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De Martial à Marot : une vie heureuse, épigramme à soi-même

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie, littérature renaissante, poète, épigramme, poésies courtes, antiquité
Période : début renaissance, XVIe siècle
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544) Martial (41-104) Titre : « A soi-même »
Ouvrage : Oeuvre de Clément Marot, Valet de chambre du Roy (T2), 1781

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partageons, aujourd’hui, une nouvelle épigramme de Clément Marot faite en « imitation » du poète latin Martial du premier siècle de notre ère. Cette fois-ci, le texte nous parle des conditions à accomplir pour avoir une « vie heureuse ». De l’antiquité de Martial à l’aube renaissante de Marot, ces dernières n’ont, semble-t-il pas tellement variées puisque le poète normand de Cahors juge bon de les reprendre à son compte.

Au passage, on verra d’ailleurs que, dans les critères, un bel héritage est considéré comme largement préférable à une fortune acquise avec peine, soit par le travail. Rêve de tout un chacun ou réalité de classes ? Sans doute plus cette dernière idée. En dehors peut-être de la noblesse, même petite dont les deux hommes sont issus, cette condition est, il faut l’espérer, loin d’être sine qua non pour atteindre la félicité sans quoi nombre de leurs contemporains seraient restés à sa porte.

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« Marot voicy si tu veux le savoir
Qui fait à l’homme heureuse vie avoir;
Successions, non biens acquis à peine,
Feu en tout temps, maison plaisante et saine,
Jamais proces, les membres bien dispos,
Et au dedans un esprit à repos;
Contraire à nul, n’avoit aucuns contraires
Peu se mesler des publiques affaires,
Sage simplesse*, amis à soy pareilz,
Table ordinaire, & sans grans appareilz;
Facilement avec toutes gens vivre,
Nuict sans nul soing, n’estre pas pourtant yvre,
Femme joyeuse, & chaste néantmoins,
Dormir qui fait que la nuict dure moins,
Plus hault qu’on n’est ne vouloir point attaindre,
Ne desirer la mort, ny ne la craindre.
Voila Marot, si tu le veux savoir,
Qui fait à l’homme heureuse vie avoir. »
Clément Marot – Epigramme – A soi-même

* Simplesse, simplece : simplicité, franchise, loyauté

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Comme la fois précédente, nous vous livrons ici la version originale latine de Marcus Valerius Martialis ainsi que sa traduction par  Edouard-Thomas Simon, (tirée de son ouvrage Epigrammes de M. Val. Martial, T2,1819). Vous pourrez ainsi apprécier et mesurer l’art de l’imitation des auteurs antiques et classiques que la renaissance établit pratiquement comme un standard de l’exercice littéraire.

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« Ad se ipsum » de Martial

« Vitam quae faciunt beatiorem ;
Jucundissime Martialis, haec sunt :
Res non parta labore , sed relicta ;
Non ingratus ager ; focus perennis ;
Lis nunquàm ; toga rara ; mens quieta ; .
Vires ingenuae ; salubre corpus ;
Prudens simplicitas ; pares amici ;
Convictus facilis ; sine arte mensa ;
Nox non ebria , sed soluta curis ;
Nontristis torus, attamen pudicus;
Somnus qui faciat breves tenebras ;
Quod sis , esse velis , nihilque malis :
Summum nec metuas diem, nec opes. »

« A lui-même »
traduction par  Edouard-Thomas Simon

Voila , mon tendre ami Martial,
Ce qui rend la vie heureuse :
Une fortune acquise sans peine et par héritage ,
Des champs d’un rapport sûr, une maison pérenne
Point de procès, très-peu de représentation, la tranquillité de l’esprit
De la vigueur naturelle,  un corps sain , 

Prudence et franchise , des amis qui soient nos égaux ,
Une conversation aisée , une table sans trop d’apprêts ,
Une nuit sans ivresse et libre d’inquiétudes ,
Un lit où le plaisir ait des attraits , mais que la pudeur embellisse ;
Un sommeil capable d’abréger les ténèbres ;
Vouloir n’être rien de plus que ce que l’on est , Ne porter envie à personne ,
Attendre le dernier instant sans le craindre ni le désirer.

.En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

littérature et poésie médiévales : un voyage autour de la notion de nouveauté au moyen-âge avec Michel Zink

video_conference_histoire_medievale_ecole_nationale_des_chartesSujet : philologie, littérature, poésie médiévale, « renouvel », nouveauté médiévale, analyse littéraire et sémantique.
Période : moyen-âge central
Média  : vidéo-conférence, livres.
Titre : La nouveauté au Moyen Âge comme expérience religieuse et poétique
Conférencier :  Michel Zink médiéviste, philologue et écrivain. professeur de Littératures de la France médiévale au Collège de France
Lieu : Ecole nationale des chartes (2016)

Bonjour à tous !

N_lettrine_moyen_age_passionous avons le plaisir aujourd’hui de vous faire partager une conférence donnée en 2016 à l’Ecole Nationale des Chartes par Michel Zink, médiéviste, philologue, académicien des Arts et Lettres et éminent professeur de Littératures de la France médiévale au Collège de France.

citation_moyen-age_litterature_poesie_monde_medieval_Michel_Zink_medieviste_philologue

Niveaux de lecture

C_lettrine_moyen_age_passiones conférences peuvent quelquefois s’avérer un peu ardues, mais nous les postons toujours avec un double objectif. Le premier, bien sûr, tient au contenu même de la conférence et à son objet. Sa finalité est ici toujours de tenter de mieux approcher et, si possible, de mieux comprendre le moyen-âge.

conference_moyen_age_litterature_poesie_medievale_philologie_Michel-zinkLe deuxième objectif (ou niveau de lecture) est ce que l’on pourrait appeler un « méta » niveau*. A travers ces conférences, l’Histoire et ses disciplines connexes se livrent, en effet, à nous dans leurs méthodes, leurs modes opératoires, leurs angles d’approche, etc. Au delà des contenus historiques présentés, l’Histoire, en tant que science, nous en apprend ainsi sur sa manière de « faire de l’Histoire » et c’est donc l’occasion de mieux découvrir la variété de ses méthodes d’investigation, autant que les disciplines qui lui sont indirectement ou directement attachées.

Nous voilà donc, en quelque sorte, servis deux fois. De fait, nous le sommes même une troisième parce que cela nous donne toujours l’occasion de découvrir un grand esprit ou un grand chercheur de notre temps.

