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Un Douzain et un quatorzain de Mellin Saint Gelais

melin_saint_gelais_poesie_cour_XVIe_siecle_epigrammes_dizain_renaissance_moyen-age_tardifSujet : dizain, poésies courtes,  douzain, quatorzain, poésie de cour, renaissance.
Période : XVIe siècle, long moyen-âge
Auteurs : Mellin Sainct-Gelays  ou Melin Saint- Gelais (1491-1558)
Titre : Oeuvres poétique de Mellin S. Gelais, 1719 sur l’édition de  1574

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionforce de nous intéresser au XVe siècle et même de déborder sur le XVIe, nous allons finir par souscrire  à la définition du long moyen-âge de Jacques le Goff. Nous en prenons toutefois volontiers le chemin puisqu’il s’agit, aujourd’hui, de partager quelques poésies de plus de Mellin Saint-Gelais, aumônier du Dauphin,  bibliothécaire de François 1er et, dit-on, favori de la cour et du roi.

deco_frise_medevial_eustache_deschampsSuffit-il à certains auteurs du XVIe siècle de n’être pas tombés d’emblée en pâmoison devant ceux de la Pléiade pour en faire des auteurs « médiévaux » ? Même si, avec le recul du temps, Mellin Saint-Gelais fut sans doute plus un caillou dans les chausses d’un Ronsard et d’un Du Bellay qu’un véritable obstacle à la marche du projet porté par ces derniers, il serait inepte de le considérer, lui et quelques autres de ses contemporains, comme médiévaux, alors que les autres eux seraient (presque auto-proclamés) « modernes » ou « renaissants ». En respectant un certain découpage conventionnel des périodes historiques, on le classe d’ailleurs généralement  et unanimement, comme un poète renaissant. Ayant étudié en Italie, grand amateur de Pétrarque, Mellin introduira même, à la cour de France, le sonnet qui fit la gloire du poète italien, symbole même de la renaissance.

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M_lettrine_moyen_age_passionême si la reconnaissance de Mellin Saint-Gelais en tant qu’auteur, chanteur et joueur de Luth à la cour de François 1er fait aujourd’hui l’unanimité, la postérité l’a indéniablement oublié. Le fait n’est pas totalement récent puisqu’il semble qu’il faille constater le peu de renommée de ses poésies, hors la cour et de son vivant, autant qu’un certain « fouillis » qui régna, par la suite, dans l’attribution de ses oeuvres. Sur ces questions, on lira avec intérêt l’article Remarques sur la tradition des textes de Mellin de Saint-Gelais, du spécialiste de philologie romane et deco_frise_medevial_eustache_deschampsde Clément Marot, Verdun-Louis Saulnier. Et si l’on doutait encore, au passage, des limites et de l’artifice des découpages chronologiques, on y trouvera encore cette idée que, faisant peu de cas lui même de ses propres publications et de sa propre postérité en tant qu’auteur,   Mellin Saint-Gelais fut, par humilité autant sans doute que par une certaine « attitude médiévale« , l’instigateur de cet état de fait.

Aujourd’hui, le poète demeure encore partiellement dans l’ombre et l’on résume quelquefois laconiquement son legs à une contribution: « un certain affinement des moeurs de la haute société renaissante ». Une fois cela dit, il reste tout de même quelques belles pièces de lui à sauver et à redécouvrir. Pour changer de ses poésies les plus satiriques qu’on pourrait presque, si elles n’étaient pas si courtes, situer dans la veine de certains fabliaux médiévaux, nous publions, aujourd’hui, un joli douzain d’amour, suivi dans l’édition de ses oeuvres d’un quatorzain dans la même continuité (inspiré et traduit, quant à lui, directement de Pétrarque).

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Douzain

« Je ne saurois tant de fois la revoir.
Que ne luy treuve une beauté nouvelle,
Je ne saurois tant d’aise recevoir
De la douceur de sa voix non mortelle ,
Que mon desir n’en croisse & renouvelle.
Pour mieux la voir je souhaitte autant d’yeux
Qu’en a le ciel, & pour l’escouter mieux
Servir voudrois d’oreilles tous mes sens,
Bien qu’à tant d’heur trop foible je les sens:
Mais pour penser à luy faire service,
Point n’ay besoing des autres coeurs absens,
Le mien tout seul fait assez cest office. »

Quatorzain (traduction)

« Ceste gentille & belle creature
Parfait chef d’oeuvre, & labeur de nature,
Ma poictrine ouvre avec sa blanche main,
Et mon coeur prend de son parler humain.
Homme mortel n’a si dure penſée,
Si refroidie & d’aimer dispensée,
Que de ses yeux & du beau tainct poli,
Ne se confesse espris & amolli.
Moy qui m’estois encontre l’efficace ,
Des traits d’amour armé de froide glace,
Couvrant mon coeur d’escu de diamant,
Si vaincu suis, & si perdu amant
Que de mourir volontiers fuis contraint,
Si doux feu m’ard & si beau noeud m’estraint. »

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En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

De Martial à Marot : une vie heureuse, épigramme à soi-même

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie, littérature renaissante, poète, épigramme, poésies courtes, antiquité
Période : début renaissance, XVIe siècle
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544) Martial (41-104) Titre : « A soi-même »
Ouvrage : Oeuvre de Clément Marot, Valet de chambre du Roy (T2), 1781

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partageons, aujourd’hui, une nouvelle épigramme de Clément Marot faite en « imitation » du poète latin Martial du premier siècle de notre ère. Cette fois-ci, le texte nous parle des conditions à accomplir pour avoir une « vie heureuse ». De l’antiquité de Martial à l’aube renaissante de Marot, ces dernières n’ont, semble-t-il pas tellement variées puisque le poète normand de Cahors juge bon de les reprendre à son compte.

