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La Ballade à double entendement d’Eustache Deschamps, lecture audio

lecture_poesie_medievale_vieux_francais_oil_audioSujet : poésie médiévale, morale,  réaliste, satirique, réaliste, ballade, moyen français
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre : « Ballade a double entendement, sur le temps présent»
Média : lecture audio
Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, pour faire écho à la Ballade à double entendement d’Eustache Deschamps que nous avions publié il y a quelque temps, nous vous en proposons une lecture audio dans le texte et en moyen-français, tout en profitant pour toucher un mot de l’auteur.

On notera encore ici que, loin des difficultés de compréhension, que peuvent soulever la poésie d’un Rutebeuf ou certains autres textes (poésies, fabliaux, etc) des XIIe et XIIIe siècles, la langue d’Eustache Deschamps reste largement plus accessible à l’oreille. Bien entendu, il faut  se défier de quelques faux-amis ou raccourcis de sens et il est encore vrai que certains textes sont plus ardus que d’autres. Cette ballade à double entendement est, quant à elle, plutôt facile d’accès. Pour plus d’informations la concernant et également pour sa version textuelle, vous pouvez valablement vous reporter à l’article précédent, à son sujet :  Une ballade sarcastique et grinçante d’Eustache Deschamps sur son temps

Note de prononciation

V_lettrine_moyen_age_passion copiaous noterez que je ne souscris toujours pas au « Oé » contre le « Oi », nonobstant le fait qu’on me l’ait fait remarquer à quelques reprises. En réalité et si l’on en croit certains auteurs ou traités de prononciation du vieux français ou ancien, le « Oé » semble postérieur au XVe siècle. On l’associe donc, semble-t-il faussement, aux siècles couvrant le moyen-âge, alors qu’il serait plus renaissant.

Tout cela étant dit, le « Oi » n’est certainement pas non plus correct. Diphtonguer en « Ohi », « Ouhi » ou « Oui » il le serait sans doute plus, mais prononcer tel quel (« Oi ») et, à ma défense, il a l’avantage de favoriser la compréhension. On se rapproche un peu ici de la conception de Michel Zink et de cet idée de ne pas ajouter trop medieval_frisure_decoration_ornement_moyen-age_passiond’obstacles à la compréhension des textes médiévaux lus. Autre argument, sans doute plus personnel, le R roulé associé au « Oé » à tous les coins de phrase, a tendance à me donner la sensation de drainer les textes tout entiers du côté de la ruralité et de certaines formes dialectales qu’elle a longtemps conservé. Non que j’ai quoi que ce soit contre le patois, vous connaissez ici mon amour des langues mais disons que sans la conjonction des deux, le texte me semble ainsi ressortir plus « moderne » ou moins connoté pour le dire autrement.

Tout cela étant dit, au long du chemin et pour ceux qui ont l’air d’y tenir, je finirai bien par faire quelques lectures avec de Oé en fait de Oi. A l’inverse, un autre exercice intéressant auquel je pense, serait de lire certains textes médiévaux avec la prononciation contemporaine pour justement ôter tout voile et les rapprocher encore d’autant de nous, en gommant totalement tout « archaïsme » de prononciation. Certains textes du XIVe ou XVe siècle s’y prêtent particulièrement bien.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

Jean Meschinot : devoir des princes et poésie médiévale morale et politique

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie politique, morale, réaliste, poésie médiévale, biographie, portrait, poète breton.
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes (extrait).

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous suivons, aujourd’hui, le fil de la poésie médiévale du gentilhomme d’armes breton du XVe siècle, Jehan Meschinot pour partager quelques nouveaux extraits pris, ça et là, dans ses « lunettes des princes ».

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meschinot_jehan_poesie_medievale_morale_poltique_XVe_siecle_moyen-age_tardif

« … Se tu vas à Saint-innocent
Où y a d’ossemens grans tas,
Jà ne congnoistras entre cent
Les os des gens de grans estas
D’avec ceulx qu’au monde notas
En leur vivant povres et nuds. »

Sur cette même idée d’égalité devant la mort, on trouvera encore en un autre endroit  :

« … Quant au corps, guere davantage
Ne vois d’un Prince aux plus petits
Les aulcuns s’en vont devant âge
A la mort pauvres et chétifs.
Autres suivent leurs appetis
Pour quelque temps, & puis ils meurent:
Leurs oeuvres sans plus leur demeurent. »

Les lunettes des princes, Jean Meschinot.

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A_lettrine_moyen_age_passionquelques éléments auto-biographiques près, les Lunettes des Princes de Meschinot, se situent à plein dans une poésie morale et politique, basée sur l’observation des temps, dans la veine d’un Eustache Deschamps et d’autres rhétoriqueurs d’alors qui, comme les décrivait l’historien et écrivain Edouard de kerdaniel dans son ouvrage  Un soldat-poète du 15e siècle, Jehan Meschinot (et sans  les réduire à cet aspect de fond puisqu’ils se caractérisent aussi par un usage particulier des formes) :   « considèrent la poésie, non comme l’expression de sentiment personnel, mais comme l’expression d’antiques vérités et mettent leur esprit, leur verve, les ressources de leur versification à exprimer les lieux communs de la morale et de la sagesse éternelle. »

Dans cet état d’esprit donc et toujours aussi prompt à défendre l’homme de pauvre condition, les gens du simple ou le vilain contre les abus des puissants ou des princes, Jean Meschinot fait ici appel à la réalité ultime : la mort, pour rappeler à ces derniers la vanité et la vacuité du pouvoir, autant que l’importance de tenir leur devoir.

meschinot_jehan_poesie_medievale_morale_realiste_XVe_siecle_moyen-age_tardifQuant à la camarde, comme d’autres de ses contemporains, le poète breton du moyen-âge tardif la connaît bien. Entre famine, misère et guerre, il en a été le témoin et elle lui a encore enlevé, en l’espace de quelques années, ses grands protecteurs, quatre ducs de Bretagne successifs,  le laissant dans le plus grand embarras et dans une détresse qu’il versifiera si bien et de manière si réaliste qu’on croirait presque, par instants au moins, lire du François Villon :

« Penser me tient, foiblesse me pourmène…
Je veille en pleurs, je dors en frénésie.
 N’est chose qui ma douleur supporte,
Pire est mon mal que n’est paralysie;
Ma jeunesse est de tout bien dessaisie…

…Tremblant je sue, et si ars en froidure,
En dueil passé ay mal qui sans fin dure
Et ma santé d’infection tachée,
l’ay corps entier dont la chair est hachée,
Et ma beauté toute paincte en laidure.,.
]e suis garny de santé langoureuse,
J’ay liesse pénible et doloreuse
Et doux repos plein de mélencolie ;
Je ne vis plus, fors en surté paoureuse,
La clarté m’est obscure et ténébreuse,
Mon sentiment est devenu folie. »

Les lunettes des princes (extraits) Jehan Meschinot.