Nous devons ajouter encore ici, par parenthèse, qu’il y a encore à peine 15 ans, il aurait été à peine envisageable que certaines universités ou Ecoles supérieures nous ouvrent ainsi gracieusement leurs portes, directement et sur le web. La Cité des Sciences et de l’Industrie fut sans doute précurseur dans ce domaine, en proposant déjà, il y a quelques années, ses cycles de conférences au format Real Media. Elle le fait d’ailleurs toujours et nous ne pouvons que vous conseiller de faire un tour sur leur site web, si vous êtes curieux de Sciences de l’Homme  au sens large.  Il faut savoir trier le grain de l’ivraie, dans la masse de médias postés chaque jour sur le web, il y a de l’excellence et de belles occasions d’apprendre; pour en revenir à notre objet du jour, les conférences de l’Ecole Nationale des Chartes visent systématiquement haut et fournissent toujours de belles occasions de le faire. Nous les en remercions encore ici.

Un mot peut en cacher un autre

« Rien de ce que le Moyen Âge exprime, rien de ce que nous croyons en comprendre, rien de ce qui nous touche ou nous rebute en lui, qui ne doive être mis en doute, vérifié, éprouvé. Sa littérature ne veut pas dire ce que nous pensions, elle ne veut pas toucher là où à la première lecture elle nous touche, elle fourmille d’allusions qui nous échappent. »
Michel Zink – Bienvenue au Moyen Âge

O_lettrine_moyen_age_passionn trouve dans cette conférence de Michel Zink sur la notion de nouveauté au moyen-âge, l’illustration même d’une vérité que les historiens médiévistes , et avec eux philologues, ne cessent de ressasser: « Gardons nous de juger trop vite les hommes du moyen-âge à l’aulne de nos valeurs présentes », et corollaire de cette « mise en garde » de principe : « prenons avec réserve les réalités supposées qui peuvent se nicher derrière les mots de la poésie et de la littérature médiévale, même quand ces derniers nous enluminure_litterature_poesie_medievale_nouveaute_poetique_religieuse_litteraire_michel_zink_moyen-agesemblent si familiers et si proches que l’on pourrait être tenté de faire l’économie d’en interroger le sens.

Fort heureusement, si nous avions encore la tentation naturelle de tomber dans ce travers, tout cela ne saurait survenir plus avant, grâce à la brillante démonstration que nous livre ici Michel Zink. En plus de nous introduire à un jeu de piste littéraire et sémantique fort plaisant, à la poursuite d’une « nouveauté » médiévale, loin, bien loin de nos notions modernes de neuf et de nouveau, il nous enseigne que la quête du sens des mots et vocables passe nécessairement par l’étude patiente et comparée, au coeur des sources littéraires et des textes. Finalement, ce n’est qu’au bout de ce travail de reconstruction minutieux que nous pouvons espérer obtenir comme récompense la possibilité de percevoir l’essence même du monde médiéval.

Nouveauté médiévale et essence du moyen-âge : un mot peut nous cacher un monde

A_lettrine_moyen_age_passionlors, plongeons avec ce grand spécialiste de littérature ancienne, au coeur du moyen-âge central deco_frise_medevial_eustache_deschampset de ses mentalités, pour suivre avec lui le fil d’une l’aventure passionnante, celle de la « nouveauté » au sens médiéval et littéraire du terme. Et à la question posée par lui, en clin d’oei au dicton :  « qu’y a-t-il de nouveau sous le soleil du moyen-âge? » nous pourrons alors répondre, « qu’il n’y a de nouveau pour le monde médiéval que l’acuité de la conscience de ce qui est éternel ».

On le verra (et cette remarque est à notre compte plus qu’au sien), avec ce « renouvel » et cet éternel recommencement médiéval nous sommes à large distance de nos « nouveautés » modernes qui, en osant un néologisme un peu laid, sont peut-être le fruit d’une sorte de « nouveautisme », idéologie héritée d’un(e) cult(ure) techniciste et post-industrielle de l’innovation à tout prix, et qui voudrait, par instants, voir du « nouveau » partout ou à tout le moins nous en vendre l’idée, et ce y compris là où il n’y en a pas. En bref, nouveauté médiévale et nouveauté moderne, la question reste à jamais posée de ce que nous inventons vraiment.

La nouveauté au Moyen Âge comme expérience religieuse et poétique

Michel Zink, parcours et parutions

M_lettrine_moyen_age_passionême s’il évolue, la plupart du temps, dans les couloirs de nos universités, écoles et académies les plus prestigieuses, pour qui s’intéresse à la littérature et la poésie médiévale il est difficile de ne pas avoir entendu parler de Michel Zink et si c’est le cas, il faut bien vite rattraper ce retard.

Parcours

Né en 1945 en région parisienne, à Issy-les-Moulineaux, Michel Zink est normalien de formation et agrégé de lettres classiques. Après avoir enseigné dans diverses universités (Sorbonne, Toulouse, Paris IV), il a été de 1995 à 2016 en charge de la chaire de Littératures de la France médiévale au Collège de France.

Académicien et attaché sous divers titres à de nombreuses Académies en France et à l’étranger, directeur de collections thématiques dans le monde de l’édition, co-directeur de la revue Romania, la liste est longue des titres honorifiques qui lui sont attachés et des fonctions qu’il occupe ou a pu occuper tout au long de sa carrière. Il a également reçu de nombreux prix au niveau français et européen pour ses travaux. Pour en prendre connaissance dans le détail, nous vous invitons à consulter sa biographie sur les pages du Collège de France.

Conférences, publications, émission de radios

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue publication et ouvrages,  on le retrouve aux commentaires, à l’adaptation et à la publication de textes de grands auteurs du moyen-âge : Rutebeuf, le Roman de Rose, Froissart, les troubadours, etc et on lui doit encore de nombreux livres d’ordre plus général sur la littérature et la poésie médiévale, chrétienne ou profane (c’est une distinction que nous faisons ici mais qu’il ne fait pas lui-même). Nous vous proposons ici une sélection de quelques unes de ses parutions.

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Rutebeuf Oeuvres complètes
2 Tomes – Bordas
Les troubadours
Pour l’Histoire
Editions Perrin
Bienvenue au Moyen Age,
Livre de Poche

Outre ses publications, vous pourrez encore trouver de nombreux programmes de radios, notamment sur France Inter, dans lesquels il est intervenu ou intervient encore. Il animait notamment, en 2014 un programme court sur France inter  dans lequel il présentait quelques réflexions et textes courts de poésie et de littérature du moyen-âge. Ces chroniques ont donné lieu à un publication sous le même titre que l’émission : Bienvenue au moyen âge. (photo et lien à droite dans le tableau ci-dessus). On trouve encore sur le web quelques autres conférences données ici ou là ou quelques programmes radio. Voici deux liens utiles sur ces aspects :

Podcasts – Conférences – Emissions de radio  :
France Inter –  France Culture

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L’humiliation, le Moyen Age et nous,
A Michel
Nature et poésie au Moyen Age
Fayard
Introduction a la litterature française
du moyen-age
 Poche

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric F.

