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Trois extraits des lunettes des princes de Jehan Meschinot

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie satirique, politique, morale, poésie médiévale, poète breton. exercice du pouvoir
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes.

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiadeco_medieval_bretagneour faire suite à notre portrait de Jean Meschinot, poète médiéval et  gentilhomme d’armes  breton et nantais du XVe siècle, nous livrons ici encore trois strophes extraites de ses Lunettes de princes et de sa poésie politique et satirique.

Sans ménagement, notre auteur du moyen-âge tardif commande encore ici aux princes sagesse et morale dans l’exercice du pouvoir et leur rappelle très justement qu’il s’agit là d’un exercice du service et du don de soi. Compassion, tempérance et sens des responsabilités doivent donc y commander. Autant de choses qui demeurent encore évidentes et auxquelles on ne peut qu’adhérer, quelques 600 ans après ces vers et ce, que  les princes soient ou non réputés désignés par Dieu,


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« Seigneur, qui as souverain regne,

Gouverne tes subjectz en paix,
Fay que justice sur eulx regne,
D’amour et equité les paistz,
Aussi de pitié les repaistz
Quant ils auront vers toy sailly (1),
Le fort doit support au failly. »


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« Croy tu que Dieu t’ayt mis à prince

Pour plaisir faire à ta personne ?
Las! je ne sçay se as aprins ce (2),
Mais le vray bien autre part sonne,
Et ton nom à l’effect consonne,
Le roy gouverne et le duc main,
Servans à créature humaine. »


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« O prince, je te supply, traicte

Tes subjectz en grant amytié,
Soit à l’entrer ou à la traicte;
Le pasteur doit plus de moytié
Avoir de ses brebis pitié
Qu’ung mercenaire ou estrangier
En ce monde a tousjours dangier. »


Notes
(1) quand ils se présenteront devant toi
(2) Las! je ne sais si c’est que tu as appris

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Clément MAROT, épigramme: De soy-mesme & d’un riche ignorant

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie renaissante, moyen-âge tardif,  satirique, poète, épigramme, poésies courtes.
Période : fin du moyen-âge, début renaissance
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544)
Titre : « Epigramme  de soy-mesme et d’un riche ignorant »
Ouvrage : oeuvres complètes de Clément MAROT, par Pierre JANNET, Tome 3 (1876)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous vous proposons un début de semaine en compagnie de Clément MAROT, et d’une de ses nombreuses épigrammes « vitriolées », comme il a pu en adresser à ses détracteurs de tous bords: créanciers, poètes, avocats, maîtresses, etc…, il n’en a, en effet, pas été avare. En l’occurrence, il s’agit ici d’une réponse faite à  « un riche ignorant ».

Dans ses réparties rimées et courtes, le tranchant de MAROT pouvait s’avérer impitoyable, avec son sens unique de la chute et du verbe qui tombent comme des couperets. En voici donc un exemple de plus. Réflexion caustique à souhait, teintée d’un brin de vanité, jolie parabole aussi sur l’être contre l’avoir, cette épigramme résonne encore comme un legs prophétique de l’auteur – déjà si certain de son fait – sur sa propre postérité; elle le lui rendra bien, du reste. Le riche ignorant dont il est question ici, restera, quant à lui, consigné à jamais derrière les portes de l’oubli.

Epigramme : de soy-mesme et d'un riche ignorant
Epigramme : de soy-mesme et d’un riche ignorant

L’édition des oeuvres de Clément Marot
par Pierre Jannet

La pléthore d’éditions des oeuvres du célèbre poète renaissant disponible en ligne permet de butiner allègrement de l’une à l’autre. Ainsi, nous tirons cette épigramme d’une ré-édition en quatre tomes des oeuvres de MAROT  « revues d’après les éditions originales » par Pierre JANNET, éditeur, biographe et libraire parisien du XIXe siècle, d’origine girondine.

Basée sur trois des premières éditions des oeuvres de MAROT datant du milieu du XVe siècle et de son vivant, l’oeuvre, précédée d’une biographie du poète, est peu commentée, mais offre l’avantage d’une lecture très claire et sans artifice. La classification des oeuvres, par genre et qui respecte celle des origines, est par ailleurs très pratique. Pour les amateurs de poésies courtes, le tome 3 est tout entier consacré aux épigrammes.

De soy mesme et d’un riche ignorant

« Riche ne suis, certes, je le confesse,
Bien né pourtant, et nourri noblement ;
Mais je suis leu du peuple et gentillesse
Par tout le monde, et dict on : « C’est Clement.»
Maintz vivront peu, moy eternellement ;
Et toy tu as prez, fontaines et puits,
Bois, champs, chasteaux, rentes et gros appuis :
C’est de nous deux la différence et l’estre.
Mais tu ne peux estre ce que je suis ;
Ce que tu es, un chascun le peult estre. »
Clément MAROT – Epigrammes

En vous souhaitant une excellente journée dans la joie !

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

La poésie médiévale politique et satirique de Jean Meschinot

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie satirique, politique, morale, poésie médiévale, biographie, portrait, poète breton.
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes & poésies diverses.

