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Le chevalier d’Aimé-Martin, imitation en français moderne du XIXe d’une poésie médiévale du XIIIe

poesie_medievale_fabliaux_chevalerie_chevalier_heros_valeurs_guerrieres_moyen-age_XIIIeSujet : poésie médiévale, littérature médiévale, chevalerie, héros, guerrier, fabliau, vieux français, imitation, adaptation moderne.
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle, XIXe.
Auteur : Aimé-Martin (1782,1847)
Titre : une branche d’Armes
Ouvrage : Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du RoiAchille Jubinal, 1835.

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour faire suite à l’article d’hier sur le texte une branche d’armes, « fabliau » atypique du XIIIe siècle,  nous publions aujourd’hui l’imitation qu’en fit un auteur contemporain de la fin du XVIIIe et des débuts du XIXe : Louis-Aimé Martin, alias Aimé-Martin, auteur et éminent professeur de belles lettres, de morale et d’histoire à l’école polytechnique, ami proche d’Alphonse de Lamartine.

 Le chevalier, par Aimé-Martin

Honneur au chevalier qui s’arme pour la France !
Dans les champs de l’honneur il reçut la naissance;
Bercé dans un écu, dans un casque allaité,
Déchirant des lions le flanc ensanglanté,
Il marche sans repos où la gloire l’appelle.
A l’aspect du combat son visage étincelle.
L’amour arme son bras, et l’honneur le conduit.
Il paraît : tout frissonne ; il combat, tout s’enfuit.
Au sein de la tempête étendu sur la terre,
Il dort paisiblement au fracas du tonnerre;
Et lorsque la poussière, en épais tourbillons,
Cache des ennemis les sanglants bataillons,
Lui seul les voit encore et s’élance avec joie,
Semblable à l’aigle altier qui découvre sa proie,
Et qui, dans sa fureur, plongeant du haut des cieux,
La frappe, la saisit, la déchire à nos yeux.
Les montagnes, les bois et les mers orageuses,
Des Sarrasins vaincus les rives malheureuses,
Ont retenti souvent du bruit de ses exploits.
Il venge la faiblesse, il protège les rois.
Vingt troupes de guerriers devant lui dispersées,
Les coursiers effrayés, les armes fracassées
Comblent tous les désirs de son cœur belliqueux;
Et voilà ses plaisirs, ses fêtes et ses jeux.

Vieux-Français, Français moderne
Le difficile exercice de l’adaptation

Après avoir décrypté le texte médiéval dans notre article précédent, vous en reconnaîtrez sans peine la marque. Bien sûr, comme le veut l’exercice, l’imitation ne colle pas tout à fait à l’original. Outre le passage du vieux-français au français moderne, Aimé-Martin a décidé de donner un visage aux ennemis de notre chevalier qui n’en avaient pas dans la branche d’armes. Il en a fait également le protecteur des rois et des faibles, devoir dont la poésie du XIIIe avait aussi exempté notre guerrier. Et pour finir et au passage, il a ajouté une petite couche sur la défense de la nation qui n’était pas non plus au rang des préoccupations de notre poète médiéval, mais qui, on le sait, occupait bien plus les esprits des historiens et des auteurs du XIXe.

Pour le reste, autant le dire, l’exercice d’adapter véritablement le vieux-français des fabliaux en français moderne (entendons dans une vraie poésie remaniée, ambitieuse, etc…), est à peu près du niveau de la course à pied au milieu d’un champ de peaux de bananes. Les auteurs qui s’y sont essayés, l’ont fait souvent à leur frais et, ils ont, en général, trouvé en face d’eux, au moins un médiéviste, un romaniste ou un amateur de vieux-français et de poésie ancienne, pour leur signifier qu’ils auraient mieux fait de se passer du dérangement. De fait et sauf rares exceptions, en matière médiévale, la création ex nihilo semble bien mieux payante que l’imitation ou l’adaptation.

auteur_XIXe_louis_aime_martin_le_chevalier_poesie_inspiration_medievaleAimé-Martin (portrait ci-contre Collection Bibliothèque Municipale   de Lyon) eut donc, comme le veut la règle, au moins un détracteur et on relèvera, pour la note d’humour et sans rien enlever à la qualité de ses vers, la petite phrase exquise dont il s’est trouvé gratifiée par son critique, dans l’ouvrage La littérature français depuis la formation jusqu’à nos jours. lectures choisies par le Lieutenant-Colonel Staaff, (Volume 2, 1874). 

Après avoir cité la poésie de notre auteur « moderne », le texte médiéval était donc repris, dans son entier, par le Lieutenant-Colonel, dans une note qu’il concluait de la façon suivante : « Malgré la barbarie du langage, l’original est bien supérieur, comme feu et comme énergie, à la pâle imitation d’Aimé-Martin. » (sic) Avec le recul, la remarque  est d’autant plus drôle que le docte critique parlait alors de « barbarie du langage » à propos de la poésie du XIIIe et de son vieux français, ce qui dénote tout de même d’une dépréciation certaine. Pour autant, il n’appréciait guère non plus les effets de style de l’imitateur, exécuté en règle, pour l’occasion, dans la pénombre d’un pied de page.