Au passage, on verra d’ailleurs que, dans les critères, un bel héritage est considéré comme largement préférable à une fortune acquise avec peine, soit par le travail. Rêve de tout un chacun ou réalité de classes ? Sans doute plus cette dernière idée. En dehors peut-être de la noblesse, même petite dont les deux hommes sont issus, cette condition est, il faut l’espérer, loin d’être sine qua non pour atteindre la félicité sans quoi nombre de leurs contemporains seraient restés à sa porte.

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« Marot voicy si tu veux le savoir
Qui fait à l’homme heureuse vie avoir;
Successions, non biens acquis à peine,
Feu en tout temps, maison plaisante et saine,
Jamais proces, les membres bien dispos,
Et au dedans un esprit à repos;
Contraire à nul, n’avoit aucuns contraires
Peu se mesler des publiques affaires,
Sage simplesse*, amis à soy pareilz,
Table ordinaire, & sans grans appareilz;
Facilement avec toutes gens vivre,
Nuict sans nul soing, n’estre pas pourtant yvre,
Femme joyeuse, & chaste néantmoins,
Dormir qui fait que la nuict dure moins,
Plus hault qu’on n’est ne vouloir point attaindre,
Ne desirer la mort, ny ne la craindre.
Voila Marot, si tu le veux savoir,
Qui fait à l’homme heureuse vie avoir. »
Clément Marot – Epigramme – A soi-même

* Simplesse, simplece : simplicité, franchise, loyauté

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Comme la fois précédente, nous vous livrons ici la version originale latine de Marcus Valerius Martialis ainsi que sa traduction par  Edouard-Thomas Simon, (tirée de son ouvrage Epigrammes de M. Val. Martial, T2,1819). Vous pourrez ainsi apprécier et mesurer l’art de l’imitation des auteurs antiques et classiques que la renaissance établit pratiquement comme un standard de l’exercice littéraire.

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« Ad se ipsum » de Martial

« Vitam quae faciunt beatiorem ;
Jucundissime Martialis, haec sunt :
Res non parta labore , sed relicta ;
Non ingratus ager ; focus perennis ;
Lis nunquàm ; toga rara ; mens quieta ; .
Vires ingenuae ; salubre corpus ;
Prudens simplicitas ; pares amici ;
Convictus facilis ; sine arte mensa ;
Nox non ebria , sed soluta curis ;
Nontristis torus, attamen pudicus;
Somnus qui faciat breves tenebras ;
Quod sis , esse velis , nihilque malis :
Summum nec metuas diem, nec opes. »

« A lui-même »
traduction par  Edouard-Thomas Simon

Voila , mon tendre ami Martial,
Ce qui rend la vie heureuse :
Une fortune acquise sans peine et par héritage ,
Des champs d’un rapport sûr, une maison pérenne
Point de procès, très-peu de représentation, la tranquillité de l’esprit
De la vigueur naturelle,  un corps sain , 

Prudence et franchise , des amis qui soient nos égaux ,
Une conversation aisée , une table sans trop d’apprêts ,
Une nuit sans ivresse et libre d’inquiétudes ,
Un lit où le plaisir ait des attraits , mais que la pudeur embellisse ;
Un sommeil capable d’abréger les ténèbres ;
Vouloir n’être rien de plus que ce que l’on est , Ne porter envie à personne ,
Attendre le dernier instant sans le craindre ni le désirer.

.En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

De Martial à Marot, épigramme à Antoine

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie, littérature renaissante, poète, épigramme, poésies courtes.
Période : début renaissance, XVIe siècle
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544), Martial (41-104)
Titre : « Epigramme  à Antoine »
Ouvrage : Oeuvre de Clément Marot, Valet de chambre du Roy (T2), 1781

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« Si tu es povre, Antoine, tu es bien
En grand danger d’estre povre sans cesse,
Car aujourd’huy on ne donne plus rien
Sinon à ceux qui ont force richesse. »
Clément Marot, Epigramme à Antoine

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Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passioni l’on nourrissait encore quelques doutes sur l’influence qu’aurait pu avoir Martial, poète du 1er siècle de notre ère et grand maître de l’épigramme latine,  sur les poésies courtes de Clément Marot, voici de quoi les dissiper. Les quatre vers que nous partageons aujourd’hui sont, en effet, tirés des « Epigrammes faictz à l’imitation de Martial » que Marot composa vraisemblablement entre 1537 et 1542.

Ces épigrammes de Marot pourraient paraître quelquefois plus proches de ce que nous appellerions, aujourd’hui, des « adaptations » que de véritables créations « d’auteur » (au sens où nous l’entendons, de nos jours, également) mais il faut se replacer dans le contexte littéraire du XVIe siècle pour comprendre à quel exercice le poète de Cahors se livrait ici. De fait, dans une renaissance qui développera un véritable culte pour les auteurs antiques et anciens, « l’imitation » sera vivement encouragée et deviendra même un passage obligé de l’exercice littéraire. Bien sûr, il ne s’agira jamais de plagier et il conviendra toujours d’apporter sa propre touche. C’est d’ailleurs ce que fait ici le poète normand en ajoutant aux idées de Martial, la grâce  habituelle de sa plume et son bon français « renaissant ».

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Ad Aemilianum, par le poète latin Martial (Marcus Valerius Martialis) dans le texte original :

« Semper eris pauper, si pauper es, Aemiliane, dantur opes nulli nune,nisi divitibus »

Adapté par Edouard-Thomas SimonEpigrammes de M. Val. Martial, (T2), 1819:

« Tu seras toujours pauvre, Emilien , si tu vis dans la misère. Aujourd’hui la richesse ne se donne qu’à ceux qui sont dans l’abondance. »

Le temps a emporté dans son sillage cet Antoine que visait l’épigramme de Marot, et il ne nous reste de ces quelques vers que le goût du vieil adage : « On ne prête qu’aux riches ».  A l’évidence, de Martial à Marot et jusqu’à nous, il s’entête à se vérifier. Tout cela aurait donc commencé, il y a bien longtemps déjà.

