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Quand la saison est passée : Jacques de Cysoing et l’Amour courtois à l’automne des trouvères

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet : musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, fine amor,  trouvère, vieux-français, langue d’oïl, fine amor, biographie, portrait, manuscrit ancien.
Période :  XIIIe siècle, moyen-âge central
Titre:
Quant la sesons est passée
Auteur :  
Jacques de Cysoing (autour de 1250)

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion-copiaers le milieu du XIIIe siècle, à quelques lieues de la légendaire Bataille de Bouvines qui avait vu l’Ost de Philippe-Auguste défaire les vassaux et rivaux  de la couronne moins d’un demi-siècle auparavant, vivait et chantait un trouvère du nom de Jacques de Cysoing. Connu également sous les noms de Jacquemont (Jakemont) de Chison, Jaques, Jaikes, Jakemès de Kison, ou encore Messire de Chison, et même de Cison, ce poète, qui s’inscrit (presque sans surprise) dans la veine de la lyrique courtoise, compte dans la génération des derniers trouvères.

Eléments de biographie

Jacques de Cysoing serait issu d’un village, non loin de Lille et d’un lignage noble qui lui ont donné son patronyme. Il serait le troisième fils de Jean IV ou de Jean III de Cysoing (les sources généalogiques diffèrent sur cette question). Si l’on en croit ces mêmes sources généalogiques et s’il s’agit bien de lui, en plus de s’exercer à l’art des trouvères et de composer des chansons, Messire de Chison aurait été chevalier, ainsi que seigneur de Templemars et d’Angreau.

jacques_de_cysoing_trouvere_moyen-age_central_XIIIe-siecle

Entre les lignes

On peut déduire un certain nombre de choses entre les lignes des  poésies et chansons de ce trouvère. Il a été contemporain de la 7e croisade et notamment de la grande bataille qui eut lieu au Caire et à Mansourah. Il y fait une allusion dans un Sirvantois, rédigé à l’attention du comte de Flandres (sans-doute Guy de Dampierre, si l’on se fie aux dates). Nous sommes donc bien autour de 1250 ou un peu après.

Dans une autre poésie, Jacques de Cysoing nous apprend également qu’il a été marié et il se défend même de l’idée (dont on semble l’accabler) que cette union aurait un peu tiédi ses envolées courtoises et ses ardeurs de fine amant.

« Cil qui dient que mes chans est rimés
Par mauvaistié et par faintis corage,
Et que perdue est ma joliveté*
Par ma langor et par mon mariage »

joliveté  : joie, gaieté, coqueterie plaisir de l’amour). petit dictionnaire de l’ancien français Hilaire Van Daele

Au passage, on note bien ici le « grand écart » que semble imposer, au moins d’un point de vue moderne, la fine amor aux poètes du moyen-âge central quand, pouvant être eux-mêmes engagés dans le mariage, jacques-de-cysoing_trouvere_manuscrit_chansonnier-du-roy_francais-844_moyen-age-central_chanson-medievale_sils jouent ouvertement du luth (pour le dire trivialement) sous les fenêtres de dames qui ne sont pas les mêmes que celles qu’ils ont épousaillées. S’il faut se garder de transposer trop directement ce fait aux valeurs de notre temps (et voir d’ici, voler quelques assiettes), on mesure tout de même, à quel point, en dehors de ses aspects sociaux quelquefois doublement transgressifs (l’engagement fréquent de la dame convoitée s’ajoutant à celui, potentiel, du poète) la fine amor se présente aussi véritablement comme un exercice littéraire conventionnel aux formes fixes auquel on s’adonne. D’une certaine façon, la question de la relation complexe et de la frontière entre réalité historique et réalité littéraire se trouvent ici, une nouvelle fois posée.

Oeuvre et legs

On attribue à Jacques de Cysoing autour d’une dizaine de chansons. Elles gravitent toute  autour du thème de l’amour courtois et du fine amant, mais on y trouve encore un sirvantois dans lequel le poète médiéval dénonce les misères de son temps. Toutes ses compositions nous sont parvenues avec leurs mélodies.

On peut les retrouver dans divers manuscrits anciens dont le Manuscrit français 844 dit chansonnier du roi (voir photo plus haut dans cet article) ou encore dans le Ms 5198 de la Bibliothèque de l’Arsenal.  Très beau recueil de chansons notées du XIIIe,  datant du début du XIVe, on le connait encore sous le nom de Chansonnier de Navarre (photo ci-contre). Il contient quatre chansons du trouvère (Quant la sesons est passéeNouvele amour qui m’est el cuer entréeQuant l’aube espine florist et Contre la froidor) et vous pouvez le consulter en ligne sur Gallica.

Quant la sesons est passée
dans le vieux français de Jacques Cysoing

Quant la sesons est passee
D’esté, que yvers revient,
Pour la meilleur qui soit née
Chanson fere mi convient,
Qu’a li servir mi retient
Amors et loial pensee
Si qu’adés m’en resouvient* (sans cesse je pense à elle)
Sans voloir que j’en recroie(de recroire : renoncer, se lasser)
De li ou mes cuers se tient* (mon coeur est lié)
Me vient ma joie

Joie ne riens ne m’agree* (ne me satisfait)
Fors tant qu’amors mi soustient.
J’ai ma volonté doublee
A faire quanqu’il convient
Au cuer qui d’amors mantient
Loial amour bien gardee.
Mais li miens pas ne se crient* (n’a de craintes)
Qu’il ne la serve toz jorz.
Cil doit bien merci* (grâce) trouver 
Qui loiaument sert amors.

Amors et bone esperance
Me fet a cele penser
Ou je n’ai pas de fiance* (confiance, garantie)
Que merci puisse trouver.
En son douz viere* (visage) cler
Ne truis nule aseürance,
S’aim melz* (mieux) tout a endurer
Qu’a perdre ma paine.
D’amors vient li maus
Qui ensi mos maine.

