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De Beaux Alexandrins pour un Salut d’Amour Médiéval

Sujet : vieux-français, poésie médiévale, poésie courtoise, amour courtois, trouvères, langue d’oïl, salut d’amour, loyal amant, fine amor, complainte d’amour.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : « Or m’estuet saluer, cele que je desire »
Ouvrage : Manuscrit Français 837 de la BnF.

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous partons à la découverte d’une nouvelle poésie courtoise du Moyen Âge central et notamment d’un salut d’amour.

Ce genre particulier du XIIIe siècle nous a laissé quelques rares pièces dont un érudit comme Paul Meyer avait supposé qu’elles avaient dû été plus nombreuses dans les faits que celles parvenues par les manuscrits1 (autour d’une vingtaine).

Le Salut d'amour du ms français 837 avec une enluminure du Codex Manesse

Quatrains d’alexandrins pour un loyal amant

Le salut d’amour du jour diffère de ceux que nous avons pu étudier jusque là. Il est même d’une forme assez rare pour être soulignée puisqu’il présente une succession de beaux alexandrins regroupés en quatrains. Les rimes sont léonines. Autrement dit, la fin de chaque hémistiche rime et s’accorde avec les hémistiches des vers suivants.

Sur le fond, le trouvère reprend les codes habituels de la poésie courtoise. La dame y est grandement louée tant pour sa beauté que ses qualités morales (surtout pour sa beauté quand même). C’est assez pour que notre loyal amant en perde le sommeil et dans sa complainte, en appelle à la pitié de la belle pour lui ouvrir son cœur.

Comme dans de nombreuses pièces du genre, les médisants, les envieux et les perfides rodent. Ils ont même ici bonne place puisque plusieurs strophes leur sont consacrés. Toujours à l’embuscade, ils sont aussi là pour nous rappeler la nature souvent transgressive de l’amour courtois.

Aux sources manuscrites de cette poésie

Le salut d'Amour en Alexandrins dans le manuscrit médiéval enluminé Français 837 de la BnF, Recueil de fabliaux, dits, contes en vers, datation  (fin du XIIIe s)
La poésie courtoise du jour dans le MS Français 837 de la BnF, Recueil de fabliaux, dits, contes en vers.

Vous pouvez retrouver ce salut d’Amour dans le manuscrit médiéval Français 837 de la BnF.

Ce riche codex contient divers fabliaux, dits, contes en vers datés du XIIIe siècle. Datés de la fin de ce même siècle, il dénombre pas moins de 249 pièces pour de nombreux auteurs cités ou demeurés anonymes. L’œuvre de Rutebeuf y est particulièrement représentée avec 31 pièces.


Or m’estuet saluer, cele que je desire
dans le vieux français d’origine

NB : nous avons ajouté de nombreuses clefs de vocabulaire pour vous guider dans la compréhension de cette poésie en vieux français d’Oïl.

Or m’estuet saluer — cele que je desire
Et moi esvertuer — por sa grant bonté dire.
Sovent me fait muer — le cuer d’angoisse et ďire
Et le cors tressuer
2— quant sa biauté remire.

Bien vueil que vous sachiez — que vostre amour m’esprent;
Si en sui enlaciez — que de nuit me seurprent.
Voirs est que sui plaiez, — mes la plaie reprent’
3,
Quant vous voi si sui liez — toute joie m’en prent.

Cortoise et bien aprise, — bone et vaillanz et sage,
Rose esmerée
4 esprise — sanz orgueil, sanz outrage,
Bouche très bien alise
5, — resplendissant visage,
Tant vous aim, bele, et prise — que je vous faz hommage.

Encor vous loerai, — qu’assez i a à dire,
Je voi de voir et sai, — tant a en vous matire,
II n’est ne clers ne lai — qui soit dedenz l’empire
Qui seùst vo valor — ne racorder ne dire
6.

Mon salu vous envoi — comme à dame et amie,
Et, por fere convoi, — ma complainte jolie,
Dame, vous i envoi, — nel tenez à folie
7,
Quar je ne sai ne voi — comment mon cuer vous die.

Departir ne m’en quier — quar je l’aim sanz retrere,
Et amer et proisier
8— je vueil la debonere.
Ne me puet anoier — ne torment ne contrere ;
Or se puent noier — li felon deputaire
9.

