Sujet : vieux-français, poésie médiévale, poésie courtoise, amour courtois, trouvères, langue d’oïl, salut d’amour, loyal amant, fine amor, complainte d’amour.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : « Or m’estuet saluer, cele que je desire »
Ouvrage : Manuscrit Français 837 de la BnF.
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous partons à la découverte d’une nouvelle poésie courtoise du Moyen Âge central et notamment d’un salut d’amour.
Ce genre particulier du XIIIe siècle nous a laissé quelques rares pièces dont un érudit comme Paul Meyer avait supposé qu’elles avaient dû été plus nombreuses dans les faits que celles parvenues par les manuscrits1 (autour d’une vingtaine).
Quatrains d’alexandrins pour un loyal amant
Le salut d’amour du jour diffère de ceux que nous avons pu étudier jusque là. Il est même d’une forme assez rare pour être soulignée puisqu’il présente une succession de beaux alexandrins regroupés en quatrains. Les rimes sont léonines. Autrement dit, la fin de chaque hémistiche rime et s’accorde avec les hémistiches des vers suivants.
Sur le fond, le trouvère reprend les codes habituels de la poésie courtoise. La dame y est grandement louée tant pour sa beauté que ses qualités morales (surtout pour sa beauté quand même). C’est assez pour que notre loyal amant en perde le sommeil et dans sa complainte, en appelle à la pitié de la belle pour lui ouvrir son cœur.
Comme dans de nombreuses pièces du genre, les médisants, les envieux et les perfides rodent. Ils ont même ici bonne place puisque plusieurs strophes leur sont consacrés. Toujours à l’embuscade, ils sont aussi là pour nous rappeler la nature souvent transgressive de l’amour courtois.
Aux sources manuscrites de cette poésie

Vous pouvez retrouver ce salut d’Amour dans le manuscrit médiéval Français 837 de la BnF.
Ce riche codex contient divers fabliaux, dits, contes en vers datés du XIIIe siècle. Datés de la fin de ce même siècle, il dénombre pas moins de 249 pièces pour de nombreux auteurs cités ou demeurés anonymes. L’œuvre de Rutebeuf y est particulièrement représentée avec 31 pièces.
Or m’estuet saluer, cele que je desire
dans le vieux français d’origine
NB : nous avons ajouté de nombreuses clefs de vocabulaire pour vous guider dans la compréhension de cette poésie en vieux français d’Oïl.
Or m’estuet saluer — cele que je desire
Et moi esvertuer — por sa grant bonté dire.
Sovent me fait muer — le cuer d’angoisse et ďire
Et le cors tressuer2— quant sa biauté remire.
Bien vueil que vous sachiez — que vostre amour m’esprent;
Si en sui enlaciez — que de nuit me seurprent.
Voirs est que sui plaiez, — mes la plaie reprent’3,
Quant vous voi si sui liez — toute joie m’en prent.
Cortoise et bien aprise, — bone et vaillanz et sage,
Rose esmerée4 esprise — sanz orgueil, sanz outrage,
Bouche très bien alise5, — resplendissant visage,
Tant vous aim, bele, et prise — que je vous faz hommage.
Encor vous loerai, — qu’assez i a à dire,
Je voi de voir et sai, — tant a en vous matire,
II n’est ne clers ne lai — qui soit dedenz l’empire
Qui seùst vo valor — ne racorder ne dire6.
Mon salu vous envoi — comme à dame et amie,
Et, por fere convoi, — ma complainte jolie,
Dame, vous i envoi, — nel tenez à folie7,
Quar je ne sai ne voi — comment mon cuer vous die.
Departir ne m’en quier — quar je l’aim sanz retrere,
Et amer et proisier8— je vueil la debonere.
Ne me puet anoier — ne torment ne contrere ;
Or se puent noier — li felon deputaire9.
Diex vous puist mal doner, — felon et losengier !
Toz dis volez mener — tricherie et dangier,
Et fins amanz mener — de lor vie eslongier;
De faussement errer — aurez encor loier.
