
E log’ a da gran bondade
fez que lingua lle naceu
toda nova e comprida, qual ante soy’ aver;
assi esta Virgen Madre lle foi conprir seu querer.

A Madre do que de terra primeir’ ome foi fazer…

Esto viron muitas gentes
que estavan enton y,
e meteron mui ben mentes
no miragre, com’ oý;
e a Virgen poren todos fillaron-s’ a beizer,
e o crerigo na orden dos monges se foi meter.

A Madre do que de terra primeir’ ome foi fazer…

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Voir aussi index des Cantigas de Santa Maria

En vous souhaitant une très belle journée!

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Le miracle de l’abbesse enceinte : la Cantiga de Santa Maria 7 par le menu, servie par l’interprétation de l’Ensemble Alla Francesca

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, moyen-âge chrétien, Espagne médiévale
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Ensemble : Alla Francesca, Brigitte Nesle.
Titre : Cantiga 7 « Santa Maria amar  »
Album : Cantigas  (2000, opus 111)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous continuons de suivre le fil des Cantigas de Santa-Maria et, à travers elles, celui du culte marial dans l’Europe du moyen-âge central.  Au programme, la Cantiga 7 par le menu, avec son adaptation-traduction et une belle interprétation de l’ensemble médiéval Alla Francesca.

Le miracle de l’abbesse tombée enceinte, puis délivrée et graciée

C’est un autre récit de Miracle qui nous est proposé ici. Son histoire est d’autant plus intéressante qu’elle nous présente une Sainte Vierge dont la justice et la compassion tranchent, au dessus des lois des hommes, cela nous le savions, mais, dans le cas précis et comme nous le verrons, au dessus même de celles de l’église et de sa hiérarchie.

chanson_musique_medievale_cantigas_santa_maria_miracle_alphonse-X_moyen-age_centralIl y est question d’une abbesse ayant fauté, puisque, nous conte le poète, elle était tombée malencontreusement enceinte de son intendant, ce qui, pour une religieuse, a fortiori de son rang, était d’assez mauvais effet. De fait, dénoncée auprès de l’évêque du cru par les autres nonnes auxquelles la grossesse n’avait pas pu échapper, l’infortunée pécheresse que le démon avait tentée, fut sommée par le haut dignitaire (arrivé de toute urgence pour la confondre), de s’en expliquer devant lui.

La religieuse en appela alors à la vierge et l’histoire nous dit qu’elle s’endormit et que, comme dans un songe, la Sainte lui apparut et accomplit un miracle. En lui accordant sa grâce, elle la délivra, en effet, de l’enfant et manda ce dernier à Soissons afin qu’il y soit élevé. Et quand l’abbesse ouvrit les yeux, au sortir de cette vision, l’évêque lui demanda de se dénuder devant lui, afin d’établir la preuve irréfutable du pêché. Elle s’exécuta alors et l’homme de foi, ne put trouver, là, aucune trace de progéniture, de grossesse ou d’enfantement. L’enfant était sauvé et la vierge avait amendé la religieuse qu’elle savait être une de ses grandes fidèles.

L’histoire dit encore que l’évêque fustigea les nonnes pour avoir accusé injustement leur abbesse et qu’il ne put qu’accorder à cette dernière son salut, en retirant l’allégation fallacieuse qu’il était venu porter.

La Cantiga Santa Maria 7 par l’ensemble Alla Francesca

Les Cantigas de Santa Maria
par l’Ensemble Alla Francesca

musique_chants_ensemble_medievale_cantigas_santa-maria_alla-francesca_culte_marial_moyen-age

Dans le courant de l’année 2000, Alla Francesca, grande formation spécialisée dans les musiques en provenance du monde médiéval dont nous avons déjà parlé par ailleurs, proposait au public un album ayant pour titre « Cantigas » consacré aux Cantigas de Santa-Maria du roi Alphonse X de Castille.

Enregistré à l’Église luthérienne Saint-Jean de Grenelle de Paris, fin 1999,  ce bel album contient pas moins de dix-sept d’entre elles.  Du côté distribution, on peut encore le trouver au format CD ou dématérialisé (MP3) au lien suivant  : Cantigas par Alla Francesca

deco_frise Cantiga de Santa Maria 7
adaptation traduction en français moderne

Esta é como Santa Maria livrou a abadessa prenne, que adormecera ant’ o seu altar chorando

Cette histoire nous montre comment Sainte-Marie délivra à l’abbesse enceinte qui s’était endormi devant son autel, en pleurant.

Santa Maria amar
devemos muit’ e rogar
que a ssa graça ponna
sobre nos, por que errar
non nos faça, nen pecar,
o demo sen vergonna.

Nous devons fortement aimer Sainte-Marie
et la prier de nous accorder ses grâces,
afin que le démon sans vergogne
ne nous fasse point errer* (nous perdre) , ni pécher. 

