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Eric Fraj, Pauvre Rutebeuf en Catalan et quelques mots sur la langue catalane

rutebeuf_troubadour_medieval_musique_moyen_age_passionSujet : poésie médiévale, chanson, complainte, catalan, langue catalane
Période : moyen-âge central, XIIIe
Titre
: Pauvre Rutebeuf,  Complainte
Auteur : Rutebeuf  (1230-1285), Léo Ferré.
Interprète : Éric Fraj
Album : Arranca-me (2014)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans les  diverses versions que nous avons déjà postées ici de la complainte de Rutebeuf de Léo Ferré en voici une qui nous donne l’occasion d’écouter un peu de poésie d’inspiration médiévale en catalan. Nous en profitons aussi pour toucher un mot de cette langue qui s’enorgueillit d’une histoire de plus de 1000 ans et qui continue de connaître un destin particulier que bien des catalans ont à coeur de continuer de faire vivre.

Pauvre Rutebeuf de Léo Ferré en catalan

Eric Fraj, auteur compositeur interprète

File:Eric Fraj2.jpg

N_lettrine_moyen_age_passionous devons cette très belle interprétation  à Eric Fraj, un artiste qui chante en Occitan, en français, en Castillan, mais aussi en Catalan, comme ici. Actif dans le domaine de la diffusion de la langue occitane, qui est une de ses langues de coeur, il a monté de nombreux spectacles originaux, mixtes au niveau des langues et il a même, au début des années 2000, incarné le troubadour occitan Jaufre Rudel dans un spectacle vivant qui retraçait des épisodes de la vie de l’artiste médiéval. Pour le reste, quand Eric Fraj ne chante pas l’occitan, il l’enseigne, comme la philosophie, dans un lycée de la région de Toulouse.

Voici une belle vidéo qui permet d’en savoir un peu mieux sur l’univers de cet artiste à la trajectoire unique entre catalan, occitan et français.

Cette belle interprétation de la complainte de Rutebeuf de Léo Ferré est tiré de son album Arranca-Me, sorti en 2014 et dont il nous parle dans cette vidéo.

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Pauvre Rutebeuf, paroles et
adaptation en catalan de Eric Fraj

Els meus amics on han passat,
Els que tenia al meu costat
I que estimava ?
I tot d’un cop s’han escampat ;
Amb un sol buf de tramuntana,
l’amor és morta…

Són amistats que el vent emporta,
I en feia molt davant ma porta ;
Se’ls va emportar…

Un vent dolent qu’arbres despulla,
Les branques ja no tenen fulla
Sense anar a terra.
Una misèria que em desferra,
De tot costat me fa la guerra,
L’hivern m’aterra…

No val la pena que faci esment
De ma vergonya i mon torment,
De cap manera…
Els meus amics on han passat,
Els que tenia al meu costat
I que estimava ?

I tot d’un cop s’han escampat ;
Amb un sol buf de tramuntana,
L’amor és morta…
Un mal ja no vé mai tot sol
I tot el que porta el seu dol
M’ha ben desfet…

Pobres sentits, pobre memòria,
M’ha donat Déu el rei de glòria
I pobre renda…
I dret al cul quan bufa el vent
M’agafa el vent i el seu torment,
L’amor és morta…

Són amistats que el vent emporta
I en feia molt davant ma porta,
Se’ls va emportar.

Concernant cette complainte de Rutebeuf, revisité par Léo Ferré, nous lui avons déjà dédié plusieurs articles que vous pouvez valablement consulter. Aussi, descendons sans attendre vers le sud des terres de France et  longeons la côte de Perpignan et du Languedoc jusqu’à Barcelone, aux Baléares ou à Valencia pour partir à la rencontre de la langue catalane.

Le catalan, une langue à part entière parlée et formée depuis le moyen-âge central

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour ceux qui ne sont pas familiarisés  avec la langue catalane, vous y trouverez, en tendant l’oreille, une proximité indéniable avec le français, le provençal, le latin et même certains mots d’italien.  Comme toutes les langues romanes, elle est née du latin qu’on parlait sur les terres romanisées durant le haut moyen-âge.  En l’écoutant, nos oreilles profanes pourraient être tentées quelquefois de la considérer  comme un patois tant ses accents peuvent nous faire penser à certaines dialectes  provençaux de nos terroirs, mais cela est une erreur qui n’en finit pas de déplaire aux catalans et à juste raison.  Le catalan est, en effet, une langue à part entière et pas une forme dialectale dérivée du français ou de l’espagnol. Elle existait déjà dans sa forme établie au Xe siècle quand, de son côté, l’Oil balbutiait encore et  continuait de muer en ce qui allait devenir le français.

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Les origines: ibéro-romanes ou gallo-romanes ?

C_lettrine_moyen_age_passiononcernant l’origine du Catalan, un débat existe entre les linguistes, qui est, tout de même, relativement tranché. Le Catalan faisait-il partie du berceau occitan et de la famille des langues en provenance de l’héritage gallo-romain, duquel il se serait différencié ou était-il déjà une langue d’origine différente ?  Les linguistes catalans ont définitivement opté pour cette dernière option, en rattachant la langue catalane au berceau Ibérico-roman septentrional, ce qui la différencierait indéniablement de l’Occitan qui lui est issu du berceau dialectal gallo-roman méridional. Cette théorie, a semble-t-il rallié la plupart des linguistes, même si certains continuent d’attribuer au catalan, une origine gallo-romane qui en langue_catalane_pauvre_rutebeuf_leo_ferre_eric_fraj_version_catalaneferait une forme de la langue occitane. Au niveau écrit, elle ressemble en bien des points au français, mais au niveau de sa prononciation elle se rapproche bien plus de l’espagnol.