Pourtant, même si la fatalité l’atteint au point qu’il n’hésite pas à nous faire partager ses infortunes, il n’aura de cesse dans ses lunettes des princes de dépasser son propos auto-biographique et ses propres misères dans un élan moral et politique qui reste au coeur de l’ouvrage. Morale et sagesse éternelle ou sermon politique pour une juste tenue du pouvoir, empreint  d’une saveur toute médiévale ? Chacun en jugera. Il demeure en tout cas évident que les maux qui frappent son monde seraient bien moindres s’ils n’étaient encore aggravés par les vices et les abus des princes, mais aussi, nous dira-t-il, en élargissant son propos, de certains autres lettrés, personnels de justice, avocats, greffiers ou nobles de son temps.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Cantigas de amigo, une chanson médiévale courtoise de Lourenço Jograr, troubadour du XIIIe siècle

poesies_chansons_medievales_troubadours_cancioneiro_de_ajudar_chansonnier_medieval_cantigas_amigo_galaïco-portugais_moyen-ageSujet : amour courtois, musique, poésie médiévale,  Cantigas de amigo, galaïco-portugais, troubadour.
Période : XIIIe siècle, moyen-âge central
Auteur : Lourenço Jograr (Jogral)
Interprète : Paulina Ceremuzynska
Titre:  Três moças cantavam d’amor
Album :  E moiro-me d’Amor  (2006)

Bonjour à tous,

I_lettrine_moyen_age_passion copial y a tant de beaux auteurs, artistes, poètes, trouvères et troubadours qui nous viennent du monde médiéval qu’il pourrait parfois sembler difficile de savoir par où commencer.  De notre côté, dans cette aventure, nous avons choisi de privilégier un voyage exploratoire qui ne suit pas nécessairement les sentiers balisés, ni les frontières des terres de la France d’alors. Notre objet est donc vaste mais nos pas restent libres de toute entrave.

Bien sûr, en matière de poésie et de littérature médiévale, il y a des classiques, des hiérarchies dans les auteurs, des influences réputées plus certaines que d’autres. En plongeant dans la discipline fascinante qu’est la codicologie, on peut même compter les codex et les manuscrits anciens pour mesurer la popularité de certains textes, ou projeter leur influence, même si cela reste un exercice délicat, comme nous le rappelait Richard Trachsler dans son excellente conférence sur le roman arthurien, donnée à l’Ecole de Chartes. Avec le temps et si poesies_chansons_medievales_troubadours_cancioneiro_de_ajuda_chansonnier_medieval_cantigas_amor_amigo_moyen-ageDieu nous prête vie, nous finirons bien par rattraper tous ces « classiques »,  mais encore une fois, nous n’en avons pas, jusque là, fait notre priorité systématique.

Ainsi, aujourd’hui, nous continuons  d’emprunter, à notre façon, les chemins de traverse, à la découverte de ce fascinant moyen-âge et ce faisant, nous partons à la rencontre des Cantigas de Amigo et des Cantigas de Amor, autrement dit ces chansons des troubadours de l’Espagne et du Portugal médiéval qui sont des pièces de lyrique courtoise toutes entières dédiées à l’ami (soit l’être aimé) ou à l’amour.

Nous voilà donc à l’abordage des rives du moyen-âge central pour vous parler d’un troubadour du XIIIe siècle: Lourenço Jograr (ou Xograr), que l’on pourrait traduire, s’il le fallait, par Laurent ou Laurencin le Jongleur. Et comme souvent, cet article nous fournit encore l’occasion de parler d’une artiste passionnée de musique médiévale. C’est une chanteuse et soliste contemporaine d’origine polonaise. Elle a pour nom Paulina Ceremuzynska et elle nous offre ici une très belle interprétation d’une chanson de ce Lourenço, mais avant de la découvrir disons quelques mots de ce dernier.

Lourenço Jograr ( Xograr ou Jogral )
Laurencin ou Laurent le Jongleur

L_lettrine_moyen_age_passiones informations concernant la biographie de  ce troubadour proviennent essentiellement de ses propres poésies ou des dits d’autres troubadours de son temps le concernant. Le fait qu’il ne soit désigné pratiquement que par son prénom complique encore son identification certaine dans les sources. Contemporain de la cancioneiro_colocci_brancuti_troubadour_poesie_musique_amour_courtois_médiévale_galaïco-portugaisedeuxième moitié du XIIIe siècle, il était, semble-t-il, d’origine portugaise, et a certainement fréquenté, au moins un temps, la cour d’Alphonse X de Castille.

Son oeuvre, à tout le moins celle qui nous est parvenue, n’est pas immense en taille. Elle comprend une dizaine de cantigas de amigo ou de amor  réparties dans plusieurs manuscrits anciens (voir image ci-contre). On y  trouve encore quelques jeu-partis demeurés célèbres  entre lui et le chevalier et troubadour João Garcia de Guilhade  (Johan Garcia de Guilhade) au service duquel Lourenço a certainement été.

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TRÊS MOÇAS CANTAVAM D’AMOR par Paulina CEREMUZYNSKA

Paulina Ceremuzynska & l’art des troubadours galaïco-portugais du XIIIe

N_lettrine_moyen_age_passionous devons l’interprétation du jour à la chanteuse et artiste Paulina Ceremuzynska.  Avec une prédilection pour les musiques anciennes et, en particulier, celles provenant de la période médiévale et du moyen-âge central, Paulina est diplômée en musicologie à l’université de Varsovie. Titulaire encore d’un master  en Interprétation de la musique médiévale, obtenu à Paulina_Ceremuzynska_chansons_musiques_poesies_anciennes_medievales_troubadours_cantigas_amigo_amor_moyen-age_XIIIel’Université Paris-Sorbonne, elle a étudié le chant et la direction artistique sous l’égide de prestigieux professeurs au nombre desquels on conte le célèbre contre-ténor et chanteur lyrique Richard Levitt.

En 2004, lors d’études et de recherches dans le cadre du Centre de recherches en sciences humaines de Saint-Jacques de Compostelle, elle s’attela à la transcription musicale et à l’interprétation du Parchemin Sharrer, document ancien comprenant des cantigas contemporaines du règne de Denis 1er du Portugal (1279-1325), monarque éclairé connu encore sous le nom du roi poète ou du roi troubadour. Outre ses célèbres réformes dans le milieu agraire, l’homme était un féru de littérature et de culture. Il fonda d’ailleurs l’université de Lisbonne et on lui attribue près de 140 cantigas.

