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« Je suis de paupere regno », une ballade médiévale d’Eustache Deschamps sur sa pauvreté

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, poésie réaliste, ballade, moyen-français, humour.
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Je suis de Paupere Regno»
Ouvrage :  Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome V. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons un retour au moyen-âge tardif, avec une ballade d’Eustache Deschamps. Ce texte est sous-titré  « Ballade sur sa pauvreté » dans les Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps du Marquis de Queux-Saint-Hilaire. Elle est intéressante parce qu’elle fait partie de ces poésies dans lesquelles un auteur médiéval se met lui-même au centre du texte pour compter ses propres déboires ou misères (hors du thème courtois donc, et sur des sujets plus économiques, sociaux, satiriques, financiers,…). Elle viendra, ainsi, alimenter un certain nombre de réflexions que nous avons déjà conduites, ici, sur la mise en scène du « Je » dans les poésies réalistes, subjectives ou satiriques du moyen-âge, comme on en trouve, par exemple, chez Rutebeuf, Villon, Meschinot, Michault Taillevent, et quelques autres.

poesie_eustache_deschamps_ballade_medievale_pauvrete_paupere_regno_litterature_moyen-age_proverbeOn a souvent cherché à déterminer quel était le premier poète ou s’il existait même un pionnier médiéval de ce « courant » qui a consisté, pour  un auteur à replacer sa propre subjectivité et ses propres misères au coeur du texte. S’il semble indéniable que Rutebeuf en soit un digne représentant, et sauf à questionner les dosages faits du procédé par un certain nombre d’auteurs au sein de leurs oeuvres, il faut sans doute plus parler d’une « émergence progressive » et peut-être même, plus encore, d’une « tradition » d’une innovation attribuable à un auteur en particulier.

Quoiqu’il en soit, Eustache Deschamps a laissé un grand nombre de ballade de ce type ; on peut citer, entre autres exemples de thèmes abordés : son apparence, ses misères physiques, sa vieillesse, mais encore le peu de reconnaissance dont il souffre pécuniairement et /ou « socialement » contre tous les services rendus aux diverses têtes couronnées, etc…

Pauvreté et misères « de classe »
dans la poésie médiévale

« Diex m’a fet compaignon à Job,
Qu’il m’a tolu à un seul cop »
Rutebeuf – La complainte de l’oeil

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue du thème, c’est un constat et une « complainte » sur sa propre pauvreté que l’auteur médiéval nous distille ici. Concernant la réalité qu’elle recouvre, même s’il est a supposer que cette ballade fut écrite à la faveur d’une mauvaise conjoncture, il faut sans doute en relativiser le propos ou, au moins, remettre sociologiquement en perspective cette « pauvreté » à laquelle elle fait référence, en se souvenant que la poésie médiévale est, dans sa grande majorité, longtemps demeurée l’apanage de la noblesse au sens large, fut-elle aussi petite ou modeste, que grande, puissante et fortunée.

Eustache_Deschamps_poesie_realiste_ballade_medievale_pauvrete_moyen-ageAussi, sans nier la nature « douloureuse » des misères ou des difficultés d’un Rutebeuf ou d’un Eustache Deschamps (qui sont sûrement, par ailleurs, déjà différentes entre elles, du point de vue du statut, des causes et des degrés), ces déconvenues ou ces déboires ne sont pas non plus, tout à fait, les mêmes que ceux que connaissent alors les classes très pauvres ou très miséreuses du moyen-âge. Pour n’en donner que quelques arguments et sans expédier trop hâtivement le bien-fondé ou les apparences (en suivant les conseils de notre ballade du jour), on sait tout de même, à travers la lecture de leurs autres poésies, et pour ne parler que de ces deux poètes, qu’ils ont, par ailleurs, possédé des maisons, des valets ou même des servantes, des chevaux, etc… Des soldes régulières ? On sait qu’Eustache en perçut, à quelques rares périodes près. Pour Rutebeuf, il est difficile de l’affirmer puisqu’on ne sait pratiquement rien de ses autres occupations, ni si l’en avait (à le lire, il semble que non).

Bien sûr, un certain statut social entraînent les frais et les conditions qui leur sont afférents et il demeure toujours possible de se trouver en situation délicate même en étant socialement privilégié, autant que d’en ressentir une détresse véritable, mais, pour en avoir une vision claire, on comprend bien que la notion de « pauvreté » doive tout de même être, ici, un peu bordée. Cette nuance apportée, on notera, au passage, que cette dernière (la véritable pauvreté de classe au sens social véritable) est un spectre qu’agite, à d’autres reprises et dans d’autres ballades, Eustache Deschamps; il montre même, à ces occasions, une conscience particulièrement aiguë de sa terrible réalité.

Ou lieu trop bas qui est assis en plaine
Ne se doit nulz tenir pour mendier.
Car povreté est reprouche certaine.
Et si n’est homs qui vueille au povre aidier;
(Voir Benoist de Dieu est qui tient le moien).

ou encore

Car a suir la guerre aux champs
Ont touz maulx, toutes povretez,
Faim, froit, soif, chault, logis meschans,
Et s’en sont pluseurs endebtez
Et mainte foiz déshéritez,
Mors, occis, en destruction
Ou hais, pour la fraction
Que pluseurs font qui se desrivent
En pillant par extorcion :
Je ne sçay comment telz gens vivent.

Pour être clair encore sur les intentions derrière cette mise en scène littéraire « du je et de ses déboires », et sur leur contexte, il faut aussi ajouter que ce type de récits ou narrations prend bien souvent, chez nombre de ces auteurs médiévaux qui fréquentent les cours ou leur entourage, la forme d’appels du pied en direction de leur protecteur ou de la plus haute noblesse, pour en obtenir quelque « chevance » ou Eustache_Deschamps_poesie_complainte_realiste_ballade_medievale_pauvrete_moyen-agequelques honneurs ou grâces. Les deux derniers vers de cette ballade d’Eustache Deschamps semblent bien devoir l’inscrire, sans équivoque, dans cette tendance :

« Pensez y bien, grant et meneur :
Je suis de paupere regno ».

Pour le reste, cette poésie lui fournit l’occasion d’expliquer qu’au delà des apparences, il ne possède, en réalité, pas grand chose. On notera d’ailleurs ici que le ton change, en comparaison de quelques autres de ses textes dans lesquels il rendra responsable de ses misères et de sa condition, les jeux de cour, ou même encore, au moins entre les lignes, une certaine ingratitude des puissants. Ici, il privilégie un autre angle et se donne plutôt le beau rôle, en nous expliquant que c’est parce qu’il sert, qu’il est foncièrement charitable et qu’il dépense sans compter, dans ce sens, pour femme et jeunes enfants,  qu’il est le « roi des pauvres ». La noblesse du chevalier et ses valeurs ne sont donc pas très loin.