Porende vos contarey
dun miragre que achei
que por hûa badessa
fez a Madre do gran Rei,
ca, per com’ eu apres’ ei,
era-xe sua essa.
Mas o demo enartar-
a foi, por que emprennar-
s’ ouve dun de Bolonna,
ome que de recadar
avia e de guardar
seu feit’ e sa besonna.

Pour cela, je vous conterai
D’un miracle que j’ai trouvé
Que fit en faveur d’une abbesse
La Mère du grand Roi* (le Tout-puissant)
Car, comme je l’ai su
Elle la tenait pour une des siennes* (une fidèle véritable)
Mais le démon (Diable) la pièga
Pour qu’elle soit mise enceinte
Par d’un homme de Bologne
dont le travail était
de la servir et de protéger
ses actes et ses affaires*  (son intendant)

Santa Maria amar…

As monjas, pois entender
foron esto e saber
ouveron gran lediça;
ca, porque lles non sofrer
queria de mal fazer,
avian-lle mayça.
E fórona acusar
ao Bispo do logar,
e el ben de Colonna
chegou y; e pois chamar-
a fez, vêo sen vagar,
leda e mui risonna.

Les nonnes, quand elles comprirent
et surent celà
conçurent une grande joie
Car l’abbesse ne leur passait rien
Et elles lui en gardaient rancune
Aussi, elles allèrent la dénoncer
Près de l’évêque du lieu.
Ce dernier vint de Colonna
et, une fois arrivé, il la fit appeler
Et elle vint sans délai
très heureuse et souriante.

Santa Maria amar…

O Bispo lle diss’ assi:
«Donna, per quant’ aprendi,
mui mal vossa fazenda
fezestes; e vin aquí
por esto, que ante mi
façades end’ amenda.»
Mas a dona sen tardar
a Madre de Deus rogar foi;
e, come quen sonna,
Santa Maria tirar-
lle fez o fill’ e criar-
lo mandou en Sanssonna.

L’évêque lui dit ainsi :
« Donna* (« Madame »), à ce que j’apprends
Vous vous êtes bien mal comportée
Je suis venu ici
Pour cela et pour que, devant moi,
Vous vous en amendiez. »
Mais sans attendre, la Donna
se mit à prier la mère de Dieu
Et, comme dans un songe,
Santa Maria la délivra
de l’enfant et, pour qu’il soit élevé,
Le manda à Soissons

Santa Maria amar…

Pois s’ a dona espertou
e se guarida achou,
log’ ant’ o Bispo vêo;
e el muito a catou
e desnua-la matidou;
e pois lle vyu o sêo,
começou Deus a loar
e as donas a brasmar,
que eran d’ordin d’Onna,
dizendo: «Se Deus m’anpar,
por salva poss’ esta dar,
que non sei que ll’aponna.»


Quand la femme s’éveilla
Et vit qu’elle était délivrée,
Elle se présenta devant l’évêque;
Et lui la regarda attentivement
Et lui demanda de se dénuder.
Et quand il vit son sein,
Il commença à louer Dieu
Et à blâmer les nonnes
Qui étaient de l’Ordre d’Oña* (ville de la province de Burgos)
En disant  « Que Dieu me protège,
je vous accorde le salut,
car je ne sais de quoi vous accuser. »

Santa Maria amar…

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Index des Cantigas de Santa Maria

En vous souhaitant une très belle journée!

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Don Juan Manuel, portrait d’un seigneur, chevalier et auteur médiéval dans l’Espagne déchirée du XIVe siècle

armoirie_castille_europe_medievale_espagne_moyen-ageSujet : auteur médiéval, biographie, portrait, Espagne Médiévale, Europe médiévale, Alphonse XI, conflits nobiliaires, régences,
Période : Moyen-âge central (XIIIe & XIVe siècle)
Auteur :  Don Juan Manuel (1282-1348)
Ouvrage : « Le conte de Lucanor » par Adolphe-Louis de Puibusque (1854)

Bonjour à tous,

L_lettrine_moyen_age_passion‘aventure d’aujourd’hui nous entraîne en direction de l’Espagne médiévale du XIVe, à la découverte d’un noble espagnol qui marqua son temps, tant par ses hauts faits que par ses écrits. Son nom est Don Juan Manuel et il fut duc et prince de Villena, et également seigneur de Escalona.

De futures publications nous fourniront bientôt l’occasion de parler plus avant de son legs écrit et notamment de son ouvrage le plus connu : « El Conde de Lucanor » ou le comte de Lucanor, mais pour l’instant et dans cet article, nous nous attacherons à donner sur sa personne des éléments autobiographiques.