« La poésie du passé »

A la décharge de Louis Aimé-Martin, le texte original possède, il est vrai, une force brute et évocatrice que nous avions déjà souligné, mais à laquelle il faut sans doute ajouter une sorte d’aura de mystère qui entoure presque de facto la langue du moyen-âge central. Pour être aux origines de notre langage et pour nombre de ceux qui en sont curieux ou friands, le vieux-français emporte indéniablement une sorte de charge émotionnelle intrinsèque qu’une adaptation perd presque fatalement en route. Pour éclairer tout cela, on pourra encore se reporter à quelques belles analyses  de Michel Zink.  Dans un article de 2008, l’académicien médiéviste nous parlait, en effet, d’un autre phénomène qui vient s’ajouter à cette fascination. Sans doute un peu narcissique, c’est celui qui nous fait quelquefois aimer la poésie médiévale autant pour son mystère que pour le sentiment (souvent bien présomptueux) que nous retirons en prétendant la  décrypter, d’en être un peu les co-créateurs ou les révélateurs : une forme de jubilation (illusoire par endroits) digne d’un Champollion, l’impression d’un secret partagé qu’une adaptation moderne serait condamnée à  trahir et à éventer. (voir « Pourquoi lire la poésie du Passé ? » Michel Zink, le genre humain 2008, n47, au seuil, consultable en ligne ici).

Dans la veine des romantiques

Quoiqu’il en soit et pour faire justice tout de même à cette version d’Aimé-Martin qui n’a finalement que le malheur d’être une version deux, elle connut tout de même ses heures de gloire dans le courant du XIXe siècle et on la trouvait reprise dans des éditions variées dont notamment une anthologie (fleur de poésie française des 17e, 18e, et 19e siècle, G Engelberts Gerrits).

Dans la mouvance des romantiques, ce proche de Lamartine a-t-il, avec ce texte, participé de l’élan qui se tournait alors vers les rives lointaines du moyen-âge et entraînait les auteurs français des XVIIIe et XIXe, à y puiser leur inspiration, en le réinventant sous un jour nouveau, à la griffe de leurs plumes ? Sans doute. A quelques pas de là, l’encre des plus belles pages ou poésie de d’Hugo sur le monde médiéval n’étaient pas encore sèches (à ce sujet, voir Histoire de la Ballade médiévale du moyen-âge central au XIXe siècle).

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Age sous toutes ses formes.

« fabliau » : « une branche d’armes », initiation et faits du chevalier guerrier

poesie_medievale_fabliaux_chevalerie_chevalier_heros_valeurs_guerrieres_moyen-age_XIIIeSujet : poésie médiévale, littérature médiévale, chevalerie, héros, guerrier, fabliau, langue d’oïl, vieux français.
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : une branche d’Armes
Ouvrage : Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du RoiAchille Jubinal, 1835.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous invitons à la découverte d’une poésie d’intérêt, en provenance du moyen-âge central. Demeurée anonyme, on la retrouve, en général, classée dans les dits, contes et fabliaux, même si elle reste tout de même assez loin du genre humoristique auquel ces derniers nous ont habitué jusque là.

Loin du chevalier de la lyrique courtoise

Par rapport à son contexte d’émergence, supposément le XIIIe siècle, et en contraste avec certains de nos articles sur les valeurs chevaleresques dans la littérature courtoise, cette pièce assez courte (52 vers) ne met pas l’accent sur le fine amor et le « fine amant » au supplice, pas d’avantage qu’elle ne nous parle de dames  ou de damoizelles inaccessibles. Nous ne sommes pas, non plus, dans les références médiévales en usage, et leur évocation du chevalier à la poursuite des valeurs chrétiennes, ou présenté comme leur digne représentant (à ce sujet et à titre d’exemple plus tardif voir la ballade du bachelier d’armes d’Eustache Deschamps).  Et même si le poète du jour nous dit, dans un de ses vers, que son « gentil bachelier » (1)  « donne tout sans retenir », grande charité qui pourrait tout à fait suffire à elle-seule à le situer dans le cadre chrétien, le propos n’est simplement pas là.

En dehors de tout lyrique courtoise ou de tout combat au compte de la gloire divine, nous sommes mis, ici, face au chevalier tout entier trempé dans les arts de la guerre. Avec une rare puissance évocatrice, cette poésie ne s’intéresse qu’à cela : l’initiation et la genèse du guerrier, sa force incommensurable et surhumaine, et jusqu’à sa vie tout entière vouée à son « art », dans ses faits et ses aventures, comme dans ses loisirs/plaisirs.

Poésie d’initiation guerrière
ou ode au chevalier guerrier mythologique

Presque surgi de la forge, (bercé dans son écu, allaité dans son heaume, engendré par son épée) ce bachelier, féroce et redouté de tous, semble renouer, à travers le temps, avec l’archétype du guerrier-héros mythologique (germain, nordique, celtique). A travers son initiation comme à la faveur des batailles, il est devenu ce combattant hors du commun qui a transcendé ses capacités d’homme et dont les pouvoirs se situent bien au dessus de ceux de ses adversaires et des autres mortels.

poesie_medievale_chevalier_moyen-age_fabliau_heros_guerrier_mythiqueEmpruntant aux animaux des propriétés et qualités que l’anthropologie pourrait qualifier de « totémiques » (l’oeil du guépard, l’agilité du tigre, la force du lion, etc…) ses pouvoirs, galvanisés par son exaltation, confinent presque le magique. Rien qui puisse l’arrêter, il est de toutes les aventures, faisant fuir ses ennemis à sa seule vue, avant de les terrasser, perçant les armures les plus résistantes, sautant par dessus les mers, gravissant les montagnes. Et quand il n’est pas occupé au combat,  même ses loisirs ne sont pas ceux du commun ; il part seul et à pied pour chasser les animaux les plus dangereux (ours, lions, cerfs en rut) et en triompher, tel le guerrier de certaines épreuves initiatiques germaniques (2). Plus loin encore, il fait même ripailles de « pointes d’espées brisiés et fers de glaive à la moustarde » et cette poésie médiévale (peut-être d’ailleurs, non sans humour, sur ce dernier point), s’ancre alors définitivement dans le fantastique.