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partons aujourd’hui sur les routes de la Bretagne du moyen-âge tardif, en compagnie d’un gentilhomme, poète et homme d’armes du XVe siècle du nom de Jean (ou Jehan) Meschinot. Contemporain de François Villon et de Charles d’Orleans, cet auteur s’exerça à une poésie morale, politique et satirique aux accents, par endroits, mélancoliques ou fatalistes, qui n’est pas sans rappeler celle d’un Eustache Deschamps, quelques temps après ce dernier.

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Manuscrit MS Fr 24314 BnF, oeuvres de Jehan (Jean) Meschinot, XV. Langueur, fureur et courroux rendent visite au poète breton

Un poète, gentilhomme et homme d’armes breton du XVe

E_lettrine_moyen_age_passionst-ce, comme l’avançait l’historien Johan Huizinga en citant quelques vers de Jean Meschinot dans son Automne du Moyen-âge, un signe des temps que cette désespérance du XVe siècle ? Il faut dire que le poète breton a connu aussi de son vivant quelques pertes brutales notamment du côté des seigneurs qu’il servait, auxquels il faut ajouter quelques épisodes de revers financiers et encore de notables déboires de santé.

deco_medieval_bretagne« Misérable et très dolente vie!…
La guerre avons, mortalité, famine ;
Le froid, le chaud, le jour, la nuit nous mine;
Puces, cirons et tant d’autre vermine
Nous guerroyent. Bref, misère domine
Noz meschans corps, dont le vivre est très court … « 
Jehan MESCHINOT (1420 – 1491)

Dans le courant de sa vie, cette désespérance prendra chez Jean Meschinot, une forme aiguë, au point même de le conduire, lors d’une période particulièrement difficile, près des rives peu chrétiennes du suicide. Il ne le commettra toutefois pas et se repentira même devant Dieu d’en avoir caresser l’idée. On pourrait être tenté d’alléguer que c’est le poète dans son errance imaginaire et non l’homme qui fut confronté à l’épreuve, mais cet auteur, à l’image d’Eustache Deschamps est fait d’un seul tenant et, si l’on ne peut écarter qu’il en rajoute parfois, comme tous les poètes ou les auteurs pour se prêter à l’exercice de la licence poétique, on peut, avec l’accord de ses biographes, avancer que cela se produisit vraiment. Même si l’idée seule peut surprendre dans le contexte d’un moyen-âge tardif encore largement imprégné de christianisme, là encore, on peut appeler à la rescousse, Johan Huizinga. Dans l’opus déjà cité, ce dernier fera, en effet, le constat, à l’appui d’autres auteurs médiévaux de la même période, que, sans aller aussi loin que de vouloir abréger eux-même leur propre vie, en appeler à la mort pour mettre fin à leur désespoir est une idée qui revient, quelquefois, dans la poésie de ce courant de XVe siècle.  Tout cela étant dit, le legs poétique de Jean Meschinot va bien au delà de cette simple anecdote qui ne vaut d’être mentionnée que pour mesurer jusqu’où la mélancolie ou le désespoir ont pu aller chez lui,  au moins durant un court  épisode de son existence,

Pour revenir à sa biographie concrète, au cours de sa vie, le poète breton, originaire de Nantes et issu de petite noblesse, est un homme d’armes. On le retrouvera mentionné à plusieurs reprises comme écuyer ou servant dans les garnisons rapprochées de différents ducs de Bretagne : Jean V, François 1er, puis Pierre II, Arthur III. On peut notamment le retrouver cité  à l’occasion de missions d’escorte périlleuses et à des moments où les ducs souhaitaient s’entourer d’une poignée d’hommes pour parer à l’éventualité de quelques embuscades, sur les routes périlleuses de la guerre de cent poesie_medievale_XV_Jean_Meschinot_poete_breton_manuscrit_ancien_miniature_enluminure_MS_fr_24314ans. C’est là la marque indéniable de la confiance portée à ses qualités d’armes, qualités dont il sera d’ailleurs récompensé et loué, à plusieurs reprises, comme les comptes de trésorerie du duché de Bretagne l’attestent.

Le Manuscrit fr 24314 du XVe comprend les oeuvres de Meschinot et quelques autres anonymes.

Au moyen-âge, et ceux qui connaissent un tant soit peu cette période ou qui suivent nos articles le savent bien, l’exercice de la poésie n’est pas incompatible avec les valeurs guerrières, loin s’en faut. Ainsi, la reconnaissance des valeurs militaires du gentilhomme breton se couplera, sans anicroche, avec celle de ses qualités de poète. Il voyagera, à plusieurs reprises, en compagnie des Ducs vers des cours prestigieuses, comme en 1458, où il se rendra à la cour de Charles d’Orléans et aura l’occasion d’y rencontrer maintes autres poètes. Longtemps affecté à la carrière, il sera encore gentilhomme de la Garde, sous François II de Bretagne, et c’est, à ce titre, qu’il servira encore la maison de Laval. Bien plus tard, il a alors près de 68 ans, on le retrouvera encore mentionné dans les archives, au service d’Anne de Bretagne, cette fois-ci, comme maître d’hôtel.

deco_medieval_bretagneDu point de vue des titres, Jean Meschinot fut aussi, en tant que seigneur de Mortiers, à la tête d’un domaine rural de taille acceptable, mais les frais afférant à la gestion de ses terres, sa solde de soldat autant que les obligations de sa charge, tendent à établir assez clairement qu’il ne débordait pas de richesses. De fait, il semble aussi avoir connu quelques années moins fastes que d’autres, notamment sous François II. Il s’en plaindra d’ailleurs, à plusieurs reprises, dans quelques vers autobiographiques dont voici un exemple :