Sur les pas de Adolphe-Louis de Puibusque
premier traducteur français du conte de Lucanor

Quand de grands hommes s’opposent, faut-il nécessairement que l’un d’eux soit le héros et l’autre le félon ? Sous la pression de leurs commanditaires, les chroniques médiévales ont souvent cédé à la tentation de présenter les choses de manière manichéenne et Don Juan Manuel s’est trouvé quelquefois jugé de manière lapidaire contre le roi Alphonse XI, (neveu d’Alphonse X dont nous parlons souvent ici). La chose était don_juan_manuel_le_comte_lucanor_adolphe_louis_puibusque_oeuvres_livre_contes_moraux_litterature_espagne_medievale_moyen-age_XIVed’autant plus vrai que l’Histoire avait fait de ce souverain, « un justicier » (puisque c’est un des ses surnoms) et encore un héros de la lutte contre l’invasion sarrasine, ce qu’il fut aussi.

Pour faire justice à l’auteur, autant qu’à l’Historiographie, dans le courant du XIXe siècle, l’écrivain et traducteur français féru d’histoire Adolphe Louis de Puibusque (1801-1863) faisait paraître une traduction des oeuvres de Don Juan Manuel et, dans une large introduction, il tentait de restituer un peu de vérité historique sur l’auteur. Ce sont ses pas que nous suivrons ici. Cette saga nous entraîne dans une Espagne déchirée par des conflits nobiliaires à rebondissement qui, par leur nature, ne sont pas sans rappeler les pages les plus haletantes de certains roman d’aventure médiévale moderne. Elle vont même jusqu’à se teinter, par endroits, de fantastique et on pense parfois en les lisant, à certaines intrigues des rois maudits ou même encore, plus près de nous, au Trône de Fer de GRR Martin.

L’enfance d’un noble
& la confiance de deux rois

N_lettrine_moyen_age_passioné à Tolède en 1282 de Manuel de Castille et de Béatrice de Savoie, Don Juan Manuel est le petit fils de Ferdinand III, roi de Castille, de Tolède, de léon et de Galice et il est aussi le neveu de Alphonse X de Castille dont nous avons souvent parlé ici. Cette lignée royale s’est soulignée par sa grande érudition culturelle autant qu’un souci de promotion du castillan, et l’éducation du noble auteur dont nous parlons aujourd’hui n’échappa pas à la règle. Aux côtés des arts militaires, Don Juan Manuel acquit de solides bases dans les matières de l’esprit (histoire, droit, théologie) ainsi qu’en langues (le latin et l’italien faisant partie de son bagage, en plus du castillan).

Devenu orphelin de père à deux ans, il fut élevé sous la tutelle de son cousin Sanche IV, roi de Castille et de Léon, encore connu comme Sanche le brave, lui-même fils d’Alphonse X de Castille et qui, à la mort de son frère aîné, avait réclamé le trône devant ses neveux, en occasionnant quelques tensions avec le roi. Quoiqu’il en soit l’histoire conte que les deux hommes Sanche et Don Juan Manuel Espagne_medievale_roi_sanche_IV_de_Castille_fils_de_Alphonse_X_moyen-age_central_XIIIefurent très liés et que le château de Pañafiel qui devint la demeure de ce dernier est le résultat d’une faveur royale et de cette amitié.

(ci-contre portrait du roi Sanche IV de Castille par José María Rodríguez de Losada (XIXe)

A sa mort, Sanche laissera le trône à son propre fils Ferdinand IV. Le règne de ce dernier fut court puisque le souverain mourra à 26 ans,  d’une maladie foudroyante dont la légende dit qu’elle lui fut mandée par un homme qu’il avait fait injustement condamné. Avant de mourir ce dernier, l’invectiva en effet en lui prédisant qu’il mourrait sous trente jours et effectivement trente jours plus tard, le roi décédait inexplicablement. Légende médiévale ? C’est fort plausible. Une histoire similaire se répéta, dit-on, un an plus tard en France entre Philippe le Bel et le grand maître du temps (qui semble-t-il est le fruit de l’imagination d’un historien italien du XVe).

Quoiqu’il en soit, à sa mort, Ferdinand IV laissait derrière lui une ligue formé autour d’un de ces frères (Don Pedro) que sa propre défiance avait peut-être contribué à créer. Le souvenir d’un père ayant ravi le trône à son propre neveu l’avait-il rendu méfiant?  L’histoire ne le dit pas. Pour revenir à notre auteur du jour, durant son règne, Ferdinand IV lui accorda sa confiance en le faisant nommer Sénéchal, Un peu avant sa mort, le roi lui confiera même, le royaume de Murcie, ainsi que la mission d’étouffer les futures ambitions de son frère Don Pedro, pour laisser libre champ à l’héritier légitime, son propre fils. Don Juan Manuel n’a alors pas encore trente ans mais il a déjà derrière lui une longue carrière militaire et quelques faits notables. L’histoire dit en effet que, dès l’âge de 12 ans, il guerroyait déjà avec vaillance pour repousser les invasions maures à Grenade et Murcia.