Aux origines

Dans les Manuscrits : fabliaux, dits et contes du MS Français 837

C’est dans le ce manuscrit ancien, référencé MS Fr 837 ou encore Français 837, conservé à la BnF que l’on peut retrouver cette pièce. Présent sur le site Gallica, cet ouvrage dont nous avons déjà dit un mot ici (voir fabliau le Salut d’Enfer) n’est disponible à la consultation, qu’en noir et blanc.

faits, dits et fabliaux du moyen-âge central. Une branche d'armes, poésie anonyme sur les valeurs guerrières
faits, dits et fabliaux du moyen-âge central. Une branche d’armes, poésie anonyme sur les valeurs guerrières

Sur Gallica toujours, on en trouve encore une version un peu plus lisible (quoique). C’est un fac Similé datant de 1932 par Henri Omont (voir ici Fabliaux, dits et contes en vers français du XIIIe siècle) mais il est lui aussi numérisé en noir et blanc. Aucune trace donc en ligne, pour l’instant, d’une version colorisée de ce manuscrit. De fait, l’image que nous vous proposons ci-dessus, réalisée à partir du manuscrit original (feuillet 222/223), est retravaillée partiellement par nos soins, juste le temps de la nettoyer de quelques tâches disgracieuses et de la traitée pour lui redonner un peu des airs du vélin original. On rêverait bien sûr, de pouvoir un jour accéder à ce précieux manuscrit du moyen-âge et à ses lettrines dans leurs couleurs originales. Ne désespérons pas cela dit, la BnF n’a de  cesse que de poursuivre un travail titanesque sur ses collections qui comprend leur restauration et leur conservation comme leur digitalisation et leur indexation.

Chez les historiens médiévistes du XIXe

Du point de vue de sa publication, on retrouve cette Branche d’armes dans le courant du XIXe siècle, chez Legrand d’Aussy, (Fabliaux ou contes, fables et romans du XIIe et du XIIIe siècle,Tome 1er, 1829). Il en même fournit une traduction partielle tout en nous précisant bien qu’il prend avec le texte quelques libertés (ce à quoi, cela dit, il nous a habitué). Quelque temps après lui, Anatole de Montaiglon et Gaston Raynaud seront, quant à eux, plus laconiques en ne publiant que la version brute (Recueil général et complet Fabliaux des XIIIe et XIVe siècles Tome 2, 1878).

achille_jubinal_jongleur_trouveres_livres_poesie_fabliau_litterature_medievale_moyen-age_centralEntre ses deux versions, en 1835, Achille Jubinal l’avait aussi publié dans son ouvrage Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi,  aux côtés de nombre d’autres pièces en provenance du Manuscrit Français 837. C’est du reste chez lui que nous sommes allés la pêcher.

Au passage, pour ceux qui seraient intéressés pour compter cet ouvrage dans leur bibliothèque, les éditions Forgotten Books en proposent toujours une édition brochée. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter ce lien : Jongleurs Et Trouvères, Ou Choix de Saluts, Épîtres, Rèveries Et Autres Pièces Légères Des Xiiie Et XIV Siècles (Classic Reprint)

Pour finir ce petit tour d’horizon sur les publications de cette poésie, il faut encore noter que ce texte n’est pas totalement tombé dans l’oubli puisqu’on le retrouve cité dans un certain nombre d’ouvrages de médiévistes autour de la chevalerie. A défaut de compter dans les innombrables productions de son temps autour de la lyrique courtoise, il n’en demeure pas moins qu’elle reste, par certains  de ses aspects, emblématique de l’idéal des chevaliers du moyen-âge, sur le versant le plus guerrier.

Une Branche d’Armes

Qui est li gentis bachelers
Qui d’espée fu engendrez,
Et parmi le hiaume aletiez,
Et dedenz son escu berciez ?
Et de char* (chair) de lyon norris,
Et au grant tonnoirre* (tonnerre) endormis,
Et au visage de dragon,
Yex* (yeux) de liepart, cuer de lyon,
Denz de sengler, isniaus* (agile, prompt) com tygre,
Qui d’un estorbeillon* (tourbillon) s’enyvre,
Et qui fet de son poing maçue ?
Qui cheval et chevalier rue
Jus à la terre comme foudre?
Qui voit plus cler parmi la poudre* (poussière)
Que faucons ne fet la rivière ?
Qui torne ce devant derrière
J. tornoi por son cors déduire,
Ne cuide que riens li puist nuire;
Qui tressaut la mer d’Engleterre
Por une aventure conquerre,
Si fet-il les mons de Mongeu? (Jura, Valais)
Là sont ses festes et si geu* (jeux) ;
Et s’il vient à une bataille,
‘ Ainsi com li vens fet la paille,
Les fet fuire par-devant lui,
Ne ne veut jouster à nului
Fors que du pié fors de l’estrier;
S’abat cheval et chevalier,
Et sovent le crieve par force.
Fer ne fust, platine, n’escorce,
Ne puet contre ses cops durer,
Et puet tant le hiaume endurer
Qu’à dormir ne à sommeillier
Ne li covient autre oreillier;
Ne ne demande autres dragiés* (douceurs, sucreries)
Que pointes d’espées brisiés,
Et fers de glaive à la moustarde :
C’est uns mès qui forment li tarde;
Et haubers desmailliez au poivre.
Et veut la grant poudrière *(poussière) boivre* (boire),
Avoec l’alaine des chevaus,
Et chace* (chasse) par mons et par vaus,
Ours et lyons et cers de ruit* (en rut),
Tout à pié : ce sont si déduit* (ses plaisirs) ;
Et done tout sanz retenir.
Cil doit mult bien terre tenir,
Et maintenir chevalerie, (3)
Que cil dont li hiraus s’escrie :
Qui ne fu ne puns* (de pondre) ne couvez,
Mès ou fiens des chevaus trovez.
S’il savoient à qoi ce monte* (s’il connaissait sa valeur),
Sachiez qu’il li dient grant honte.

