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Du vilain qui conquit le paradis en plaidant, un fabliau médiéval commenté et adapté

fabliau_vilain_litterature_medievale_moyen-ageSujet : humour médiéval, littérature médiévale, fabliaux,  vilains, paysans, satire, conte satirique, poésie satirique, conte moral, moyen-âge chrétien.
Période : moyen-âge central
Titre :  Du Vilain qui conquist Paradis par plait
Auteur : anonyme
Ouvrage :  Les Fabliaux, Etienne Barbazan. Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe, Anatole Montaiglon et Gaston Raynaud.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous avons le plaisir de vous présenter un très célèbre fabliau en provenance du moyen-âge central. Nous en sommes d’autant plus heureux que nous nous vous proposons, à coté de sa version originale en vieux-français, son adaptation complète en français moderne par nos soins.

Un vilain « exemplaire » et pourtant

fabliau_litterature_medieval_vilain_clef_paradis_saint_pierre_moyen-agePour faire écho à notre article sur le statut du vilain dans la littérature médiévale, ce conte satirique réhabilite quelque peu ce dernier. Comme nous l’avions vu, en effet, « l’homologue » ou le « double » littéraire du paysan sont l’objet de bien des moqueries dans les fabliaux et, d’une manière générale, dans la littérature des XIIe au XIVe siècles.  Ce n’est donc pas le cas dans le conte du jour, puisque l’auteur y accorde même l’entrée du Paradis au vilain, contrairement à Rutebeuf qui ne lui concède pas dans son « pet du vilain« .

Pour le conquérir, le personnage aura à lutter en rendant verbalement coup pour coup et en démontrant de véritables talents oratoires, mais ce n’est pas tout. Entre les lignes, ce fabliau nous dressera encore le portrait d’un paysan qui a mené une vie exemplaire de charité et d’hospitalité. C’est donc un « bon chrétien »  qui nous est présenté là et il possède aussi une parfaite connaissance des écritures bibliques qu’il retourne d’ailleurs à son avantage. Pour autant et comme on le verra, la question de cette nature chrétienne, si elle jouera sans doute indirectement un rôle, ne sera pas ce que le conte nous invitera finalement à considérer en premier.

Du Vilain qui conquit le Paradis en plaidant
en vieux-français, adapté en français moderne

C_lettrine_moyen_age_passiononcernant cette traduction/adaptation et pour en préciser l’idée, nous avons plutôt cherché, autant qu’il était possible, à suivre au plus près le fil de la traduction littérale tout en conservant le rythme et la rime du texte original. Pas de grandes envolées lyriques ou de révolution ici donc, on trouvera même sans doute quelques coquilles de rimes, mais cette adaptation n’a que la prétention d’être une « base » de compréhension ou même, pourquoi pas, une base de jeu pour qui prendrait l’envie de s’essayer à sa diction ou de monter sur les planches. La morale serait sans doute à retravailler pour la rime mais, pour être honnête, je n’ai pas eu le coeur à la dénaturer.

Pour des raisons de commodité et pour l’étude, nous vous proposons également une version pdf de cette adaptation. Tout cela représente quelques sérieuses heures de travail, aussi si vous souhaitiez utiliser cette traduction, merci de nous contacter au préalable.

Avant de vous laisser le découvrir, j’ajoute que les césures entre les strophes ne sont que l’effet de notre propre mise en page, destiné à offrir quelques espaces de respiration dans la lecture. Ce fabliau se présente, en général, d’une seul traite.

Nos trovomes en escriture
Une merveilleuse aventure !

Qui jadis avint un vilain,
Mors fu par .I. venredi main;
Tel aventure li avint
Qu’angles ne deables n’i vint;
A cele ore que il fu morz
Et l’ame li parti du cors,
Ne troeve qui riens li demant
Ne nule chose li coumant.
Sachiez que mout fu eüreuse
L’ame, qui mout fu pooreuse;
Garda à destre vers le ciel,
Et vit l’archangle seint Michiel
Qui portoit une ame à grant joie;
Enprès l’angle tint cil sa voie.
Tant sivi l’angle, ce m’est (a)vis,
Que il entra en paradis.deco_separationSeinz Pierres, qui gardoit la porte,
Reçut l’ame que l’angle porte;
Et, quant l’ame reseüe a,
Vers la porte s’en retorna.
L’ame trouva qui seule estoit,
Demanda qui la conduisoit :
« Çaienz n’a nus herbergement,
Se il ne l’a par jugement :
Ensorquetot, par seint Alain,
Nos n’avons cure de vilain,
Quar vilains ne vient en cest estre.
Plus vilains de vos n’i puet estre,
Çà, » dit l’ame, « beau sire Pierre ;
Toz jorz fustes plus durs que pierre.
Fous fu, par seinte paternostre,
Dieus, quant de vos fist son apostre;
Que petit i aura d’onnor,
Quant renoias Nostre Seignor ;
Mout fu petite vostre foiz,
Quant le renoiastes .III. foiz;
Si estes de sa compaignie,
Paradis ne vos affiert mie.
Alez fors, or tost, desloiaus,
Quar ge sui preudons et loiaus ;
Si doi bien estre par droit conte.»deco_separationSeins Pierres ot estrange honte ;
Si s’en torna isnel le pas
Et a encontré seint Thomas ;
Puis li conta tot à droiture
Trestote sa mesanventure,
Et son contraire et son anui.
Dit seinz Thomas : « G’irai à lui,
N’i remanra, ja Dieu ne place! »
Au vilain s’en vient en la place :
« Vilains, » ce li dist li apostres,
«Cist manoirs est toz quites nostres,
Et as martirs et as confès;
En quel leu as tu les biens fais
Que tu quides çaienz menoir?
Tu n’i puez mie remanoir,
Que c’est li osteus as loiaus.
Thomas, Thomas, trop es isneaus*
De respondre comme legistres;
Donc n’estes vos cil qui deïstes
As apostres, bien est seü,
Quant il avoient Dieu veü
Enprès le resuscitement ?
Vos feïstes vo sei rement
Que vos ja ne le querriez
Se ses plaies ne sentiez;
Faus i fustes et mescreanz. »
Seinz Thomas fut lors recreanz
De tencier, si baissa le col;deco_separationPuis s’en est venuz à seint Pol,
Si li a conté le meschief.
Dit seinz Pols : « G’irai, par mon chief,
Savoir se il vorra respondre. »
L’ame n’ot pas poor de fondre,
Aval paradis se deduit :
« Ame, » fait il, « qui te conduit ?
Où as tu faite la deserte
Por quoi la porte fu ouverte ?
Vuide paradis, vilains faus !
« Qu’est ce ? dit il, danz Pols li chaus,
Estes vos or si acoranz
Qui fustes orribles tiranz ?
Jamais si cruels ne sera ;
Seinz Etienes le compara,
Que vos feïstes lapider.
Bien sai vo vie raconter ;
Par vos furent mort maint
preudome.
Dieus vos dona en son le some
Une buffe de main enflée.
Du marchié ne de la paumée
N’avon nos pas beü le vin ?
Haï, quel seint et quel devin !
Cuidiez que ge ne vos connoisse? « 
Seinz Pols en ot mout grant angoisse.
Tornez s’en est isnel le pas,
Si a encontré seint Thomas
Qui à seint Pierre se conseille ;
Si li a conté en l’oreille
Du vilain qui si l’a masté :
« En droit moi a il conquesté
Paradis, et ge li otroi. »
A Dieu s’en vont clamer tuit troi.
Seinz Pierres bonement li conte
Du vilein qui li a dit honte :
« Par paroles nos a conclus ;
Ge meïsmes sui si confus
Que jamais jor n’en parlerai.»deco_separationDit Nostre Sire : « Ge irai,
Quar oïr vueil ceste novele. »
A l’ame vient et si l’apele,
Et li demande con avint
Que là dedenz sanz congié vint :
« Çaiens n’entra oncques mès ame
Sanz congié, ou d’ome ou de feme ;
Mes apostres as blastengiez
Et avilliez et ledengiez,
Et tu quides ci remanoir !
Sire, ainsi bien i doi menoir
Con il font, se jugement ai,
Qui onques ne vos renoiai,
Ne ne mescreï vostre cors,
Ne par moi ne fu oncques mors ;
Mais tout ce firent il jadis,
Et si sont or en paradis.
Tant con mes cors vesqui el monde,
Neste vie mena et monde ;
As povres donai de mon pain ;
Ses herbergai et soir et main,
Ses ai à mon feu eschaufez ;
Dusqu’à la mort les ai gardez,
Et les portai à seinte yglise ;
Ne de braie ne de chemise
Ne lor laissai soffrete avoir ;
Ne sai or se ge fis savoir ;
Et si fui confès vraiement,
Et reçui ton cors dignement :
Qui ainsi muert, l’en nos sermone
Que Dieus ses pechiez li pardone.
Vos savez bien se g’ai voir dit :
Çaienz entrai sanz contredit ;
Quant g’i sui, por quoi m’en iroie ?
Vostre parole desdiroie,
Quar otroié avez sanz faille
Qui çaienz entre ne s’en aille ;
Quar voz ne mentirez par moi.
Vilein, » dist Dieus. « et ge l’otroi ;
Paradis a si desresnié
Que par pledier l’as gaaingnié ;
Tu as esté à bone escole,
Tu sez bien conter ta parole ;
Bien sez avant metre ton verbe. »deco_separationLi vileins dit en son proverbe
Que mains hom a le tort requis
Qui par plaidier aura conquis ;
Engiens a fuxée droiture,
Fauxers a veincue nature ;
Tors vait avant et droiz aorce :
Mielz valt engiens que ne fait force.deco_separationExplicit du Vilain
qui conquist Paradis par plait
On trouve dans une écriture
Une merveilleuse aventure
Que vécut jadis un vilain
Mort fut, un vendredi matin
Et telle aventure lui advint
Qu’ange ni diable ne vint
Pour le trouver, lors qu’il fut mort,
Et son âme séparée du corps,
Il ne trouve rien qu’on lui demande
Ni nulle chose qu’on lui commande.
Sachez qu’elle se trouvait heureuse
L’âme, un peu avant, si peureuse; (1)
Elle se tourna vers le ciel,
Et vit l’archange Saint-Michel
Qui portait une âme à grand(e) joie;
De l’ange elle suivit la voie.
Tant le suivit, à  mon avis,
Qu’elle entra jusqu’au paradis.deco_separationSaint-Pierre, qui gardait la porte,
Reçut l’âme que l’ange porte;
Et quand elle fut enfin reçue,
Vers la porte, il est revenu.
Trouvant seule l’âme qui s’y tenait
il demanda qui la menait :
« Nul n’a ici d’hébergement,
S’il ne l’a eu par jugement (jugé digne)
D’autant plus par Saint-Alain,
Que nous n’avons cure de Vilain.
Les vilains n’ont rien à faire là, 
Et vous êtes bien un de ceux-là.
« ça, dit l’âme, Beau Sire Pierre;
Qui toujours fût plus dur que pierre.
Fou fut, par Saint Pater Nostre,
Dieu, pour faire de vous son apôtre;
Comme petit fut son honneur,
Quand vous reniâtes notre seigneur.
Si petite fut votre foi,
Que vous l’avez renié trois fois.
Si vous êtes bien de ses amis,
Peu vous convient le Paradis,
Tantôt fort, tantôt déloyal
moi je suis prudhomme et loyal
Il serait juste d’en tenir compte. »deco_separationSaint-Pierre pris d’une étrange honte,
Sans attendre tourna le pas
Et s’en fut voir Saint-Thomas;
Puis lui conta sans fioritures
Tout entière sa mésaventure
Et son souci et son ennui
Saint-Thomas dit : « j’irai à lui
Il s’en ira, Dieu m’est témoin !
Et s’en fut trouver le vilain
« Vilain, lui dit alors l’apôtre,
« Cet endroit appartient aux nôtres
Et aux martyres et aux confesses
En quel lieu, as-tu fait le bien
Pour croire que tu peux y entrer ?
Tu ne peux pas y demeurer
C’est la maison des bons chrétiens. »
« Thomas, Thomas, vous êtes bien vif  
A répondre comme un légiste !
N’êtes vous pas celui qui dites
Aux apôtres, c’est bien connu,
Après qu’ils aient vu le seigneur
Quand il fut ressuscité, 
Faisant cette grossière erreur, 
Que jamais vous ne le croiriez
Avant d’avoir touché ses plaies ?
Vous fûtes faux et mécréant. »
Saint-Thomas perdit son allant
à débattre et baissa le col.deco_separationEt puis s’en fut trouver Saint-Paul,
Pour lui conter tous ses déboires.
Saint Paul dit « J’irai le voir,
On verra s’il saura répondre. »
L’âme n’eut pas peur de fondre,
A la porte elle se réjouit (jubile).
« Ame » dit le Saint, qui t’a conduit?
Ou as-tu juste eu le mérite
D’avoir trouvé la porte ouverte ?
Vide le Paradis, vilain faux! »
« Qu’est-ce? dit-il, Don Paul, le chaud!
Vous venez ici, accourant, 
Vous qui fûtes horrible tyran ?
Jamais si cruel on ne vit, 
Saint Etienne lui s’en souvient, 
Quand vous le fîtes lapider.
Votre vie, je la connais bien,
Par vous périrent maints hommes
de bien.
Dieu vous le commanda en songe,
Un bon soufflet bien ajusté, 
Pas du bord, ni de la paumée. (2)
N’avons-nous pas bu notre vin ? (3)
Ah ! Quel Saint et quel devin !
Croyez-vous qu’on ne vous connoisse? »
Saint-Paul fut pris de grand angoisse
Et tourna vite sur ses pas, 
pour aller voir Saint-Thomas,
Qui vers Saint-Pierre cherchait conseil;
Et il lui conta à l’oreille
Du vilain qui l’avait maté :
« Selon moi, cet homme a gagné
Le paradis je lui octrois »
A Dieu s’en vont clamer tous trois,
Saint-Pierre tout bonnement lui conte
Du vilain qui leur a fait honte :
« En paroles il nous a vaincu ; 
J’en suis moi-même si confus
Que jamais je n’en parlerai. »deco_separationNotre Sire* (le Christ) dit, « Alors j’irai 
Car je veux l’entendre moi-même »
Puis vient à l’âme et puis l’appelle
Lui demande comment il se fait
Qu’elle soit là sans être invitée
« Ici n’entre jamais une âme,
Sans permission, homme ou femme,
Mes apôtres furent outragés
Insultés et (puis) maltraités,
Et tu voudrais encore rester ?
« Sire, je devais bien manoeuvrer
Comme eux, pour obtenir justice
Moi qui ne vous renierai jamais
Ni ne rejetterai votre corps (personne)
Qui pour moi ne fut jamais mort;
Mais eux tous le firent jadis,
Et on les trouve en paradis.
Tant que j’ai vécu dans le monde
J’ai mené (une) vie nette et pure
Donnant aux pauvres de mon pain
Les hébergeant soir et matin,
A mon feu je les réchauffais
Jusqu’à la mort, je les gardais (aidais)
Puis les portais en Sainte Eglise.
De Braie pas plus que de chemise,
Ne les laissais jamais manquer,
Et je ne sais si je fus sage,
Ou si je fus vraiment confesse.
Et vous fis honneur dignement.
Qui meurt ainsi, on nous sermonne
Que Dieu ses péchés lui pardonne
Vous savez bien si j’ai dit vrai.
Ici, sans heurt, je suis entré
Puisque j’y suis, pourquoi partir ?
Je dédierais vos propres mots
Car vous octroyez sans faille
Qu’une fois entré, on ne s’en aille,
Et je ne veux vous faire mentir. »
« Vilain », dit Dieu, « je te l’octroie :
Au Paradis, tu peux rester
Puisque qu’en plaidant, tu l’as gagné.
Tu as été à bonne école,
Tu sais bien user de paroles
Et bien mettre en avant ton verbe. »deco_separationLe vilain dit dans son proverbe
Que maints hommes ont le tort requis
Au plaidant qui conquit ainsi
son entrée dans le paradis. (4)

