Saadi : postérité, action politique et gouvernement juste

Sujet   : sagesse persane,  conte moral, charité, bienfaisance, vanité, citations médiévales, citations, sagesse.
Période  : Moyen Âge central, XIIIe siècle
Auteur :  Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291)
Ouvrage  :  Le Verger de Saadi traduit pour la première fois en français,  par A. C. barbier de Meynard, (1880)

Bonjour à tous,

u XIIIe siècle, à des lieues de l’Europe médiévale, le conteur persan Saadi dispense ses contes moraux à qui veut les entendre, mais le plus souvent, tout de même, aux princes, aux puissants et aux lettrés. 800 ans après son œuvre, les perles de poésie et de sagesse qu’il a semées nous sont parvenues, notamment à travers deux de ses ouvrages : le Gulistan (jardin de roses) et le Boustan (ou Bustan, le verger).

Juste gouvernement et action politique, une citation extraite du Boustan de Saadi
Une citation médiévale de Saadi contre la vanité et pour la charité dans l’action politique

Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir un nouveau conte tiré du Boustan. Il provient du premier chapitre de l’ouvrage intitulé : « Des devoirs des rois ; de la justice et du bon gouvernement ; règles de politique et de stratégie. » et il nous entraînera dans une parabole morale destinée à l’homme le plus modeste comme aux gouvernants.

A la lecture de cette courte histoire, il sera difficile de ne pas avoir à l’esprit les « miroirs aux princes« . Ces traités politiques et moraux, qui portent des visées éducatives à l’attention des puissants, forment, en effet, un genre littéraire que l’on retrouve aussi, du côté de l’Occident médiéval, dès les débuts du Moyen-Âge central.


Le lutteur et le squelette, de Saadi Shirazi

Un lutteur disgracié par la fortune et dénué de toutes ressources ne trouvait jamais ni à dîner ni à souper. Pressé par la faim impérieuse, il s’employait à porter de la terre sur son dos ; le métier d’athlète ne fait guère vivre son homme. Dans cette condition misérable, son cœur s’épuisait dans la douleur et son corps dans la fatigue. Tantôt il déclarait la guerre à ce monde égoïste, tantôt il maudissait la fortune ennemie ; un jour, à l’aspect du bonheur d’autrui, il refoulait dans sa gorge des larmes amères ; un autre jour, éperdu de chagrin, il s’écriait :

— Vit-on jamais une existence plus misérable que la mienne ! D’autres réunissent sur leur table miel, volaille et agneau ; moi je ne puis même mettre un légume sur mon pain. A dire vrai, c’est chose injuste que je sois à demi-nu quand le chat lui-même a sa fourrure. Que je serais heureux si, tandis que je pétris l’argile, quelque trésor me tombait sous la main ; je pourrais alors vivre à ma guise et secouer la poussière de la pauvreté !

Un jour qu’il creusait le sol, il trouva la mâchoire d’un crâne rongée de vétusté, dont les débris couverts de terre étaient disjoints et les dents disparues ; mais de cette bouche sans langue sortirent de sages conseils :

— Ami, lui dit-elle, supporte patiemment ta misère. Regarde, n’est-ce pas ainsi que finit toute chose, la bouche qui a savouré le miel et celle qui n’a dévoré que ses regrets (litt. le sang de son cœur) ? Ne te plains pas des vicissitudes de la sphère inconstante, longtemps encore elle tournera et nous ne serons plus. 

En se présentant à son esprit, ces pensées en éloignèrent le triste cortège du chagrin :

— Être sans raison, ni sagesse, se dit-il à lui-même, supporte courageusement tes maux, au lieu de te consumer dans les regrets. L’homme qui plie sous un lourd fardeau et celui qui, du front, touche les cieux, l’un et l’autre, quand vient la catastrophe suprême, oublient leur condition première. Le chagrin s’évanouit comme la joie et rien ne survit, sauf la rétribution des œuvres et la bonne renommée. La bienfaisance subsiste et non le trône et la couronne. 