Explicit une Branche d’Armes.

Le dernier paragraphe sur les hérauts qui conspuent notre « gentil bachelier » est sujet à interprétation. Selon certains auteurs (Brian Woledge cité par Michel Stanesco, voir note 2) on pourrait voir là une assertion générale, voire presque « sociale » par lequel le poète se distinguerait ici de ses contemporains, en affirmant que la naissance, l’origine, et finalement la noblesse, n’importerait pas dans la détermination des qualités du chevalier, de son mérite  ou de son statut. Ce n’est qu’un avis personnel, mais je me demande si cette partie ne suggérerait pas plutôt que la poésie dresse peut-être le portrait d’un personnage précis ou particulier du temps du poète, (pas forcément réel, d’ailleurs mais peut-être en provenance de la littérature) et que celui-ci ne nomme pas, par jeu ou simplement pour rester dans l’allusion. Avec la question qui ouvre la poésie: « qui est le gentil bachelier ? »,  cela pourrait aussi se tenir.

Pour conclure et pour autant qu’elle ne se complaît pas dans les valeurs courtoises, cette poésie se situe-t-elle totalement, aux antipodes d’une certaine vision médiévale du chevalier ? Comme nous le disions plus haut, sans doute pas. Dans les chroniques ou dans les gestes, il existe aussi des récits épiques de batailles qui encensent les valeurs au combat.  En lisant cette poésie et face à ce guerrier « absolu » et total, on pourrait penser, par exemple, à Nennius et sa référence au légendaire Roi Arthur qui, sur le mont Badon mit, seul, en déroute les saxons, en les poursuivant jusqu’à la fin du jour. D’une certaine façon, les deux versions du chevalier du plus courtois au plus belliqueux peuvent-être conciliables, en admettant que ce dernier ait deux visages, à la cour ou à la bataille, en temps de paix ou en temps de guerre.

Plus près de nous et pour rester dans le cadre médiéval, du côté par de la littérature fantaisie, si l’on doutait encore que le mythe du guerrier dépeint dans cette poésie médiévale perdure, on pourrait évoquer les  pages les plus épiques d’un David Gemmell avec son Druss la légende et sa hache tournoyante au coeur des plus  gigantesques batailles.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Age sous toutes ses formes.

(1) Si le terme de bachelier a évolué dans le courant du moyen-âge, il faut le comprendre ici comme un jeune chevalier adoubé ou en passe de l’être. 

(2) voir Jeu d’errance du chevalier médiéval, aspects ludiques de la fonction guerrière dans la littérature du Moyen-âge flamboyant. Michel Stanesco (1988)

(3) « Cil doit mult bien terre tenir, et maintenir chevalerie.« 
Celui là doit être fort capable de tenir une fief, une terre et de porter et défendre les valeurs de la chevalerie.

« Le Salut d’enfer », poésie satirique, fabliau et ronde infernale du XIIIe siècle

humour_medieval_poesie_fabliau_satirique_enfer_moyen-age_XIIIe_siecleSujet : vieux-français, lai, poésie médiévale, littérature médiévale, poésie satirique, poésie morale satire, enfer, fabliau, langue d’oil, oil.
Période : Moyen-âge central XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : le Salut d’Enfer
Ouvrage : Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, Achille Jubinal, 1835.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partons en direction du XIIIe siècle pour un peu d’humour médiéval satirique avec une pièce de choix et presque totalement oubliée. Elle a pour nom le Salut d’Enfer et on peut la trouver notamment transcrite dans un ouvrage d’Achille Jubinal datant de 1835, et ayant pour titre Jongleurs et trouvères.

Les Manuscrits anciens

Cette poésie qui tutoie le style enlevé et humoristique de certains fabliaux, au point que nous serions presque tenté de la considérer comme une émanation du genre, peut être retrouvée dans les deux manuscrits anciens suivants : le MS Français 837 et le MS Français 12603, tous deux conservés à la BnF).

Le premier manuscrit, le MS Fr 837 (consultable ici sur le site Gallica), est à l’origine de la transcription reportée ici. Il est daté de la fin du XIIIe siècle et contient pas moins de 249 oeuvres, à l’écriture gothique appliquée. On y trouve des fabliaux, des dits et des contes en vers.  dont un peu plus d’une trentaine de pièces de Rutebeuf.

Le Salut d'enfer, dans le manuscrit MS Fr 837, de la BnF, département des manuscrits
Le Salut d’enfer, dans le manuscrit MS Fr 837, de la BnF, département des manuscrits

Le Salut d’Enfer, amputé de sa fin, est encore présent, sous le nom de Lai d’Infier dans le MS Fr 12603 (voir sur Gallica ici). Daté du XIIIe au début du XVe siècle, ce manuscrit est une vaste compilation de littérature médiévale, contenant de nombreuses poésies et récits de tous bords. Mêlant auteurs célèbres à d’autres moins renommés ou mêmes anonymes, l’ouvrage présente aussi une large variété de thèmes qui vont des légendes arthuriennes (fragment du Roman de Brut de Wace, Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, …)  jusqu’aux fabliaux, en passant même encore par des chansons de geste d’Ogier le Danois ou des fables de Marie de France.

fabliaux_poesie_satirique_trouveres_jongleurs_moyen-age_central_manuscrit_ancien_moyen-age_central_XIIIeEnfin, pour finir ce petit tour d’horizon sur les origines sourcées de notre satire du jour, on retrouvera encore quelques uns de ses vers au sein d’une autre pièce intitulée Les XXIII Manières de Vilains, présente dans le Manuscrit Français 1553 (MS Fr 1553), daté du XIIIe.