1295, la Reine Maria de Molina présente son fils Ferdinand IV à la cour de Valladolid, par Antonio Gisbert Pérez (1863)
1295, la Reine Maria de Molina présente son fils Ferdinand IV à la cour de Valladolid, par Antonio Gisbert Pérez (1863)

Les déchirements autour de la régence

L_lettrine_moyen_age_passione roi Ferdinand IV mort, il laisse derrière lui trois enfants dont un héritier, un jeune fils, âgé de 1 an, Alphonse XI et une veuve, la reine Constance du Portugal. A leurs côtés, on trouve Juan de Castilla, oncle du futur roi et fils d’Alphonse X ( Jean de Castille, autre Don Juan à ne pas confondre avec celui qui fait l’objet de cet article, ou même encore avec les rois Juan I et Juan II de Castille). Fidèle à la promesse faite au défunt roi, Don Juan Manuel prendra ce parti. Face à eux, la reine mère et régente María de Molina se liguera bientôt  avec son fils Don Pedro (Pierre de Castille) pour leur disputer le pouvoir.

Don Juan de Castille & Don Pedro

Un an plus tard, la jeune reine Constance mourra, laissant libre le champ à la reine mère et atermoyant ainsi quelque peu les tensions. Don Pedro et Juan de Castilla seront alors proclamés tous deux, tuteurs du futur roi. En l’absence d’intérêts convergents manifestes, de coordination et de directions claires, l’étrange arrangement de ce triumvirat dont la reine forme la troisième tête, ne tardera pas à donner lieu à des tensions entre les différentes parties. Si elles n’atteindront pas, dans un premier temps, celles qui sévirent un peu plus tard en France avec le conflit des armagnacs et des bourguignons, les suites sanglantes qu’allait lui donner deco_medieval_espagne_moyen-agel’Histoire, quelque temps après, sous le règne futur d’Alphonse XI portèrent, sans doute, quelques uns de ses fruits gâtés.

Don Juan Manuel, quant à lui, en essuya assez vite quelques plâtres puisque Don Pedro tenta de lui reprendre quelques terres et domaines qui lui avait été précédemment concédés. L’homme ne se laissa pas faire et pour y surseoir, se délia même de son serment de vassal et entreprit de piller les terres du prétendant, ce qui finit par régler le conflit. On reconnut ainsi bien vite à Don Juan Manuel le bien fondé de ses propriétés et l’on comprit au passage, si l’on ne le savait déjà, qu’il n’était pas homme à prendre à la légère.

Du côté de la gouvernance de l’Espagne, l’année 1319 mit bientôt d’accord les deux tuteurs Juan de Castille et Don Pedro d’une manière assez radicale. Réunis en effet sous la même bannière, à l’occasion d’une bataille contre le sultan de Grenade, (la bataille d’Elvira), les deux seigneurs espagnols périrent tous deux sur le champ de bataille et semble-t-il, sans que le fer, ni l’estoc de l’ennemi sarrasin n’y soit pour rien; on conta que le premier noble tomba de sa monture alors qu’il n’était engagé dans aucun combat et qu’il en périt, mais le comble, on dit encore qu’apprenant la nouvelle, quelques instants après, le deuxième noble fut pris à son tour d’un malaise inexplicable et qu’il trépassa, à son tour, sans qu’on put rien y faire et alors qu’on l’évacuait du champ de bataille : foudre de Dieu ?, Confusion, légendes inventées après coup ou plutôt chute accidentel de cheval, apoplexie, déshydratation, ou effet d’une chaleur de plomb ? Les historiens n’ont, à ce qu’il semble, toujours pas tranché sur cette étrange farce du destin.

Don Felipe de Castilla et Juan de Haro,
le temps de la guerre

A_lettrine_moyen_age_passion la mort des deux tuteurs, Don Juan Manuel offrit ses services à la reine pour prendre, à son tour, la régence. Il a le droit de son côté et peut-être aussi que le devoir l’y pousse. Comme rien n’est jamais simple, la souveraine qui a peut-être le mauvais souvenir des tensions ayant opposé l’homme à son fils mais qui semble aussi bien décidée à promouvoir à tout prix ses propres enfants aux poste-clés, accepte la demande du noble tout en enjoignant un autre de ses fils, Felipe de Castilla (Philippe), de faire tout son possible pour entraver la chose. Ce dernier tendra un piège à Don Juan Manuel pour tenter de l’enlever, puis, devant son échec, mandera encore un exercice pour l’affronter mais c’est sans compter sur l’expérience militaire de Don Juan Manuel autant que sa puissance. A l’époque, l’homme à en effet à son service une armée de plus de 800 cavaliers et plusieurs milliers de fantassins. Devant le fait, l’opération capotera lamentablement sans qu’on est même eut à batailler.