.En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Clément MAROT, épigramme: De soy-mesme & d’un riche ignorant

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie renaissante, moyen-âge tardif,  satirique, poète, épigramme, poésies courtes.
Période : fin du moyen-âge, début renaissance
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544)
Titre : « Epigramme  de soy-mesme et d’un riche ignorant »
Ouvrage : oeuvres complètes de Clément MAROT, par Pierre JANNET, Tome 3 (1876)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous vous proposons un début de semaine en compagnie de Clément MAROT, et d’une de ses nombreuses épigrammes « vitriolées », comme il a pu en adresser à ses détracteurs de tous bords: créanciers, poètes, avocats, maîtresses, etc…, il n’en a, en effet, pas été avare. En l’occurrence, il s’agit ici d’une réponse faite à  « un riche ignorant ».

Dans ses réparties rimées et courtes, le tranchant de MAROT pouvait s’avérer impitoyable, avec son sens unique de la chute et du verbe qui tombent comme des couperets. En voici donc un exemple de plus. Réflexion caustique à souhait, teintée d’un brin de vanité, jolie parabole aussi sur l’être contre l’avoir, cette épigramme résonne encore comme un legs prophétique de l’auteur – déjà si certain de son fait – sur sa propre postérité; elle le lui rendra bien, du reste. Le riche ignorant dont il est question ici, restera, quant à lui, consigné à jamais derrière les portes de l’oubli.

Epigramme : de soy-mesme et d'un riche ignorant
Epigramme : de soy-mesme et d’un riche ignorant

L’édition des oeuvres de Clément Marot
par Pierre Jannet

La pléthore d’éditions des oeuvres du célèbre poète renaissant disponible en ligne permet de butiner allègrement de l’une à l’autre. Ainsi, nous tirons cette épigramme d’une ré-édition en quatre tomes des oeuvres de MAROT  « revues d’après les éditions originales » par Pierre JANNET, éditeur, biographe et libraire parisien du XIXe siècle, d’origine girondine.

Basée sur trois des premières éditions des oeuvres de MAROT datant du milieu du XVe siècle et de son vivant, l’oeuvre, précédée d’une biographie du poète, est peu commentée, mais offre l’avantage d’une lecture très claire et sans artifice. La classification des oeuvres, par genre et qui respecte celle des origines, est par ailleurs très pratique. Pour les amateurs de poésies courtes, le tome 3 est tout entier consacré aux épigrammes.

De soy mesme et d’un riche ignorant

« Riche ne suis, certes, je le confesse,
Bien né pourtant, et nourri noblement ;
Mais je suis leu du peuple et gentillesse
Par tout le monde, et dict on : « C’est Clement.»
Maintz vivront peu, moy eternellement ;
Et toy tu as prez, fontaines et puits,
Bois, champs, chasteaux, rentes et gros appuis :
C’est de nous deux la différence et l’estre.
Mais tu ne peux estre ce que je suis ;
Ce que tu es, un chascun le peult estre. »
Clément MAROT – Epigrammes

En vous souhaitant une excellente journée dans la joie !

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

épigrammes, dizain et poésie de cour avec Melin De Saint-Gelais

melin_saint_gelais_poesie_cour_XVIe_siecle_epigrammes_dizain_renaissance_moyen-age_tardifSujet : dizain, poésies courtes,  ouvrage ancien. poésie satirique, humour médiéval, épigrammes, grivoiseries, poésie de cour.
Période : moyen-âge tardif, renaissance, XVIe
Auteurs : Mellin de Sainct-Gelays  ou Melin Saint- Gelais (1491-1558)
Titre : Oeuvres poétique de Mellin S. Gelais, 1719 sur l’édition de  1574

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partons à nouveau à la découverte de la poésie de cour du XVIe, qui est encore considéré par nombre d’historiens comme le siècle de la transition vers la renaissance. A cette occasion, nous revenons sur le poète Melin Saint-Gelais en vous donnant sur lui des éléments de biographie mais en partageant aussi quelques unes de ses pièces entre humour et poésie courtes.

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Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde ;
Si n’y eût nul, tant fût-il empêché,
Qui ne courût pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde
Il leur déploie, et leur dit : Gens de bien,
Ouvrez vos yeux ! Voyez ! Y a-t-il rien ?
– Non, dit quelqu’un des plus près regardants.
– Et c’est, dit-il, le diable, oyez-vous bien ?
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans.

Folie, Melin Saint-Gelais (1574)

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N_lettrine_moyen_age_passionatif d’Angoulème, issu de famille noble, fils peut-être ou même neveu, pense-t-on, sans en avoir la certitude du rhétoriqueur Octavien de Saint-Gelais, évêque d’Angoulême, Melin Saint-Gelais a bénéficié dans sa jeunesse, d’une solide éducation littéraire acquise, semble-t-il, à Potiers mais aussi à Bologne et à Padoue, au coeur de l’Italie renaissante. C’est d’ailleurs là où il put acquérir la maîtrise de la langue italienne. Plus tard, aumônier du dauphin, puis bibliothécaire du roi François Ier, il fut un des favoris à la cour. Encore plus loin dans le temps et suivant sa carrière religieuse, il se fit abbé et fut aussi clerc du diocèse d’Angoulême. A sa mort, en 1558, à Paris, il était encore dans les ordres.