L’adresse a faussé la droiture (5)
Le faussaire (a) vaincu la nature ; 
Le tordu file droit devant
et le juste part de travers :
Ruser vaut mieux que force faire. (6)deco_separationExplicit du Vilain
qui conquit le Paradis en plaidant

NOTES

isneaus* ; vif, habile
(1)  « L’âme qui moult fut peureuse » : l’âme qui avait eu très peur au moment de se séparer du corps.
(2) Pas du bord ni de la paumée  : pas du bout des doigts, ni du plat de la main. Pour le dire trivialement : toute la tartine.
(3) N’avons-nous pas bu notre vin ? Allusion à l’évangile de Saint-Thomas. « N’ais-je pas accompli mes devoirs de bon chrétien?  »
(4) littéral : à celui qui aura conquis en plaidant.
(5) Sur l’ensemble de l’explicit, certains termes employés sont assez larges au niveau des définitions, il a donc fallu faire des choix. Engiens : ruse, talent, adresse. Nature : ordre naturel, loi naturelle. Droiture: raison, justice.
(6) La ruse vaut mieux que la force.

Profondeur satirique & analyse

E_lettrine_moyen_age_passionn se servant de la distance au personnage, l’auteur semble à première vue, conduire ici une réflexion profonde et acerbe sur la légitimité des intermédiaires (en l’occurrence les apôtres), pour accorder l’entrée au paradis et juger de qui en a le privilège ou non. En mettant l’accent sur la dimension humaine des Saints et leurs faiblesses, on pourrait même vraiment se demander à quel point l’auteur n’adresse pas ici vertement la reforme grégorienne. On se souvient que par certains aspects, cette dernière avait confisqué, en effet, aux chrétiens le dialogue direct avec Dieu ,en faisant des personnels épiscopaux les intermédiaires nécessaires et incontournables pour garantir aux croyants, le Salut de son âme.

Travers humains
& légitimité des intermédiaires

fabliau_litterature_medieval_vilain_paradis_saint_pierre_moyen-ageAu fond, si les Saints et apôtres eux-même, pour leurs travers humains ou leurs erreurs passées, n’ont pas la légitimité de refuser à notre joyeux et habile paysan l’entrée en paradis, que dire alors du personnel de l’église ? On sait que par ailleurs les fabliaux nous font souvent des portraits vitriolés de ces derniers  (cupidité, lubricité, etc).

Sous les dehors de la farce, il est difficile de mesurer l’intention de l’auteur ou la profondeur véritable de la satire, mais on ne peut pas faire l’économie de cette lecture de ce fabliau. Le conteur y adresse-t-il la légitimité des hommes, aussi « Saints » ou canonisés soient-ils, à tenir les portes du paradis et juger du Salut des âmes ? Est-ce une lecture trop « moderne » pour le moyen-âge ? Bien que ce conte satirique paraisse soulever clairement la question, ses conclusions et sa morale nous tirent au bout du compte, en un tout autre endroit, de sorte qu’il est difficile de savoir si l’auteur n’a fait ainsi que se dégager  de la forte satire présente sur ces aspects ou si son propos n’était simplement pas là.

Talent oratoire plus que valeurs chrétiennes ?

T_lettrine_moyen_age_passionout d’abord et par principe finalement, le vilain n’est pas autorisé à entrer au Paradis. « Il ne peut être un bon chrétien ». Le fabliau s’évertuera à nous démontrer le contraire, mais d’emblée, c’est un fait entendu qui a force de loi. Dès le début du conte, nous sommes dans la conclusion du « Pet du vilain » de Rutebeuf. : aucun ange, ni diable ne viennent chercher l’âme défunte. Personne ne veut du vilain; ni l’enfer ni le paradis ne sont assez bons pour lui. S’il veut sa place, il lui faudra la gagner, faire des pieds et des mains. Autrement dit dégager, un à un, tous les intermédiaires et leurs arguments – en réalité ils n’en ont pas, il ne font qu’opposer une loi –  en remettant en cause leur légitimité à juger de ses mérites.

A-t-il démontré au sortir de cette joute qu’il est un bon chrétien ? En réalité non. La conclusion s’empêtre dans quelques contradictions dont il est permis, encore une fois, de se demander, si elles ne sont là que pour atermoyer la question de fond par ailleurs bien soulevée :  fabliau_litterature_medieval_vilain_paradis_saint_paul_moyen-age« Beaucoup d’hommes donneront tort au vilain d’avoir ainsi gagné son entrée au paradis« , et pourtant finalement il n’est pas ici question d’affirmer que le vilain l’a gagné par sa parfaite connaissance des écritures, et encore moins par une certaine « exemplarité chrétienne » de sa vie :  « Le faussaire a vaincu la nature (l’ordre naturel, la loi)… Le tordu file droit et le juste part de travers… « 

Au fond, c’est son talent à argumenter qui est explicitement mis à l’honneur, dusse-t-il être considéré comme « tordu ». Les Saints ont eu affaire à plus grand orateur qu’eux et  ce vilain là n’a gagné son entrée au paradis que par sa propre habilité. Il demeure donc une exception et celle-ci ne doit rien à son respect des valeurs chrétiennes: « la ruse, le talent triomphe de la force, du juste, de la loi ». Ce qui fait que le fabliau est drôle (au sens de l’humour médiéval), c’est que le vilain a réussi finalement à berner les Saints. Les questions de fond sur la légitimité de ces derniers à détenir les clefs du paradis, comme celle plus large des hommes, de leurs travers et de leur bien fondé à juger du Salut d’un des leurs, vilain ou non,  se retrouvent bottées en touche. Après avoir été soulevées, leur substance satirique est en quelque sorte désamorcée ou en tout cas amoindrie.

D’ailleurs, le Christ  en personne (« nostre Sire ») n’accordera aussi son entrée au vilain que sur la base de son talent oratoire et sa capacité à « gloser » sur le fond des évangiles: « Tu as été à bonne école, tu sais bien user de paroles et bien mettre en avant ton verbe ». CQFD : les actions du vilain de son vivant, chrétiennes ou non, ne sont pas adressées. Elles ne sauraient semble-t-il, en aucun cas, fournir une raison suffisante à son entrée en Paradis. La loi reste la loi. Pour que l’humour fonctionne, il faut, semble-t-il, que ce vilain reste une exception et ne soit qu’à demi réhabilité.

Pour parenthèse et avant de nous séparer, veuillez noter que les photos ayant servi à illustrer cet article sont toutes des détails de toiles du peintre bolognais du XVIe/XVIIe siècle, Guido Reni (1575-1642): dans l’ordre, le Christ remettant les clefs du Paradis à Saint-Pierre,  suivi d’un portrait de Saint-Pierre et de Saint-Paul.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Les vilains des fabliaux et un fabliau médiéval : des chevaliers, des clercs et des vilains

fabliau_vilain_litterature_medievale_moyen-ageSujet : humour médiéval, littérature médiévale, fabliaux, chevalier, clercs, vilains, paysans, satire, conte satirique, poésie satirique.
Période : moyen-âge central
Titre : des chevaliers, des clercs et des vilains
Auteur : anonyme
Ouvrage : « Les Fabliaux, T3″, Etienne Barbazan

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionur les quelques cent cinquante fabliaux qui nous sont parvenus du moyen-âge celui dont nous vous parlons aujourd’hui est sans doute un des plus courts, à défaut d’être celui dont l’humour est le plus « élevé ». Comme on le verra, il s’épanche, en effet, du côté des rives les plus graveleuses de l’humour médiéval.

Avec les habituelles réserves qu’il faut mettre entre la réalité sociale et la littérature, c’est un conte satirique que l’on trouve  souvent cité par des auteurs ou historiens soucieux d’approcher les représentations que le monde médiéval pouvait se faire des différentes classes sociales, en l’occurrence celles des chevaliers, des clercs et des vilains. Comme dans tous les contes satiriques, les traits sont bien évidemment forcés et nous sommes ici dans une caricature, assez grossière, mais elle nous fournit tout de même l’occasion d’aborde la question du statut du « vilain » dans les fabliaux.


Etymologie : le mot vilain vient de « Villa », la ferme. Dans son sens premier c’est donc l’homme de la ferme.


Le « Vilain » des fabliaux
et de la littérature médiévale

L_lettrine_moyen_age_passione terme « vilain »  dans les fabliaux et la littérature médiévale recouvre plusieurs usages. Dans le premier cas, qui est son origine étymologique, il désigne une fonction : celle de paysan, de travailleur agricole. Dans le deuxième, c’est un terme péjoratif qui désigne des hommes de basse classe sociale, mais surtout, parmi eux, les « rustres », autrement dit ceux qui sont sans éducation, sans litterature_medievale_fabliaux_contes_poesie_satirique_paysans_vilains_manuscrit_ancien_heures_rohan_moyen-agebonnes manières et, quelquefois même, corollaire de tout cela, sans grande hauteur morale.

En réalité, le deuxième sens semble s’être rapidement  attaché au premier, et bien des fois, les deux se confondent. Le vilain désigne alors  un paysan de métier, mais aussi et presque par voie de conséquence, un être rustre, naïf, et sans manière.  Les choses n’étant fort heureusement jamais aussi simples, le blason du vilain sera quelque peu redoré dans d’autres fabliaux ou textes médiévaux et les deux sens se trouveront même dissociés.

Pour prendre les choses dans l’ordre, nous allons d’abord parlé du vilain « ostracisé » socialement et nous aborderons ensuite les variantes appliquées à ce personnage finalement assez polymorphe des fabliaux.

Le vilain  « ostracisé » et bouc-émissaire

D_lettrine_moyen_age_passionans le premier cas donc, même si, encore une fois, cela se joue dans le cadre de la littérature, il semble qu’il y ait clairement une forme d’ostracisme social.  Ce vilain là n’a pas d’éducation. Grossier, malotru, il souille tout ce qu’il touche et comme il est la « lie » de ce que la société peut produire de pire, il faut encore qu’il soit sale, puant et laid. Moralement, ce n’est guère mieux. Que l’on ne se fie jamais  à lui, ni ne lui fasse  de faveurs, il ne les rendra jamais car il est encore ingrat, peu charitable et ne tient pas ses engagements,

Monstre d’égoïsme, il ne pense qu’à lui même ou, au mieux, aux siens et ne fait jamais non plus la charité. Poursuivi jusqu’après sa mort pour ses travers, pour peu, on lui dénigre même l’entrée au paradis ce qui, litterature_medievale_fabliaux_contes_poesie_satirique_paysans_vilains_manuscrit_ancien_rohan_moyen-agedans le contexte du moyen-âge chrétien, est le pire des châtiments qu’on puisse imaginer, a fortiori quand ce dernier s’applique à  l’intégralité d’une classe sociale.