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* »Méta niveau » : en référence à l’anthropologue Gregory Bateson et sa « méta-communication », soit l’art de communiquer sur la communication.

Le fabuleux voyage d’Ibn Battûta, grand aventurier musulman et marocain du moyen-âge central

ibn_batouta_explorateur_monde_medieval_livre_moyen-age_centralSujet : aventurier, explorateur, musulman, Islam médiéval, voyageur,
Portrait :  Ibn Battûta  (1304-1368 ?77),
Abu Abdullah Muhammad Ibn Battuta (Batutah ou Batouta)
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Ouvrage : « les voyages » ou « Un cadeau pour ceux qui contemplent les splendeurs des cités et les merveilles des voyages » (1356)

« Écrivain arabe et l’un des plus grands voyageurs de tous les temps, Ibn Baṭṭūṭa est l’auteur d’un récit de voyage (Riḥla) qui, par l’ampleur du champ parcouru et les qualités du récit, constitue une des œuvres de la littérature universelle » André MIQUEL – Encyclopédie Universalis

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour les besoins de l’indexation, nous reprenons ici, en le complétant largement, le portrait que nous avons dédié au grand voyageur berbère et musulman Ibn Battûta dans l’article consacré au Festival Musique et Histoire  de Fontfroide à venir.

ibn_battuta_aventurier_pelerin_musulman_medieval__moyen-age_centralIl a fallu attendre le XIXe siècle pour que les européens découvrent ce grand aventurier, chroniqueur et témoin du monde musulman du moyen-âge central que l’on a souvent surnommé « le plus grand voyageur de tous les temps » (en opposition aux voyageurs maritimes et sur le plan de la distance parcourue par les terres, il l’est assurément).

Ayant recouvert bien plus de miles et de distance que Marco Polo, la popularité de ce pèlerin explorateur, hors du monde arabe, est sans doute, aujourd’hui plus grande dans le monde anglophone que francophone, aussi ce portrait rétablira-t-il un peu, à sa manière, l’équilibre. Voilà donc quelques mots de l’histoire de Abu Abdallah Muhammad Ibn Abdallah al-Lawati at-Tanji plus connu sous le nom de Ibn Battûta (Batutah),

ibn_battuta_aventurier_musulman_voyageur_moyen-age_central_XIVe_siecle

« Je sortis de Thandjah, lieu de ma naissance, le jeudi 2 du mois de redjeb, le divin et l’unique, de l’année 725,  dans l’intention de faire le pèlerinage de La Mecque et de visiter le tombeau du Prophète. (Sur lui soient la meilleure prière et le salut !) J’étais seul, sans compagnon avec qui je pusse vivre familièrement, sans caravane dont je pusse faire partie ; mais j’étais poussé par un esprit ferme dans ses résolutions et le désir de visiter ces illustres sanctuaires était caché dans mon sein. Je me déterminai donc à me séparer de mes amis des deux sexes, et j’abandonnai ma demeure comme les oiseaux abandonnent leur nid. Mon père et ma mère étaient encore en vie. Je me résignai douloureusement à me séparer d’eux, et ce fut pour moi comme pour eux, une cause de maladie. J’étais alors âgé de vingt-deux ans. »
Ibn Battûta — Voyages  

Un périple aux confins du monde musulman du XIVe siècle

D_lettrine_moyen_age_passione 1325 à 1349, cet aventurier berbère musulman, né à l’aube du XIVe siècle, parcourut plus de 120 000 kilomètres à l’occasion de trois grands périples qui le menèrent de son Maroc natal jusqu’aux confins du monde musulman médiéval.

Parti originellement en pèlerinage vers la Mecque, à l’age de 22 ans, il finira par visiter des myriades de destinations dans une longue aventure où il prendra toute la mesure du monde musulman, de sa diversité autant que de ibn_battuta_voyages_moyen-age_central_explorateur_musulman_monde_medievalson étendue : Inde, Asie centrale, Chine, Afrique orientale, Moyen et proche orient, Palestine, Perse, Irak, Syrie, son périple le conduira jusqu’à l’Anatolie, et encore Sumatra ou plus près l’Andalousie et il s’aventura même encore, hors des terres de l’Islam, jusqu’à la ville de Constantinople.

Si ses longs périples pourraient prendre par moments, les contours d’une longue errance, Ibn Battûta  connaîtra aussi des périodes de sédentarisation qui lui permettront de mieux approfondir ses observations. Démontrant d’une solide capacité d’adaptation et bénéficiant aussi de l’aura que son origine arabe lui confère dans les pays musulmans qu’il traverse et qui ne sont pas tous arabes, l’explorateur prodigue est aussi lettré et occupera des fonctions variées, au fil de ses voyages, dont, à de nombreuses reprises, celles de juge.

Quelques années après son retour, en 1354 et à la demande du sultan du Maroc Abu Inan Faris,  il dictera ses aventures à un historien, poète, juge et érudit, ibn_battuta_voyages_moyen-age_central_explorateur_monde_medievaloriginaire de Grenade et de la grande Andalousie d’alors (Al-Andalous), du nom de Ibn Juzayy al-Kalbi al-Gharnati, pour les inscrire dans la postérité.

Par la suite, il finira vraisem-blablement sa vie en occupant la charge de juge mais l’on n’est pas vraiment fixé sur la date de sa mort qui oscille de 1368 à 1377, suivant les historiens. A l’image des aventures de Marco Polo, la véracité de certains récits d’Ibn Battuta a été partiellement mise en doute. Sans entrer dans le détail, ces polémiques ne touchent toutefois que quelques destinations qu’il dit avoir visitées. Et pour être clair, nul ne peut aujourd’hui nier qu’il ait véritablement effectué ces immenses voyages et sillonné le monde qui lui était contemporain. Nombre des observations qu’il fut le tout premier et même le seul à faire, dans certains cas, ont d’ailleurs été corroborés par des voyageurs et observateurs ultérieurs et, pour tout dire, sa sincérité est à ce point reconnu qu’on l’a encore baptisé quelquefois : « l’honnête voyageur ».

Ibn Battuta, conteur, chroniqueur et sa contribution aux sciences humaines

« Voyager vous laisse d’abord sans voix, avant de vous transformer en conteur. »
Ibn Battûta — Voyages

B_lettrine_moyen_age_passionien sûr, même si le leg et les écrits d’Ibn Battuta restent d’une valeur inestimable, au regard des sciences humaines modernes et de leurs méthodes, on y rencontrera  des limites communes à tous les chroniqueurs du moyen-âge.

