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Hors saison : quand le trouvère Colin Muset chantait avec humour le retour de l’hiver

poesie_litterature_medievale_realiste_satirique_moral_moyen-ageSujet : musique, chanson médiévale, humour,  trouvère, ménestrel, jongleur, auteur médiéval, vieux-français, grivoiserie, chanson satirique.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur ; Colin Muset (1210-?)
Titre :  « Quant je voi yver retorner»
Interprètes : Krless Medieval Crossover Band
Album :  
Hudci písní nejstarších, Musique de l’Europes médiévale (1998)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons un chanson médiévale « rafraîchissante » de Colin Muset. Elle l’est à plus d’un titre, tout d’abord parce que le trouvère y célèbre le retour de la saison froide (c’est un peu tôt mais en l’absence de climatisation, ça peut être bienvenu pour certains) et, ensuite, parce qu’elle contient, comme nous le verrons, l’humour de ce poète du XIIIe siècle, amateur déclaré et assumé, toute à la fois de bonne chère et de plaisirs « courtois » et plus si affinités.

Du côté de l’interprétation et pour varier, nous vous en présentons ici une version instrumentale. Assez enlevée, on la doit à  Krless, ensemble folk/rock d’inspiration médiévale plein d’énergie, et qui nous vient de République Tchèque,  ce qui nous démontre encore une fois, à quel point la musique du moyen-âge central n’en finit pas de séduire et de voyager dans le temps et l’espace, autant que dans les formes.

Quant je voi yver retorner, la version musicale du groupe Krless

Krless, folk, rock énergique
d’inspiration médiévale

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaormé dans les années 90, par quatre musiciens tchèques passionnés de musique médiévale mais pas que, le groupe Krless s’est positionné, depuis sa création, au carrefour des genres. Ce « Medieval Crossover » totalement assumé dont ils entendent bien se faire les représentants, comporte une bonne dose de rock, folk, de musiques arabes ou séfarades et va même jusqu’au blues, au besoin.

Ce qui est recherché ici c’est donc plutôt de se situer dans une énergie et une acoustique telles que peuvent les attendre un auditoire moderne et le groupe s’affirme lui-même  comme bien plus  proche de la « World music », que de l’Ethnomusicologie. Autrement dit, même si les compositions comportent leur lot d’instruments anciens ou d’époque, il n’est pas question pour ces quatre artistes de chercher à restituer la musique médiévale telle qu’on pouvait peut-krless_groupe_musique_medieval_tcheque_republique_chansons_trouveresêtre l’entendre dans son berceau original. Le moyen-âge est  la source d’inspiration qui donne libre cours à la fusion des genres; Krless parle même  de « reliquat » médiéval et le cadre est ainsi clairement posé.

Du point de vue du répertoire,  le groupe puise dans des compositions qui vont du XIIIe au XVe siècle. Ouvert à tous les styles, profanes ou religieux, leur champ d’exploration a encore ceci d’original qu’il s’étend sur une ère géographique assez vaste qui inclue l’Europe médiévale pour s’élargir au bassin méditerranéen et aller jusqu’à la Turquie et le moyen-orient.

Depuis leur formation, Krless a sorti pas moins de 5 albums et ils se sont aussi produits dans un nombre impressionnant de manifestations, mais aussi de pays autour du bassin méditerranéen et au delà (République Tchèque, Biélorussie, Estonie, Roumanie, Allemagne, France, Etats-Unis, Libye, Algérie, etc,…).

Voir le site web de Krless (en français)

L’album Hudci písní nejstarších »,
musiques de l’Europe médiévale

musique_europe_medievale_poesie_trouvere_carmina_burana_groupe_krless_album Sorti en 1998, l’album « Hudci písní nejstarších », musiques de l’Europe médiévale, proposait 16 titres, pris dans un large répertoire de pièces du moyen-âge central  à tardif, en passant par la Provence des troubadours, les trouvères du nord de la France, et encore l’Espagne, l’Allemagne, la bohème, avec des titres en différentes langues dont un certain nombre en latin, empruntés notamment au Manuscrit des chants de Benediktbeuern  et aux Carmina Burana.

Quant je voi yver retorner
dans le vieux français de Colin Muset

L’impertinence et l’humour grivois
d’un bon vivant, loin des codes courtois

A_lettrine_moyen_age_passionu retour de l’hiver, quand bien d’autres poètes, trouvères ou troubadours du moyen-âge central pouvaient être tentés de chanter leur douleur, leur tristesse ou leur espoir de reconquérir leur dame, dans l’attente du « renouvel » printanier, Colin Muset, partageait, de son côté, avec cette chanson, bien d’autres préoccupations.

Résolument pragmatique, il n’a, en effet, ici, qu’une idée en tête : trouver un hôte généreux qui le gratifie des largesses de sa table, si possible riche et garnie en victuailles, viandes et gibiers de saison. Mais les espérances du trouvère ne s’arrêtent pas là, et il forme encore l’espoir que ce bienfaiteur potentiel le laisse accessoirement s’adonner à quelques plaisirs « courtois », voire même lutiner avec sa dame, sans se montrer trop jaloux de la chose. Rien ne lui déplairait plus, en effet, que de devoir chevaucher, aux côtés d’un seigneur, qui soit rancunier voir mal disposé à son encontre.

Bref, gourmandise et grivoiserie sont au programme de  l’hiver rêvé de Colin Muset. Les codes courtois y sont totalement retournés à l’avantage du jouisseur et il y a, à travers cet humour, une forme de provocation que, plus près de nous, un Georges Brassens, par exemple, n’aurait certainement pas désavoué.

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Les Paroles

Quant je voi yver retorner,
Lors me voudroie sejorner,
Se je pooie oste trover,
Large qui ne vousist conter.
Qu’eüst porc et buef et mouton,
Mas larz faisanz, et venoison,
Grasses gelines et chapons,
Et bons fromages en glaon.

Et la dame fust autresi
Cortoise come li mariz
Et touz jors feïst mon plesir
Nuit et jor jusqu’au mien partir,
Et li hostes n’en fust jalous,
Ainz nos laissast sovent touz sous,
Ne seroie pas envious
De chevauchier toz bo[o]us* (tout boueux)
Après mauvais prince angoissoux* (colèreux, violent, cruel).

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En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Eloge de la tranquillité d’esprit : une Ballade médiévale d’Eustache Deschamps

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, ballade, moyen-français
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Il me souffist que je soye bien aise»
Ouvrage :  Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome V. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans les oeuvres complètes d’Eustache Deschamps par le Marquis de Queux Saint-Hilaire et Gaston Raynaud (Tome 5), la ballade que nous vous présentons aujourd’hui se trouve titrée « Eloge de la tranquilité d’esprit« .  Ce titre n’est pas de notre auteur médiéval et on aurait tout aussi bien pu la nommer « ballade contre la convoitise et/ou l’ambition démesurée d’avoirs et de pouvoirs », toutes choses auxquelles s’adonnent les nobles et les puissants de son siècle et qu’Eustache Deschamps  n’aura de cesse de pointer du doigt.