Bele, ne créez mie — les felons mesdisanz,
Quar il sont plain d’envie — et fel et despisanz10;
Amer vueil sanz boisdie11 — en despit des nuisanz ;
Ne sai se j’ai amie, — mes je sui ses amanz.
Fine, sachanz et pure, — humble, piteuse et simple,
Compassée à nature, — blanche gorge com guimple12,
Portréte de feture — qui tout mon cuer raïmple
De joie sanz mesure, — tant a la chiere simple13.
Tant par est bien taillie — et de piez et de mains.
Bien fete et eschevie14 — d’espaules et de rains ;
Blanche gorge polie — i mist le souverains
Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains15.
Joie n’ai ne leece — se de li ne me vient,
Si ai duel et tristece, — que il ne li souvient
De moi qui sui en chace — por li quant me sovient
De sa vermeille face — qui si bien li avient.
Ainz Narcisus n’ama — dame si com je l’aime,
Car ele sourpris m’a, — et si n’ai pas l’estraine16
De li, que tel fame a — si clere face plaine,
N’onques ne s’aesma — à alegier ma paine.
Par Dieu ! je servirai — tant que pitié vaintra
Son dur cuer qu’en esmai — m’a fet vivre pieça.
Bien me met en essai — vers li, lors si saura
Se je onques faussai — cele qui mon cuer a.
Or soit à son plesir, — car je sui en balance
Et par ce n’ai loisir — ne n’ai mes de souffrance,
Je ne puis mes souffrir — si grande desirrance,
Se li vueil requérir — qu’el me face alejance.
La fin de ma complainte — ferai, puis, si deprie17
Au Dieu d’amors mains jointes — que il me face aïe18
Tant que je aie ataint — ce dont j’ai tel envie :
C’est l’amor à la cointe; — lors si raurai19 ma vie.
Explicit complainte d’amors.
Découvrez d’autres saluts d’amour traduits et commentés :
- Ma douce amie, salut, s’il vous agrée (avec notes sur les saluts d’amour),
- Douce dame, salut vous mande,
- Douce, simple, courtoise et sage,
- Douce bel, bon jor vous doinst,
- Douce dame preuse et senée.
Sur l’amour courtois, vous pouvez également consulter : Monde littéraire, monde médiéval, réflexions sur l’Amour courtois
Notes
- « Le salut d’amour dans les littératures provençale et française », Paul Meyer, Bibliothèque de l’école des chartes. 1867, tome 28 (persee.fr) ↩︎
- Tressuer : le corps agité, en nage ↩︎
- Il est vrai que j’en suis blessé mais la blessure augmente, me rattrape. ↩︎
- Esmérée : fine et délicate ↩︎
- Alise : douce, lisse, délicate ↩︎
- Il n’est de clerc ni de poésie (lais) qui puisse conter ou exprimer véritablement votre valeur. ↩︎
- Ne le prenez pas pour une folie, un acte inconsidéré ↩︎
- Proisier : preisier, louer ↩︎
- Felon deputaire : les perfides mauvais ↩︎
- Despisanz : haineux ↩︎
- Sans boisdie : sans ruse, sans tromperie ↩︎
- Allusion à la blancheur de la guimpe, coiffe médiévale de tissu blanc ↩︎
- Chière simple : douce mine, visage ingénu ↩︎
- Eschevie : svelte, de forme parfaite ↩︎
- « i mist le souverains Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains. » : Dieu a créé toute cette perfection et ses beaux atours pour que le monde les regarde, de cela je suis certain ↩︎
- Il n’a pas la chance d’avoir la réputation de Narcisse (qui n’a jamais aimé de femmes) mais il aime la femme la plus belle et sans égale pour soulager sa peine (?). ↩︎
- Deprïer, déproier : implorer, supplier ↩︎
- Qu’il me face aïe : qu’il vienne à mon secours, à mon aide. ↩︎
- De Ravoir : retrouver, recouvrer : je retrouverai ma vie ↩︎