Diex vous puist mal doner, — felon et losengier !
Toz dis volez mener — tricherie et dangier,
Et fins amanz mener — de lor vie eslongier;
De faussement errer — aurez encor loier.

Bele, ne créez mie — les felons mesdisanz,
Quar il sont plain d’envie — et fel et despisanz
10;
Amer vueil sanz boisdie
11 — en despit des nuisanz ;
Ne sai se j’ai amie, — mes je sui ses amanz.

Fine, sachanz et pure, — humble, piteuse et simple,
Compassée à nature, — blanche gorge com guimple
12,
Portréte de feture — qui tout mon cuer raïmple
De joie sanz mesure, — tant a la chiere simple
13.

Tant par est bien taillie — et de piez et de mains.
Bien fete et eschevie
14 — d’espaules et de rains ;
Blanche gorge polie — i mist le souverains
Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains
15.

Joie n’ai ne leece — se de li ne me vient,
Si ai duel et tristece, — que il ne li souvient
De moi qui sui en chace — por li quant me sovient
De sa vermeille face — qui si bien li avient.

Ainz Narcisus n’ama — dame si com je l’aime,
Car ele sourpris m’a, — et si n’ai pas l’estraine
16
De li, que tel fame a — si clere face plaine,
N’onques ne s’aesma — à alegier ma paine.

Par Dieu ! je servirai — tant que pitié vaintra
Son dur cuer qu’en esmai — m’a fet vivre pieça.
Bien me met en essai — vers li, lors si saura
Se je onques faussai — cele qui mon cuer a.

Or soit à son plesir, — car je sui en balance
Et par ce n’ai loisir — ne n’ai mes de souffrance,
Je ne puis mes souffrir — si grande desirrance,
Se li vueil requérir — qu’el me face alejance.

La fin de ma complainte — ferai, puis, si deprie
17
Au Dieu d’amors mains jointes — que il me face aïe
18
Tant que je aie ataint — ce dont j’ai tel envie :
C’est l’amor à la cointe; — lors si raurai
19 ma vie.

Explicit complainte d’amors.


Découvrez d’autres saluts d’amour traduits et commentés :

Sur l’amour courtois, vous pouvez également consulter : Monde littéraire, monde médiéval, réflexions sur l’Amour courtois


Notes

  1. « Le salut d’amour dans les littératures provençale et française », Paul Meyer, Bibliothèque de l’école des chartes. 1867, tome 28 (persee.fr) ↩︎
  2. Tressuer : le corps agité, en nage ↩︎
  3. Il est vrai que j’en suis blessé mais la blessure augmente, me rattrape. ↩︎
  4. Esmérée : fine et délicate ↩︎
  5. Alise : douce, lisse, délicate ↩︎
  6. Il n’est de clerc ni de poésie (lais) qui puisse conter ou exprimer véritablement votre valeur. ↩︎
  7. Ne le prenez pas pour une folie, un acte inconsidéré ↩︎
  8. Proisier : preisier, louer ↩︎
  9. Felon deputaire : les perfides mauvais ↩︎
  10. Despisanz : haineux ↩︎
  11. Sans boisdie : sans ruse, sans tromperie ↩︎
  12. Allusion à la blancheur de la guimpe, coiffe médiévale de tissu blanc ↩︎
  13. Chière simple : douce mine, visage ingénu ↩︎
  14. Eschevie : svelte, de forme parfaite ↩︎
  15. « i mist le souverains Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains. » : Dieu a créé toute cette perfection et ses beaux atours pour que le monde les regarde, de cela je suis certain ↩︎
  16. Il n’a pas la chance d’avoir la réputation de Narcisse (qui n’a jamais aimé de femmes) mais il aime la femme la plus belle et sans égale pour soulager sa peine (?). ↩︎
  17. Deprïer, déproier : implorer, supplier ↩︎
  18. Qu’il me face aïe : qu’il vienne à mon secours, à mon aide. ↩︎
  19. De Ravoir : retrouver, recouvrer : je retrouverai ma vie ↩︎

Du lion, du bœuf et du loup : une puissante fable médiévale de Marie de France

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie politique, langue d’oïl, injustice, tyran, bestiaire médiéval, loup, lion, cerf, bœuf.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou lion, dou Bugle et d’un Leu.
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820).