Malgré tous ses travers, le vilain est rarement présenté comme doté d’une grande intelligence, et même encore moins machiavélique. Gouailleur et moqueur, méfiant envers les autres, il demeure souvent un « sot » qui se fait facilement berner; c’est alors  le dindon de la farce, l’idiot ou l’abruti dont on se rit. On se souvient ici du vilain de la vache du prêtre de Jean Bodel, tant crédule et sa femme avec, qu’ils boiront tous deux les paroles du curé cupide qui leur promettait de recevoir du tout puissant le double de ce qu’ils lui céderaient. Pour avoir remis tout entier leur salut, comme leur profit,  dans les mains de l’ecclésiastique, le couple de paysans naïfs (bon chrétiens mais quelque peu limités dans la compréhension des valeurs concernées) était ici l’instrument d’une satire qui, au demeurant, visait tout autant, sinon plus le prêtre. Vénal, crédule, on trouve des peintures largement plus cruelles que celle que nous faisait là Bodel du vilain, même si ce dernier ne s’y trouvait pas totalement  à l’honneur.

Quoiqu’il en soit, si les fabliaux n’épargnent pas grand monde et encore moins le personnel de l’église, il demeure difficile d’imaginer un personnage plus stigmatisé socialement que le vilain tel qu’il nous y est présenté parfois. A quelques nuances près, les normes de la bonne éducation et de la société semblent sans aucune prise sur lui. Au passage, cela n’a rien à voir avec son degré de richesse ou de pauvreté  car toutes les possessions et tous les trésors du monde ne sauraient le laver de la fange dans laquelle il patauge et qui décidément lui colle à la peau :

« Quand tout l’avoir et tout l’or de ce monde seraient siens, le vilain encore ne serait que vilain.  »
Le Despit au Vilain (l’Outrage au Vilain)

Les raisons de la stigmatisation

M_lettrine_moyen_age_passionême si d’autres fabliaux, comme nous le verrons plus loin, viendront nuancer ce tableau, il demeure difficile de mesurer la réalité sociale derrière ce rôle de bouc émissaire social que l’on faisait alors tenir au vilain. Certains auteurs parlent même de véritable « racisme » et, de fait, on parle même de « race des vilains » dans certains textes. Faut-il le prendre tout à fait au sérieux ? N’est-il qu’un instrument au service de la satire, pour faire valoir les autres classes, ou quelquefois pour moquer leurs traits ?

On pourrait ici recroiser avec l’analyse étymologique que fait Didier Panfili dans sa conférence sur « le travail de la terre au moyen-âge » et se souvenir avec lui de ce « Labor » bibliquement attaché à la pénitence et à ce péché originel dont il faut se laver, même si paradoxalement la terre produit le blé et le vin qui sont des litterature_medievale_fabliaux_contes_poesie_satirique_paysans_vilains_manuscrit_ancien_rohanaccessoires sacrés indispensables des rites chrétiens. S’ils alimentent et nourrissent la société médiévale, il est vrai que les paysans, classe la plus importante en nombre, restent tout de même les plus brimés : travaillant lourdement, fortement taxés quelque soit l’issu des récoltes, quand en plus, ils ne se retrouvent pas sans protection et pillés de leurs biens par quelques mercenaires en maraude ou même quelques seigneurs abusifs.

Dans le même ordre d’idées, peut-être y-a-t’il encore, à travers ces satires, une forme de mépris culturel transposé pour les paysans d’alors par les « oisifs », les clercs, la petite noblesse et jusqu’aux poètes itinérants qui s’adonnent aux opus et aux oeuvres de lettres ? Travailleurs de l’esprit, contre travailleurs de la terre, l’opposition est-elle  si éculée ?

Face à cette condition paysanne qui s’extrait peu à peu du servage du XIIe au XIIIe siècle, y-a-t-il encore pu y avoir des formes de dépréciation sociale, nées d’un peu d’envie ? C’est encore possible. Certains paysans mangent, dit-on, à leur faim, quand ils n’ont pas en plus  l’outrecuidance de  tirer leur épingle du jeu et de s’enrichir.

A cette figure caricaturale du vilain, travailleur de la terre attaché à une personnalité détestable à bien des points de vue, quelques auteurs de fabliaux viendront tout de même opposer un contre-pied. Et là où Rutebeuf dans son pet du vilain, moquait le vilain, lui refusant l’entrée de l’Enfer comme du Paradis et ne sachant décidément pas quoi faire de son âme, ces derniers concéderont, quant à eux, le paradis au vilain, dusse-t-il lui même l’arracher par sa hardiesse (cf le vilain qui conquit le paradis en plaidant).

Le paysan réhabilité et porteur d’une certaine sagesse populaire, contre le vilain sans manière

I_lettrine_moyen_age_passion copial semble que ce soit plutôt dans le courant du  XIIIe siècle que la figure de ce « vilain » qui avait tendance à hériter des deux sens, « travailleur de la terre » et « être sans manière », commence à se fragmenter pour le présenter de manière moins tranchée.  Le « vilain » médiéval peut même alors se mettre à incarner une certaine figure de la sagesse populaire: celui qui a la tête sur les épaules, qui ne s’en laisse pas si facilement conter, celui qui, à l’opposé du précédent, se distingue par un vrai sens de la charité ou de l’hospitalité. Dans d’autres cas, il sera même celui dont la franchise et le talent désarme jusqu’aux Saints eux-même. Bref, le « vilain », compris comme litterature_medievale_fabliaux_contes_poesie_satirique_paysans_vilains_manuscrit_ancien_rohan_enluminurestravailleur de la terre mais dissocié du sens péjoratif qu’on lui avait accolé en d’autres endroits, trouvera ici une belle revanche.

D’un autre côté, pour ce qui est de la nature péjorative du mot « vilain », cette fois dissocié de la fonction ou de la condition sociale, on le retrouvera  également dans la littérature satirique du moyen-âge central. C’est le cas du fabliau que nous présentons plus bas. Il met en scène des vilains dans la plus basse des positions pour mieux conclure que c’est la façon de se comporter socialement qui définit le vilain et pas sa fonction. Qu’il s’agisse ou non d’une pirouette du conteur pour adoucir un peu la violence de son propos, il y affirme tout de même qu’on peut être « vilain » sans être paysan.

D’où vient ce vilain différent de l’autre? En réalité, les deux facettes du personnage continuent de coexister et on ne peut que faire le constat que le « vilain » échappe aux catégories figées. Malotru et naïf ou plus sage, son personnage reste finalement au service de la satire.

En s’affranchissant, le paysan a sans doute  gagné quelques « lettres de noblesse ». Nous le disions plus haut, le servage n’est plus de mise et les évolutions contractuelles ont joué sans doute en sa faveur. Le paysan des fabliaux est présenté comme le seul maître chez lui et il n’est jamais miséreux.

Sur le plan littéraire, la multiplication des universités a attiré vers elles des étudiants issus de milieux plus modestes, dans lesquels on finira par compter aussi des fils de paysans. Rutebeuf nous en touchera d’ailleurs un mot dans son dit de l’université.

« …Li filz d’un povre païsant 
Vanrra a Paris por apanre;
Quanque ces peres porra panrre
En un arpant ou .II. de terre
Por pris et por honeur conquerre
Baillera trestout a son fil, »
Ci encoumence li diz de l’Universitei de Paris – Rutebeuf

Peut-être ont-ils fini par infléchir à leur manière le cours de la littérature. Au passage, on aura noté que, cette fois, le trouvère utilise le mot « païsant », montrant bien le changement de registre entre cette poésie « sérieuse » et le ton léger, humoristique et satirique du fabliau. Le genre a indéniablement ses codes et pose un cadre dans lequel les guillemets sont partout présents. C’est un deuxième degré qui n’a peut-être pas traversé le temps mais qu’il ne faut pas sous-estimer au moment de tirer des conclusions sur le vilain défini dans le fabliau et celui de la réalité médiévale.

Pour le reste et comme on le voit ici, le terme de « paysan » existait déjà au moyen-âge. et désignait alors le métier sans connotation péjorative. Comme « vilain » avant lui, ou comme « manant », le vocable a, semble-t-il, à son tour, subi un glissement sémantique dans le temps. Serait-ce une fatalité ? De nos jours et au figuré, le mot « paysan » partage quelques double-sens communs avec le « Vilain » médiéval. ie : « ignorant, rustre, sans éducation ».

Au delà d’une lecture de classe, peut-être que la division monde rural/monde urbain qui ne fait que s’affirmer au fur et à mesure des développements des villes du moyen-âge central pourrait encore litterature_medievale_fabliaux_contes_satirique_paysans_vilains_manuscrit_ancien_heures_rohan_moyen-agefournir une grille de lecture intéressante pour comprendre cette opposition entre « l’homme de la terre » – resté proche de la nature et, de ce fait, supposé sans éducation car éloigné d’une ville qui se définit de plus en plus comme le « centre de la civilisation » – et l’homme urbain donc « nécessairement » civilisé, lettré, bien éduqué… Magie des archétypes…

A l’opposition seigneurs ou églises (propriétaires terriens) d’un côté et serfs et paysans de l’autre, serait alors venu se greffer une opposition ville/campagne. Ce n’est pas qu’une opposition simple cela dit et l’attraction n’en est pas exempte.  L’urbanisation galopante des moyen-âge central et tardif, qui s’est confirmée depuis, a sans doute fait aussi de la vie campagnarde une sorte d’ailleurs perdu pour certains citadins. On en lit d’ailleurs déjà les signes, dès le début du XVe siècle, puisqu’on assiste à un mouvement littéraire qui s’épanche du côté d’un retour à une vie bucolique et champêtre (cf le dit de franc Gontier). Chez nombre d’auteurs qui suivront, l’artifice sophistiqué de la vie curiale ne fera plus recette et les paysans ou les bergers enjoués des pastourelles, loin des attraits du pouvoir et vivant dans la simplicité ne seront déjà plus moqués autant que les vilains asservis et corvéables à merci des siècles précédents.

Quoiqu’il en soit, tantôt rustre et sans manière, tantôt doté de qualités et d’une forme de sagesse populaire, le vilain des fabliaux aura  su échapper aux formes fixes et il est d’ailleurs à peu près le seul dans ce cas. Faire la nique aux archétypes pourrait bien avoir été en soi sa véritable victoire et sa plus grande consolation.

Le Fabliau du  jour : des chevaliers, des clercs et des vilains

D_lettrine_moyen_age_passionans le fabliau du jour, nous nous retrouvons dans un joli petit coin de nature, visité successivement par des chevaliers, des clercs et enfin par des vilains. Les premiers y verront un endroit charmant pour y faire ripailles, les seconds le lieu parfait pour conter fleurette à une damoiselle et plus si affinités. Il en sera autrement de deux vilains qui, passant par là et ayant découvert l’endroit, le trouveront parfait pour s’y soulager les intestins et s’emploieront donc hardiment à le litterature_poesie_medievale_fabliaux_contes_satirique_paysans_vilains_manuscrit_ancien_heures_rohan_moyen-agesouiller.

La scatologie, thème que l’on retrouve dans quelques autres fabliaux, est comme on s’en doute, souvent associée au vilain.  On se souviendra encore ici de cet autre fabliau d’un paysan qui, arrivé dans un quartier urbain de parfumeurs, tourna de l’oeil après avoir été assailli par toutes ses fragrances inconnues qui auraient ravi les narines de plus d’un être civilisé. Il fut heureusement sauvé et recouvra tous ses esprits quand on eut la bonne idée de lui mettre du fumier sous le nez en guise de sels.

Du point de vue d’une lecture de classe, le fabliau d’aujourd’hui est assez claire et sa vision relativement caricaturale:  les chevaliers ne pensent qu’à festoyer et faire ripailles, les clercs à faire la cour et s’adonner aux plaisirs charnelles. Quant aux vilains, ma foi, ils ne s’embarrassent ni de l’un ni de l’autre, et comme ils n’ont aucune sensibilité esthétique, ils finissent par souiller même les plus belles choses. Pour peu, ils ne mériteraient presque pas la nature au milieu de laquelle ils vivent. La conclusion rattrape toutefois le tableau, en finissant par définir le vilain par ses actes et pas par sa condition : Vilains est qui fet vilonie

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Des chevaliers, des clercs et des vilains

Dui Chevalier vont chevauchant,
Li uns vairon, l’autre bauçant,
Et truevent un lieu descombré,
D’arbres açaint, de feuille aombré,
D’erbes, de floretes vestu,
Un petit i sont arestu.
Dist l’uns à l’autre, Dieu merci,
Com fet ore biau mangier ci !
Qui averoit vin en bareil
Bons pastez et autre appareil,
Il i feroit plus delitable,
Qu’en une sale à haute table
Puis il s’en départent atant.

Dui Cler s’aloient esbatant,
Quant li biau lieu ont avisé,
Si ont come Cler devisé,
Et dist li uns, qui averoit
Ici fame qu’il ameroit,
Moult feroit biau jouer à li;
Bien averoit le cuer failli,
Fet li autres et recréant,
S’il n’en prendoit bien son créant.
Iluec ne sont plus arrestu.

Dui vilain s’i sont embatu
Qui reperoient d’un marchié.
De vans et de pelés carchié.
Quant où biau lieu assis se furent,
Si ont parlé si come il durent,
Et dist li uns, sire Fouchier,
Com vez ci biau lieu pour chier !
Or i chions, or, biaus compère ;
Soit, fet-il, par l’ame mon père :
Lors du chier chascuns s’efforce.
De cest example en est la force,
Qu’il n’est nus déduis entresait.
Fors de chier que vilains ait.
Et pour ce que vilain cunchient
Toz les biaus lieus, et qu’il y chient.