« J’ay servi, dont je suis meschans,
Sanz cueillir ne feuille, ne fleur,
Vielle femme et jeunes enfans

« Je suis de paupere regno »

Q_lettrine_moyen_age_passionuant au refrain, mâtiné de latin, de cette ballade « Je suis de paupere regno », l’usage qu’en fait Eustache Deschamps, soulève un certain nombre de questions. On peut le traduire par « je suis du royaume des pauvres » ou même plutôt « je suis de pauvre royaume », et même encore « Je suis le roi des pauvres » (cette dernière traduction étant empruntée à l’ouvrage Les « Dictez vertueulx » d’Eustache Deschamps, Forme poétique et discours engagé à la fin du Moyen Âge, Miren Lacassagne et Thierry Lassabatère, Sorbonne 2005)  

Est-ce une simple forme d’élégance stylistique ? Une référence faite au poète Stace, qui, au premier siècle de notre ère, écrivait, en parlant de Thèbes : « Bellum es de paupere regno » ?  Est-ce encore une façon, pour l’auteur, de renvoyer à la nature académique de son éducation en l’opposant, ici, à sa pauvre condition ? (ie bien qu’éduqué et connaissant mon latin, je suis pourtant le premier des pauvres). Sans aller jusqu’à l’humour désopilant, est-ce enfin, une note légère en relation avec cette référence classique,  un espace de respiration permettant d’atermoyer un peu la nature du propos et d’y introduire un soupçon de distance (que le ton général de la ballade ne ménage pas) ou, au contraire, une manière de lui donner, une note sentencieuse et une profondeur classique ? Nous ne nous aventurerons pas à trancher mais quelques grandes pistes sont, en tout cas, posées.

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Je suis de paupere regno
« Ballade sur sa pauvreté »

Chascuns me dit que je suis grans
Et que je fais bien le seigneur
Et que j’ay grant nombre de frans;
Helas ! dont me vient ceste honneur ?
Pour ce qu’om me voit en tristeur
Et que je suis comme nemo,
L’en se moque de ma doleur :
Je suis de paupere regno.

S’en deviens pensis et pesans,
Car ceuls qui bien gardent le leur
Ont prez, terres, vignes et champs
Et se vivent de leur labour,
Et je me voy au lit de plour
Par trop despendre et gaingner po.
Mais j’ay mis le plus beau defueur* (dehors):
Je suis de paupere regno.

J’ay servi, dont je suis meschans* (malheureux),
Sanz cueillir ne feuille, ne fleur,
Vielle femme et jeunes enfans
Qui m’ont faicte mainte langour
Sanz remerir* (récompenser), de quoy je plour,
Quant je n’ay ne recept ne tro* (cachette);
Pensez y bien, grant et meneur :
Je suis de paupere regno.

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En vous souhaitant une excellente journée !

Fred
Pour moyenagepassion.com
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La Ballade des contre-vérités de Villon, une pièce satirique en réponse aux aphorismes d’Alain Chartier

Francois_villon_poesie_litterature_medievale_ballade_menu_propos_analyseSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, satire, analyse sociale, littéraire.
Auteurs : François Villon (1431-?1463)
Alain Chartier  (1385-1430)
Titre : « La ballade des contre-vérités »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Ouvrages : oeuvres diverses de Villon,

Bonjour à tous

C_lettrine_moyen_age_passionomme il répondra au Franc-Gontier de Philippe de Vitry en opposant à une sagesse (supposée) et un minimalisme (revendiqué) de la vie campagnarde, un contredit  urbain, jouisseur et jaloux de son propre confort et de ses fastes, Villon écrira aussi sa ballade des contre-vérités que nous présentons aujourd’hui, en référence à un autre auteur médiéval. Cette fois, il s’agit du célèbre Alain Chartier  (1385-1430) et d’une réponse à une poésie de ce dernier faisant l’éloge des valeurs nobles et bourgeoises de son temps ; valeurs convenues et, il faut bien le dire, même presque plates (au sens de platitudes), surtout après que Villon soit passé par là, pour les prendre à rebrousse-poil.

Cette ballade de Villon est une poésie que l’on place plutôt dans la jeunesse de l’auteur et autour de 1456. Il a alors 25 ans. Voici donc, pour bien commencer, le texte original lui ayant inspiré cette Ballade des contre-vérités :

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La ballade d’Alain Chartier

Il n’est danger que de vilain,
N’orgueil que de povre enrichy,
Ne si seur chemin que le plain,
Ne secours que de vray amy,
Ne desespoir que jalousie,
N’angoisse que cueur convoiteux,
Ne puissance où il n’ait envie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Ne servir qu’au roy souverain,
Ne lait nom que d’homme ahonty,
Ne manger fors quant on a faim,
N’emprise que d’homme hardy,
Ne povreté que maladie,
Ne hanter que les bons et preux,
Ne maison que la bien garnie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Ne richesse que d’estre sain,
N’en amours tel bien que mercy,
Ne de la mort rien plus certain,
Ne meilleur chastoy que de luy ;
Ne tel tresor que preudhommye,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne paistre qu’en grant seigneurie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

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Au passage, et c’est d’ailleurs amusant de le noter, les ressemblances de style sont si grandes entre les deux poésies, que, dans le courant du XIXe siècle, la pièce originale de Chartier fut même ré-attribuée à François Villon par certains auteurs et dans certaines éditions (P Jannet, 1867, P Lacroix 1877). Après quelques révisions utiles, sa paternité revint finalement à son véritable auteur et l’on établit qu’elle ne fit qu’inspirer à Villon ses impertinents contre-pieds.

francois_villon_ballade_contre-verites_poesie_medievale_moyen-age_tardif_XVe

Exercice de style, poésie satirique ou « poétique de la criminalité »

A_lettrine_moyen_age_passionvec sa virtuosité coutumière, Villon jouera, ici, du procédé de la contradiction et des oxymorons qui lui sont chers, pour faire la nique aux aphorismes et aux axiomes de Chartier et qu’on peut supposer assez largement partagés et approuvés par les hautes classes sociales et bourgeoises de son temps.

Dilution du satirique dans le stylistique ?

Sans lui enlever une certaine dose d’humour et/ou de provocation, comme on voudra, Villon se livre-t-il  seulement dans cette ballade des contre-vérités, à un exercice de style comme choisissent de deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_sièclel’avancer certains auteurs ? Autrement dit, pour suivre Paul Barrette, spécialiste américain de littérature française médiévale,  cette poésie n’est-elle qu’un « tour de force » dont le but « est moins de développer une idée que de ranger dans un moule des séries d’aphorismes »(Les ballades en jargon de François Villon ou la poétique de la criminalité, Paul Barrette, Romania 1977, sur persée)

C’est peut-être prêter à Villon, un peu moins d’intention qu’il n’en a. Sans vider à ce point cette ballade de sa moelle satirique, faut-il, à l’opposé, suivre le raisonnement d’un Gert Pinkernell, dans ses efforts assez systématiques pour rattacher concrètement les moindres écrits de Villon à des épisodes supposés de la vraie vie de ce dernier, dont ils ne seraient que l’expression retransposée ? ( voir notamment la Ballade des menus propos de maître François Villon et l’analyse littéraire de Gert Pinkernell).

Positionnement, signes d’appartenance
& apologie sociale de la marginalité ?

A_lettrine_moyen_age_passionu sujet de cette Ballade des contre-vérités, Gert Pinkernell ira même jusqu’à lui donner une dimension « sociale » et même plutôt « socialisante » au sens étroit ; autrement dit, au Villon plus tardif et repenti du testament, le romaniste interprétera cette ballade de jeunesse, comme la marque d’un homme qui « reflète sa forte conviction d’appartenir à un groupe et d’y être quelqu’un ». Comme dans le lais (et toujours d’après Gert Pinkernell), cette poésie aurait donc fourni l’occasion à l’auteur médiéval d’affirmer une marginalité assumée face à un véritable public (marginal et criminel) déjà constitué, et de fait, il aurait ainsi exprimer face à ce groupe social, un positionnement, voir même une forte marque d’appartenance.