 « Il me souffist que je soye bien aise » : on peut lire, tout à la fois, dans l’expression qui scande cette poésie, la notion de confort, commodité, contentement, tranquillité et, sous le ton léger de celui qui sait se satisfaire de choses simples, le poète du XIVe en profite, au passage, pour nous donner, en filigrane, une définition satirique des valeurs dévoyées de son temps, en se livrant, une fois de plus, à un exercice de moralité.

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On notera que si la non transgression de ces valeurs reste ( moyen-âge occidental oblige), trempée de morale chrétienne, elles sont ici, en quelque sorte, intériorisées puisque leur récompense vient se placer sous le signe du confort « psychologique » (paix, tranquillité d’esprit, etc…) que l’on y gagne et non plus sous la menace d’une punition divine éventuelle.

Bien sûr, on retrouve encore, entre les lignes de ce texte, une variation sur la médiocrité dorée (Aurea Mediocritas) chère à Eustache  Deschamps. « Savoir se contenter » est l’un de ses aspects et pas le moindre. Si elle puise ses racines chez les poètes antiques, cette éloge de la « voie moyenne », reprise par l’auteur, aux comptes des valeurs chrétiennes, demeure indubitablement, pour lui, une ligne de conduite « positive », au coeur de cette tenue morale. Si ce contentement tout relatif pourrait être, sans doute, décrit comme « bourgeois » en ce qu’il suppose que l’on ait déjà atteint un niveau « suffisant » pour s’en satisfaire, il ne faut pas non plus omettre que le poète médiéval l’adresse ici, vers le haut, aux plus riches et puissants que lui.

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« Il me souffist que je soye bien aise »
Éloge de la tranquillité d’esprit.

Chascuns parle de chevance* (biens, possessions) acquérir,
D’avoir estât* (position sociale importante), puissance et renommée,
Qu’om se voye de pluseurs requérir(être sollicité recevoir des requêtes),
Qu’om ait honeur qui tant est désirée :
C’est tout triboul* (tourment) et labour* (travail) de pensée;
Je ne vueil rien au cuer qui me desplaise,
Mais en passant de journée en journée,
Il me souffist que je soye bien aise.

Des faiz de nul ne vueil ja enquérir,
Ne d’autruy biens avoir la teste emflée,
Ne moy tuer pour terre conquérir;
Si riche n’est qui ait que sa ventrée! (1)
Pour sens avoir ne vueil langue dorée,(2)
Ne pour honeur tant soufrir de mesaise;
Tous telz estas* (de telles choses) n’est que vent et fumée :
Il me souffist que je soie bien aise.

Ne sçay je bien qu’il fault chascun mourir?
Sanz espargnier personne qui soit née,
Nature fait tout homme a mort courir;
C’est sanz rapel, par sentence ordonnée* (irrévocable).
Pour quoy est donc vie desordonnée,
Pour acquérir la chevance mauvaise ?
Fy de l’avoir et richesce emmurée*  (entourée de murs) !
Il me souffist que je soye bien aise.

L’envoy

Prince, on se doit en ce monde esjouir,
Garder* (respecter) la loy, a Dieu faire plaisir
Sanz convoiter ne faire euvre punaise* (action condamnable, puante) ;
Qu’om face bien, et se doit on tenir
A ce qu’om a, et pour vray soustenir :(3)
Il me souffist que je soye bien aise.

(1) Si riche n’est qui ait que sa ventrée! Pour riche que l’on soit on ne peut manger au delà de sa propre capacité.

(2) Pour sens avoir ne vueil langue dorée :  pour conserver mon bon sens, pour être censé, je ne veux pas user de mots trompeurs.

(3)  Pour bien faire il faut s’en tenir à ce qu’on a, et pour rester dans le vrai:

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En vous souhaitant une excellente journée !

Fred
Pour moyenagepassion.com
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La Ballade des contre-vérités de Villon, une pièce satirique en réponse aux aphorismes d’Alain Chartier

Francois_villon_poesie_litterature_medievale_ballade_menu_propos_analyseSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, satire, analyse sociale, littéraire.
Auteurs : François Villon (1431-?1463)
Alain Chartier  (1385-1430)
Titre : « La ballade des contre-vérités »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Ouvrages : oeuvres diverses de Villon,

Bonjour à tous

C_lettrine_moyen_age_passionomme il répondra au Franc-Gontier de Philippe de Vitry en opposant à une sagesse (supposée) et un minimalisme (revendiqué) de la vie campagnarde, un contredit  urbain, jouisseur et jaloux de son propre confort et de ses fastes, Villon écrira aussi sa ballade des contre-vérités que nous présentons aujourd’hui, en référence à un autre auteur médiéval. Cette fois, il s’agit du célèbre Alain Chartier  (1385-1430) et d’une réponse à une poésie de ce dernier faisant l’éloge des valeurs nobles et bourgeoises de son temps ; valeurs convenues et, il faut bien le dire, même presque plates (au sens de platitudes), surtout après que Villon soit passé par là, pour les prendre à rebrousse-poil.

Cette ballade de Villon est une poésie que l’on place plutôt dans la jeunesse de l’auteur et autour de 1456. Il a alors 25 ans. Voici donc, pour bien commencer, le texte original lui ayant inspiré cette Ballade des contre-vérités :

La ballade d’Alain Chartier

Il n’est danger que de vilain,
N’orgueil que de povre enrichy,
Ne si seur chemin que le plain,
Ne secours que de vray amy,
Ne desespoir que jalousie,
N’angoisse que cueur convoiteux,
Ne puissance où il n’ait envie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Ne servir qu’au roy souverain,
Ne lait nom que d’homme ahonty,
Ne manger fors quant on a faim,
N’emprise que d’homme hardy,
Ne povreté que maladie,
Ne hanter que les bons et preux,
Ne maison que la bien garnie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Ne richesse que d’estre sain,
N’en amours tel bien que mercy,
Ne de la mort rien plus certain,
Ne meilleur chastoy que de luy ;
Ne tel tresor que preudhommye,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne paistre qu’en grant seigneurie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Au passage, et c’est d’ailleurs amusant de le noter, les ressemblances de style sont si grandes entre les deux poésies, que, dans le courant du XIXe siècle, la pièce originale de Chartier fut même ré-attribuée à François Villon par certains auteurs et dans certaines éditions (P Jannet, 1867, P Lacroix 1877). Après quelques révisions utiles, sa paternité revint finalement à son véritable auteur et l’on établit qu’elle ne fit qu’inspirer à Villon ses impertinents contre-pieds.

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Exercice de style, poésie satirique ou « poétique de la criminalité »

A_lettrine_moyen_age_passionvec sa virtuosité coutumière, Villon jouera, ici, du procédé de la contradiction et des oxymorons qui lui sont chers, pour faire la nique aux aphorismes et aux axiomes de Chartier et qu’on peut supposer assez largement partagés et approuvés par les hautes classes sociales et bourgeoises de son temps.

Dilution du satirique dans le stylistique ?