Maine tout a sa voillance
Car moult bien mi set mener
En tel lieu avoir baance
Qui mon cuer fet souspirer
Amors m’a fet assener* (m’a mené, m’a destiné)
A la plis bele de France
Si l’en doi bien mercier,
Et di sanz favele* (sans mensonge)
Se j’ai amé, j’ai choisi
Du mont* (monde) la plus belle.

Bele et blonde et savoree* (exquise, agréable)
Cortoise et de biau maintien,
De tout bien enluminee*(dotées de toutes les qualités),
En li ne faut nule rien (rien ne lui manque, ne lui fait défaut)
Amors m’a fet mult de bien,
Quant en li mist ma pensee.
Bien me puet tenir pour sien
A fere sa volonté.
J’ai a ma dame doné
Cuer et cors et quanque j’é* (tout ce que j’ai)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

Une chanson à boire médiévale anglo-normande pour célébrer Noël

chansona-boire_noel_medieval_vieux-francais_anglo-normand_moyen-age_XIIIeSujet : chanson médiévale, Noël, chanson à boire. vieux-français, Anglo-normand
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
TitreDeu doint à tuz ces joie d’amur
Auteur :  anonyme
Ouvrage :  Recueil de chants historiques français, première série, le XIIe jusqu’au XVIIe Leroux de Lincy, Librairie de Charles Gosselin (1841)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionntre deux congés et pour célébrer Noël à la façon médiévale, nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir une chanson anglo-normande du moyen-âge central et plus précisément du XIIIe siècle.

Le manuscrit MS 16 E VIII
de la Librairie royale anglaise

Dans son Recueil de chants historiques français, Antoine Leroux de Lincy indique qu’elle provient d’un manuscrit anglais, sans le citer dans le détail. En élargissant les recherches, on retrouve ce même chant de Noël publié, quelques années plus tard, par Paul Meyer (Recueil d’anciens textes bas-latins provençaux et français, 1er partie, 1874) ; ce dernier, cette fois-ci, nous donne comme source le Royal Ms 16 E. VIII de la Librairie Royale britannique.

Tristement, l’ouvrage en question se serait volatilisé de la salle de lecture du British Museum, un peu avant la fin du XIXe siècle, en juin 1879 ; un malotru l’aurait, en effet, subtilisé en tirant partie du fait qu’à cette période, les dispositifs de sécurité autour les ouvrages anciens n’étaient pas aussi élaborés que de nos jours. Le manuscrit contenait 147 folios, avec entre autres pièces de choix, le Bestiaire illustré d’un clerc nommé Guillaume de Normandie, un Missus Gabriel en vers  latins et anglo-normands sur l’annonciation de la vierge, une geste sur l’histoire de Charlemagne à Jerusalem et Constantinople, un Almanach lunaire en prose française, et encore deux chansons à boire, dont celle que nous publions ici et qui est plus particulièrement centrée sur le thème de la fête de Noël. (voir inventaire précis du contenu de ce manuscrit au lien suivant)

Une des plus anciennes
chansons à boire normandes

S_lettrine_moyen_age_passioni son auteur est demeuré anonyme, cette pièce qui se classe dans les chants de Noël, peut être également située dans la lignée des chansons bachiques, autrement dit des pièces festives dédiées aux joies de la fête et de la boisson. A ce titre, elle a comme grand intérêt d’être une des plus anciennes qui nous soit parvenue du berceau anglo-normand.

Quelques siècles plus tard, autour du XVIIe, on verra émerger l’idée d’un genre anglo-normand spécifique à ce type de chanson à boire: le Vaux-de-vire, avec notamment des auteurs comme Olivier Basselin (XVe siècle) et Jean le Houx (XVIe et XVIIe). Force est pourtant de constater avec Leroux de Lincy et d’autres auteurs et médiévistes du XIXe siècle qui ont édité cette chanson médiévale du XIIIe siècle que la Normandie n’a pas attendu ces deux derniers poètes (sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir bientôt) pour célébrer dignement les plaisirs de la fête et de la table.


« Deu doint à tus icels joie d’amurs »
Une chanson médiévale à boire du XIIIe 

Seignors, ore entendez à nus :
De loinz Sumes venuz à wous
Pur quère* (réclamer, prier, invoquer) Noël,
Car l’em nus dit que en cest hostel
Soleit* (avoir l’habitude, coûtume) tenir sa feste anuel
A hicest jur.

Deu doint à tus icels joie d’amurs
Qui à danz Noël ferunt honors !

Seignors, jo vus di por veir
Ke danz Noël ne velt aveir
Si joie non,
E repleni sa maison
De payn, de char* (viande) et de peison
Por faire honor.

Deu doint à tuz ces joie d’amur, etc.

Seignors, il est crié en l’ost
Qe cil qui despent bien e tost
E largement,
E fet les granz honors sovent,
Deu li duble quanque il despent
Por faire honor.

Deu doint, etc.

Seignors, escriez les malveis* (les mauvais, les méchants),
Car vus me l’troverez jameis
De bone part.
Botun, batun, ferun gruinard, (1)
Car tos dis a le quer cuuard
Por feire honor.

Deu doint, etc.

Noël beyt bien le vin engleis,
E li Gascoin et li Franceys
E l’Angevin ;
Noël fait beivere son veisin
Si qu’il se dort le chief enclin ,
Sovent le jor.

Deu doint, etc.
Seignors, jo vus di par Noël
E par li sires de cest hostel,
Car bevez ben ;
E jo primes* (en premier) beverai le men,
E pois après chescon le soen
Par mon conseli ;
Si jo vus dis trestoz : Wesseyl,* (Wes Heil, « portez vous bien »)
Dehaiz* (malheur à celui) eit qui ne dira Drincheyl* (« Drinc Heil » Buvez et profitez bien).