« …Or cette verve et cette morgue de Villon émanent visiblement de sa certitude d’être au diapason de son public, public apparemment très bien connu de lui et dont il semble faire partie lui-même. Tant pis si c’est un public très spécifique, à savoir un groupe de jeunes marginaux cultivés et criminels à la fois »
Mourant de soif au bord de la fontaine : le pauvre Villon comme type de l’exclus, Gert Pinkernel, dans Figures de l’exclu: actes du colloque international de littérature comparée, Université de Saint-Etienne, 1997

De l’analyse littéraire à la projection sociale

N_lettrine_moyen_age_passionous l’avions évoqué à l’occasion de notre article sur la ballade de bonne doctrine, pour certains de ses textes et notamment les plus humoristiques ou les plus grivois, on imagine, c’est vrai, assez bien Villon en train de fanfaronner et de les déclamer dans quelques tavernes ou lieux de perdition obscures, face à un public goguenard, déjà acquis à ses propos, La thèse de Pinkernell sur cette ballade participe donc un peu de cette idée, mais, même si l’on peut se plaire à l’imaginer, on passe, en l’affirmant et en le posant comme hypothèse de travail, de considérer cette ballade, d’une « simple » expression ontologique, littéraire et poétique à une forme « d’apologie » de la vie en marge auprès d’un groupe socialement circonscrit auquel l’auteur se serait livré. Sans être un saut quantique, ce n’est pas rien.

deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_siècleToute proportion gardée, cette ballade pourrait alors presque prendre des allures de manifeste, ou en tout cas, devenir, ou prétendre être, l’expression d’un ensemble de valeurs partagées par un groupe social marginal et criminel, dont Villon se ferait l’écho, voir le porte-parole. L’analyse passe donc du littéraire au social et même finalement du satirique à « l’identitaire ». Des contre-vérités comme « Il n’est soing que quant on a fain » (ie et à l’emporte-pièce : on réfléchit mieux le ventre vide) « Ne ris qu’après ung coup de poing », se présentent alors comme la traduction de ce système de valeurs appliquées par le groupe en question.

Le propos de Villon est-il vraiment si sérieux que cela sur le fond et son intentionnalité si claire ? Peut-être pas, sauf à penser que la moquerie fait aussi partie intégrante de l’ensemble des valeurs dont il se ferait ici le porte-parole, et que, en quelque sorte, quand l’auteur médiéval s’amuse et n’exprime rien de particulièrement factuel et fonctionnel sur ces dernières, l’humour en devient l’expression (‘Ne santé que d’homme bouffy« , « Orrible son que mélodie« , « Il n’est jouer qu’en maladie« ), sauf à penser encore que le public de Villon est effectivement circonscrit au moment où il écrit tout cela à un cercle de clercs ou d’étudiants avertis et cultivés, suffisamment en tout cas pour comprendre ses références littéraires en creux à Alain Chartier, qui semblent bien, tout de même, aussi, dans cette ballade, au coeur de son propos.

Pour conclure

A_lettrine_moyen_age_passionlors, une certaine virtuosité stylistique épuise-t-elle l’ambition sémantique de cette ballade, ou même la profondeur d’un certain positionnement satirique de fond ? Certainement pas, il est difficile d’assimiler Villon à certains rhétoriqueurs qui l’ont précédé dans le temps. Faut-il, pour autant, voir là, une sorte de manifeste social par lequel l’auteur aurait eu l’intention d’affirmer son appartenance et son positionnement auprès d’un auditorat marginal, complaisant ? C’est une possibilité mais un pas deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_sièclenon négligeable reste tout de même à franchir pour l’affirmer.

Si cette ballade se situe, indéniablement, dans un contrepied des valeurs « bourgeoises », mais aussi plus largement « sociales » ambiantes et leur « renversement » symbolique (sur le ton de la provocation et de l’impertinence), comme ces valeurs sont celles portées par ses « pairs » et presque contemporains en poésie (et pas les moindres, en la personne d’Alain Chartier), il est en revanche indéniable que Villon s’inscrit ici dans une ambition satirique qui se situe (d’abord?) sur le plan de la littérature qui les portent. Il se positionne donc vis à vis d’une certaine littérature, de cela nous sommes au moins sûrs.

Dans la veine des hypothèses émises par Pierre Champion dans François Villon, sa vie et son temps, Villon est-il encore, en train, de retraduire, ici et à sa manière, un certain contexte historique ? Ce siècle perdu et « bestourné » d’un Eustache Deschamps et d’autres moralistes qui fustigent l’argent, la convoitise et les abus de pouvoir pour avoir tout perverti ? Dans la lignée de ces auteurs, il serait alors plutôt en train d’adresser, à  travers cette ballade, une satire sociale au deuxième degré à ses valeurs en perdition. C’est encore une troisième piste.

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« La ballade des contre-vérités »
de François Villon

Il n’est soing que quant on a fain,
Ne service que d’ennemy.
Ne maschier qu’ung botel de foing.
Ne fort guet que d’omme endormy.
Ne clémence que felonnie,
N’asseurence que de peureux.
Ne foy que d’omme qui regnie.
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Il n’est engendrement qu’en baing,
Ne bon bruit que d’omme banny,
Ne ris qu’après ung coup de poing,
Ne los que debtes mettre en ny,
Ne vraye amour qu’en flaterie,
N’encontre que de maleureux,
Ne vray rapport que menterie.
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Ne tel repos que vivre en soing,
N’onneur porter que dire : « Fi ! »,
Ne soy vanter que de faulx coing.
Ne santé que d’omme bouffy,
Ne hault vouloir que couardie,
Ne conseil que de furieux,
Ne doulceur qu’en femme estourdie,
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Voulez vous que verté vous die ?
Il n’est jouer qu’en maladie,
Lettre vraye que tragédie,
Lasche homme que chevalereux,
Orrible son que mélodie,
Ne bien conseillé qu’amoureux.

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Une  excellente journée à tous !

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
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Une Ballade de Clément Marot « Contre celle qui fut s’amye » et sur l’affaire de son incarcération de 1526

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie, satirique, moyen-âge tardif, ballade médiévale, auteur renaissance, incarcération du poète, 1526.
Période : fin du moyen-âge, renaissance
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544)
Titre : Ballade « Contre celle qui fut s’amie »
Ouvrage : oeuvres complètes de Clément MAROT, par Pierre Jannet, Tome 2 (1870)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons vers le moyen-âge tardif ou les débuts de la renaissance avec une ballade de Clément Marot. Dénoncé en 1525, le poète de Cahors fut emprisonné au Châtelet en 1526. On l’accusait alors d’avoir mangé le lard en carême.  Dans le contexte tendu de la réforme, l’accusation est grave, et il est aussi clair qu’on veut, à travers tout cela, lui faire payer certaines de ses sympathies affichées pour Luther.