« Les jeux passez me sont bien cher vendus :
J’avois apprins coucher en litz tendus,
Jouer aux detz, aux cartes, à la paume;
Que me vaut ce, mes cas bien entendus ?
Tous mes esbatz sont pieça despendus,
Et me convient reposer sur la chaulme. « 
Jehan Meschinot (1420 – 1491)

Rappelant très justement la précarité des poètes et écrivains du moyen-âge central à tardif et les remettant en perspective avec leur temps, un de ses biographes, Edouard L. De Kerdaniel parlera à son sujet « d’honorable médiocrité ». Se souvenant effectivement des misères d’un Villon et constatant encore qu’à l’image d’Eustache Deschamps, notre gentilhomme breton ne dépend pas de sa poésie pour vivre, on peut, sans doute, à l’exclusion de quelques épisodes difficiles qu’il connut, se ranger à ce point de vue, en comprenant même ici médiocrité dans son sens ancien et non nécessairement péjoratif : celui d’une voie qui se tient « dans la moyenne » (Voir Aurea Mediocritas).

Une poésie politique et satirique, mâtinée de désespérance

U_lettrine_moyen_age_passionn autre des biographes de Jean Meschinot, le plus célèbre, Arnaud de la Borderie parlera de lui comme un poète « moraliste, sévère, grondeur » et le décrira encore comme « un petit gentilhomme tout confit dans les vieilles moeurs, tout imbu du sentiment de devoirs sociaux, politiques et religieux ». Pour le dire de manière un peu moins abrupte et connotée, il demeure indéniable que le gentilhomme nantais est de la veine des poètes  qui aiment user de leurs plumes pour haranguer leurs contemporains et notamment, pour ce qui concerne notre breton, les princes et les puissants et pas les moindres; une poésie satirique qui ira même jusqu’aux pamphlets politiques.

deco_medieval_bretagne« Combien doibt-on un grant prince blasmer,
Quant il se faict partout cruel nommer
Et sans vouloir à bonté revenir !
Qui possède de biens toute une mer.
Dont le peuple est souvent presqu’à pasmer
Par pouvreté, quant le deust maintenir
En seure paix, sans lui faire blessure !
C’est grand pitié, par ma foy, je vous jure,
Qu’ung tel seigneur, soit d’Escoce ou Savoye,
Ayt autant d’or qu’est grant le Puy de Domme,
Il ne vault pas qu’on le prise une pomme,
Ne que le ciel lui preste umbre ne voye. « 
Jehan Meschinot (1420 – 1491)

Parmi les événements politiques marquants de la vie de l’auteur, on peut assurément compter le règne de Louis XI et le conflit qui opposa ce dernier à ses vassaux en général et à la Bretagne en particulier, autant que ses ambitions de conquête et la pression fiscale qu’il y adjoint. Au temps de la Ligue du Bien Public, conflit orchestré par les grands féodaux qui se soulevèrent contre la couronne, on retrouva naturellement Meschinot du côté du duché de Bretagne et contre Louis XIlouis_XI_roi_de_france_monde_medieval_bas_moyen_age. Le poète rédigea même quelques vingt-cinq ballades caustiques et politiques qui visaient de manière directe et sans laisser place au doute, le roi de France, comme put l’établir avec force exemples Arnaud de la Borderie dans sa biographie de l’intéressé. Ces ballades furent écrites en quelque sorte à deux mains puisque leurs envois provenaient de la plume d’un poète bourguignon contemporain de l’auteur nantais : Georges Chastelain.

Reconnu de ses contemporains,
oublié de l’Histoire

L_lettrine_moyen_age_passion‘histoire littéraire a d’abord oublié Jean Meschinot, avant de s’en souvenir « quelque peu », à nouveau, sans pour autant que dernier entre jamais tout à fait dans la postérité. Rien de comparable en tout  cas à un Villon,  un Charles d’Orléans ou encore un Clément Marot. Le poète médiéval breton eut pourtant, de son temps et avec son recueil le plus connu « Les lunettes des Princes », presque qu’autant de succès que le Testament de Villon ; les nombreuses rééditions de son ouvrage en attestent, plus nombreuses même de son temps que celles du Testament. deco_medieval_bretagneSur le talent de Meschinot, Clément Marot  ne s’y trompa d’ailleurs pas et le citera même dans une poésie où il liste les meilleurs poètes français et leur province : l’épigramme à Hugues Salel.

Avec le recul du temps et sans la juger à l’aulne difficile et pour tout dire presque impitoyable parce que si élevée d’un François Villon, la poésie de Jean Meschinot reste fort agréable à lire, d’un beau style et très fluide. Il se fend même souvent de jeux de mots complexes sur ses fins de rimes qui démontrent une virtuosité qu’il serait injuste de ne pas reconnaître.