Grands de la terre, faites le bien si vous voulez laisser un bon souvenir; ne tirez vanité ni de votre cour somptueuse ni de votre puissance, d’autres les ont possédées avant vous et les posséderont quand vous ne serez plus. Voulez-vous préserver votre trône d’une chute prochaine, donnez tous vos soins à la religion et à vos sujets, et puisque il faut quitter la vie, répandez l’or de l’aumône à pleines mains. Quant a Saadi, il n’a pas d’or, mais il prodigue les perles de la poésie.

Mocharrafoddin Saadi – Le Boustan (op cité)


Des leçons de conduite de la bouche d’un mort

Les thèmes moraux traités dans ce conte seront familiers à ceux qui connaissent Saadi ou qui ont lu certains de nos articles à son sujet (voir, par exemple, les regrets du roi d’Egypte ou encore l’Incendie de Bagdad) : la mort (ici personnifiée par la mâchoire) reste toujours bonne conseillère. Saadi lui donnera même la parole. Le moment venu, elle nivellera de sa présence et pour tout un chacun, les joies, comme les regrets et les plaintes. Saadi invoque la Camarde pour donner au déshérité, le courage de résister à l’adversité, mais aussi pour souligner ce que retiendra la postérité de son passage sur terre.

Enluminure médiévale : le voyage de Saadi

Dans un deuxième temps, il élargit son propos aux puissants en prenant pour cible leurs tentations de vanité. La bonne renommée, les bonnes actions et la bienfaisance, voilà les seules traces que l’homme de pouvoir comme l’homme simple devraient vouloir laisser après lui. Comme des empreintes de pas sur les dunes, le reste sera effacé par le premier vent du désert.

Charité et mansuétude contre vanité, on pourra arguer que le thème est redondant mais c’est le lot du sage que de se répéter. Aussi, comme un vieux professeur, Saadi multiplie les paraboles en variant les angles pour mieux toucher ses cibles.

Et bien que des lieues séparent notre poète de la France médiévale, on ne manquera pas de relever les parentés morales entre les valeurs mises en avant par le grand conteur persan et certains auteurs moraux du Moyen Âge chrétien (voir les 4 saisons de la vie, la mort médiévale contre la vanité des hommes ou encore réflexions sur la mort au Moyen Âge).

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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NB : sur l’image d’en-tête, on retrouve un détail d’enluminure tiré d’un manuscrit du Boustan conservé actuellement à la bibliothèque du Palais de Niavaran à Téhéran et daté du XIXe siècle.

Agenda : une 23eme Médiévale pour la cité de Brie-Comte-Robert

Sujet : fêtes médiévales, Marché artisanal, animations médiévales, compagnies médiévales, spectacles, campements, ateliers d’artisanat,
Evénement :  La 23ème Médiévale  de Brie Comte Robert
Lieu : Brie-Comte-Robert,  Seine-et-Marne, Île-de-France
Dates  :  1 et  2 octobre 2022

Bonjour à tous,

ur l’agenda du week-end prochain, ce sera au tour de Brie Comte Robert de faire un voyage dans le temps, en direction du monde médiéval. Il s’agira de la 23ème édition de ces Médiévales organisées par la municipalité, en collaboration avec d’autres partenaires publics et privés, dont le département de Seine-et-Marne.

Après des dernières éditions compliquées par les mesures sanitaires, l’événement devrait se tenir, cette année, dans les meilleures conditions et renouer avec son habituelle fréquentation ; pour en donner une idée, plus de 25000 visiteurs y sont, en général, attendues.

Des animations médiévales à profusion

La Médiévale de Brie-Comte-Robert - Affiche

Nous sommes ici dans le cadre d’une médiévale assez mixte dans le sens où vous y trouverez des reconstituteurs historiques et des groupes de musiques médiévales mais aussi des troupes ou des comédiens inspirées par un Moyen Âge plus imaginaire, voire fantaisie. Ce cadre posé, le programme 2022 affiche un large panel d’animations continues sur les deux journées du 1er et du 2 octobre prochain : saynètes et théâtre de rue, déambulations joyeuses, bateleurs et saltimbanques mais encore une grande quantité de concerts seront au rendez-vous par les rues de la cité, le samedi et le dimanche, à partir du milieu de matinée.