(1) S’il faut en croire  Charles Nisard (Des chansons populaires chez les anciens et chez les Français, 1867, Volume 1), ce  « Botun, batun, ferun gruinard » pourrait être un « appel à bâton contre les braillards ». De son côté, et  même s’il s’adresse à un période généralement plus tardive, le Dictionnaire Coltgrave nous rappelle que « Gruiner » en vieux français, évoque la même racine que l’anglais to Gruntle or to grunt : grogner, gronder. Autrement dit plutôt que braillards et pour le moderniser, il s’agirait plutôt ici des grincheux ou des grognons à qui il faudrait donner du bâton ou de la trique.


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric F
Pour moyenagepassion.com
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« Parti de mal e a bien aturné », chanson de croisade anonyme du XIIe siècle

Sujet : trouvères, poète anglo-normand,  chanson,  musique médiévale,  chant de Croisades, 3e croisade, vieux français
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Anonyme
Titre :  « Parti de mal e a bien aturné»
Interprète : Early Music Consort of London
Album :
  Music of the Crusades (1971)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn partance pour le moyen-âge central et plus précisément le XIIe siècle, nous vous parlons, aujourd’hui, d’une chanson médiévale assez rare et en tout cas peu connue du grand public. Demeurée anonyme, elle a été rédigée en vieux-français mais avec quelques tours linguistiques qui démontrent clairement que son compositeur était Anglo-normand.

Sources historiques & manuscrit ancien

Une chanson en exemplaire unique.

Du point de vue thématique, c’est un chant de croisade. Il ne nous en est parvenu qu’un seul exemplaire, recopié, avec sa partition, sur le chanson_medievale_croisade_manuscrit_ancien_MS_1717_harley_moyen-Age_vieux_francaisdernier feuillet d’un manuscrit du XIIIe siècle : Chronique des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure.

Connu sous le nom de MS Harley 1717, ce manuscrit ancien est conservé au British Museum et la British Library a eu l’excellente idée de mettre quelques uns de ses feuillets en ligne dont celui qui nous intéresse aujourd’hui ( photo ci-contre. voir également le site de la British Library ici )

Origine, période et autres hypothèses

Dans son ouvrage les chansons de  croisade par Joseph Bédier avec leurs mélodies par Pierre Aubry  (1909), le romaniste et spécialiste de littérature médiévale Joseph Bédier nous apprend que cette chanson ancienne porte sans doute sur la 3e croisade. Il formera encore, non sans quelque précaution, l’hypothèse que les seigneurs auquel le trouvère fait référence, à la fin de cette chanson, et dont il espère que Dieu leur accordera ses grâces, pourraient être Richard Coeur de Lion, ses frères et son père Henri II d’Angleterre. Il s’agirait alors d’une allusion aux querelles incessantes de ces derniers.

chanson_musique_medievale_moyen-age_XIIe_siecle_chant_croisade_parti-de-mal

Concernant l’auteur de cette poésie, en 1834, dans son Essai sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands (T2), l’Abbé de la Rue émettait, de son côté, l’hypothèse qu’il pouvait s’agir de Benoit de Saint-Maure, l’auteur même de la Chronique des Ducs de Normandie ; cette hypothèse ne semble pas avoir connu un grand succès à date.

Ajoutons que du point de vue de l’inspiration, cette composition est calquée sur le modèle d’une chanson attribuée à Gace Brûlé : Quant fine Amours me proie que je chant (voir article suivant sur le site de l’Université de Warwick pour la référence).

« Parti de mal e a bien aturné », par Le Early Music Consort de Londres

Au début des 70’s, le Early Music Consort
of London et les musiques de croisade

C’est donc à l’Ensemble anglais Early Music Consort of London que nous devons ce chant de Croisades servi par l’interprétation vocale du célèbre contre-ténor James Bowman.

musique_danse_medievale_croisades_estampie_Early_Music_Consort_London_David_Munrow_moyen-age_centralNous avions déjà touché un mot ici de cette excellente formation et de son fondateur David Munrow, ainsi que de cet album de 1971, riche de 19 pièces sur ce même thème, aussi nous vous invitons à vous y reporter (voir article ici).

Pour acquérir cet album ou pour plus d’informations le concernant, vous pouvez  cliquer sur la pochette ci-contre.


« Parti de mal e a bien aturné », la chanson
et sa traduction en français moderne

Concernant notre traduction du vieux français teinté d’Anglo-Normand du poète médiéval vers le Français moderne, elle procède à la fois de recoupements (voir notes en bas de page) mais aussi de recherches et de choix personnels. Pour ce qui est des tournures, nous les avons, autant que faire se peut, tenues proches de la langue originelle pour leur conserver une note d’archaïsme. Les comptages de pieds n’étant pas toujours respectés il ne s’agit pas d’une adaptation.

Parti de mal e a bien aturné
Voil ma chançun a la gent fere oïr,
K’a sun besuing nus ad Deus apelé
Si ne li deit nul prosdome faillir,
Kar en la cruiz deignat pur nus murir.
Mult li doit bien estre gueredoné
Kar par sa mort sumes tuz rachaté.

Séparé du mal et tourné vers le bien
Veux ma chanson à tous faire oïr
Puisqu’à son aide, Dieu nous a appelé
Certainement, Nul prud’homme ne lui doit faillir,
Puisqu’en la croix il a daigné pour nous mourir
Fort doit-il en être récompensé
Car par sa mort, nous sommes
tous rachetés.

II

Cunte, ne duc, ne li roi coruné
Ne se pöent de la mort destolir,
Kar quant il unt grant tresor amassé
Plus lur covient a grant dolur guerpir.
Mielz lur venist en bon jus departir,
Kar quant il sunt en la terre buté
Ne lur valt puis ne chastel ne cité.

Comtes, ni ducs, ni les rois couronnés
Ne se peuvent à la mort soustraire
Car quand ils ont grand trésor amassé
Mieux leur convient à grand douleur s’en défaire
Mieux leur vaudrait s’en séparer justement (1)
Car quand ils sont en la terre boutés,
A plus rien ne leur sert, ni château, ni cité.