Au niveau historique, les proximités politiques et linguistiques du Languedoc et de la Catalogne ne suffirent pas à résister à l’emprise des rois et à constituer ce qui aurait peut-être pu devenir, dans le courant du moyen-âge central, un état à part entière. Les deux provinces se retrouvèrent, en effet, bientôt rattachées à des blocs différents, France d’un côté et Espagne de l’autre, au moment où les couronnes d’Europe exerçaient de fortes pressions militaires et politiques et cherchaient à renforcer leur pouvoir en étendant leur hégémonie territoriale. Elles finirent donc par se différencier et une partie de la Catalogne se retrouva même du côté de la frontière française. ( voir article sur Perpignan la Catalane)

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A_lettrine_moyen_age_passion ce jour, toutes provinces confondues, le catalan est parlé par plusieurs millions de personnes entre la France, la péninsule ibérique et la Sardaigne. Certaines sources indiquent  des chiffres dépassant les 10 millions. Province autonome espagnole, la Catalogne offre un large soutien au catalan qui est reconnu langue officielle de la province. Ses habitants le parlent depuis des siècles et se le transmettent comme une langue maternelle depuis des générations. La langue est aussi la langue officielle de la province d’Andorre. A travers leur langue, les catalans défendent à la fois une identité, une culture et une Histoire, et même si, officiellement, vous vous trouvez en Espagne, vous êtes d’abord en Catalogne.

 En vous souhaitant une belle écoute et une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Lecture audio poésie médiévale : Ci encoumence la complainte de Rutebeuf sur son Oeil

rutebeuf_trouvere_poete_auteur_medieval_pauvreteSujet : poésie médiévale, poésie réaliste, trouvère, Léo Ferré, Vieux français, langue d’oil, Pauvre rutebeuf, complainte.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur ; Rutebeuf (1230-1285?)
Titre : le dit de l’oeil, la complainte de l’oeil.

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans la série les exercices « peau de banane » du début de semaine, nous nous proposons, aujourd’hui, de nous attaquer à la lecture audio d’une poésie relativement longue et compliquée de Rutebeuf , et bien sûr pour faire simple, dans la langue originale de ce dernier, le vieux parler d’Oil du XIIIe siècle, de Paris.

lecture_audio_peau_de_banane_rutebeuf_le_dit_de_loeil_vieux_françaisVoici donc le Dit de l’Oeil ou Ci encoumence la complainte de Rutebeuf sur son Oeil, texte auquel nous avions déjà consacré un article précédent. Nous y faisions, au passage, un hommage à Léo Ferré en saluant l’alchimie poétique qui, à travers les siècles, était venu connecter les deux poètes pour donner naissance à la chanson « Pauvre Rutebeuf » de ce dernier.

Pour revenir sur cette lecture audio, l’exercice est d’autant plus difficile que la langue de Rutebeuf est aussi subtile que pleine de particularismes. Elle est, de fait souvent ardue à prononcer comme à décrypter, si on la compare à certains autres auteurs contemporains du XIIIe siècle comme Jean de Meung par exemple, qui  s’excusait de son côté de ne pas parler cette forme particulière de la langue d’Oil que l’on parlait alors à Paris. Nous devons remercier encore au passage Michel Zink pour le grand travail de traduction qu’il a fait de l’auteur médiéval et la BnF pour mettre à disposition une partie de ces adaptations sur le site Gallica.fr.

Ou placer le curseur de l’Humour?

J_lettrine_moyen_age_passione dois ajouter  concernant ce texte de Rutebeuf, qu’il est extrêmement difficile de situer le curseur de l’Humour chez cet auteur et dans ce texte en particulier. Si l’on imagine en effet cette poésie lue à voix haute devant un public, et il le faut bien puisque que Rutebeuf nous le dit « Or, écoutez, vous qui rimes me demandez », on peut supposer tout de même que l’auteur doit aussi divertir et pas seulement se plaindre. Les vers suffisent-ils à atteindre le but au delà du contenu ou le texte est-il intercalé après plusieurs autres sur d’autres sujets que ses propres misères?

Peut-être est-ce une déformation moderne de ce que l’on peut considérer comme un « divertissement », mais je trouve difficile tout de même que Rutebeuf vienne à ce point se plaindre de tout ainsi, sans y mettre quelques notes d’humour. Il nous a habitué il est vrai à sa causticité mais ici rien ne l’arrête et tout est sujet à complainte au point que l’accumulation si l’on n’imagine qu’elle contient une pointe d’humour pourrait devenir accablante pour l’oreille même d’un auditoire: sa femme est moche et n’a pas de charme, elle lui fait un enfant qu’il faut nourrir et dont il faut payer la nourrice sans quoi il reviendra braire dans la maison, son cheval se casse la patte, etc, etc. Où placer le curseur de l’humour et de la caricature dans cette complainte dont on serait tenté de penser sinon qu’elle confine à l’exagération? Pour autant on ne peut pas non plus imaginer que Rutebeuf quand il la « joue » le fasse de façon exagérément geignante un peu façon commedia dell’Arte (tout anachronisme mis à part), mais j’avoue avoir presque hésité à un moment donné à aller dans ce sens, ne serait-ce que pour la curiosité. Pourtant dans le même temps, la dimension dramatique forte que l’on retrouve aussi dans le texte semble rendre l’exercice délicat tout de même.

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Les misères ou les mystères d’un
trouvère de petite noblesse désargenté

J_lettrine_moyen_age_passione dois ajouter encore quelque chose qui me trouble dans cette complainte et sans doute mon raisonnement est-il un peu faussé par la présentation de Rutebeuf que fait Achille Jubinal dans sa publication des oeuvres de Rutebeuf datant de 1844.

En mettant bout à bout les choses que le poète médiéval nous conte se dessine en effet un trouvère de bonne éducation qui, bien que désargenté, reste tout de même issu d’un milieu bourgeois et même plus certainement de petite noblesse. Ce texte nous apprend encore qu’il a un cheval, une nourrice et l’on sait, à travers ses textes et celui-ci inclus, que des nobles ou seigneurs d’importance ont été plutôt généreux envers lui.