Ce sont des dénonciations qui l’ont conduit là et c’est une femme qui semble en être l’artisane, comme le poète l’affirme ici. Certains biographes du XIXe siècle avaient avancé un peu vite qu’il pouvait s’agir de Diane de Poitiers mais les avis sur la question sont loin d’être demeurés tranchés. De fait, on parle plutôt d’une certaine « Isabeau », ancienne maîtresse de Marot. Là encore, l’exercice littéraire et les poesie_clement_marot_cahors_renaissance_moyen-age_tardifpossibles allégories auxquels se livre Marot dans la narration, ne permettent pas d’en connaître, de manière certaine, l’identité véritable.

Pour le reste, échappant au pire, le poète sera finalement libéré par l’intervention de son ami Lyon Jamet et toute l’affaire lui inspirera, une de ses poésies les plus satiriques et les plus vengeresses :  l’Enfer.

Pour ses conséquences à court et à plus long terme ( on pense, entre autre, ici à l’impact tardif de la sortie de l’Enfer, sans son consentement), cette dénonciation, suivie  d’une incarcération, marquera, de façon importante, le reste du parcours de Marot.

Au passage et toute proportion gardée,  bien qu’il n’ait pas subi la torture comme François Villon l’avait connu avant lui, Marot gagnera, dans le triste épisode, un peu de son propre Thibault d’Aussigny, en la personne d’un dénommé Bouchart, celui là même qui le fit emprisonner. Il lui dédiera d’ailleurs une épître demeurée célèbre : Marot à Monseigneur Bouchart Docteur en Théologie. On a quelquefois pris cette poésie pour une doléance polie du poète de Cahors à son accusateur, mais il semble bien plutôt qu’il s’agisse d’un texte teinté d’ironie, sans doute écrit après l’événement (il ne fut publié du reste pour la première fois, qu’en 1534).

Pour ce qui est de la ballade du jour et pour y revenir, son intérêt historique est sans doute plus à relever que sa grande teneur stylistique ou lyrique.

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Contre celle qui fut s’amye (1525)

Un jour rescriviz à m’amye
Son inconstance seulement,
Mais elle ne fut endormie
A me le rendre chauldement ;
Car dès l’heure tint parlement
A je ne sçay quel papelard* (bigot, hypocrite),
Et lui a dict tout bellement :
« Prenez le, il a mengé le lard. » (1) 

Lors six pendars ne faillent mye
A me surprendre finement,
Et de jour, pour plus d’infamie,
Feirent mon emprisonnement.
Ilz vindrent à mon logement ;
Lors ce va dire un gros paillard :
« Par la morbieu, voylà Clement,
Prenez le, il a mengé le lard. »

Or est ma cruelle ennemie
Vengée bien amerement ;
Revenge n’en veulx ne demie.
Mais quand je pense, voyrement,
Elle a de l’engin largement,
D’inventer la science et l’art
De crier sur moy haultement :
« Prenez le, il a mengé le lard. »

ENVOY.

Prince, qui n’eust dict plainement
La trop grand’ chaleur dont elle art,
Jamais n’eust dict aulcunement :
« Prenez le, il a mengé le lard. »

(1) L’expression « manger le lard » dans son acception proverbiale a un sens plus large que le littéral et peut signifier « être coupable d’un crime ou d’un délit »

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En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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Sources :

Voir Clément Marot : nouveaux horizons de la poésie et du poète à la Renaissance, Daniel Martin, sur Persée

La 5eme édition des Grands Tournois de la cité d’Aigues Mortes

blason_ecu_heraldique_aigues_mortes_occitanie_moyen-ageSujet : tournois, festivités historiques  fêtes, animations médiévales, combat médiéval,  histoire vivante, reconstitution
Evénement : Les Grands tournois
Période : du haut moyen-âge à Renaissance
Lieu : Aigues Mortes, Gard, Occitanie
Dates: les 9 & 10  juin 2018.

Bonjour à tous,

T_lettrine_moyen_age_passionandis qu’au sud-est de la capitale, on ira célébrer à Provins, les hommes, les bêtes et les grandes foires médiévales de la Champagne, le sud de la France ne sera pas en reste, puisque la fille méridionale de Saint-Louis, la prestigieuse et belle cité d’Aigues-Mortes y donnera ses grands tournois.

Organisé par la Fédération Française Médiévale & Renaissance, il s’agira là de la 5ème édition de l’événement. Comme les années précédentes, on entend bien couvrir de larges aspects du tournoi historique et, de fait, une grande variété de disciplines y sera fetes_animations_medievales_reconstitution_historique_tournois_chevalerie_aigues-mortes_représentée : lice à pied des XIVe et XVe siècles, tournoi d’archerie et d’arbalestrie, mais encore jeux & archerie équestre. Les épreuves  proposées tout au long du week-end donneront lieu le dimanche, en fin de journée, à des remises de prix.

Nous l’avions déjà mentionné à l’occasion de notre article sur l’édition précédente de ces Grands Tournois d’Aigues Mortes mais il vaut de le répéter. On ne badine pas avec l’Histoire, ici, et les organisateurs sont particulièrement attachés aux aspects de reconstitution. Pas question donc de présenter un fatras approximatif mais bien de respecter, au plus près, la réalité historique pour pouvoir ainsi sensibiliser le public aux différentes formes de tournois, mais aussi à leur évolution dans le temps.

Haut moyen-âge, moyen-âge central, moyen-âge tardif et pré-renaissance, les Mesnies sont ainsi classées, de manière stricte, en trois périodes. Le souci de réalisme s’étend également aux aspects périphériques de l’événement : artisanat, technologies, vêtements, aspects de la vie militaire ou quotidienne présentés dans le grand camp multi-époque installé sur place. Tout ceci n’exclut bien sûr pas le divertissement mais est plutôt censé le monter en exigence et en qualité.

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Animations permanentes,
Marché et conférences

E_lettrine_moyen_age_passionn plus des nombreuses épreuves qui rythmeront les journées et du grand camp qui réunira les différentes troupes de reconstituteurs, différentes animations seront encore prévues pour retraduire l’ambiance qui régnait autour de ces grands événements populaires et festifs du moyen-âge : musique, ateliers-spectacle ou participatifs, jeux divers, etc…

On notera également la présence sur place d’un marché artisanal médiéval, mais aussi d’une bourse d’échange de matériel médiéval.  Le samedi soir sera aussi l’occasion d’une nocturne avec danses et ripailles autour d’un bal animé. Enfin, des conférences sur des thèmes variés émailleront encore ces Grands tournois d’Aigues-mortes 2018.

FB de l’événement – Programme détaillé des Grands tournois

Voir article sur l’édition précédente de l’événement – Découvrir l’Histoire médiévale d’Aigues-Mortes

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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Une exposition sur l’Amour à la tour Jean Sans Peur et un mot d’histoire médiévale sur ce beau monument classé

tour_jean_sans_peur_musee_exposition_monde_medieval_amour_moyen-ageSujet: amour, séduction, exposition, monde médiéval, lieux intérèts, Jean Sans Peur, histoire médiévale, conflits armagnacs bourguignon, tour médiévale
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Evénement : exposition l’Amour au Moyen-âge
Lieu: Tour Jean-Sans-Peur, 20 Rue Étienne Marcel, 75002 Paris
Dates: Jusqu’au 2 septembre 2018

Bonjour à tous,

J_lettrine_moyen_age_passionusqu’au début du mois de septembre prochain, la Tour Jean-Sans-Peur à Paris propose une exposition thématique sur l’Amour au Moyen-âge. Nous en profitons donc pour vous vous toucher un mot de cet événement mais aussi pour remonter le fil de l’Histoire et vous présenter ce bâtiment d’intérêt historique et patrimonial qui trône en plein coeur du deuxième arrondissement de la capitale.

