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« Si je chante ce fait d’amour », Un motet courtois du Codex de Montpellier

Sujet :   codex de Montpellier,   chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central
Titre:  
Se je chante, ce fait amour
Auteur :  Anonyme
Interprète :  Anonymous 4
Album :   
Love’s Illusion Music from the Montpellier Codex 13th Century    (1993-94)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous revenons à la musique médiévale des trouvères et compositeurs du XIIIe siècle avec un joli motet courtois.

Ce chant polyphonique est tiré du riche codex de Montpellier, daté du Moyen Âge central et de la fin du XIIIe siècle.
Avec plus de 330 pièces musicales annotées sur 395 feuillets, ce manuscrit médiéval, référencé sous la cote H196 et conservé à la Bibliothèque Interuniversitaire de Montpellier, est une véritable bible de la polyphonie de cette période.

L’amour courtois d’un loyal amant et sa belle

La pièce du jour est dans la veine de nombreux autres motets du Chansonnier de Montpellier. La lyrique courtoise et le sentiment amoureux y sont au programme.

Point de grande souffrance ici, d’attente lancinante ou de séparation douloureuse toutefois. Point non plus de médisants à l’horizon pour gâter l’idylle en cours. Si le loyal amant nous fait d’abondantes louanges sur sa belle dans le pur style de la lyrique courtoise, l’amour qu’il file semble sans accroc. Il est même payé en retour de sa fidélité et de son service puisque, dans la même pièce, la damoiselle y répond sur le même ton, attestant des qualités morales et courtoises de son prétendant.

L’amour est-il pour autant acquis ? Dans ce motet à trois voix, le Ténor vient nous rappeler ici que l’espoir sous-tend l’ensemble de la pièce : « Et sperabit« . Autrement dit, il (l’amant), et peut-être aussi elle, celle qui lui répond, devra sans doute espérer que l’amour perdure ou qu’il se concrétise.

Aux sources manuscrites de ce motet

Voici le motet « se je chante… Bien doit amer mon ami » tel qu’il se présente dans le Codex de Montpellier. A toutes fins utiles, nous vous proposons également la partition de cette musique médiévale au format pdf.

Le motet "Se je chante... Bien doit amer mon ami" dans le codex enluminé H196 de Montpellier.

Les pièces du chansonnier de Montpellier ne sont pas rattachées à des auteurs mais on peut, quelquefois, retrouver l’attribution de certaines d’entre elles dans d’autres manuscrits. Ce n’est pas le cas du motet du jour qui, à notre humble connaissance, est demeuré anonyme.

En ce qui concerne la transcription en graphie moderne de cette pièce, nous nous sommes appuyés sur le « Recueil de motets français des XIIe et XIIIe siècle » que Gaston Raynaud avait fait paraître en 1881 chez F Vieweg éditeur (Paris).

L’illusion d’amour avec Anonymous 4

Pour l’interprétation de ce chant polyphonique courtois, nous avons opté pour la belle version de la formation Anonymous 4.

En 1994, le quatuor féminin américain avait fait paraître un très bel album sous le titre « Love’s Illusion, Music from the Montpellier Codex 13th Century« . Cette production d’exception présente 29 pièces et motets issus du célèbre codex, pour un peu plus d’une heure d’écoute (65 minutes).

Love's Illusion, ou les motets du Codex de Montpellier par la Quatuor Anonymous 4 (pochette de l'album)

L’album a été réédité chez Harmonia Mundi aux débuts des années 2000. Vous devriez donc pouvoir le commander chez votre meilleur disquaire. A défaut, il est également disponible au format CD ou sous forme dématérialisée sur différents plateformes en ligne. Voici un lien utile pour le débusquer : Love’s Illusion, l’album d’Anonymous 4.

Artistes ayant participé à cet album

Ruth Cunningham, Marsha Genensky, Susan Hellauer, Johanna Rose.