Bien sûr, nul doute qu’il a ses ennemis et que ses satires et ses diatribes lui ont aussi fermées quelques portes, mais tout de même, si on le prend au pied de la lettre, pour être si souvent et si littéralement sur la paille, Rutebeuf ne fait pas non plus figure d’un miséreux issu de classe populaire basse de son époque. Alors en rajoute-t-il dans ses textes pour être sûr de soutirer quelques pièces? A quel point tout cela fait-il partie du personnage qu’il s’est composé et qui se cache derrière ce nom un peu lourdeaud  de boeuf rustre et sans manière? Ou faut-il penser plutôt comme l’avance Achille Jubinal, en recoupant le texte de la poésie « la Griesche D’hiver » (un jeu d’argent et de dés), que le poète souffre d’un mal personnel tout autre qui explique la misère qui semble lui coller à la peau en permanence.

« Je savais faire monter la mise:
mes mises ont englouti tout ce que j’avais,
elles m’ont fourvoyé
hors du chemin, elles m’ont dévoyé.
J’ai risqué des mises insensées,
je m’en souviens.
Je le vois maintenant: tout va, tout vient,
c’est forcé que tout aille et vienne,
sauf les bienfaits.
Les dés que l’artisan a faits
m’ont dépouillé de mes habits,
les dés me tuent,
les dés me guettent, les dés m’épient,
les dés m’attaquent et me défient,
j’en souffre. »
Rutebeuf. Extrait: la Griesche d’Hiver

Alors, souffre-t-il de cet excès de jeu d’argent au point d’en être prisonnier? Il fait encore allusion dans ce dit de l’oeil à ses « excès » (outrages)?

« Ne sai ce s’a fait mes outrages.
Or devanrrai sobres et sages
Aprés le fait
Et me garderai de forfait. »
Rutebeuf – Extrait : le dit de l’Oeil

« Je ne sais si je dois cela à mes excès,
Mais, dorénavant, je serais sobre et sage
Après tout cela,
Et me garderai de mal me conduire »

I_lettrine_moyen_age_passion copial reste difficile de le savoir bien sûr, et il ne s’agit pas de tomber dans la psychologie à trois sous ici, mais tout de même cela semble une hypothèse intéressante qui pourrait lever un coin du voile sur les difficultés permanentes dont il ne cesse de se plaindre, autant qu’elle pourrait expliquer aussi les formes que prennent ces complaintes où tout semble l’accabler et où il se livre sans frein à un étalage où chaque chose qui lui survienne semble fournir une occasion de plus de l’accabler. Pour autant qu’on en est fait quelquefois un des premiers poètes maudits à l’image de Villon, je ne me parviens pas tout à fait à me convaincre que les deux hommes sont de la même veine et pas d’avantage que la comparaison entre les deux ne me semblent justifier.

Quoiqu’il en soit entre humour et détresse, Rutebeuf, même à nu, ne se laisse pas percer si facilement et, passez-moi la formule un peu creuse et surfaite, mais pour le coup, cela me semble justifier,  il a emporté avec lui sa part de mystère. Puissions-nous, en tout cas, parvenir à le faire revivre un peu dans ces lectures audio dans sa langue originale.

Voir l’article précédent sur la complainte de Rutebeuf sur son oeil

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Le dit de l’oeil, aux sources du pauvre Rutebeuf de Léo Ferré et un beau bouquet de violettes

pauvre_rutebeuf_poesie_medievale_occitan_joan_pau_verdierSujet : poésie médiévale, poésie réaliste, trouvère, hommage Léo Ferré, Vieux français, langue d’oil, adaptation, traduction français moderne, Rutebeuf
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur ; Rutebeuf (1230-1285?)
Titre : le dit de l’oeil, la complainte de l’oeil.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui nous publions un autre des textes originaux du poète médiéval Rutebeuf qui inspira au grand Léo Ferré, ce « Pauvre Rutebeuf » qu’il a tellement fait sien et que tant d’autres interprètes  ont repris depuis.

L’alchimie poétique est un procédé impénétrable et secret qui s’opère entre le coeur et la plume du poète et, même une fois connus quelques uns des ingrédients utilisés, on n’est pas pour autant plus avancé. Aussi, ne voyez derrière tout cela, aucune volonté de déshabiller la mariée, entendez le génie poétique de Léo Ferré, juste peut-être une tentative pour mieux entrapercevoir ce qui passa du coeur de Rutebeuf au sien, en espérant peut-être un peu mieux les comprendre tout deux, dans ce jeu de miroirs poétiques. Le reste demeurera, quoiqu’il arrive un mystère dans l’ailleurs de mots, là où les poètes cuisinent leurs mathématiques secrètes et où quelquefois ils se rencontrent, au delà de l’espace et du  temps.

poesie_realiste_medievale_trouvere_rutebeuf_leo_ferre_le_dit_de_l_oeil_moyen-age

Avant de vous livrer cette poésie médiévale originale du trouvère médiéval, qui souffla à l’oreille de Léo son Pauvre Rutebeuf, permettez-nous, toutefois, de faire plus un peu qu’une simple parenthèse pour envoyer un bouquet de violettes fraîches et quelques lys blancs à l’âme du grand poète que fut Léo Ferré. La poésie, autant que la langue française, lui doivent bien cela et ne nous ont d’ailleurs pas attendu pour lui rendre au hommage, mais nous voulons lui faire cette place, ici aussi.