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nos pas nous conduisent vers le Moyen Âge central et plus précisément le 13e siècle à la découverte d’une nouvelle fable médiévale. Signé de la plume de Marie de France, ce récit animalier nous entraînera, une fois de plus, sur le champ moral et politique.

Quand le loup et le bœuf se lient au lion, l’association finit par tourner en leur claire défaveur. Dans le jeu des alliances entre les puissants et leurs sujets, fussent-ils de prestigieux vassaux, la part du lion n’en laisse guère aux serviteurs. L’avidité et les abus de pouvoir sont au cœur de cette fable.

"Dou lion, dou bugle et d'un loup" fable de Marie de France avec enluminure du ms français 24428 à la feuille d'or rétouchée.

Une alliance inattendue

Cette fable de Marie de France met en scène une alliance plutôt inattendue. Lion, loup et bœuf (ou buffle) vont, en effet, ensemble chasser le cerf. Dans ce contexte de prédation, on se demande un peu ce que le bœuf, digne herbivore, vient faire dans cet équipage.

Ici, ce qu’il faut surtout retenir, c’est le symbole. Indépendamment de la force du bovin et du loup, leur puissance ne pèse guère face au seigneur et roi du domaine. Ils connaîtront tous deux l’injustice du tyran.

La part du tyran

D’Esope à Phèdre et avant Marie de France, cette fable avait déjà connu des variantes. Chez Esope, l’équipée des trois chasseurs était tout aussi étonnante. Le cerf se trouvait déjà au menu mais c’est le lion, le renard et l’âne qui devaient gérer son partage.

Dans le récit du fabuliste grec, le dernier des trois, l’équidé, allait même payer cher le fruit de son outrecuidance. Pour avoir divisé le butin en trois parts égales, il serait mis en pièce sans sommation par le roi des animaux.

Plus de 500 ans après Esope, on retrouve la fable chez Phèdre. Cette fois, les alliés du lion, une génisse, une chèvre et une brebis, seront plus encore du côté des faibles. Elles non plus, ne feront pas le poids face au puissant fauve.

Bien des siècles après Phèdre, Jean de La Fontaine puisera directement son inspiration chez le fabuliste latin, en reprenant le même équipage et la même morale.

Pour l’essentiel, Marie de France a marché sur les traces des classiques. Elle a donné un dimension un peu plus économique à sa moralité, en ajoutant la notion de riche et de pauvre, à l’injustice du puissant.

Aux sources manuscrites de cette fable

Pour les sources manuscrites, nous avons repris ici le manuscrit médiéval ms Français 24428 de la BnF. Ce dernier contient « L’Image du monde » de Gautier de Metz, ainsi que les fables de Marie de France. On y trouve encore des textes divers de cette période tel que Li Volucraires ou poème moral sur les oiseaux, attribué à Omons et Li Bestiaires divin de Guillaume Le Clerc.

Page du manuscrit ms Français 24428 de la Bnf avec la fable du jour et ses enluminures originales
Les Fables de Marie de France, Ms Français 24428

Ce manuscrit daté du XIIIe siècle est dans un état de conservation assez problématique.

Ses enluminures des fables de Marie de France à la feuille d’or sont notamment assez altérées, comme on le peut le voir sur la capture ci-contre. On y trouve également de nombreuses tâches et salissures sans doute héritées d’antiques consultations.

Un manuscrit médiéval ne traverse pas toujours aisément sept siècles d’histoire, a fortiori quand ses contenus sont appréciés.

Sur l’illustration d’en-tête, nous vous présentons une retouche digitale de l’enluminure de la fable du jour. Nous la partagerons bientôt au format animé (étape par étape) comme nous l’avions déjà fait pour un travail précédent (voir retouche enluminure, fable du loup et de la grue).


Dou lion, dou Bugle et d’un Leu,
dans la langue de Marie de France

Jadis esteit custume e lois,
Ke li Léunz dut estre Rois
Seur tutes les Bestes qui sunt,
E ki cunversent en ces munt.
Dou Bugle ot fait sun Séneschal
Car preu le tint et à loial ;
Au Leuz bailla sa Provosté.