Joueur de Luth, chanteur et poète de cour, contemporain et peut-être même un peu rival tout en étant ami de Clément Marot, l’histoire littéraire n’a pourtant pas retenu Melin Saint-Gelais autant qu’elle le fit de son illustre homologue, même si on s’entend bien, en général, sur le fait que sa renommée auprès de ses contemporains, n’avait rien à envier à celle de Marot, au moins de son vivant.

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Tu te plains, ami, grandement ,
Qu’en mes vers j’ay loüé Clement,
Et que je n’ay rien dit de toy.
Comment veux tu que je m’amuse
A louer ny toy, ny ta muse ?
Tu le fais cent fois mieux que moy.

A un importum, Melin Saint-Gelais (1574)

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Q_lettrine_moyen_age_passionuelques furent les détours pris par l’Histoire ou la postérité, pour juger de sa poésie, Melin Saint-Gelais fut, s’il faut le comparer à Clément Marot, pratiquement oublié et il ne resta bientôt plus, pour se souvenir de lui que la querelle qui l’opposa à Ronsard et à la Pléiade.

A une période où la poésie était perçue comme un enjeu de survie à la cour puisque les places s’y trouvaient comptées, les rivalités ne se voilaient qu’à peine. Les auteurs de la pléiade naissante ne cachaient alors pas leur ambition de faire table rase du passé médiéval, mais aussi du plus immédiat et, avec lui, d’une certaine poésie de cour légère, telle que la pratiquait justement Clément Marot ou Saint-Gelais. Il était question de renouer avec l’Antiquité et de porter le français plus haut dans des envolées qui, dans l’ensemble, semblaient peu souffrir l’usage que certains faisaient alors de l’humour, de la légèreté et même de la satire; en bref, la poésie et son usage devaient être une affaire hautement sérieuse.

Dans ce contexte, pas totalement exempt de rivalités et d’enjeux, Saint-Gelais s’était gaussé à la cour des écrits de Ronsard, en lisant des passages de ce dernier à voix haute et sur un ton pompeux, faisant même rire le roi avec ses facéties. Bien que le conflit fut atermoyé avec l’intéressé, plus tard, les auteurs de la Pléiade poursuivirent Saint-Gelais encore de leur diatribe, et cet épisode aura finalement plus survécu au temps que l’oeuvre poétique du poète d’Angoulême.

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O Luth, plus estimé present
Que chose que j’aye à present,
Luth de l’honneste lieu venu
Où mon coeur est pris & tenu :
Luth qui respons à mes pensées
Si tost qu’elles sont commencées :
Luth que j’ay faićt assez de nuits
Juge & tesmoin de mes ennuis,
Ne pouvant voir au près de moy
Celle qui t’eust au près de soy.
Je te suppli’ fay moy entendre
Comme touchant à la main tendre
Ton bois s’est garenti du feu* ,
Qui si bien esprendre ma seu :
Et s’il se pourroit bien esteindre
Par souvent chanter, & me plaindre:
Que pleust à dieu, Luth, que ta voix
Peust aller où de-coeur je vois,
Tant que mon torment bien oui
En peust rapporter un ouy :
Lors tu me serois plus de grace ,
Qu’onc n’en fist la harpe de Thraces
Qui faisoit les montaignes suyvre :
Car tu ferois un mort revivre.

D’un Luth, Melin Saint-Gelais

* Ton bois qui s’est préservé du feu

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our le reste, Melin de Saint-Gelais se situe bien souvent dans cette poésie légère de cour qui, dans les débuts de la renaissance et dans le courant de ce XVIe siècle,  pratique, dans sa recherche du bon mot et de la bonne chute, une satire et un humour qui s’épanchent quelquefois sans complexe du côté des grivoiseries.

Et s’il ne serait sans doute pas justice de ne retenir du poète renaissant que l’humour incisif et les épigrammes ou dizains « badins » ou grivois, il faut avouer que ce sont des pièces dans lesquelles il excelle. On en retrouvera certaines dans la Fleur de Poésie Françoyse mais pour mieux découvrir l’ensemble de son legs, on pourra encore valablement consulter la réédition de ses oeuvres poétiques datant de 1719 sur une édition originale datant de 1574. Tout n’y est pas parfaitement lisible et la digitalisation souffre de quelques imperfections mais c’est, en tout cas, l’ouvrage dont nous avons extrait les poésies présentes au fil de cet article.

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Un jour que Madame dormoit
Monsieur bransloit sa chambriere
Et elle qui la danse aymoit
Remuoit bien fort le derriere :
Enfin la garce toute fierre,
Luy dist Monsieur par votre foy
Qui le fait mieux, Madame, ou moy ?
C’est toy ( dist-il) sans contredit.
– Sainct Jean (dit-elle), je le croy,
Car tout le monde me le dit.

Dixain, Melin Saint-Gelais (1574)

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Ajoutons avant d’en conclure sur Melin Saint-Gelais, qu’au titre de son héritage plus sérieux, on lui prête encore d’avoir importé à la cour française l’art du sonnet italien dont François Pétrarque s’était fait quelques siècles auparavant, un illustre représentant.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

Fleur de poésie françoyse: un quatrain de la fin du moyen-âge et des débuts de la renaissance

poesie_medievaleSujet : poésie ancienne, huitains, poésies courtes, épigrammes, ouvrage ancien.
Période : moyen-âge tardif, début renaissance
Auteurs : collectif (édition originale de 1542)
Titre : La fleur de poésie Françoyse, annoté par A Van BEVER, 1909

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous postons un quatrain issu de l’ouvrage la fleur de poésie françoyse.  Nous sommes à la toute fin du moyen-âge dans un siècle de transition qui est aussi celui de l’aube de la renaissance et comme toutes les épigrammes et poésies courtes de ce petit recueil du fleur_de_poesie_francoyse_poesie_debut_renaissance_moyen-age_tardifmilieu du XVIe siècle, ces vers ne sont pas signés et sont demeurés anonymes. Sont-ils de Melin de Sainct Gelays, de Clément Marot ?  Difficile de l’affirmer. Peut-être sont-ils plutôt d’un de leurs « disciples » ?