Au delà de ses qualités de plume, les valeurs de courage qu’ils livrent dans son écriture satirique et pamphlétaire, autant que le témoignage politique de son temps, sont encore de ces choses qui pourront vous le faire aimer et qui nous le font, en tout cas, apprécier. Au temps où l’on savait encore combien la poésie pouvait être une arme, le gentilhomme breton en usait comme d’une lance pour haranguer les plus grands. Les devoirs des princes, même s’ils sont désormais élus, ont-ils tellement changé ? Les valeurs de tempérance, justice, force et prudence dont Meschinot nous parlaient valent-elles encore qu’on s’y penche ? Cette mise en abîme de l’exercice du pouvoir  qui résonne jusqu’à nous, à travers les siècles, rend encore sa poésie féconde et propice à la réflexion.

Des devoirs des princes

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour ce premier article, autour de la biographie du poète médiéval, nous vous livrons encore un court extrait de ses Lunettes des Princes.  Nous aurons l’occasion de revenir sur cet ouvrage qui contient aussi des éléments autobiographiques sur l’auteur mais pour en dire un mot, il nous y entretient des devoirs des princes, des puissants, des juges et même des papes. Il le fait sans grand ménagement au moment d’adresser les responsabilités qui leur incombent. autant qu’au moment d’affirmer que tous les hommes sont égaux devant Dieu et devant leurs actes. C’est un court passage de cette veine que nous partageons ici.

Par desplaisir, faim et froidure
Les pouvres gens meurent souvent
Et sont, tant que chaud et froid dure.
Aux champs nuds soubz pluie et soubz vent;
Puis ont, en leur pouvre convent*, (ménage)
Nécessité qui les bat tant,
Quant seigneurs se vont esbatant.

Inhumains et dommageux
Qui portez nom de seigneurie,
Vous prenez les pleurs d’homme à jeux ;
Mais n’est pas temps que seigneur rie
Quant on voit charité périe.
Qui est des vertus la maistresse :
Pouvres gens ont trop de destresse !

Du propre labeur de leurs mains,
Qui dust tourner à leur usage.
Ilz en ont petit, voire mains* (moins)
Qu’il n’est mestier pour leur mesnage.
Vous l’avez, malgré leur visage, (1)
Souvent sans cause : Dieu le voit I
Qui se damne est villain renoit*(renégat).

Combien que vous nommez villains
Ceux qui vostre vie soustiennent,
Le bonhomme* (paysan) n’est pas vil, — ains
Ses faicts en vertu se maintiennent…
Je vous nomme loups ravisseurs
Ou lions, si tout dévorez !….

(1) Quelque soit le fruit de leur labeur, qui devrait leur profiter il ne leur en reste que peu et même moins, car vous leur prenez « à leur visage » autrement dit sans vous en cacher.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

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Sources :
Un soldat-poète du XVe siècle, Jehan Meschinot,
par Edouard L. De Kerdaniel (1915)
Jean Meschinot Sa vie et ses oeuvres, ses satires contre Louis XI,
Par Arthur de La Borderie (1896)
Jean Meschinot Les Lunettes des Princes,
publié et commenté par Olivier de Gourcuff (1890)
Manuscrit français 24314, bnf, départements des manuscrits.
Les lunettes des princes. Vingt-cinq ballades. Commémoration de la passionPar Etienne Larcher, (1493)
L’Automne du Moyen-âge Johan Huizinga (1919)

épigrammes, dizain et poésie de cour avec Melin Saint-Gelais

melin_saint_gelais_poesie_cour_XVIe_siecle_epigrammes_dizain_renaissance_moyen-age_tardifSujet : dizain, poésies courtes,  ouvrage ancien. poésie satirique, humour médiéval, épigrammes, grivoiseries, poésie de cour.
Période : moyen-âge tardif, renaissance, XVIe
Auteurs : Mellin Sainct-Gelays  ou Melin Saint- Gelais (1491-1558)
Titre : Oeuvres poétique de Mellin S. Gelais, 1719 sur l’édition de  1574

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partons à nouveau à la découverte de la poésie de cour du XVIe, qui est en France et sans conteste le siècle de la transition vers la renaissance. A cette occasion, nous revenons sur le poète Melin Saint-Gelais en vous donnant sur lui des éléments de biographie mais en partageant aussi quelques unes de ses pièces entre humour et poésie courtes.

Melin_Saint_Gelais_Gelays_humour_francais_poesie_satirique_charlatan_diable_debut_renaissance_moyen-age_tardif

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Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde ;
Si n’y eût nul, tant fût-il empêché,
Qui ne courût pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde
Il leur déploie, et leur dit : Gens de bien,
Ouvrez vos yeux ! Voyez ! Y a-t-il rien ?
– Non, dit quelqu’un des plus près regardants.
– Et c’est, dit-il, le diable, oyez-vous bien ?
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans.

Folie, Melin Saint-Gelais (1574)

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N_lettrine_moyen_age_passionatif d’Angoulème, issu de famille noble, fils peut-être ou même neveu, pense-t-on, sans en avoir la certitude du rhétoriqueur Octavien de Saint-Gelais, évêque d’Angoulême, Melin Saint-Gelais a bénéficié dans sa jeunesse, d’une solide éducation littéraire acquise, semble-t-il, à Potiers mais aussi à Bologne et à Padoue, au coeur de l’Italie renaissante. C’est d’ailleurs là où il put acquérir la maîtrise de la langue italienne. Plus tard, aumônier du dauphin, puis bibliothécaire du roi François Ier, il fut un des favoris à la cour. Encore plus loin dans le temps et suivant sa carrière religieuse, il se fit abbé et fut aussi clerc du diocèse d’Angoulême. A sa mort, en 1558, à Paris, il était encore dans les ordres.