Apports historiques

Du point de vue de l’historien, les repères chronologiques manquent, des imprécisions et incohérences demeurent, certaines destinations décrites, nous l’avons dit plus haut, n’ont sans doute pas été visitées (ce qui, en soit, ne serait pas un obstacle majeur). En réalité, le récit d’Ibn Battuta s’approche plus d’un grand tableau ou d’une fresque, si l’on préfère, du monde musulman médiéval et des pays visités, que de chroniques historiques, à ibn_battuta_batutah_aventurier_moyen-age_monde_musulman_medieval_XIVe_siecleproprement parler. On ne sait s’il tenait un journal de bord systématique, il semble que ce n’était pas le cas, même si l’on sait, par ailleurs, qu’il a perdu des notes en chemin, en se faisant dérober ses effets,

Dictée de mémoire et après coup, sur la base essentiellement de ses souvenirs, cette compilation comporte forcément certaines limites « scientifiques », même si la quantité de détails et d’anecdotes fournis ne cesse de forcer l’admiration. Pour mieux comprendre cela, il faut se souvenir que durant ses périples, Ibn Battûta se rapproche souvent des rois, des émirs et des puissants pour bénéficier de leurs dons et de leur largesse. Bien décidé à vivre de ses voyages, il leur conte, à plus d’un tour, ses aventures, sous forme de récits. De fait, c’est une matière qui n’est donc pas restée cloisonnée en lui pour ne sortir,  par magie, que des années après ce qui explique sans doute aussi qu’il ait pu la garder aussi vive.

Alors, pour le reste, peut-il être considéré comme un historien ? Non. et encore moins au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Il n’en a ni la rigueur, ni les méthodes, à son époque nul ne les a. Il n’en a pas non plus d’ailleurs la prétention. Quoiqu’il en soit, dans le domaine de l’histoire médiévale du monde musulman, sa grande contribution ne peut être niée, pas d’avantage que l’intérêt et la valeur particulière de ses récits. A cette même époque, les historiens du monde arabe sont un peu à l’image de ceux de l’Europe médiévale, nombre d’entre eux s’occupent bien plus de grandes batailles ou des hauts faits militaires ou religieux (plus ou moins enjolivés) des seigneurs et nobles (qui, la plupart du temps, les financent et les font vivre).

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Dans ce contexte, Ibn Battuta apparaît comme l’un des rares à dépeindre les moeurs, les cultures et les sociétés qu’il observe. Son approche est plus celle d’un chroniqueur ou d’un journaliste; il décrit plus qu’il ne questionne en profondeur ce qu’il voit, mais il a légué un témoignage précieux par la qualité autant que par l’ampleur des destinations parcourues. Il a  encore été un des premiers voyageurs à s’aventurer en profondeur dans le centre Afrique et de même qu’il n’a pas constitué un atlas et une cartographie précise des régions traversées durant tous ses périples, son apport en géographie a longtemps été reconnu.

ouvrage_ancien_chroniques_voyages_ibn_batouta_batutah_aventurier_monde_medieval_moyen-age_centralApports ethnologiques

Pour l’ethnologue, comme pour l’anthropologue, au regard des méthodologies actuelles de ces disciplines, là encore, l’ouvrage d’Ibn Battuta ne peut être considéré comme « scientifique », L’auteur médiéval  ne conduit pas une monographie précise et systématique des pays traversés ou des cultures rencontrées pas plus qu’il n’engage une réflexion profonde et conceptuelle à partir de ses observations (qui ne serait, de toute façon et là encore, pas de son temps). En revanche, sa contribution est là aussi de taille, pour ces sciences humaines. Certaines de ses observations sur les cérémonies de mariage, sur le patriarcat mais aussi le matriarcat et les lignées matriarcales de certains pays ou cultures qu’il visite sont d’un haut intérêt ethnologique. (voir à ce sujet l’article de Joseph Chelhod Ibn Battuta, ethnologue, sur persée). Au delà et sur le terrain des observations, la curiosité de l’explorateur médiéval  reste insatiable et s’exerce dans de nombreux domaines; moeurs sexuelles, techniques, musiques, monnaie, économie, bureaucratie, pratiques religieuses qui intéressent l’anthropologie comme l’ethnologie dans un perspective historique.

Se procurer les ouvrages Ibn Battuta.

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue de l’édition, les  récits de Ibn Battûta sont en général découpés en 3 tomes: de l’Afrique du Nord à la Mecque (tome 1), de La Mecque aux steppes russes (tome 2), et Inde, Extrême-Orient, Espagne & Soudan (tome 3).

ibn_battûta_voyages_portrait_aventurier_monde_medieval_moyen-ageLes versions que l’on retrouve le plus communément ont été traduites depuis l’Arabe en 1858 par Charles Defrémery et Beniamino Raffaelo Sanguinetti, tous deux orientalistes. On peut trouver des versions digitalisées de quelques uns de ces ouvrages d’époque sur le web.

Pour ce qui est de l’édition papier, les versions les plus récentes datent des années 1980-90. Leur traduction provient des auteurs sus-mentionnés et elles sont annotées et préfacées par Stéphane Yerasimos  (Historien, professeur des universités, spécialiste de l’empire ottoman, 1942-2005). On les trouve chez plusieurs maisons d’édition, Les éditions de la découverte sont encore, à ce jour, semble-t-il, celles qui proposent les prix les plus abordables (autour de 15 euros par exemplaire). En voici les liens:

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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Kaamelott et kadoc : humour, variations graphiques et un hommage à Brice Fournier

Sujet : Kaamelott, légendes arthuriennes, roi Arthur, humour,  comédie, série télévisée culte, Brice Fournier,  citations, Kadoc.
Période : moyen-âge central, haut moyen-âge pour la légende.
Auteur : Alexandre  Astier
Média : détournements graphiques
Distribution :  M6, Calt Production

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoici une nouvelle parenthèse d’humour autour de la série Kaamelott. Nous en profitons pour vous présenter Kadoc,  personnage  mythique de la série, ainsi qu’un portrait de Brice Fournier qui le joue à l’écran.

kadoc_serie_kaamelott_legendes_arthuriennes_poulette_caillou_graal_brice_fournier_acteur_francais_genial_karadocDu côté des variations graphiques et humoristiques, nous laissons voguer notre imagination vers l’univers du médiéval fantaisie qui n’est pas absent des légendes arthuriennes à la façon d’Alexandre Astier, mais aussi vers le cinéma (avec des détournements d’affiches) et encore  les « produits dérivés ».

Concernant ce dernier point, il s’agit  d’un clin d’oeil  puisque, jusqu’à présent,   l’auteur de la série télévisée s’est montré plutôt réticent à laisser exploiter Kaamelott en terme de merchandising. Sur cette question, sa position a toujours été claire. Il  ne souhaite pas voir transformer son oeuvre  en sous-produit marketing et il entend bien en conserver la maîtrise.