Nous l’avons dit dans nos articles précédents sur le sujet, dans le courant du XVIe siècle, cette poésie de cour légère qui se tourne vers le mot d’esprit et le divertissement plait et trouve ses émules.

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« Je suis à moy et à moy me tiendray,
Aultre que moy n’aura sur moy puissance,
Tout à part moy joyeulx me maintiendray,
Sans que de moy aulcun ayt jouissance. »

Quatrain.  Anonyme – XVe, XVIe siècle 
La Fleur de poésie françoyse (1542)

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R_lettrine_moyen_age_passionesitué dans le contexte général de l’ouvrage, qui, plus que tout autre thème, chante les peines, les joies et les déboires d’amour sous toutes leurs formes, y compris les plus grivoises, ce quatrain qui nous conte la liberté d’une indépendance retrouvée, se réfère sans doute plus à la fin d’une histoire de coeur qu’à l’affranchissement de toute forme de pouvoir, au sens large.

Dommage ! Ainsi isolés, ces quatre vers pourraient presque prendre ce sens plus profond et philosophique d’une liberté que rien, ni personne ne saurait contraindre ou soumettre. Cela serait étonnant pour l’époque et même presque jusqu’à aujourd’hui, et, il faut bien l’avouer, ne serait pas tout à fait pour nous déplaire, mais il semble qu’ils faillent plutôt les restreindre au registre amoureux. Même ainsi cela dit, ils conservent une puissance indéniable et une belle force libératoire.

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Voir d’autres articles sur la fleur de poésie françoyse et les recueils de poésies courtes du moyen-âge tardif ou des débuts de la renaissance.

En vous souhaitant une très belle journée
Fred

Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Sur les traces des goliards, poésie « à boire » du XVe siècle et du moyen-âge finissant

humour_poesie_ancienne_moyen-age_tardif_renaissance_ecole_marotique_recreation_passetemps_triste_ouvrage_ancien_clement_marotSujet : poésies courtes, épigrammes, ouvrage ancien, humour, gauloiserie, goliards, poésie « goliardique »
Période : hiver du moyen-âge, renaissance
Auteurs : collectif (1575, puis 1595)
Titre : La récréation et passetemps des tristes, recueil d’épigrammes et de petits contes en vers (1862)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partageons aujourd’hui un nouvel épigramme issu de l’ouvrage récréation et passe-temps des tristes . S’ils n’étaient déjà en bonne langue françoise du XVe siècle, ces quelques vers dédiés au vin pourraient presque prendre des allures tardives de poésie goliardique, mais le XIIe siècle des goliards est déjà loin, et on continuera de chanter longtemps après eux et sans eux, comme on le fait d’ailleurs encore, les joies de l’ivresse (avec modération, mais pas toujours).

Bien sûr, il faut aussi lire de l’humour dans cette courte poésie « à boire ». Comme nous l’avions dit précédemment, celui-ci traverse de part et en part ce petit recueil d’épigrammes du moyen-âge finissant.

poesie_medievale_marotique_a_boire_XVe_vin_moyen-age_tardif_debut_renaissance

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De ceux qui par trop boire
ont les yeux bordés d’escarlate

Le vin qui m’est si cher vendu,
M’a la force des yeux ravie,
Pour autant il m’est deffendu,
Dont tous les jours m’en croist l’enuie:
Mais puisqu’en luy seul est ma vie,
Malgré les fortunes senestres
Les yeux ne seront point les maistres,
Sur tout le corps, car par raison,
J’aime mieux perdre le fenestres,
Que perdre toute la maison.
La récréation et Passetemps des tristes,
(ré-édition de 1862 sur la base de l’édition de 1595)

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Les yeux bordés d’écarlate

L_lettrine_moyen_age_passion‘expression « les yeux bordés d’escarlate« , autrement dit, « les yeux rouges sur les bords » suivant le Littré, ce que l’on avait à peu près compris, mais aussi dans d’autres dictionnaires anciens « les yeux aux paupières rougis » ou même encore « les yeux fort rouges » est ici employée pour désigner les marques que laissent sur leur sillage d’innombrables ivresses. Cette expression a pu aussi désigner les marques de la vieillesse. On la retrouve usitée de cette manière dans le Candide de Voltaire : « la vieille leur parla en ces termes : je n’ai pas toujours eu les yeux éraillés et bordés d’écarlate ». Elle peut encore comme ici au XVIIIe siècle, désigné un trait de laideur :

« – Qui ne seroit pas idolâtre
De ces beautés, de ces trésors ;
Dont la nature orna ton corps
De ton nez de corail , de tes lèvres d’albâtre ,
De ces cheveux dorés, de ces os que ta peau
Laisse aisément compter, tant elle est délicate;
De tes yeux bordés d’écarlate ?
Enfin , qui ne seroit charmé , belle Isabeau ,
De ce teint à la mosaïque,
Et qui de l’arc-en-ciel imite les couleurs
De cette bouche grande , oblique ,
Et de cette dent, fille unique,
Qui porte le deuil de ses sœurs ? » 
Portrait d’une Laide, Le Brun. Dictionnaire de pensées ingénieuses,
tant en vers qu’en prose, des meilleurs écrivains françois
 (1773)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Récréation et passe-temps des tristes: gauloiseries, grivoiseries et poésies marotiques du XVIe

humour_poesie_ancienne_moyen-age_tardif_renaissance_ecole_marotique_recreation_passetemps_triste_ouvrage_ancien_clement_marotSujet : poésies courtes, épigrammes, école marotique, ouvrage ancien, humour, grivoiseries, gauloiserie, Clément MAROT.
Période : hiver du moyen-âge, renaissance
Auteurs : collectif (1575, puis 1595)
Titre : La récréation et passetemps des tristes, recueil d’épigrammes et de petits contes en vers (1862)