Joueur de Luth, chanteur et poète de cour, contemporain et peut-être même un peu rival tout en étant ami de Clément Marot, l’histoire littéraire n’a pourtant pas retenu Melin Saint-Gelais autant qu’elle le fit de son illustre homologue, même si on s’entend bien, en général, sur le fait que sa renommée auprès de ses contemporains, n’avait rien à envier à celle de Marot, au moins de son vivant.

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Tu te plains, ami, grandement ,
Qu’en mes vers j’ay loüé Clement,
Et que je n’ay rien dit de toy.
Comment veux tu que je m’amuse
A louer ny toy, ny ta muse ?
Tu le fais cent fois mieux que moy.

A un importum, Melin Saint-Gelais (1574)

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Q_lettrine_moyen_age_passionuelques furent les détours pris par l’Histoire ou la postérité, pour juger de sa poésie, Melin Saint-Gelais fut, s’il faut le comparer à Clément Marot, pratiquement oublié et il ne resta bientôt plus, pour se souvenir de lui que la querelle qui l’opposa à Ronsard et à la Pléiade.

A une période où la poésie était perçue comme un enjeu de survie à la cour puisque les places s’y trouvaient comptées, les rivalités ne se voilaient qu’à peine. Les auteurs de la pléiade naissante ne cachaient alors pas leur ambition de faire table rase du passé médiéval, mais aussi du plus immédiat et, avec lui, d’une certaine poésie de cour légère, telle que la pratiquait justement Clément Marot ou Saint-Gelais. Il était question de renouer avec l’Antiquité et de porter le français plus haut dans des envolées qui, dans l’ensemble, semblaient peu souffrir l’usage que certains faisaient alors de l’humour, de la légèreté et même de la satire; en bref, la poésie et son usage devaient être une affaire hautement sérieuse.

Dans ce contexte, pas totalement exempt de rivalités et d’enjeux, Saint-Gelais s’était gaussé à la cour des écrits de Ronsard, en lisant des passages de ce dernier à voix haute et sur un ton pompeux, faisant même rire le roi avec ses facéties. Bien que le conflit fut atermoyé avec l’intéressé, plus tard, les auteurs de la Pléiade poursuivirent Saint-Gelais encore de leur diatribe, et cet épisode aura finalement plus survécu au temps que l’oeuvre poétique du poète d’Angoulême.

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O Luth, plus estimé present
Que chose que j’aye à present,
Luth de l’honneste lieu venu
Où mon coeur est pris & tenu :
Luth qui respons à mes pensées
Si tost qu’elles sont commencées :
Luth que j’ay faićt assez de nuits
Juge & tesmoin de mes ennuis,
Ne pouvant voir au près de moy
Celle qui t’eust au près de soy.
Je te suppli’ fay moy entendre
Comme touchant à la main tendre
Ton bois s’est garenti du feu* ,
Qui si bien esprendre ma seu :
Et s’il se pourroit bien esteindre
Par souvent chanter, & me plaindre:
Que pleust à dieu, Luth, que ta voix
Peust aller où de-coeur je vois,
Tant que mon torment bien oui
En peust rapporter un ouy :
Lors tu me serois plus de grace ,
Qu’onc n’en fist la harpe de Thraces
Qui faisoit les montaignes suyvre :
Car tu ferois un mort revivre.

D’un Luth, Melin Saint-Gelais

* Ton bois qui s’est préservé du feu

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our le reste, Melin de Saint-Gelais se situe bien souvent dans cette poésie légère de cour qui, dans les débuts de la renaissance et dans le courant de ce XVIe siècle,  pratique, dans sa recherche du bon mot et de la bonne chute, une satire et un humour qui s’épanchent quelquefois sans complexe du côté des grivoiseries.

Et s’il ne serait sans doute pas justice de ne retenir du poète renaissant que l’humour incisif et les épigrammes ou dizains « badins » ou grivois, il faut avouer que ce sont des pièces dans lesquelles il excelle. On en retrouvera certaines dans la Fleur de Poésie Françoyse mais pour mieux découvrir l’ensemble de son legs, on pourra encore valablement consulter la réédition de ses oeuvres poétiques datant de 1719 sur une édition originale datant de 1574. Tout n’y est pas parfaitement lisible et la digitalisation souffre de quelques imperfections mais c’est, en tout cas, l’ouvrage dont nous avons extrait les poésies présentes au fil de cet article.

Melin_Saint_Gelais_Gelays_humour_francais_poesie_satirique_gauloiserie_debut_renaissance_moyen-age_tardif_dizain_grivoiserie

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Un jour que Madame dormoit
Monsieur bransloit sa chambriere
Et elle qui la danse aymoit
Remuoit bien fort le derriere :
Enfin la garce toute fierre,
Luy dist Monsieur par votre foy
Qui le fait mieux, Madame, ou moy ?
C’est toy ( dist-il) sans contredit.
– Sainct Jean (dit-elle), je le croy,
Car tout le monde me le dit.