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Portrait : Léo Ferré, artiste, poète et rebelle

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N_lettrine_moyen_age_passioné en Aout 1916 à Monaco. Mort à Castellina in Chianti, en Toscane, en juillet 1993. Un épitaphe c’est bien court pour résumer à la fois la vie d’un homme et d’un artiste véritable, mais c’est à ce dernier que nous nous attachons ici.

poesie_medievale_hommage_leo_ferre_rutebeuf_trouvere_moyen-age_centralAuteur, compositeur interprète, musicien, poète et Anarchiste, Léo Ferré était tout cela à la fois. Éternel rebelle à l’autorité, ce grand artiste qui ne s’inclinait devant rien, sauf peut-être la poésie des autres pour mieux la partager, nous a légué, durant sa carrière, de merveilleux textes écrits de sa plume, mais a aussi fait redécouvrir au public de grands noms de la poésie française, du moyen-âg au XXe siècle: François Villon, Rutebeuf, Verlaine, Baudelaire, Rimbaud, Aragon, Léo Ferré a mis en musique, devant son piano, des joyaux et des trésors poétiques. L’émotion et la sincérité toujours à fleur de peau, avec le clignement de cet oeil qui battait l’émotion comme un coeur, comme pour dire aussi à chacun, d’un air complice: « écoutes, c’est pour toi ». Tirées de leur sommeil de papier, les plus grandes poésies françaises, prenaient soudain de la proximité et dans ce panthéon d’éternité dans lequel elles s’étaient
tenues loin du public et si souvent coites, elles redevenaient alors, le temps d’un récital, fraîches comme au premier jour, dans leur intemporalité sublime. Et poesie_art_majeur_leo_ferre_rebelle_hommage_portrait_rutebeufc’était ça aussi Ferré, de l’amour et de la générosité pour les autres, une façon de tutoyer les âmes.

Pour le reste et sur ses convictions, rien n’a jamais changé Ferré: anarchiste comme rebelle aux cons, éloge de l’être « contre », rétif aux morales toutes faites, aux empêcheurs de liberté, à ceux qui ne sont rassurés que quand les choses tournent en rond et tous les autres avec. Et puis, il était aussi de cette génération de pensionnaires religieux qui, souvent, pour les mêmes raisons, de sévices jusqu’à plus loin, ne pouvaient plus voir le Bon Dieu, pas même en peinture tant les hommes qui s’en réclamaient, avaient réussi à les en dégoûter. C’est cette même génération qui, dans les années soixante soixante-dix, étaient devenus les enfants terribles des premiers HaraKiris et Charlie: les Cavanas, les  Chorons et les autres, qui firent alors j’aillir et exploser leurs paroles dans une apocalypse anticléricale à laquelle la période post soixante-huitarde offrit ces lettres de noblesse.

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E_lettrine_moyen_age_passionn dehors de cela, Léo Ferré, fidèle au dictionnaire définissait son anarchisme comme une forme d’insoumission qui ne reconnait la légitimité d’aucune autorité d’où qu’elle vienne, avec river au ventre, une seule ivresse, celle de la  liberté: libérer la parole et les mots  semblait presque chez lui comme une urgence, et avec cela, rendre tout son sens à l’injure et redéfinir le grossier. Etre vulgaire,  c’est se coucher et c’est refuser d’être libre. Au delà de la politique, Ferré c’est quand un cul, retrouvant sa grâce, devient, tout soudain, un mot rond à faire fuir André Breton. La vie, l’Amour, comme religion. « Ni Dieu, ni maître », le temps qui fout le camp et cette mer entêtante qui se fracasse sur les rives du souvenir comme une douleur sublimée. Magie des mots qui ensorcellent. Le sourire sur les lèvres et la tristesse au bord du coeur, le désespoir comme une seconde peau: un coeur ouvert, ça reçoit tout et ça finit, souvent, par se blesser aux épines du monde. Léo colère. Léo à vif. Léo amer. Et pourtant, continuer, aimer la vie jusqu’à plus soif, l’aimer d’amour à leo_ferre_poetes_vos_papiers_pauvre_rutebeuf_poesie_hommage_portraitfaire crever à sa surface des bulles de beautés poétiques, comme de l’oxygène pour ne pas suffoquer.

Dans la France des années cinquante et soixante, il fallait avoir le courage d’avoir des ennemis, et c’est un courage comme toujours qui va jusque dans l’assiette. Il faut le comprendre. le prix que paye l’artiste entier (y en a-t’il d’autres?) n’est jamais abstrait et la liberté d’expression a toujours un prix bien réelle que son quotidien lui rappelle. Mais c’est peut-être, là encore, l’absence de choix qui est aux commandes, l’impossibilité de faire autrement et de composer avec sa nature autre chose que de la musique et des mots. Pour le reste, vivre debout! Et La provocation qui naissait parfois de tout cela, au point de voir certains de ses textes interdits n’était qu’une conséquence de cette nature insoumise, pas un ustensile marketing: la conséquence d’un être au monde.

« Poètes, vos papiers! », Léo passait, indifférent, sans s’arrêter ou bien se mettait à gueuler et, bien avant la vie de château, qui ne dura pas tant que ça et puis, qui se finit en drame, la misère lui a collé longtemps à la peau, de longues années et ce n’est, surement pas par hasard, qu’à travers les siècles, celle de Rutebeuf et ses longues complaintes lui a parlé.

« La mémoire et la mer »
Le chemin de l’envers poétique

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D_lettrine_moyen_age_passion
ans ce moyen-âge où les rimes et les vers n’étaient souvent que chantés, Eustache Deschamps, au XIVe siècle créa une rupture pour affranchir l’art poétique de l’art musical. La poésie avait son langage, une musique innée, nichée dans le coeur de ceux qui la comprenaient. Elle n’avait besoin de rien d’autre qu’elle-même pour tenir debout; c’était un art majeur, un art à part entière et en lui donnant ses lettres de noblesses, le poète médiéval l’affranchissait pour les siècles à venir. Six cents ans plus tard, elle avait mûri, grandi, leo_ferre_hommage_portrait_anarchiste_poesie_rutebeuf_art_majeurdes auteurs gigantesques étaient passés par là, et Léo Ferré s’en mêlait. En faisant le chemin à l’envers, le poète anarchiste de Saint Germain des prés ouvrait sa propre voie pour une réconciliation des deux: mettre la musique au service de la découverte poétique ou de son errance. Avait-il été le seul? Sans doute pas mais dans ses plus grandes envolées poétique, marque des véritables artistes, il créait un genre unique qui n’appartenait qu’à lui et qui n’avait plus grand chose à voir avec des « chansonnettes ».