« Se je chante, … Bien dois amer mon ami »
motet courtois du chansonnier de Montpellier

NB : la traduction de ce motet en français moyen ne nous semble pas présenter de difficultés majeures. Quelques clés de vocabulaire devraient donc suffire à vous éclairer dans sa compréhension.

Se je chante, ce fait amour,
Qui mon cuer esclaire
Nuit et jour
D’un penser tout plain de douchour
(douceur)
Vers ma dame debonaire,
Que par droit est examplaire
Et de toutes la flour
De bonté, biauté et valour.
Bien le desclaire
Son dous gracieus viaire
(visage)
Par maint tour ;
Si me doit moût plaire
Sans retraire
(sans réserve)
Que s’amor si me va entour
1 .

J’en oublie toute doulour,
Et m’en paine mieus de bien faire,
Car de servir dame de tel afaire
Vient hounour.
Quant on le sert bien sanz folour
(folie),
On en atent dous salaire,
Et s’en est toute la vie meillour.
Or veulle amour que sans mesfaire
Puisse maintenir ce dous labour,
Sans nule pensée d’aillours !
Car riens ne m’est contraire
En ma dame, en cui tous biens s’aaire
2
Et toute hounour
Par grant savour.
Ne de sa fresce colour
Je ne puis estraire
Fors samblant d’atraire
(qu’un esquisse d’encouragement) :
Ce tient mon cuer en ardour.


Bien doî(t) amer mon ami
Autant que moi ;
Car il l’a bien deservi.
Raison de ce dirai pour quoi :
Nuit et jour a de cuer acompli
Mes volentés, sans mal ne desroy
(ni désarroi),
Puis qu’il m’ama, et je li.
Riens en li a blasmer ne voi :
Jolis est, biaus et de maintiens coi
(calme, tranquille);
Dieus ! combien m’amour en li emploi.
Si n’en puis mais, se j’en di
Qu’autant que moi amer le doi
Puis qu »il m’aime en bone foy.

Et sperabit. (et il/elle espérera)


Vous pourrez découvrir d’autres pièces du talentueux quatuor Anonymous 4 aux liens suivants :

En vous souhaitant une  excellente journée.

Frédéric Effe.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. « Que s’amor si me va entour « : Quand son amour m’entoure ainsi . ↩︎
  2. « En cui tous biens s’aaire » : en laquelle toutes choses bonnes résident. ↩︎

De Beaux Alexandrins pour un Salut d’Amour Médiéval

Sujet : vieux-français, poésie médiévale, poésie courtoise, amour courtois, trouvères, langue d’oïl, salut d’amour, loyal amant, fine amor, complainte d’amour.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : « Or m’estuet saluer, cele que je desire »
Ouvrage : Manuscrit Français 837 de la BnF.

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous partons à la découverte d’une nouvelle poésie courtoise du Moyen Âge central et notamment d’un salut d’amour.

Ce genre particulier du XIIIe siècle nous a laissé quelques rares pièces dont un érudit comme Paul Meyer avait supposé qu’elles avaient dû été plus nombreuses dans les faits que celles parvenues par les manuscrits1 (autour d’une vingtaine).

Le Salut d'amour du ms français 837 avec une enluminure du Codex Manesse

Quatrains d’alexandrins pour un loyal amant

Le salut d’amour du jour diffère de ceux que nous avons pu étudier jusque là. Il est même d’une forme assez rare pour être soulignée puisqu’il présente une succession de beaux alexandrins regroupés en quatrains. Les rimes sont léonines. Autrement dit, la fin de chaque hémistiche rime et s’accorde avec les hémistiches des vers suivants.

Sur le fond, le trouvère reprend les codes habituels de la poésie courtoise. La dame y est grandement louée tant pour sa beauté que ses qualités morales (surtout pour sa beauté quand même). C’est assez pour que notre loyal amant en perde le sommeil et dans sa complainte, en appelle à la pitié de la belle pour lui ouvrir son cœur.