A l’occasion de ses recherches historiques, musicales et médiévales, Paulina se forma aussi au galaïco-portugais et l’ensemble de ce travail donna lieu à un premier CD : Cantigas de Amor e Amigo dans lequel elle présentait des chansons du Roi Denis et du troubadour Martin Codax. Si cet album vous intéresse, vous le trouverez disponible à la vente en ligne sous ce lien : Cantigas de Amor E Amigo

Ce travail fut aussi, indubitablement, la confirmation pour l’artiste d’un vif intérêt, sinon d’une passion, pour la poésie des troubadours de cette période et de cette langue. Elle poursuivit d’ailleurs ses recherches dans la même direction, pour aboutir en 2006 à l’album  E moiro-me d’Amor qui se situait encore autour des musique_poesie_medievale_troubadour_jongleur_cantiga_de_amigo_Paulina_Ceremuzynska_moyen-age_XIIIe_siecletroubadours de langue galaïco-portugaise du moyen-âge central. Il s’agit là d’un travail de restitution dont l’ambition est de se situer au plus près de l’esprit médiéval des Cantigas de Amigo. Il s’articule autour d’une sélection de chansons prises dans le répertoire des  troubadours les plus prestigieux de l’école galicienne. C’est de cet album qu’est tirée sa sublime interprétation de la chanson de Lourenço Jograr que nous vous proposons aujourd’hui.

A noter encore concernant cette artiste qu’elle est la fondatrice et la directrice artistique de l’Ensemble Meendinho spécialisé dans les chants monophoniques médiévaux et les musiques anciennes. Pour la suivre,  voici l’adresse de sa page facebook.

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Três moças cantavam d’amor :
Le chant d’amour de trois damoiselles pour un troubadour ému

L_lettrine_moyen_age_passiona chanson du jour met en scène trois jeunes filles en peine d’amour et l’une d’elles, qui se trouve être la belle du troubadour propose aux deux autres de chanter la chanson d’un « ami » (l’artiste lui-même donc). Et voilà donc notre troubadour devant la scène, touché, pour ne pas dire émoustillé, que sa chanson puisse avoir été choisie par l’élue de son coeur, y voyant là, à l’évidence, une belle preuve d’amour. Derrière l’émotion du poète, on pourra, bien sûr, argumenter à l’envie sur la nature « auto-élogieuse » du chant, il semble d’ailleurs que quelques troubadours de la même période que l’auteur, l’aient fait, pour le moquer un peu mais la poesies_chansons_medievales_troubadours_cancioneiro_de_ajudar_chansonnier_medieval_cantigas_galaïco-portugais_moyen-agenature épurée de cette chanson d’amour « en miroir » l’emporte tout de même au final.

Les paroles médiévales et leur adaptation en français moderne

Nous vous proposons une adaptation française du cru ; elle est issue de la traduction espagnole et anglaise des paroles et de recherches personnelles sur la langue originale. Encore une fois, il s’agit de s’en faire une idée, il reste, quoiqu’il en soit, difficile de retraduire toute la richesse de ce texte dans son contexte :

Três moças cantavam d’amor,
mui fremosinhas pastores,
mui coitadas dos amores.
E diss’end’ũa, mia senhor:
– Dized’amigas comigo
o cantar do meu amigo.

Trois demoiselles chantaient d’amour
c’étaient de très belles bergères
Souffrant de peines amoureuses
Et l’une d’elles disait, qui est ma dame :
– Chantez, mes amies, avec moi,
le chant de mon ami. (bien-aimé)

Todas três cantavam mui bem,
come moças namoradas
e dos amores coitadas.
E diss’a por que perço o sem
Dized’amigas comigo
o cantar do meu amigo.

Toutes les trois chantaient fort bien
Comme des filles amoureuses
Et prises en détresse d’amour,
Et elle dit, ce qui me troubla les sens :
– Chantez, mes amies, avec moi,
le chant de mon bien-aimé. 

Que gram sabor eu havia
de as oir cantar entom!
E prougue-mi de coraçom
quanto mia senhor dizia:
– Dized’amigas comigo
o cantar do meu amigo.

Quel grand plaisir j’ai eu alors
de les entendre chanter!
Et comme cela a touché mon coeur
quand ma dame leur disait:
– Chantez, mes amies, avec moi,
le chant de mon bien-aimé. 

E se as eu mais oísse,
a que gram sabor estava!
E quam muito me pagava
de como mia senhor disse:
– Dized’amigas comigo
o cantar do meu amigo

Et, moi, plus je  les entendais,
Quelle grande joie c’était!
Et combien cela me plaisait
Comme ma dame disait :
– Chantez, mes amies, avec moi,
le chant de mon bien-aimé.


En vous souhaitant une belle écoute et une excellente journée!

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

PS : dans les sources utiles sur la poésie et les cantigas médiévales gallego-portugaises (amigo et amor) , il faut citer pour ceux d’entre vous qui parlent portugais ou anglais cet excellent site web attaché, indirectement, à la faculté de Lettres de Lisbonne :  Cantigas  medievais  galego-portuguesas.

Une ballade sarcastique et grinçante d’Eustache Deschamps sur son temps

poesie_medievaleSujet : poésie médiévale, morale,  réaliste, satirique, réaliste, ballade, moyen français
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre : « Ballade a double entendement, sur le temps présent»
Ouvrage : Poésies morales et historiques d’Eustache Deschamps , G  A Crapelet (1832)

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoilà, pour aujourd’hui, une nouvelle ballade d’Eustache Deschamps et sa poésie morale, satirique, réaliste et politique. Témoin de son temps, critique de ses contemporains – princes, nobles, gens de cour et puissants mais pas uniquement – le poète du XIVe siècle faisait ici, non sans ironie et avec un humour plutôt grinçant, l’apologie de son temps. Et comme il s’agit là, en fait, d’une ballade à double entendement, il ne manque pas de nous rappeler, à chaque fin de strophe, qu’il pense tout le contraire de ce qu’il avance ou, à tout le moins, qu’il en pense bien plus : « je ne di pas quanque je pence », autrement dit, je ne dis pas « autant que » ou « tout ce que  » je pense.

C’est donc bien, à son habitude, une nouvelle satire en creux de son époque qu’Eustache Deschamps nous proposait là.  Notons que ce n’était pour lui qu’un exercice de style et d’humour et pas un faux-fuyant, puisqu’il a largement démontré, par ailleurs, qu’il n’hésitait eustache_deschamps_poesie_satirique_morale_moyen-age_ballade_litterature_medievale_XIVe_sieclepas à être plus direct et frontal dans ses attaques. Comme nous l’avons déjà dit ici, le fait de ne pas dépendre de sa plume pour survivre et s’alimenter lui a sans doute permis une liberté de ton qui, pour notre grand plaisir et intérêt, il faut bien le dire, le distingue d’un certain nombre d’autres poètes de cour. Concernant cette dernière, même s’il l’a longtemps pratiquée, le poète médiéval avait  fini par lui tourner le dos et on se souvient de certaines de ses poésies critiques sur la vie curiale, qui prennent parfois des allures de diatribes.