Tuit trois en sunt el bos alé,
Un Cerf truvèrent è chacièrent,
Qant pris l’orent, si l’escurchièrent;
Le Lox au Bugle demanda
Coment le Cers départira ?
C’est bien, fet-il, à mon Sengnur
Cui nus devons porter henur.

Li Léons a dit è jurei,
Ke tuit sevent per véritéi
Ke le première part aureit
Pur ce que Reiz è Sires esteit;
Ke l’autre part pur le gaaing,
Il ot esté li tiers compaing,
La tierce part ce dit aureit
Car il l’ocist, raisuns esteit ;
E se nus d’eauz deux la preneit
Ses anemis mortex sereit.
Dunc ni osa nus atuchier
Tut lur estut le Cers laissier.

Moralité

Autresi est n’en dutez mie ;
Se Povres hum pren cumpaignie
A plus Fort humme k’il ne seti,
Jà dou gaaing n’aura espleit ;
Li Riches volt aveir l’ounur
U li Povres perdra s’amur.
Se lur gaaig deivent partir
Li Riches velt tut retenir.


Du lion, du bœuf et d’un loup,
traduction/adaptation en français actuel

NB : pour être un ancêtre de l’oïl, l’anglo-normand de Marie de France peut s’avérer ardu. Aussi nous vous proposons une adaptation de cette fable en français actuel.

Jadis était coutume et lois
Que les lions dussent être rois
De toutes les bêtes qui sont
Et qui demeurent en ces monts.
Du bœuf, il fit son sénéchal
Car il est preux et fort loyal ;
Et du loup, il fit son prévôt.

Un jour tous trois s’en furent au bois
Voyant un cerf, ils le chassèrent,
Et, une fois pris, l’écorchèrent.
Le loup au bœuf s’enquit alors
Du partage de ce trésor.
« C’est bien, dit l’autre, à mon Seigneur
Qu’il faudra laisser cet honneur. »

Le lion a alors déclamé
Que tous savaient, en vérité,
Que la première part était sienne
Comme roi et seigneur du domaine.
La seconde lui échoyait
Pour être l’un des trois chasseurs.
La troisième aussi, à bon droit,
Car il avait occis la proie.
Qu’on ne s’avise d’y toucher
Sauf se dresser contre lui,
au péril de sa propre vie.


Loup et bœuf ne s’y risquèrent point
Et tout le cerf lui revint.

Moralité

N’en doutez pas, car il en va toujours ainsi,
Si un pauvre prend compagnie
D’un homme bien plus fort que lui.
Jamais il n’en tire profit.
Les riches voudront tous les honneurs
Les pauvres y laisseront leur cœur
1.
Dès qu’il est question de partage,
Le riche prend tout et d’avantage.


Bestiaire médiéval : enluminure de lion dans le Royal MS 12 F de la British Library
Une superbe enluminure de lion et lionceaux dans le Bestiaire de Rochester ( Royal MS 12 F XIII) de la British Library (XIIIe siècle)

La fable et ses variantes d’Esope à La Fontaine

Il ne fait jamais bon s’associer à plus puissant que soi et encore moins s’asseoir à sa table. Au fil des variantes, le fond de cette fable antique est resté le même. Les raisons invoquées pour rafler le produit de la chasse diffèrent, mais le partage de la venaison tourne toujours à l’avantage du roi lion.

Du Lion allant à la chasse avec d’autres bêtes, Esope (564 av. J.-C)


Un Lion, un Âne et un Renard étant allés de compagnie à la chasse, prirent un Cerf et plusieurs autres bêtes. Le Lion ordonna à l’Âne de partager le butin ; il fit les parts entièrement égales, et laissa aux autres la liberté de choisir.

Le Lion indigné de cette égalité, se jeta sur l’Âne et le mit en pièces. Ensuite il s’adressa au Renard, et lui dit de faire un autre partage ; mais le Renard mit tout d’un côté, ne se réservant qu’une très petite portion. ”

Qui vous a appris, lui demanda le Lion, à faire un partage avec tant de sagesse ? − C’est la funeste aventure de l’Âne, lui répondit le Renard. “



La Vache, la chèvre, la brebis et le Lion, Phèdre (-14, 50 après JC)

La société d’un puissant n’est jamais sûre; cette fable va prouver ce que j’avance.
La Génisse, la Chèvre et la patiente Brebis firent dans les bois société avec le Lion. Ils prirent un cerf d’une grosseur prodigieuse. Les parts faites, le Lion parla ainsi : « Je prends la première, parce que je m’appelle Lion; la seconde, vous me la céderez, parce que je suis vaillant ; la troisième m’appartient, parce que je suis le plus fort : quant à la quatrième, malheur à qui oserait la toucher!»
C’est ainsi que, par son injustice, il s’empara, lui seul, de la proie tout entière.