Comme dans de nombreuses pièces du genre, les médisants, les envieux et les perfides rodent. Ils ont même ici bonne place puisque plusieurs strophes leur sont consacrés. Toujours à l’embuscade, ils sont aussi là pour nous rappeler la nature souvent transgressive de l’amour courtois.

Aux sources manuscrites de cette poésie

Le salut d'Amour en Alexandrins dans le manuscrit médiéval enluminé Français 837 de la BnF, Recueil de fabliaux, dits, contes en vers, datation  (fin du XIIIe s)
La poésie courtoise du jour dans le MS Français 837 de la BnF, Recueil de fabliaux, dits, contes en vers.

Vous pouvez retrouver ce salut d’Amour dans le manuscrit médiéval Français 837 de la BnF.

Ce riche codex contient divers fabliaux, dits, contes en vers datés du XIIIe siècle. Datés de la fin de ce même siècle, il dénombre pas moins de 249 pièces pour de nombreux auteurs cités ou demeurés anonymes. L’œuvre de Rutebeuf y est particulièrement représentée avec 31 pièces.


Or m’estuet saluer, cele que je desire
dans le vieux français d’origine

NB : nous avons ajouté de nombreuses clefs de vocabulaire pour vous guider dans la compréhension de cette poésie en vieux français d’Oïl.

Or m’estuet saluer — cele que je desire
Et moi esvertuer — por sa grant bonté dire.
Sovent me fait muer — le cuer d’angoisse et ďire
Et le cors tressuer
2— quant sa biauté remire.

Bien vueil que vous sachiez — que vostre amour m’esprent;
Si en sui enlaciez — que de nuit me seurprent.
Voirs est que sui plaiez, — mes la plaie reprent’
3,
Quant vous voi si sui liez — toute joie m’en prent.

Cortoise et bien aprise, — bone et vaillanz et sage,
Rose esmerée
4 esprise — sanz orgueil, sanz outrage,
Bouche très bien alise
5, — resplendissant visage,
Tant vous aim, bele, et prise — que je vous faz hommage.

Encor vous loerai, — qu’assez i a à dire,
Je voi de voir et sai, — tant a en vous matire,
II n’est ne clers ne lai — qui soit dedenz l’empire
Qui seùst vo valor — ne racorder ne dire
6.

Mon salu vous envoi — comme à dame et amie,
Et, por fere convoi, — ma complainte jolie,
Dame, vous i envoi, — nel tenez à folie
7,
Quar je ne sai ne voi — comment mon cuer vous die.

Departir ne m’en quier — quar je l’aim sanz retrere,
Et amer et proisier
8— je vueil la debonere.
Ne me puet anoier — ne torment ne contrere ;
Or se puent noier — li felon deputaire
9.

Diex vous puist mal doner, — felon et losengier !
Toz dis volez mener — tricherie et dangier,
Et fins amanz mener — de lor vie eslongier;
De faussement errer — aurez encor loier.

Bele, ne créez mie — les felons mesdisanz,
Quar il sont plain d’envie — et fel et despisanz
10;
Amer vueil sanz boisdie
11 — en despit des nuisanz ;
Ne sai se j’ai amie, — mes je sui ses amanz.

Fine, sachanz et pure, — humble, piteuse et simple,
Compassée à nature, — blanche gorge com guimple
12,
Portréte de feture — qui tout mon cuer raïmple
De joie sanz mesure, — tant a la chiere simple
13.

Tant par est bien taillie — et de piez et de mains.
Bien fete et eschevie
14 — d’espaules et de rains ;
Blanche gorge polie — i mist le souverains
Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains
15.

Joie n’ai ne leece — se de li ne me vient,
Si ai duel et tristece, — que il ne li souvient
De moi qui sui en chace — por li quant me sovient
De sa vermeille face — qui si bien li avient.