Sans lui enlever une certaine dose d’humour et/ou de provocation, comme on voudra, Villon se livre-t-il  seulement dans cette ballade des contre-vérités, à un exercice de style comme choisissent de l’avancer certains auteurs ? Autrement dit, pour suivre Paul Barrette, spécialiste américain de littérature française médiévale,  cette poésie n’est-elle qu’un « tour de force » dont le but « est moins de développer une idée que de ranger dans un moule des séries d’aphorismes »(Les ballades en jargon de François Villon ou la poétique de la criminalité, Paul Barrette, Romania 1977, sur persée)

C’est peut-être prêter à Villon, un peu moins d’intention qu’il n’en a. Sans vider à ce point cette ballade de sa moelle satirique, faut-il, à l’opposé, suivre le raisonnement d’un Gert Pinkernell, dans ses efforts assez systématiques pour rattacher concrètement les moindres écrits de Villon à des épisodes supposés de la vraie vie de ce dernier, dont ils ne seraient que l’expression retransposée ? ( voir notamment la Ballade des menus propos de maître François Villon et l’analyse littéraire de Gert Pinkernell).

Positionnement, signes d’appartenance
& apologie sociale de la marginalité ?

A_lettrine_moyen_age_passionu sujet de cette Ballade des contre-vérités, Gert Pinkernell ira même jusqu’à lui donner une dimension « sociale » et même plutôt « socialisante » au sens étroit ; autrement dit, au Villon plus tardif et repenti du testament, le romaniste interprétera cette ballade de jeunesse, comme la marque d’un homme qui « reflète sa forte conviction d’appartenir à un groupe et d’y être quelqu’un ». Comme dans le lais (et toujours d’après Gert Pinkernell), cette poésie aurait donc fourni l’occasion à l’auteur médiéval d’affirmer une marginalité assumée face à un véritable public (marginal et criminel) déjà constitué, et de fait, il aurait ainsi exprimer face à ce groupe social, un positionnement, voir même une forte marque d’appartenance.

« …Or cette verve et cette morgue de Villon émanent visiblement de sa certitude d’être au diapason de son public, public apparemment très bien connu de lui et dont il semble faire partie lui-même. Tant pis si c’est un public très spécifique, à savoir un groupe de jeunes marginaux cultivés et criminels à la fois »
Mourant de soif au bord de la fontaine : le pauvre Villon comme type de l’exclus, Gert Pinkernel, dans Figures de l’exclu: actes du colloque international de littérature comparée, Université de Saint-Etienne, 1997

De l’analyse littéraire à la projection sociale

N_lettrine_moyen_age_passionous l’avions évoqué à l’occasion de notre article sur la ballade de bonne doctrine, pour certains de ses textes et notamment les plus humoristiques ou les plus grivois, on imagine, c’est vrai, assez bien Villon en train de fanfaronner et de les déclamer dans quelques tavernes ou lieux de perdition obscures, face à un public goguenard, déjà acquis à ses propos, La thèse de Pinkernell sur cette ballade participe donc un peu de cette idée, mais, même si l’on peut se plaire à l’imaginer, on passe, en l’affirmant et en le posant comme hypothèse de travail, de considérer cette ballade, d’une « simple » expression ontologique, littéraire et poétique à une forme « d’apologie » de la vie en marge auprès d’un groupe socialement circonscrit auquel l’auteur se serait livré. Sans être un saut quantique, ce n’est pas rien.

deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_siècleToute proportion gardée, cette ballade pourrait alors presque prendre des allures de manifeste, ou en tout cas, devenir, ou prétendre être, l’expression d’un ensemble de valeurs partagées par un groupe social marginal et criminel, dont Villon se ferait l’écho, voir le porte-parole. L’analyse passe donc du littéraire au social et même finalement du satirique à « l’identitaire ». Des contre-vérités comme « Il n’est soing que quant on a fain » (ie et à l’emporte-pièce : on réfléchit mieux le ventre vide) « Ne ris qu’après ung coup de poing », se présentent alors comme la traduction de ce système de valeurs appliquées par le groupe en question.

Le propos de Villon est-il vraiment si sérieux que cela sur le fond et son intentionnalité si claire ? Peut-être pas, sauf à penser que la moquerie fait aussi partie intégrante de l’ensemble des valeurs dont il se ferait ici le porte-parole, et que, en quelque sorte, quand l’auteur médiéval s’amuse et n’exprime rien de particulièrement factuel et fonctionnel sur ces dernières, l’humour en devient l’expression (‘Ne santé que d’homme bouffy« , « Orrible son que mélodie« , « Il n’est jouer qu’en maladie« ), sauf à penser encore que le public de Villon est effectivement circonscrit au moment où il écrit tout cela à un cercle de clercs ou d’étudiants avertis et cultivés, suffisamment en tout cas pour comprendre ses références littéraires en creux à Alain Chartier, qui semblent bien, tout de même, aussi, dans cette ballade, au coeur de son propos.

Pour conclure

A_lettrine_moyen_age_passionlors, une certaine virtuosité stylistique épuise-t-elle l’ambition sémantique de cette ballade, ou même la profondeur d’un certain positionnement satirique de fond ? Certainement pas, il est difficile d’assimiler Villon à certains rhétoriqueurs qui l’ont précédé dans le temps. Faut-il, pour autant, voir là, une sorte de manifeste social par lequel l’auteur aurait eu l’intention d’affirmer son appartenance et son positionnement auprès d’un auditorat marginal, complaisant ? C’est une possibilité mais un pas non négligeable reste tout de même à franchir pour l’affirmer.

Si cette ballade se situe, indéniablement, dans un contrepied des valeurs « bourgeoises », mais aussi plus largement « sociales » ambiantes et leur « renversement » symbolique (sur le ton de la deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_siècleprovocation et de l’impertinence), comme ces valeurs sont celles portées par ses « pairs » et presque contemporains en poésie (et pas les moindres, en la personne d’Alain Chartier), il est en revanche indéniable que Villon s’inscrit ici dans une ambition satirique qui se situe (d’abord?) sur le plan de la littérature qui les portent. Il se positionne donc vis à vis d’une certaine littérature, de cela nous sommes au moins sûrs.

Dans la veine des hypothèses émises par Pierre Champion dans François Villon, sa vie et son temps, Villon est-il encore, en train, de retraduire, ici et à sa manière, un certain contexte historique ? Ce siècle perdu et « bestourné » d’un Eustache Deschamps et d’autres moralistes qui fustigent l’argent, la convoitise et les abus de pouvoir pour avoir tout perverti ? Dans la lignée de ces auteurs, il serait alors plutôt en train d’adresser, à  travers cette ballade, une satire sociale au deuxième degré à ses valeurs en perdition. C’est encore une troisième piste.