Ce dernier texte étant lui aussi demeuré anonyme, on ne sait pas si son auteur, est le même que celui du Salut d’Enfer ou si, au contraire il a plutôt emprunté des parties de l’original pour les intégrer à son oeuvre. Les XXIII manières du vilain, qu’on connait encore comme « Des vilains », comptent parmi ces textes dont la violence satirique contre les vilains pourrait presque être choquante si nous ne savions les replacer dans leur contexte (Voir notre article sur les vilains des fabliaux). Elles furent également publiées, par A Jubinal dans un petit précis d’un peu plus de trente pages datant de 1834.

Gastronomie Infernale et satire sociale

S_lettrine_moyen_age_passionur le fond, ce Salut d’Enfer est donc une pièce satirique et humoristique. Sur un ton caustique et moqueur, son auteur nous conte ce qui se passe aux Enfers dans une grande ronde qui met en scène des formes élaborées de gastronomie infernale. Comme nous le disions plus haut, on y recroise le ton bonhomme et rigolard, de certains fabliaux.

On retrouve aussi dans sa conclusion quelques traces laissées par les tensions des invasions et des croisades. Autant le dire, cela ne constitue pas ce qui nous a semblé le plus intéressant à relever ici. Le défilé des nombreux métiers, professions de foi et personnes empruntés à la société du XIIIe siècle (magistrats, financiers, faux abbés, faux moines, bigots donneur de leçons, etc…), qui s’y trouvent rôtis par l’auteur, aux côtés des criminels les plus notoires, nous a semblé largement plus drôle et, plus propice aussi, à approcher l’humour médiéval satirique, son impertinence, ses moqueries poesie_satire_enfer_medieval_bible_enluminure_manuscrit_MS_harley_1526_XIIIe_siecleet ses cibles très larges et très nombreuses.

vision médiévale de l’enfer
Miniature, Bible moralisée Oxford-Paris-Londres, MS Harley 1526 (XIIIe siècle)

D’un point de vue linguistique, comme son vieux français est assez loin du nôtre, nous vous donnons ici de nombreuses clés de vocabulaire pour en faciliter la compréhension. Une partie d’entre elles est empruntée à l’ouvrage de Achille Jubinal cité en-tête d’article. Toutes les autres sont issues de recherches personnelles et d’une plongée en règle au coeur de différents dictionnaires (le Godefroy court, le Saint-Hilaire et le très exhaustif dictionnaire de La Curne de Sainte Palaye, entre autres). Tout cela étant dit, place à la farce.

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Le Salut d’Enfer 

HAHAI! hahai! je sui venus;
Saluz vous mande Belzébus, .
Et Jupiter et Appollin.
Je vieng d’enfer le droit chemin,
Noveles conter vous en sai,
Qu’anuit en l’ostel herbregai,
En la grant sale Tervagan* (nom du diable).
La menjai .j. popélican* (financier)
A une sausse bien broié,
D’une béguine* (bigote) renoié* (renégate),
Qui tant avoit du cul féru* (de ferir : frapper),
Qu’ele l’avoit tout recréu* (fourbu).
Cele nuit fui bien ostelez,
Quar de faus moines et d’abez
Me fist l’en grant feu au fouier,
Et par devant et par derrier.
Me servoient faus eschevin* (magistrat),
Mes ainz que je fusse au chemin,
Lendemain m’estut-il mengier.
Belzébus fist appareillier
.J. userier, cuit en .j. pot;
Après faus monnoiers en rost,
.Ij. faus jugeurs à la carpie* (sauce),
Et j. cras moine à la soucie* (sauce),
Estanchiez* (repu) fui d’avocas,
.J. entremès qui fist baras;
A mengier oi à grant plenté* (à foison);
En tout le plus lonc jor d’esté
Ne vous porroie raconter,
Ne escrire, ne deviser,
La grant foison d’âmes dampnées
Qui en enfer sont ostelées.

De champions et de mordreurs* (meurtriers),
Et de larrons et de robeurs* (voleurs),
Faus peseur, faus mesureeur,
Cil i parsont (portion ? partage) bien asseur* (en sécurité, assuré);
De papelars* (bigots) et de nonnains* (nonnes)
Est noz enfers auques* (n’est pas encore) toz plains.
Li cordelier, li jacobin,
Qui escritrent en parchemin
La confession des béguines,
Et les péchiez que font souvines* (couchés, renversés sur le dos);
Li noir moine i sont mal venu,
Por ce que il ont trop foutu; (foutiner se battre)
Si en sont batu en chapitle.
Li blanc moine n’i sont pas quite,
Quant l’en i doit chanter à note
Dedenz enfer à grant riote* (discussion, querelle).
De cels aus sas et aus barrez* ( frères en sac et frères barrés ou bariolés : les Carmes)
Est noz enſers mal ostelez* (loger) ;
Por ce que dras orent divers (parce qu’ils ont des habits différents)
Vont en enfer cus descouvers.