Quoiqu’il en soit, pour l’heure et dans cette ballade à double sens, ce sont les valeurs générales de son temps qu’il interpelle ou plutôt leur absence : cupidité, déloyauté, ambition, égoïsme, vice, haine mutuelle, sans oublier bien sûr, au passage, une petite pichenette de rigueur sur la tête des gens de cour, tout y est entre les lignes.

Ballade à double entendement,
sur le temps présent d’Eustache Deschamps

L’en me demande chascun jour
Qu’il me semble du temps que voy,
Et je respons : C’est tout honour,
Loyauté, vérité et foy,
Largesce, prouesce et arroy (1),
Charité et biens , qui s’advance
Pour le commun ; mais , par ma loy,
Je ne di pas quanque je pence.

Chascuns doubte*  (redoute) son Creatour,
L’un à l’autre ne fait annoy*, (d’ennui)
Sans vices sont li grant seignour,
Au peuple ne font nul desroy* (tort, mal, tourment),
Et appaisiez se sont li roy;
Cure n’ont d’or ne de finance,
Guerre fault* (manque, fait défaut) : c’est vrày, or me croy,
Je ne di pas quanque je pence.

Li grant, li moyen, ly menour,
Ne sont pas chascun à par soy,
Mais sont conjoint en une amour;
Sanz rebeller bien le congnoy;
Et se le contraire vous noy (2)
Et mon dit n’a vraie sentence,
Je vous pri, pardonnez-le-moy :
Je ne di pas quanque je pence.

Envoi

Prince, à court ont li bon séjour;
Honourez y sont nuit et jour,
Et li hault cuer plain de vaillance;
Mais ly menteur et ly flateour
N’y osent plus faire demour* (séjour) :
Je ne di pas quanque je pence. 


(1) arroy, aroi : dans ce contexte, contenance, discipline, bonnes manières?
(2) Et si on le nie ou si on vous dit le contraire

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En vous souhaitant une excellente journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com.
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La Destrousse de Michault Taillevent ou les aventures infortunées d’un poète médiéval

poesie_medievale_michault_le_caron_taillevent_la_destrousse_XVe_siecleSujet : poésie, littérature médiévale, auteur, poète médiéval, bourgogne, poète bourguignon, bourgogne médiévale, poésie réaliste.
Période : moyen-âge tardif, XVe
Auteur : Michault (ou Michaut) Le Caron, dit Taillevent ( 1390/1395 – 1448/1458)
Titre : La destrousse

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour faire suite au portrait du poète, valet de chambre et joueur de farces  Michault Le Caron dit Taillevent, nous publions ici la première poésie qui nous est connue de lui. Il l’a vraisemblablement écrite autour de 1430, peut-être même quelques années avant. A en juger par l’introduction, Il y conte ses déboires devant la cour de  Bourgogne. Après une nuit agitée à la belle étoile, sur des routes rien moins que sûres, le poète finira, en effet, détrousser de ses biens et même rossé et il demande ici audience à « l’excellent » duc  Philippe le bon afin d’en obtenir quelques réparations.

manuscrit_ancien_stockholm_poesie_medievale_michault_taillevent_la_destrousse_XVe_moyen-age_tardifAu milieu de ce récit tremblant, sans doute de nature à décourager les plus vaillants de contemporains du poète médiéval de passer la nuit, seuls, sous le ciel étoilé, on notera  tout de même la nature morale des réflexions du poète dans l’obscurité. Se voit-il déjà au seuil de la mort ? Il ne peut en tout cas s’empêcher de nous faire partager quelques jolis vers sur la vacuité des possessions et des biens « mondains », vains attachements que les suites de l’histoire, en forme de parabole, finiront par lui confirmer puisqu’il tardera un peu trop à se dé-saisir de ses possessions au goût des brigands, et prendra même  un coup sur le « groin ».

« Et aprez fondoit argumens
En soy des biens qui sont mondain
Et puis en rendoit jugemens
Disant qu’ilz ne sont pas certain
Et qu’on se traveilloit en vain
En ce monde de les acquerre
Car s’on gaigne huy on pert demain,
Pour tan est fol qui les enserre. »

Belle profondeur de jugement à la faveur des circonstances. Cela dit,  l’aventure de notre poète est donc bien triste, mais joliment contée, en vers, comme il plait à la cour, et dans un beau français du moyen-âge tardif, auquel Eustache Deschamps (1346-1406) nous a déjà habitué ici et qui nous est déjà bien plus compréhensible que celui des siècles antérieurs. En tout et pour tout, dans cette poésie, un seul paragraphe pose vraiment difficulté et quelques mots ici ou là, mais nous vous fournirons quelques clés de lectures pour  y surseoir.

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La Destrousse, Michault Taillevent

A mon tresredoubté seigneur,
Le duc de Bourgongne excellent,
Et a tous chevaliers d’honneur
Et escuiers pareillement
Supplie Michault humblement
Qu’il ait ung petit d’audience :
Si racontera son tourment
Qu’il eut ou boys Sainte Maxence,

Comme nagaires sur le plain
Se mist au dehors de Paris
Et vint avec d’autres tout plain
Jusques a Louvre en Parisis
Ou grant chemin outre Senlis
Pource qu’a Pons logier cuidoit,
Mais par droit usage tousdis
Il avient ce qu’avenir doit.

Et pour ceste cause il avint,
Quand il fut du boys a l’entrée
Que jour faillit et la nuit vint,
Dont la convint, celle vespree
Couchier à la dure terree
Et son corps a Dieu commander
Mais s’il faisoit chiere effraee
Pas ne le convient demander.

Donc quant il vist que c’estoit forche
Et que la nuit venoit a fait
Et n’avoit ne chambre ne porche
Et qu’il falloit qu’il fust de fait
Comme homme de joye deffait
Par tristesse et par desplaisir
Il avisa son lit tout fait
En ung buisson pour soy gésir.

Ainsi comme povre esgaré
Estrené de dures estraines,
Regarda lors son lit paré
Duquel estoient les courtines
Toutes de chardons et d’espines
Et la couche de terre dure,
Le chevet de grosses racines
Et de ronces la couverture.

Et puis ou buisson se bouta
Et mist a son cheval la bride
Sur le col et l’abandonna
Tout tremblant de peur et de hide* (effroi)
Qu’on ne fist de lui homecide ;
Aprez s’assit en requerant
Nostre Dame et Dieu en aide
Qui lui fust espee et garant.

Et com cil qui tousjours a peur
En tel estat qu’on ne le tue
Et qui n’est onques bien asseur
Puis qu’il ot rien qui se remue
Se soubzlevoit a col de grue
Tout bellement sur ses genoulx
Et avoit l’oreille tendue
A tout lez* (de tous côtés) pour le peur des loupz.

Puis escoutoit se point sonner
Orroit a ses villes voisines
Ou s’il orroit le coq chanter
Environ l’eure des matines ;
Mais il n’oyoit coq ne gelines
Ne chien abaier la entour,
Neant plus, dont c’estoit mauvaiz sines,
Que s’il fust mussié* (caché, enfermé) en ung four.