Ainz Narcisus n’ama — dame si com je l’aime,
Car ele sourpris m’a, — et si n’ai pas l’estraine
16
De li, que tel fame a — si clere face plaine,
N’onques ne s’aesma — à alegier ma paine.

Par Dieu ! je servirai — tant que pitié vaintra
Son dur cuer qu’en esmai — m’a fet vivre pieça.
Bien me met en essai — vers li, lors si saura
Se je onques faussai — cele qui mon cuer a.

Or soit à son plesir, — car je sui en balance
Et par ce n’ai loisir — ne n’ai mes de souffrance,
Je ne puis mes souffrir — si grande desirrance,
Se li vueil requérir — qu’el me face alejance.

La fin de ma complainte — ferai, puis, si deprie
17
Au Dieu d’amors mains jointes — que il me face aïe
18
Tant que je aie ataint — ce dont j’ai tel envie :
C’est l’amor à la cointe; — lors si raurai
19 ma vie.

Explicit complainte d’amors.


Découvrez d’autres saluts d’amour traduits et commentés :

Sur l’amour courtois, vous pouvez également consulter : Monde littéraire, monde médiéval, réflexions sur l’Amour courtois


Notes

  1. « Le salut d’amour dans les littératures provençale et française », Paul Meyer, Bibliothèque de l’école des chartes. 1867, tome 28 (persee.fr) ↩︎
  2. Tressuer : le corps agité, en nage ↩︎
  3. Il est vrai que j’en suis blessé mais la blessure augmente, me rattrape. ↩︎
  4. Esmérée : fine et délicate ↩︎
  5. Alise : douce, lisse, délicate ↩︎
  6. Il n’est de clerc ni de poésie (lais) qui puisse conter ou exprimer véritablement votre valeur. ↩︎
  7. Ne le prenez pas pour une folie, un acte inconsidéré ↩︎
  8. Proisier : preisier, louer ↩︎
  9. Felon deputaire : les perfides mauvais ↩︎
  10. Despisanz : haineux ↩︎
  11. Sans boisdie : sans ruse, sans tromperie ↩︎
  12. Allusion à la blancheur de la guimpe, coiffe médiévale de tissu blanc ↩︎
  13. Chière simple : douce mine, visage ingénu ↩︎
  14. Eschevie : svelte, de forme parfaite ↩︎
  15. « i mist le souverains Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains. » : Dieu a créé toute cette perfection et ses beaux atours pour que le monde les regarde, de cela je suis certain ↩︎
  16. Il n’a pas la chance d’avoir la réputation de Narcisse (qui n’a jamais aimé de femmes) mais il aime la femme la plus belle et sans égale pour soulager sa peine (?). ↩︎
  17. Deprïer, déproier : implorer, supplier ↩︎
  18. Qu’il me face aïe : qu’il vienne à mon secours, à mon aide. ↩︎
  19. De Ravoir : retrouver, recouvrer : je retrouverai ma vie ↩︎

Au XIIIe s, Le Salut d’Amour d’un Amant Courtois à une Douce Dame

Sujet : vieux-français, poésie médiévale, poésie courtoise, amour courtois, trouvères, langue d’oïl, salut d’amour, loyal amant, fine amor, complainte d’amour.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : Douce dame preuse et senée
Ouvrage : Manuscrit Français 837 de la BnF.

Bonjour à tous,

ous revenons aujourd’hui à l’amour courtois du XIIIe siècle dans cette forme particulière que furent les Saluts d’Amour.

Ce style de poésie courtoise a été pratiqué par les troubadours du XIIe siècle, suivis des trouvères du siècle suivant. Les traces qui nous en sont parvenus sont toutefois assez rares puisqu’on dénombre à peine une vingtaine de saluts d’amour dans les manuscrits, en faisant la somme de ceux en langue d’oc et d’oïl. La poésie du jour est en vieux français et nous entraîne donc dans la France médiévale des trouvères.