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« Gardez bien de toucher ce livre
(Mesdames) il parle d’amour :
C’est aux hommes que je le livre
Que l’on tient plus constants toujours
Laissez-le aller vers eux son cours
A eux et non à vous est dû
Mais vous le lirez nuit et jour
Puisque je vous l’ai défendu »
La récréation et passetemps des tristes

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Bonjour à tous (et à toutes!),

S_lettrine_moyen_age_passioni vous nous suivez régulièrement, vous savez combien nous apprécions ici la poésie de Clément MAROT et plus particulièrement ses pièces courtes, pleines d’esprit, d’humour et de causticité.poesie_fin_moyen-age_renaissance_clement_marot_ecole_marotique_humour_grivoiserie_gauloiseries

Dans la lignée de l’école marotique qui faisait des adeptes dans le courant du XVIe siècle, nous vous parlions, dans un article précédent, d’un petit ouvrage « collectif » de 1542 : la fleur de poésie françoyse. Souvent compulsés à l’initiative des imprimeurs, ces carnets de poésie rassemblaient, pour l’essentiel, des formes courtes et des épigrammes et se souciaient peu des auteurs (qu’ils ne citaient, souvent, pas). Il y était d’abord question de « récréation » et, finalement, d’une poésie « légère » dont l’unique ambition était d’être un « remède » à l’ennui autant qu’une invitation au divertissement et à l’humour.

Aujourd’hui, nous vous présentons un autre ouvrage de la même veine. Son titre est éloquent et en résume tout entier l’objectif : « LA RECREATION ET PASSETEMPS DES TRISTES, Traictant de choses plaisantes et récréatives touchant l’amour et les dames, pour resjouir toutes personnes mélancholiques ». Nous émaillons aussi cet article de quelques extraits choisis pour vous permettre de vous en faire une idée. 

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Autre d’un amoureux voulant mener jouer s’amie

« Allons aux champs sur la verdure,
Passer le temps joyeusement
Cependant que le beau temps dure,
Il n’est que vivre plaisamment
Allons y donc hastivement
Allons chanter, gaudir et rire,
Mieux faut s’esbatre gayement
Q’employer sa langue à mesdire »
La récréation et passetemps des tristes

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poesie_ancienne_clement_marot_fin_moyen_age_renaissance_passetemps_recreation_triste_ouvrage_ancien_XVIe_grivoiserie

Dans une première réédition du XVIIIe, ces « récréations » avaient été attribuées au poète Guillaume des Autels, mais l’éditeur de 1862 sur laquelle nous nous basons ici venait contredire ce fait. L’ouvrage se situe, en effet, dans la filiation de l’école marotique et certaines de ses pièces ne peuvent même appartenir qu’à Clément MAROT, Mellin SAINT-GELAIS et encore d’autres auteurs qui s’inscrivaient sous l’influence du poète originaire de Cahors pour exercer leur verve et leur esprit.

Il y a, dans ce petit manuel qui a traversé presque cinq siècles, quelques pièces sérieuses qui flirtent avec l’amour courtois, mais il contient surtout d’autres épigrammes largement plus grivois et osés. Au bout du compte, on y trouve bien plus de gauloiseries que dans la fleur de poésie françoyse, même si l’ouvrage reprend quelques pièces qui s’y trouvaient présentes, ainsi que d’autres poésies en provenance d’autres « carnets » de poésie du même type et qui datent tous du XVIe siècle.

Comme sa courte préface en vers l’indique, cette récréation et passetemps des tristes a pour thème de prédilection les choses de l’amour. Les « dames » y sont visées par endroits avec un humour souvent plus potache que satirique, mais elles ne sont  pas les seules dans la ligne de mire. Maris et amants, bon ou mauvais, y passent aussi et d’autres sujets y sont abordés. On trouve encore quelques jolies perles poétiques « inclassables ».

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Du loquet de l’huis de s’amie

« N’a pas longtemps fut faite une dispute
Sur instrumens, et faict de la musique.
Les uns loüoyent le hautbois ou la fluste,
D’autres le luth, comme chose angéliques :
Lors un d’entr’eux, le moins mélancolique
Leur dit : Messieurs, voulez-vous que je die,
Quel instrument a plus de mélodie,
C’est à mon gré, le loquet d’une porte :
Car quand il faut que la mignonne sorte
De bon matin, ferme l’huis doucement :
L’oyant sortir, le mignon se conforte
Est-il au monde un plus doux instrument ? »
La récréation et passetemps des tristes

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S_lettrine_moyen_age_passioni l’on devait y mettre un peu de subjectivité, (pour ce que cela vaut, c’est à dire pas grand chose), nous pourrions avancer que toutes les poésies que l’on trouve dans cette Récréation et Passetemps des Tristes n’ont pas l’élégance, ni la grâce de la poésie d’un MAROT, même si elles tentent d’en emprunter les formes. A n’en pas douter, il y a ici, certains émules moins talentueux que lui, qui s’essayent à son genre ce qui, cela s’entend, ne diminue pas pour autant l’intérêt de l’ouvrage pour qui s’interroge sur l’Histoire de la langue française et de sa poésie, mais encore de son humour.litterature_poesie_ancienne_clement_marot_fin_moyen_age_renaissance_passetemps_recreation_triste_ouvrage_ancien_XVIe_gauloiserie_grivoiserie

Ajoutons encore que la deuxième édition de 1595, qui sert de base au livre présenté ici, a  été censurée de certaines pièces dont les moines et l’Eglise faisaient les frais et dont l’imprimeur de 1862 nous indique dans sa préface, de manière toute directe,  « qu’elles sentaient l’hérésie ». La satire s’y trouve donc quelque peu patinée. De fait les grivoiseries, même si on ne peut résumer uniquement l’ouvrage à cela non plus, y prennent largement le pas.