Version latine : Vacca et Capella, Ovis et Leo

Numquam est fidelis cum potente societas ; testatur haec fabella propositum meum.
Vacca et capella et patiens ovis injuriae socii fuere cum leone in saltibus.
Hi cum cepissent cervum vasti corporis, sic est locutus, partibus factis, leo: «Ego primam tollo, nominor quia leo ; secundam, quia sum fortis, tribuetis mihi ; tum, quia plus valeo, me sequetur tertia ; malo adficietur si quis quartam tetigerit.»


Sic totam praedam sola improbitas abstulii.

Fables de Phèdre traduction nouvelle,
C. L.F. Panckoucke. (1834), Bibliothèque latine française.


La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion, Jean de La Fontaine (1621-1695)

La Génisse, la Chèvre et leur sœur la Brebis,
Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris ;
Vers ses associés aussitôt elle envoie :
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie ;
Puis en autant de parts le Cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première en qualité de Sire :
Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C’est que je m’appelle Lion :
À cela l’on n’a rien à dire.
La seconde par droit me doit échoir encore :
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant je prétends la troisième.
Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
Je l’étranglerai tout d’abord.


Moralité : « fuyez l’alliance d’un plus puissant que vous ». Véhiculé par quatre auteurs de renom, ce message a traversé 2500 ans d’Histoire.

Merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes :

  1. La fable de Marie de France parle de « perdre s’amour ». Ici, l’interprétation va du côté de l’injustice de l’alliance qui est aussi une déception et une trahison affective. ↩︎

Retouche d’enluminure : La carole du Roman de la Rose

détail enluminure ms 5226, joueur de viele.

Sujet : enluminure, manuscrit médiéval, retouche numérique, feuille d’or, ms 5226, poésie médiévale, littérature médiévale, vieux français.
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle.
Titre : Le Roman de la Rose
Auteur :  Guillaume De Lorris (1200-1238) et Jean De Meung (1240-1305).

Bonjour à tous,

ous vous proposons, aujourd’hui, une nouvelle retouche d’enluminure. L’illustration originale représente la célèbre carole du Roman de la Rose. Elle est tirée d’un manuscrit médiéval daté du XIVe siècle.

Nous avions fait cette retouche ou plutôt ce « rafraîchissement » à l’occasion de notre dernière carte de vœux de fin d’année et nous vous la présentons ici sous forme d’animation en plusieurs étapes.

Des centaines de manuscrits pour un best seller médiéval

De nombreux manuscrits médiévaux du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meung nous sont parvenus. En jetant un œil sur le site arlima.net, vous en trouverez près de 300 référencés. Un nombre important sont des éditions complètes de l’ouvrage. D’autres codex n’en présentent que certaines parties ou extraits.

En matière de codicologie (cf l’excellente conférence de Richard Trachsler sur le roman arthurien), la quantité d’exemplaires ayant traversé les siècles renseigne, à elle seule, sur la grande popularité médiévale du Roman de la Rose. L’ouvrage se classe, indéniablement, dans le top des Best Sellers du Moyen Âge.

Dans l’ensemble de ce corpus, disséminé à travers les plus prestigieuses bibliothèques d’Europe et même d’outre-Atlantique, on retrouve, bien sûr, un nombre important de manuscrits enluminés.

Le ms 5226 de la Bibliothèque de l’Arsenal

Le manuscrit médiéval qui nous occupe aujourd’hui est le ms 5226 de la la Bibliothèque de l’Arsenal.

Daté du XIVe siècle, l’ouvrage présente sur 154 feuillets une édition complète du Roman de la Rose. Il a été copié et enluminé par Jeanne et Richard de Montbaston, un couple de libraire et enlumineur qui avait leur atelier à Paris, vers le milieu de ce même siècle. On peut le consulter sur Gallica.