Une complainte d’amour pour une douce dame

Le salut d’amour qui nous occupe ici est issu du Manuscrit Français 837. Il suit les standards du genre. Le loyal amant se déclare tout entier à la merci de la douce dame qu’il s’est choisie et en attend une réponse.

Tout au long de cette pièce courtoise, le poète lui déclare donc sa flamme en ne manquant pas de la complimenter sur tous les plans. Elle est son soleil et il n’est qu’une bien pâle lune en comparaison.

Comme souvent dans la lyrique courtoise, l’amant implore aussi merci et met sa mort dans la balance. Plutôt mourir que renoncer à son amour. Dans le cas précis, il doute de devoir en arriver à cette extrémité, confiant que la douce dame de ses désirs est si bonne et si sage qu’elle ne saurait le rejeter.

Le ms Français 837, aux sources historiques
de ce Salut d’Amour

le salut d'amour "Douce Dame preuse et sénée",  dans le Ms Français 837 de la BnF.
Salut d’amour « Douce dame preuse et senée » dans le ms français 837 (consulter le sur Gallica) .

A l’image des précédents saluts d’amour partagés ici, la pièce courtoise du jour est issue du manuscrit français 837 de la BnF. Ce Recueil de fabliaux, dits et contes en vers daté du dernier quart du XIIIe siècle contient un peu moins de 250 pièces en provenance de divers auteurs médiévaux.

Rutebeuf y tient une belle place avec 31 textes. Il y côtoie des pièces de Jean Bodel ou Adam de la Halle entre autres auteurs célèbres de ce manuscrit.

Comme on le voit sur la copie ci-dessus, ce manuscrit médiéval a quelque peu souffert des assauts du temps. Les conservateurs de la BnF ont œuvré au mieux pour restaurer ce trésor de littérature médiévale du Moyen Âge central mais, sur la copie digitale actuelle, certains feuillets demeurent fortement détériorés aux bordures.

De notre côté, nous l’avons légèrement retouché pour lui ôter quelques marques du temps et quelques tâches graisseuses et disgracieuses. L’idée n’étant pas de le dénaturer mais plutôt de rendre un peu de lisibilité au texte original.

Pour la version en graphie moderne, nous nous sommes appuyés sur « Le salut d’amour dans les littératures provençale et française, mémoire suivi de 8 Saluts inédits » de Paul Meyer (Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, 1867)


Douce dame preuse et senée
Salut d’amour médiéval

Le vieux français de cette pièce se comprend bien dans l’ensemble, mais quelques tournures présentent tout de même certaines difficultés. Pour vous aider à les surmonter, nous vous fournissons de quelques clefs de vocabulaire.

Douce dame preuse et senée (honnête et sage)
En qui j’ai mise ma pensée
Et tout mon cuer entirement,
Je vous salu et me present
A fere vostre volenté
Comme cele qui me puet santé
Doner et mort quand li plera ;
Mes ja voz cuers tels ne sera
Que de moi pité ne vous praingne.

Fine amor le monstre et ensaigne
Que chascune doit son ami
Conforter
(consoler), je le di por mi,
C’onques puis que je vous connui
Ne me vint corouz ne anui
(ennui)
Que por vostre douce acointance
Ne le meïsse en oubliance,
Ire et corouz por vous, amie.
En ne porquant
(cependant) je ne di mie
Que je soie vostre pareil
Ne que la lune est au soleil,
Quar li solaus clarté commune
A assez plus que n’a la lune.

Ausi avez vous l’avantage
Desus moi, douce dame sage,
De valor, à ce que m’assent
(ce dont je m’accorde),
Qu’on ne troveroit entre .c.
Mieudre de vous en nule guise,
Miex enseignie ne aprise,
Ne qui plus bel se sache avoir
D’aler, de parler, de veoir,
De maintien, de cors et de chiere.