Pour un voyage réussi aux temps médiévaux, les campements de chevaliers et de mesnies ne pouvaient manquer. Animés par les compagnies de reconstituteurs invitées pour l’occasion, on y retrouvera la vie militaire et civile d’époque avec des tentes de croisés, des expositions d’armes, des démonstrations de combat, du lancer de haches ou encore de l’escrime médiévale. Des ateliers d’artisanat comme au Moyen Âge sont aussi programmés ( mobiliers et serrurerie, orfèvrerie, calligraphie,…) et une troupe de bâtisseurs évoquera également les chantiers de construction au temps médiévaux.

Compagnies médiévales et animations à Brie-Comte-Robert

Grand marché artisanal et autres temps forts

Viendront s’ajoutera à cela, des jeux et surprises variés, mais encore un marché artisanal de belle taille (120 échoppes annoncées). La fête connaîtra aussi des temps forts avec des spectacles équestres, à la façon de tournois de chevalerie donnés, à plusieurs reprises, durant le week-end ou, encore, avec la nocturne du samedi soir, qui enchaînera un grand spectacle de feu après une retraite aux flambeaux.

Compagnies médiévales invitées

Cie Sonj – Datura – Les coupeurs de Bourses – Gueux à chiens – Cie Rhésus – Bandura – Prodzopa – Les tritons ripailleurs – Ambraluna – Bleu Nuage – Cie Meerant – Cie Chevaux de Prestige – Cie Vénère Gumain – Monts Rieurs – Cie des Barbiers – Association Du Moyen Âge à nos jours – Cie Dog Trainer – Cie Lez’Accros – Cie Henrichemont & Babelle – Cie La Maison des fers croisés – Les Heritiers du DAGR – Les Bretteurs Caudaciens – Cie Tan Elleil – Cie Zoolians – Cie Les Dernières Amazones – Gweltaz le File

Consulter le programme détaillé de cet événement – (lien alternatif)

Retrouvez nos articles précédents sur ces Médiévales : Edition 2018Edition 2019.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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Au XIVe siècle, une fable contre les abus financiers du pouvoir

Ballade Médiévale Eustache Deschamps

Sujet  : poésie médiévale, auteur médiéval,  moyen-français, manuscrit ancien, poésie, chant royal, impôts, taxation, poésie morale, poésie politique, satire.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Pour ce vous pri, gardez-vous des barbiers !»
Ouvrage  :  Œuvres  inédites d’Eustache Deschamps, T I   Prosper Tarbé (1849)

Bonjour à tous,

otre périple, d’aujourd’hui, nous entraîne vers la fin du XIVe siècle pour y retrouver une nouvelle poésie politique et satirique d’Eustache Deschamps. Comme on le verra, elle prendra la forme d’une fable singulière dans laquelle le poète médiéval montera à nouveau à l’assaut du pouvoir et de la cour pour mettre en garde la couronne contre les trop lourds charges et impôts qu’on fait alors peser sur les populations.

Les peuples tondus par leurs Etats

A chaque reprise des hostilités, la guerre de cent ans coûte cher et les princes de part et d’autre, en font, inévitablement, supporter le poids à leur peuple. Il en va toujours ainsi, avec ou sans argent magique sorti d’une planche à billet aux rotatives bien huilées, c’est toujours lui qui finit par payer le plus cher les prix des conflits entre nations.

Dans le chant royal du jour, Eustache Deschamps se servira d’animaux familiers de nos campagnes pour faire toucher du doigt les lourdes charges que la couronne fait peser sur les petites gens à la fin du XIVe siècle. L’auteur du Moyen Âge tardif n’a jamais hésité à user de sa poésie comme d’une arme pour tenter de raisonner les puissants et, une fois de plus, il ne mâchera pas ses mots. « Pour ce vous prie, gardez vous des barbiers » scandera-t-il dans le refrain de ce chant royal. Autrement dit, méfiez-vous ou prenez-garde de ceux qui ne pensent qu’à vous tondre et vous prendre vos deniers.