Brice Fournier, Thomas Cousseau, Jean-Christophe Hembert et les légendes arthuriennes selon Alexandre Astier

Kadoc, frère du chevalier Karadoc et
personnage mythique de Kaamelott

O_lettrine_moyen_age_passionn peut difficilement évoquer le personnage Kadoc de Kaamelott  sans parler de celui  qui l’incarne à l’écran et sans lui rendre, ici, un véritable tribut. Dans la série, c’est  Brice Fournier, acteur senior, originaire de la région lyonnaise (Saint-Priest)  qui campe avec brio ce  frère improbable du chevalier Karadoc  (Jean-Christophe Hembert), lui-même largement sous-doué et bien plus fort dans le domaine de  la boustifaille que dans celui de la quête du Graal. Quant à son frère, Kadoc, n’en parlons pas, ou plutôt si parlons-en.

perceval_kaamelott_alexandre_astier_legendes_arthuriennes_medieval« Bah, Karadoc, c’est le gars brillant, quoi… Le frère à côté c’est sûr… C’est vraiment un gros con. »
Perceval (Franck Pitiot)
Kaamelott, Alexandre Astier.

Dans   Kaamelott, le personnage  de Kadoc atteint des sommets et bat tous les records en terme de nullité. Il frise même, on peut le dire, la déficience mentale légère. Une de ses particularités est qu’il ne dort jamais, ce qui d’après les druides consultés, pourrait expliquer son retard certain sur d’autres points. En revanche, il faut le savoir, il s’évanouit  quand on lui parle de « machins trop techniques » (dixit Karadoc) et, autre détail important, il faut aussi d’éviter de lui donner des couteaux; il n’y a pas droit, parce qu’il risque  d’attaquer les gens avec.
kadoc_kaamelott_alexandre_astier_legendes_arthuriennes_moyen-age_central_monde_medieval
« Dans trois jours, ma tata elle m’emmène à la mer pour me noyer. »

Kadoc (Brice Fournier), Kaamelott, A. Astier.

Au titre de ses compétences principales, son vrai point fort reste le jeu du caillou dans  lequel il excelle.  En gros, il s’agit de lancer un caillou, on imagine dans un pot, ou peut-être simplement en s’approchant le plus près du mur (les avis des experts divergent sur la question) mais quoiqu’il en soit, attention ! sans mordre la ligne, sinon Kadoc fait un blocage. A part cela, ses interrogations les plus existentielles tournent autour d’une question qui le préoccupe excessivement: « Elle est où la poulette ?« , et qu’il pose,  la plupart du temps, sans aucune relation au contexte, comme d’ailleurs  à peu  près tout ce qu’il dit.

Le jeu du Caillou de Kaamelott, façon World of Warcraft et médiéval fantaisie

E_lettrine_moyen_age_passionn bref, Kadoc évolue dans un  monde qu’il est à peu près le seul à comprendre et dont lui seul (et dans une certaine mesure son frère Karadoc) possède les clés. Il vit en principe chez sa « tatan » où il a vraisemblablement été élevé, mais comme visiblement tout le monde en a un peu marre de s’occuper de lui, son frère Karadoc  hérite quelquefois de sa garde  et essaye, comme il le peut, de le caser dans les pattes du roi Arthur. Jusque là, les tentatives de lui trouver une quelconque utilité au château ont toutes lamentablement échoué.

kadoc_kaamelott_alexandre_astier_legendes_arthuriennes_moyen-age_central_monde_medieval« J’ai le droit d’être quatre jours pas chez moi, et après chez moi. Mais y a du voyage qui se prépare, et pour soigner les bêtes, y a pas que ma tante, y a moi aussi. »
Kadoc (Brice Fournier), Kaamelott, A. Astier.

Kadoc et la poulette, moment culte de la série Kaamelott d'Alexandre Astier avec Brice FournierKadoc apparaît dans moins de vingt épisodes de la série télévisée. Il n’a, en tout  qu’une vingtaine de lignes de dialogue, mais mis au service du génie comique d’Alexandre Astier, le talent de Brice Fournier  et sa performance comique, en ont fait rien moins qu’un personnage mythique. Pour tous les amateurs de Kaamelott, ces quelques lignes sont désormais entrées dans la postérité  et les apparitions de Kadoc sont toutes gravées dans les mémoires.

Brice Fournier,
de Kadoc à la passion du 7ème art

A_lettrine_moyen_age_passionctif au théâtre comme au cinéma et en télévision, Brice Fournier apparaît aussi  comme jury  ou parrain dans de nombreux festivals de cinéma (court et kaamelott_acteur_kadoc_humour_brice_fournier_serie_tele_cinema_legendes_arthuriennes moyen métrages).

Avec plus de dix-sept films à son actif et un nombre équivalent de participations dans des productions télévisuelles,  il a, entre autre, dans le courant de l’année 2014, reçu le prix du meilleur second rôle au Macabre Faire Film Festival de New York pour sa prestation dans le très déjanté  Extrême Pinocchio  de Pascal Chind. Il a aussi participé à plusieurs reprises à des longs métrages primés à Cannes, dont l’excellent film  À l’origine de Xavier Giannoli  (11 nominations aux Césars du cinéma 2010)  dans lequel François Cluzet campe un escroc  pris à son propre jeu. En voici un petit extrait, vous en trouverez plus sur la  chaîne youtube de Brice.

A l’origine de Xavier Giannoli, avec Brice Fournier. extrait.

En dehors de ses nombreux rôles, Brice a mis en scène la pièce de théâtre humoristique « Pachyderme » de Jacques Chambon, dans brice_fournier_court_metrage_jean_christophe_hembert_laquelle il incarnait en 2015-2016, l’un des rôles principaux. Il est également passé derrière la caméra comme réalisateur à deux reprises. Son premier court métrage Salvic Angel (2008) est un film émouvant et profond sur la solitude, et les déchirures familiales. En 2014, il lance aussi « Des Quiches et des Hommes« , une émission culinaire légère et fun avec Guest. Dans le premier épisode, on retrouvait son complice  J-C Hembert (le Karadoc  de Kaamelott).  A ce jour, deux épisodes sont réalisés et  les canaux de distribution devraient se mettre en place, on l’espère, sous peu.

Ajoutons encore que  Brice a été également enseignant  à l’école et société de production Acting Studio de Lyon, société présidée et gérée par Joelle Sevilla (la dame Seli de Kaamelott).

Pour suivre Brice en ligne et son actualité , voici les liens  :
Filmographie   –  Twitter     –   Facebook   – Youtube

Loin de Kadoc, que nous retrouverons, nous l’espérons, dans la trilogie  Kaamelott au grand écran, nous lui souhaitons tout le meilleur pour ses projets sur les planches ou au cinéma !