Par déduit et par esbanoi
Si voudroie, foi que je doi
Et aus parrins et aus marines,
Que vilains chiast des narines.
Qoique je die ne qoi non,
Nus n’est vilains, se de cuer non.
Vilains est qui fet vilonie,
Jà tant n’iert de haute lingnie,
Diex vos destort de vilonie,
Et gart toute la compaignie.

Explicit des Chevaliers, des Clercs et des Vilaîns,

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 En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.


Sources & Articles utiles.

– Fabliaux et contes, 4 tomes, par Etienne Barbasan (1808)
– De la condition des vilains au moyen-âge d’après les fabliaux par Aristide Joly (1882)
– Du vilain au paysan sur la scène littéraire du xiiie siècle, Marie-Thérèse Lorcin (2011)
–  Travailler la terre au moyen-âgeDidier Panfili, conférence au Musée de Cluny (nov 2017)
– Enluminures : les illustrations de cet article proviennent du manuscrit du XVe siècle « les grandes heures de Rohan »,  sources Bnf, département des manuscrits

histoire et littérature médiévale satirique autour des lombards

lombards_usurier_banquiers_moyen_age_central_litterature_poesie_histoire_medievaleSujet : proverbe, citation, lombard, usurier, banquier, monde médiéval, littérature, poésie, histoire médiévale
Période : moyen-âge central, du XIIe  au XVIe
Auteur  : Gabriel Meurier, Rutebeuf, François Villon, Don Juan Manuel.
Art, Peinture : Quentin Metsys

“Dieu me garde des quatre maisons
De la taverne, du Lombard,
De l’hospital et de la prison.”

Gabriel Meurier  Trésor de sentences dorées, dicts, proverbes et dictons communs, réduits selon l’ordre alphabétique (1568).

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour être tiré d’un ouvrage qui nous porte sur les rives du XVIe siècle, le proverbe que nous publions aujourd’hui pourrait bien, sans anachronisme, trouver sa place dans les deux ou trois siècles qui en précèdent la publication. On le doit à Gabriel Meurier, un marchand qui, dans le courant du XVe siècle, peut-être poussé d’abord par des nécessités professionnelles, finit par se pencher sur les langues et devenir grammairien et lexicographe. Versé en moyen français, comme en flamand et en espagnol, il rédigea quelques traités de conjugaison et de grammaire, ouvrit même, semble-t-il, une école de langues et on lui doit encore quelques recueils de dicts et « sentences » dont ce Trésor de sentences dorées, dicts, proverbes et dictons communs, réduits selon l’ordre alphabétique dont nous avons tiré le proverbe du jour.

usurier_quentin_metsys_lombards_litterature_histoire_poesie_medievale_moyen-age_renaissanceDans l’ensemble des dictons rapportés dans son ouvrage, il en a, sans doute, écrit quelques uns de sa plume mais comme il dit lui-même les avoir aussi glanés et répertoriés à longueur de temps et en bon lexicographe, pour la plupart d’entre eux, il est bien difficile, au bout du compte, de les dater ou d’en connaître l’origine précise. L’affaire se complique d’autant qu’il a aussi traduit des proverbes en provenance d’autres berceaux linguistiques. Quoiqu’il en soit, cet auteur a eu au moins le mérite de les répertorier, tout en en passant un certain nombre de l’oral à l’écrit pour la postérité. En dehors de sa valeur historique, l’ouvrage reste, par ailleurs, plutôt divertissant et agréable à feuilleter.

Comme nous le disions plus haut et pour en revenir au proverbe du jour, même si l’on n’en trouve apparemment pas trace avant cet ouvrage, il pourrait fort bien lui être antérieur  avec sa défiance affichée envers ces quatre maisons que sont  la prison, la taverne, l’hôpital et l’officine du « lombard ». Et si l’on comprend bien pourquoi on devrait se garder des trois premières, nous voulons parler plus précisément ici de la dernière, puisque ces « lombards »  reviennent en effet souvent dans la littérature médiévale où ils font l’objet de satires et de critiques directes de la part de bien des auteurs. Mais avant de passer à quelques exemples pris dans ce champ, revenons un peu sur leur origine et leur histoire médiévale, guidé par un article exhaustif du professeur d’histoire et médiéviste Pierre Racine de l’Université des sciences humaines de Strasbourg sur ces questions (1)

Les Lombards, marchands banquiers
du moyen-âge central

M_lettrine_moyen_age_passionalgré les interdictions religieuses et politiques de l’usure depuis Charlemagne, sous la pression des besoins en numéraire et de la croissance économique, la société commerciale et civile du moyen-âge central inventera bientôt des formes de prêts à intérêts contournant les interdits. Les juifs, bien sûr, non soumis aux contraintes que font peser les institutions chrétiennes sur leurs ouailles, les pratiqueront, mais ils ne seront, comme nous allons le voir, pas les seuls.

citations_moyen-age_tardif_proverbe_renaissance_gabriel_meurier_tresor_sentences

Dans les débuts du XIIe siècle, période de forte expansion commerciale, les marchands génois mettront en place un système de contrat de change qui masquera les notions d’intérêt par un habile jeu de chiffres et d’arrondis. Les marchands itinérants italiens en provenance de la région utiliseront ces contrats à leur avantage pour investir et s’enrichir sur les grandes foires de Champagne et sur le pourtour oriental de la méditerranée. Leurs affaires florissantes leur permettront bientôt de devenir, à leur tour, marchands-banquiers et ils commenceront bientôt à s’organiser en véritables compagnies bancaires et commerciales.  Dans le courant du XIIe siècle, le modèle gagnera d’autres régions italiennes et, loin d’être confinée à la Lombardi actuelle, l’appellation de « lombards » commencera à désigner, au sens large, ces marchands et préteurs venus d’Italie du Nord.

Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le milieu du XIIIe, toujours bien implantés dans les foires de champagne, ces pourvoyeurs de marchandises luxueuses et d’argent trébuchant gagneront Paris et la cour royale. Par la suite, leur activité se répandra rapidement sur d’autres provinces. A la faveur du marché, ils auront alors délaissé les marchandises pour se spécialiser sur le « commerce » de l’argent et les prêts aux nobles, mais aussi en direction de toute personne, en milieu urbain ou rural, en mal de liquidités. Sous la pression de la usurier_banquiers_quentin_metsys_lombards_litterature_histoire_poesie_medievale_moyen-age_renaissancedemande, les taux d’intérêt deviendront vite prohibitifs et des premières réglementations seront mises en place. Inutile de dire que l’église, de son côté, n’aura de cesse de lutter contre ces pratiques, même si à quelques reprises on prendra quelques uns de ses dignitaires la main dans la sac.

« Leurs tables de prêt ou casane s’établissaient jusqu’au milieu des campagnes et dès lors ces financiers « lombards » devaient acquérir une mauvaise réputation  à leur tour près des populations ayant recours à leur service. »
Les Lombards et le commerce de l’argent au Moyen Âge – Pierre Racine

En l’absence de choix et outre la condamnation morale que le moyen-âge chrétien fait de l’usure, cette « mauvaise réputation » dont les lombards hériteront, semble aussi s’être fondée sur de sérieux écarts:

« Une enquête, provoquée par des habitants de Nîmes qui se sont plaints en 1275 près du sénéchal révèle que certains d’entre eux avaient été victimes d’une telle pratique (prêts de courte durée avec un système d’intérêts composés), aboutissant pour l’un d’entre eux à un intérêt s’élevant à 256 %. » Opus Cité

A l’évidence, même les tentatives officielles de réglementation ne parviendront pas totalement à encadrer ce trafic et ses abus.  Au sortir, de marchand préteur, le terme de lombard deviendra bientôt synonyme d’usurier, honni du côté du peuple et attaché de toute une ribambelle de « qualités » assorties dans les satires. Bien sûr, de leur côté les puissants et même la couronne y auront largement recours, sachant les utiliser et usant même quelquefois d’un brin d’arbitraire pour confisquer leurs biens.

Pour conclure sur ses aspects historiques, on suivra avec intérêt dans l’article cité, les suspicions ou accusations auxquelles  certaines de ces compagnies bancaires furent sujettes durant la guerre de cent ans, notamment pour leur rôle dans le financement des efforts de guerre des ennemis d’alors. Comme s’il était déjà devenu difficile, dès le courant du XIVe siècle, de mener efficacement des guerres sans l’intervention des banquiers.  Quelle drôle d’idée…

peinture_XVIe_primitif_flamands_preteur_usurier_quentin_metsys_lombards_monde_medieval_renaissance
Le préteur et sa femme, Quentin Metsys (1466-1530) peintre primitif flamand des XVe, XVIe

L’image du lombard
dans la satire et la littérature médiévale

D_lettrine_moyen_age_passionans un monde chrétien qui ne goûte pas l’usure et même si l’on a recours à leurs services, cette mauvaise réputation collera longtemps à la peau des « lombards » et leur vaudra bien des satires  par les auteurs médiévaux du fin fond du  XIIIe  jusqu’au coeur du XVIe siècle. Pour enfoncer le clou, donnons-en quelques exemples, pris dans la littérature médiévale et dans les siècles antérieurs, en commençant par quelques vers de Rutebeuf datant du XIIIe siècle :

« …Là Loi chevaucha richement
Et decret orguilleusement
Sor trestoutes les autres ars,
Moult i ot chevalier lombars
Que rectorique ot amenez 
Dars ont de langues empanez
Por percier de cuers des gens nices
Qui vienent jouster à lor lices,
Quar il tolent mains héritages
Par les lances de lor langages »

Rutebeuf – Oeuvres Complètes. A Jubinal.

Dans la continuité de cet exemple, dans lequel Rutebeuf nous parle de don pour la parole et pour embobiner les personnes naïves (nices) et « voler » « ôter »(toler) maintes héritages, on peut encore valablement citer un ouvrage castillan du XIVe siècle, qui se présente comme un petit traité de moral avec des exemples à valeur pratique : le comte Lucanor, apologues et fabliaux du XIVe de Don Juan Manuel, traduit par Jean Manuel Puybusque (1854). On y trouvera notamment une parabole assez édifiante sur ce même thème de « mauvaise presse » du Lombard, jusqu’au sort (peu chrétien) que lui réserve ici son insatiable soif de possession.

banquier_quentin_metsys_lombards_litterature_histoire_poesie_medievale_moyen-age_renaissanceL’histoire a pour titre Du miracle que fit Saint-Dominique sur le corps d’un Usurier. Elle conte l’aventure d’un lombard qui n’avait de cesse que d’accumuler les richesses. Tombé brutalement malade et sur son lit de mort, un ami lui conseilla de faire mander Saint-Dominique. L’homme s’exécuta mais le Saint étant occupé fit envoyer un moine à son chevet. Craignant que le religieux ne persuade le mourant de faire donation de toutes ses richesses au monastère, ses enfants lui firent dire que l’homme était en proie à une crise et n’était pas visible. Suite à cela, le malade perdit totalement l’usage de la parole – la faute à la rapacité de sa progéniture (dont le conte semble nous dire qu’elle serait héréditaire au moins chez le lombard) – et mourut sans confession et donc privé de Salut. Un de ses fils convainquit alors Saint-Dominique de dire, tout de même, l’oraison funèbre pour le mort. Le Saint accepta et dit dans son oraison « où est ton trésor, là est ton coeur ». Et pour montrer à l’assistance la véracité de ces paroles de l’évangile (Ubi est thesaurus tuus, ibi est cor tuum) il commanda qu’on chercha le coeur du défunt là où il devait, en principe, se trouver. Pourtant, en ouvrant la poitrine de ce dernier pour y chercher l’organe, on ne le trouva pas à sa place. Il se trouvait pourrissant et grouillant de vers dans le coffre, là-même où l’homme avait gardé ses richesses. « Si corrompu , si pourri, qu’il exhalait une odeur infecte » nous dit le conte et le narrateur de conclure sur les dangers de vouloir amasser un trésor à n’importe quel prix, au détriment de ses devoirs et des bonnes oeuvres.

Enfin, donnons un dernier exemple si c’était encore nécessaire. On se souvient d’avoir encore trouvé cette figure du Lombard, prêteur et acheteur d’à peu près tout même le plus amoral, sous la plume de François Villon et de sa gracieuse ballade faite à Monseigneur de Bourbon pour lui soutirer quelques écus.

Si je peusse vendre de ma santé
A ung Lombard, usurier par nature,
Faulte d’argent m’a si fort enchanté
Qu’en prendroie, ce croy je, l’adventure.
Argent ne pend à gippon ne ceincture ;

Requête à monseigneur de Bourbon, Oeuvres de Maistre François Villon. JHR Prompsault (1835)

Finalement, près de trois siècles après Rutebeuf et comme l’atteste le proverbe que Gabriel Meurier couchait sur le papier en 1568, les lombards ne semblaient guère avoir redoré leur blason, ni récupéré leur déficit d’image.


Pour ce qui est des toiles qui nous ont servi d’illustrations tout au long de cet article, elles sont toutes tirées de l’oeuvre totalement originale et incroyablement expressive du peintre primitif flamand des XVe, XVIe siècles Quentin Metsys (1466 -1530). Quelques années avant l’ouvrage de Gabriel Meurier, il faut avouer que le traitement artistique caricatural qu’il faisait du sujet de l’argent et de l’usure, allait tout à fait dans le même sens que la satire littéraire et sociale qui l’accompagnait et y renvoyait de manière très claire.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric F
Pour moyenagepassion.com
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(1)L’article de Pierre Racine date de 2002 et se trouve disponible sur le site Clio.fr et sous ce lien : Les Lombards et le commerce de l’argent au Moyen Âge.