Et aprez fondoit argumens
En soy des biens qui sont mondain
Et puis en rendoit jugemens
Disant qu’ilz ne sont pas certain
Et qu’on se traveilloit en vain
En ce monde de les acquerre
Car s’on gaigne huy on pert demain,
Pour tan est fol qui les enserre.

Se je pers, si dist il aprez,
On dira : « S’il eust bien gardé,
Espoir… Que faisoit il si prez ? »
Ou on pourra d’autre costé
Dire : « C’est cy cas de pitié
Et de fortune tout ensemble. »
S’en doit estre, pour verité,
Plus pardonnable ce me semble.

Ainsi eust la mainte pensee
Et mainte chose retourna
Tant que la nuit se fut passee
Et que ce vint qu’il adjourna,
Puis a son chemin retourna
Cuidans avoir tous griefz passez
Mais depuis gaires loingz n’ala
Qu’il fut de tous poins destroussez.

Car a l’issir* (sortie) de son buisson
S’acompaigna de charios
Et d’autres gens assez foison :
Marchans et chartiers grans et gros.
Mais quant vint a l’issir du bos
Et d’une place grande et belle,
Ilz furent aussi bien enclos
Que perdrix a une tonnelle.

Et la, a hacques et a maques, (haches et massues)
Vindrent gens atout grans paffus*, ( grandes épées)
Armez de fer et de viez jaques* (habillement court et serré),
Cum gladiis et fustibus, (avec glaives et bâtons)
(Se sembloit liloy tarrabus
Frere a tarrabin tarrabas, ) (1)
Abrigadez* (regroupés)  et fervestus
Pour combattre a blis et a blas. (à tord et à travers)

Et la tolli on et dona (Et là on ôta et on prit)
A Michault, je vous certifie ;
Tolli, comment ? On lui osta
Quanqu’il avoit pour ceste fie* ; (tout ce qu’il avait cette fois)
Donna, et quoi ? Une brongnie* (un coup)
Si grande que d’un cop de poing
Sur la machoire, lez l’oye,
On lui rompi prez tout le groing.

Et la cause pourquoy du rost* (de rosser)
Ot Michault lors, ne fut si non
Pour l’amour qu’il ne bailloit tost
Ses besongnes en habandon,
Combien qu’il leur baillast sans don
Chaperon, espee, bourse et gans ;
Et pui aprez, de grand randon* (confusion, violence),
Saillirent ou bos les brigans.

Or vous a compté s’aventure
Michault et son peril mortel,
Et comment cette nuit obscure
Il fist le guet a son cretel*  (créneau)
Et puis perdit tout son chatel.
Priez a l’umble Vierge franche
Et a son filz espirituel
Qu’il lui doint bonne recouvranche.

Hault Prince, je vous ay conté
Comment j’ay esté a destroit*, (embarras, détresse)
Mais se dy vous ay verité,
Si scay je assez bien que bon droit
A bien mestier en maint endroit
D’ayde par especial :
Siques aidiez moy, pour Dieu soit
Tant que je ressoye a cheval (2).

1. Jeux de mots sur Tarrabus de Lille ou Tarrabus le chef de guerre et  Tarrabin Tarrabas, onomatopée utilisée alors pour désigner le bruits des coups qui pleuvent.

2. Afin que  je puisse à nouveau aller à cheval, chevaucher. Comme le fait remarquer Pierre Champion dans son histoire poétique du XVe siècle, c’est peut-être à cette occasion que Michault reçut une prime dont on trouve la trace dans les archives, pour se procurer un cheval, même si l’histoire ne mentionne pas explicitement que le poète fut dessaisi de sa monture, à cette triste occasion.

deco_frise

S_lettrine_moyen_age_passionans doute est-il encore un peu tôt pour que les malandrins ayant assailli le pauvre Michault Taillevent soient issus de la bande très organisée des coquillards que connaîtra bien François Villon, puisque ces derniers ne seront mentionnés que plus tardivement, en 1455 et dans les minutes du procès de Dijon. Quelques années après que Michault le Caron eut écrit ces lignes, pourtant, avec les trêves de la guerre de cent ans et le traité d’Arras, le XVe connaîtra à nouveau une forte résurgence des grandes compagnies dont Eustache Deschamps nous parlait déjà. et la figure du brigand de grand chemin n’aura pas fini de hanter ce siècle. De fait, dans le contexte et avec cette agression, le poète médiéval pourrait presque faire figure de triste précurseur. Nous mesurons bien, en tout cas ici,  la violence et la sauvagerie de l’assaut, autant que, avant cela, l’émotion suscitée par l’arrivée impromptue de la nuit sur la voyageur médiéval solitaire et pour cause…

Son témoignage reste en tout cas précieux à plus d’un titre, autant qu’il nous permet d’apprécier la belle qualité de sa poésie. En nos temps orthographiques assassins où l’on semble aussi déprécier si fort l’art de rimer, cette jolie poésie reste tout de même plus gracieuse qu’un « j’m’est fait braquer mon zonblou« . Enfin, vous en jugerez.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Guillaume Dufay, rondeau sur les revers de fortune par l’ensemble Obsidienne

musique_medievale_ancienne_guillaume_dufay_XV_moyen-age_tardifSujet : musique et chanson médiévales, manuscrit de Bayeux, Canonici 213, école franco-flamande, motet, rondeau, chants polyphoniques.
Auteur: Guillaume Dufay (1397-1474)
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Interprète : ensemble Obsidienne.
Album :  le jardin des délices (2004)

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoici, pour aujourd’hui, une nouvelle pièce du maître de musique du moyen-âge tardif (d’aucuns diront des débuts de la renaissance), Guillaume Dufay, Elle est interprétée par l’Ensemble Obsidienne, sous la direction d’Emmanuel Bonnardot. 

Le Jardin des Délices, Obsidienne et le Manuscrit de Bayeux

S_lettrine_moyen_age_passionorti en 2004, l’album le Jardin des Délices qui empruntait son titre au célèbre tableau du peintre néerlandais Jérôme Bosch, était dédié à des pièces tirées du manuscrit de Bayeux (lui-même daté des débuts du XVIe), ainsi qu’à des chansons et musiques de Guillaume Dufay et du compositeur franco-flamand Josqui Desprez. L’ensemble Obsidienne nous proposait donc ici de revisiter et de mettre à l’honneur le XVe siècle et on trouve dans ce Jardin des Délices un beau florilège de vingt-deux pièces, en provenance de cette période charnière entre le moyen-âge tardif et les débuts de la renaissance. Pour en faire le détail, cinq pièces sont de Guillaume Dufay, quatre de  Josquin Desprez, le reste sont des compositions, anonymes pour la plupart, issues du Manuscrit de Bayeux.

troubadours_modernes_musique_medievale_renaissanceEn 2016, l’album a fait l’objet d’une réédition, au sein d’un double album ayant pour titre « Chansons de la Renaissance » et comprenant également le CD  l’Amour de Moy  proposant des pièces de la même période, dont un grand nombre  encore issue du manuscrit ancien susnommé.