Un des points culminants de cet art poétique est un texte merveilleux qu’il écrivit lui-même et qui pourrait, sans en rougir, figurer aux côtés des plus grands, dans l’anthologie de la poésie française. Il y consacra des années, plus de seize dit-on. Ceci n’est pas une chanson, ou si c’en est une, la plupart des autres ne le sont plus, parce que soudain, avec « La mémoire et la mer »  qu’il donna pour la première fois dans les années soixante-dix, le mot  « chanson » devenait trop étroit pour décrire ce moment, ce texte et cette émotion qu’il  offrait à son public. Encore une fois, Cela n’a rien de médiéval et il s’agit poésie, mais si on doit à Léo Ferré d’avoir fait redécouvrir Villon ou Rutebeuf, alors, autant que la poésie française lui est redevable, le moyen-âge aussi lui doit bien cela.

La Mémoire et la Mer :
oeuvre poétique majeure

leo_ferre_hommage_poesie_art_majeurQuant au sens littéral de cette poésie biographique, surréaliste et évocatrice de la vie de Léo Ferré, on n’a, pour être ému, pas besoin d’en avoir les clés. Les images naissent, merveilleuses, et les mots font surgir, dans leur écume, des trésors d’émotions. La beauté de l’alchimie poétique. Ce procédé secret et magique dont nous parlions plus haut convertissait, ici, les souvenirs de l’auteur en un joyau de poésie surréaliste. Combien de vocations sont-elles nées de l’écouter? Combien d’Hubert Felix Thiefaine? Combien d’autres? Et au delà de cet ailleurs poétique qui ne concède rien de facile, ce qui se donne encore ici, c’est la magie d’un être unique qui porte en lui ce don de donner des textures au mots et qui nous offre de tout son âme, une définition de la poésie comme Art majeur. Alors une fois encore un grand merci monsieur Léo Ferré pour cette leçon de musique et d’alchimie poétique.

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Le dit de l’oeil
ou la complainte de l’oeil de Rutebeuf

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C_lettrine_moyen_age_passionette poésie de Rutebeuf, nous y venons, dont Léo Ferré cita de longs passages, est, à l’origine, une longue complainte du poète médiéval sur sa situation  et sur ses misères. Rutebeuf, pris à la gorge de toute part, à sa manière presque devenue habituelle, y livre ses malheurs, en vrac, et sans ménagement. Et tout y passe, sa santé, son mariage a demi-raté, un enfant en bas âge qu’il faut alimenter et dont il faut payer la nurse, sa grande pauvreté et cette solitude aussi qu’il traverse dans ce désert que ne laissent que les faux amis.

C’est un texte très ardu à comprendre par endroits, et très long. Il est de cette langue parisienne de Rutebeuf que les autres auteurs peinent tant par moments à parler ce dont quelquefois d’ailleurs ils s’excusent même (cf citation de Jehan de Meung) mais nous vous en proposons tout de même une adaptation entre les lignes. Elle se base sur quelques traductions existantes, notamment celle de Michel Zinc mais aussi sur différentes recherches périphériques en vieux français.

Ci encoumence la complainte Rutebuef de son oeul ou le dit de l’oeil

Ne covient pas je vos raconte
Coument je me sui mis a hunte,
Quar bien aveiz oï le conte
En queil meniere
Je pris ma fame darreniere,
Qui bele ne gente nen iere.
Lors nasqui painne
Qui dura plus d’une semainne,
Qu’el coumensa en lune plainne.

Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis la honte
Car je vous ai déjà conté
En quelle manière
J’épousa ma dernière femme
Qui n’est ni belle ni gracieuse
Tout cela causa de grandes peines
Qui durèrent plus d’une semaine
Et commencèrent en lune pleine

Or entendeiz,
Vos qui rime me demandeiz,
Coument je me sui amendeiz
De fame panrre.
Je n’ai qu’engagier ne que vendre,
Que j’ai tant eü a entendre
Et tant a faire,
Et tant d’anui et de contraire,
Car, qui le vos vauroit retraire,
Il durroit trop.

Aussi écoutez
Vous qui me demandez de rimer
Comment je me suis amendé*  (« guéri »)
De prendre femme  (« de me marier »)
Je n’ai plus rien à gager ni à vendre
J’ai du  faire face à tant de choses
Et tant à faire,
Et tant de chagrins et d’ennuis
Que si je devais tous vous les conter
Cela durerait trop longtemps

Diex m’a fait compaignon a Job:
Il m’a tolu a un sol cop
Quanque j’avoie.
De l’ueil destre, dont miex veoie,
Ne voi ge pas aleir la voie
Ne moi conduire.
Ci at doleur dolante et dure,
Qu’endroit meidi m’est nuit oscure
De celui eul.

Dieu m’a fait compagnon de Job
Il m’a ôté en une seule fois
Tout ce que j’avais
De l’oeil droit,  dont je vois  mieux 
Je ne vois pas où va la voie
Et ne peux me conduire (m’orienter)
C’est vraiment douloureux et dur
Qu’en plein midi, c’est nuit obscure
Pour cet oeil.

Or n’ai ge pas quanque je weil,
Ainz sui dolanz et si me dueil
Parfondement,
C’or sui en grant afondement
Ce par ceulz n’ai relevement
Qui jusque ci
M’ont secorru, la lor merci.
Moult ai le cuer triste et marri
De cest mehaing,
Car je n’i voi pas mon gaaing.
Or n’ai je pas quanque je aing:
C’est mes damaiges.

Alors rien ne va comme je voudrais
Mais je suis plutôt triste et affligé
Profondément.
Car je me trouve  au fond du gouffre
Et ne dois de me relever qu’ à ceux
Qui jusqu’ici
M’ont secouru. Merci à eux.
J’ai le coeur si triste et affligé
De cette infirmité
Car je n’y vois rien à gagner
Et rien ne va comme j’aimerais
Tel est mon grand malheur

Ne sai ce s’a fait mes outrages.
Or devanrrai sobres et sages
Aprés le fait
Et me garderai de forfait.
Mais ce que vaut quant c’est ja fait?
Tart sui meüz.
A tart me sui aparceüz
Quant je sui en mes laz cheüz
Ce premier an.
Me gart cil Diex en mon droit san
Qui por nous ot poinne et ahan,
Et me gart l’arme!