espagne_histoire_europe_medievale_blason_armoirie_jean_le_haro_jean_le_borgne_moyen-age_XIVeLa nature a horreur du vide et le pouvoir plus encore. La manoeuvre grossière ayant échoué, la reine se trouvera en position délicate et, à la faveur de ces circonstances, un autre noble se rapprochera d’elle, tout en entendant bien jouer sa carte dans les  affaires de régence et de pouvoir. Il a pour nom Juan de Haro, dit encore Juan el tuerto (Jean le Borgne),  et il n’est autre que le fils du défunt Juan de Castille, mort au combat sans combattre; par le sang, il est donc aussi cousin du futur roi. (ci-dessus les armoiries de la maison des Haro)

Peut-être sous l’influence de l’infant Felipe et du nouveau noble entré en lice, la reine finira par ôter le titre de grand sénéchal à Don Juan Manuel. Isolée par cette nouvelle maladresse et sous la pression des influences, elle finira par perdre la régence tandis que le conflit entre Felipe et le prince de Villena se résoudra bientôt par un pacte de non agression et un serment prêté devant l’église.

Las !, la promesse de la paix retrouvée ne sera qu’un mirage de courte durée et, à la mort de la reine, les luttes pour la régence et le pouvoir se poursuivront, cette fois, entre Felipe et Juan De Haro, pour finir par éclater bientôt en un conflit militaire et ouvert, aux allures de guerre civile. Les échauffourées entre les deux seigneurs gagneront bientôt leurs vassaux, des factions émergeront, certains civils s’en mêleront et on entretiendra même des hordes de brigands qui dévasteront tout sur leur passage : pillage, rapine, meurtre, exaction, c’est un véritable déchaînement de violences dans une Espagne meurtrie par ses luttes intestines. Des deux côtés, on met les cités de la partie adverse à sac et on va même jusqu’à en assassiner les notables. Bien qu’étant aussi l’un des tuteurs du roi, il semble que, durant le sanglant épisode, ces déchirements et ses exactions aient plus concerné les deux nobles susnommés que Don Juan Manuel. Quant au conflit entre Don Felipe, l’oncle du roi,  et Don Jean de Haro, son cousin, Il fallut que l’enfant roi devint majeur pour y mettre un terme.

L’enfant fait roi
Le rêgne d’Alphonse XI

D_lettrine_moyen_age_passionans l’Europe du moyen-âge central, les monarques se suivent et ne se ressemblent pas toujours et quand le pouvoir est centralisé de manière si forte autour d’une seule personne, ils finissent par marquer invariablement leur pays de leur empreinte,  pendant leur années de règne. A la dureté du contexte et des crises, peut-être fallut-il que l’Espagne donne naissance, à ce moment précis de l’Histoire, à un roi à la main forte. De fait, on le surnomma le justicier et, à en juger par certains faits dont il fut comptable, Alphonse XI n’usurpa pas sa réputation d’impitoyabilité.

Espagne_medievale_roi_alphonse_XI_de_Castille_le_justicier_moyen-age_central_XIVe(ci-contre portrait de Alphonse XI de Castille, par Francisco Cerdá de Villarestan (XIXe),  Musée du Prado, Madrid)

Dès son accession au pouvoir, en 1325, les trois tuteurs furent de fait, écartés de la régence  mais aussi de l’oreille du roi. Les exemples qu’ils venaient de laisser de leur capacité à mener le pays avaient sans doute jouer contre eux mais il en fallait plus pour que les déchirements cessent. Ainsi, le reste est encore fait d’intrigues et de luttes de pouvoir.

De son côté, il semble que Felipe ait réussi à tirer son épingle du jeu en conservant quelques influences à la cour, mais sa mort en 1327 y mettra fin; trois hommes auxquels on prête une influence certaine auprés du roi, virent bientôt s’imposer dans les jeux de pouvoir:  Álvar Núñez Osorio, Juan Martínez de LeivaGarcilaso I de la Vega.  Les luttes qui en suivront sont, en partie, souterraines puisqu’elles opposent ses nouveaux conseillers de cour ambitieux aux deux anciens tuteurs Juan de Haro et Don Juan Manuel, considérés alors comme des rivaux potentiels. Faut-il pour autant supposer que le roi s’est laissé totalement manipulé ? Difficile de l’affirmer, au vue du contexte et des crises passées, peut-être avait-il hérité, lui aussi, d’une méfiance naturelle envers de trop puissants vassaux ?