Noz enfers est de grant afère,
Quar nus n’i veut entrer ne trère* (s’y rendre, y aller)
C’on n’i reçoive liement* (joyeusement, avec douceur).
Par la coille* (testicule) qui ci me pent,
Je vous di voir* (vrai), ne vous ment mie :
En enfer est ma dame Envie,
Qui garde la porte et l’entrée;
Luxure i est trop honorée ;
De clers, de moines, de Templiers,
De prestres et de chevaliers,
Est Luxure dame clamée
Et mult forment d’aus honorée,
Trestout ausi comme roine :
Qui miex vaut plus profond l’encline. ‘
J’aporte d’enfer grant pardon,
De Tervagan et de Mahom,
De Belzébus, de Lucifer,
Qui vous puist mener en enfer.

Explicit le Salut d’Enfer.

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Une belle journée à tous.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

Lecture audio: le fabliau du pêcheur, un conte médiéval satirique du XIIIe siècle

lecture_poesie_medievale_vieux_francais_oil_audioSujet : fabliau  médiéval, conte satirique, humour, proverbe, larron, fourche patibulaire, littérature, vieux français
Période : moyen-âge central (XIIIe)
Auteur : Inconnu
Titre : du prudhomme qui sauva son compère de la noyade
Media : lecture audio vieux français

Ouvrage : Fabliaux et contes (T 1), Etienne Barbazan (XVIIIe siècle)
Manuscrit ancien : MS 1830 St Germain des prés. MS 2774.

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous vous avions présenté il y a quelques jours déjà, le fabliau Du Preudome qui rescolt son compere de noier, nous vous en proposons aujourd’hui une lecture audio dans sa langue originale. 

Vous trouverez plus de détails concernant ce petit conte satirique du XIIe, XIIIe siècles, ainsi que son adaptation en français moderne à l’adresse suivante: L’honnête homme et le noyé: un fabliau médiéval aux antipodes de la charité chrétienne

En vous souhaitant une bonne écoute et une excellente journée!
Fred
Pour moyenagepassion.com
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L’honnête homme et le noyé: un fabliau médiéval aux antipodes de la charité chrétienne ?

fabliau_medieval_humour_satirique_conte_moral_populaire_moyen-age_centralSujet : fabliau, conte populaire satirique médiéval, morale, charité chrétienne, larrons, gibet, potence.
Période : moyen-âge central (XIIe, XIIIe)
Auteur : Inconnu
Titre : du prudhomme qui sauva son compère de la noyade
Ouvrage : Fabliaux et contes (T 1), Etienne Barbazan (XVIIIe siècle)
Manuscrit ancien : MS 1830 St Germain des prés. MS 2774.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous publions et adaptons un fabliau médiéval des XIIe, XIIIe siècles, originellement en vieux français. C’est un conte ancien que nous avons de nos jours et, à peu de choses près, oublié. Nous le tirons d’une édition de 1808 en trois tomes dédiée au genre du fabliau et que nous devons originellement à Etienne Barbazan, érudit et auteur français du XVIIIe siècle.

L’histoire nous parle d’un pêcheur qui, ayant sauvé un homme de la noyade et d’une mort certaine, en le blessant malencontreusement boudu_sauve_des_eaux_ingratitude_tragi_comique_humour_jean_renoirà l’oeil, voit ce dernier se retourner contre lui, quelques temps après, et l’assigner même devant une cour de justice.

Toute proportion gardée, ce fabliau étant sans doute plus acerbe, le fond de l’histoire n’est pas  sans rappeler le film tragi-comique de Jean Renoir, « Boudu Sauvé des Eaux »  avec Michel Simon (en photo ci-contre) dans lequel un homme sauvait aussi des eaux un pauvre bougre près de se suicider qui, une fois rétabli, lui faisait payer sa bonté,  en semant la zizanie dans sa maison.

Dans le cadre de notre fabliau du jour, l’homme est en train de se noyer involontairement alors que dans le film de Renoir, c’est par déprime que le trublion se jette à l’eau, les ressemblances s’arrêtent donc là mais, dans les deux cas, nous sommes en présence d’une histoire morale sur l’exercice de la bonté quelquefois payé d’ingratitude en retour. Dans le contexte médiéval, ce fabliau du preudome qui rescolt son compere de noier  a ceci d’intéressant que sa morale semble bien le situer aux antipodes de la charité chrétienne et de ses valeurs, et nous y reviendrons.

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Le fabliau du pêcheur en vieux français