Oeuvres complètes de RutebeufTrouvère du XIIIe siècle,
Achille Jubinal Tome Deuxième (1874)

Requête à monseigneur de Bourbon, Oeuvres de Maistre François VillonJHR Prompsault (1835)

Trésor de sentences dorées, dicts, proverbes et dictons communs, réduits selon l’ordre alphabétique, Gabriel Meurier    (1568).

Le Comte Lucanor, apologues et fabliaux du XIVe siècle
de Don Juan Manuel, traduit par Jean Manuel Puybusque (1854).

Clément Marot, mots d’esprit et poésie satirique: à propos d’un curé dévoyé et vantard

poesie_medievaleSujet :  poésie médiévale, satirique, satire, humour, poète, épigramme, poésies courtes.
Période : fin du moyen-âge, début renaissance
Auteur :  Clément Marot (1496-1544)
Titre :   D’un curé, épigramme

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partageons, aujourd’hui, une nouvelle poésie courte, prise dans le répertoire des épigrammes  de Clément Marot. Le  poète et auteur du début de la renaissance nous entraîne, cette fois-ci,  et toujours avec beaucoup d’humour et d’esprit,  dans une moquerie au sujet d’un curé qui, à l’évidence ne cesse de se vanter d’apprécier la gente féminine.

clement_marot_poesie_satirique_satire_humour_medieval_citation_medievale_epigrammes_moyen-age_renaissance

Nous sommes aux portes de la renaissance ou à l’hiver du moyen-âge comme on préférera, pourtant l’esprit satirique qui courait déjà dans les fabliaux au sujet des curés ou prêtres dévoyés, est toujours bien présent chez Marot qui ne perd pas une occasion d’en rire : cupidité, grivoiserie, sexualité débordante, écarts entre la prêche et les actes, tout y passe. Nous avions déjà publié sa  Ballade sur frère Lubin, voici  donc ici  une autre épigramme sur le même sujet.  Ce ne sont que deux exemples, on en trouvera encore d’autres chez le poète .

D’un curé, Epigramme.

« Au curé, ainsi comme il dit,
Plaisent toutes belles femelles,
Et ont envers luy grand credit,
Tant bourgeoyses que damoyselles;
Si luy plaisent les femmes belles
Autant qu’il dit, je n’en sçay rien;
Mais une chose je sçay bien,
Qu’il ne plait pas à une d’elles. »

Clément Marot, (1496-1544)
En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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L’honnête homme et le noyé: un fabliau médiéval aux antipodes de la charité chrétienne ?

fabliau_medieval_humour_satirique_conte_moral_populaire_moyen-age_centralSujet : fabliau, conte populaire satirique médiéval, morale, charité chrétienne, larrons, gibet, potence.
Période : moyen-âge central (XIIe, XIIIe)
Auteur : Inconnu
Titre : du prudhomme qui sauva son compère de la noyade
Ouvrage : Fabliaux et contes (T 1), Etienne Barbazan (XVIIIe siècle)
Manuscrit ancien : MS 1830 St Germain des prés. MS 2774.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous publions et adaptons un fabliau médiéval des XIIe, XIIIe siècles, originellement en vieux français. C’est un conte ancien que nous avons de nos jours et, à peu de choses près, oublié. Nous le tirons d’une édition de 1808 en trois tomes dédiée au genre du fabliau et que nous devons originellement à Etienne Barbazan, érudit et auteur français du XVIIIe siècle.

L’histoire nous parle d’un pêcheur qui, ayant sauvé un homme de la noyade et d’une mort certaine, en le blessant malencontreusement boudu_sauve_des_eaux_ingratitude_tragi_comique_humour_jean_renoirà l’oeil, voit ce dernier se retourner contre lui, quelques temps après, et l’assigner même devant une cour de justice.

Toute proportion gardée, ce fabliau étant sans doute plus acerbe, le fond de l’histoire n’est pas  sans rappeler le film tragi-comique de Jean Renoir, « Boudu Sauvé des Eaux »  avec Michel Simon (en photo ci-contre) dans lequel un homme sauvait aussi des eaux un pauvre bougre près de se suicider qui, une fois rétabli, lui faisait payer sa bonté,  en semant la zizanie dans sa maison.

Dans le cadre de notre fabliau du jour, l’homme est en train de se noyer involontairement alors que dans le film de Renoir, c’est par déprime que le trublion se jette à l’eau, les ressemblances s’arrêtent donc là mais, dans les deux cas, nous sommes en présence d’une histoire morale sur l’exercice de la bonté quelquefois payé d’ingratitude en retour. Dans le contexte médiéval, ce fabliau du preudome qui rescolt son compere de noier  a ceci d’intéressant que sa morale semble bien le situer aux antipodes de la charité chrétienne et de ses valeurs, et nous y reviendrons.

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Le fabliau du pêcheur en vieux français

Du Preudome
Qui rescolt son compere de noier

 Il avint à un pescheor
Qui en la mer aloit un jor,
En un batel tendi sa roi,
Garda, si vit tres devant soi
Un homme molt près de noier.
Cil fu moult preus et molt legier,
Sor ses piez salt, un croq a pris,
Lieve, si fiert celui el vis,
Que parmi l’ueil li a fichié:
El batel l’a à soi saichié,
Arriers s’en vait sanz plu attendre
Totes ses roiz laissa à tendre,
A son ostel l’en fist porter,
Molt bien servir et honorer,
Tant que il fust toz respassez
A lonc tens s’est cil porpenser
Que il avoit son oill perdu
Et mal li estoit avenu,
Cist vilains m’a mon ueil crevé,
Et ge ne l’ai de riens grevé
Ge m’en irai clamer de lui
Por faire lui mal et enui,
Torne, si ce claime au Major
Et cil lor met terme à un jor,
Endui atendirent le jor,
Tant que il vinrent à la Cort.
Cil qui son hueil avoir perdu
Conta avant, que raison fu.
Seignor, fait-il, ge sui plaintis
De cest preudome, qui tierz dis
Me feri d’un croq par ostrage,
L’ueil me creva, s’en ai domage,
Droit m’en faites, plus ne demant;
Ne sai-ge que contasse avant.
Cil lor respont sanz plus atendre
Seignor, ce ne puis-ge deffendre
Que ne li aie crevé l’ueil;
Mais en après mostrer vos vueil
Coment ce fu, se ge ai tort.
Cist hom fu en peril de mort
En la mer où devoit noier
Ge li aidai, nel quier noier
D’un croq le feri qui ert mien;
Mais tot ce fis-ge por son bien:
Ilueques li sauvai la vie,
Avant ne sai que ge vos die.
Droit me faites por amor Dé.
C’il s’esturent tuit esgaré
Ensamble pour jugier le droit.
Qant un sot qu’à la Cort avoit
Lor a dit : qu’alez-vos doutant?
Cil preudons qui conta avant
Soit arrieres en la mer mis,
La où cil le feri el vis;
Que se il s’en puet eschaper,
Cil li doit oeil amender,
C’est droiz jugement, ce me sanble.
Lors s’escrirent trestuit ensanble,
Molt as bien dit, ja n’iert deffait,
Cil jugemnz lors fu retrait.
Quant cil oï que il seroit
En la mer mis où il estoit
Où ot soffert le froit et l’onde,
Il n’i entrat por tot le monde,
Le preudome a quite clamé,
Et si fu de plusors blasmé.
Por ce vos di tot en apert
Que son tens pert qui felon sert:
Raember de forches larron
Quant il a fait sa mesprison,
Jamès jor ne vous amera
Je mauvais hom ne saura grré
A mauvais, si li fait bonté;
Tot oublie, riens ne l’en est,
Ençois seroit volentiers prest
De faire lli mal et anui
S’il venoit au desus de lui.

L’adaptation du fabliau en français moderne

N_lettrine_moyen_age_passionous prenons, ici, quelques libertés avec le texte pour les exigences de la rime, mais, pour ceux que cela intéresse, le rapprochement des deux versions devrait vous permettre de revoir l’original en vieux français avec plus d’éléments de compréhension.

De l’honnête homme
Qui sauva son compère de la noyade

Il advint qu’à un pécheur
Qui sur la mer s’en fut un jour,
Sur son bateau tendit sa voile,
Et regardant, droit devant lui
vit, un homme près de se noyer.
Il fut très vif et lestement,
Sauta bien vite sur ses deux pieds,
Pour se munir d’un crochet (une gaffe),
Il le leva, pour saisir l’autre, 
Si bien qu’il lui ficha dans l’oeil,
Puis le hissa sur le bateau,
Et sans attendre s’en retourna
Toutes voiles dehors vers son logis.
Il fit porter l’homme chez lui,
il le servit et l’honora, tant et si bien
que peu après, il fut tout à fait rétabli.

Quelques temps plus tard pourtant,
Le rescapé se mit à penser
Qu’il avait son oeil perdu
Et que mal lui était advenu.
Ce vilain a crevé mon oeil,
Je ne lui avais pourtant rien fait,
J’irais porter plainte contre lui
Pour lui causer tord et ennui.
Aussi s’en fut-il chez le juge
Qui fixa une date d’audience,
Et tous deux attendirent le jour
Puis se rendirent à la cour.

Celui qui l’oeil avait perdu
Parla d’abord, comme c’est coutume
Seigneur, dit-il, je viens me plaindre
De cet homme qui voilà trois jours,
Me blessa avec un crochet,
me creva  l’oeil et j’en souffris.
Faites m’en droit, je n’en veux pas plus
Et je ne peux rien dire de plus.
L’autre rétorque sans plus attendre:
Seigneur, je ne puis me defendre
De lui avoir crevé l’oeil,
Mais je voudrais vous démontrer,
Comment tout survint et quel fut mon tord.

Cet homme fut en péril de mort
En la mer, où il se noyait.
Je l’ai aidé, je ne peux le nier,
De ce crochet qui est le mien et l’ai blessé
Mais tout cela fut pour son bien
Car ainsi sa vie fut sauvée
Plus avant ne sais que vous dire.
Rendez-moi justice
pour l’amour de Dieu.

Les juges étaient tout égarés
Ne sachant trop comment juger,
Quand un sot que la cour avait
Dit alors: de quoi doutez-vous?
Qu’on mette celui qui se plaigne
Au même endroit dans la mer,
Là ou l’autre le blessa à l’oeil
Et s’il s’en peut échapper
que l’autre le doive dédommager.
C’est droit jugement, il me semble
Et tous s’écrièrent tous ensemble:
Voila qui est fort bien parlé,
Qu’ainsi la chose soit jugée!

Quand le rescapé eut appris
Qu’il serait en la mer remis 
A souffrir le froid et l’onde
Il n’y entra pour tout au monde.
Le preudomme fut acquitté
Et par bien des gens blâmé.

Tout cela montre, c’est bien clair
Que son temps perd qui félon sert.
Sauvez un larron du Gibet
Une fois commis son forfait
Jamais il ne vous aimera,
Et pour toujours vous haïra.
Jamais mauvais homme ne sait gré
A un autre qui lui fait bonté.
Il aura tôt fait d’oublier
Au contraire, il sera même prêt
A lui causer tord et souci 
S’il venait au dessus de lui.

La place du fabliau dans le contexte moral du moyen-âge chrétien

A_lettrine_moyen_age_passiontravers le mode satirique, ces petites contes populaires du moyen-âge que sont les fabliaux laissent souvent transparaître les leçons d’une sagesse populaire et critique qui souligne les faiblesses et les défauts de la nature humaine.

Comme nous l’avons déjà abordé, en nous penchant sur certains fabliaux de Bodel ou de Rutebeuf, on se souvient du prêtre cupide qui ne pense qu’à amasser les richesses et qui ne prêche que pour ses propres intérêts. Dans la housse partie du trouvère Bernier, on se rappelle encore du fils qui ne pratique pas la charité envers son vieux père puisqu’il est même près de le mettre dehors dans le froid et de laisser mourir de faim. C’est de la génération d’après et de son propre fils que viendra la leçon humour_fabliau_litterature_medieval_conte_satirique_moral_moyen-age_central_valeurs_chretiennesqui n’est d’ailleurs pas, là non plus, une leçon de morale chrétienne, mais bien plus une parabole sur l’éducation et une leçon de morale populaire: « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».

Dans cette exploration de ce que l’on moque dans les fabliaux et qui se situe assez souvent à l’autre bout des valeurs chrétiennes de compassion et de charité, ou qui les raille, le conte ancien d’aujourd’hui est un exemple édifiant supplémentaire. Sa morale ne sort pas de nulle part toutefois et elle n’est pas isolée du reste de son époque puisque cette histoire contient, autant qu’elle illustre, un dicton en usage au moyen-âge. Le voici dans notre fabliau, c’est sa morale:

deco_eauRaember de forches larron
Quant il a fait sa mesprison,
Jamès jor ne vous amera

Sauvez un larron de la potence
Une fois qu’il a commis son crime
Il ne vous aimera jamais pour autant.

Au niveau populaire on le connait encore sous cette forme:

« Larroun ne amera qi lui reynt de fourches »
Le larron n’aimera pas celui qui le sauve du gibet ou « Sauvez un larron du Gibet ne vous gagnera pas son amour ni son respect »

On l’aura compris, les fourches dont il est question ici n’ont rien d’agricoles. Ce sont les fourches patibulaires, autrement dit la potence ou le gibet.  En creusant un peu la question, on retrouvera encore cette idée et ce proverbe dans le roman de Tristan sous une autre forme:

« Sire moult dit voir Salemon
Qui de forches, traient Larron
Ja pus ne l’ameront nul jour. »
Tristan: recueil de ce qui reste des poèmes relatifs à ses aventures, Volume 2. Francisque Michel.1835)

Pour autant qu’il soit fait référence à Salomon, dans ce dernier exemple, on ne trouve nulle trace de ce proverbe dans la bible.  A la même époque, il faut encore noter qu’on le croisera dans plusieurs langues (allemand, italien, anglais notamment). Il se présente, à peu de choses près, toujours sous  la même forme:

« Save a thief from the gallows and he ll be the first shall cut your throat »

Sauvez un voleur de la potence et ce sera le premier à vous couper la
gorge.