« La ballade des contre-vérités »
de François Villon

Il n’est soing que quant on a fain,
Ne service que d’ennemy.
Ne maschier qu’ung botel de foing.
Ne fort guet que d’omme endormy.
Ne clémence que felonnie,
N’asseurence que de peureux.
Ne foy que d’omme qui regnie.
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Il n’est engendrement qu’en baing,
Ne bon bruit que d’omme banny,
Ne ris qu’après ung coup de poing,
Ne los que debtes mettre en ny,
Ne vraye amour qu’en flaterie,
N’encontre que de maleureux,
Ne vray rapport que menterie.
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Ne tel repos que vivre en soing,
N’onneur porter que dire : « Fi ! »,
Ne soy vanter que de faulx coing.
Ne santé que d’omme bouffy,
Ne hault vouloir que couardie,
Ne conseil que de furieux,
Ne doulceur qu’en femme estourdie,
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Voulez vous que verté vous die ?
Il n’est jouer qu’en maladie,
Lettre vraye que tragédie,
Lasche homme que chevalereux,
Orrible son que mélodie,
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Une  excellente journée à tous !

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
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« Pauvreté est pire que mort. », Michault Caron Taillevent, le passe-temps, fragments (3)

poesie_medievale_michault_le_caron_taillevent_la_destrousse_XVe_siecleSujet : poésie, littérature médiévale, poète médiéval,  poète bourguignon, bourgogne médiévale, poésie réaliste, temps, vieillesse, pauvreté
Période : moyen-âge tardif, XVe
Auteur : Michault (ou Michaut) Le Caron, dit Taillevent ( 1390/1395 – 1448/1458)
Titre : Le passe-temps

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionxtraits après extraits, fragments après fragments, nous suivons, pas à pas, le touchant Passe-temps de Michault Taillevent. Celui qui fut, durant la plus grande partie de sa vie, joueur de farces et organisateur de spectacles à la cour de Philippe III de Bourgogne a vieilli; il n’est vraisemblablement plus en activité. Seul et laissé sans rente, il nous livre ici ses réflexions sur l’hiver qui est déjà là et sur le temps qui passe; jeunesse et insouciance contre vieillesse et pauvreté, il nous conte ses angoisses avec une maîtrise et un style qui font sans doute de cette poésie, une des plus brillante du milieu de XVe siècle.

Le « je » au coeur du passe-temps

michault_caron_taillevent_extraits_litterature_poesie_medievale_passe_tempsDans ces élans qui mettent l’auteur, son expérience subjective  et ses déboires au coeur de son propre texte, on ne peut s’empêcher de voir préfigurer quelques traits de la poésie de Villon et, de l’autre côté de la ligne temporelle et vers le passé, d’y voir encore une filiation lointaine avec   Rutebeuf.

Pour autant, entre Michault Taillevent et ce dernier auteur qui le précède de deux siècles, une des différences  parmi d’autres à relever, réside sans doute dans l’intentionnalité ou la destination du texte. Quand Rutebeuf écrit ses complaintes, il est, en effet, encore en activité. Il met donc en scène ses misères pour et face à un public et en vue d’en obtenir quelques retours sonnants et trébuchants, De son côté, le Michault du Passe-temps n’est déjà plus celui de la détrousse (voir article) et il semble se tenir, seul, face à son propre miroir et dans un espace de non représentation. litterature_poesie_medievale_michault_taillevent_passe-temps_moyen-ageBien sûr, il écrit sans doute sa poésie pour qu’elle soit lue mais à quelques distances de Rutebeuf, qui exhibe ses malheurs, en force les traits, s’en rie même parfois entre les lignes et en joue, l’auteur du moyen-âge tardif et du XVe siècle ne cherche pas tellement ici à les mettre en scène, ni à s’en faire plaindre pour en tirer quelques  bénéfices immédiats ; il sait, il nous le dit, ne devoir s’en prendre qu’à lui-même pour n’avoir pas thésauriser ou anticiper. Il accepte même, de manière prosaïque, l’entrée dans l’âge de vieillesse. Ce qui le rend, par dessus tout, soucieux, ce sont les conditions économiques dans lesquelles il est rendu : misère et grand âge ne font pas bon ménage, aujourd’hui, comme au moyen-âge.

Tout cela crée une certaine distance de l’auteur à lui-même qui fait de cette poésie une pièce qui échappe à la complainte pour prendre plus  de hauteur et se situer nettement plus dans l’essai et la réflexion. Si le « Je » est bien au coeur du passe-temps, la filiation avec Rutebeuf reste lointaine, michault_caron_taillevent_litterature_poesie_medievale_moyen-age_XVe-siecleau moins de ce point de vue là.

Du côté de la langue, le verbe de Michault Taillevent est un moyen-français déjà proche du nôtre. Peut-être est-ce d’ailleurs cette proximité, ajoutée à la profondeur de son propos et à l’élégance rare de son style, qui nous rend cette poésie si familière.

Bien que cet auteur médiéval fut redécouvert et retranscrit tardivement, il demeure étonnant que ce texte n’ait pas fait encore l’objet de plus d’intérêt (éducatif, culturel, théâtral, etc…). En publier quelques extraits est une façon d’y remédier.

Le Passe-Temps de Michault Caron
(vers 148 à 217)

La dernière fois, nous en étions resté à la strophe suivante :

Jeunesse, ou peu de gouverne a,
Pour ce que de bon cuer l’amoye,
Mon fait et mon sens gouverna
Se fault y a, la coulpe est moye.
Chose n’y vault que je lermoye,
Et ne feisse riens qu’ouvrer
Temps perdu n’est a recouvrer.

Pour remonter le fil de cette poésie, voir les articles suivants :

Jeunesse m’a donc introduit,
Qui conseil & corps a legier* (agile),
A sa plaisance* (plaisir, agrément) et non trop duit* (de duire : instruire),
Pour moy de viellesse alegier* (soulager).
Mais a mon docteur aleguier
Aucune honte peusse auoir:
Trop cuidier* (croire) vient de peu savoir.

Jeunesse, au temps que je la vis,
A sa guise me gouvernoit.
Je n’avoie mie l’advis
Que finer* (finir, mourir) il me convenoit,
Et pareillement, qu’on venoit
A viellesse devant sa mort:
Jeune serf (cerf) paist ou il s’amort.

Je fuz en jeunesse repeu
D’espoir de tousjours vivre en joye,
Doubtant d’estre a l’arriere peu* (var manuscrit veu).
Mais avoir des biens grant mout joye,
Ce propos jamaiz ne changoye,
Banis* (var manuscrit bains) de joye, ains n’en vy si flos
Nouvelle Saint-Jehan, neufz cifflos.

Tout se change & prent nouveau terme.
Assez de son compte on rabat
D’an en an et de terme en terme.
Viellesse, qui es cuers s’embat* (s’insinuer, se fondre),
En l’omme toute joye abat
& change maniere et propos:
Changer ne vault pintes pour pos.(1)

D’esperance diversement,
Puis que de viellesse ay ung rain,
je suis changie diversement,
Lies au premier, triste au derrain* (dernier).
Se je fuz d’or, je suiz d’arain.
Onques ne passay pire pas:
Qui bien change n’empire pas.