Dixain, Melin Saint-Gelais (1574)

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Ajoutons avant d’en conclure sur Melin Saint-Gelais, qu’au titre de son héritage plus sérieux, on lui prête encore d’avoir importé à la cour française l’art du sonnet italien dont François Pétrarque s’était fait quelques siècles auparavant, un illustre représentant.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

Eustache « Brûlé » Deschamps : une ballade sur les ravages de la guerre de cent ans

poesie_ballade_medievale_guerre_de_cent_ans_eustache_deschamps_moyen-age_tardif_XIVSujet : poésie médiévale,  satirique, morale, réaliste, littérature médiévale, ballade, français ancien, Vertus, guerre de cent ans.
Période : moyen-âge tardif
Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406)
Titre : «J’aray desor a nom  brûlé des champs »
Ouvrage :  Poésies morales et historiques d’Eustache Deschamps, Georges Adrien Crapelet (1832)

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passionélèbre ballade d’Eustache Deschamps, la poésie que nous publions aujourd’hui nous conte par la bouche de l’auteur médiéval des ravages de la guerre de cent ans dans la plaine de Champagne. Les batailles ont laissé derrière elles tant de misère et de ruine qu’il faudrait désormais appeler le poète « brûlé Des Champs ».

Nous y apprenons des choses sur les origines du poète et sur sa ville de coeur et de naissance: Vertus, dont il nous conte les douceurs d’avant-guerre. Mal en point financièrement pour avoir dû restaurer son domaine, il en appelle aussi aux soutiens des plus grands, princes et seigneurs, pour l’aider à rétablir sa « maison ».

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« Ballade  du domaine d’Eustache brûlé
par les anglais »

C_lettrine_moyen_age_passione titre est celui donné par G.A. Crapelet dans son ouvrage de 1832. Dans son édition des oeuvres d’Eustache Deschamps,  le Marquis de Queux de Saint-Hilaire donnera quant à lui comme « titre » à cette ballade :  « Il ne doit plus s’appeler Eustache, mais Brûlé des Champs ». De notre côté, il nous semble toujours plus logique de reprendre comme titre le vers qui scande la ballade, plutôt que d’en inventer un, en l’occurrence : J’aray desor a nom Brûlé des Champs,  j’aurai désormais pour nom Brûlé des Champs.

Je fu jadiz de terre vertueuse,
Nez de Vertus, le paiz renommé
Ou il avoit ville tresgracieuse
Dont li bon vin sont en maint lieux nommé;
Jusques a cy avoit mon nom nommé,
Eustace fu appelle dès enfans;
Or sui tous ars, s’est mon nom remué: (1)
J’aray desor a nom Brûlé des Champs.

Dehors Vertus ay maison gracieuse
Ou j’avoye par long temps demouré,
Ou pluseurs ont mené vie joyeuse,
Maison des champs l’ont pluseurs appelle ;
Mais, Dieu merci (2), toute plaine de blé,
Ont les Angles le feu bouté dedens ;
Deux mille frans m’a leur gerre cousté:
J’aray desor a nom Brûlé des Champs.

Las ! ma terre est destruitte et ruyneuse,’
Je suis désert, destruit et désolé;
Fuir m’en fault, ma demeure est doubteuse,
Se je ne sui d’aucun reconforté; ,
Ainsi seray de mon lieu rebouté,
Comme essilliez, dolereux et meschans,(3)
Se mes seigneurs n’ont de mon fait pitié :
J’aray desor a nom Brûlé des Champs.

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NOTES

(1)« Or sui tous ars, s’est mon nom remué » : il ne me reste plus rien ou je suis à nu et j’ai perdu jusqu’à mon nom.
(2) « Dieu merci » : Dieu ait pitié de moi.
(3) Comme essilliez, dolereux et meschans : comme exilé, ruiné, triste et malheureux.

Vertus en Champagne, la ville de Eustache Deschamps, gravure du XVIIe par Claude Chastillon
Vertus en Champagne, la ville de Eustache Deschamps, gravure du XVIIe par Claude Chastillon

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred

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Rutebeuf, poète de l’infortune, une « biographie » radiophonique de 1979

poesie_litterature_medievale_realiste_satirique_moral_moyen-ageSujet : poésie médiévale, poésie réaliste, satirique, trouvère, élément de biographie, ménestrel, jongleur, lectures, traduction, auteur médiéval.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur ; Rutebeuf (1230-1285?)
Titre : Poèmes de l’Infortune et de la Croisade
Programme : Agora, Gilles Lapouge.
Invité : Jean Dufournet
Média : émission radio – France Culture

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passion‘est toujours un plaisir de revenir à la poésie de Rutebeuf, autant qu’aux mystères qui entourent rutebeuf_poete_medieval_infortune_satirique_poesie_realiste_moyen_age_centralcet l’homme et, aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir une émission que France Culture lui consacrait en 1979.

Proposé par Gilles Lapouge, ce programme résume les quelques éléments de biographie que nous possédons sur le poète et nous gratifie également de quelques extraits-lectures  dans le verbe original ou traduit de Rutebeuf dont le Dit des ribauds de Grève auquel nous avions déjà dédié un article ici.