Bonus affiches cinéma détournées Kadoc

kadoc_kaamelott_alien_serie_culte_poulette_citations_humour_alexandre_astier_detournement_brice_fournier_legendes_arthuriennes kadoc_karadoc_kaamelott_serie_culte_poulette_humour_alexandre_astier_detournement_affiche_brice_fournier_legendes_arthuriennes

Si vous êtes hors de France/Benelux, vous pouvez retrouver  sur la chaîne youtube officielle de CALT   l’épisode du cCaillou que voici :

En vous souhaitant une belle journée !

Fred

Pour moyenagepassion.com.
« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

Une Epigramme de Clément Marot et quelques mots sur son édition de l’oeuvre de François Villon

poesie_medievaleSujet :  poésie médiévale,  François Villon, poète, épigramme, poésies courtes,  édition Villon.
Période : fin du moyen-âge, début renaissance
Auteur :  Clément Marot (1496-1544)
Titre : « Epigramme à Francois 1er sur Villon »

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionvec  l’arrivée du  mois de Mars, il sera bientôt temps de reprendre le chemin des événements et des fêtes médiévales qui nous reviennent déjà avec la promesse des beaux jours, mais comme il est encore un peu tôt pour le faire, nous publions  aujourd’hui,  une nouvelle épigramme de Clément Marot de Cahors que voici :

« Si, en Villon on treuve encore à dire,
S’il n’est reduict ainsi qu’ay pretendu,
A moy tout seul en soit le blasme (Sire)
Qui plus y ay travaillé qu’entendu :
Et s’il est mieulx en son ordre estendu
Que paravant, de sorte qu’on l’en prise,
Le gré à vous en doyt estre rendu,
Qui fustes seul cause de l’entreprise. »
Clément MAROT, (1496-1544)
Epigramme au Roy François Ier, sur  Françoys Villon (1532).

C’est cette fois-ci une poésie  qui, d’une certaine manière, réunit trois poètes:  l’auteur de l’épigramme Clément Marot lui-même, l’hommage qu’il rend au Roi François 1er,  mécène, grand amateur d’art et poète à ses heures, pour lui avoir demandé de réimprimer et rééditer François Villon, et enfin l’hommage qu’il fait directement dans ses lignes à Villon lui-même.  Le roi, Marot lui-même nous l’apprend, était un grand amateur de Villon. Qu’on ne pense pas pourtant que le grand Maistre de poésie médiévale ait dû  attendre si longtemps poesie_litterature_medievale_clement_marot_oeuvres_francois_villon_edition_ancienne_1533_renaissancepour être révélé. De la plus ancienne édition connue de l’oeuvre de Villon parue en 1489, à celle de Marot, datant de 1533, on retrouve, en effet, ce dernier publié dans plus de neuf autres éditions, en l’espace de ces quelques quarante années.

Si la popularité de ce dernier était alors indéniable, l’édition de Marot « les oeuvres de François Villon de Paris, revues et remises en leur entier par Clément Marot, Valet de chambre du Roy » est  pourtant reconnue comme la première à rendre véritablement justice au poète médiéval, en publiant son oeuvre dans son intégralité, Plus loin, Marot fera également un  véritable travail de fond pour restituer le texte de l’auteur au plus proche du verbe original, fustigeant au passage les imprimeurs pour leur négligence dans le traitement de l’oeuvre originale de Villon : coquilles variées, libertés prises avec le texte, et par dessus tout,  attribution à l’auteur médiéval de poésies dont il n’est pas l’auteur, ce que Marot résumera  au début de son ouvrage avec ses deux simples vers qui disent bien son ambition:

« Peu de Villons en bon savoir
Trop de Villons pour decevoir »
poesie_litterature_citation_medievale_epigramme_clement_marot_francois_villon_moyen-age_tardif_renaissance

C’est donc tout à la fois avec son expérience d’éditeur (il a publié quelques années auparavant le roman de rose), et toute l’exigence  et la rigueur de l’auteur et poète qu’il est lui-même que Clément Marot se posera en véritable défenseur du verbe de Villon et de son oeuvre originale. Il y mettra même, sans doute, plus d’exigence que Villon en avait lui-même projeté de son vivant, déjà conscient qu’il était que son oeuvre serait galvaudée, élargie ou même modifiée. Faut-il voir là deux conceptions de la notion d’oeuvre et d’auteur? L’une médiévale finissante qui n’a pas encore tout à fait mis en place une définition stricte du statut d’auteur et qui considère même poesie_litterature_medievale_clement_marot_oeuvres_francois_villon_edition_ancienne_1533_renaissance_2l’oeuvre comme quelque chose de vivant et « d’élastique », une sorte de patrimoine « collectif » dans un monde qui privilégie encore de manière forte l’oralité, et l’autre plus résolument renaissante qui entend cerner déjà plus précisément les contours de l’auteur, pour  le séparer de  ce que l’on pourrait nommer « un corpus ». Certains historiens le pensent et l’avancent.

Quoiqu’il en soit, le public saura reconnaître la qualité du précieux travail de Marot puisque son édition rencontrera un franc succès et sera republiée dix fois, de sa première parution à l’année 1542. Elle fera longtemps autorité et il faudra même attendre le XIXe siècle pour la voir remise en question et critiquée à la faveur des nouvelles méthodologies dont se sera alors dotée l’Histoire: datation, authentification des sources et également accès à un nombre plus large de documents anciens sur l’oeuvre de Villon.

Quelques articles complémentaires utiles
sur l’édition de  Marot :

Si vous souhaitez creuser un peu plus le sujet, voici quelques sources très utiles  comme point de départ :

L’édition des Œuvres de Villon annotée par Clément Marot, ou comment l’autorité vient au texte, de Pascale Chiron

Clément Marot éditeur et lecteur de Villon, de  Madeleine Lazard , sur Persée.