Esperance qui doulz lait a
De mon jouvent a ces grans cours
Si me nourry et alaita
Encor aprez assez grans cours
Et me promist aucun secours,
La m’ahoquay*  (de ahochier, accrocher) a ung chardon:
A grant promesse eschars* (parcimonieux, chiche) don.

A court mes ans legier passay,
En mengant mainte souppe grasse.
A espargner riens ne penssay,
Ne me chaloit fors d’estre en grace.
Mais viellesse, qui tout desbrasse* (défaire),
M’a ores prins a pié levé:
A mangier fault qui a lavé.

Je voy bataille, se me semble,
Qui me fait ja le cuer faillir.
Viellesse et povreté ensemble
Me commencent a assaillir.
Je sauroie bien ou saillir,
Au fort se povreté ne fust:
Armé ne craint ne fer ne fust* (bois, bâton).

Se povreté, sans dire rente* (rens te)
Venoit pour moy la teste fendre,
Je n’ay pas ung denier de rente,
Pour moy encontre elle deffendre.
Si la me fault garder, deffendre
Qu’elle ne m’aguette au passage:
Celui qui ne craint n’est pas sage.

De viellesse suiz bien content.
Bien scay qu’il fault viel devenir,
Et aussi scay je bien qu’on tend
Tousjours a sa fin advenir.
Mais ou elle peut avenir.
& ou elle point picque & mort,
Povreté est pire que mort.

(1) Changer ne vault pintes pour pos : pot de Bourgogne et à Paris XVe siècle : 1 pot = 2 pintes

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

« Jerusalem se plaint et li païs… », un chant de croisade satirique du XIIIe siècle par le trouvère Huon de Saint-Quentin

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet : chanson médiévale, poésie, trouvère, trouvère, poésie satirique, sirvantois, cinquième croisade, chant de croisade.
Période : moyen-âge central, XIIIe.
Auteur : Huon de Saint-Quentin (Hue, Hues, Hugues) (11.. -12..)
Titre : «Jerusalem se plaint et li pais»
Interprètes :  Gerard Le Vot
Album : Troubadours et trouvères (1993)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons de découvrir ou redécouvrir une chanson médiévale du trouvère Huon de Saint-Quentin, connu encore sous le nom de Hue, Hues ou même Hugues de Saint-Quentin. Pour être un chant de croisade, cette pièce est aussi un sirventois (sirvantès), C’est donc un texte satirique même si, comme nous aurons l’occasion de le voir, le poète n’y remet pas en cause le principe même de la croisade mais plutôt l’attitude des prêcheurs, de l’église et du clergé vis à vis de cette dernière.

L’interprétation que nous vous en proposons est tiré d’un album de  Gerard le Vot et nous profiterons donc également de cet article pour dire un mot de ce très reconnu musicien, chanteur, musicologue et universitaire français, non sans avoir d’abord dressé le tableau de l’oeuvre du trouvère qui nous occupe aujourd’hui.

Jerusalem se plaint, sirvantois de Huon de Saint-Quentin dans le MS 12615 de la BnF
Jerusalem se plaint, sirvantois de Huon de Saint-Quentin dans le MS 12615 de la BnF

Huon de Saint-Quentin,
oeuvres, manuscrits et legs

On trouve extrêmement  peu d’éléments sur la vie du trouvère Huon de Saint-Quentin. On peut déduire de son nom qu’il est originaire de cette cité et donc picard, mais pour le reste, il n’y a pas grand chose de lui à se mettre sous la dent, en dehors des quelques poésies qui nous sont parvenues. Pour tout dire, s’il a écrit au sujet de la 5ème croisade, aucune trace écrite n’en demeure et il serait même hasardeux d’affirmer qu’il ait pu y participer physiquement; certains de ses vers laisseraient même plutôt à penser qu’il se trouvait en Europe quand il écrivit ses poésies satiriques au sujet de cette dernière.

Du coté de son legs, en 1780, dans son Essai sur la musique ancienne et moderne (Volume 2), le compositeur et historien français Jean-Benjamin de La Borde avait rangé sous le nom de Chanoine de Saint-Quentin, trois pièces, celle du jour « Jerusalem se plaint » , une pastourelle ayant pour titre « a l’entrant del tans (tens) salvage » et encore un chanson « Rose ne flor, chant d’oisiaus ne verdure ».

deco_medievale_enluminures_trouvere_Assez rapidement dans le courant du XIXe siècle, on a toutefois considéré que les deux compositeurs étaient deux personnes différentes en ne laissant au chanoine de Saint-Quentin que la dernière chanson mentionnée plus haut (Rose ne flor…). Restaient donc deux pièces attribuées par le MS Français 844 (voir en ligne) à Huon (Hues) de Saint Quentin, le sirventois du jour (1) et la pastourelle. De son côté, le MS français 12615 ou Chansonnier de Noailles (voir en ligne) en plus de ces deux pièces, en indiquait une troisième, une pastourelle ayant pour titre : « Par desous l’ombre d’un bois ».

Concernant la pastourelle  « a l’entrant del tans (tens) salvage« ,  sur la foi des manuscrits, elle est, dans un premier temps et très logiquement, restée attribuée au trouvère mais on trouve déjà quelques réserves émises sur sa paternité dans le milieu du XIXe siècle.

« Nous n’avons pas trouvé d’indications sur la vie de HUE DE SAINT-QUENTIN ;peut-être même les deux seules chansons conservées sous son nom sont-elles de deux auteurs différents. La première est une pastourelle dont la composition est banale et les détails fort licencieux. »
Histoire littéraire de la France, académie des Inscriptions et Belles-Lettres, T XXIII (1856).

Plus près de nous, à la fin du XXe siècle,  le musicologue Räkel Hans-Herbert  a semble-t-il confirmé ces doutes en formant l’hypothèse que cette pastourelle était l’oeuvre d’un autre trouvère, homonyme du premier mais originaire quant à lui de Besançon (voir Hue de Saint-Quentin ein trouvère in Besançon, Räkel Hans-Herbert, Zeitschrift für romanische Philologie vol. 114 (1998))

Au sortir de tout cela, il ne reste donc, semble-t-il, dans l’oeuvre certaine du trouvère picard que la chanson du jour et la pastourelle « Par desous l’ombre d’un bois » auxquels il faut encore ajouter une autre poésie qui était demeurée anonyme dans les manuscrits. Ayant pour titre, « la Complainte de Jerusalem contre la cour de Rome« , ce texte présente en effet, dans sa forme comme dans son fond, des similitudes  avec la chanson « Jerusalem se plaint » qui laissent peu de place aux doutes. L’auteur en serait donc également Huon de Saint-Quentin et c’est d’ailleurs Gaston Paris lui-même qui finira par l’entériner une bonne fois, à la fin du XIXe siècle, suivi en cela par la plupart des experts de la question (voir L’auteur de la Complainte de Jérusalem, Gaston Paris. In: Romania, tome 19 n°74, 1890. pp. 294-296, persée).