Aux sources historiques de cette ballade

D’un point de vue historique, et sous des airs qui pourraient vous paraître déjà-vus, ce chant royal était, plus particulièrement, destiné au roi Charles VI. Depuis 1384, ce dernier a, en effet, mis en place une nouvelle taxe : « la taille ». Au départ, cet impôt direct avait pour vocation le financement d’une opération militaire particulière contre l’anglais mais comme la règle le veut presque toujours en matière fiscale, la mesure se verra répétée. Ainsi, dans les années suivantes, à chaque nouvel effort de guerre, le souverain français se tournera vers le peuple pour le ponctionner lourdement (voir notamment Les finances royales sous Charles VI (1388-1413), Perrin Charles-Edmond, Journal des savants, 1967).

En ce qui concerne les sources, vous pourrez retrouver ce chant royal dans le manuscrit médiéval référencé MS français 840. Cet ouvrage que nous avons déjà abondamment cité, qui contient les œuvres complètes d’Eustache Deschamps. La poésie du jour se trouve au feuillet 103v et 104r, et à nouveau, un peu plus loin dans le manuscrit au feuillet 135v et suivant. Pour sa graphie en français moderne, nous nous sommes appuyés sur le Tome 1 des Œuvres inédites de Eustache Deschamps par Prosper Tarbé (1849). Pour ne citer que cette autre source du XIXe, notez que cette poésie politique est aussi présente dans les Œuvres complètes d’Eustache Deschamps par le marquis de Queux de Saint Hilaire et Gaston Raynaud.


Le chant royal d’Eustache
« sur les impôts excessifs mis sur la nation »

NB : le titre « sur les impôts excessifs…  » vient de Prosper Barbé, le manuscrit 840 n’en mentionne pas.

Une brebis, une chièvre, un cheval,
Qui charruioient
(labourer) en une grant arée (terre de labour),
Et deux grans buefs qui tirent en un val
Pierre qu’on ot d’un hault mont descavée
(extraite),
Une vache sans let, moult décharnée,
Un povre asne qui ses crochès portoit
S’encontrèrent là et aux besles disoit :
Je vien de court. Mais là est uns mestiers
Qui tond et rest
(rase) les bestes trop estroit (fig : court):
Pour ce vous pri, gardez-vous des barbiers !

Lors li chevaulx dist : trop m’ont fait de mal,
Jusques aux os m’ont la char entamée :
Soufrir
(supporter) ne puis cuillier (collier, harnais), ne poitral.
Les buefs dient : nostre pel est pelée.
La chièvre dit : je suis toute affolée.
Et la vache de son véel
(veau) se plaingnoit,
Que mangié ont. — Et la brebis disoit :
Pandus soit-il qui fist forcés premiers
(1) ;
Car trois fois l’an n’est pas de tondre droit
(droit : justement).
Pour ce vous pri, gardez-vous des barbiers!

Ou temps passé tuit li occidental
Orent long poil et grant barbe mellée.
Une fois l’an tondirent leur bestal,
Et conquistrent mainte terre à l’espée.
Une fois l’an firent fauchier la prée :
Eulz, le bestail, la terre grasse estoit
En cet estat : et chascuns labouroit.
Aise furent lors nos pères premiers.
Autrement va chascuns tout ce qu’il voit
(2):
Pour ce vous pri, gardez-vous des barbiers.

Et l’asne dit: qui pert le principal
Et c’est le cuir, sa rente est mal fondée :
La besle meurt ; riens ne demeure ou pal
Dont la terre puist lors estre admandée.
Le labour fault
(fait defaut, manque) : plus ne convient qu’om rée (tarde).
Et si faut-il labourer qui que soit ;
Ou les barbiers de famine mourroit.
Mais joie font des peaulx les peletiers ;
Deuil feroient, qui les écorcheroit
(3):
Pour ce vous pri, gardez-vous des barbiers.

La chièvre adonc respondit : à estal
(étable)
Singes et loups ont ceste loy trouvée,
Et ces gros ours du lion curial
Que de no poil ont la gueule estoupée
(bouchée, pleine).
Trop souvent est nostre barbe couppée
Et nostre poil, dont nous avons plus froit.
Rère
(raser, tondre) trop près fait le cuir estre roit (dur) :
Ainsi vivons envix ou voulentiers.
Vive qui puet : trop sommes à destroit
(détresse, difficulté) :
Pour ce vous pri, gardez-vous des barbiers.

L’envoy.

Noble lion, qui bien s’adviseroit,
Que par raison son bestail ne tondroit,
Quant il seroit lieux et temps et mestiers.
Qui trop le tond, il se gaste et déçoit,
Et au besoing nulle rien ne reçoit :
Pour ce vous pri, gardez-vous des barbiers  !

Notes
(1) Pandus soit-il qui fist forcés premiers : pendu soit celui qui, le premier, se procura les ciseaux.
(2) Autrement va chascuns tout ce qu’il voit : les choses en vont bien autrement désormais
(3) Deuil feroient, qui les écorcheroit : ils (les pelletiers) seraient en liesse si on les écorchait


La défiance d’Eustache Deschamps
envers les abus financiers des princes

Ce chant royal ne sera pas l’unique occasion donnée à Eustache Deschamps de mettre en garde les princes contre leurs abus financiers à l’égard des petites gens. Il a adressé dans plus d’une poésie, le sujet des dépenses des puissants comme il a souvent montré du doigt leur rapacité ou leur trop grande convoitise.

Comme toujours, quand il le fait, il se place en conseiller moral et, s’il se tourne vers le pouvoir, c’est d’abord dans le souci de lui faire entendre raison. N’oublions pas qu’il sert ces mêmes princes. Son intention est donc d’appeler à plus de justice sociale pour les gens du peuple, mais aussi de permettre de maintenir la système monarchique en place et sa stabilité. Pour qu’on le situe bien, il n’est pas question pour lui d’allumer les feux de la révolte même si cela n’enlève rien à son engagement, ni à son courage.

Une opposition de fond

« La nécessité d’une utilisation plus modérée des ressources du royaume pour assurer sa pérennité est un thème majeur de la poésie de Deschamps. « 

Poésie et persuasion politique : le cas d’Eustache Deschamps, Laura  Kendrick, De Dante à Rubens, l’artiste engagé, Éditions Sorbonne (2020).

En suivant les pas de l’historienne : sur la question de la taxation, Eustache se situe en droite ligne d’une Ecole de pensée qui se défie de l’usage outrancier de l’impôt comme moyen de pourvoir aux besoins de la couronne et de l’administration du royaume. D’entre tous les savants apparentés à ces idées, on retiendra des noms comme Nicolas Oresme, Philippe de Mézières, ou encore Évrard de Trémaugon.

Dans cette continuité et pour notre poète, la condition d’un royaume stable et florissant demeure, en premier lieu, un « peuple productif et prospère » et non un roi replet entouré d’une administration roulant sur l’or, au détriment du bien commun. Au delà du fond philosophique et pour faire une parenthèse, ajoutons que la longue carrière d’Eustache près de la cour n’a, sans doute, rien fait pour changer ses vues sur ces questions. Bien loin de toute frugalité, il y fut, en effet, témoin de fastes, d’excès et de travers sur lesquels il s’est largement épanché (voir, par exemple, une ballade acerbe sur les jeux de cour) .

Les financiers contre les sachants

Corollaire de cet abus de taxation et d’une gestion dispendieuse, Eustache se défie également d’une nouvelle classe de financiers qui émergent et qui prend de plus en plus d’importance dans l’administration du royaume et les décisions prises. Comme Laura Kendrick le souligne encore :

« (…) Mais il y a aussi un côté auto-défensif et partisan dans la véritable guerre verbale que Deschamps a menée, à travers ses ballades et chansons royales, non seulement contre cette taxation injuste et gaspilleuse des ressources du royaume, mais aussi contre la montée en puissance des officiers et personnels chargés des finances du royaume. Les deux maux vont de pair. Deschamps s’en prend surtout aux hommes nouveaux sachant peu sauf «  compter, getter et mannier argent »  ; grâce à cette compétence limitée, ils deviennent plus importants et plus respectés que les «  sages preudommes  » ayant fait de longues études de textes d’autorité. Il critique le prince qui élève ces « nonsaichants » et appelle à la diminution de leur nombre. »

Laura  Kendrick (op cité).

Il est extrêmement intéressant de constater qu’avec la centralisation étatique de l’impôt nait, aussi, une caste financière qui prend, peu à peu, l’ascendant sur des vues plus profondes, voir plus philosophiques et morales, dans la conduite des affaires de l’Etat. Pour le reste, nous ne pouvons que vous inviter à consulter cet excellent article de Laura Kendrick sur l’engagement politique d’Eustache Deschamps sur toutes ces questions.

Pour élargir, rappelons que ce dernier a beaucoup écrit sur la thématique de l’obsession de l’avoir ou de l’argent contre un peu de mesure, des valeurs plus charitables et plus, généralement, un sens de la vie plus conforme aux valeurs chrétiennes médiévales. A ce sujet, on pourra se reporter, par exemple, aux ballades : « Car Nul ne pense qu’à remplir son sac« , « mieux vaut honneur que honteuse richesse » ou encore « ça de l’argent » (cette dernière mettant en scène, comme celle du jour, des animaux).

Derrière la biquette, collecte d’impôt – Français 9608 BnF – Mélanges théologiques (XVe s)

Révoltes fiscales et opacité des finances

Bien avant le mouvement des gilets jaunes dont l’augmentation d’une taxe et, finalement, d’un impôt indirect avait été le détonateur social, les abus fiscaux ont été la source de nombreuses contestations à travers l’histoire française. Selon les deux économistes et universitaires Jean-Édouard Colliard et Claire Montialoux, au delà du principe même de l’impôt et de ses augmentations intempestives, le manque de clarté sur la destination réelle des fonds resterait, à travers l’histoire depuis le XIIIe siècle, une des causes majeures de soulèvements sociaux ou de mécontentement.

« En dehors de ces circonstances exceptionnelles (victoire de Charles VII) où la survie de la communauté est en jeu, les prélèvements sont considérés comme abusifs. Les révoltes fiscales parsèment ainsi l’Histoire de France jusqu’au XVIIIe siècle. Quand le roi décide à la fin du XIIIe siècle d’imposer un impôt sur chaque marchandise vendue, le tollé est si grand que le monarque est contraint d’en revenir aux aides. (…) Plus que le principe même de la levée des impôts, c’est donc l’arbitraire et l’opacité des finances royales qui nuisent à leur légitimité. »

Une brève histoire de l’impôt , Regards croisés sur l’économie 2007/1.
Jean-Édouard Colliard et Claire Montialoux

Résonnances actuelles

L’article des deux économistes montre également assez bien les changements des représentations sur l’impôt d’Etat au cours de son histoire : « l’impôt est un véritable palimpseste où s’écrivent les tensions et les accords d’une société avec le corps qui la représente  et les voies de réforme sont complexes, par paliers, tant son histoire est foisonnante, et chargée de consensus passés.« 

On y voit, notamment, que son principe est désormais bien accepté. Le peuple français a, de longtemps, admis l’idée d’un effort individuel en contrepartie d’avantages sociaux et collectifs. Cependant, sans prendre de raccourci, les réticences eu égard à son opacité ne semblent guère avoir changé sur le fond. Certes, on peut constater, avec les auteurs, que les finances sont désormais publiques et donc supposément moins opaques, mais il reste difficile de ne pas souligner que leur niveau de complexité et d’empilement bureaucratique les rendent tout aussi abscons et inaccessibles pour le citoyen.

Aujourd’hui comme hier, ce manque de clarté continue d’alimenter les contestations autant que les suspicions. Et la grogne semble même s’accentuer plus encore à l’heure où les services publics continuent d’être démantelés ou privatisés, face à des taux de prélèvement fiscaux qui restent, dans le même temps, record ; la France est, en effet, en tête de classement dans les premiers pays européens en terme de taux d’imposition. « Où va le pognon » ? La bonne vieille question populaire semble toujours un peu triviale mais elle a la vie dure. Quant à la réponse qu’on lui fait, elle tient souvent en quelques mots qui continuent d’alimenter les interrogations : « C’est compliqué ».

Face à tout cela, un peu plus de lisibilité, de pédagogie et peut-être aussi (soyons fous), de démocratie participative ne seraient pas malvenus, particulièrement dans le contexte d’une dette française qui a littéralement explosé au cours des dernières décennies et, plus encore, ces dernières années.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes

NB : concernant les enluminures de cet article, elles sont tirées de diverses sources. Le fond arboré provient du Livre de chasse de Gaston Phébus, de la BnF (Français 616 -XVe siècle). Concernant les animaux, ils proviennent tous du bestiaire du Royal MS 12 C XIX de la British Library (vers 1210), à l’exception de la chèvre extraite du manuscrit MS Bodley 764 de la Bodleian Library.

Vendée : revivez un incroyable siège médiéval au château de Tiffauges

Blason Armoirie Maison Thouars - Tiffauges - Moyen Âge tardif

Sujet :  animations médiévales, reconstituteurs, marché médiéval, compagnies médiévales, siège, monde médiéval, histoire vivante
Période :   moyen-âge central, XIVe, 1371.
Lieu :  château de Tiffauges, Vendée
Pays  de la Loire.
Evénement  :  les Médiévales de Tiffauges
Date :  24 &  25 septembre 2022

Bonjour à tous,

our notre sélection du week-end prochain, nous avons le plaisir de vous présenter une Médiévale du côté du Poitou et la Vendée, qui va, vraiment, valoir le détour . Organisé par une équipe de passionnés, soutenu par le département de Vendée, cet événement ambitieux, qui se tiendra au château de Tiffauges, vous proposera de revivre en grand l’histoire vivante avec un siège mené par un nombre impressionnant de reconstituteurs.

Un mot de l’organisateur le Roi Uther

Médiévales de Tiffauges, forteresse assiégées, Affiche de l'événement

Disons d’abord un mot de l’organisateur de l’événement. Menée par son président et créateur Gérard Paugam, entouré d’une équipe aguerrie, l’Association Roi Uther met un point d’honneur à allier patrimoine, histoire et transmission. A ce titre, elle propose des événements rattachés à l’histoire réelle avec un fort parti-pris de reconstitution réaliste.

Sa période de prédilection ? Le Moyen Âge, bien sûr. Et pour servir ses ambitions, elle n’hésite pas à mener des recherches approfondies sur les thèmes approchés et à s’entourer de conseillers spécialisés, de même qu’elle fédère un réseau d’associations historiques et de partenaires en France et à travers toute l’Europe. Ajoutez à tout cela une bonne dose de passion et vous aurez une bonne idée de ce qui se cache sous ce Roi Uther.

Histoire vivante et Reconstituteurs à Tiffauges

Le Roi Uther, déjà 15 ans de Médiévales

Avec l’événement à venir, Gérard Paugam et ses complices sont loin d’en être à leur galop d’essai ; depuis 2009, l’association Roi Uther a fait de l’organisation d’événements médiévaux son fer de lance avec déjà de beaux succès à son actif : les Médiévales de Malestroit, les Marches de Bretagne, les Médiévales du Roc et d’autres encore,… Chaque année, depuis 2017, elle s’est mis en devoir, également, de faire vibrer les vieilles pierres du château de Tiffauges, au son de leur histoire médiévale.

Gérard Paugam, Association Roi Uther

Le fil conducteur de ces Médiévales de Tiffauges a suivi, pour l’instant, l’histoire du Poitou de la fin du XIVe siècle tout en proposant, à chaque édition, de nouvelles thématiques. Ce sera encore le cas de cette édition. Les éditions précédentes avaient déjà présenté Tiffauges 1367, 1368 et 1369 et cette année verra renaître l’an de grâce 1371 sous les yeux émerveillés des visiteurs. D’édition en édition, ces derniers sont de plus en plus nombreux et, cette année, les organisateurs espèrent bien que le travail engagé sera récompensé par plus de 10000 visites, ce qui serait amplement mérité au vu du programme.

Au programme de ces médiévales

Fidèle à la promesse de son organisateur, divertissements, émotions et histoire vivante seront au rendez-vous, ce week-end, au château de Tiffauges. La fête battra son plein du samedi 24 au dimanche 25 septembre et des centaines de reconstituteurs ont été conviés pour l’occasion. Ils arriveront des 4 coins de France mais aussi de toute l’Europe : Allemagne, Belgique, Italie, Tchécoslovaquie, Pologne, Croatie.

Une siège avec près de 500 reconstituteurs

Si le château de Tiffauges a été rendu célèbre, dans le courant du XVe siècle par l’étrange affaire autour de Gilles de Rais, ce week-end, l’Association le Roi Uther vous proposera un bond dans le temps bien antérieur à la naissance du Baron de Retz.

Nous sommes en 1371 durant la guerre de cent ans. Péronnelle Vicomtesse de Thouars a fait allégeance à l’anglois depuis quelques années déjà et elle est à la botte du Sénéchal de Poitou. Son voisin, le Duc d’Anjou, Louis 1er, cadet du roi de France Jean le Bon et fier défenseur de la couronne française, ne l’entend pas de cette oreille. L’organisation d’une foire par sa voisine sera la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Pour lui, il est grand temps de reprendre la province des mains de l’anglais qui pille et retourne les campagnes en tout sens. Il décidera donc de frapper fort avec une attaque de Tiffauges et un siège conduit dans les règles.

Entre les remparts du château, les artisans et la population habituelle est là. La foire y bat aussi son plein avec ses stands et ses échoppes. Avisés de l’approche des troupes d’Anjou, les paysans devront rentrer à la hâte les bêtes en les murs de la forteresse. De son côté, la garnison est aux aguets. Bientôt, tous devront retenir leur souffle car le duc d’Anjou approche. Le siège s’organise et, déjà, les murs du château tremblent. L’histoire est en marche.

Sape, artillerie et siège du château de Tiffauges en vendée

Compagnies médiévales et troupes attendues

Mesnie Enguerran – Lions d’anjou – La guerre des couronnes – Emptivus miles – Mesnie de l’Hermine – Confrérie de la quintefeuille – L’ost du Phoenix – Mignoned Ar Bro – L’ost du Castel – Alsaciae protectorès – Ar soudarded – Tards Venus – Le Feu Liégeois – Societas Angliciis – Elsass tempora – Les Chiens de Saint Martin – Les Armoises – Jean Marie Thomine – Mesnie de Penhoët – Simianes – Obliti Milites – Les Genz d’armes 1415 – La Guilde des 3 couronnes – La Grant Compaigne – Passion de Roy – Doba Karlova – Sir Andrew Longsword – Gesellschaft des Elefanten – Die Bledenbouer 1360 – Compania della Laginestra – Family retinue Lodzia coat of arms – Red Srebmog zmaja – Rolland de Glabbecke – Waraok – Volte Gaillarde – Via Historiae

Marché médiéval, ateliers d’antan,
vie médiévale et ménestrels

En plus du fer croisé et de l’ambiance fiévreuse de la bataille, les visiteurs pourront accéder, sur place, à un marché médiéval et artisanal, mais aussi les trouvères et ménestrels ne manqueront pas non plus pour animer l’endroit de leurs musiques médiévales et de leur facéties. On pourra y ajouter de riches ateliers d’artisanat d’époque tisserand : ébéniste, serrurier, boisselier, forge, cuir, armurerie, vannier, potier, scribe,… et d’autres aspects de la vie médiévale civile et militaire se donneront, bien sûr, à découvrir.

Inutile d’ajouter ou plutôt que les visiteurs trouveront, en les murs de Tiffauges, largement de que quoi se sustenter et ripailler. Pour réserver et pour plus d’informations, voir le site de l’organisateur.

Grande bataille et Mêlée de reconstituteurs en Vendée

Revoir notre article sur l’édition des Médiévales de Tiffauges 2019

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

NB : les photos utilisées dans cet article sont non contractuelles et n’ont vocation qu’à donner une idée de ces Médiévales. Elles proviennent, en effet, des éditions précédentes. Crédit photo @Barry ‘s photography.