Ce manuscrit est agrémenté de vingt-quatre miniatures qui ont plutôt bien résisté au temps. Les fonds diaprés sont particulièrement bien conservés (damiers ou losanges or et couleur).

Sur certains fonds unis (feuille d’or), le matériel s’est un peu défraîchi et a perdu de sa brillance mais sans que cela altère nullement la lisibilité des scènes. Après plus de six siècles, quelques détails se sont aussi altérés sur certaines enluminures : visages ou traits effacés ou brouillés partiellement.

L’enluminure retouchée

Dans l’ensemble, on se trouve face à un manuscrit enluminé dans une bel état de conservation. L’exercice du jour est donc plus un léger rafraîchissement sur quelques tracés et sur le fond de feuille d’or. Il n’a rien d’une retouche ou d’une reprise en profondeur. Nous l’avons restitué ici en quelques passes.

cliquez sur l’enluminure pour charger l’animation

La carole du Roman de la Rose

La scène est bien connue. L’auteur, dans sa quête d’amour et de courtoisie, est attiré dans un verger où des gens dansent ensemble une charmante carole. Le poète verra s’y succéder les composantes de la courtoisie : liesse, plaisir, beauté, amour, etc…

En voici un extrait en vieux-français original et sa traduction en vers dans l’édition de Pierre Marteau daté de 1878 : Le Roman de la Rose par Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Édition accompagnée d’une traduction en vers.

Lors m’en alai tout droit à destre,
Par une petitete sente
Plaine de fenoil et de mente;
Mès auques près trové Déduit,
Car maintenant en ung réduit
M’en entré où Déduit estoit.
Déduit ilueques s’esbatoit;
S’avoit si bele gent o soi,
Que quant je les vi, je ne soi
Dont si très beles gens pooient
Estre venu; car il sembloient
Tout por voir anges empennés,
Si beles gens ne vit homs nés.

Ceste gent dont je vous parole,
S’estoient pris à la carole,
Et une dame lor chantoit,
Qui Léesce apelée estoit:
Bien sot chanter et plesamment,
Ne nule plus avenaument,
Ne plus bel ses refrains ne fist,
A chanter merveilles li sist;

Qu’ele avoit la vois clere et saine,
Et si n’estoit mie vilaine;
Ains se savoit bien desbrisier,
Ferir du pié et renvoisier.

Ele estoit adès coustumiere
De chanter en tous leus premiere:
Car chanter estoit li mestiers
Qu’ele faisoit plus volentiers.
Lors véissiés carole aller,
Et gens mignotement baler,
Lors véissiés carole aller,
Et faire mainte bele tresche,
Et maint biau tor sor l’erbe fresche.

Traduction en français actuel de Pierre Marteau

Lors donc, à droite je m’engage
Dans un sentier tout parfumé,
De menthe et de fenouil semé.
Tout près de là, suivant mon guide,
J’entrai dans un réduit splendide
Où le beau Déduit se trouvait.
En ce lieu Déduit s’ébattait;
Si belle était sa compagnie,
Que soudain ma vue éblouie
Crut voir des anges empennés,
Comme onc n’en virent hommes nés,
Et ne savais d’où pouvaient être
Venus gens si beaux, si beau maître.

Cette troupe que je devise
A la karole s’était prise;
Une gente dame chantait
Que Liesse l’on appelait.
A chanter elle était savante,
Car d’une façon ravissante
Elle modulait ses refrains
Gracieux, entraînants, divins.

Elle avoit la voix claire et saine,
Et n’était pas non plus vilaine,
Mais sa taille souple ondulait
Et lestement son pied frappait.

Elle était toujours coutumière
De chanter partout la première,
Car chanter pour elle c’était
Ce que plus volontiers faisait.
Vous eussiez vu gens en cadence
Mener karole et fine danse,
Et mainte tresce et maint beau tour
Sur l’herbe fraîche d’alentour.