Jérusalem se plaint de Huon de Saint-Quentin par Gerard le Vot

Gérard le Vot à la rencontre des troubadours et des trouvères

musique_chanson_medievale_gerard_le_vot_trouveres_troubadour_moyen-ageMusicien, harpiste, chanteur et musicologue, Gerard le Vot a longtemps été attaché aux universités de Lyon et encore de Poitiers où il a enseigné notamment la musicologie médiévale et comparée.

En 1993, il faisait paraître aux éditions  Studio SM l’album Troubadours et trouvères, compilation issue de deux albums que le musicien avait fait paraître dans les années 1980 et 1981. Sur les dix-neuf titres présents dans les deux productions précédentes, seize ont été sélectionnées pour donner naissance à ce nouvel album. On y trouve ainsi, de manière symétrique, huit pièces empruntées au registre des troubadours et huit autres à celui des trouvères. Il faut noter qu’à l’occasion des albums précédents Gerard le Vot avait été primé en 81 avec le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros  et en 87 avec le Prix Paul Zumthor.

musique_chanson_croisade_satirique_medievale_huon_saint_quentin_trouvere_picard_gerard_le_vot_moyen-age_centralCôté distribution, l’album est toujours édité et on peut le trouver à la vente en ligne au lien suivant : Troubadours et Trouveres de Gerard le Vot.

Cette même année 1993, Gerard le Vot faisait aussi paraître aux éditions  Minerve  l’ouvrage « Vocabulaire de la musique médiévale », à destination des musicologues ou étudiants désireux de s’aventurer sur le terrain des musiques du moyen-âge.

Du côté de sa discographie et pour y revenir, en plus des trois productions citées plus haut, il faut ajouter une collaboration avec le Kecskes Ensemble autour des chansons de Gaucelm Faidit, ainsi qu’un autre album intitulé « Ultima Lacrima » : sorti en 1997, il a pour thème les complaintes médiévales et les chants spirituels du Moyen-Age. Enfin au titre de son actualité, mentionnons encore la parution en Février 2017 d’un ouvrage dans un autre registre et ayant pour thème la poétique du rock.

musique_poesie_chanson_trouvere_huon_saint_quentin_jerusalem_se_plaint_moyen-age

Le contexte historique du sirvantois
de Huon de Saint-Quentin

D_lettrine_moyen_age_passionans les premières décennies du XIIIe siècle, à l’échec de la quatrième croisade, succéda celui de la cinquième. Après un appel en 1213 et quelques difficultés pour rallier les princes de l’Europe chrétienne à sa cause (ces derniers étant occupés à leurs affaires, à quoi il faut ajouter qu’il avait aussi envoyé les seigneurs du nord de la France guerroyer contre ceux du Sud et les albigeois), le pape Innocent III via ses prêcheurs finira tout de même par rallier un armée de croisés à sa cause. Une expédition sera ainsi levée en 1217-18. On décidera plutôt que de s’attaquer à Jerusalem de prendre une ville égyptienne en vue de l’utiliser comme monnaie d’échange contre la ville sainte.

Au départ bien engagée avec la prise de Damiette, la croisade se soldera pourtant par un échec dont la responsabilité semble peser, en grande partie, sur  le légat du pape Pélage venu prendre, sur place, le contrôle des opérations. En fait de négocier avec les arabes qui se montreront par l’intermédiaire du sultan d’Egypte Al-kamil finalement ouverts à l’échange, le légat  accumulera, en effet sur place, les bévues et les erreurs militaires et stratégiques. Ayant décidé de faire de Damiette un comptoir commercial qu’il ne voudra lâcher, il refusera aussi de traiter avec les « infidèles » et finira même par lancer les croisés à la conquête du Caïre. La décision sera fatale et sonnera le coup de grâce de la cinquième croisade en 1221. deco_medievale_enluminures_trouvere_Damiette sera rendue aux arabes et les croisés rentreront en Europe.

Ecrit par Huon de Saint-Quentin, sans doute l’année même de l’échec de l’expédition, ce sirvantois ne fustige pourtant pas tant le déroulement des opérations sur place que les conditions du départ et l’attitude du Clergé qui permit à ceux qui ne voulaient pas ou plus s’engager de monnayer leur non-participation contre argent sonnant et trébuchant. Le trouvère fustigera au passage les « décroisés » affirmant qu’ils perdront l’entrée au Paradis en lâchant la croix, mais sa diatribe ira beaucoup plus à l’encontre des dignitaires religieux et prêcheurs. En soulignant la cupidité du clergé, il mettra encore en doute l’usage que ce dernier fera de l’argent soutiré aux croisés. Le fond de cette satire n’est donc pas pour l’auteur de s’inscrire contre la croisade, mais bien au contraire de montrer, sous l’apparence des intentions, le peu de cas réel fait, par l’église et ses dignitaires, des prisonniers ou des chrétiens restés en terre sainte, sous la main des musulmans.

Ce texte est annonciateur d’un certain discrédit jeté sur la légitimité de l’Institution religieuse dans l’organisation et la tenue de la croisade qui perdurera au long du XIIIe siècle. Plus largement, la dénonciation qu’y fait son auteur d’une certaine rapacité du clergé et le peu de confiance qu’il lui prête dans la gestion de l’argent collecté sont assez révélateurs d’un mouvement critique qu’on retrouvera, à partir du XIIe et jusqu’au XIIIe siècle à l’égard de certaines pratiques de l’Eglise (voir Guiot de Provins, ou encore les fabliaux). Ce mouvement participe d’une réalité qui a, sans doute,  contribué à créer, un peu plus tôt, un terrain favorable à la plupart des « hérésies » du XIIe siècle et qui a aussi donné naissance, un peu après, aux ordres mendiants.

« Jerusalem se plaint »  en vieux-français

Jerusalem se plaint et li pais
U dame l’Diex sousfri mort doucement
Que deça mer a poi* (peu) de ses amis
Ki de son cors li facent mais nient*(qui ne lui veulent porter secours)
S’il sovenist cascun del jugement
Et del saint liu u il sousfri torment
Quant il pardon fist de sa mort Longis, (2) 
Le descroisier fesissent mout envis; (3)
Car ki pour Dieu prent le crois purement,
Il le renie au jor que il le rent,
Et com Judas faura* (de faillir) a  paradis.

Nostre pastour* (pasteurs) gardent mal leur berbis,
Quant pour deniers cascuns al leu* (loup) les vent;
Mais ke pechiés les a si tous souspris* (bien gagnés) 
K’il ont mis Dieu en oubli pour l’argent
Que devenront li riche garniment* (les riches biens)
K’il aquierent assés vilainement
Des faus loiers (4) k’il ont des croisiés pris?
Sachiés de voir k’il en seront repris,
Se loiautés et Dius et fois ne ment.
Retolu ont* (ils ont volé) et Achre et Belleem
Ce que cascuns avoit a Diu pramis.