On y parle encore des ménestrels, jongleurs et trouvères du moyen-âge, en compagnie de l’érudit et médiéviste Jean Dufournet (1933-2012) qui présente, ici, son ouvrage de traduction de poésies choisies de Rutebeuf : Poèmes de l’Infortune et de la Croisade. Au delà, Il nous entraîne à la découverte des double-sens, des finesses de langage et de l’humour de l’auteur médiéval.

Emission Agora – France Culture – Autour de Rutebeuf

Autour de la poésie et des auteurs
Coup de coeur chaîne youtube

J_lettrine_moyen_age_passion‘ajoute pour lui faire ici une mention spéciale que cette émission est postée sur l’excellente chaîne youtube de Arthur Yasmine dédiée à la poésie au sens large.

Poète et écrivain lui-même, engagé pour un art poétique vivant, Arthur Yasmine a été, lui-même, primé en 2016 chaine_youtube_coup_de_coeur_monde_medieval_histoire_musique_ancienne_moyen_agepour son ouvrage Les clameurs de la ronde  (Prix Amélie Murat), Et quand il laisse de côté, pour un instant, sa plume, cet auteur très prometteur trouve encore le temps  de débusquer des programmes radiophoniques de qualité et des émissions rares autour de la poésie. Qu’il en soit chaleureusement remercié ici. La chaîne youtube qu’il anime est de très grande qualité et nous ne pouvons que vous enjoindre à la visiter.

En vous souhaitant une excellente journée et une très bonne écoute de ce programme autour de Rutebeuf.

Fred
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Qui pendra la sonnette au chat ?, une fable médiévale d’Eustache Deschamps

poesie_fable_litterature_monde_medieval_moyen-ageSujet : poésie médiévale,  satirique, morale, fables, valeurs humaines, métaphores animalières, Isopets, Ysopet, , littérature médiévale, ballade, français ancien,
Période : moyen-âge tardif
Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406)
Titre : « Le chat et les souris »
Ouvrage :  Poésies morales et historiques d’Eustache Deschamps, Georges Adrien Crapelet (1832)

Bonjour à tous,

F_lettrine_moyen_age_passion-copiailles d’Esope, écrivain grec des VIIe et VIe siècles avant Jésus-Christ, dont on a fait l’illustre père bien avant La Fontaine, les fables se sont perpétuées avec succès dans la France du moyen-âge central.

Les fables au moyen-âge

Recopiées  tout d’abord en latin à partir des écrits de Phèdre, fabuliste du Ier siècle de notre ère, adaptateur d’Esope, mais aussi à partir des oeuvres du  fabuliste romain de langue grecque Babrius (IIe siècle) ou encore  du poète romain Avianus des IVe et Ve siècles, les fables gagneront leurs lettres de noblesse en anglo-normand et en français sous la plume de la célèbre poétesse Marie de France.  Un Marie_de_France_enluminures_fables_isopets_poesie_medievale_moyen-age_central_XIIepeu avant la fin du XIIe, cette dernière en écrira, en effet, plus de 100.

Enluminure, Marie de France, Ms. 3142, BnF (retouche feuille d’or)

Sur l’ensemble, elle ne se contentera pas de retranscrire et de paraphraser l’héritage des auteurs latins et grecs des origines, elle créera aussi un bon nombre de fables inédites, consacrant là un véritable genre littéraire. Ses écrits seront,  par la suite,  largement repris contribuant à la diffusion du genre dans les siècles suivants. On les connaîtra alors sous le nom d’Isopets ou Ysopets, dérivés du nom de l’illustre Esope évoqué plus haut.  C’est indéniable, la satire de la comédie humaine derrière l’écran de l’image animalière séduit et ce n’est pas le Roman de Renart et son succès, dès la fin du XIIe et les débuts du XIIIe siècle qui viendront le démentir.

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Ballade & Fable : Le chat et les souris d’Eustache Deschamps

C_lettrine_moyen_age_passionomme nous l’avions déjà évoqué dans un portrait précédent, au XIVe siècle et un peu plus près déjà du moyen-âge tardif, Eustache Deschamps s’essayera lui aussi au genre de la fable et même à quelques autres dérivés autour de la métaphore animalière. La fable du jour est devenue, sans nul doute, la plus célèbre d’entre elles qui se trouve être aussi une ballade. Elle doit, entre autre, son succès à son refrain : « Qui pendra la sonnette au chat?« .

Autrement dit : Qui viendra pendre le grelot au cou du chat ? Au moment de conseiller ou d’argumenter, tout le monde est bien d’accord, mais au moment d’agir et d’en avoir le courage, il en reste peu pour prendre le risque d’entreprendre une affaire périlleuse pour le bien de tous ? La question reste posée et ouverte dans cette fable qui inspirera d’ailleurs, à son tour, Jean de La fontaine dans son Conseil tenu par les Rats, et lui tirera cette morale :

« Ne faut-il que délibérer,
La cour en conseillers foisonne ;
Est-il besoin d’exécuter,
L’on ne rencontre plus personne. »

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Je treuve qu’entre les souris
Ot un merveilleux parlement
Contre les chas leurs ennemis,
A veoir manière comment
Elles vesquissent* seurement (* vécurent)
Sanz demourer en tel débat;
L’une dist lors en arguant :
Qui pendra la sonnette au chat?