III

Allas, chettif! Tant nus sumes pené
Pur les deliz de nos cors acumplir,
Ki mult sunt tost failli e trespassé
Kar adés voi le plus joefne enviellir!
Pur ço fet bon paraïs deservir
Kar la sunt tuit li gueredon dublé.
Mult en fet mal estre desherité!

Hélas, Malheureux !, nous nous sommes donnés tant de peine
Pour satisfaire les plaisirs de nos corps,
Qui faillissent si vite et qui si tôt trépassent (2)
Que déjà, je vois le plus jeune vieillir !

Pour cela, il est bon de mériter le paradis
Car les mérites (bonnes actions, services) y sont doublement rétribués.
Et c’est un grand malheur d’en être déshérité.

IV

Mult ad le quoer de bien enluminé
Ki la cruiz prent pur aler Deu servir,
K’al jugement ki tant iert reduté
U Deus vendrat les bons des mals partir
Dunt tut le mund ‹deit› trembler e fremir –
Mult iert huni, kei serat rebuté
K’il ne verad Deu en sa maësté.

Il a vraiment le cœur illuminé par le bien
Celui qui la croix prend pour aller Dieu servir,
Car au jour du jugement qui tant sera redouté
Où Dieu viendra les bons, des méchants séparer
Et dont le monde entier doit trembler et frémir,
Il connaîtra grand honte, qui sera repoussé,
Car il ne verra Dieu dans sa majesté.

V

Si m’aït Deus, trop avons demuré
D’aler a Deu pur sa terre seisir
Dunt li Turc l’unt eisseillié e geté
Pur noz pechiez ke trop devons haïr.
La doit chascun aveir tut sun desir,
Kar ki pur Lui lerad sa richeté
Pur voir avrad paraïs conquesté.

Dieu vienne à mon secours, nous avons trop tardé
D’aller jusqu’à Dieu pour sa terre saisir
Dont les Turcs l’ont exilé et chassé
A cause de nos pêchés qu’il nous faut tant haïr.
En cela, doit chacun mettre tout son désir
Car celui qui pour lui (Dieu) laissera ses richesses
Aura, pure vérité, conquis le paradis.

VI
Mult iert celui en cest siecle honuré
ki Deus donrat ke il puisse revenir.
Ki bien avrad en sun païs amé
Par tut l’en deit menbrer e suvenir.
E Deus me doinst de la meillur joïr,
Que jo la truisse en vie e en santé
Quant Deus avrad sun afaire achevé !

E il otroit a sa merci venir
Mes bons seignurs, que jo tant ai amé
k’a bien petit n’en oi Deu oblié!

Il sera grandement, en ce monde, honoré
Celui à qui Dieu donnera de revenir.
Qui aura bien servi et son pays aimé
Partout, on devra le garder en mémoire et souvenir
Et Dieu me donne de la meilleure (des dames) jouir (disposer),
Que je la trouve aussi en vie et en santé,
Quand Dieu aura ses affaires achevées.

Et qu’il octroit de venir en sa merci (en ses grâces)
A mes bons seigneurs que j’ai tant aimé
Que pour un peu, j’en ai Dieu oublié.


(1) Sur ce vers J Bédier hésite et le laisse ainsi : « Mieux leur vaudrait… »  Mais dans une traduction anglaise de Anna Radaelli, 2014 (voir lien sur le site de l’Université de Warwick), on trouve : « It would be better for them to divide it up by good agreement » : Il serait meilleur pour eux de le diviser de manière accorde. soit de partager leur richesse équitablement avant que de partir en croisade.

(2) Ici nous suivons l’idée de Bédier. Ce sont les corps qui trépassent. A noter toutefois que la traduction anglaise (op. cit.) opte pour la présence d’un autre sujet sous-entendu dans ce « mult » et qui se rapporterait à certains disparus, en particulier: « many [of us] have prematurely faded and passed away, » : Nombre d’entre-nous ont failli prématurément et trépassé.  De fait, on trouvera, chez la même traductrice, l’hypothèse que le poète pourrait faire ici allusion aux deux fils d’Henri II d’Angleterre décédés prématurément, et le vers suivant pourrait alors s’adresser au plus jeune des fils de ce dernier encore vivant.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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Amors, tençon et bataille, une chanson lyrique médiévale de Chrétien de Troyes

chretien_de_troyes_chanson_medievale_amor_tenson_batailleSujet : trouvère, langue d’oïl, vieux français, poésie, chanson médiévale,  lyrique courtoise
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Chrétien de Troyes  (1135-1185)
Titre :  « Amors, tençon et bataille»
Interprète : Ensemble Tre Fontane
Album
Musiques à la Cour d’Aliénor d’Aquitaine
 (2007)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous repartons aujourd’hui au XIIe siècle vers les premières trouvères de la France médiévale et même vers l’un des plus célèbres d’entre eux bien qu’il doive sa renommée à d’autres talents qu’à son art de « trouveur » et à ses chansons lyriques. Eclipsé par le caractère « monumental » de ses romans arthuriens, on en oublierait presque, en effet, que Chrétien de Troyes compte aussi parmi des premiers à avoir transposé les codes de la lyrique courtoise d’Oc dans cette langue d’Oïl qui allait donner naissance, à travers le temps, au français moderne (voir conférence de Richard Trachsler  pour mieux cerner cette notion de célébrité).

Il faut dire aussi que l’auteur du célèbre Conte de Graal, du Chevalier au Lion ou encore du Lancelot, chevalier de la charrette pour ne citer que ceux-là,  ne nous a pas laissé quantité de chansons et il demeure encore plus vrai que les quelques unes qu’on pensait devoir lui attribuer ont été longtemps sujettes à caution. Si on l’avait, en effet, crédité d’une demi dizaine de pièces, du côté des médiévistes et experts de ces questions, il semble qu’on soit enclin à ne désormais à n’en retenir que deux pour certaines.