Je ne sais si je dois cela à mes excès,
Mais, dorénavant, je serais sobre et sage
Après tout cela,
Et me garderai de mal me conduire
Mais que valent les mots puisque le mal est fait
Je m’émeus trop tard
Trop tard je m’en suis aperçu
Alors que j’avais déjà chu  (dans l’infortune)
Cette première année
Que Dieu me garde  mon bon sens
Qui pour nous eut peine et douleur
Et protège mon âme

Or a d’enfant geü ma fame;
Mes chevaux ot brizié la jambe
A une lice;
Or wet de l’argent ma norrice,
Qui m’en destraint et m’en pelice
Por l’enfant paistre,
Ou il revanrra braire en l’aitre.
Cil sire Diex qui le fit naitre
Li doint chevance
Et li envoit sa soutenance,
Et me doint ancor alijance
Qu’aidier li puisse,
Et que miex son vivre li truisse,
Et que miex mon hosteil conduisse
Que je ne fais.

Et voilà que ma femme m’a fait un enfant; 
Mon cheval s’est brisé la patte
Contre une barrière
Et maintenant c’est ma nourrice qui veut de l’argent
Elle me torture et elle m’écorche (me tond)
Pour nourrir l’enfant
Sans quoi il reviendra hurler dans la maison
Si le seigneur Dieu qui le fit naître
Peut le prendre en charité
Et lui envoyer son soutien
Et s’il se sent encore un peu obligé envers moi
Qu’il puisse l’aider
Et qu’il lui trouve mieux sa pitance
Et qu’il conduise mieux ma maison
Que je ne le fais.

Ce je m’esmai, je n’en puis mais,
Car je n’ai douzainne ne fais,
En ma maison,
De buche por ceste saison.
Si esbahiz ne fu nunz hom
Com je sui voir,
C’onques ne fui a mainz d’avoir.
Mes hostes wet l’argent avoir
De son hosteil,
Et j’en ai presque tout ostei,
Et si me sunt nu li costei
Contre l’iver,
Dont mout me sunt changié li ver
(Cist mot me sunt dur et diver)
Envers antan.

Je m’émeus de tout cela mais je n’y peux rien
Car je n’ai ni douzaine ni fagot
Dans ma maison
De bûches pour cette saison
Aussi perdu ne fut nul homme
Comme je le suis vraiment
Car jamais je ne fus tant démuni
Mon propriétaire réclame l’argent
De son loyer
Et j’ai déjà presque tout dépensé
Et mes côtes se trouvent à nu
Contre l’hiver
D’où mes rimes ont beaucoup changé
(ces mots me sont durs et cruels)
Comparés à l’an dernier.

Par poi n’afoul quant g’i enten.
Ne m’estuet pas tenneir en ten;
Car le resvuoil
Me tenne asseiz quant je m’esvuoil;
Si ne sai, se je dor ou voil
Ou se je pens,
Queil part je panrrai mon despens
De quoi passeir puisse cest tens:
Teil siecle ai gié.
Mei gage sunt tuit engaigié
Et d’enchiez moi desmenagiei,
Car g’ai geü
Trois mois, que nelui n’ai veü.

C’est à devenir fou quand j’y réfléchis
Pas besoin de tanin pour me tanner (tanner : fatigué, jeux de mots)
Car le réveil
Me tanne assez quand je m’éveille
Ne sais plus si je dors ou veille
Ou si je pense
De quel côté  trouverais-je de quoi
Passer ces temps difficiles
Voila mon sort.
Mes gages sont tous engagés
Et déménagés de chez moi
Car je suis resté alité
trois mois sans voir personne.

Ma fame ra enfant eü,
C’un mois entier
Me ra geü sor le chantier.
Ge [me] gisoie endementier
En l’autre lit,
Ou j’avoie pou de delit.
Onques mais moins ne m’abelit
Gesirs que lors,
Car j’en sui de mon avoir fors
Et s’en sui mehaigniez dou cors
Jusqu’au fenir.

Ma Femme ayant eu un enfant
Un mois entier
Etait, elle aussi,  alitée dans la chambrée
Je gisais moi pendant ce temps
Dans l’autre lit
Où j’avais bien peu de loisirs
Jamais je n’eus moins de plaisir
De me trouver au lit qu’alors
Car cela me coûta beaucoup
Et j’en resterai infirme
jusqu’à la fin (de mes jours)

Li mal ne seivent seul venir;
Tout ce m’estoit a avenir,
C’est avenu.
Que sunt mi ami devenu
Que j’avoie si pres tenu
Et tant amei?
Je cuit qu’il sunt trop cleir semei;
Il ne furent pas bien femei,
Si sunt failli.
Iteil ami m’ont mal bailli,
C’onques, tant com Diex m’assailli
E[n] maint costei,

Le malheur ne sait seul venir
Et tout ce qui devait m’advenir
Est advenu.
Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenu
et tant aimé?
Je crois qu’ils sont trop clairsemés
Il ne furent pas si bien semés
Et m’ont failli
Ces amis là me m’ont pas soutenu
Jamais, tant que Dieu m’assaillait
de toute part.

N’en vi .I. soul en mon ostei.
Je cui li vens les m’at ostei,
L’amours est morte:
Se sont ami que vens enporte,
Et il ventoit devant ma porte,
Ces enporta,
C’onques nuns ne m’en conforta
Ne tiens dou sien ne m’aporta.
Ice m’aprent
Qui auques at, privei le prent;
Et cil trop a tart ce repent
Qui trop a mis
De son avoir a faire amis,
Qu’il nes trueve entiers ne demis
A lui secorre.

Je n’en vis pas un seul chez moi
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta.
Jamais aucun  me conforta
Ni du sien ne m’apporta
Ce qui m’apprend
Que le peu qu’on a, un ami le prend
Et celui là se repent trop tard
Qui a trop donné
De ce qu’il avait pour se faire des amis
Quand il ne les trouve ni entiers ni à demi ( pas la moitié d’un)
Pour lui porter secours.