A propos de ce précieux héritage de la musique et des chansons normandes du XVe siècle qu’est le Manuscrit de Bayeux, (ou le MS Fr 9346) nous lui avions dédié un exposé détaillé dans un article précédent, aussi nous vous y renvoyons si vous souhaitez plus de détails : les richesses du manuscrit de Bayeux. Vous pouvez également le consulter directement en ligne sur le site de la BnF.

Concernant les oeuvres de Guillaume Dufay et notamment la pièce que nous vous proposons aujourd’hui, on peut la trouver dans le manuscrit Canon. misc. 213 ou le Canonici 213 de la Bodleian Library d’Oxford dont nous avons également déjà parlé ici.

Par droit je puis bien complaindre et gemir, Les paroles du chant de Guillaume Dufay

C_lettrine_moyen_age_passion‘est un  poète et compositeur bien désespéré que nous présente cette pièce du jour et ce rondeau puisque nous  le retrouvons, en effet, face à quelque revers de fortune et de fâcheuses inimitiés dont il se plaint ouvertement.

Par droit je puis bien complaindre et gemir,
Qui sui esent* de liesse et de joye. (*exempt)
Un seul confort ou prendre ne scayroye*,(*saurais)
Ne scay comment me puisse maintenir.

Raison me nuist et me veut relenquir* (abandonner),
Espoir me fault, en quel lieu que je soye:
Par droit je puis bien complaindre et gemir,
Qui sui esent de liesse et de joye.

Dechassiés* suy, ne me scay ou tenir, (pourchassé)
Par Fortune*, qui si fort me gueroye; (le sort) 
Anemis sont ceus qu’amis je cuidoye*, (croyais)
Et ce porter me convient et souffrir.

Par droit je puis bien complaindre et gemir,
Qui sui esent de liesse et de joye.
Un seul confort ou prendre ne scayroye,
Ne scay comment me puisse maintenir.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

L’ensemble médiéval Flor Enversa à la rencontre des troubadours et de Marcabru

troubadour_moyen-age-central_musique_chanson_poesie_medieval_occitan_oc_occitanie_MarcabruSujet : troubadours, langue d’oc, poésie, chanson et musique médiévale,  fine amour, amour courtois. ethnomusicologie.
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Marcabru  (1110-1150)
Titre :  « Bel m’es quan son li fruich madur »
Interprète : Ensemble FLOR ENVERSA

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous revenons aujourd’hui sur la poésie médiévale et bucolique du Troubadour Marcabru (Marcabrun) avec une très belle interprétation de sa chanson  « Bel m’es quan son li fruich madur », (J’aime quand les fruits sont mûrs) par l’ensemble médiéval FLOR ENVERSA que cet article va nous donner également la joie de vous présenter.

Trobar clus : la poésie hermétique et allégorique de Marcabru

marcabru_troiubadours_poesie_chanson_medievale_enluminure_miniature_retouchee_manuscrit_ancienMarcabru fait partie des trobar clus, autrement dit de ces troubadours qui pratiquent une poésie « fermée », soit relativement hermétique. On lui prête d’ailleurs souvent d’en être le chef de file. En opposition aux trobar leu ou au trobar ric qui sont dans une recherche stylistique mais dont les textes demeurent plus accessibles, Marcabru fait naître des images poétiques et allégoriques, use encore d’allusions qui ne se  livrent pas toujours facilement à la compréhension. Avec le recul du temps et la barrière de la langue, les choses se compliquent encore un peu plus, mais il n’est pas question pour autant de se priver d’approcher ce grand artiste et auteur du XIIe siècle.

Dans la poésie du jour, le troubadour nous parle de Fine Amor, autrement dit du bel amour courtois qui anoblit et élève et qu’il oppose aux pratiques des « amants perfides » et « trompeurs », qui l’avilissent et l’abaissent, même s’il en faudrait bien plus pour ternir  l’Amour véritable dont la valeur est si grande qu’il n’a ni fin, ni commencement et ne se laisse entâcher. Et comme dans de nombreux autres de ses textes, la nature vient servir de support à notre poète médiéval pour conter à la fois ses états d’âme mais aussi pour lui permettre d’illustrer son propos de manière allégorique. C’est un procédé que l’on rencontrera souvent, après lui, dans la poésie médiévale.

« Bel m’es quan son li fruich madur » par l’Ensemble Flor Enversa

FLOR ENVERSA, une formation médiévale
à la découverte de l’art des Troubadours

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaondé dans le courant de l’année 2006  par le chanteur, conteur et musicien Thierry Cornillon et la chanteuse, vieilliste, violoniste, flûtiste, Domitille Vigneron, l’ensemble FLOR ENVERSA  s’est donné pour vocation de faire revivre et redécouvrir le répertoire des troubadours occitans poesie_musique_medievale_troubadour_occitan_ensemble_Flor_enversa_Domitille_Vignerondes XIIe et XIIIe siècles.

La démarche artistique de la formation est soutenue par un sérieux travail de recherche en amont, dans les sources manuscrites, documentaires et graphiques en provenance du moyen-âge central, et l’ambition avouée des deux artistes est de se situer au plus près de cette tradition et cet art musical et poétique médiéval. Dans le même ordre d’idée, ils se sont penchés sur les instruments anciens et font même des recherches en archéo-lutherie pour les recréer. Inutile, bien entendu, d’ajouter que la langue chantée est aussi au plus près des manuscrits, mais faisons le tout de même. En un mot, nous sommes là face à un travail exigent de restitution qui se situe autant du côté artistique que du côté de l’ethnomusicologie.

A ce jour, FLOR ENVERSA a produit 4 albums sur leur thème de prédilection en s’entourant de collaborations diverses. En l’occurrence sur le morceau présenté aujourd’hui, les deux fondateurs de l’ensemble sont accompagnés d’Olivier Féraud. Pour dire un mot de cet autre Artiste, il est musicien et luthier spécialiste de la période médiévale, mais pas seulement, il est aussi docteur en anthropologie sociale et ethnologie, et membre de la Société poesie_musique_medievale_troubadour_occitan_ensemble_Flor_enversa_olivier_feraud_ethnomusicologieFrançaise d’Ethnomusicologie (voir profil détaillé d’Olivier Féraud). Outre nous fournir le plaisir de le mentionner ici, tout cela démontre, encore une fois, de tout le sérieux et de la rigueur que cet ensemble peut investir dans son approche de l’art des troubadours.