L’exposition « l’Amour au Moyen-âge »

A travers près de 80 reproductions (enluminures, fresques ou céramiques d’époque), cette exposition vous propose de découvrir les multiples aspects de l’amour au moyen-âge : des jeux de séduction aux amours interdites, en passant par l’amour charnel ou encore le langage et les codes de l’amour dans le monde médiéval.

Teaser vidéo proposé par la chaîne viagrandparis.tv

Dates : juqu’au 2 septembre 2018
Tarifs, horaires, accès, etc… : voir liens en pied d’article.

La tour Jean Sans Peur, témoin des conflits entre Armagnacs et bourguignons

A_lettrine_moyen_age_passionu début du XVe siècle, tandis que le roi de France Charles VI sombre dans la folie, les rivalités de pouvoir au sein de la lignée familiale royale ont atteint un point culminant. Les tensions avaient débutées dans le courant de l’année 1392, entre Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, frère de Charles V et oncle de Charles VI, alors dauphin, et Louis 1er d’Orléans, fils de Charles V et frère du dauphin, mais elles passèrent un cap quand Jean Sans Peur, arrivé au pouvoir au duché de Bourgogne et jean_sans_peur_conflit_armagnacs_bourguignon_moyen-age_XVe_sièclesuccédant à son père Philippe le Hardi décida de faire assassiner Louis d’Orléans, en 1407.

(ci-contre portrait de Jean Sans Peur, (1400). Vienne, Autriche, Kunsthistorisches Museum)

Rentré en grâce à Paris, quelque temps après l’assassinat, Jean Sans Peur retrouvera la proximité du pouvoir et du roi, mais le conflit larvé ne s’interrompra pas pour si peu et de nouvelles alliances se noueront bientôt. Reprenant à son compte le conflit et l’ambition qui avait porté Louis d’Orléans, le duc de Berry, oncle de Charles VI et protecteur de Charles D’Orléans,  ralliera à sa cause les duchés de Bretagne, d’Orléans et le comté d’Armagnac. Le conflit entre bourguignons et armagnacs prendra alors sa pleine mesure et, malgré quelques trêves, il aura dans le temps, des allures de véritable guerre civile  alors qu’en toile de fond, la guerre de cent ans reprendra, de plus belle.

tour_jean_sans_peur_histoire_medievale_musee_lieux_interets_moyen-age_parisC’est dans ce contexte troublé,  deux ans après l’assassinat de Louis d’Orleans et revenu dans les faveurs de la cour. que Jean Sans Peur, fera édifié, entre 1409 et 1411, une tour de plus de vingt mètres de haut, véritable donjon, pour renforcer la protection de l’hôtel particulier qui lui sert de résidence quand il se tient à la capitale. Adossée à l’enceinte que Philippe-Auguste avait fait édifier dans la capitale en 1190 et 1215, la demeure qui avait été acquise par Robert II d’Artois dans le dernier tiers du XIIIe siècle, était tombée dans l’escarcelle des bourguignons en 1392, sous Philippe le Hardi et après que ce dernier ait épousé Marguerite III, comtesse de Flandre et d’Artois.

Après la disparition de Jean Sans Peur, assassiné à son tour en 1419, l’édifice restera à la main des Bourguignons jusqu’à la fin du XVe siècle. Il sera sera ensuite oublié jusqu’à sa redécouverte dans la deuxième moitié du XIXe. La tour sera alors classée monument historique (1884) et même restaurée un peu moins de dix ans plus tard.


Ouverte au public aux débuts des années 2000, la tour Jean Sans Peur est aujourd’hui un musée et elle se visite. Elle propose aussi, tout au long de l’année, des expositions variées sur le thème médiéval.

Site officiel de la Tour Jean Sans Peur – Page FB

En vous souhaitant une excellente journée.

Fred
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« Un de perdu, deux de retrouvés », une ballade médiévale légère d’Eustache Deschamps

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, poésie satirique, ballade, moyen-français, humour.
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Un de perdu, deux de retrouvés»
Ouvrage :  Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome V. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous vous proposons, aujourd’hui, une nouvelle ballade d’Eustache Deschamps. Pour faire justice à l’humour dont il a su se montrer capable et pour contrebalancer aussi avec le ton souvent sérieux et moralisant des poésies que nous avons publiées jusqu’ici de cet auteur poésié_litterature_medievale_eustache_deschamps_ballade_humour_un_de_perdu_dix_de_retrouves_moyen-age_tardif_XIVe_siècleprolifique du XIVe siècle, le texte du jour est d’un tour plus léger.

Le poète s’y glisse, en effet, dans la peau d’une demoiselle ou d’une dame infortunée que son amant a laissé choir et quitté sans même un adieu, mai qui, fort heureusement, s’est vite rattrapée en en retrouvant deux. Le ton est caustique et distancié et demeure, en ce point satirique, puisque de là, en tirant les leçons et sous le coup de l’amertume, elle encouragera même ses pareilles à réserver les pires traitements à leurs amants, dans l’idée que plus maltraités ils seront, mieux elles seront servies.

« Un de perdu, deux de retrouvés », l’expression proverbiale n’est pas récente. A l’évidence, contemporaine d’Eustache, elle lui est même, semble-t-il, antérieure, même si comme bien des proverbes, déterminer son origine exacte et la dater relèvent de la gageure. Est-elle une allusion, historiquement liée à l’anecdote biblique de la brebis perdue ? Peut-être. Elle a, en tout cas, évolué depuis l’usage qu’en faisait notre auteur médiéval, puisque pour un(e) de perdu(e), on en retrouve, dit-on, aujourd’hui, dix, mais tout augmente, il faut bien s’en faire un raison.

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Balade (DCCCXL)
Un de perdu, deux de retrouvés

Dieux, que je suis dolente et esbahie
Comme je voy sans cause mon ami
Desloyaument faire nouvelle amie,
Qui dès long temps s’estoit donné a mi,
Et il se part* (se séparer) et m’a du tout guerpi* (abandonné, laissé)
Sens dire adieu, li desloyaulx prouvez !
Maiz j’en reprends bon reconfort aussi :
Pour un perdu j’en ay deux retrouvez !

Qui loyaulx est en l’amoureuse vie
A poine ara jamès joye de lui,
Maiz qui y ment et sert de tricherie,
Il est amé, comme a esté cellui
Qui en mentant m’a de tous poins failli.
Bien est par moy faulx amens esprouvez ;
Courcée en sui, or m’en conforte ainsi :
Pour un perdu j’en ay deux retrouvez !