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En vous souhaitant une excellente journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

Chanson de toile pour une belle mal mariée et maltraitée

Sujet : musique  médiévale, chansons de toile, chanson de mal mariée, amour courtois, maltraitance, vieux français, trouvères, langue d’oïl.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : En un vergier, lez une fontenele
Interprète :  Ensemble Ligeriana
Album Chansons de toile, Bele Ysabiauz pucele bien aprise (2007)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous faisons route vers le Moyen Âge central et le XIIIe siècle pour y découvrir une nouvelle chanson de toile. Cette pièce en vieux français est l’œuvre d’un trouvère demeuré anonyme.
À l’habitude, nous vous en proposerons un commentaire, des sources manuscrites, ainsi qu’une version en musique et une traduction en français actuel.

Cuens Guis ou « En un Vergier » : chanson de toile ou de mal mariée ?

Comme dans de nombreuses chansons de toile, il est question ici d’une belle d’origine noble (ici c’est même une fille de roi) qui attend son amant. En l’occurrence, ce dernier est lui aussi de sang bleu puisqu’il s’agit d’un comte.

Au delà du thème de la belle amoureuse et son attente, celui de la mal-mariée ressort, plus encore, de cette chanson médiévale. La brutalité du récit pourrait même éclipser sa dimension courtoise si cette dernière ne triomphait à la fin, dans une certaine mesure.

Contre les médisants qui se tiennent si souvent en arrière plan dans la lyrique courtoise, on verra que la belle paye ici, très concrètement et dans sa chair, le prix de sa passion secrète.

Mauvais mariage, maltraitance et prix des amours courtoises

Prisonnière d’une union arrangée avec un vieillard, la dame est inconsolable et son cœur est ailleurs. Séquestrée jour et nuit par ce mauvais mari, elle sera violement battue par lui après qu’il l’ait surprise en train de s’épancher sur sa peine et son amour.

Le cadre idyllique du verger (lieu d’amour ou de transgression ?) se transformera donc, pour elle, en un théâtre de supplice et de châtiment. Face à ce mari ivre de jalousie, la nature dangereuse des jeux amoureux courtois se trouve explicitement soulignée ici.

Dans la lyrique courtoise, c’est assez peu fréquent pour être souligné. On y meurt, en effet, souvent d’amour mais de manière plus allégorique que littérale.

Quoi qu’il en soit, il en faudra plus pour freiner les amours de la belle ; sa seule consolation sera l’espoir d’une nouvelle rencontre secrète avec son amant. Dieu lui-même intercédera pour exaucer ses vœux, sauvant ainsi doublement l’amour véritable et la courtoisie.

Aux sources manuscrites de cette chanson

Le premier paragraphe de cette chanson est tiré, à peu de variation près, du Lai d’Aristote. Ce fabliau,  attribué originellement à Henri d’Andeli (trouvère normand du XIIIe siècle) et plus récemment à Henri de Valenciennes, rencontra un franc succès au Moyen Âge 1.

Dans ce récit satirique, le philosophe et mentor d’Alexandre le Grand se trouve trompé et ridiculisé par une courtisane qui le chevauchera même littéralement au vue et au su de tous.

La chanson "comte guis ou en un vergier lez une fontenele" dans le ms Français 20050 de la BnF, dit chansonnier de Saint-Germain-des-Prés.
« En un vergier lez une fontenele » dans le ms Français 20050 de la BnF (à découvrir sur gallica.fr).

Pour la version notée musicalement de cette chanson de toile, on citera ici le manuscrit médiéval ms Français 20050 de la BnF, également connu sous le nom de Chansonnier de Saint-Germain-des-près.

Daté du XIIIe siècle, cet ouvrage propose sur 173 feuillets des pièces variées de trouvères et de troubadours du Moyen Âge central. Sur l’ensemble des textes présentés, vingt-quatre pièces sont notées musicalement dont celle du jour. De nombreuses lignes de partitions y sont présentes mais sont restées vides de notes.

Pour sa transcription en graphie moderne, vous pourrez retrouver cette chanson médiévale aux côtés de nombreuses autres dans Le Romancero françois de Paulin Paris, daté de 1833 et sous-titré : Histoire de quelques anciens trouvère et choix de leurs chansons, le tout nouvellement recueilli.

L’interprétation en musique que nous avons choisie est celle de l’ensemble médiéval Ligeriana.

La version musicale de cette chanson de toile par l’ensemble Ligeriana

L’ensemble Ligeriana et les chansons de Toile

L’ensemble musical Ligeriana a été fondé au début de l’année 2000 par Katia Caré, directrice, musicienne et chanteuse reconnue de la scène musicale médiévale ( voir notre portrait de l’ensemble Ligeriana et sa discographie.