Vous en trouverez, ici, plus de variantes linguistiques :
The Dialogue of Salomon and Saturnus, John M Kemble.

Morale populaire, Moral chrétienne?

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour arriver à situer ce proverbe ou même ce fabliau qui en est une illustration dans le contexte des valeurs médiévales, peut-être faut-il invoquer une certaine coexistence des valeurs humaines ou de bon sens, d’un côté avec les valeurs chrétiennes  et leur morale de l’autre. L’homme peut-il naître mauvais ou bon? Même s’il peut s’amender, le moyen-âge  croit sans doute à l’idée d’une persistance de la nature de l’homme ou d’un déterminisme que les valeurs de charité sont elles-mêmes impuissantes à sauver.

deco_eauPeut-être faudrait-il être encore vigilant, dans notre approche, sur le fait que la notion de charité chrétienne si elle prend la forme du don envers les églises notamment, n’englobe pas nécessairement au moyen-âge, les mêmes choses que nous y projetons aujourd’hui. Même de la part d’un auteur chrétien comme Eustache Deschamps, il y a des poésies très acerbes contre les mendiants ou même affirmant que personne ne veut donner aux pauvres, alors que dire de l’idée de s’aventurer à sauver un larron de la potence? Sans doute que l’idée de s’interposer ne viendrait pas à l’esprit de grand monde et qu’au fond, on considère que c’est devant Dieu que le larron doive répondre de ses crimes.

Quoiqu’il en soit, dans le paysage de ce moyen-âge occidental très chrétien tel qu’on peut se le représenter parfois, les fabliaux viennent toujours appuyer sur des cordes sensibles et soulignent à quel point la nature humaine peut se situer à l’autre extrême de ces mêmes valeurs. D’une certaine manière et même si le cadre de cet article est un peu étriqué pour traiter d’un sujet aussi complexe et ambitieux, cette forme littéraire et satirique nous obligerait presque à repenser la place des valeurs chrétiennes sur l’échiquier des valeurs humaines et morales de ce monde médiéval, ou à tout le moins à les remettre en perspective ou en articulation. Pour être un amusement, la satire ou le genre satirique n’en sont pas moins des indicateurs et des baromètres du sens critique et s’il est indéniable que les valeurs chrétiennes sont au centre du monde médiéval, peut-être faut-il, à tout le moins, se méfier de dépeindre ce dernier d’une seule couleur en privant un peu vite ses contemporains de toute capacité de réflexion ou de distanciation.

Pour le reste et quant à la question de l’humour, à proprement parler, ce fabliau nous apparaît aujourd’hui sans doute plus grinçant et moral que désopilant, mais il est vrai que l’humour est si souvent attaché à l’air du temps que, dans bien des cas, il vieillit mal.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Fabliau médiéval: « Brunain, la vache au prêtre » de Jean Bodel, lecture audio

trouveres_jean_bodel_fabliau_poesie_jongleur_medieval_moyen-age_central_lecture_audioSujet : fabliau, poésie médiévale, conte populaire satirique, trouvère d’Arras
Période : moyen-âge central
Auteur : Jean (ou Jehan) Bodel (1167-1210)
Titre : de Brunain, la vache du prêtre
Média : lecture audio en vieux français

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans la foulée de l’article précédent sur Jean Bodel, sa vie, son oeuvre et le fabliau « De Brunain, la vache au prestre » nous vous proposons aujourd’hui et pour exactement le même prix, sa lecture audio. Elle est pas belle la vie?

Lecture audio : Brunain la vache au prestre,
dans la langue de Jean Bodel

Aparté prononciation, le [oi] en [wé]

C_lettrine_moyen_age_passion‘est moé le roé! Il est généralement entendu que la diphtongue [oi] se prononçait  « oué » ou [wé] pour le dire en phonétique correct, en français ancien.

Seulement voilà, il se trouve que nos dernières lectures sur le vieux français et sa prononciation, semble confirmer que le passage du {oi] au [wé] serait postérieur au XIIIe siècle. Avant cela, il est possible, même, si cela reste difficile, à affirmer que [oi] se prononçait de manière diphtongué comme dans « oyez, oyez bonne gens« , ce qui pourrait s’écrit  « oye » ou « olle » (en liant les deux l en ye comme en espagnol). Ex : S’averoie dans la phrase « S’averoie planté de bêtes » pourrait alors se voir prononcer, quelque que chose comme: « S’averouaille » Comme il est difficile d’en avoér la certitude absolue et pour que le texte reste plus compréhensible je n’ajoute pas cette difficulté et me contente fabliau_medieval_jean_bodel_poesie_humour_moyen-age_centralde de prononcer [oi] comme il s’écrit. A quelques reprises pour le respect de la rime, je le diphtongue toutefois légèrement en [owa]. comme justement dans ce même exemple de « S’averoie planté des bêtes », mais je ne vais pas jusqu’au « Aye » et je le coupe avant.

Notons tout de même que la difficulté de restitution de la prononciation du vieux français médiéval est immense parce que nous n’en avons que quelques traces et les témoignages d’auteurs souvent, eux-mêmes, de la renaissance. Les premiers enregistrements sonores ne datant que de la toute fin du XIXe, se situent déjà à plus de six siècles de notre sujet d’étude. Le reste fait appel à l’évolution de l’écrit et des diphtongues bien souvent en extrapolant des glissements progressifs du latin vers le vieux français, entérinés, par la suite, par des changement dans l’orthographe écrite. Dans d’autres cas, des graphies différentes pour un même vocable à époques identiques peuvent encore nous renseigner sur des prononciations plausibles. Si l’on ajoute à cela le fait qu’il y avait en plus d’un certain standard, sans doutes des myriades d’accents en fonction des régions, la difficulté se corse encore. Il faut donc faire des choix dans le champ des hypothèses.

Une belle journée à tous!
Fred
Pour moyenagepassion.com
« L’ardente passion que nul frein ne retient poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient » Publiliue Syrus  Ier s. av. J.-C.

Lecture audio : la housse partie, fabliau médiéval du trouvère Bernier, XIIIe siècle

fabliau_moyen-âge_trouvere_bernier_la_housse_partie_monde_medievalSujet : fabliau médiéval
Titre : la housse partie
Auteur : le trouvère Bernier
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Média : lecture audio, vidéo utube

Bonjour à tous !

J_lettrine_moyen_age_passion‘espère que tout va bien de votre côté du monde et que la vie vous apporte chaque jour un peu de ce bonheur ineffable qu’il est quand même difficile de connaître sans être vivant. Nous vous proposons aujourd’hui une lecture audio du fabliau « la housse partie » du trouvère Bernier pour replonger encore dans la musique de cette langue médiévale et de ce vieux français, si loin et si proche de nous, à la fois.

« Où qu’elle est la housse partie? »

Alors, par contre, autant quand même le préciser d’entrée de jeu, si vous venez juste par hasard d’atterrir sur ce blog dédié au monde médiéval, cette « housse partie » n’a pas grand chose à voir avec une réunion de gens bizarres, éventuellement amateurs de psychotropes et qui dansent pendant plusieurs jours de suite, dans un champ, sur des rythmes endiablés. En plus, ça ne s’écrit pas du tout pareil, donc bon… Pour être clair, la housse partie dont il s’agit ici est un fabliau et pas du tout un festival techno, dont le titre signifie « la couverture coupée en deux ». Du coup, autant être honnête, pour ceux qui sont peut-être là par hasard, à la suite d’une erreur de frappe dans google, à la recherche de l’adresse du prochain festival rave underground qui déchire, ça risque d’être un peu compromis, mais bon, si vous en êtes, restez quand même, ça ne mange pas de pain, en plus nous avons mis une musique qui pète à la fin de la vidéo.

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Les chiens, le cinéma chinois et un ouzbek problématique.

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour le reste, afin de ne pas trop corser l’exercice et parce que c’est bien aussi pour apprendre, cette fois-ci, les deux versions vieux françois et français moderne sont présentes dans la vidéo. Cela permet encore de se rendre compte que le français médiéval et le français moderne sont quand même des langues plus proches entre elles que l’ouzbek ne l’est du pékinois (le langue pas le chien) et je dis ça bien sûr sans animosité aucune. J’ai toujours aimé les chiens, j’adore le cinéma et la cuisine chinoise. Bon, tant pis, avouons-le, concernant mon niveau d’ouzbek, il plafonne par contre résolument à des niveaux voisins de zéro, voir de moins un, ce qui aurait surement le mérite de déclencher l’hilarité de plus d’un local, même s’il n’est pas dans mes projets immédiats de me rendre en terre Ouzbek.

Tout cela étant dit, pour plus d’informations sur l’histoire de ce fabliau, agrémentées de quelques âneries maison, vous pouvez aussi consulter l’article et l’adaptation en vers de la Housse partie que nous avions publié, il y a quelque temps.

Une longue vie et beaucoup de joie à tous!

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
« A la decouverte du monde médiéval sous toutes ses formes »

Fabliau du moyen-âge : le testament de l’âne de Rutebeuf, adapté en vers

rutebeuf_troubadour_medieval_musique_moyen_age_passionSujet : fabliau, « poésie » médiévale, troubadour, trouvère, poésie médiévale
Titre : le testament de l’âne
Auteur : Rutebeuf
Période :  XIIIe siècle, moyen-âge central

Bonjour à tous,

J_lettrine_moyen_age_passion‘espère que ce billet de blog vous trouve en joie.  Nous revenons encore, ici,  sur le trouvère et poète du XIIIe siècle Rutebeuf auquel nous avons déjà consacré quelques articles ici, mais, cette fois, pour aborder un de ses fabliaux : le testament de l’âne.

Le fabliau,  est un genre qui a été extrêmement populaire pendant une grande partie du moyen-âge. Dans ces petites histoires légères, paraboles de la société médiévale, on faisait passer de la critique, des satires sociales et de l’humour et pour aborder ce genre, nul mieux que  Rutebeuf ne pouvait nous servir d’introduction. Dans le texte original, Rutebeuf est presque toujours dur à comprendre à la première lecture, quelquefois même impossible. Le français qu’il utilise est un lointain ancêtre de notre langue, si loin que les formes ont pour la plupart changé. Pourtant l’homme, était, dit-on, jongleur et peut-être de cet art, a-t’il tiré son habileté à jongler avec les mots. La musicalité de ses textes, autant que les mystères qu’ils semblent refermer fascinent encore et sont autant d’invitations au voyage, en l’occurrence un voyage vers le passé et vers le monde qui nous préoccupe ici, le monde médiéval.

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De l’humour de Rutebeuf et du temps passé

O_lettrine_moyen_age_passionn a souvent dit de Rutebeuf que  son humour, ses jeux de mots ou ses sous-entendus étaient à tiroir et difficiles à comprendre ou à retraduire dans toute leur subitilité et rien n’est moins vrai. Mais nous le savons bien que l’humour est toujours lié à l’air du temps, et ce même quand il touche des vérités profondes. Et même un trait d’humour peut nous faire encore rire ou sourire en traversant les âges, il perd presque toujours une partie de ses sous-entendus souvent impénétrables pour qui est totalement étranger à la culture ou à l’époque qui l’a vu naître. Pour prendre un exemple trivial, emprunté au cinéma,  il n’est pas rare que si nous avons aimé et ri d’un film comique, en le revoyant dix ans après, on se rende compte que le monde a changé et si les références nous le_testament_de_l_ane_rutebeuf_poesie_medievale_moyen-age_passionfont encore rire, c’est souvent parce que nous savons les replacer alors dans cette même époque ou ce temps que nous avons connu. Et quand l’humour ne touche rien de profond et n’a d’autres ambitions que de nous faire rire de l’air du temps, il peut même devenir déplacé ou désuet, même parfois pour qui l’a connu. Que dire alors d’un humour qui nous vient de près de huit cent ans en arrière? Comment pourrait-on prétendre en avoir toutes les clés? Si nous ne pouvons les avoir, peut-être peut-on au moins deviner entre les lignes, l’époque dont cet humour nous parle. Sans doute est-ce, avec Rutebeuf, ce à quoi il nous faut en partie nous résigner: tenter d’attraper un peu de ce monde médiéval au vol quand nous le traduisons, un peu de l’esprit de l’auteur, conscient que comprendre toutes ses subtilités nous impose encore d’autres détours qui ne suffiront sans doute pas à nous aider à le percer.