Voist donc a Dieu, par ma faulte n’est mie.
Pour ce, dames, a toutes vous suppli
Que vous servez de la nappe ployé (1)
A ces amens qui font sy le joly;
Piz leur ferez, mieulx arez, je vous dy,
Et plus servans tousjours les trouverez..
D’Amours me plaing, maiz au fort, Dieu merci,
Pour un perdu j’en ay deux retrouvez !

poesie_humour_eustache_deschamps_ballade_medievale_litterature_moyen-age_proverbe(1) C’est peut-être une expression d’usage et proverbial utilisée là par Eustache Deschamps. On peut la comprendre comme « que vous ne rendiez pas les choses (trop) faciles’. Dans l’ouvrage du Marquis de Queux Saint-Hilaire cité en tête d’article et dont cette ballade est issue on trouve l’annotation suivante: « Locution signifiant sans doute :que vous rendiez la pareille,  ou bien : que vous fassiez des tours d’escamotage. »

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En vous souhaitant une excellente journée !

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Jean Meschinot, Une Ballade médiévale contre la guerre commune, les faux rapporteurs et les « rappineurs de bref »

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie politique, morale, réaliste, poésie médiévale, biographie, portrait, poète breton.
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes (extrait). Edition de 1494, chez Etienne Larcher Nantes.

Bonjour à tous,

O_lettrine_moyen_age_passionn trouve dans un rare manuscrit des Lunettes des princes de Jean Meschinot datant de 1494, trois ballades inédites du poète du moyen-âge tardif et nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir l’une d’entre elles. (1)

C’est une dénonciation des tensions intérieures qui sévissent dans la France d’alors et c’est aussi du même coup un appel à l’union contre la guerre civile et contre les intérêts des « faux rapporteurs » et « rappineurs de bref », autrement dit ceux qui, dans ce genre de situation, tirent le meilleur partie, dressent les communautés ou les différentes composantes d’un peuple les unes contre les autres et attisent les conflits pour des raisons qui leur sont propres et qui ne voilent toujours que leurs propres intérêts politiques ou pécuniaires.

jean_meschinot_poesie_ballade_medievale_litterature_moyen-age_valeurs_morales_chretiennes

« Dieu reconnaîtra les siens » nous disait donc, en quelque sorte ici le poète breton : ceux qui continueront d’oeuvrer et de prier pour que l’union et la paix triomphent. Autre monde, autre contexte, autres sens ? Gardons nous de tout mélanger, certes, mais sans doute est-ce le propre de toute poésie morale quand elle contient un fond de vérité que de s’inscrire, d’une certaine manière, dans la durée. Alors, jean_Meschinot_poesie_ballade_mediavale_moral_politique_anti-militariste_paix_moyen-age_tardif_XVe_sieclepeut-être qu’en lisant cette ballade médiévale, certains d’entre vous seront tentés de transposer et lui trouveront des échos bien actuels et plus d’une triste illustration de par le monde.

De fait, pardonnez cette remarque qui nous sort un peu de notre terrain d’analyse habituelle, mais dans nos sociétés comme sur le terrain géopolitique mondial il n’est pas un conflit ou une guerre civile et intérieure de ces cinquante dernières années à laquelle ne se soient trouvés mêlés et totalement partie prenante des acteurs aux intérêts les plus tordus et les plus dévoyés (promoteurs, négociants, financiers, armateurs, états tiers, etc, d’allumeurs de mèches à artisans directs), avançant toujours, bien sûr (quand ils le font à la lumière), sous les bannières les plus prétendument morales.

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Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !

L’une des grans douleurs de soubz la lune,
C’est veoir  le feu en sa propre maison.
Mais trop plus est veoir la guerre commune
En ung pays, et sans juste achaison* (motif).
Des querelles pour present nous taison,
Car Dieu, enfin, tout recompensera,
Mais je ne scay quant il commencera.
Or luy prions qu’il vueille recepvoir
Les oraisons que le peuple fera :
Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !

Jenne conseil et celée rancune* (querelle, rancune cachée),
Propre proufit ont fait des maulx foeson.
Et de cecy cause ne vous rend qu’une
C’est le deffault de justice et raison.
Faulx rapporteurs ont bien eu la saison ;
Mais, se Dieu plest, leur regne cessera.
Je desire sçavoir quant ce sera,
Car aultrement, paix ne povons avoir.
S’a nous ne tient, le mal temps passera :
Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !

N’imposons pas a mal eur ne fortune
Les grans deffaulx que nous mesmes faison.
Qui nous pourra faire ressource aucune
Si nostre paix et seurté desprison* (de desprisier ; déconsidérer)?
Unyon, vault plus que sans comparaison
Que tous les biens que guerre amassera.
Le rapineur de bref trespassera,
Peu luy vauldra sa richesse et avoir ;
A concorde le saige pensera.
Benoistz soient ceulx qui en feront debvoir !

L’envoy

Prince des cieulx, cil qui confessera,
Ta grant valeur plus ne t’offensera,
Ne ne vouldra jamais guerre esmouvoir ;
Mais unyon et paix compassera.
Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !

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En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
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(1) C’est encore au très pointu Pierre Champion, fils d’Honoré que l’on doit d’avoir souligné la présence de ces ballades de Meschinot,Voir article de Romania datant de 1923 sur Persée.

Eglogue au Roi sous les noms de Pan & Robin, une parabole aux accents bucoliques de Marot, à l’automne de sa vie

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie renaissante, moyen-âge tardif, poésies courtes, églogue, Robin, Marion.
Période : fin du moyen-âge, renaissance
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544)
Titre : « Eglogue au roy (roi), sous les noms de Pan et Robin»
Ouvrage :. oeuvres complètes de Clément MAROT, par Abel grenier, Tome 1 (1879)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionaté de 1539, l’Eglogue au Roy de Clément Marot fait partie de la poésie tardive de l’auteur. Notre poète a passé la quarantaine et il laisse ici de côté le ton grivois et gaulois qu’il a si souvent tutoyé sur le thème de Robin et de Marion, pour une poésie plus sage et plus profonde, mais dont le ton reste léger et imagé.


Eglogue :  l’églogue est une poésie lyrique en général assez courte qui loue et met en exergue le thème de la vie champêtre et pastorale. Son origine remonte aux grecs et au poète Virgile. Dans la forme dont il est question ici, c’est un genre poétique repris aux débuts du XVe.


Les deux visages de Marot

deco_medievale_enluminures_clement_marotEn réalité, ce n’est pas qu’une affaire d’âge, ni de maturité. Les deux visages de Marot homme de cour trivial à l’humour caustique  d’un côté et, de l’autre, auteur talentueux d’une grande sensibilité qui sait aussi traiter les sujets avec style et profondeur, sont présents tout au long de son parcours.

Peut-être ne peut-on pas totalement en vouloir à Boileau de l’avoir un peu enfermé et sans doute réduit à ce rôle d’amuseur et cet « élégant badinage ». Marot a cédé plus qu’à son tour aux traits d’esprit et sa verve a, de fait et souvent, pu un peu éclipser l’auteur plus sérieux et formel qu’il savait être aussi. L’humour a quelquefois ceci de « dévorant » qu’il suffit d’en faire un peu pour qu’on veuille vous y réduire ou  même en faire, à votre place, une profession de foi. C’est loin d’être le cas de Marot et on ne peut l’y cantonner, ceux qui se sont penchés sur la totalité de son oeuvre le savent bien. Comme de notre côté, nous avons jusque là beaucoup cédé à ses bons mots, il est temps sans doute que nous approchions un peu son autre visage, pour contrebalancer.