Les oeuvres de Françoys Villon, de Paris, par Clément Marot, le manuscrit original, sur Gallica, site de la Bnf

En vous souhaitant un belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

La « paix » de Rutebeuf et quelques reflexions sur le « je » et le « jeu » du poète médiéval

pauvre_rutebeuf_poesie_medievale_occitan_joan_pau_verdierSujet : poésie médiévale, poésie réaliste, satirique, trouvère, vieux français, langue d’oil, adaptation, traduction
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur ; Rutebeuf (1230-1285?)
Titre : La paix de Rutebeuf

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passion‘il n’a pas inventé l’usage du « Je » dans la poésie médiévale, Rutebeuf s’est mis en scène de telle manière dans son oeuvre qu’il semble bien avoir avoir ouvert les portes d’un genre  à part entière dans cet exercice.

deco_frise_medevial_eustache_deschampsBien sûr, il ne s’agit pas avec lui  du « Je » de l’amant transis de l’amour courtois, condamné à convoiter un impossible objet de désir et prisonnier de sa « noble » passion. Non. Le « Je » de Rutebeuf, est bien plus proche de celui de la poésie des Goliards. et c’est aussi celui de l’homme en prise avec son temps, son quotidien, ses travers et ses misères. Il  évolue dans un espace tout à la fois, psychologique, ontologique, social et politique. Il ouvre sur la complainte, la moquerie, la satire sociale et l’auto-dérision, et comme toute satire, il contient encore,  dans le creux de ses lignes, une forme de poésie morale. Dans cet espace où il se tient à découvert, Rutebeuf fait de lui-même, tout à la fois son perpétuel sujet et objet, geignant autant qu’il se rit de ses propres déboires et de ses infortunes, dans une logorrhée qui pourrait, par instants, par ses redondances, donner le  vertige.

De l’auteur à la scène et du je au jeu

e fait, sans parler de ses jeux de langage et de mots qu’il nous coûte parfois de comprendre avec le recul du temps, la limite est si ténue chez lui du drame au rire qu’on a encore du mal, quelquefois, à remettre en perspective son humour. Il est jongleur et trouvère. Ces textes sont donc souvent, on le suppose, joués devant un public  de nobles et de gens de cour mais pas uniquement (voir article sur la place de Grève).

Dans ce passage de l’écrit à l’oral, ou dit autrement des textes qui deco_frise_medevial_eustache_deschampsnous sont parvenus de Rutebeuf au personnage scénique qu’il s’était composé, on peut se demander jusqu’à quel point il forçait le trait dans ses lectures publiques. Allait-il jusqu’à la caricature? Pardon d’avance pour cet anachronisme, mais par instants, il est plaisant d’imaginer que, peut-être, il mettait dans son jeu une touche de Comedia dell’arte, ou disons, pour être plus conforme à son époque, de « farce », que la lecture de ses textes ne peut seule refléter: des rires ajoutés, des regards silencieux et des sous-entendus, le jeu peut-être de ses mains, le mouvement de ses yeux qui roulent de manière comique, etc… Tout s’éclairerait alors différemment et c’est un autre Rutebeuf qui prendrait vie sous nos yeux. Dans sa dimension scénique et  la   distance de  la personne au personnage, dans celle encore du texte littéral à sa représentation, le poète et ses mots prendraient, tout à coup, une autre épaisseur faisant naître une infinité de nuances et de degrés que nous avons peut-être perdu en cours de route.

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B_lettrine_moyen_age_passionien sûr, dans cette vision théâtralisée et hypothétique qui n’engage que notre imagination et, à travers la « farce » que deviendrait alors sa prestation, les lignes du drame demeureraient sous le vernis des facéties de l’acteur. Mais pour faire rire en public, avec certains de ses textes, ne fallait-il pas que son jeu rééquilibre ce « Je » en déséquilibre permanent et en perpétuel  disgrâce ? Ou n’est-ce qu’un effet du temps que de penser qu’il fallait nécessairement que Rutebeuf en rajoute pour couvrir d’un voile de pudeur et d’humour cette inflation de « Je » qui sombre, si souvent, dans l’auto-apitoiement ? Alors, un brin de caricature scénique pour
ne pas que le tout demeure trop indigeste est-il plausible ? L’hypothèse reste séduisante, mais hélas invérifiable.

deco_frise_medevial_eustache_deschampsBien sûr, peut-être encore que certains de ses textes,  en forme de règlement de compte « moral », laissent  si peu de place à l’humour qu’ils n’étaient pas destinés à être lus publiquement ou peut-être seulement devant une audience choisie? Comment faire le tri? Nous en savons, au fond, si peu sur lui.  C’est un peu le cas de cette poésie du jour aux traits satiriques, amers et acides dans laquelle on n’a tout de même du mal  à  entrevoir l’humour, même en le cherchant bien.  De la même façon, si nous ne savons plus avec certitude à qui Rutebeuf destinait les vers de cette « paix », on s’imagine bien que certains de ses contemporains ne pouvaient l’ignorer. Le texte en question  pourrait prendre alors les contours d’un véritable affront pour celui auquel il se destinait et on a du mal à l’imaginer jouer devant un parterre de nobles visés directement ou indirectement par ses lignes. Et s’il l’a fait, on a du mal croire que la barrière du pseudonyme dont il s’est affublé comme une excuse préalable de sa rudesse ait pu suffire, seule, à lui servir de rempart.

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La « Paix » de Rutebeuf

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, l’auteur médiéval nous parle encore de ses déboires en amitié comme il le faisait dans son « dit de l’Oeil ». Il en profite pour dresser le portrait acide d’un « ascenseur social » qui élevant vers les sommets « l’homme de condition moyenne » (qui   est en réalité un noble de petite condition) au rand de seigneur lui fait laisser derrière lui ses amis, et notamment l’auteur lui-même qui règle  ici ses comptes. Jeux de cour, flatterie, voilà l’ami transfiguré, manipulé  et entouré de parasites. Et lui deco_frise_medevial_eustache_deschamps encore, pauvre Rutebeuf, victime laissée à la porte d’une réussite et d’une amitié qui  se sont refermées devant lui, trace de sa plume vitriolée l’ingratitude de l’ami, tout en nommant sa poésie d’un titre qui vient, tout entier, en contredire le propos.  Il est en paix, dit-il et pourtant, il tire à boulets rouges tout du long, sur celui qui, à la merci de ses flatteurs et plein de son nouveau statut, l’a trahi.

Pour le reste, « Benoit est qui tient le moyen » dira quelques deux siècles plus tard Eustache DESCHAMPS paraphrasant Horace et Rutebeuf  encense ici, d’une certaine façon, cette même médiocrité dorée ou la « voie moyenne » qui préfère la fraicheur de l’ombre aux lumières du pouvoir et de la trop grande richesse affichée. Assiste-t’on ici à la naissance d’une poésie « bourgeoise »? Plus que de bourgeoisie, en terme de classe, nous sommes bien plutôt face  à la  petite noblesse et à la poésie de clercs qui en sont issus. La référence à  cet « homme de condition moyenne » ou ce  « moyen » là se situe déjà au dessus des classes populaires ou bourgeoises d’alors.

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Les paroles en vieux français
& leur adaptation en français moderne.

C’est la paiz de Rutebués

Mon boen ami, Dieus le mainteingne!
Mais raisons me montre et enseingne
Qu’a Dieu fasse une teil priere:
C’il est moiens, que Dieus l’i tiengne!
Que, puis qu’en seignorie veingne,
G’i per honeur et biele chiere.
Moiens est de bele meniere
Et s’amors est ferme et entiere,
Et ceit bon grei qui le compeingne;
Car com plus basse est la lumiere,
Mieus voit hon avant et arriere,
Et com plus hauce, plus esloigne.