Or lairai donc Fortune corre,
Si atendrai a moi rescorre,
Se jou puis faire.
Vers les bone gent m’estuet traire
Qui sunt preudome et debonaire
Et m’on norri.
Mi autre ami sunt tuit porri:
Je les envoi a maitre Horri
Et cest li lais,
C’on en doit bien faire son lais
Et teil gent laissier en relais
Sens reclameir,
Qu’il n’a en eux riens a ameir
Que l’en doie a amor clameir.

Aussi, désormais, je laisserai courir la chance
Et je tâcherai de m’aider moi-même
Si je le puis
Je me tournerai vers les gens de bien
qui sont généreux et bons
Et m’ont nourri.
Mes autres amis sont tous pourris
Je les envois à Maître Horri (Poubelle)
Et les y laissent.
Car il faut bien en faire son deuil
Et laisser de telles personnes derrière soi
Sans implorer
En eux, il n’y a rien à aimer
Que l’on puisse nommer amitié (amour)

[Or prie Celui
Qui trois parties fist de lui,
Qui refuser ne set nului
Qui le reclaime,
Qui l’aeure et seignor le claime,
Et qui cels tempte que il aime,
Qu’il m’a tempté,
Que il me doint bone santé,
Que je face sa volenté]
Mais cens desroi.

[Alors je prie celui 
Qui fit de lui trois parties, 
Qui ne sait jamais refuser
A qui l’implore,
l’adore et l’appelle Seigneur
Et qui est celui qui met à l’épreuve ceux qu’il aime
Comme il m’a mis à l’épreuve,
Qu’il me donne une bonne santé,
Pour que je fasse sa volonté,
Sans plus faillir.

Monseigneur qui est fiz de roi
Mon dit et ma complainte envoi,
Qu’il m’est mestiers,
Qu’il m’a aidé mout volentiers:
C’est li boens cuens de Poitiers
Et de Toulouze.
Il saurat bien que cil golouze
Qui si faitement se dolouze.
Explicit.

A Monseigneur qui est fils de Roi
Ce dit et cette complainte, envoie, 
Car j’ai besoin de lui,
Qui m’a aidé toujours volontiers
C’est le bon conte de Poitiers
Et de Toulouse.
Il saura bien ce que désire
Celui qui se plaint de la sorte.

En vous souhaitant une belle journée
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Quand la belle langue occitane des troubadours rend hommage à Léo Ferré et à Rutebeuf

pauvre_rutebeuf_poesie_medievale_occitan_joan_pau_verdierSujet : musique, poésie médiévale, poésie réaliste, troubadours, trouvères, langue d’oc,  Rutebeuf en occitanie.
Auteur : Léo Ferré
Titre : Pauvre Rutebeuf (en Occitan)
Interprètes : Joan Pau Verdier
Album : Léo en òc (2006)

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion copiaous le savez sur moyenagepassion, nous aimons la langue française autant que les langues qui l’ont faite. Nous avons déjà parlé de l’importance de la langue occitane ici et de son histoire. Pour ceux qui ne vivent pas dans le pays d’oc et même d’ailleurs pour une partie de ceux qui y vivent, nous n’avons plus tellement l’occasion d’entendre cette belle langue et pourtant. Quand la France était encore divisée en plusieurs berceaux linguistiques, dont deux particulièrement grands: oil et troubadours_provençaux_poesie_chanson_medievaleoc, ce fut elle, la belle occitane, que chantèrent les troubadours du sud de la France. Elle fut la première langue de l’Amour courtois chanté, de la satire aussi, et ses jongleurs, chanteurs et artistes du XIIe siècle l’emportèrent à leur traîne dans leurs voyages de la autour de la méditerranée, jusque dans Italie ou l’Espagne médiévale, et parfois même encore plus loin. Leur art influença encore jusqu’à la cour de Paris y faisant naître des vocations et des trouvères qui leur emboîteraient bientôt le pas. Et si c’est un véritable plaisir que de pouvoir encore dédier un article à la belle occitane, c’en est un encore plus grand que de l’entendre chanter par un véritable artiste engagé pour sa défense et pour ses idées aussi d’ailleurs, depuis près de 40 ans: l’artiste occitan Joan Pau Verdier.

Pauvre Rutebeuf en langue d’oc extrait

Extrait 1  – Extrait 2

Joan Pau Verdier.
« Léo en òc » et avec lui Rutebeuf

poesie_medievale_joan_pau_verdier_rutebeuf_en_occitan_hommage_leo_ferre

N_lettrine_moyen_age_passioné en 1947, ce musicien, guitariste, chanteur, auteur, compositeur a déjà derrière lui une longue carrière qu’il débutera dans les années 70. Il alternera, dès lors, les albums sur fond de musiques folk ou plus rock sans s’interdire aucun genre. Du côté des paroles, il  passera du français à l’occitan au gré de ses inspirations, chantant tantôt ses propres textes, tantôt ceux de poesie_medievale_leo_ferre_pauvre_rutebeuf_en_langue_ocpoètes ou auteurs qui le touchent.

Dans un album datant de 2006, intitulé Léo en òc, il rendait hommage à Léo Ferré en traduisant en occitan des pièces choisies du poète anarchiste parisien et ô belle surprise!, dans le lot, il eut l’excellente idée de nous gratifier d’une reprise du célèbre « Pauvre Rutebeuf » auquel nous avons déjà consacré ici plusieurs articles. C’est donc une interprétation toute nouvelle de ce morceau qu’il nous propose dans cet album puisque, pour notre plus grand plaisir, elle est en occitan et dans la langue des troubadours.

poesie_medievale_joan_pau_verdier_pauvre_rutebeuf_un_trouvere_chante_en_occitan_par_un_troubadour