Contexte historique

Q_lettrine_moyen_age_passionue de chemin parcouru entre la première églogue à Virgile de l’Adolescence Clémentine, ou celle encore, en forme d’épitaphe à Ma Dame Loyse de Savoye et celle du jour. De longues années se sont écoulées, plus de vingt ans, avec dans l’intervalle, quelques sérieuses épreuves.

En 1539, Marot est revenu depuis quelque temps déjà de son premier et douloureux exil. Trois ans auparavant et sur demande de François 1er, il a abjuré solennellement à Lyon et, ayant obtenu le pardon du roi, il se tient à nouveau à la cour. Ses conflits avec les autres poètes sont loin derrière lui et sa réputation, autant que sa position, y sont de nouveau bien assises. Quelques années auparavant, ces oeuvres ont été publiées à la faveur d’une imprimerie qui s’impose de plus en plus comme une technologie avec laquelle il faudra désormais compter et malgré les vicissitudes et le parcours agité que notre deco_medievale_enluminures_clement_marotauteur a connu, le roi semble toujours autant l’avoir en ses faveurs, goûtant, sans les bouder, les charmes de sa plume.

Pourtant, pour autant qu’il pourrait se contenter du confort dans lequel il se tient, il semble qu’il faille que Marot ne soit jamais tout à fait sage et conforme, ni tout à fait docile. En l’occurrence et cette  même année 1539, il sera, en plus, rattrapé par son passé. L’Enfer – sulfureux pamphlet qu’il avait composé à l’attention de ceux qui l’avaient fait emprisonner en 1526 et contre la magistrature et les théologiens – sera, en effet, édité sans son autorisation. Trois ans plus tard, le même texte sera à nouveau publié par Estienne Dollet dans des conditions similaires.

D’un autre côté et, pour le coup, bien volontairement, Marot continue d’oeuvrer à sa traduction des psaumes. Sait-il que se faisant, il prendra encore le risque d’éveiller les foudres de ses anciens ennemis qui continuent de le surveiller d’un oeil ? Il ne peut l’ignorer et, en tout cas, il semble le redouter, comme on pourra le lire entre quelques lignes de cette Eglogue du Roy.

« Il me suffit, que mon trouppeau (tu) preserves* (Pan)
Des loups, des ours , des lyons, des loucerves, »

Du reste, ces foudres, il les connaîtra à nouveau, quelques temps après, avec ses mêmes psaumes. La Sorbonne en tête, bientôt suivie par l’église et une cohorte de détracteurs, se dressera contre la traduction et la versification de Marot. Bien que le succès de la parution ait été indéniable à la cour comme ailleurs, on le frappa d’hérésie et on vint même demander au roi d’entériner la sanction. Ajoutés au contexte houleux de la réforme et de la chasse aux luthériens, la publication de l’enfer en 1542 et cette agitation autour des psaumes comptèrent sans doute parmi les raisons qui conduisirent le poète à un nouvel exil. On en connait les suites, il s’enfuit à Genève, de là et un peu plus tard, il se réfugia en Savoie, puis encore en Italie et à Turin où, il finit par périr, deux ans plus tard,  loin de son sol aimé.

Liberté et conscience de la postérité

P_lettrine_moyen_age_passion copialus idéaliste que marginal ou même révolté ( au sens social), pour être pensionné et au service du roi, nous le disions plus haut, Marot n’en est pas, pour autant, totalement servile ; une nécessité le pousse à mener son art, autant que ses actes, là où bon lui semble et où sa conscience lui dicte. On ne peut sans doute pas réduire cette liberté à une protection royale et peut-être même une certaine bienveillance qu’il tiendrait pour acquises et dont, le supposant, il aurait fait quelques abus. En 1539, l’expérience lui en a déjà largement deco_medievale_enluminures_clement_marotdémontré les limites. Les choses lui échappent-elle vraiment ? Se pose-t-il même toujours  la question ? A l’image de ses convictions, il semble tout de même que l’écriture reste pour lui une affaire sérieuse qui devrait situer le poète, en dernier ressort, à une certaine hauteur de débat et même au dessus des simples contingences alimentaires. (1)

Est-ce une tendance naturelle, un trait de caractère frondeur ou est-ce l’écriture critique et satirique du Jean de Meung du Roman de la Rose, qui l’a formé à l’école d’une certaine liberté qu’on ne peut simplement réduire à de l’impertinence ? Plus haut et plus loin que le désir puéril de provoquer, la plume est un chemin vers une liberté qui ne souffre l’aliénation. On a parlé quelquefois à son propos d’étourderie, d’impulsivité, c’est lui prêter, sans doute, un peu trop de « légèreté intellectuelle » et moins de conscience qu’il n’en avait.  La vérité est entre les deux. S’il serait exagéré de faire de Marot un auteur clairement engagé, loin s’en faut, on ne peut pour autant  le résumer à un poète de cour  épris de trivialité et aveuglément au service du roi. (2)

Peut-être un peu de la fronde de François Villon a t-elle aussi fini par se greffer dans un coin de l’esprit de Marot et jusque dans sa destinée houleuse ? On sait l’admiration qu’il vouait à ce dernier et si c’est le cas, le poète de Cahors aurait eu de qui tenir. Même si le rapprochement ne peut se faire que de loin entre  le parcours et « l’anticonformisme » de l’auteur du Grand testament et Marot,  Villon a indéniablement insufflé à la poésie une forme d’absolu, en la mettant, d’une certaine manière, au dessus des lois des hommes et du conformisme. Dans les méandres de sa vie chaotique et marginale, à travers la grande aventure de son écriture, armé de sa seule plume, Villon est finalement demeuré seul face à ses actes, face à Dieu et face à la postérité, insaisissable et élevé par son art.

deco_medievale_enluminures_clement_marotMarot a-t-il pu être touché par cet absolu et la hauteur à laquelle ce dernier plaçait la poésie ? Peut-être. Dans ses siècles où se forme plus résolument la notion d’auteur, il eut aussi une conscience aiguë de la notion de legs et de postérité :

 « Et tant que ouy, & nenny se dira,
Par l’univers, le monde me lira »
Clément Marot. Epitre LXI a un sien amy (1543)

L’imprimerie, de plus en plus présente, n’est sans doute pas étrangère à cela. Dans ce XVIe siècle déjà renaissant, elle a déjà édité et souvent même égratigné des oeuvres poétiques (celles de Villon notamment) pour les besoins de son commerce, Marot s’en est assez plaint. Nouvelle technologie à double tranchant, elle peut, certes, déformer l’art du poète ou éditer contre lui des oeuvres passées en lui ôtant des mains le contrôle de son legs mais, en même temps, elle l’affranchit (idéalement plus que matériellement) de son royal bienfaiteur en lui offrant un large lectorat. Il est difficile de savoir à quel point cela a pu faire partie des éléments favorisant chez le poète de Cahors la conscience d’inscrire son art et ses actes dans la durée, à l’ère des manuscrits le succès de certains auteurs avait déjà été assuré, mais c’est un élément de contexte que l’on ne peut totalement ignorer.

L’Eglogue au Roy,
sous les noms de Pan & Robin  

D_lettrine_moyen_age_passionans cet églogue à la première personne, Marot se glisse dans la peau d’un pastoureau nommé Robin qui nous conte sa vie champêtre tout en louant le Dieu Pan.