Fausses promesses et froids assassinats

S_lettrine_moyen_age_passionachant leur position devenue délicate, Don Juan Manuel et son neveu Juan le Haro formèrent bientôt une alliance qui, comme souvent au Moyen-âge, quand on les voulait fortes et pérennes passait par un mariage. Ainsi le noble promis au borgne sa fille Constanza (âgée alors de 9 ans) et on s’apprêta à célébrer les noces. Sous la pression de ses conseillers ou simplement parce que la présence de ce nouveau contre-pouvoir l’inquiétait, le roi Alphonse XI contra l’alliance en s’interposant de la manière la plus imparable qui soit. Il demanda en effet d’épouser lui-même la jeune princesse. Don Juan Manuel y souscrira de bonne grâce et sur la foi de cette promesse, il servira même les intérêts du nouveau roi en partant en campagne pour lui.

En réalité, soit que le roi n’en ait jamais eu l’intention, soi que les suites de l’Histoire ne le permirent pas, ce mariage ne fut jamais mené à son terme. Sur son intention véritable pourtant et en s’avançant un peu, quelques subterfuges dont il usa juste après la promesse faite à Don Juan Manuel, laissent à supposer que ce n’était pour lui qu’un moyen politique de contrer l’alliance, même si on avait célébré les fiançailles avec faste. C’est en tout cas certainement ce qu’en pensa Don Juan Manuel. Dans le même temps, bien décidé à éliminer tout contre pouvoir potentiel, Alphonse XI fera, en effet, froidement assassiner Juan le borgne (son cousin) après lui avoir promis la main de sa soeur. Nous sommes en 1326, le souverain n’a alors que 16 ans et quelque soit l’influence que l’on peut prêter à de fallacieux conseillers, la scène est si brutale et la manoeuvre si perfide qu’elle pourrait être digne d’un épisode ou d’un chapitre du trône de fer.

Rendu méfiant par les rumeurs sur les intentions de la couronne et sachant que certains des conseillers veulent sa peau, malgré la proposition qui lui est faite d’épouser la soeur du roi, Juan le Haro refusera de se rendre à une convocation du souverain. On lui donnera donc rendez-vous sur un terrain plus neutre et Alvar Nuñez en personne, viendra assurer l’homme des bonnes intentions de la couronne à son égard. Juan le Haro finalement mis en confiance, on pourra l’entraîner dans un piège impitoyable auquel Alphonse XI garde son nom entaché. Après avoir convié l’homme à table, on le fera, en effet, égorger pendant le repas avec deux de ces vassaux avant de jeter un drap noir sur la scène et de le déclarer traître non sans s’approprier, au passage, ses fiefs et ses domaines. Etroitement associé au crime, Alva Nuñez s’y taillera une belle part et héritera même d’un château.

Don Juan Manuel contre le roi

armoirie_espagne_medievale_don_juan_manuel_auteur_noble_chevalier_moyen-ageAprès avoir appris les faits, Don Juan Manuel rendu méfiant quittera l’armée royale pour se retirer en Murcie. Le roi déchaînera alors sa fureur contre les anciens alliés du noble et répudiera la fille de ce dernier, la faisant même enfermer, pour se promettre de son côté à la princesse Marie-Contance du Portugal. Devant les faits, Don Juan Manuel se déliera de ses obligations envers le roi et formera même une ligue contre lui. (ci-dessus armoiries de Don Juan Manuel)

Le conflit sévira alors., la ligue de Don Juan Manuel d’un côté et de l’autre les conseillers du roi rapidement élevés dans leur statut et leur pouvoir à de plus haut rangs nobiliaires. Le souverain a fait le vide autour de lui, il ne lui reste d’autres choix. Face à la disgrâce du conflit et de ces déchirements entre chrétien, Le pape Jean XXII  finira même par s’en mêler.

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(portrait supposé de Don Juan Manuel, Cathédrale de Murcia)

De son côté, Alva Nuñez que l’on rend comptable  d’une bonne partie de ces conflits finira, bientôt, assassiné sur ordre du roi et sur un mode opératoire semblable à celui qu’il avait lui-même utilisé pour venir à bout de Juan de Haro. Sa méfiance endormie par un de ses anciens alliés, venu lui faire une visite de courtoisie,  Nuñez sera poignardé dans le coeur par ce même homme mandaté en réalité par la couronne.  Et comme on ne change pas une recette quand elle est bonne, ce dernier recevra, en échange de ses loyaux service et à son tour, le château de sa victime.

Après cela le roi tentera encore de tendre un piège à Don Juan Manuel pour l’assassiner mais ce dernier ne tombera pas dedans. Qui peut encore faire confiance à un homme qui a fait assassiner deux hommes dans leur dos, fusse-t-il roi, et qui en plus a fait enfermer votre propre fille et refuse de la libérer ?