Ki osera jamais, en nul sermon
De Dieu parler, en place n’en moustier* (église),
Ne anoncier ne bien fait ne pardon,
S’il fait jamais sans don ou sans denier
Chose qui puist Nostre Signeur aidier
A la terre conquerre et gaaignier
U de son sang paia no raençon* (rançon)?
Seigneur prelat, ce n’est ne bel ne bon
Ki si secors faites tant detriier* (retarder);
Vos avés fait, ce poet on tesmoignier,
De Deu Rolant et de vos Guenelon (5)

En celui n’a mesure ne raison
Kil se counoist s’il vai a vengier
Ceule ki pour Dieu sont dela en prison
Et pour oster lor ames de dangier.
Puis c’on muert ci, on ne doit resoignier* (redouter) 
Paine n’anui, honte ne destorbier* (dommage).
Pour Dieu est tout quan c’on fait en son non* (nom),
Ki en rendra cascun tel guerredon* (récompense)
Que cuers d’ome nel poroit esprisier;
Car paradis en ara de loier,
N’ainc pour si peu n’ot nus si riche don.(6)

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.


Notes

(1) Ajoutons encore qu’on trouve la pièce du jour dans le Manuscrit de Berne (MS 389),

(2)  Longin : le centurion aveugle qui perça de sa
lance Jésus en croix et fut par la suite, pardonné et guéri.

(3) « c’est plus malaisément qu’on se décroiserait » J Bédier, Les chansons de croisade (1909).

(4) Bédier traduit ces « faus loiers » par « contributions honteuses ».  D’aprés A Jubinal, dans « De quelques pièces inédites tirées du Manuscrit de Berne » (1858). l’auteur fait allusion ici « aux acquisitions que le clergé, profitant du besoin d’argent qu’avaient les seigneurs en partant pour les croisades, faisait d’eux à vil prix. » propos repris à son tour par Rutebeuf.

(5) Allusion à la chanson de Roland et à la trahison de Ganelon

(6) jamais pour si peu nul ne reçut tel don.

« Tant ai amé c’or me convient haïr », Une chanson médiévale de Conon de Bethune

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet : chanson médiévale, poésie, amour courtois, chevalier, trouvère, trouvère d’Arras, Artois, lyrisme courtois,
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe.
Auteur : Conon de Béthune  ( ?1170 – 1219/20)
Titre : «Tant ai amé c’or me convient haïr»
Interprètes :  Ensemble Sequentia
Album :  Trouvères, chants d’amour courtois des pays de langue d’Oil (1987)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons un retour à la poésie des premiers trouvères, avec une nouvelle chanson de Conon de Béthune noble chevalier « trouveur » du moyen-âge central, qui s’illustra aussi dans la quatrième croisade (voir biographie ici).

Les limites du cadre courtois?

La pièce du jour nous entraîne sur les rives de l’Amour courtois mais c’est aussi le récit d’une déception sentimentale qui nous en montre  les limites. « Tant ai amé c’or me convient haïr » Trahi, déçu par une « fausse amie », le « fine amant » est arrivé au point de rupture et fustige la fausseté de celle à qui il avait confié son coeur. Il passe même de l’amour à son radical opposé : la haine. On pourra débattre pour savoir si, en ne se pliant pas aux quatre volontés, résistances, manoeuvres et caprices de sa maîtresse et, en réagissant de la sorte, le poète sort du cadre de la lyrique courtoise ou s’il s’y trouve toujours. Il continue, en tout cas, lui de se définir comme un fine amant et nous sommes ici aux bornes de son élasticité (celle du cadre, deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalepas celle du poète, je n’ai pas connu suffisamment ce dernier pour me permettre de m’exprimer sur le sujet et en plus cela ne voudrait rien dire). Bref, la chanson du jour nous entraîne à ce moment précis où le poète décide qu’il ne joue plus et passe directement de l’amour frustré (notion tout à fait hors champ et inexistante au moyen-âge), au rejet et même à la « haine » (aussi littéraire sans doute que son amour, ou son désir de mourir pour la dame avant cela).

« Petite Marie m’entends-tu ? »

Cette chanson a-t-elle pu être écrite à l’attention de Marie de France ou Champagne (1145-1198)*, protectrice du trouvère qui l’avait même, on s’en souvient, fait inviter à la cour de France (par quoi le langage mâtiné d’Artois de ce dernier se trouva railler par la reine et le jeune héritier Philippe-Auguste) ? Certains biographes pensent que Conon de Béthune était tombé véritablement en amoureux de la Comtesse malgré leur différence d’âge. Le ton assez dur qu’il emploie ici peut toutefois laisser penser qu’il ne se serait sans doute pas aventuré à une telle offense envers sa protectrice. Par ailleurs, il faut encore ajouter qu’à d’autres endroits de son oeuvre, certaines dames auxquels il fait allusion sont clairement désignées comme n’étant pas Marie de France. Entre allégorie poétique, réalité historique et spéculations, à près de neuf cents ans de là, il demeure assez difficile de trancher.

* A ne pas confondre avec Marie de Champagne (1774-1204), la propre fille de l’intéressée, ni avec Marie de France la poétesse (1160-1210),

L’oeuvre de Conon de Béthune dans les manuscrits : MS Fr 844 & MS Fr 12615

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D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue documentaire, on trouve cette chanson attribuée à Conon de Béthune (« Quenes »), au côté de sept autres dans le manuscrit ancien  référencé MS Français 844 de la BnF (consultez-le en ligne sur Gallica ici).

Pour les musiciens, les musicologues ou tout autres passionnés ou amateurs de moyen-âge et de musique ancienne, nous nous sommes même fendus d’y rechercher le feuillet correspondant (visuel ci-dessus). Le mérite ne nous en revient qu’à moitié puisque le grand historien médiéviste et chartiste Gaston Raynaud nous a fait gagner un précieux temps dans cette recherche, grâce à son ouvrage: Bibliographie des Chansonniers français des XIIIe et XIVe siècles, daté de 1884.

Précisons encore avec lui que l’on peut également retrouver les chansons de Conon de Béthune (en nombre significatif) dans le Chansonnier dit de Noailles ou MS Français 12615 (ici sur Gallica) : neuf en tout, entre lesquelles on notera à nouveau la présence de notre chanson du jour. Enfin et pour en faire complètement le tour, deux autres manuscrits font encore état des oeuvres du trouvère, le MS Français 1591 « Chansons notées et jeux partis«  (ici sur gallica) en contient quatre et le Rome, Vat. Christ. 1490  en contient une.

« Tant ai amé c’or me convient haïr » par l’Ensemble Médiéval Sequentia

Une véritable anthologie des trouvères
par l’ensemble Sequentia

L_lettrine_moyen_age_passioninterprétation de la chanson de Conon de Béthune que nous vous proposons ici est tirée de l’excellent travail que l’Ensemble Sequentia dédiait, en 1984, aux trouvères français. Sortie tout d’abord sous la forme d’un triple album, la production fut rééditée quelques années plus tard, en 1987, sous la forme d’un double album.

album_sequential_trouveres_musique_chanson_medievale_amour_courtois_moyen-age_centralAvec pas moins de 43 titres, cette véritable anthologie des trouvères des XIIe et XIIIe siècles demeure une pièce incontournable pour qui s’intéresse à la musique médiévale et ancienne. Elle est toujours disponible à la vente sous sa forme de double album CD, mais aussi au format dématérialisé MP3. Nous vous en redonnons le lien ici à toutes fins utiles : Trouvères : Chants D’Amour Courtois Des Pays De Lanque D’Oïl

Tant ai amé c’or me convient haïr.