En 2007, la formation faisait une incursion dans les chansons de toile du XIIIe siècle. Enregistré à l’abbaye de Fontevraud, cet album présentait sept pièces médiévales pour plus de 73 minutes d’écoute.

Chanson de Toiles, l'album de Ligeriana.

On y trouve quelques chansons d’auteurs anonymes aux côtés de trois d’autres attribuées à Audefroi le Bastart (Audefroi le Bâtard), trouvère artésien de la fin du XIIe siècle.

L’album ne semble pas avoir été réédité à ce jour mais vous pourrez peut-être le trouver en passant par votre disquaire habituel ou sur certaines plateformes de streaming légales.

Musciens ayant participé à cet album

Carole Matras (voix, harpe), Estelle Nadau (voix), Caroline Montier (voix), Estelle Garreau-Boisnard (voix, flûte traversière médiévale), , Évelyne Moser (narration, vielle à archet, psaltérion), Florence Jacquemart (flûtes à bec médiévales), Katia Caré (voix et direction)


« En un vergier, lez une fontenele »,
version originale en langue d’oïl


En un vergier, lez une fontenele,
Dont clere est l’onde et blanche la gravele,
Siet fille a roi, sa main a sa maxele.
En sospirant son douz ami rapele
“Ae, cuens Guis amis,
La vostre amors me tout salas et ris!”

Cuens Guis amis, com male destineie!
Mes pere m’a a un viellart donee,
Qui en cest meis m’a mise et enserree:
N’en puis eissir a soir n’a matinee.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz en oï la deplainte.
Entre el vergier, sa corroie a deseeinte.
Tant la bati q’ele en fu perse et tainte :
Entre ses piez por pou ne l’a estainte.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz, qant ill’ot lai dangie,
Il s’en repent, car il ot fait folie,
Car il fu ja de son pere maisnie.
Bien seit q’ele est fille a roi, koi qu’il die.
“Ae, cuens Guis…”

La bele s’est de pameson levee.
Deu reclama par veraie penseie:
“Bels sire douz, ja m’avez vos formee ;
Donez moi, sire, que ne soie obliee,
Ke mes amis revengne ainz la vespree.”
“Ae, cuens Guis…”

Et nostre Sires l’a molt bien escoutee:
Ez son ami, qui l’a reconfortee.
Assis se sont soz une ante ramee ;
La ot d’amors mainte larme ploree.
“Ae, cuens Guis…”


Traduction en français actuel

Dans un verger, près d’une source,
Où l’eau est limpide et le sable blanc,
Est assise la fille d’un roi, sa main posée sur sa joue (maxele : joue ou menton) .
En soupirant, elle se souvient de son doux amant :
« Hélas, comte Guy, mon amour,
Mon amour pour vous a chassé toute consolation et toute joie ! »

« Comte Guy, mon ami, quel triste sort !
Mon père m’a donnée à un vieillard,
Qui, dans cette maison, m’a mise et enfermée:
Je n’en puis sortir ni le matin ni le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour… »

Le mauvais mari entendit ses lamentations ;
Il entra dans le verger et ôta sa ceinture.
Il la battit tellement qu’elle fut couverte de bleus,
Gisant à ses pieds ; il faillit la tuer.
Hélas, comte Guy, mon amour…

Le mauvais mari, après l’avoir meurtrie (maltraitée),
Regretta son acte, car c’était une folie.
Comme il était de la maison (maisnie) du père de sa femme,
Il savait bien, quoi qu’il en dise, qu’elle était fille de roi,
Hélas, comte Guy, mon amour…

La belle dame ayant repris ses esprits.
Implora Dieu de tout son cœur :
« Beau et doux Seigneur qui m’avez créée,
Accordez moi, sire, que je ne sois oubliée,
Et que mon amant revienne avant le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour…

Et notre Seigneur exauça sa prière :
C’est son amant qui la consola.
Et ils s’assirent sous un bosquet feuillu (branche d’arbre feuillu)
Où elle versa bien des larmes d’amour.
Hélas, comte Guy, mon amour…


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En vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

  1. Voir manuscrit 3516, Bibliothèque de l’Arsenal, Paris ↩︎