Orguilleuse n’estes ne fiere,
Embatant ne de fol ator
(ni impétueuse, ni empressée).
Ne plus c’om porroit une tor
Abatre à terre d’une seche,
Ne puet on en vous trover teche
(défaut),
Ne visce qui face à reprendre
(ni vice qui soit à critiquer)
En vo cors, qui bien set entendre.
Endroit de moi m’en aim trop miex
Quant mes cuers veut devenir tiex
Qu’en vous servir veut paruser
(se consacrer entièrement)
Sa vie, sanz autre amuser
(duperie, distraction).

A quel chief qu’en doie venir 1
Volenté n’ai que ja tenir
Me doie de vous honorer ;
Miex ne se porroit assener
(placé)
Qu’à vous mes cuers où il s’est mis.
Quant par vous aurai non amis
Lors aurai je tout acompli
Et mon cuer sera raempli
De toute joie et hors d’escil
(exil).
Si porrai chanter comme cil
Qui dist : « D’amors et de ma dame
Me vient toute joie, par m’ame. »


Mais j’ai paor que trop n’atande
Ma dame, qu’ele ne me rande
Son confort pour issir d’esmai
2.
Maint amant sovent veü ai
Perir en atendant merci.
Mes ja Diex ne m’en doinst issi
Perir ! certes, non cuic je fere
3,
Quar vous estes si debonere,
Si franche de cuer, dame chiere,
Que vous ne sauriez trere arriere
(traire arrière, se retirer, reculer)
De fere honor et cortoisie.

Franche riens
(noble personne, noble créature), et je m’umelie (humilier)
Et vous pri merci et requier,
Quar nule riens
(nulle chose) je n’ai tant chier
Comme vous, si me retenez
A vostre homme, hommage en prenez
Tel comme vous le voudrez prendre
Et se vous m’i veez mesprendre
(fauter, mal agir)
Si en prenez vostre venjance,
Que d’autre ne criem penitance
(que d’autre que moi ne craigne pénitence).

Se je onque riens vous mesfis,
(si je vous fis jamais du tort)
Com cil qui est d’amors seurpris
(sous le trouble de l’amour),
Je m’en rent et mat
(vaincu) et confus ;
Riens n’en dout tant comme le refus
De vous, ainçois la mort m’aherde
(mais que plutôt la mort survienne),
C’onques nus ne fist si grant perte
Com j’auroie fet se perdoie
Vostre amor dont j’atent la joie.

Congié praing, à Dieu vous commant.
Encore vous salu et remant
Que vous me mandez et commandez
Vo volenté, et entendez
A moi geter de cest martire.
Tout mon cuer ne vous puis escrire,
Mes je pri Dieu si fetement
Come je ne vous aim faintement
4,
Que de vous m’envoit joie entiere.
Douce dame oiez ma proiere.

Explicit le Salu d’Amors et Complainte.


Découvrez d’autres saluts d’amour traduits et commentés.

Sur l’amour courtois, vous pouvez également consulter : Monde littéraire, monde médiéval, réflexions sur l’Amour courtois

NB : pour l’illustration et son enluminure, nous vous proposons une nouvelle enluminure du célèbre Codex Manesse. Bel ouvrage enluminé du début du XIVe siècle, le Manessische Handschrift est aussi un des plus célèbres recueil de poésies de ménestrels de langue allemande qui nous soit parvenu. Il est aujourd’hui sous la bonne garde de la Bibliothèque universitaire de Heidelberg

En vous souhaitant une belle journée
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. « A quel chief qu’en doie venir » : A quel chief, à quelle fin. Autrement dit Quelle que soit la fin recherchée, dans tous les cas,… ↩︎
  2. « Mais j’ai paor que trop n’atande ma dame, qu’ele ne me rande son confort pour issir d’esmai » : Il a peur que la dame ne tarde trop à lui accorder sa consolation afin qu’il puisse échapper enfin au trouble et à l’émotion dans laquelle il est plongé. ↩︎
  3. « Certes, non cuic je fere » : sérieusement je ne crois pas non plus avoir à le faire. Elle est trop bonne pour retirer son engagement et le laisser périr. ↩︎
  4. « Come je ne vous aim faintement » : il l’aime entièrement et sans feindre ↩︎