Tant ai amé c’or me convient haïr
Et si ne quier mais amer,
S’en tel lieu n’est c’on ne saice* (de savoir) traïr
Ne dechevoir ne fausser.
Trop longement m’a duré ceste paine
K’Amors m’a fait endurer;
Et non por quant loial amor certaine
Vaurai encoir recovrer.

Ki or vauroit loial amor trover
Si viegne a moi por coisir* (choisir)!
Mais bien se doit belle dame garder
K’ele ne m’aint* (de aimer) pour traïr,
K’ele feroit ke foie* (promesse) et ke vilaine,
S’em porroit tost mal oïr,
Ausi com fist la fause Chapelaine* (fig :confesseuse),
Cui tos li mons doit haïr.

Assés i a de celés* (secrets) et de ceaus
Ki dient ke j’ai mespris
De çou ke fis covreture de saus,
Mais moût a boin droit le fis,
Et de l’anel ki fu mis en traîne,
Mais a boin droit i fu mis,
Car par l’anel fu faite la saisine
Dont je sui mors et traïs.

A moult boen droit en fix ceu ke j’en fix,
Se Deus me doinst boens chevals!
Et cil ki dient ke i ai mespris
Sont perjuré et tuit fauls.
Por ceu dechiet* (de decheoir, diminuer) bone amor et descime
Que on lor souffre les mais,
Et cil ki cellent* (cachent) lor faulse covine* (pensée, fausseté)
Font les pluxors deloiauls.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

La ballade des contredits de Franc-Gontier, de François Villon, lecture audio

noel_nativite_chanson_poesie_medieval_francois_villon_ballade_proverbesSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, humour, satire.
Auteurs :  François Villon (1431-?1463)
Titre : « Les contredits de Franc-Gontier »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Oeuvre : le testament de François Villon
Album : Poètes immortels, François Villon,
dit par Alain Cuny (60/70)

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionuite à notre article sur la Ballade des Contredits de Franc-Gontier de François Villon, en voici une belle lecture audio. Elle est tirée d’une série d’albums que le label Disque Festival avait dédié, dans les années 60/70, aux « poètes immortels » français,

A l’occasion de l’album consacré à François Villon, le grand acteur Alain Cuny (1908-1994) prêtait sa voix à douze pièces issues de la poésie de l’auteur médiéval dont cette ballade que voici.

Les contredits de Franc-Gonthier de François Villon par Alain Cuny

En vous souhaitant une excellente journée!
Fred
Pour moyenagepassion.com
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Jean Meschinot, Une Ballade médiévale contre la guerre commune, les faux rapporteurs et les « rappineurs de bref »

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie politique, morale, réaliste, poésie médiévale, biographie, portrait, poète breton.
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes (extrait). Edition de 1494, chez Etienne Larcher Nantes.

Bonjour à tous,

O_lettrine_moyen_age_passionn trouve dans un rare manuscrit des Lunettes des princes de Jean Meschinot datant de 1494, trois ballades inédites du poète du moyen-âge tardif et nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir l’une d’entre elles. (1)

C’est une dénonciation des tensions intérieures qui sévissent dans la France d’alors et c’est aussi du même coup un appel à l’union contre la guerre civile et contre les intérêts des « faux rapporteurs » et « rappineurs de bref », autrement dit ceux qui, dans ce genre de situation, tirent le meilleur partie, dressent les communautés ou les différentes composantes d’un peuple les unes contre les autres et attisent les conflits pour des raisons qui leur sont propres et qui ne voilent toujours que leurs propres intérêts politiques ou pécuniaires.

jean_meschinot_poesie_ballade_medievale_litterature_moyen-age_valeurs_morales_chretiennes

« Dieu reconnaîtra les siens » nous disait donc, en quelque sorte ici le poète breton : ceux qui continueront d’oeuvrer et de prier pour que l’union et la paix triomphent. Autre monde, autre contexte, autres sens ? Gardons nous de tout mélanger, certes, mais sans doute est-ce le propre de toute poésie morale quand elle contient un fond de vérité que de s’inscrire, d’une certaine manière, dans la durée. Alors, jean_Meschinot_poesie_ballade_mediavale_moral_politique_anti-militariste_paix_moyen-age_tardif_XVe_sieclepeut-être qu’en lisant cette ballade médiévale,  certains d’entre vous seront tentés de transposer et lui trouveront des échos bien actuels et plus d’une triste illustration de par le monde.

De fait, pardonnez cette remarque qui nous sort un peu de notre terrain d’analyse habituelle, mais dans nos sociétés comme sur le terrain géopolitique mondial il n’est pas un conflit ou une guerre civile et intérieure de ces cinquante dernières années à laquelle ne se soient trouvés mêlés et totalement partie prenante des acteurs aux intérêts les plus tordus et les plus dévoyés (promoteurs, négociants, financiers, armateurs, états tiers, etc, d’allumeurs de mèches à artisans directs), avançant toujours, bien sûr (quand ils le font à la lumière), sous les bannières les plus prétendument morales.

Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !

L’une des grans douleurs de soubz la lune,
C’est veoir  le feu en sa propre maison.
Mais trop plus est veoir la guerre commune
En ung pays, et sans juste achaison* (motif).
Des querelles pour present nous taison,
Car Dieu, enfin, tout recompensera,
Mais je ne scay quant il commencera.
Or luy prions qu’il vueille recepvoir
Les oraisons que le peuple fera :
Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !

Jenne conseil et celée rancune* (querelle, rancune cachée),
Propre proufit ont fait des maulx foeson.
Et de cecy cause ne vous rend qu’une
C’est le deffault de justice et raison.
Faulx rapporteurs ont bien eu la saison ;
Mais, se Dieu plest, leur regne cessera.
Je desire sçavoir quant ce sera,
Car aultrement, paix ne povons avoir.
S’a nous ne tient, le mal temps passera :
Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !

N’imposons pas a mal eur ne fortune
Les grans deffaulx que nous mesmes faison.
Qui nous pourra faire ressource aucune
Si nostre paix et seurté desprison* (de desprisier ; déconsidérer)?
Unyon, vault plus que sans comparaison
Que tous les biens que guerre amassera.
Le rapineur de bref trespassera,
Peu luy vauldra sa richesse et avoir ;
A concorde le saige pensera.
Benoistz soient ceulx qui en feront debvoir !

L’envoy

Prince des cieulx, cil qui confessera,
Ta grant valeur plus ne t’offensera,
Ne ne vouldra jamais guerre esmouvoir ;
Mais unyon et paix compassera.
Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
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(1) C’est encore au très pointu Pierre Champion, fils d’Honoré que l’on doit d’avoir souligné la présence de ces ballades de Meschinot,Voir article de Romania datant de 1923 sur Persée.