Fondateurs d’un festival sur ce même thème, le festival TROBAREA qui se donne en août, en Provence et à Vence et qui présentait cette année sa 3e édition, les deux artistes ont aussi eu l’occasion d’intervenir, à plusieurs reprises, dans des colloques pointus sur ce sujet qu’ils maîtrisent bien. Ils organisent d’ailleurs des stages sur la question faisant intervenir des contenus aussi divers que les sources manuscrites, l’archéo-lutherie, la découverte des modes de jeux et l’improvisation, mais aussi et bien sûr la langue d’Oc.

Notons encore que ces artistes passionnés qui ont à coeur la culture, la langue, la tradition orale, la musique, et, au sens large, les arts de leur belle Provence à travers le temps, ne se limitent pas au monde médiéval. Ils ont, en effet, crée  également BLANCAFLOR un ensemble dédié aux musiques de la renaissance en langue d’oc, et  SIRIGAUDA, une  troisième formation qui se propose de faire découvrir les chants et les poesie_musique_medievale_troubadour_occitan_ensemble_Flor_enversa_Thierry-Cornillondanses traditionnels de la Provence alpine.

Quoiqu’il en soit et pour en revenir au sujet du jour, si vous aimez l’art médiéval unique des troubadours des XIIe et XIIe siècles et leur langue d’Oc aux accents chantants, ou si vous êtes même simplement curieux de les découvrir, vous apprécierez, sans nul doute, le  beau travail artistique de Thierry Cornillon, Domitille Vigneron et de leur formation  FLOR ENVERSA.

Pour plus d’informations les concernant, ainsi que sur leur actualité, n’hésitez pas à consulter leur site web très complet : flor-enversa.com 

Bel m’es quan son li fruich madur
Paroles et approches d’une traduction

L_lettrine_moyen_age_passiona traduction que nous vous livrons ici est tirée des oeuvres complètes de  Marcabru, annotées et traduites par le Docteur Jean-Marie Lucien Dejeanne (1842-1909) qui écrivit aussi sous le pseudonyme de Nabaillet. Historien local, romaniste et spécialiste de littérature gasconne, l’homme était également médecin et maire de la commune de Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées).

L’ouvrage fut publié, en 1909, à titre posthume et l’auteur lui-même ne considérait pas l’édition comme définitive. Il l’avait, en effet, engagé avec l’intention de proposer une première classification de la poésie marcabru_poesie_chanson_troubadour_gascon_medieval_occitan_traductionsdu troubadour médiéval  et concernant la traduction qu’il en fit, il entendait ouvrir des pistes pour la compréhension, « aiguillonner » même pourra-t-on lire en préface de son livre, plus qu’il ne prétendait l’épuiser totalement. De son propre avis, cette dernière n’a donc pas la prétention de la perfection.

Pour en dire encore un mot, elle est littérale, parfois intuitive, souvent assurée (peut-être trop de l’avis même encore du bon docteur lui-même). Elle ne cherche en tout cas pas l’adaptation en vers. Bien évidemment, dans le texte français, la poésie de Marcabru se dilue totalement, mais il y a toujours trois choix face à une poésie et quelque soit sa langue : la traduire et tenter d’en approcher le sens, ne pas la traduire et simplement laisser les lecteurs goûter à sa musicalité, en espérant qu’elle leur suffise et enfin l’adapter en vers et se distancier définitivement de la langue originale. Quand on aime la poésie autant que les langues, une traduction littérale même imparfaite, même si, encore une fois, elle ne peut rendre totalement justice à la beauté poétique du texte originel, demeure tout de même utile à plus d’un égard; elle n’empêche pas, par ailleurs et après coup de revenir vers le texte source pour mieux l’apprécier. Nous faisons donc le choix volontaire et assumée de la publier ici, dusse-t’elle laisser en suspens quelques interrogations.

I
Bel m’es quan son li fruich madur

E reverdejon li gaïm,
E l’auzeill, per lo temps escur,
Baisson de lor votz lo refrim,
Tant redopton la tenebror;
E mos coratges s’enansa,
Qu’ieu chant per joi de fin’ Amor
E vei ma bon’ esperansa.

J’aime quand les fruits sont mûrs
et que reverdissent les regains,
et quand les oiseaux, par le temps obscur,
baissent le ramage de leur voix,
tant ils redoutent les ténèbres;
Et mon coeur est transporté,
Car je chante par joie le fine Amour
et je vois ma bonne espérance.

II
Fais amie, amador tafur,

Baisson Amor e levo·l crim,
E no·us cuidetz c’Amors pejur,
G’atrestant val cum fetz al prim
Totz temps fon de fina color,
Et ancse d’una semblansa;
Nuills hom non sap de sa valor
La fin ni la comensansa.

Faux amis, amants perfides
rabaissent Amour et relèvent le crime;
et ne vous imaginez pas qu’Amour soit devenu pire (en soit entaché),
car il vaut autant qu’aux premiers jours
toujours il fut de pure couleur
et d’une même apparence;
nul homme ne sait de sa valeur [de son pouvoir]
la fin ni le commencement.

III
Qui·s vol si creza fol agur,

Sol Dieus mi gart de revolim
Qu’en aital Amor m’aventur
On non a engan ni refrim
Qu estiu et invern e pascor
Estau en grand alegransa,
Et estaria en major
Ab un pauc de seguransa.

Croira qui voudra les folles augures
Dieu seul me garde de changer
car je m’aventure en un Amour
sans trouble, ni tromperie
En été comme hiver et pâques [printemps],
je suis en grande allégresse
et je l’aurais encore plus grande
avec un peu plus de certitude (sécurité).

IV
Ja non creirai, qui que m’o jur,

Que vins non iesca de razim,
Et hom per Amor no meillur
C’anc un pejurar non auzim,
Qu’ieu vaill lo mais per la meillor,
Empero sivm n’ai doptansa,
Qu’ieu no’m n’aus vanar, de paor
De so don ai m’esperansa.

Jamais je ne croirai, quiconque me le jure,
que le vin ne sorte pas du raisin
Et que l’homme par Amour ne soit pas rendu meilleur,
car jamais nous n’avons appris
qu’un seul en soit devenu pire,
cependant j’ai de l’incertitude,
Au point que je n’ose  m’en vanter, par peur
de ce qui est l’objet de mon espérance. (de perdre)

V
Greu er ja que fols desnatur,

Et a follejar non recim
E folla que no’is desmesur;
E mais albres de mal noirim,
De mala brancha mala flor
E fruitz de mala pesansa
Revert al mal outra’l pejor,
Lai on Jois non a sobransa.

Il sera certes difficile que le fou se dénature
et ne recommence pas à faire des folies,
et que folle (folie?) soit sans démesure
mauvais arbre vient de mauvaise nourriture,
de mauvaise branche, mauvaise fleur,
et fruit de mauvaise pensée
retourne au mal, sinon au pire,
là où Joie n’est pas souveraine.