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A une glorieuse tenant sa gravité par trop grande

« Vous estes belle en bonne foy
Ceux qui dient que non, sont bestes,
Vous estes riche, je le voy,
Qu’est-il besoin d’en faire enquestes?
Vous estes bien des plus honnestes,
Et qui le nie est bien rebelle :
Mais quand vous vous loüez, vous n’estes,
Honneste, ne riche, ne belle. »
La récréation et passetemps des tristes

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Du point de vue du contexte historique, au moment de l’impression de cet ouvrage, les temps sont déjà ceux de la pléiade et de ses poètes qui, dans une ambition tout académique, chercheront à élever la langue française tout autant qu’à l’enrichir. Soucieux de trancher d’avec la poésie médiévale, leurs recherches et leur ambition déclarée se tiendront alors bien loin des formes de cette poésie marotique légère et de sa frivolité. Avec la réédition 1595 de l’original de 1575, Nous sommes déjà près d’un demi-siècle après la mort de MAROT. Son oeuvre sera bientôt reléguée aux archives et il faudra pratiquement attendre le XVIIIe siècle pour qu’il soit redécouvert.

Epigrammes et école marotique: une poésie et des formes qui plaisent à la cour

A_lettrine_moyen_age_passionu XVIe, cette poésie marotique est applaudie et appréciée à la cour pour son esprit. Badine, elle s’épanche en rimes vives et incisives qui semblent tout vouloir sacrifier à la grâce du bon mot et à son élégance, et qui peuvent aller, comme ici, jusqu’à la grivoiserie ou même la gauloiserie.

Et litterature_poesie_ancienne_ecole_marotique_fin_moyen_age_debut_renaissance_passetemps_recreation_triste_ouvrage_ancien_XVIe_gauloiserie_grivoiseriequand d’impertinente et caustique, elle devient nominative et plus directe-ment assassine, on pourrait presque être tenté déjà, à quelques formes près, d’y voir préfigurer les jeux de cour cruels d’un Versailles décadent comme ceux dont Patrice LECONTE nous faisait le tableau dans son film « Ridicule ». Quelques siècles avant sa cour de Louis XVI, on entrevoit alors déjà dans cet « esprit » et ses « bons mots » quelquefois tranchants de MAROT, la verve du perfide abbé VILECOURT (l’excellent et regretté Bernard GIRAUDEAU) et sa bouche en O, pour être tombé  en disgrâce pour un vers de trop.

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D’un Vieil Amoureux

« Je suis amant en l’extresme saison,
Pres de ma mort, je chante comme un cigne,
En attendant d’icelle guarison
Que mon blanc chef prendra pour mauvais signe
La rose, et lis, neige, la lune insigne
Et le jour ont telle couleur eslite.
Doncques, Amour, mes armes je ne quitte
Ains bon espoir j’ay en ma dame seulle,
Vieillard je suis mais grand flamme m’incite
Car le bois sec plus que tout autre brusle. »
La récréation et passetemps des tristes

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Favori un jour, exilé ou miséreux le suivant. Dans les méandres des jeux d’influences nobiliaires et les couloirs froids des châteaux, comme ailleurs, on sait que le verbe peut tuer. Sous ces nouveaux dehors légers et moqueurs que MAROT, comme Mellin SAINT-GELAIS pratiquaient si bien, sont-ils, ces jeux de cour, les mêmes que ce dont Eustache DESCHAMPS nous contait déjà les travers? L’ombre poesie_ancienne_clement_marot_fin_moyen_age_renaissance_passetemps_recreation_triste_ouvrage_ancien_XVIe_grivois_humourde RUTEBEUF et de sa paix planent encore ici sur le poète de cour, médiéval ou renaissant, dépendant de son « protecteur », de ses grâces comme de ses largesses. Le drôle doit être transgressif par nature mais la ligne est fine de la moquerie, à l’impertinence, de la satire à « l’hérésie », et l’on s’y brûle quelquefois. On se souvient des combats meurtriers de plume du temps du poète de Cahors, et, plus tard encore de ses successeurs à la cour : Mellin SAINT-GELAIS moquant la pédanterie de RONSARD et ce dernier préférant, semble-t-il, « marcher » sur la tête d’un MAROT plutôt que se jucher sur ses épaules. Pour la postérité du français renaissant, il bâtira, en partie sur le terreau de son dédain, d’autres projets pour la poésie et pour la langue. 

Comme  FLAUBERT nous le rappellera quelques siècles plus tard « Le mauvais goût du temps de RONSARD, c’était MAROT« . Si le public du XVIe siècle goûte suffisamment ces formes poétiques qui se complaisent dans la frivolité ou la « récréation », pour qu’on imprime des manuels à son usage, elles ne rallieront pas, loin de là, tous ceux qui s’exercent à l’art de la rime durant ce même siècle, RONSARD en tête.