On doit cette clarification aux analyses de la philologue et romaniste Marie-Claire Zai dans son ouvrage Les chansons courtoises de Chrétien de Troyes, daté de 1974. Jusqu’à nouvel ordre et selon son expertise, il nous reste donc deux chansons lyriques de Chrétien de Troyes à nous mettre sous la dent: D’Amors, qui m’a tolu a moi, pièce sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir plus tard dans le temps, et celle du jour Amors, tençon et bataille.

Amors, tençon et bataille
dans les manuscrits anciens

On ne retrouve pas cette chanson de Chrétien dans quantité de manuscrits mais seulement dans deux d’entre eux.

L’un est conservé à la BnF. Il s’agit du MS Français 20050 (photo ci-dessous). Connu encore sous le nom de Chansonnier français de Saint-Germain des Prés, ce manuscrit, écrit à plusieurs mains, comprend 173 feuillets et on peut y trouver des chansons, romances et pastourelles du moyen-âge central. Il est daté du XIIIe siècle.

chrétien_de_troyes_poesie_medievale_amor_tenson_bataille_manuscrit_fr_20050_chansonnier_saint-germain-des-pres_moyen-age_480
Amors, tençon et bataille, de Chrétien de Troyes, MS Français 20050; Bnf, departement des Manuscrits.

Le second ouvrage est conservé en Suisse à la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne (Burgerbibliothek). Nomenclaturé Manuscrit  de Berne 389 (Cod 389) ou encore Chansonnier Français C ou trouvère C.  Il est également daté du XIIIe siècle mais est largement plus étoffé que le précédent puisqu’il contient 249 feuillets. On y trouve des chansons de trouvères (anonymes ou attribuées) et il présente. en tout, la bagatelle de 524 pièces médiévales dont un grand nombre n’existe que dans cette source, c’est dire s’il est précieux. Vous pourrez chretien_de_troyes_poesie_lyrique_medievale_amour_tenson_bataille_manuscrit_ancien_bern_389_moyne-age_480trouver plus d’articles à son sujet ici.

La chanson médiévale de Chrétien de Troyes « Amors, tençon et bataille » dans le Manuscrit de Berne 389 ou chansonnier Français C

Par les miracles de la technologie moderne et surtout grâce à la conscience des grands conservateurs de ce monde, en l’occurrence ceux de notre chère  BnF et ceux de la bibliothèque de Bern, on peut trouver ces deux ouvrages en ligne aux liens suivants : le Manuscrit Français 20050 sur le site de la BnF  – le Chansonnier trouvère C sur le site e-codices.

 Amors,tençon et bataille, Chrétien de Troyes par l’Ensemble Tre fortuna

L’Ensemble Tre Fontane
A l’exploration de l’Art de « trobar »

Fondé en 1985 par trois musiciens français originaires d’Aquitaine, l’Ensemble médiéval Tre Fontane s’est donné pour objectif, dès sa création, d’explorer le répertoire des troubadours et trouveurs du Moyen-âge central. Chants sacrés, chansons profanes, depuis plus de 30 ans, la formation a continué sur sa lancée en proposant concerts, spectacles, animations mais aussi stages et ateliers.

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Au titre de sa longue carrière, Tre Fontane a produit près d’une douzaine d’albums sous différents labels :  contes du moyen-âge, art des jongleurs, chants de troubadours, …  Pour l’instant, on peut retrouver facilement en ligne quatre d’entre eux parmi les plus récents. L’un est dédié au troubadour Jaufre Rudel  (2011), un autre propose la découverte des chants de l’Andalousie et de l’Occitanie médiévales en collaboration avec le célèbre musicien espagnol Eduardo Paniaga et son ensemble (1998), un troisième celle du Codex cistercien de las Huelgas, monastère célèbre du Moyen-âge, sur la route de Compostelle (1997) et enfin un quatrième dont est tiré la pièce du jour.

Musiques à la Cour D’Aliénor D’Aquitaine 

En 2007, l’Ensemble nous gratifiait donc d’un album très inspiré, ayant pour titre Musiques à la Cour D’Aliénor D’Aquitaine. On pouvait y retrouver 12 pièces représentatives de ce bouillonnement et de ce carrefour culturel qui tint place à la cour de cette grande dame du Moyen-âge. Et ce n’est sans doute pas par hasard que celle qui fut Reine de France et d’Angleterre. mais aussi la petite fille de Guillaume IX d’Aquitaine, le premier des troubadours, favorisa les rencontres entre les cultures de la France du Sud en Oc,  du Nord en Oïl mais encore avec celle de l’Angleterre médiévale. Cette dynamique se prolongera jusqu’à la cour de Marie de Champagne, fille d’Aliénor, dont Chrétien de Troyes fut contemporain et même encore deux générations plus tard, à travers le petit fils de cette dernière, Thibaut de Champagne.

chanson_medievale_trouvere_cour_aquitaine_moyen_age_ensemble_tre_FontaneAinsi, dans cet album, c’est un peu de ces trois influences culturelles que l’on retrouve : de Guillaume le troubadour à son arrière petit-fils Richard Coeur  de Lyon et sa célèbre complainte, en passante par Thibaut de champagne, l’incontournable Bernard de Ventadorn et encore d’autres noms célèbres, aux côtés de pièces non signées de ces XIIe et XIIIe siècles.  Cette production étant toujours édité, comme nous le disions plus haut, voici un lien utile pour en écouter des extraits ou l’acquérir au format CD ou MP3 :  Album Musiques a la cour d’Aliénor d’Aquitaine [Explicit]

Pour le reste, vous pouvez retrouver l’Ensemble Tre Fontane sur FB  ou sur Myspace.


Amors, Tençon et Bataille
de Chrétien de Troyes

I.
Amors tençon et bataille
Vers son champion a prise,
Qui por li tant se travaille
Q’a desrainier sa franchise
A tote s’entente mise.
S’est droiz q’a merci li vaille,
Mais ele tant ne lo prise
Que de s’aïe li chaille.