L’outrecuidance de traduire

D_lettrine_moyen_age_passion‘une manière générale et sans parler uniquement d’humour, on pourra encore argumenter avec Alain Guerreau, cet esprit aiguisé et acerbe, merveilleux empêcheur de tourner en rond des historiens médiévistes, qu’il est vain, sans mille précautions, d’essayer de traduire les mots, les poésies, les textes qui nous proviennent du monde médiéval, tant c’est un monde éloigné du notre, au point de nous être étranger. Nous ne pouvons, pourtant, nous y résigner mais puisse la conscience des limites de l’exercice nous servir, ici, un peu d’excuse à notre outrecuidance.

fabliau_rutebeuf_satire_argent_eglise_testament_de_l_ane_monde_medievalJ’ajouterai encore que si on lit et l’on savoure les fables d’un Jean de
la Fontaine, en ce qu’il adresse des vérités de la condition humaine qui nous paraissent intemporelles, pourquoi ne pourrait-on faire de même avec un Rutebeuf en espérant qu’il nous transmette peut-être au sortir aussi quelques vérités immuables, ou à tout le moins, un peu de cette modernité qui lui ferait nous ressembler, dont nous puissions nous délecter ou que nous puissions transposer. Quoiqu’il en soit, il y a quelque chose venant de ce jongleur et trouvère du XIIIe siècle aux manies malgré tout bourgeoises, qui encore nous interpelle. Dans sa langue ou dans leur musique, dans sa truculence verbale. C’est ce quelque chose qui fait que nous ne voulons pas renoncer à en percer le sens sans préjuger aucunement de ce que nous y trouverons et le découvrant en quelque sorte au fil des textes.  A défaut d’être celui qui, de sa fenêtre, connait déjà tout de sa rue, nous sommes, nous, ce passant en ballade qui flâne, curieux de tout, les yeux neufs. (photo ci-dessus, évêques, prêtres et chanoines en prière pour un sculpture gothique de la fin du XVe siècle)

De la méthode utilisée pour versifier le  testament de l’âne en français moderne

J_lettrine_moyen_age_passione ne doute qu’il existe déjà des versions du testament de l’âne en vers, mais pour être très honnête, je n’ai pas, il me faut bien l’avouer, écumé toutes les bibliothèques de France et de Navarre pour les débusquer. Je pense que même si j’en avais trouvé j’aurais, de toute façon, fait ce même travail de recherche du sens original, à la source du texte de Rutebeuf, pour comparer ou comprendre les interprétations d’un éventuel traducteur-versificateur. Qu’on ne m’accuse donc pas de plagiat mais plutôt d’ignorance si des versions existent, proches de la version que je testament_de_l_ane_fabliau_satirique_rutebeuf_monde_medievalprésente ici  et que j’ai  travaillé sans m’appuyer sur des versifications existantes. (ci contre enluminure médiévale, non datée)

Concernant la méthode, j’ai cherché à la ronde des traductions de ce testament de l’âne. Il en existe plusieurs. des légions de versions en prose, qui ne m’intéressaient qu’à moitié, puisque je recherchais en plus du sens à retraduire la musicalité des vers.  Dans certaines de ces versions, il y a même des approches qui pourraient paraître fantaisistes tant leurs digressions semblent s’éloigner du texte original, c’est ce moment où se mêle inextricablement l’interprétation du conteur ou du traducteur aux intentions de Rutebeuf. C’est le cas notamment des commentaires de Jean-Baptiste Legrand d’Aussy, dans son ouvrage « Fabliaux ou contes, fables et romans du XIIe et du XIIIe » (daté du XVIIIe siècle). L’auteur y fait dire à Rutebeuf et son testament de l’âne des choses qu’il n’a pas dite et qui en sont même fort loin. C’est un exercice parmi d’autres mais cela ne présente pas grand intérêt pour notre démarche. Nous cherchons en effet  à comprendre le michel_zink_rutebeuf_oeuvres_completes_testament_de_l_ane_fabliau_medievalpoète et non son traducteur ou celui qui en parle.

Nous préférons largement pour ce qui nous intéresse les oeuvres originales de Rutebeuf, transcrites à la virgule et l’ouvrage du XIXe siècle d’Achille Jubinal : Œuvres complètes de Rutebeuf, trouvère du XIIIe siècle, recueillies et mises au jour pour la première fois. (Nouvelle édition, revue et corrigée, Paris, Daffis, 1874-1875). Il y a enfin et je crois que, sans ce support, nous ne nous serions sans doute pas attelé à la tâche, la référence incontournable de l’académicien Michel Zink : Rutebeuf, Oeuvres complètes ( en photo ci-dessus), Dans son approche et son travail de traduction, il n’a pas, lui, cherché à retraduire la musique de Rutebeuf mais s’est attaché uniquement au sens ce qui est fort louable et extrêmement utile pour l’exercice auquel nous nous livrons. Sa compréhension n’est ainsi pas bridée par l’exercice du ver et de la rime et se livre entière, sans cette contrainte. Pour remettre ce testament de l’âne en français moderne et en vers, nous n’avons pourtant pas suivi toutes les idées de notre académicien et, dans quelques cas de figures, nous y avons préféré une approche du texte de Rutebeuf qui nous semblait plus littérale. Je l’avais dit « Outrecuidance quand tu nous tiens! » Nous nous sommes aussi appuyé sur un article de synthèse de Jacques E Merceron que je cite plus bas.

Sur l’interprétation de ce fabliau

J_lettrine_moyen_age_passione ne vais pas, ici, me lancer dans une interprétation longue des différents niveaux de lecture de ce fabliau de Rutebeuf et je préfère le livrer nu et entier à votre sagacité. Certaines notes que j’ajoute à la fin de la traduction sont importantes toutefois. Pour être encore honnête, la traduction étant fraîche, je trouve que ce testament de l’âne offre une lecture satyrique à plusieurs niveaux assez complexe et je serais bien présomptueux d’affirmer que j’ai déjà démêlé cet écheveau. Peut-être en ferons-nous un article futur, c’est à voir. Souvenons-nous simplement, tout du long, que la critique de Rutebeuf se fait toujours depuis l’intérieur de sa propre foi. Dans ce fabliau, c’est un chrétien qui interpelle les mauvais chrétiens ou les mauvais prêtres, en plus de fustiger les conséquences de l’obsession du gain. Ainsi nous y voilà encore? L’argent met tout le monde d’accord? La satire peut-elle échapper à une certaine forme de cynisme? C’est une vraie question. Quoiqu’il en soit, pour l’instant, ce texte garde encore ainsi de son mystère et l’exercice de la versification en français moderne ne l’a, semble-t’il et heureusement, pas épuisé. Avant de vous livrer cette traduction, je vous conseille si vous voulez avoir une vision un peu plus claire de ce que peut cacher le phrasé de Rutebeuf et notamment une forme d’ironie qui ne se rutebeuf_troubadour_trouverre_ppete_moyen-agelivre peut-être pas au premier abord, l’article de Jacques E. Merceron sur ce testament de l’âne et sur la notion de « bontei » utilisée par notre trouvère du XIIIe siècle dans ce fabliau.

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Important : utilisation de cette version en vers du testament de l’âne de Rutebeuf

Si vous souhaitez utiliser cette traduction, sur le web ou ailleurs, voici les liens à inclure sur vos pages.

Lien vers cet article :
http://www.moyenagepassion.com/index.php/2016/03/28/fabliau-du-moyen-age-le-testament-de-lane-de-rutebeuf-traduit-en-vers/

Réference au site à inclure: traduction du testament de l’âne de Rutebeuf de  http;//www. moyenagepassion.com « A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes ».

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Le testament de l’âne de Rutebeuf
en français moderne et en ver

A_lettrine_moyen_age_passioninsi, nous voilà donc, le texte original de Rutebeuf dans une main, la traduction de Michel Zink de l’autre et la ferme intention de retrouver la musique de ce fabliau autant que son sens profond en le passant de son français ancien dans notre français moderne; en bref, coller au plus près de Rutebeuf et de sa poésie, tout en respectant l’exercice du ver et du pied. Je dois avouer que dans deux cas de figure précis, le sens ne pouvait pas retranscrit  sauf à y ajouter un pied, notre version a donc deux pieds de plus que la sienne. Si je voulais faire de l’humour je dirais que si vous voyez deux pieds dépassés, ce sont donc ceux de votre serviteur, mais je ne le dirais point pour que vous ne pensiez que je l’ai fait  à dessein juste pour faire ce mot. Mais allons, place à Rutebeuf!

Le testament de l’âne

Qui veut du monde être à l’honneur
Tout en suivant la vie de ceux
Qui ne vivent que pour l’argent (1) 
En récolte bien des nuisances
Tout entouré de médisants
Ne songeant qu’à lui faire du tord
Le voilà cerné d’envieux
Fussent-il aussi beaux que gracieux,
Sur dix qui sont assis chez lui,
Des médisants, il y en a six
Et des envieux pas moins de neuf.
Dans son dos, ils n’ont cure de lui, (2) 
Mais par devant, ils lui font fête
Chacun inclinant bas la tête
Comment ne seraient-ils envieux
ceux qui n’en profitent avec lui ?
Quand déjà ceux-là, à sa table,
ne sont pour lui ni sûrs, ni fiables?

A l’évidence, ça ne peut être.
Je vous le dis à cause d’un prêtre
Qui avait une bonne église*  (*paroisse)
mais dont la seule aspiration
était d’enrichir ses avoirs
Il y passait tout son savoir
Couvert de robes et de deniers
Et du blé tout plein ses greniers
Car le prêtre savait s’y prendre (3)
et pour la vente se faire attendre
de la pâques à la Saint-Rémi.
Et il n’avait d’ami si cher
qui puisse rien tirer de lui,
sauf à grand force l’y soustraire.
Chez lui, il y avait un âne
Comme on n’en vit de mémoire d’homme,
Qui vingt ans entiers le servit
Jamais pareil serf, on ne vit
Mais l’âne mourut de vieillesse
Qui tant avait fait sa richesse
Et au prêtre il était si cher
Qu’il ne voulut qu’on l’écorchât
Et l’enfouit dans le cimetière
pour que sa dépouille y resta (4) 

L’évêque avait d’autres manières
ni cupide, ni grippe-sous
Mais courtois et bien éduqué
A tel point que même alité,
à la vue d’un homme de bien,
on n’eut pu le tenir au lit.
La compagnie des bons chrétiens
c’était sa médecine à lui.
Sa grande salle toujours pleine,
Rien à redire sur sa Maison,
Et quoiqu’il ait pu désirer,
Nul de ses gens ne s’en plaignait.
S’il avait meubles, c’était des dettes,
car qui trop dépense s’endette.

Un jour qu’en grande compagnie
Se tenait notre homme de bien
On parla de ces riches clercs
et des prêtres avares et chiches
Qui ne font bonté ni honneur
A leur évêque, ni au seigneur.
On fit son affaire à ce prêtre
si riche et si plein de lui-même.
Ainsi sa vie fut bien décrite,
Aussi bien qu’un livre l’eut fait,
Et on lui prêta plus d’avoirs
Que trois comme lui eurent pu avoir
Car l’on en dit toujours bien plus
Que ce qu’à la fin on y trouve.
« Il a encore fait quelque chose
Qui faudrait son pesant d’argent
pour qui voudrait le révéler »
Dit-un qui veut se faire bien voir,
« Et qui vaudrait grande récompense »
– « Et qu’a-t’il fait? » s’enquiert le sage
– Il a fait pire qu’un bédouin
puisqu’il a, son âne Baudouin,
enterré en la terre bénite.
– Maudit soit-il!
fait l’évêque, si cela était avéré
Honni soit-il, lui et ses biens!
Gautier, convoquez-le ici
écoutons ce prêtre répondre
Sur ce dont Robert l’accuse,
Et je dis, que Dieu m’y assiste
Si c’est vrai, j’en aurais l’amende!(5)
« – Sire je veux bien que l’on me pende,
Si ce que j’ai dit n’est pas vrai
Je l’affirme, à votre bonté,
jamais il ne rendit  hommage, » (6)

On convoqua donc le prêtre,
il est là, il lui faut répondre
A son évêque de l’affaire
Qui peut le faire destituer.
« Traître à Dieu, Homme déloyal,
Qu’avez-vous donc fait de votre âne?
dit l’évêque, quel grand méfait* (*offense)
A notre église* avez-vous fait? (*Sainte)
Jamais je n’en vis de plus grand
Qui avez mis en terre votre âne
Là où l’on enterre les chrétiens!
Par Sainte Marie l’égyptienne
si la chose peut être établie
par des témoins dignes de foi,
je vous ferais mettre en prison.
Jamais n’ais ouïe de si grand crime! » (7)
« Très doux seigneur, dit le prêtre
bien des choses peuvent se dire,
mais je demande un jour entier
pour réfléchir à cette affaire
Ce serait un juste délai
pour y repenser, s’il vous plait
(non qu’il me plaise d’argumenter) (8)

« Je vous donne cette journée »
mais ne me tiens pas acquitté
de cette chose, si elle est vraie. »
« Monseigneur, il ne faut y croire. »
Sur ce l’évêque renvoie le prêtre
sans trouver l’affaire amusante.
Mais le prêtre ne s’émeut point
qui sait qu’il a pour bonne amie
sa bourse qui toujours se tient prête
pour réparer ou au besoin.
Le fou peut bien dormir ou non,
voilà que déjà le temps vient. (9) 
Le temps vient, le prêtre revient.
Vingt livres cachées dans une ceinture
Bien comptées et en bon argent
voilà ce qu’il porte avec lui
sans craindre la faim ou la soif (10)
Quand l’évêque le voit venir
il ne peut contenir ses mots:
« Votre délai est expiré
Prêtre au bon sens dévoyé ! » (11)
« Sire, j’ai réfléchi, il est vrai,
Mais laissons dehors les querelles
Ne devez-vous en étonner
Qu’au conseil il faille concilier.
Je veux vous parler en conscience
et s’il m’en coûte pénitence
Sur mes biens ou sur ma personne
Alors que vous me l’infligiez.