Mon bon ami, Dieu le protège!
Mais la raison m’invite  et m’enseigne
A  faire à Dieu une prière:
S’il est de condition moyenne, Dieu l’y maintienne!
Car quand il s’élève en seigneur.
J’y perds  bon accueil et honneurs,
L’homme moyen a  de belles manières
Son amitié est droit et sincère.
Et  traite bien ses compagnons (sait gré à qui le fréquente)
Car plus basse est la lumière,
Plus elle éclaire de tous côtés,
Et plus elle  s’élève, plus elle s’éloigne.

Quant li moiens devient granz sires,
Lors vient flaters et nait mesdires:
Qui plus en seit, plus a sa grace.
Lors est perduz joers et rires,
Ces roiaumes devient empires
Et tuient ensuient une trace.
Li povre ami est en espace;
C’il vient a cort, chacuns l’en chace
Par groz moz ou par vitupires.
Li flateres de pute estrace
Fait cui il vuet vuidier la place:
C’il vuet, li mieudres est li pires.

Quand le moyen devient grand Sire,
Lors vient  flatterie et médisance:
Qui mieux les pratique, plus reçoit ses grâces.
Lors sont perdus les jeux, les rires,
Son royaume devient empire
Et tous prennent ce même chemin.
L’ami pauvre  en est écarté;
S’il vient  à  la cour, on   l’en chasse
Par l’injure ou  les grossièretés.
Le flatteur de vil extraction
Vide l’endroit de  qui  il veut:
Et s’il veut, fait passer le meilleur pour le pire.

Riches hom qui flateour croit
Fait de legier plus tort que droit,
Et de legier faut a droiture
Quant de legier croit et mescroit:
Fos est qui sor s’amour acroit,
Et sages qui entour li dure.
Jamais jor ne metrai ma cure
En faire raison ne mesure,
Ce n’est por Celui qui tot voit,
Car s’amours est ferme et seüre;
Sages est qu’en li s’aseüre:
Tui li autre sunt d’un endroit.

L’homme puissant qui croit le flatteur
Fait souvent  plus de tord que de bien,
Et facilement manque de droiture
Puisque aisément il donne ou reprend  sa confiance:
Fou est celui qui se fie à  son amitié* (*bons sentiments)
et sage, qui reste auprès de lui sans cesse.
Jamais plus je ne mettrai mes attentions
sans compter et sans mesurer,
Si ce n’est pour celui qui voit tout,
Car son amitié est  ferme et solide;
Sage est  qui se fie à lui:
Les autres  sont tous les mêmes.

J’avoie un boen ami en France,
Or l’ai perdu par mescheance.
De totes pars Dieus me guerroie,
De totes pars pers je chevance:
Dieus le m’atort a penitance
Que par tanz cuit que pou i voie!
De sa veüe rait il joie
Ausi grant com je de la moie
Qui m’a meü teil mesestance!
Mais bien le sache et si le croie:
J’avrai asseiz ou que je soie,
Qui qu’en ait anui et pezance.

J’avais un bon ami en France,
La  malchance* me l’a fait perdre. (malheur)
De toute part Dieu me guerroie,
De toute part, je perds mes moyens de subsister:
Dieu me compte pour pénitence
Que d’ici peu,  je ne verrais plus!
Qu’avec sa vue, il ait tant de joie
Qu’il m’en reste avec la mienne
Celui qui  m’a mis dans un tel pas!
Mais qu’il sache bien et qu’il le croit:
J’aurais assez ou que je sois,
Qui  que cela gène ou ennuie.

Explicit.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Clément Marot, une épigramme sur le temps qui passe et l’expérience acquise

poesie_medievaleSujet :  poésie médiévale, mots d’esprit auteur, poète, épigramme, poésies courtes, renaissance
Période : fin du moyen-âge, début renaissance
Auteur :  Clément Marot (1496-1544)
Titre : « De soy même et du temps qui passe »

poesie_litterature_citation_medievale_epigramme_clement_marot_Cahors_moyen-age_tardif_renaissance

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous continuons, aujourd’hui, l’exploration des poésies courtes de Clément Marot de Cahors avec quelques vers en complément d’une première épigramme que nous avions publiée ici, il y a quelques temps, sur le même thème: celui du temps qui passe.

Voilà le premier :

« Plus ne suis ce que j’ai été,
Et ne le saurais jamais être.
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon maître,
Je t’ai servi sur tous les Dieux.
Ah si je pouvais deux fois naître,
Comme je te servirais mieux ! »
Clément MAROT, « De soi-même »

L’article complet le concernant est ici 

Cette épigramme  versait clairement dans la nostalgie, et celui du jour vient lui répondre comme en dialogue avec la même virtuosité mais nettement moins de dépit et beaucoup plus d’allant:

« Pourquoy voulez vous tant durer,
Ou renaistre en fleurissant aage ?
Pour pecher et pour endurcir ?
Y trouvez vous tant d’avantage ?
Certes, celuy n’est pas bien sage
Qui quiert deux fois estre frappé,
Et veut repasser un passage
Dont il est à peine eschappé. »
Clément MAROT, (1496-1544) Epigramme sur le temps qui passe.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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Une flèche d’humour et une épigramme de Clément Marot à un ennemi poète

poesie_medievaleSujet :  poésie médiévale, satire, mots d’esprit auteur, poète, humour, querelle,   épigramme.
Période : fin du moyen-âge, début renaissance
Auteur :  Clément Marot (1496-1544)
Titre : « A maistre Grenouille, poëte Ignorant »

citation_medievale_epigrammes_poesie_moyen-age_tardif_debut_renaissance_humour_Clement_Marot_Maistre_Grenouille

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passion‘il était encore besoin de démontrer l’esprit et l’humour caustique de Clément MAROT quand il s’y adonne, autant que sa maîtrise du verbe et de la rime jusque dans les formes courtes, nous vous proposons aujourd’hui un de ses  savoureuses épigrammes. Celui-ci prend la forme d’une flèche assassine en direction d’un poète concurrent. Nous avions déjà abordé le thème des querelles  par poésies et plumes interposées en abordant la biographie de cet auteur du début de la renaissance et vous pouvez valablement consulter l’article en question pour  plus de détails :   Clément Marot, portrait d’un esprit libre

« Bien  ressembles à la grenouille :
Non pas que tu sois aquatique;
Mais comme en l’eau elle barbouille,
Si fais tu en l’art poétique. »
Clément Marot- Epigramme –
A Maistre Grenouille, poëte ignorant.

En vous souhaitant un excellent lundi sous les meilleurs auspices.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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