II.
Qui qe por Amor m’asaille,
Senz loier et sanz faintise
Prez sui q’a l’estor m’en aille,
Qe bien ai la peine aprise.
Mais je criem q’en mon servise
Guerre et [aïne] li faille:
Ne quier estre en nule guise
Si frans q’en moi n’ait sa taille.

III.
Fols cuers legiers ne volages
Ne puet  d’amors rien aprendre.
Tels n’est pas li miens corages,
Qui sert senz merci atendre.
Ainz que m’i cudasse prendre,
Fu vers li durs et salvages;
Or me plaist, senz raison rendre,
K’en son prou soit mes damages.

IV.
Nuns, s’il n’est cortois et sages,
Ne puet d’Amors riens aprendre;
Mais tels en est li usages,
Dont nus ne se seit deffendre,
Q’ele vuet l’entree vandre.
Et quels en est li passages?
Raison li covient despandre
Et mettre mesure en gages.

V.
Molt m’a chier Amors vendue
S’anor et sa seignorie,
K’a l’entreie ai despendue
Mesure et raison guerpie.
Lor consalz ne lor aïe
Ne me soit jamais rendue!
Je lor fail de compaignie:
N’i aient nule atendue.

VI.
D’Amors ne sai nule issue,
Ne ja nus ne la me die!
Muër puet en ceste mue
Ma plume tote ma vie,
Mes cuers n’i muerat mie;
S’ai g’en celi m’atendue
Qe je dout qi ne m’ocie,
Ne por ceu cuers ne remue.

VII.
Se merciz ne m’en aïe
Et pitiez, qi est perdue,
Tart iert la guerre fenie
Que j’ai lonc tens maintenue!


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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La Repentance de Rutebeuf, adaptation en français moderne sur les traces de Léon Clédat

rutebeuf_auteur_medieval_satiriqueSujet : poésie médiévale, poésie réaliste, satirique, jongleur, vieux français, langue d’oil, adaptation, traduction, « trouvère »,
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur ; Rutebeuf (1230-1285?)
Titre : La repentance de Rutebeuf
Ouvrage : Rutebeuf, Léon Clédat (1891)

Bonjour à tous,

oilà longtemps que nous ne nous sommes aventurés dans le moyen-âge de Rutebeuf et nous le faisons, aujourd’hui,  à la faveur d’une adaptation en français moderne de sa célèbre « repentance ».

Comme à chaque fois qu’on entre dans l’oeuvre de ce grand auteur, farceur, jongleur, conteur satirique du XIIIe siècle, en relisant ses « dits » débordant d’un « je » qui nous invective ou nous interpelle, on ne peut faire l’économie de repenser au mystère qui l’entoure. Etait-il un clerc qui occupait son temps à d’autres activités entre ses éclats poétiques et satiriques?  En lisant entre les lignes de ses poésies, on serait tout de même bien tenté de  supposer que non. Il nous le dit dans plus d’un texte,  ressassant à l’envie le tableau de ses misères : privé de ses appuis du côté des puissants, (voir la paix de Rutebeuf article, lecture audio ) ayant emprunté à tous sans jamais rendre, il en est réduit à dormir dans une couche de paille et n’a pas de quoi faire vivre décemment sa « maison » (la pauvreté Rutebeuf article, lecture audio ), et puis, à tout cela, il faut ajouter encore ses déboires de santé, un nouveau-né dont il sait s’il ne pourra le nourrir, etc, etc (la complainte de l’oeil article, lecture audio), Bref, une situation presque toujours inextricable qui, si Dieu lui-même ne l’en sauve, ne pourra trouver remède qu’auprès de quelques mains généreuses, dans son public ou chez les puissants, pour lui faire tomber quelques pièces, en retour de sa poésie.

« Bon clerc est qui mieux sait mentir. » ?

Personnage complexe et multifacette, tout à la fois ou tour à tour, moraliste, satirique, grave, goguenard ou bonimenteur. « Rude ou rustre » comme une excuse à ses mauvaises manières et à « son ignorance », comprenons sa franchise. « Boeuf » tranquille, lent et lourdaud ?  Non pas. mais plutôt résolu et qui charge ses cibles pour les renverser de son verbe impitoyable. Rutebeuf est encore ce trouvère qui présente, en permanence, à son public le miroir de ses infortunes et de  ses misères, en les invitant même à en rire.

Quelle est la part du vrai et de l’artifice ? Faut-il prendre tous les complaintes de ses  « Je » pluriels, au premier degré, comme certains auteurs ont parfois choisi de le faire ? Sous le fard du jongleur,  ces misères sont-elles vraiment siennes ? Dans ses jeux littéraires et stylistiques, il les instrumentalise en tout cas, pour les mettre totalement au service de son personnage, une façon de quémander sa pitance pour son art de jongleur, qui lui fournit, peut-être, au passage une nouvelle excuse pour se dégager des implications de ses dits et de leur force satirique : « Ne me punissez pas ou ne me jugez pas trop durement pour mes propos, Je suis un pauvre type, miséreux, « mal foutu », malchanceux, et Dieu le fait déjà. »

« Ci a boen clerc, a miex mentir ! » Rutebeuf  nous le dira lui-même dans cette poésie du jour « Bon clerc est qui mieux sait mentir ».  Nombre de spécialistes de littérature médiévale et médiévistes contemporains nous enjoindront à la même prudence dans l’approche de ses textes. Même s’il n’est pas non plus question de rejeter comme en bloc tout ce qu’il nous dit pour vrai, ne pas tomber trop vite dans le premier degré, y mettre quelques guillemets.  Au sortir, entre mise en scène et vérité, entre complainte et humour, du « je » au « jeu » de ce grand maître du style, bien malin celui qui, aujourd’hui, pourrait dire où est et qui est le véritable Rutebeuf.

Rutebeuf, par Léon Clédat
Dans la lignée des découvreurs du XIXe

Il faut bien l’avouer, sans quelques connaissances solides en vieux français, la langue de Rutebeuf reste relativement opaque, pour ne pas dire  totalement. De fait, nous en profitons ici pour vous parler d’un petit livre datant de la fin du XIXe siècle et toujours édité sur lequel nous nous sommes largement appuyés : Rutebeuf par Léon Clédat (1891).