D_lettrine_moyen_age_passiones dizaines d’interprètes ont repris ce titre de Léo Ferré depuis sa création, et il semble bien qu’il ait fait le tour du monde, mais cette version de Joan Pau Verdier est particulière et unique à plus d’un titre. D’abord, chanter un trouvère dans la belle langue d’oc des troubadours est suffisamment rare pour ressembler à une première. Ensuite, bien au delà d’être un simple admirateur de Léo Ferré qu’il a rencontré à de nombreuses reprises dans le courant des années 70, Joan Pau Verdier est aussi, depuis bien longtemps, un héritier spirituel de l’esprit libre et libertaire du grand Léo. En 75, il reprenait déjà en occitan la mythique chanson « Ni Dieu, ni Maître » de ce dernier, véritable hymne qui résume presque à elle seule l’esprit de libre pensée et d’anarchisme que portait en lui le poète à vif et indompté qu’était Léo Ferré. Outre le répertoire de ce dernier, on doit également à Joan Pau Verdier, des traductions et adaptations en langue d’Oc d’un autre grand poète et esprit insoumis du XXe siècle, digne héritier de Villon, le maître de poésie Georges Brassens. Enfin, s’il fallait encore une raison de plus, cette version occitane du Pauvre Rutebeuf a du coeur, et d’un point de vue vocal et musical en supère bien d’autres que vous pourrez trouver à la ronde.

Pour parenthèse et pour revenir à Rutebeuf, nous publierons bientôt ici la complainte qu’il fit sur son oeil et qui inspira à Léo Ferré cette belle chanson en forme de collage, faite d’extraits pris à la source de la poésie de Rutebeuf et d’inspirations plus libres. Pour retrouver les paroles originales de la chanson de Léo Ferré suivez le lien.

En vous souhaitant une bonne écoute!

Fred
Pour moyenagepassion.com
« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publiliue Syrus  Ier s. av. J.-C.

Raisonances poètiques : Philippe Léotard chante Léo Ferré qui chante Rutebeuf

leo_ferre_rutebeuf_poesie_medievale_pauvrete_rutebeuf_hommage2Sujet : poésie médiévale mise en chanson, Rutebeuf, complainte
Titre : Pauvre Rutebeuf, la Complainte de l’Amitié
Auteur : Rutebeuf, Léo Ferré (1916-1993)
Interprète : Philippe Léotard

Bonjour à tous,

oilà quelques temps que nous n’avons rien publié autour de Rutebeuf et, une fois encore, c’est par l’intermédiaire de Léo Ferré que nous allons le faire en revenant sur cette chanson « Pauvre Rutebeuf » que l’on appelle encore la complainte de l’amitié et que le célèbre chanteur et rutebeuf_troubadour_medieval_musique_moyen_age_passionauteur anarchiste écrivit, dans les années cinquante, en hommage au poète du XIIIe siècle.

Aujourd’hui, nous postons aussi les vers originaux de la poésie de Rutebeuf qui inspirèrent Léo Ferré. Il est indéniable que ce dernier y mit sa plume et son talent autant que sa grande sensibilité, ne se contentant pas simplement de traduire le poète médiéval. De fait, sa version est très librement inspirée et emprunte même à d’autres extraits de Rutebeuf autant que s’y mêle un véritable travail d’écriture poétique. Mettre les deux versions en miroir permet de mesurer un peu mieux cette distance d’une poésie à l’autre.

Philippe Léotard, le coeur au bord du gouffre

« Tout le monde aimerait qu’il ne manque personne à sa solitude. Qu’ on se réjouisse ou qu’ on se lamente, quand on est seul, c’est tout de même aux yeux du monde ! »
Philippe Léotard –  Clinique de la raison close

C_lettrine_moyen_age_passionomme nous l’avions évoqué lors d’un article précédent, cette chanson de Léo Ferré à donné lieu à d’innombrables versions, mais nous voulons profiter de l’occasion du jour pour en partager une très spéciale. Elle nous vient du regretté Philippe Léotard, artiste écorché vif, acteur, chanteur, poète et écrivain anticonformiste de talent que la vie a fini par emporter, de boires en déboires, à l’âge de soixante et un ans. C’était il y a philippe_leotard_leo_ferre_rutebeuf_hommage_poetesmaintenant plus de quinze ans, presque jour pour jour, le 27 août 2001, aussi que cette pensée s’envole jusqu’à lui, et que cet article permette de le faire revivre le temps d’une chanson.

Au delà de la coïncidence des dates, cette version est encore très particulière à deux titres au moins. Dans sa forme, elle nous permet de nous délecter de la voix éraillée de Philippe Léotard et de la sensibilité unique de ce coeur qui semblait toujours être au bord du gouffre. Sur le fond, c’est aussi un hommage en cascade qui raisonne de la voix de trois véritables artistes et poètes, à travers les temps et les âges, du monde médiéval à nos jours.

La version originale de Rutebeuf

Li mal ne sevent seul venir;
Tout ce m’estoit a avenir,
        S’est avenu.
Que sont mi ami devenu
Que j’avoie si pres tenu
        Et tant amé ?
Je cuit qu’il sont trop cler semé;
Il ne furent pas bien femé,
        Si ont failli.
Itel ami m’ont mal bailli,
C’onques, tant com Diex m’assailli
        En maint costé,
N’en vi un seul en mon osté.
Je cuit li vens les a osté,
        L’amor est morte.
Ce sont ami que vens enporte,
Et il ventoit devant ma porte
        Ses enporta.
C’onques nus ne m’en conforta
Ne du sien riens ne m’aporta.
        Ice m’aprent
Qui auques a, privé le prent;
Més cil trop a tart se repent
        Qui trop a mis
De son avoir pour fere amis,
Qu’il nes trueve entiers ne demis
        A lui secorre.
Or lerai donc fortune corre
Si entendrai a moi rescorre
        Si jel puis fere.

La complainte de l’Amitié ou Pauvre
Rutebeuf de Léo Ferré


Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Avec le temps qu’arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n’aille à terre
Avec pauvreté qui m’atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d’hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m’était à venir
M’est advenu

Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m’évente
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

En vous souhaitant une très belle journée! Pleut-il chez vous? Ici, les tropiques n’en finissent pas de s’épancher en belles pluies capricieuses.

Fred
Pour moyenagepassion.com
« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.