Du Preudome
Qui rescolt son compere de noier

 Il avint à un pescheor
Qui en la mer aloit un jor,
En un batel tendi sa roi,
Garda, si vit tres devant soi
Un homme molt près de noier.
Cil fu moult preus et molt legier,
Sor ses piez salt, un croq a pris,
Lieve, si fiert celui el vis,
Que parmi l’ueil li a fichié:
El batel l’a à soi saichié,
Arriers s’en vait sanz plu attendre
Totes ses roiz laissa à tendre,
A son ostel l’en fist porter,
Molt bien servir et honorer,
Tant que il fust toz respassez
A lonc tens s’est cil porpenser
Que il avoit son oill perdu
Et mal li estoit avenu,
Cist vilains m’a mon ueil crevé,
Et ge ne l’ai de riens grevé
Ge m’en irai clamer de lui
Por faire lui mal et enui,
Torne, si ce claime au Major
Et cil lor met terme à un jor,
Endui atendirent le jor,
Tant que il vinrent à la Cort.
Cil qui son hueil avoir perdu
Conta avant, que raison fu.
Seignor, fait-il, ge sui plaintis
De cest preudome, qui tierz dis
Me feri d’un croq par ostrage,
L’ueil me creva, s’en ai domage,
Droit m’en faites, plus ne demant;
Ne sai-ge que contasse avant.
Cil lor respont sanz plus atendre
Seignor, ce ne puis-ge deffendre
Que ne li aie crevé l’ueil;
Mais en après mostrer vos vueil
Coment ce fu, se ge ai tort.
Cist hom fu en peril de mort
En la mer où devoit noier
Ge li aidai, nel quier noier
D’un croq le feri qui ert mien;
Mais tot ce fis-ge por son bien:
Ilueques li sauvai la vie,
Avant ne sai que ge vos die.
Droit me faites por amor Dé.
C’il s’esturent tuit esgaré
Ensamble pour jugier le droit.
Qant un sot qu’à la Cort avoit
Lor a dit : qu’alez-vos doutant?
Cil preudons qui conta avant
Soit arrieres en la mer mis,
La où cil le feri el vis;
Que se il s’en puet eschaper,
Cil li doit oeil amender,
C’est droiz jugement, ce me sanble.
Lors s’escrirent trestuit ensanble,
Molt as bien dit, ja n’iert deffait,
Cil jugemnz lors fu retrait.
Quant cil oï que il seroit
En la mer mis où il estoit
Où ot soffert le froit et l’onde,
Il n’i entrat por tot le monde,
Le preudome a quite clamé,
Et si fu de plusors blasmé.
Por ce vos di tot en apert
Que son tens pert qui felon sert:
Raember de forches larron
Quant il a fait sa mesprison,
Jamès jor ne vous amera
Je mauvais hom ne saura grré
A mauvais, si li fait bonté;
Tot oublie, riens ne l’en est,
Ençois seroit volentiers prest
De faire lli mal et anui
S’il venoit au desus de lui.

L’adaptation du fabliau en français moderne

N_lettrine_moyen_age_passionous prenons, ici, quelques libertés avec le texte pour les exigences de la rime, mais, pour ceux que cela intéresse, le rapprochement des deux versions devrait vous permettre de revoir l’original en vieux français avec plus d’éléments de compréhension.

De l’honnête homme
Qui sauva son compère de la noyade

Il advint qu’à un pécheur
Qui sur la mer s’en fut un jour,
Sur son bateau tendit sa voile,
Et regardant, droit devant lui
vit, un homme près de se noyer.
Il fut très vif et lestement,
Sauta bien vite sur ses deux pieds,
Pour se munir d’un crochet (une gaffe),
Il le leva, pour saisir l’autre, 
Si bien qu’il lui ficha dans l’oeil,
Puis le hissa sur le bateau,
Et sans attendre s’en retourna
Toutes voiles dehors vers son logis.
Il fit porter l’homme chez lui,
il le servit et l’honora, tant et si bien
que peu après, il fut tout à fait rétabli.

Quelques temps plus tard pourtant,
Le rescapé se mit à penser
Qu’il avait son oeil perdu
Et que mal lui était advenu.
Ce vilain a crevé mon oeil,
Je ne lui avais pourtant rien fait,
J’irais porter plainte contre lui
Pour lui causer tord et ennui.
Aussi s’en fut-il chez le juge
Qui fixa une date d’audience,
Et tous deux attendirent le jour
Puis se rendirent à la cour.

Celui qui l’oeil avait perdu
Parla d’abord, comme c’est coutume
Seigneur, dit-il, je viens me plaindre
De cet homme qui voilà trois jours,
Me blessa avec un crochet,
me creva  l’oeil et j’en souffris.
Faites m’en droit, je n’en veux pas plus
Et je ne peux rien dire de plus.
L’autre rétorque sans plus attendre:
Seigneur, je ne puis me defendre
De lui avoir crevé l’oeil,
Mais je voudrais vous démontrer,
Comment tout survint et quel fut mon tord.

Cet homme fut en péril de mort
En la mer, où il se noyait.
Je l’ai aidé, je ne peux le nier,
De ce crochet qui est le mien et l’ai blessé
Mais tout cela fut pour son bien
Car ainsi sa vie fut sauvée
Plus avant ne sais que vous dire.
Rendez-moi justice
pour l’amour de Dieu.

Les juges étaient tout égarés
Ne sachant trop comment juger,
Quand un sot que la cour avait
Dit alors: de quoi doutez-vous?
Qu’on mette celui qui se plaigne
Au même endroit dans la mer,
Là ou l’autre le blessa à l’oeil
Et s’il s’en peut échapper
que l’autre le doive dédommager.
C’est droit jugement, il me semble
Et tous s’écrièrent tous ensemble:
Voila qui est fort bien parlé,
Qu’ainsi la chose soit jugée!

Quand le rescapé eut appris
Qu’il serait en la mer remis 
A souffrir le froid et l’onde
Il n’y entra pour tout au monde.
Le preudomme fut acquitté
Et par bien des gens blâmé.

Tout cela montre, c’est bien clair
Que son temps perd qui félon sert.
Sauvez un larron du Gibet
Une fois commis son forfait
Jamais il ne vous aimera,
Et pour toujours vous haïra.
Jamais mauvais homme ne sait gré
A un autre qui lui fait bonté.
Il aura tôt fait d’oublier
Au contraire, il sera même prêt
A lui causer tord et souci 
S’il venait au dessus de lui.

La place du fabliau dans le contexte moral du moyen-âge chrétien

A_lettrine_moyen_age_passiontravers le mode satirique, ces petites contes populaires du moyen-âge que sont les fabliaux laissent souvent transparaître les leçons d’une sagesse populaire et critique qui souligne les faiblesses et les défauts de la nature humaine.