Assez concis, l’ouvrage balaye l’oeuvre du poète médiéval sur un peu plus de 200 pages, en en offrant de larges passages traduits et adaptés en vers, de manière heureuse et agréable, tout en restant assez proche du texte original. Pour les amateurs de la vision de « l’infortuné » Rutebeuf par Léo Ferré, vous y trouverez rien moins que des traductions qu’on retrouve pratiquement reprises telles quelles dans les chansons du vieux lion anarchiste parisien du XXe siècle et qui laissent à supposer que ce livre est peut-être passé dans ses mains.

Du côté de la datation de cette traduction (partielle )  de Léon Clédat, un certain nombre de romanistes ou de médiévistes  se sont, me direz-vous, frottés depuis à l’exercice. C’est vrai. Mais ceux qui nous suivent savent que nous cédons souvent aux charmes des grands découvreurs, historiens et paléographes du XIXe siècle et on aurait tord d’y voir, de notre part, une sorte de marotte désuète. Il s’agit pour nous bien plus d’une façon d’avoir les idées claires sur les origines et sur ce que nous devons véritablement à tous ces auteurs. Durant ce siècle, l’Histoire, en tant que science, a connu des bouillonnements sans précédent. Elle y a affirmé d’autant ses méthodes et la littérature médiévale y fut sujette à un véritable fourmillement d’études.

On s’affaire alors autour des manuscrits en s’évertuant à les rendre lisibles au plus grand nombre :  attribution, versions croisées des oeuvres dans les différents documents et codex, nouvelles poésies mises à jour, auteurs ressortis de l’ombre dans lequel les tenaient les lettres gothiques et serrées incompréhensibles au profane,…, Au fil du XIXe et jusque même les premiers années du XXe, toutes les raisons sont bonnes pour enchaîner les publications autour des mêmes auteurs médiévaux. Bien sûr, on s’escrime, voire on s’écharpe aussi, sur les sens, les nuances, les interprétations et les corpus, les approches, mais qu’on se rassure, dans une certaine mesure, les historiens, romanistes et médiévistes le font encore.

Bien entendu,  sur certains aspects et sur certains faits,  on peut aisément convenir que de nouvelles choses ont été découvertes depuis, faits ou documents, affinement de la datation, etc… Notre vision de la littérature et du moyen-âge a changé. Certains experts du XXe ont également beaucoup compté dans l’approche de certains auteurs médiévaux sur la partie biographique quelquefois, sur la façon de nous distancier encore d’avec leurs productions, sur de nouvelles hypothèses qu’ils ont pu mettre à jour, etc. Pour autant, pour revenir à Rutebeuf  et concernant son adaptation, sans vouloir sous-estimer les avancées de la linguistique autour du français ancien ou du vieux français, ni minimiser les efforts d’auteurs plus modernes sur ces questions, l’ouvrage de Léon Clédat trouve encore bien sa place dans une bibliothèque autour du jongleur médiéval.

S’il vous intéresse, il est toujours édité et on peut le trouver en ligne au format broché et même au format kindle

En  croisant cet ouvrage  avec les grands travaux de Michel Zink qui, par humilité sans doute,  a fait le choix de privilégier dans son approche le sens, sur les vers, vous pourrez encore enrichir d’autant la lecture de cette poésie satirique et de ses trésors cachés (voir Rutebeuf, Oeuvres complètes en deux tomes, Michel Zink, 1990),

Quant à la question posée plus haut de savoir qui est Rutebeuf (ce qu’on ne sait finalement toujours pas), mais surtout celle de comment approcher ses différents niveaux de lectures, on trouvera encore chez ce brillant chartiste et philologue, expert de littérature médiévale, doublé d’une vraie plume qu’était Léon Clédat, quelques éléments pertinents à ranger au compte de l’Histographie. La question étant complexe et non tranchée, pour en compléter l’approche, on pourra toujours se reporter aux nombreux et brillants auteurs modernes qui continuent d’essayer de démêler son « Je »  de ses « jeux ».

La repentance de Rutebeuf

Notes sur l’adaptation en français moderne

Pour cette version de la repentance de Rutebeuf (en vieux-français, Ci coumence la repentance Rutebeuf), nous empruntons donc à Léon Clédat la traduction de la plupart des strophes. Comme il en avait laissé trois en berne, nous nous y sommes modestement attelés en usant pour nous éclairer des travaux de Michel Zink mais aussi de quelques copieux dictionnaires d’époque. Autant vous le dire tout de suite, nous y avons pour l’instant consacré moins d’heures que nous l’aurions souhaité et nos strophes mériteraient largement une repasse. Nous la ferons sans doute plus tard dans le temps, mais à tout le moins vous aurez une première approche de leur sens.

Le code

Vert le vieux français de Rutebeuf,
Gris les strophes adaptées de Léon Clédat.
Noir notre pâle complément d’adaptation des strophes manquantes.

Ci coumence la repentance Rutebeuf

I
Laissier m’estuet le rimoier,
Car je me doi moult esmaier
Quant tenu l’ai si longuement.
Bien me doit li cuers larmoier,
C’onques ne me soi amoier
A Deu servir parfaitement,
Ainz ai mis mon entendement
En geu et en esbatement,
C’onques n’i dignai saumoier.
Ce pour moi n’est au Jugement
Cele ou Deux prist aombrement,
Mau marchié pris a paumoier.

Renoncer me faut a rimer,
Et je me dois moult étonner
Quand l’ai pu faire si longtemps!
Bien me doit le cœur larmoyer
Que jamais ne me pus plier
A Dieu servir parfaitement.
Mais j’ai mis mon entendement
En jeu et en ébattement,
Jamais ne daignai dire psaumes.
Si ne m’assiste au Jugement
Celle en qui Dieu reçut asile,
J’ai passé bien mauvais marché.