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Un amant est toujours honteux

« Amour un jour desbanda les deux yeux,
Pour contempler ses serviteurs fidèles,
Si m’aperceut pensif et soucieux
Sans dire mot entre deux damoiselles.
Lors promptement il esbranla les aisles,
Et vint vers moy, en me disant ainsi : 
O pauvre amant que fais-tu tan icy.
Que ta chaleurs n’est point encore esteinte ?
Je lui responds en lui criant mercy
Qu’un vray amant n’est point sans honte ou crainte. »
La récréation et passetemps des tristes

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Les formes courtes de l’école Marotique et
Les « agréables riens » de la poésie du XVIe

A_lettrine_moyen_age_passionu cours de cet hiver du moyen-âge, dans cette longue aventure humaine de l’art poétique français et au delà de ses apports stylistiques, on sent bien que la forme marotique des XVe, XVIe siècles porte en elle les germes d’une nouveauté. Les racines encore plantées dans le monde médiéval et la tête déjà renaissante, ces thèmes ne sont pourtant pas si nouveaux : l’amour peut y litterature_poesie_ancienne_medievale_ecole_marotique_fin_moyen_age_debut_renaissance_passetemps_recreation_triste_ouvrage_ancien_XVIe_gauloiserie_grivoiserieêtre courtois, la belle Margot et avec elle la pastourelle et ses attraits rupestres y sont encensés (ou moqués), mais on y trouve encore les jeux adultérins, grivois ou transgressifs dont se régalait déjà un certain moyen-âge ou ces odes au buveur qui pourraient être goliardiques si elles étaient encore latines. Bien sûr, les religieux de peu de morale et autres frères « Frappart » que l’on moque y ont aussi leur place. Dans cet héritage thématique « moyenâgeux », cette poésie goûte encore l’usage de quelques vieux mots et quelques archaïsmes que MAROT affectionnait, qu’il remit au goût du jour et qui donne un tour si particulier à ses vers.

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D’un Avocat et de sa Femme

« Un avocat dict à sa femme
Sus mamie, que jouerons-nous?
Si je gaigne ( ce dict la Dame)
Vous me le ferez quatre coups :
Quatre coups ? c’est couché trop gros,
Comment seroit jeu sans pitié.
Non, non maistre, tenez-les tous,
(Dict le clerc) J’en suis de moitié. »
La récréation et passetemps des tristes

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A l’évidence, sur sa « modernité » renaissante, les codes de son humour, de ses « badineries » ou de sa satire sont déjà plus directement « saisissables » par nous que ne le sont ceux des poesie_ancienne_clement_marot_fin_moyen_age_renaissance_passetemps_recreation_triste_ouvrage_ancien_XVIe_gauloiserie_humourfabliaux des XIIe et XIIIe siècles. Et tout cela n’est pas qu’affaire de meilleure compréhension entre le vocabulaire du « français moyen » renaissant et celui d’un Oil balbutiant. Cette poésie marotique n’a plus la Rudesse ou la lourdeur du Boeuf, pas d’avantage que la nature souvent absconse des proverbes aux vilains.  La langue a changé mais les codes de l’humour aussi.

Pour le reste, si cette poésie, avec son goût pour l’épigramme, renoue avec les formes classiques des grecs du IVe siècle avant notre ère ou encore celles d’un MARTIAL, le tour qu’elle lui donne est plus résolument satirique ou « spirituel ». Il y souffle un esprit léger et frais et elle cherche, dans le cadre étroit et contraint des formes courtes, à affûter la pointe de sa plume. De fait, c’est aussi une école de précision (les rhétoriciens et leurs jeux de mot comme les pratiquaient le père de MAROT ont peut-être été de quelque influence sur ce fils prodigue). Et même si elle cède par instants aux gauloiseries (on la dira même immorale), quand de grivoise, elle deviendrait presque graveleuse, sa recherche d’élégance et de justesse dans le verbe vient à la rescousse de ses rimes comme un dernier rempart dressé : on peut bien être impertinent, pourvu que l’on est de l’esprit.

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D’un bon biberon

« Blanc et clairet sont les couleurs
De ce bon vin que j’ayme fort,
Dont souffriray maintes douleurs
Si de luy n’ay souvent confort.
D’en user, bien fay mon effort,
Pour en avoir meilleure grace,
Si je n’en boy, me voila mort,
Car de boire eau, je me pourchasse. »
La récréation et passetemps des tristes

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poesie_ancienne_clement_marot_fin_moyen_age_renaissance_passetemps_recreation_triste_ouvrage_ancien_XVIeAlors, élégance stylistique « renaissante », émergence d’un « esprit » nouveau, d’une définition nouvelle du « bon mot » ? Sommes-nous ici face aux signes d’un rapport à la langue en mutation ou simplement face à un esprit brillant et unique dont certains feront, bien plus tard, l’annonciateur d’un VOLTAIRE, d’un Jean de LA FONTAINE et même, dans une certaine mesure, d’un Musset? (voir Pierre JOURDA – MAROT – Universalis). Quoiqu’il en soit, après MAROT l’épigramme restera une arme de choix au service de leurs règlements de comptes, dans la besace des poètes et des auteurs.

Ayant dit tout cela, il faut encore ajouter que MAROT ne saurait se résumer à ses épigrammes pas d’avantage qu’à son impertinence ou ses traits assassins. Il a aussi contribué par ses poésies à la littérature religieuse, a légué de beaux vers sur des thèmes plus profonds et fut encore traducteur de nombreuses oeuvres classiques.

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D’une Dame aisée à courroucer

« M’amie et moy apres joyeux esbats,
Nous courrouçons si tressoudainement
Et reprenons apres noise et debats,
Soudaine paix, et doux esbatement,
Que je crains plus ses beaux yeux doucement
Tournez vers moy, et ses ris gracieux,
Que ses sourcils et regards furieux :
Car j’ay espoir de joye et paix nouvelle
Apres courroux, apres esbats joyeux
Je crains toujours une guerre mortelle. »
La récréation et passetemps des tristes

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En vous souhaitant une très belle journée
Fred

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