L’union face à l’envahisseur sarrasin

I_lettrine_moyen_age_passion copial faudra encore de longues années pour que le conflit s’apaise et que les deux parties s’unissent. il faudra que le roi montre sa mansuétude et qu’ayant longtemps et de la manière la plus cruelle, assiégé la forteresse de son cousin Don Juan Nuñez, autre allié de Don Juan Manuel, il accorde finalement à l’homme sa merci et le nomme même à ses côtés pour faire un pas dans la bonne direction et restaurer un peu de la confiance qu’il avait depuis si longtemps et par ses actes, perdus. Après quelques tractations menées par des intermédiaires auprès de Don Juan Manuel, la réconciliation suivra… à temps.

De leur côté, les musulmans d’outremer se sont unifiés et ont levé, dit-on,  une armée de soixante mille cavaliers et quatre cent mille fantassins avec laquelle ils promettent d’envahir cette fois toute l’Europe. Un peu plus tard, face à la dureté des affrontements avec l’envahisseur et devant la nécessité de nouveaux moyens, Alphonse XI finira même par céder à la demande du Portugal de relâcher la fille de Don Juan Manuel.  Le souverain portugais d’alors entend en effet lui faire épouser son héritier Pierre Iᵉʳ et le souverain espagnol y consentira, contraint par la nécessité dit-on, après avoir d’abord refusé. Dix avaient passé depuis ses fiançailles avec elle, dix ans retenue prisonnière, comme les princesses des contes. On ne sait pas vraiment si c’est par jalousie que Alphonse XI ne voulut toujours pas, dans un premier temps, la faire libérer. La princesse a laissé en tout cas un témoignage éloquent de ses états d’âme et de ses vues sur le roi dans une lettre qui nous est parvenue de cette période.

Pour, le reste de l’histoire, à près de soixante ans, Don Juan Manuel se battit loyalement et valeureusement aux côtés du roi et fut l’artisan de nombreuses victoires contre les maures. Ses faits et son héroïsme entrèrent pour longtemps dans la légende de l’Espagne, autant que le fit Alphonse XI pour ses grandes campagnes d’alors contre les sarrasins.

deco_medieval_espagne_moyen-ageDans une vie troublée par tant de luttes intestines, notre auteur du jour trouva tout de même le temps de léguer à la postérité quelques écrits qui firent date. Comme nous le disions en introduction, nous aurons bientôt l’occasion d’en publier quelques extraits ici mais nous voulions dans un premier temps, faire une  large place à sa vie politique et militaire, d’abord parce qu’elle nous ait assez bien connu, ensuite parce qu’elle nous fournit l’excuse de faire un détour par l’histoire de l’Espagne médiévale.

Encore une fois, avec quelques nuances, il ne s’agit que d’une brève synthèse des pages de son biographe, cité en introduction. En plus de leur qualité de plume, ces dernières portent en elles toute la force de conviction que pouvait parfois porter l’histoire du XIXe dans ses grandes envolées narratives et lyriques. Elle n’avait pas toujours raison, mais tout de même, qu’elle était belle à lire quand elle savait se charger de véritables qualités littéraires, aussi nous ne pouvons que vous enjoindre si le sujet vous intéresse et pour plus de détails, d’aller puiser directement à leur source.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

« le Miracle de la guérison de Lugo », la Cantiga de Santa Maria 77 commentée et traduite

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, moyen-âge chrétien, Espagne médiévale
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Ensemble : Arany Zoltán
Titre : Cantiga 77 « Da que deus mamou »
Média : chaîne youtube  de l’artiste (2011)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn route pour l’Espagne médiévale du XIIIe siècle, nous continuons d’y dérouler le fil des Cantigas de Santa Maria du roi Alphonse de Castille. Aujourd’hui, c’est sur la Cantiga 77 que nous portons notre attention et c’est un autre récit de miracle à inscrire au crédit du culte marial du moyen-âge central.

Pour son interprétation, nous avons choisi ici une version assez « enlevée ». Il s’agit de celle de l’artiste hongrois Arany Zoltan (voir portrait de ce musicien multi-instrumentiste et chanteur ici). Loin des rivages du chant lyrique ou classique, le rythme de sa version autant que musique_culte_marial_medievale_cantigas_santa_maria_moyen-age_centralsa voix très « terrestre » ou ancrée nous sortent des lieux de culte habituels pour nous ramener vers une interprétation qui nous fait toucher du doigt un autre aspect de ces chants. Au moyen-âge, ils appartiennent à tous et on se les approprie dans les arts les plus allégoriques et les plus sophistiqués comme dans les plus populaires ( dans les écoles, dans la rue et bien sûr encore sur les routes de pèlerinage).

Vierge à l’enfant,Jean Fouquet (1481), moyen-âge tardif, début renaissance

D’une certaine manière, c’est encore un peu le cas de nos jours et en voici un autre exemple. Ces miracles médiévales autour de la vierge continuent en effet de séduire et d’interpeller les artistes les plus classiques du répertoire médiévale comme les plus folk.