L’évêque approche alors l’oreille
pour recevoir les confidences
Et le prêtre lève le chef* (*la tête)
Alors peu soucieux de son or. (12)
Sous sa cape, il tenait l’argent
Qu’il n’osait pas montrer à tous
Et chuchotant, conta son conte
« Monseigneur, il y a peu à dire.
Mon âne a vécu bien longtemps
Il me fut d’une aide précieuse (13)
Et m’a servi sans rechigner
Fort loyalement, vingt ans entiers
Et que Dieu veuille bien m’absoudre
Chaque année, il gagnait vingt sous
Si bien qu’il épargnât vingt livres
Et pour échapper aux enfers
Il vous les lègue en testament.
L’évêque dit  » Dieu le protège »
« Que ses fautes soient pardonnées
Et tous les péchés qu’il a fait ! »

Ainsi, vous avez pu l’entendre,
Voilà l’évêque réjoui,
du riche prêtre pour sa méprise
Qui la bonté lui a appris   (variante : Qui lui apprit à s’amender) (14)

Rutebeuf nous dit et enseigne
Qui deniers tient dans ses affaires (15)
n’ait crainte de faire de faux-pas
Notre âne est demeuré chrétien
Mais nos rimes s’arrêtent là
Car il a bien payé son legs (16)

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Notes sur la traduction

(1) s’extasier devant le gain
(2) « Par derrier nel prisent un oef ». Intraduisible litteralement
(3) Savait bien vendre
(4) Ici demeurerait ses restes, sa dépouille: « ici lairait cette matiere »
M Zink traduit : « En voilà assez sur ce sujet. » Je pense qu’il y a jeu de mots de Rutebeuf, ici, sur la matière du corps de l’âne et la matière, le sujet dont il parle.
(5) « Si c’est vrai il m’en répondra » » « Si c’est vrai, il réparera ». « Se c’est voirs, j’en avrai l’amende. » M Zink : j’en aurais « réparation ». Pas nécessairement pécuniaire. 
(6) Un pied de plus ici :  « Si ne vos fist onques bontei ». M Zink ; « D’ailleurs pour vous il ne fut jamais attentionné »
(7) « C’onques n’oÿ teil mesprison »  Variante : car jamais je ne vis tel crime.
(8)  « Non pas que je i bee en plait ». Michel Zink : « non que je sois procédurier »
(9) Un pied de plus ici aussi « Que que foz dors, et i termes vient »
Cela ressemble à un début de proverbe adapté un peu, quelque chose que je comprends un peu comme cela : « le fou peut bien dormir ou non, le temps passe et passe toujours »
(10) « N’a garde qu’il ait fain ne soi » Comme sa bourse est plein d’argent il ne craint pas d’avoir faim ou soif car il peut y pourvoir
(11)  « Qui aveiz votre senz beü. » M Zink traduit par « vous qui avez noyé votre bon sens dans la boisson ».  Même si litteralement « qui avez votre bon sens bu » pourrait le suggérer, je ne pense pas que l’évèque traite le prêtre d’alcolique, mais plutôt que c’est une expression pour lui signifier qu’il a perdu tout bon sens.
(12) Qui alors n’en menait pas large et ne s’attachait plus à l’argent. « Qui lors n’out pas monoie chiere. »
(13) »Mout avoie en li boen escu ». Intéressant de voir ici la notion de protection de bouclier du verbe original de Rutebeuf,
(14) « A bontei faire li aprist. » Même si elle est surement décevante en tant que chute parce qu’un peu compliquée, je pense vraiment que la traduction : « qui lui apprit à s’amender » est de loin la plus juste parce qu’elle contient le double sens de s’amender : « devenir meilleur » et s’amender: « payer tribu ou payer sa charge », en l’espèce et en espèces, à son évêque. Variantes : « Qui à faire le bien, lui apprit. »  M Zink :  « qui lui apprit à avoir des intentions, à être attentionné » (envers son évêque). J. Dufournet : « l’évêque se réjouit que le prêtre ait péché, car il lui apprit ainsi à faire le bien ». Cette phrase est probablement la plus difficile à traduire de tout le texte parce que la subtilité de Rutebeuf s’y exprime tout entière. On peut la traduire encore par « Qui lui apprit à être bon » ou même « Qui la bonté lui a appris » ou même la charité, sauf à ne pas oublier la charge ironique qu’elle contient de la part de l’auteur. Il n’est en effet ici, pas question du fait que le prêtre soit tout d’un coup devenu bon ou ait développé cette qualité intrinsèque. Puisque visiblement « tout s’achète », l’homme ne changera pas et son système  lui réussit à  l’évidence. Cette preuve de « bonté » doit se comprendre doublement et ironiquement, mais, en l’occurrence, c’est surtout dans le cadre ecclésiastique qu’elle s’exerce car, enfin, c’est envers son église et plus surement envers son évêque (« dispendieux, mondain et endetté », nous dit Jacques E Merceron ), que le prêtre « fait bonté » ou « montre ses attentions ». Sur le fond, et Rutebeuf en joue sûrement aussi ici, il y a une relation hiérarchique et presque organique du prêtre à l’évêque qui induit que si le prêtre se conduit bien il fait « honneur » à son évêque, « il rend hommage à la bonté de son évêque » « il lui fait amende » « il s’amende envers lui » et du même coup envers l’église tout entière. Pour le coup, il semble que ce soit dans la poche de l’évêque que l’argent aille échouer et c’est encore, ici, Rutebeuf, le bon chrétien qui satirise sur les hommes dévoyés que l’argent achète, et sur les hommes cupides qui pensent que tout peut s’acheter, fait auquel, je le déplore un peu, ce texte donne raison avec cynisme, mais s’il ne le faisait pas sans doute serait-il moins drôle. C’est ce monde dont Rutebeuf nous dit peut-être encore, que même les ânes deviennent chrétiens pourvu qu’ils en aient les moyens.
(15) variantes : Que ceux à la bourse bien pleine
(16) variantes :  car son leg paya bel et bien

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 La version originale de Rutebeuf :
C’est li testament de l’Asne

Qui vuet au siecle a honeur viure
Et la vie de seux ensuyre
Qui beent a avoir chevance
Mout trueve au siecle de nuisance,
Qu’il at mesdizans d’avantage
Qui de ligier li font damage,
Et si est touz plains d’envieux,
Ja n’iert tant biaux ne gracieux.
Se dix en sunt chiez lui assis,
Des mesdizans i avra six
Et d’envieux i avra nuef.
Par derrier nel prisent un oef
Et par devant li font teil feste:
Chacuns l’encline de la teste.
Coument n’avront de lui envie
Cil qui n’amandent de sa vie,
Quant cil l’ont qui sont de sa table,
Qui ne li sont ferm ne metable?

Ce ne puet estre, c’est la voire.
Je le vos di por un prouvoire
Qui avoit une bone esglise,
Si ot toute s’entente mise
A lui chevir et faire avoir:
A ce ot tornei son savoir.
Asseiz ot robes et deniers,
Et de bleif toz plains ces greniers,
Que li prestres savoit bien vendre
Et pour la venduë atendre
De Paques a la Saint Remi.
Et si n’eüst si boen ami
Qui en peüst riens nee traire,
S’om ne li fait a force faire.
Un asne avoit en sa maison,
Mais teil asne ne vit mais hom,
Qui vint ans entiers le servi.
Mais ne sai s’onques tel serf vi.
Li asnes morut de viellesce,
Qui mout aida a la richesce.
Tant tint li prestres son cors chier
C’onques nou laissat acorchier
Et l’enfoÿ ou semetiere:
Ici lairai ceste matiere.

L’evesques ert d’autre maniere,
Que covoiteux ne eschars n’iere,
Mais cortois et bien afaitiez,
Que, c’il fust jai bien deshaitiez
Et veïst preudome venir,
Nuns nel peüst el list tenir:
Compeigne de boens crestiens
Estoit ces droiz fisiciens.
Touz jors estoit plainne sa sale.
Sa maignie n’estoit pas male,
Mais quanque li sires voloit,
Nuns de ces sers ne s’en doloit.
C’il ot mueble, ce fut de dete,
Car qui trop despent, il s’endete.
Un jour, grant compaignie avoit.
Li preudons qui toz bien savoit.
Si parla l’en de ces clers riches
Et des prestres avers et chiches
Qui ne font bontei ne honour
A evesque ne a seignour.
Cil prestres i fut emputeiz
Qui tant fut riches et monteiz.
Ausi bien fut sa vie dite
Con c’il la veïssent escrite,
Et li dona l’en plus d’avoir
Que trois n’em peüssent avoir,
Car hom dit trop plus de la choze
Que hom n’i trueve a la parcloze.
« Ancor at il teil choze faite
Dont granz monoie seroit traite,
S’estoit qui la meïst avant,
Fait cil qui wet servir devant,
Et c’en devroit grant guerredon.
– Et qu’a il fait? dit li preudom.
– Il at pis fait c’un Beduÿn,
Qu’il at son asne Bauduÿn
Mis en la terre beneoite.
– Sa vie soit la maleoite,
Fait l’esvesques, se ce est voirs!
Honiz soit il et ces avoirs!
Gautiers, faites le nos semondre,
Si orrons le prestre respondre
A ce que Robers li mest seure.
Et je di, se Dex me secoure,
Se c’est voirs, j’en avrai l’amende.
– Je vos otroi que l’an me pande
Se ce n’est voirs que j’ai contei.
Si ne vos fist onques bontei. »

Il fut semons. Li prestres vient.
Venuz est, respondre couvient
A son evesque de cest quas,
Dont li prestres doit estre quas.
« Faus desleaux, Deu anemis,
Ou aveiz vos vostre asne mis?
Dist l’esvesques. Mout aveiz fait
A sainte Esglise grant meffait,
Onques mais nuns si grant n’oÿ,
Qui aveiz votre asne enfoÿ
La ou on met gent crestienne.
Par Marie l’Egyptienne,
C’il puet estre choze provee
Ne par la bone gent trovee,
Je vos ferai metre en prison,
C’onques n’oÿ teil mesprison. »
Dist li prestres: « Biax tres dolz sire,
Toute parole se lait dire.
Mais je demant jor de conseil,
Qu’il est droit que je me conseil
De ceste choze, c’il vos plait
(Non pas que je i bee en plait).

– Je wel bien le conseil aiez,
Mais ne me tieng pas apaiez
De ceste choze, c’ele est voire.
– Sire, ce ne fait pas a croire. »
Lors se part li vesques dou prestre,
Qui ne tient pas le fait a feste.
Li prestres ne s’esmaie mie,
Qu’il seit bien qu’il at bone amie:
C’est sa borce, qui ne li faut
Por amende ne por defaut.
Que que foz dort, et termes vient.
Li termes vient, et cil revient.
Vint livres en une corroie,
Touz sés et de bone monoie,
Aporta li prestres o soi.
N’a garde qu’il ait fain ne soi.
Quant l’esvesque le voit venir,
De parleir ne se pot tenir:
« Prestres, consoil aveiz eü,
Qui aveiz votre senz beü.
– Sire, consoil oi ge cens faille,
Mais a consoil n’afiert bataille.
Ne vos en deveiz mervillier,
Qu’a consoil doit on concillier.
Dire vos vueul ma conscience,
Et, c’il i afiert penitance,
Ou soit d’avoir ou soit de cors,
Adons si me corrigiez lors. »

L’evesques si de li s’aprouche
Que parleir i pout bouche a bouche.
Et li prestres lieve la chiere,
Qui lors n’out pas monoie chiere.
Desoz sa chape tint l’argent:
Ne l’ozat montreir pour la gent.
En concillant conta son conte:
« Sire, ci n’afiert plus lonc conte.
Mes asnes at lonc tans vescu,
Mout avoie en li boen escu.
Il m’at servi, et volentiers,
Moult loiaument vint ans entiers.
Se je soie de Dieu assoux,
Chacun an gaaingnoit vint soux,
Tant qu’il at espairgnié vint livres.
Pour ce qu’il soit d’enfers delivres
Les vos laisse en son testament. »
Et dist l’esvesques: « Diex l’ament,
Et si li pardoint ses meffais
Et toz les pechiez qu’il at fais! »

Ensi con vos aveiz oÿ,
Dou riche prestre s’esjoÿ
L’evesques por ce qu’il mesprit:
A bontei faire li aprist.

Rutebués nos dist et enseigne,
Qui deniers porte a sa besoingne
Ne doit douteir mauvais lyens.
Li asnes remest crestiens,
A tant la rime vos en lais,
Qu’il paiat bien et bel son lais.

Explicit.

__________________________________________________________________________Références bibliographiques

Œuvres complètes de Rutebeuf, trouvère du XIIIe siècle, recueillies et mises au jour pour la première fois par Achille Jubinal. Nouvelle édition, revue et corrigée, Paris, Daffis, 1874-1875

Rutebeuf, Oeuvres complètes, Michel Zink

Fabliaux ou contes, fables et romans du XIIe et du XIIIe, Jean-Baptiste Legrand d’Aussy

Bonteï et Amende dans le testament de l’âne de Jacques E Merceron, professeur de littérature médiévales aux Etats-Unis

Situation de l’Histoire médiévale, Alain Guerreau

__________________________________________________________________________Articles déjà parus sur moyenagepassion à propos de Rutebeuf :

Lectures audios : « la pauvreté Rutebeuf » en Vieux français et en Français moderne.

La pauvreté Rutebeuf ou les misères d’un grand poète  contées au Roi Saint-Louis

« Pauvre Ruteboeuf », la complainte du trouvère et poéte médiéval Ruteboeuf, par Léo Ferré

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En vous souhaitant une très belle journée.
Frédéric EFFE
moyenagepassion.com
« A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes »