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Cantiga de Santa Maria 106 : le miracle des deux écuyers sauvés de la prison

Sujet : Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracle, Sainte-Marie, prison, évasion.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Titre : Cantiga de Santa Maria 106  « Prijôn fórte nen dultosa » 
Album :  Cantigas del Norte de Francia, Eduardo Paniagua (2019).

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nos recherches médiévales nous entraînent à la cour d’Alphonse X de Castille pour un nouveau chant à la vierge : la Cantiga de Santa Maria 106. Celle-ci nous ramènera vers le nord de la France et à Soissons pour y découvrir l’histoire de deux écuyers sauvés in-extremis d’une dure geôle par un miracle marial.

La grande compilation de chants mariaux d’Alphonse X

Les deux écuyers voleurs sont capturés par des soldats en arme et montés. Enluminure du Codice Rico, CSM 106.
Pris sur le fait, les deux écuyers sont capturés.

Au XIIIe siècle, le grand roi savant, féru de composition, de poésie et de littérature fit compiler et mettre en musique de nombreux chants à la vierge : chants de Louanges mais surtout récits de miracles qui circulaient alors sur les routes et dans les lieux de pèlerinage médiévaux.

Ils formeront le riche corpus des Cantigas de Santa Maria, soit quelques 420 chansons annotées musicalement, léguées à l’Espagne médiévale et témoins de l’importance du culte marial au Moyen Âge central.

De nos jours, les cantigas sont encore abondamment jouées par les ensembles musicaux de la scène médiévale tandis que les riches enluminures de certains de leur codex continuent d’inspirer les médiévistes ou les musicologues par leur présentation d’instruments anciens et leurs détails.

La CSM 106 : absolution et évasion pour deux écuyers prisonniers

Jeté en prison, les deux écuyers voleurs échangent sur leur condition d'infortune, enluminure du Codice Rico, CSM 106
Prisonniers, les deux écuyers échangent sur leur sort.

Il n’est de prison suffisamment forte pour contrer la volonté de Marie. Le récit de miracle de la Cantiga de Santa Maria 106 est là pour l’affirmer et le fait que les deux écuyers soient enfermés, au départ, pour des actes délictueux n’y changera rien.

« Voleurs » dit la Cantiga. L’enluminure médiévale en tête d’article les montrent proches de bêtes de ferme et on les imagine volontiers pillant ou cherchant leur pitance en prélevant du bétail. Mais le délit ici n’est pas le propos et le chant ne s’y appesantit pas. Leur vœu de souscrire un don important pour la construction et les travaux de l’église de Soissons sera entendu.

Une offrande de clous

Le don consistera en cent clous d’offrande pour l’un et mille pour l’autre. S’agit-il de très précieux clous de girofle, épice très prisée au Moyen Âge ou plutôt des clous frappés sur certaines monnaies médiévales de la péninsule ibérique, en évocation de la croix christique ? Quoi qu’il en soit, les fers seront brisés et la porte de la cellule s’ouvrira pour laisser s’enfuir les deux prisonniers, au nez et à la barbe de leurs gardes.

Aux temps médiévaux comme aux temps bibliques, les voies divines restent impénétrables. Contre la justice des hommes, les deux écuyers voleurs seront libérés par leur intention sincère de contribuer à l’édification d’une église.

Puissance et immédiateté de l’intercession mariale

Illustration médiévale représentant les deux prisonnier enfermés :celui qui s'est libéré de ces chaînes explique à l'autre comment le miracle s'est accompli. enluminure du Codice Rico, CSM 106
Les deux écuyers prient pour leur libération.

Eloge des bonnes œuvres et de la charité, éloge de la foi en l’Eglise et en la sainte, le sens du récit de la Cantiga 106 reste clair. Il n’y a pas de limites au pouvoir de rédemption de la Vierge et il n’est jamais trop tard pour s’amender.

Comme dans de nombreux miracles mariaux médiévaux, on est frappé de l’immédiateté de l’intercession. Une fois le vœu ou la prière exprimés, le miracle s’accomplit dans une proximité confondante.

Au Moyen Âge, le monde du surnaturel et du divin jouxte de très près le monde temporel. Et si, comme l’enseignent les évangiles, « La foi soulève des montagnes« , le monde médiéval ne cesse de le manifester à travers sa foi en Marie.

Quelle église à Soissons ?

L’église dont il est question pourrait-elle être la cathédrale Saint-Gervais-et-Saint-Protais de Soissons ? C’est possible. Au moment de cette cantiga et dans les temps qui la précédent, l’édifice était encore en chantier. Il pourrait encore s’agir de l’église Saint-Pierre vestige de l’abbaye bénédictine de Notre-Dame, et qui semble avoir connu, elle aussi, des travaux de réfection et de construction autour du XIIe siècle1.

La Cantiga de Santa Maria 106 et ses enluminures dans le Codice Rico de la Bibliothèque de L'Escurial
La Cantiga de Santa Maria 106 dans le très beau Códice rico de la bibliothèque de l’Escurial.

Aux sources médiévales de la CSM 106

Scène tirée d'un manuscrit médiéval à l'intérieur d'une église : un prisonnier assis dans une geôle, deux garde le surveille, tandis que le premier prisonnier s'échappe. une tour se dresse à l'arrière-plan. enluminure du Codice Rico, CSM 106.
Le premier écuyer s’évade sous l’œil de son compère.

Pour présenter cette cantiga, nous revenons, une fois de plus, sur le Códice rico et ses précieuses enluminures.

Conservé à Madrid, sous la garde de la Bibliothèque Royale de l’Escurial, le Ms. T-I-1 fait partie des grandes références en matière de Cantiga de Santa Maria.

S’il existe d’autres codex autour des cantigas, ce manuscrit médiéval se partage la vedette avec le MS B.I.2 de l’Escorial, également connu comme códice de los músicos. Ce dernier fait toutefois une plus grande place aux enluminures de musiciens. Comme on peut le constater sur les illustrations de cet article, celles du Códice rico sont plus proches du narratif des cantigas.


Eduardo Paniagua et les Cantigas du Nord de France

La version en musique de ce chant à la vierge nous ramène encore vers le maître de musique espagnol Eduardo Paniagua. Il est, à ce jour, le seul, qui compte dans sa discographie, d’avoir enregistré l’ensemble du corpus des Cantigas de Santa Maria.

Face à l’immensité de la tâche, il a procédé à de nombreux recoupements thématiques sans ménager sa peine. On peut même, quelquefois, retrouver des cantigas enregistrées dans des versions différentes sur différents albums.

Cantigas del Norte de Francia - Eduardo Paniagua, pochette de l'album.

La version en musique de la Cantiga 106 du jour est tirée de son album Cantigas del Norte de Francia. Enregistré en 2019, le directeur espagnol y présentait pas moins de 21 cantigas en provenance du nord de France pour une durée d’écoute de 120 minutes.

Vous pouvez retrouver cet album chez votre disquaire favori. À défaut, vous pourrez également l’acquérir sur les plateformes en ligne au format CD ou dématérialisé. Voici un lien utile pour vous le procurer : Cantigas del Norte de Francia, Eduardo Paniagua.


La Cantiga 106 en galaïco-portugais et sa traduction française

Esta é como Santa María sacou dous escudeiros de prijôn.

Prijôn fórte nen dultosa
non pód’ os presos tẽer
a pesar da Grorïosa.

Cette cantiga conte comment Sainte-Marie fit sortir deux écuyers de prison.

Il n’est pas de prison si forte
qui ne puisse retenir des prisonniers
contre la volonté de la Glorieuse.


Desta razôn vos direi
un miragre que achei
escrito, e mui ben sei
que farei
del cantiga saborosa.
Prijôn fórte nen dultosa…

À ce sujet, je vais vous parler
D’un miracle que j’ai trouvé
Écrit et je ne doute pas
Que j’en ferai
Un chant réjouissant (savoureux).
Il n’est pas de prison si forte…


E contarei sen mentir
como de prijôn saír
fez dous presos e fogir
e pois ir
en salv’ a mui Precïosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Et je conterai sans mentir
Comment d’une prison
La très précieuse
Fit s’échapper deux prisonniers
Et se mettre à l’abri.
Il n’est pas de prison si forte…


Dous escudeiros correr
foron por rouba fazer;
mais fôronos a prender
e meter
en prijôn perigoosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Deux écuyers s’en furent en virée
pour voler,
Mais ils furent pris
Et jetés
Dans une prison fort dangereuse.
Il n’est pas de prison si forte…


Jazend’ en aquel logar,
ũu deles se nembrar
foi com’ en Seixôn lavrar
e pintar
viu eigreja mui fremosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Enfermés en ce lieu,
L’un des écuyers se souvint
Comment, à Soissons,
Il avait vu une très belle église peinte
et en construction.
Il n’est pas de prison si forte…


E diss’ a séu compannôn:
“Se éu saír de prijôn,
cen cravos darei en don
a Seixôn
que é óbra mui costosa.”
Prijôn fórte nen dultosa…


Et il dit à son compagnon :
« Si je parviens à sortir de cette prison,
Je donnerai cent clous en offrande
à l’église de Soissons,
Car c’est un chantier très coûteux. »
Il n’est pas de prison si forte…


E pois esto prometeu,
lógo ll’ o cepo caeu
en térra; mais non s’ ergeu:
atendeu
ant’ a noite lubregosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Dès qu’il eut fait cette promesse,
Ses fers tombèrent au sol,
Mais il ne bougea pas,
et attendit
Jusqu’à la nuit obscure.
Il n’est pas de prison si forte…


Mais poi-la noite chegou,
a séu compannôn contou
como ll’ o cepo britou
e sacou
end’ a Virgen pïedosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Mais dès que le nuit vint,
Il conta à son compagnon,
Comment la Vierge miséricordieuse
Avait brisé
et ôté ses chaines.
Il n’est pas de prison si forte…


O outro lle diss’ assí:
“Per quant’ éu a vós oí,
mil cravos levarei i
se mi a mi
tóll’ esta prijôn nojosa.”
Prijôn fórte nen dultosa…


Et l’autre lui dit ainsi :
« Comme je t’ai entendu le dire,
Je porterai mille clous
si elle me libère moi aussi
De cette horrible prison.»
Il n’est pas de prison si forte…


Pois s’ o primeiro sentiu
sólto da prijôn, fogiu,
A guarda, quand’ esto viu,
lóg’ abriu
a cárcer mui tẽevrosa.


Puis, le premier prisonnier libre
S’échappa de prison et s’enfuit,
Et les les gardes quand ils virent cela,
Ils ouvrirent alors
La cellule obscure.


polo outr’ i guardar ben,
ca atal éra séu sen;
mas dele non achou ren,
e porên
houv’ a Virgen sospeitosa,


Pour bien surveiller le prisonnier restant.
Mais de lui ils ne trouvèrent aucune trace
Et par la suite
Ils soupçonnèrent la vierge,


madre de Nóstro Sennor,
que lle fora soltador
dos presos e guïador,
sen pavor,
como Sennor poderosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Mère de notre Seigneur,
D’avoir aidé les deux prisonniers
À s’échapper et de les avoir guidé
Sans peur,
Comme la grande dame puissante qu’elle est.
Il n’est pas de prison si forte…


Retrouvez ici plus de Cantigas de Santa Maria traduites en français, avec versions en musique, partitions et sources.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


  1. L’Abbaye Notre-Dame à Soissons,  Jacques Thiébaut
    Bulletin Monumental,  Année 1971, Persée. ↩︎

Du lion, du bœuf et du loup : une puissante fable médiévale de Marie de France

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie politique, langue d’oïl, injustice, tyran, bestiaire médiéval, loup, lion, cerf, bœuf.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou lion, dou Bugle et d’un Leu.
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820).

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nos pas nous conduisent vers le Moyen Âge central et plus précisément le 13e siècle à la découverte d’une nouvelle fable médiévale. Signé de la plume de Marie de France, ce récit animalier nous entraînera, une fois de plus, sur le champ moral et politique.

Quand le loup et le bœuf se lient au lion, l’association finit par tourner en leur claire défaveur. Dans le jeu des alliances entre les puissants et leurs sujets, fussent-ils de prestigieux vassaux, la part du lion n’en laisse guère aux serviteurs. L’avidité et les abus de pouvoir sont au cœur de cette fable.

"Dou lion, dou bugle et d'un loup" fable de Marie de France avec enluminure du ms français 24428 à la feuille d'or rétouchée.

Une alliance inattendue

Cette fable de Marie de France met en scène une alliance plutôt inattendue. Lion, loup et bœuf (ou buffle) vont, en effet, ensemble chasser le cerf. Dans ce contexte de prédation, on se demande un peu ce que le bœuf, digne herbivore, vient faire dans cet équipage.

Ici, ce qu’il faut surtout retenir, c’est le symbole. Indépendamment de la force du bovin et du loup, leur puissance ne pèse guère face au seigneur et roi du domaine. Ils connaîtront tous deux l’injustice du tyran.

La part du tyran

D’Esope à Phèdre et avant Marie de France, cette fable avait déjà connu des variantes. Chez Esope, l’équipée des trois chasseurs était tout aussi étonnante. Le cerf se trouvait déjà au menu mais c’est le lion, le renard et l’âne qui devaient gérer son partage.

Dans le récit du fabuliste grec, le dernier des trois, l’équidé, allait même payer cher le fruit de son outrecuidance. Pour avoir divisé le butin en trois parts égales, il serait mis en pièce sans sommation par le roi des animaux.

Plus de 500 ans après Esope, on retrouve la fable chez Phèdre. Cette fois, les alliés du lion, une génisse, une chèvre et une brebis, seront plus encore du côté des faibles. Elles non plus, ne feront pas le poids face au puissant fauve.

Bien des siècles après Phèdre, Jean de La Fontaine puisera directement son inspiration chez le fabuliste latin, en reprenant le même équipage et la même morale.

Pour l’essentiel, Marie de France a marché sur les traces des classiques. Elle a donné un dimension un peu plus économique à sa moralité, en ajoutant la notion de riche et de pauvre, à l’injustice du puissant.

Aux sources manuscrites de cette fable

Pour les sources manuscrites, nous avons repris ici le manuscrit médiéval ms Français 24428 de la BnF. Ce dernier contient « L’Image du monde » de Gautier de Metz, ainsi que les fables de Marie de France. On y trouve encore des textes divers de cette période tel que Li Volucraires ou poème moral sur les oiseaux, attribué à Omons et Li Bestiaires divin de Guillaume Le Clerc.

Page du manuscrit ms Français 24428 de la Bnf avec la fable du jour et ses enluminures originales
Les Fables de Marie de France, Ms Français 24428

Ce manuscrit daté du XIIIe siècle est dans un état de conservation assez problématique.

Ses enluminures des fables de Marie de France à la feuille d’or sont notamment assez altérées, comme on le peut le voir sur la capture ci-contre. On y trouve également de nombreuses tâches et salissures sans doute héritées d’antiques consultations.

Un manuscrit médiéval ne traverse pas toujours aisément sept siècles d’histoire, a fortiori quand ses contenus sont appréciés.

Sur l’illustration d’en-tête, nous vous présentons une retouche digitale de l’enluminure de la fable du jour. Nous la partagerons bientôt au format animé (étape par étape) comme nous l’avions déjà fait pour un travail précédent (voir retouche enluminure, fable du loup et de la grue).


Dou lion, dou Bugle et d’un Leu,
dans la langue de Marie de France

Jadis esteit custume e lois,
Ke li Léunz dut estre Rois
Seur tutes les Bestes qui sunt,
E ki cunversent en ces munt.
Dou Bugle ot fait sun Séneschal
Car preu le tint et à loial ;
Au Leuz bailla sa Provosté.

Tuit trois en sunt el bos alé,
Un Cerf truvèrent è chacièrent,
Qant pris l’orent, si l’escurchièrent;
Le Lox au Bugle demanda
Coment le Cers départira ?
C’est bien, fet-il, à mon Sengnur
Cui nus devons porter henur.

Li Léons a dit è jurei,
Ke tuit sevent per véritéi
Ke le première part aureit
Pur ce que Reiz è Sires esteit;
Ke l’autre part pur le gaaing,
Il ot esté li tiers compaing,
La tierce part ce dit aureit
Car il l’ocist, raisuns esteit ;
E se nus d’eauz deux la preneit
Ses anemis mortex sereit.
Dunc ni osa nus atuchier
Tut lur estut le Cers laissier.

Moralité

Autresi est n’en dutez mie ;
Se Povres hum pren cumpaignie
A plus Fort humme k’il ne seti,
Jà dou gaaing n’aura espleit ;
Li Riches volt aveir l’ounur
U li Povres perdra s’amur.
Se lur gaaig deivent partir
Li Riches velt tut retenir.


Du lion, du bœuf et d’un loup,
traduction/adaptation en français actuel

NB : pour être un ancêtre de l’oïl, l’anglo-normand de Marie de France peut s’avérer ardu. Aussi nous vous proposons une adaptation de cette fable en français actuel.

Jadis était coutume et lois
Que les lions dussent être rois
De toutes les bêtes qui sont
Et qui demeurent en ces monts.
Du bœuf, il fit son sénéchal
Car il est preux et fort loyal ;
Et du loup, il fit son prévôt.

Un jour tous trois s’en furent au bois
Voyant un cerf, ils le chassèrent,
Et, une fois pris, l’écorchèrent.
Le loup au bœuf s’enquit alors
Du partage de ce trésor.
« C’est bien, dit l’autre, à mon Seigneur
Qu’il faudra laisser cet honneur. »

Le lion a alors déclamé
Que tous savaient, en vérité,
Que la première part était sienne
Comme roi et seigneur du domaine.
La seconde lui échoyait
Pour être l’un des trois chasseurs.
La troisième aussi, à bon droit,
Car il avait occis la proie.
Qu’on ne s’avise d’y toucher
Sauf se dresser contre lui,
au péril de sa propre vie.


Loup et bœuf ne s’y risquèrent point
Et tout le cerf lui revint.

Moralité

N’en doutez pas, car il en va toujours ainsi,
Si un pauvre prend compagnie
D’un homme bien plus fort que lui.
Jamais il n’en tire profit.
Les riches voudront tous les honneurs
Les pauvres y laisseront leur cœur
1.
Dès qu’il est question de partage,
Le riche prend tout et d’avantage.


Bestiaire médiéval : enluminure de lion dans le Royal MS 12 F de la British Library
Une superbe enluminure de lion et lionceaux dans le Bestiaire de Rochester ( Royal MS 12 F XIII) de la British Library (XIIIe siècle)

La fable et ses variantes d’Esope à La Fontaine

Il ne fait jamais bon s’associer à plus puissant que soi et encore moins s’asseoir à sa table. Au fil des variantes, le fond de cette fable antique est resté le même. Les raisons invoquées pour rafler le produit de la chasse diffèrent, mais le partage de la venaison tourne toujours à l’avantage du roi lion.

Du Lion allant à la chasse avec d’autres bêtes, Esope (564 av. J.-C)


Un Lion, un Âne et un Renard étant allés de compagnie à la chasse, prirent un Cerf et plusieurs autres bêtes. Le Lion ordonna à l’Âne de partager le butin ; il fit les parts entièrement égales, et laissa aux autres la liberté de choisir.

Le Lion indigné de cette égalité, se jeta sur l’Âne et le mit en pièces. Ensuite il s’adressa au Renard, et lui dit de faire un autre partage ; mais le Renard mit tout d’un côté, ne se réservant qu’une très petite portion. ”

Qui vous a appris, lui demanda le Lion, à faire un partage avec tant de sagesse ? − C’est la funeste aventure de l’Âne, lui répondit le Renard. “



La Vache, la chèvre, la brebis et le Lion, Phèdre (-14, 50 après JC)

La société d’un puissant n’est jamais sûre; cette fable va prouver ce que j’avance.
La Génisse, la Chèvre et la patiente Brebis firent dans les bois société avec le Lion. Ils prirent un cerf d’une grosseur prodigieuse. Les parts faites, le Lion parla ainsi : « Je prends la première, parce que je m’appelle Lion; la seconde, vous me la céderez, parce que je suis vaillant ; la troisième m’appartient, parce que je suis le plus fort : quant à la quatrième, malheur à qui oserait la toucher!»
C’est ainsi que, par son injustice, il s’empara, lui seul, de la proie tout entière.

Version latine : Vacca et Capella, Ovis et Leo

Numquam est fidelis cum potente societas ; testatur haec fabella propositum meum.
Vacca et capella et patiens ovis injuriae socii fuere cum leone in saltibus.
Hi cum cepissent cervum vasti corporis, sic est locutus, partibus factis, leo: «Ego primam tollo, nominor quia leo ; secundam, quia sum fortis, tribuetis mihi ; tum, quia plus valeo, me sequetur tertia ; malo adficietur si quis quartam tetigerit.»


Sic totam praedam sola improbitas abstulii.

Fables de Phèdre traduction nouvelle,
C. L.F. Panckoucke. (1834), Bibliothèque latine française.


La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion, Jean de La Fontaine (1621-1695)

La Génisse, la Chèvre et leur sœur la Brebis,
Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris ;
Vers ses associés aussitôt elle envoie :
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie ;
Puis en autant de parts le Cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première en qualité de Sire :
Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C’est que je m’appelle Lion :
À cela l’on n’a rien à dire.
La seconde par droit me doit échoir encore :
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant je prétends la troisième.
Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
Je l’étranglerai tout d’abord.


Moralité : « fuyez l’alliance d’un plus puissant que vous ». Véhiculé par quatre auteurs de renom, ce message a traversé 2500 ans d’Histoire.

Merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes :

  1. La fable de Marie de France parle de « perdre s’amour ». Ici, l’interprétation va du côté de l’injustice de l’alliance qui est aussi une déception et une trahison affective. ↩︎

Chanson de toile pour une belle mal mariée et maltraitée

Sujet : musique  médiévale, chansons de toile, chanson de mal mariée, amour courtois, maltraitance, vieux français, trouvères, langue d’oïl.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : En un vergier, lez une fontenele
Interprète :  Ensemble Ligeriana
Album Chansons de toile, Bele Ysabiauz pucele bien aprise (2007)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous faisons route vers le Moyen Âge central et le XIIIe siècle pour y découvrir une nouvelle chanson de toile. Cette pièce en vieux français est l’œuvre d’un trouvère demeuré anonyme.
À l’habitude, nous vous en proposerons un commentaire, des sources manuscrites, ainsi qu’une version en musique et une traduction en français actuel.

Cuens Guis ou « En un Vergier » : chanson de toile ou de mal mariée ?

Comme dans de nombreuses chansons de toile, il est question ici d’une belle d’origine noble (ici c’est même une fille de roi) qui attend son amant. En l’occurrence, ce dernier est lui aussi de sang bleu puisqu’il s’agit d’un comte.

Au delà du thème de la belle amoureuse et son attente, celui de la mal-mariée ressort, plus encore, de cette chanson médiévale. La brutalité du récit pourrait même éclipser sa dimension courtoise si cette dernière ne triomphait à la fin, dans une certaine mesure.

Contre les médisants qui se tiennent si souvent en arrière plan dans la lyrique courtoise, on verra que la belle paye ici, très concrètement et dans sa chair, le prix de sa passion secrète.

Mauvais mariage, maltraitance et prix des amours courtoises

Prisonnière d’une union arrangée avec un vieillard, la dame est inconsolable et son cœur est ailleurs. Séquestrée jour et nuit par ce mauvais mari, elle sera violement battue par lui après qu’il l’ait surprise en train de s’épancher sur sa peine et son amour.

Le cadre idyllique du verger (lieu d’amour ou de transgression ?) se transformera donc, pour elle, en un théâtre de supplice et de châtiment. Face à ce mari ivre de jalousie, la nature dangereuse des jeux amoureux courtois se trouve explicitement soulignée ici.

Dans la lyrique courtoise, c’est assez peu fréquent pour être souligné. On y meurt, en effet, souvent d’amour mais de manière plus allégorique que littérale.

Quoi qu’il en soit, il en faudra plus pour freiner les amours de la belle ; sa seule consolation sera l’espoir d’une nouvelle rencontre secrète avec son amant. Dieu lui-même intercédera pour exaucer ses vœux, sauvant ainsi doublement l’amour véritable et la courtoisie.

Aux sources manuscrites de cette chanson

Le premier paragraphe de cette chanson est tiré, à peu de variation près, du Lai d’Aristote. Ce fabliau,  attribué originellement à Henri d’Andeli (trouvère normand du XIIIe siècle) et plus récemment à Henri de Valenciennes, rencontra un franc succès au Moyen Âge 1.

Dans ce récit satirique, le philosophe et mentor d’Alexandre le Grand se trouve trompé et ridiculisé par une courtisane qui le chevauchera même littéralement au vue et au su de tous.

La chanson "comte guis ou en un vergier lez une fontenele" dans le ms Français 20050 de la BnF, dit chansonnier de Saint-Germain-des-Prés.
« En un vergier lez une fontenele » dans le ms Français 20050 de la BnF (à découvrir sur gallica.fr).

Pour la version notée musicalement de cette chanson de toile, on citera ici le manuscrit médiéval ms Français 20050 de la BnF, également connu sous le nom de Chansonnier de Saint-Germain-des-près.

Daté du XIIIe siècle, cet ouvrage propose sur 173 feuillets des pièces variées de trouvères et de troubadours du Moyen Âge central. Sur l’ensemble des textes présentés, vingt-quatre pièces sont notées musicalement dont celle du jour. De nombreuses lignes de partitions y sont présentes mais sont restées vides de notes.

Pour sa transcription en graphie moderne, vous pourrez retrouver cette chanson médiévale aux côtés de nombreuses autres dans Le Romancero françois de Paulin Paris, daté de 1833 et sous-titré : Histoire de quelques anciens trouvère et choix de leurs chansons, le tout nouvellement recueilli.

L’interprétation en musique que nous avons choisie est celle de l’ensemble médiéval Ligeriana.

La version musicale de cette chanson de toile par l’ensemble Ligeriana

L’ensemble Ligeriana et les chansons de Toile

L’ensemble musical Ligeriana a été fondé au début de l’année 2000 par Katia Caré, directrice, musicienne et chanteuse reconnue de la scène musicale médiévale ( voir notre portrait de l’ensemble Ligeriana et sa discographie.

En 2007, la formation faisait une incursion dans les chansons de toile du XIIIe siècle. Enregistré à l’abbaye de Fontevraud, cet album présentait sept pièces médiévales pour plus de 73 minutes d’écoute.

Chanson de Toiles, l'album de Ligeriana.

On y trouve quelques chansons d’auteurs anonymes aux côtés de trois d’autres attribuées à Audefroi le Bastart (Audefroi le Bâtard), trouvère artésien de la fin du XIIe siècle.

L’album ne semble pas avoir été réédité à ce jour mais vous pourrez peut-être le trouver en passant par votre disquaire habituel ou sur certaines plateformes de streaming légales.

Musciens ayant participé à cet album

Carole Matras (voix, harpe), Estelle Nadau (voix), Caroline Montier (voix), Estelle Garreau-Boisnard (voix, flûte traversière médiévale), , Évelyne Moser (narration, vielle à archet, psaltérion), Florence Jacquemart (flûtes à bec médiévales), Katia Caré (voix et direction)


« En un vergier, lez une fontenele »,
version originale en langue d’oïl


En un vergier, lez une fontenele,
Dont clere est l’onde et blanche la gravele,
Siet fille a roi, sa main a sa maxele.
En sospirant son douz ami rapele
“Ae, cuens Guis amis,
La vostre amors me tout salas et ris!”

Cuens Guis amis, com male destineie!
Mes pere m’a a un viellart donee,
Qui en cest meis m’a mise et enserree:
N’en puis eissir a soir n’a matinee.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz en oï la deplainte.
Entre el vergier, sa corroie a deseeinte.
Tant la bati q’ele en fu perse et tainte :
Entre ses piez por pou ne l’a estainte.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz, qant ill’ot lai dangie,
Il s’en repent, car il ot fait folie,
Car il fu ja de son pere maisnie.
Bien seit q’ele est fille a roi, koi qu’il die.
“Ae, cuens Guis…”

La bele s’est de pameson levee.
Deu reclama par veraie penseie:
“Bels sire douz, ja m’avez vos formee ;
Donez moi, sire, que ne soie obliee,
Ke mes amis revengne ainz la vespree.”
“Ae, cuens Guis…”

Et nostre Sires l’a molt bien escoutee:
Ez son ami, qui l’a reconfortee.
Assis se sont soz une ante ramee ;
La ot d’amors mainte larme ploree.
“Ae, cuens Guis…”


Traduction en français actuel

Dans un verger, près d’une source,
Où l’eau est limpide et le sable blanc,
Est assise la fille d’un roi, sa main posée sur sa joue (maxele : joue ou menton) .
En soupirant, elle se souvient de son doux amant :
« Hélas, comte Guy, mon amour,
Mon amour pour vous a chassé toute consolation et toute joie ! »

« Comte Guy, mon ami, quel triste sort !
Mon père m’a donnée à un vieillard,
Qui, dans cette maison, m’a mise et enfermée:
Je n’en puis sortir ni le matin ni le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour… »

Le mauvais mari entendit ses lamentations ;
Il entra dans le verger et ôta sa ceinture.
Il la battit tellement qu’elle fut couverte de bleus,
Gisant à ses pieds ; il faillit la tuer.
Hélas, comte Guy, mon amour…

Le mauvais mari, après l’avoir meurtrie (maltraitée),
Regretta son acte, car c’était une folie.
Comme il était de la maison (maisnie) du père de sa femme,
Il savait bien, quoi qu’il en dise, qu’elle était fille de roi,
Hélas, comte Guy, mon amour…

La belle dame ayant repris ses esprits.
Implora Dieu de tout son cœur :
« Beau et doux Seigneur qui m’avez créée,
Accordez moi, sire, que je ne sois oubliée,
Et que mon amant revienne avant le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour…

Et notre Seigneur exauça sa prière :
C’est son amant qui la consola.
Et ils s’assirent sous un bosquet feuillu (branche d’arbre feuillu)
Où elle versa bien des larmes d’amour.
Hélas, comte Guy, mon amour…


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En vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
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  1. Voir manuscrit 3516, Bibliothèque de l’Arsenal, Paris ↩︎

Fable, Marie de France : retouche d’une enluminure

Sujet : fable médiévale, enluminure, retouche, feuille d’or, bestiaire, loup, grue.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : ms Français 24428 département des manuscrits de la BnF

Bonjour à tous,

our faire suite à notre article sur la fable du Loup et de la Grue de Marie de France, nous postons, aujourd’hui, une enluminure d’époque retouchée digitalement à cette l’occasion. L’illustration originale est tirée du manuscrit ms Français 24428 daté du XIIIe siècle.

Le ms Français 24428 de la BnF

Sur 119 feuillets, ce manuscrit médiéval contient une sélection de textes variés : L’image du monde de Gossuin de Metz (Gautier de Metz), Les volucraires de Omont (poème moral sur les oiseaux), Li bestiaires par Guillaume le Clerc de Normandie ou encore Le lapidaire chrétien (traité sur les vertus des pierres précieuses) et enfin Les Esopes (ou fables) de Marie de France.

L’ouvrage est actuellement conservé au département des manuscrits de la BnF et est consultable en ligne sur le site de Gallica.

Sans prétendre refaire ici le travail des conservateurs de la BnF qui s’en acquittent parfaitement, comme en attestent les précieuses notes de Gallica sur chaque manuscrit ou celles d’arlima.net, disons un mot de l’état général du ms Français 24428.

L’état général du manuscrit

Cet ouvrage richement enluminé est plutôt bien conservé. Dans l’ensemble, les textes en sont demeurés bien lisibles. Les feuilles parcheminées ont aussi gardé leur intégrité à quelques exceptions près. On note quelques altérations sur certaines bordures de pages mais elles n’entravent pas la lisibilité.

Quelques enluminures du bestiaire (feuilles d’or)

La partie sur l’Image du monde, ainsi que les pages du bestiaire montrent des enluminures assez bien conservées. Quelques traits de détails sont effacés ici ou là (visage, contours,…) mais la feuille d’or utilisée sur de nombreuses illustrations a assez bien résisté à l’épreuve du temps. Les captures des enluminures ci-dessus en témoignent.

Les enluminures des fables de Marie de France

L’affaire se complique un peu sur les fables de Marie de France, en particulier sur les enluminures à la feuille d’or. Sur la majorité d’entre elles, le matériau s’est détaché de son support original, compliquant la lisibilité des illustrations. C’est moins le cas sur les fonds utilisant des pigments colorés comme on peut le voir sur les images ci-contre.

Il nous est difficile de savoir si la technique ou le matériau utilisée peuvent expliquer cette détérioration des enluminures à la feuille d’or d’une partie à l’autre de ce manuscrit ancien.

L’enluminure retouchée

En retouchant l’enluminure « Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule« , notre idée était simplement de remettre en valeur les sujets.

Sur la version originale du ms français 24428, on distingue assez difficilement les animaux et la détérioration de l’arrière plan fait peu justice à l’œuvre de l’enlumineur.

Ce travail rapide permet d’en avoir une vision un peu plus claire. Laissez un peu de temps de chargement à l’image c’est un gif.

Le loup et la grue de Marie de France, enluminure retouchée et original du ms français 24428 (format gif)
Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule, retouchée digitalement

La retouche de l’enluminure n’est, bien sûr, que digitale. Le manuscrit original reste, quant à lui, précieusement conservé par la BnF.

Sur la fable du coq ayant trouvé un gemme, voir notre enluminure originale recréée à partir de différents manuscrits.

En vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
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