VI
Que l’Amistat[s] d’estraing atur

Falsa del lignage Caïm
Que met los sieus a mal ahur,
Car non tem anta ni blastim,
Los trai d’amar ab sa doussor,
Met lo fol en tal erransa
Qu’el non remanria ab lor
Qui·l donava[n] tota Fransa.

L’amitié perverse aux étranges attachements
des descendants de Caïn
les entraîne dans le malheur,
car elle ne craint honte ni blâme,
les empêche d’aimer par sa douceur ( les éloigne de l’Amour vrai);
elle met le:fou en telle erreur (errance ? perplexité)
qu’il ne resterait plus avec ceux  (qu’ils ne s’y résigneraient même pas)
même si on leur donnait la France entière (?)

En vous souhaitant une merveilleuse journée.
Frédéric EFFE.

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La ballade de mercy de François Villon, façon folk médiéval avec Corvus Corax

poesie_medievale_epitaphe_villon_ballade_pendu_erik_satie_lecture_audioSujet : poésie médiévale, poésie réaliste, auteur médiéval. ballade, folk médiéval.
Auteur : François Villon (1431-?1463)
Titre : Ballade de Mercy (Merci)
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Interprétes : Corvus Corax. Album: Seikilos 2006

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoilà quelque temps que nous n’avons parlé à la fois de François Villon et de Folk médiéval et ce sont, cette fois-ci, les allemands de Corvus Corax qui nous en fournissent  l’occasion. En 2005, le groupe enregistrait en effet, dans le texte, La Ballade par laquelle Villon crye mercy à chascun, connue encore sous le nom de Ballade de Mercy,  en nous proposant cette poésie médiévale avec force orchestration et rien moins qu’une sérieuse touche celtique.

Corvus Corax: rock folk néo-médiéval

L_lettrine_moyen_age_passiona postérité de François Villon a dépassé les frontières de la France auprès des amateurs de poésie médiévale et même de poésie tout court, mais il demeure toujours amusant de constater les étranges travers que les auteurs prennent, quelquefois, pour nous revenir. Cette fois-ci, ce n’est donc pas par la Russie (voir article), mais par l’Allemagne que Villon le fait.

Fondé à l’origine et en 1989 par deux allemands de l’Est ayant profité de la chute du mur de Berlin pour passer en RFA,  en laissant derrière eux un Corbeau apprivoisé ( d’où le nom du groupe),  Corvus Corax a gratifié depuis, son public, d’une bonne trentaine de productions entre albums studio, opéras, dvd et albums live.

corvus_corax_folk_neo_medieval_allemand_francois_villon_poesie_realiste_XVe_moyen-age_tardif

Toujours actifs depuis leur création, avec quelques changements de musiciens et d’artistes en cours de route qui n’ont pas affecté l’existence du groupe, ils se produisent principalement en concert en Allemagne, avec quelques dates dans d’autres pays européens en proposant leur style néo-médiéval, soit une musique aux tendances rock et folk et aux accents celtiques et nordiques prenant sa source d’inspiration dans le moyen-âge. La bande utilise de nombreux instruments d’époque. cornemuses et autres chalumeaux Corvus_corax_francois_villon_ballade_de_mercy_folk_neo-medieval_poesie_moyen-age_tardif_XVeet en fabriquent même de spéciaux pour chercher de nouvelles sonorités aux accents anciens.

Ajoutons que cette ballade de Villon, tiré de leur album   Seikilos, sorti en 2002 est la seule de l’auteur du CD. Cet album est disponible  à la vente en ligne, sur le lien suivant : Seikilos de Corvus Corax

Pour suivre de plus près les Corvus Corax, vous pouvez consulter leur site web (en allemand et en anglais).

La Ballade par laquelle Villon
crye mercy à chascun

francois_villon_ballade_de_merci_mercy_poesie_medievale_moyen-age_tardif

D_lettrine_moyen_age_passionans cette ballade, Villon, se sachant condamné, implore la pitié de tous, en égratignant encore au passage, les tortionnaires et bourreaux qui l’ont soumis au dur régime du pain, de l’eau et de la torture et, avec eux, Thibaud d’Aussigny, le sévère et puissant évêque d’Orléans, responsable de son enfermement à Meung-Sur-Loire  et que Villon fit entrer dans la postérité avec lui. Et Villon crie ici, du fond de sa geôle, même si cette poésie semble plutôt être déclamée dans la rue, à l’attention de tout ce petit peuple qui y vit et que le poète connaît si bien. Dans le second tome de son excellent ouvrage sur la vie du poète médiéval « François Villon, sa vie, francois_villon_ballade_mercy_poesie_medievale_moyen-age_tardifson temps » (1913), Pierre Champion y verra même, de son côté, une référence certaine aux crieurs de corps qui annonçaient alors les noms des morts.

Pour en terminer, les paroles utilisées par Corvus Corax dans leur interprétation de cette ballade de Villon, étant un peu modernisée, nous avons préféré publier ici une version plus fidèle à la langue originelle de Villon. Elle est tirée des oeuvres de Maistre François Villon, par Jean-Henri-Romain Prompsault (1835) dont nous avons déjà parlé ici; l’ouvrage nous sert d’ailleurs aussi de guide principal pour les annotations.

A Chartreux et à Célestins,
A Mendians et à Dévotes,
A musars et claquepatins (1),
A servans et filles mignottes
Portants surcotz et justes cottes,
A cuideraulx d’amours transis, (2)
Chaussant, sans méhaing, fauves bottes,
Je crye à toutes gens merciz.

A fillettes montrans tétins,
Pour avoir plus largement hostes,
A ribleurs meneurs de hutins (3)
A basteleurs traynant marmottes,
A folz et folles, sotz et sottes,
Qui s’en vont sifflant cinq et six
A marmousetz et mariottes, (4)
Je crye à toutes gens merciz,

Sinon aux trahistres chiens mastins
Qui m’ont faict manger dures crostes, (5)
Et boire eau maintz soirs et  matins,
Qu’ores je ne crains pas trois crottes.
Pour eulx, je feisse petz et rottes ;
Voulentiers, si ne fusse assis;
Au fort, pour éviter riottes, (6)
Je crye à toutes gens merciz.

S’on leur froissoit les quinze costes
De bons mailletz, fortz et massis ; 
De plombée,  et de telz pelotes. (7) 
Je crye à toutes gens merciz.

_______________________________
Notes

(1) Musars :  badauds. oisifs. Cliquepatins ; « galopins » qui court les rues.
(2) Cuideraulx : de « cuideor »: présomptueux. Vaniteux élégamment chaussés.
(3) Ribleurs  : coureurs de nuit, crapules faisant du tapage de nuit
(4) Marmousets : petits garçon et petites filles
(5) Crostes : croûtes de pain
(6) Au for pour éviter riottes ; Du reste pour éviter toute querelles
(7) De plombées  et de tels pelotes : garnis de plombs ou de choses semblables.

 En vous souhaitant une très belle journée.
Fred

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