De fait, l’ensemble de cette oraison du petit berger à Pan est une belle parabole aux accents rupestres dans lequel le poète relate et « encode » les moments forts de sa vie. On y trouvera donc de nombreux allusions à son propre parcours, beaucoup de légèreté, un brin de mélancolie et de questionnement sur l’avenir mais pas de trace d’amertume. Point de verve ou de vitriol, le calme est retrouvé et à l’approche de l’hiver, l’auteur semble ne rêver que d’un peu d’abri et de tranquillité.

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On en connait le passage célèbre, maintes fois cité que nous reprenons ici à notre tour. Au delà de ces quelques vers connus, en plus du plaisir à la lire, cette églogue vaut vraiment d’être redécouverte dans sa totalité pour ce qu’elle nous apprend de la vie du poète, mais aussi de ses vues sur son art. Nous vous proposons d’ailleurs en pied d’article un lien vous permettant de la télécharger au format pdf.

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(…)

Sur le printemps de ma jeunesse folle,
Je ressemblois l’arondelle qui volle
Puis ça, puis là : l’aage me conduisoit,
Sans peur ne soing, où le cueur me disoit.
En la forest (sans la craincte des loups)
Je m’en allois souvent cueillir le houx,
Pour faire gluz à prendre oyseaulx ramages,
Tous differens de chantz et de plumages ;
Ou me souloys (pour les prendre) entremettre
A faire bricz, ou cages pour les mettre.
Ou transnouoys les rivieres profondes,
Ou r’enforçoys sur le genoil les fondes,
Puis d’en tirer droict et loing j’apprenois
Pour chasser loups et abbatre des noix.

Saluant au passage la « jeunesse folle » de Villon,  dans quelques uns de ses premiers vers sur le printemps de sa vie, on pourrait presque entendre raisonner avec quelques siècles d’avance, certains accents lyriques du Chant du monde de Giono ou revoir encore défiler les plus belles pages contemporaines de l’enfance buissonnière de Pagnol à la Gloire de son père. Le cadre de la vie campagnarde est joliment posé.

Viendra encore s’y ajouter l’affirmation de la vocation précoce du poète et un long hommage à son père Jean Marot pour lui avoir transmis cet art que l’auteur mettra ici en comparaison avec celui des troubadours ou des trouvères de la lyrique courtoise, en parlant de ‘chants », de « chansons », de « notes » et encore de « flûtes » et de « flajolets« .

O quantesfoys aux arbres grimpé j’ay,
Pour desnicher ou la pye ou le geay,
Ou pour jetter des fruictz ja meurs et beaulx
A mes compaings, qui tendoient leurs chappeaux!
Aucunefoys aux montaignes alloye ,
Aucunefoys aux fosses devalloye,
Pour trouver là les gistes des fouynes,
Des herissons ou des blanches hermines,
Ou pas à pas le long des buyssonnetz
Allois cherchant les nidz des chardonnetz
Ou des serins, des pinsons ou lynottes.
Desja pourtant je faisoys quelques nottes
De chant rustique, et dessoubz les ormeaux,
Quasy enfant, sonnoys des chalumeaux.

Si ne sçaurois bien dire ne penser
Qui m’enseigna si tost d’y commencer,
Ou la nature aux Muses inclinée,
Ou ma fortune, en cela destinée
A te servir : si ce ne fust l’un d’eux,
Je suis certain que ce furent tous deux.

Plus tard, plus loin, arrivant à l’été, il nous parlera encore du plaisir qu’il a eut à exercer son art. Cigale plus que fourmi, il n’a eu cure d’accumuler les biens.

Plus me plaisoit aux champestres séjours
Avoir faict chose (ô Pan) qui t’agreast,
Ou qui l’oreille un peu te recreast,
Qu’avoir autant de moutons que Tityre;
Et plus (cent foys) me plaisoit d’ouyr dire :
‘( Pan faict bon oeil à Robin le berger. »
Que veoir chés nous trois cents beufz héberger,
Car soucy lors n’avoys en mon courage
D’aucun bestail ne d’aucun pasturage.
Mais maintenant que je suis en l’autonne,
Ne sçay quel soing inusité m’estonne.
De tel’ façon que de chanter la veine
Devient en moy, non point lasse ne vaine,
Ains triste et lente, et certes, bien souvent,
Couché sur l’herbe, à la frescheur du vent,
Voy ma musette à un arbre pendue
Se plaindre à moy qu’oysive l’ay rendue;

Et le souci le prend un peu de pouvoir se mettre à l’abri, lui et les siens pour anticiper sur l’hiver déjà proche :

D’autre costé j’oy la bise arriver.
Qui en soufflant me prononce l’yver;
Dont mes trouppeaux, cela craignant et pis,
Tous en un tas se tiennent accroupis,
Et diroit on, à les ouyr besler,
Qu’avecques moy te veulent appeller
A leur secours, et qu’ilz ont cognoissance
Que tu les as nourriz dès leur naissance.
Je ne quiers pas (ô bonté souveraine)
Deux mille arpentz de pastiz en Touraine,
Ne mille beufz errants par les herbis
Des montz d’Auvergne, ou autant de brebis :
Il me suffit que mon troupeau préserves
Des loups, des ours, des lyons, des loucerves.
Et moy du froid, car l’yver qui s’appreste
A commencé à neiger sur ma teste.

Certains auteurs se sont demandés si sous le visage de Pan, Marot ne s’adressait pas ici, de manière allégorique, à la personne de François 1er. De fait et par son titre cette Eglogue est explicitement adressée au souverain. On a même évoqué l’hypothèse que le poète puisse ici s’adresser au Christ (2). Il semble, en tout cas, qu’à la même période, Marot ait obtenu du roi la donation d’une demeure (« une maison avec jardin rue du clos Bruneau à Paris »).  Les auteurs sont partagés sur la question d’une doléance voilée au souverain ou même encore de remerciements que le poète lui aurait fait à travers cette oraison comme les deux derniers vers semblent le suggérer:

« Sus mes brebis, trouppeau petit et maigre,
Autour de moy saultez de cueur allaigre,
Car desja Pan, de sa verte maison,

M’a faict ce bien d’ouyr mon oraison. »

On trouvera une autre version de cette oraison plus tardive et découverte après le mort du poète. Son authenticité ou sa paternité ont quelquefois été questionnées, mais il semble qu’on n’ait plus grand doute de nos jours sur le fait que cette réécriture est bien de Marot et sans doute du temps de son dernier exil. Elle a pour titre « La Complaincte d’un pastoureau chrestien faict en forme d’églogue rustique, dressant laplaincte a Dieu, soubz la personne de pan, dieu des Bergers ». La « verte maison » en a été gommée :

Puis je connois par ce chesne tremblant
Que Pan mon dieu me monstre bon semblant,
Dont à mon coeur ferme joye est rendue
Puisqu’il a jà ma prière entendue.

Retrouvez l’Eglogue au Roy de Marot dans sa totalité ici :
Télécharger l’églogue au Roy de Clément Marot au format PDF

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En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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(1) Sur la liberté de Marot, on lira avec intérêt l’article de Daniel Martin « Clément Marot, nouveaux horizons de la poésie et du poète à la Renaissance«  dans le numéro 54 de la revue Réforme, Humanisme, Renaissance de 2004.

(2) Du même auteurLe Valet de chambre et son roi, Marot impertinentRéforme, Humanisme, Renaissance, 2014.