Cilz consaulz fut conclus et prins ;
Lors se partent communément.
Une souris du plat pais
Les encontre et va demandant
Qu’om a fait: lors vont respondant
Que leur ennemi seront mat :
Sonnette aront ou coul pendant.
Qui pendra la sonnette au chat?

« Cest le plus fort », dist un rat gris
Elle demande saigement
Par qui sera cilz fais fournis.
Lors s’en va chascune excusant ; 
Il n’y ot point d’exécutant,
S’en va leur besongne de plat;
Bien fut dit, mais, au demeurant,
Qui pandra la sonnette au chat?

L’envoy

Prince, on conseille bien souvent,

Mais on puet dire, com le rat.
Du conseil qui sa fin ne prant :
Qui pendra la sonnette au chat?

Eustache Deschamps  (1346-1406)

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En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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Carmina Burana: « Bache, Bene Venies » chanson à boire & poésie goliardique du moyen-âge central

carmina_burana_goliards_poesie_humour_medievale_moyenagepassionSujet : poésie et chanson médiévales, humour médiéval, Goliards,  poésie goliardique, chanson à boire, latin,  chants de Benediktbeuern
Période : moyen-âge central, XI au XIIIe siècle
Titre: « Bache, Bene Venies », Carmina Burana,
 Auteur : anonyme. Compositeur :  Carl Orff
Interprètes : Oni Wytars & Ensemble Unicorn

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passion la faveur de la fin de semaine, revenons un peu  à la bonne humeur et à la fête avec la poésie goliardique de la Cantate Carmina Burana de Carl Orff, tirée elle- même du manuscrit ancien du moyen-âge central appelé le Codex Buranus 179 et connu encore sous le nom des Chants de  Benediktbeuern.

Codex Buranus, détail miniature, poésie goliardique, chanson à boire, moyen-âge central
Codex Buranus, détail miniature, poésie goliardique, chanson à boire, moyen-âge central

Comme pour les plus de trois-cents autres textes et poésies du manuscrit, l’auteur du chant du jour est resté anonyme.  A la manière des goliards, ces joyeux clercs itinérants, quelque peu portés sur la boisson et les plaisirs de la chair, on célèbre le Dieu Bacchus dans cette chanson à boire  et, avec lui,  les plaisirs du vin.

Chanson à boire latine du moyen-âge central

Oni Wytars & Ensemble Unicorn

N_lettrine_moyen_age_passionous avons déjà mentionné ici, à plusieurs reprises, les deux formations Oni Wytars et Unicorn toutes entières dédiées au répertoire musical médiéval et qui ont alliées leurs talents et leurs artistes à la faveur de plusieurs productions.

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En 1997, dans l’album intitulé « Carmina Burana, Medieval Poems and songs »  dont est extraite la pièce du jour et donc nous avons également déjà parlé ici, les deux ensembles (allemand pur Oni Wytars et autrichien pour Unicorn) rendaient hommage à la cantate de Carl Orff et à la poésie goliardique. « Bache, bene venies », cette véritable ode à Bacchus et au vin ouvrait d’ailleurs l’album et lui donnait le ton.

Bache, bene venies, les paroles latines et leur adaptation/traduction  libre en français

Bache, bene venies
gratus et optatus,
per quem noster animus
fit letificatus

Bacchus, soit le bienvenu,
Toi le plaisant et  désiré,
Par qui notre esprit
Se remplit de joie.

Istud vinum, bonum vinum,
vinum generosum
reddit virum curialem,
probum, animosum

Ce vin, ce bon vin,
Le vin généreux,
Rend l’homme noble,
Probe et courageux.

Bachus forte superans
pectora virorum
in amorem concitat
animos eorum

Bacchus en dominant
Le cœur des hommes
Attise l’amour
Dans leur âme

Bachus sepe visitans
mulierum genus
facit eas subditas
tibi, o tu venus

Bacchus, qui visite souvent
Les femmes,
Les subjugue et les soumet,
Ô Vénus.

Bachus venas penetrans
calido liquore
facit eas igneas
veneris ardore

Bacchus, en pénétrant les veines
De sa chaude liqueur
Les enflamme toutes à la fois
Du feu de Vénus.

Bachus lenis leniens
curas et dolores
confert jocum, gaudia,
risus et amores

Bacchus adoucit et allège
Les soucis et les peines,
Et prodigue jeux, joies,
Rires et amours.

Bachus mentem femme
solet hic lenire,
cogit eam citius
viro consentire.

Bacchus apaise toujours
L’esprit des femmes,
Et les pousse plus facilement
A consentir leurs amants.

A qua prorsus coitum
nequit impetrare,
bachus illam facile
solet expugnare.

A celle dont on ne pouvait
Obtenir la jouissance,
Bacchus en facilite
La conquête.

Bachus numen faciens
hominem jocundum,
reddit eum pariter
doctum et facundum.

Bacchus rend puissant
L’homme heureux,
Et le fait également
Aussi savant qu’ éloquent.

Bache, deus inclite,
omnes hic astantes
leti sumus munera
tua prelibantes.

Bacchus, illustre dieu,
Chacun de nous ici
est heureux
De célébrer tes bienfaits.

Omnes tibi canimus
maxima preconia,
te laudantes merito
tempora per omnia.

Tous nous chantons
Tes plus grandes louanges
et tes grands mérites
Pour les siècles des siècles.

 En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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