La Cantiga Santa Maria 77 par Arany Zoltan

Cantiga 77 : la guérison de Lugo et son  adaptation-traduction en français moderne

L_lettrine_moyen_age_passione miracle conté dans la Cantiga de Santa Maria 77 touche le champ de l’infirmité. Elle ne sera pas la seule à traiter de ce sujet et on retrouvera d’autres Cantiga sur le thème.

Pèlerins ou sujets frappés de paralysie, d’infirmités, de maux étranges et orphelins ou même encore de lèpre, dans le courant du Moyen-âge central, la vierge guérit tout, pour peu qu’on lui prête foi, et comme celui qu’elle avait enfanté avait accompli, avant elle, de merveilleux prodiges, elle répète ses miracles quelquefois avec son aide et en intercédant auprès de lui, d’autre fois seule.

Nous vous proposons, ici, une adaptation traduction en français moderne des paroles de cette Cantiga.

Esta é como Santa María sãou na sa igreja en Lugo ũa mollér contreita dos pées e das mãos.

Voici comment, dans son église de Lugo, Sainte-Marie guérit une femme qui avec les pieds et les deux mains paralysés (rétrécis)

Da que Deus mamou o leite do seu peito,
non é maravilla de sãar contreito.

Puisque Dieu elle a nourri de son sein,
Il ne faut pas s’étonner qu’elle puisse soigner les paralysés

Desto fez Santa Maria miragre fremoso
ena sa ygrej’ en Lugo, grand’ e piadoso,
por ha moller que avia tolleito
o mais de seu corp’ e de mal encolleito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

De fait, Sainte Marie accomplit un grand,
pieux et merveilleux miracle dans son église de Lugo
pour une femme qui avait contracté
un mal ayant paralysé (contracré, rétréci) la plus grande partie de son corps. (refrain)

Que amba-las suas mãos assi s’ encolleran,
que ben per cabo dos onbros todas se meteran,
e os calcannares ben en seu dereito
se meteron todos no corpo maltreito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Ses deux mains étaient contractées de telle manière
qu’elles se mettaient jusqu’à dedans ses épaules
et ses deux talons, pour la même raison,
entraient jusque dans son corps maltraité. (refrain)

Pois viu que lle non prestava nulla meezinna,
tornou-ss’ a Santa Maria, a nobre Reynna,
rogando-lle que non catasse despeyto
se ll’ ela fezera, mais a seu proveito
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Après avoir vu qu’aucune médecine ne lui fonctionnait
Elle se tourna vers Sainte Marie, la noble reine,
La suppliant de ne pas prendre mal
ce qu’elle avait pu faire, mais qu’elle le prenne à son avantage. (refrain)

Parasse mentes en guisa que a guareçesse,
se non, que fezess’ assi per que çedo morresse;
e logo se fezo levar en un leito
ant’ a sa ygreja, pequen’ e estreito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Qu’elle fasse cesser son mal de façon à ce qu’elle guérisse
Et, sinon, qu’elle fasse en sorte qu’elle meurt vite (à l’instant).
Et suite à cela elle se fit emmener sur un lit
petit et étroit, en face de son église. (refrain)

E ela ali jazendo fez mui bõa vida
trões que ll’ ouve merçee a Sennor conprida
eno mes d’ agosto, no dia ‘scolleito,
na sa festa grande, como vos retreito
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Et se trouvant là, elle mena une vie virtueuse,
Jusqu’à obtenir la miséricorde de la dame pleine de bonté
au mois d’août,  durant le jour choisi
pour sa grande fête, comme je vous le conterai (refrain)

Será agora per min. Ca en aquele dia
se fez meter na ygreja de Santa Maria;
mais a Santa Virgen non alongou preyto,
mas tornou-ll’ o corpo todo escorreyto.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Vous le conterais désormais. Qu’en ce jour
elle se fit porter à l’intérieur de l’église de Sainte Marie.
Et la Sainte ne retarda pas son action
mais remis tout son corps en ordre. (refrain)

Pero avo-ll’ atal que ali u sãava,
cada un nembro per si mui de rig’ estalava,
ben come madeira mui seca de teito,
quando ss’ estendia o nervio odeito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Mais tout survint de telle façon que là où elle soignait
chaque membre, tout à tour, se mettait à craquer
comme le bois très sec d’un toit
quand son muscle rétréci s’étirait. (refrain)

O bispo e toda a gente deant’ estando,
veend’ aquest’ e oynd’ e de rijo chorando,
viron que miragre foi e non trasgeito;
porende loaron a Virgen afeito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

L’évêque et tous ceux qui se trouvaient en face,
voyant cela et l’entendant, et criant à haute voix,
virent qu’il s’agissait d’un miracle et non une tromperie,
et pour cela, ils louèrent la Vierge. (refrain)

Retrouvez-ici l’index des  Cantigas de Santa Maria que nous avons déjà abordées, commentées et même traduites.

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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