II
Tart serai mais au repentir,
Las moi, c’onques ne sot sentir
Mes soz cuers que c’est repentance
N’a bien faire lui assentir.
Coment oserai je tantir
Quant nes li juste auront doutance ?
J’ai touz jors engraissié ma pance
D’autrui chateil, d’autrui sustance:
Ci a boen clerc, a miex mentir !
Se je di: « C’est par ignorance,
Que je ne sai qu’est penitance ».
Ce ne me puet pas garentir.

Tard je viendrai au repentir.
Pauvre moi! Point ne sut comprendre
Mon fol cœur ce qu’est repentance,
Ni à bien faire se résoudre!
Comment oserais-je mot dire
Quand justes même trembleront ?
Tous les jours j’engraissai ma panse
Du bien d’autrui, d’autrui substance.
Bon clerc est qui mieux sait mentir.
Si je dis « C’est par ignorance,
Car je ne sais qu’est pénitence »,
Cela ne peut me garantir* (sauver)

III
Garentir ? Diex ! En queil meniere ?
Ne me fist Diex bontés entiere
Qui me dona sen et savoir
Et me fist en sa fourme chiere ?
Ancor me fist bontés plus chiere,
Qui por moi vout mort resovoir.
Sens me dona de decevoir
L’Anemi qui me vuet avoir
Et mettre en sa chartre premiere,
Lai dont nuns ne se peut ravoir
Por priere ne por avoir:
N’en voi nul qui revaigne arriere.

Me sauver? Dieu! De quelle manière?
Dieu, dans sa bonté entière 
En me donnant sens et savoir (raison et sagesse)
Me me fit-il à sa chère image  ?
Et me fit Bonté d’avantage
(celui) Qui pour moi, a reçu la mort.  (le Christ)
Me donnant le sens (l’intelligence, le bon sens) de duper
L’ennemi (le diable) qui me veut avoir
Et mettre en sa geôle première
Là d’où nul ne peut s’enfuir
Contre prières ou contre avoirs.
Je n’en vois nul en revenir

IV
J’ai fait au cors sa volentei,
J’ai fait rimes et s’ai chantei
Sus les uns por aux autres plaire,
Dont Anemis m’a enchantei
Et m’arme mise en orfentei
Por meneir au felon repaire.
Ce Cele en cui toz biens resclaire
Ne prent en cure m’enfertei,
De male rente m’a rentei
Mes cuers ou tant truis de contraire.
Fusicien n’apoticaire
Ne m’en pueent doneir santei.

J’ai fait au corps sa volonté,
J’ai fait rimes et j’ai chanté
Sur les uns pour nus autres plaire
Car l’Ennemi m’a enchanté
Et rendu mon Âme orpheline
Pour la mener au noir repaire.
Si Celle en qui brille tout bien
Ne prend en souci mon affaire,
Mauvaise rente m’a valu
Mon coeur d’où me vient tel tourment.
Médecins ni apothicaires
Ne me peuvent donner santé.

V
Je sai une fisicienne
Que a Lions ne a Vienne
Non tant com touz li siecles dure
N’a si bone serurgienne.
N’est plaie, tant soit ancienne,
Qu’ele ne nestoie et escure,
Puis qu’ele i vuelle metre cure.
Ele espurja de vie oscure
La beneoite Egyptienne:
A Dieu la rendi nete et pure.
Si com est voirs, si praigne en cure
Ma lasse d’arme crestienne.

Je connais une physicienne (femme médecin)
A Lyon, ni même à Vienne
Pas plus que dans le monde entier
Il n’est si bonne chirurgienne.
Il n’y a de plaie, fut-elle ancienne
Qu’elle ne nettoie et ne récure.(désinfecter)
Elle expurgea de tout péché
La bienheureuse égyptienne
La rendant à Dieu, nette et pure
Comme elle le fit (Si vrai que), puisse-t’elle soigner
Ma pauvre et lasse âme chrétienne

VI
Puisque morir voi feble et fort,
Coument pantrai en moi confort,
Que de mort me puisse deffendre ?
N’en voi nul, tant ait grant effort,
Que des piez n’ost le contrefort,
Si fait le cors a terre estendre.
Que puis je fors la mort atendre ?
La mort ne lait ne dur ne tendre
Por avoir que om li aport.
Et quant li cors est mis en cendre,
Si couvient l’arme raison rendre
De quanqu’om fist jusqu’a la mort.

Comme je vois mourir faibles et forts
Où trouver en moi réconfort
Qui de mort me puisse défendre ?
N’en voit nul, malgré ses efforts
Dont elle n’ôte des pieds le support
Pour faire, au sol, son corps s’étendre.
Qu’y puis-je, sinon la mort attendre ?
La mort n’épargne ni durs, ni tendres
Peu lui chaut avoirs et apports
Et quand le corps est rendu cendre,
A l’âme il faut bien raison rendre 
De ce qu’elle fit jusqu’à la mort.

VII
Or ai tant fait que ne puis mais,
Si me covient tenir en pais.
Diex doint que ce ne soit trop tart !
J’ai touz jors acreü mon fait,
Et j’oi dire a clers et a lais:
« Com plus couve li feux, plus art. »
Je cuidai engignier Renart:
Or n’i vallent enging ne art,
Qu’asseür est en son palais.
Por cest siecle qui se depart
Me couvient partir d’autre part.
Qui que l’envie, je le las.

J’ai tant fait que plus je ne puis
Aussi me faut tenir en paix
Dieu veuille que ne soit trop tard!
Tous les jours j’ai accru mon fait,
Et chacun dit, clerc ou laïque
« Plus le feu couve, plus il brûle ».
J’ai pensé engeigner * (tromper) Renard
Rien n’y valent engins ni arts,
Tranquille il est en son palais.
Pour ce siècle qui se finit,
Il m’en faut partir d’autre part
Nul n’y peut rien, je l’abandonne.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.