Comme nous l’avons déjà abordé, en nous penchant sur certains fabliaux de Bodel ou de Rutebeuf, on se souvient du prêtre cupide qui ne pense qu’à amasser les richesses et qui ne prêche que pour ses propres intérêts. Dans la housse partie du trouvère Bernier, on se rappelle encore du fils qui ne pratique pas la charité envers son vieux père puisqu’il est même près de le mettre dehors dans le froid et de laisser mourir de faim. C’est de la génération d’après et de son propre fils que viendra la leçon humour_fabliau_litterature_medieval_conte_satirique_moral_moyen-age_central_valeurs_chretiennesqui n’est d’ailleurs pas, là non plus, une leçon de morale chrétienne, mais bien plus une parabole sur l’éducation et une leçon de morale populaire: « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».

Dans cette exploration de ce que l’on moque dans les fabliaux et qui se situe assez souvent à l’autre bout des valeurs chrétiennes de compassion et de charité, ou qui les raille, le conte ancien d’aujourd’hui est un exemple édifiant supplémentaire. Sa morale ne sort pas de nulle part toutefois et elle n’est pas isolée du reste de son époque puisque cette histoire contient, autant qu’elle illustre, un dicton en usage au moyen-âge. Le voici dans notre fabliau, c’est sa morale:

deco_eauRaember de forches larron
Quant il a fait sa mesprison,
Jamès jor ne vous amera

Sauvez un larron de la potence
Une fois qu’il a commis son crime
Il ne vous aimera jamais pour autant.

Au niveau populaire on le connait encore sous cette forme:

« Larroun ne amera qi lui reynt de fourches »
Le larron n’aimera pas celui qui le sauve du gibet ou « Sauvez un larron du Gibet ne vous gagnera pas son amour ni son respect »

On l’aura compris, les fourches dont il est question ici n’ont rien d’agricoles. Ce sont les fourches patibulaires, autrement dit la potence ou le gibet.  En creusant un peu la question, on retrouvera encore cette idée et ce proverbe dans le roman de Tristan sous une autre forme:

« Sire moult dit voir Salemon
Qui de forches, traient Larron
Ja pus ne l’ameront nul jour. »
Tristan: recueil de ce qui reste des poèmes relatifs à ses aventures, Volume 2. Francisque Michel.1835)

Pour autant qu’il soit fait référence à Salomon, dans ce dernier exemple, on ne trouve nulle trace de ce proverbe dans la bible.  A la même époque, il faut encore noter qu’on le croisera dans plusieurs langues (allemand, italien, anglais notamment). Il se présente, à peu de choses près, toujours sous  la même forme:

« Save a thief from the gallows and he ll be the first shall cut your throat »

Sauvez un voleur de la potence et ce sera le premier à vous couper la
gorge.

Vous en trouverez, ici, plus de variantes linguistiques :
The Dialogue of Salomon and Saturnus, John M Kemble.

Morale populaire, Moral chrétienne?

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour arriver à situer ce proverbe ou même ce fabliau qui en est une illustration dans le contexte des valeurs médiévales, peut-être faut-il invoquer une certaine coexistence des valeurs humaines ou de bon sens, d’un côté avec les valeurs chrétiennes  et leur morale de l’autre. L’homme peut-il naître mauvais ou bon? Même s’il peut s’amender, le moyen-âge  croit sans doute à l’idée d’une persistance de la nature de l’homme ou d’un déterminisme que les valeurs de charité sont elles-mêmes impuissantes à sauver.

deco_eauPeut-être faudrait-il être encore vigilant, dans notre approche, sur le fait que la notion de charité chrétienne si elle prend la forme du don envers les églises notamment, n’englobe pas nécessairement au moyen-âge, les mêmes choses que nous y projetons aujourd’hui. Même de la part d’un auteur chrétien comme Eustache Deschamps, il y a des poésies très acerbes contre les mendiants ou même affirmant que personne ne veut donner aux pauvres, alors que dire de l’idée de s’aventurer à sauver un larron de la potence? Sans doute que l’idée de s’interposer ne viendrait pas à l’esprit de grand monde et qu’au fond, on considère que c’est devant Dieu que le larron doive répondre de ses crimes.

Quoiqu’il en soit, dans le paysage de ce moyen-âge occidental très chrétien tel qu’on peut se le représenter parfois, les fabliaux viennent toujours appuyer sur des cordes sensibles et soulignent à quel point la nature humaine peut se situer à l’autre extrême de ces mêmes valeurs. D’une certaine manière et même si le cadre de cet article est un peu étriqué pour traiter d’un sujet aussi complexe et ambitieux, cette forme littéraire et satirique nous obligerait presque à repenser la place des valeurs chrétiennes sur l’échiquier des valeurs humaines et morales de ce monde médiéval, ou à tout le moins à les remettre en perspective ou en articulation. Pour être un amusement, la satire ou le genre satirique n’en sont pas moins des indicateurs et des baromètres du sens critique et s’il est indéniable que les valeurs chrétiennes sont au centre du monde médiéval, peut-être faut-il, à tout le moins, se méfier de dépeindre ce dernier d’une seule couleur en privant un peu vite ses contemporains de toute capacité de réflexion ou de distanciation.

Pour le reste et quant à la question de l’humour, à proprement parler, ce fabliau nous apparaît aujourd’hui sans doute plus grinçant et moral que désopilant, mais il est vrai que l’humour est si souvent attaché à l’air du temps que, dans bien des cas, il vieillit mal.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.