Fable médiévale : Le Paon mécontent son Chant, Marie de France

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, franco-normand, auteur médiéval, poésie satirique, langue d’oïl, vanité, envie, contentement, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Poon qi pria qu’il chantast miex
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous partons pour le Moyen Âge central à la découverte d’une nouvelle fable médiévale de Marie de France. Au XIIe siècle, celle qu’on considère comme une des premiers écrivains en langue vernaculaire s’adonne à l’écriture de lais, de récits religieux. mais aussi à l’adaptation de fables antiques en franco-normand. Son isopet fut même le premier recueil de fables connu en langue française.

Dans la fable du jour, la poétesse nous invite à suivre un paon mécontent de son sort et surtout de son chant. A l’habitude, nous remonterons aux origines historiques de ce récit. Nous vous en proposerons également un commentaire et une traduction en français actuel. Avant cela, disons un mot du paon et de quelques symboles qui lui sont attachés dans les bestiaires médiévaux.

Le paon des bestiaires médiévaux

Enluminure d'un paon faisant la roue dans le Bodley Bestiary, manuscrit MS Bodley 764 daté du XIIIe et conservé à la la Bibliothèque Bodléienne d'Orford (Bodleian Library).
Enluminure d’un paon faisant la roue, Bodley Bestiary, manuscrit MS Bodley 764 (XIIIe s)

Au Moyen Âge central, on retrouve souvent le Paon et sa roue associés au symbole de la vanité. Dans Li livres dou tresor (1260-1267), Brunetto Latini reconnaît à l’oiseau des qualités esthétiques : « une poitrine de couleur saphir et une riche queue de diverses couleurs dont il se réjouit incroyablement« .

L’auteur décrit aussi le paon comme ayant une tête de serpent, une voix de diable et il lui prête une vanité qui confine à la vulgarité. Quant à sa chair elle est, toujours selon Latini, dure et nauséabonde.

En fait de chant, il est vrai que le cri du volatile s’approche plus du  braillement que du gazouillis de certains de ses congénères à plumes. Sur l’idée de vanité, on peut lire encore que si ce cri est effroyable c’est qu’à son réveil l’oiseau panique et s’étrangle de peur d’avoir perdu sa beauté.

Chez Hildegarde de Bingen on trouve une description qui décrit le paon comme une créature assez ambivalente et vicieuse. Brisant les œufs de sa propre engeance, il n’hésite pas non plus, selon elle, à verser dans des habitudes déviantes et des accouplements contre-nature avec d’autres animaux 1.

Dans d’autres bestiaires, on trouvera encore le paon lié à la renaissance ou la résurrection. Sa symbolique est donc assez ambivalente et complexe.

Du Paon qui implorait un meilleur chant

Enluminure d'un Rossignol  dans le Bodley Bestiary, manuscrit MS Bodley 764
Enluminure de Rossignol, MS Bodley 764

Pour revenir à cette fable médiévale de Marie de France, un paon furieux s’y plaint auprès de Junon de posséder un chant exécrable.

La déesse a beau lui faire remarquer qu’il a reçu, d’entres tous les oiseaux, le plus beau des plumages, le volatile reste inconsolable. Il continue de loucher vers le Rossignol qui, bien que plus petit que lui et bien moins remarquable en apparence, possède un chant plus enviable.

Au sortir, Junon restera sourde aux jérémiades du paon et s’en irritera même. Elle finira par lui enjoindre de se contenter de ce que la nature et les dieux lui ont déjà donné. Vanité et envie contre importance du contentement 2 sont donc au programme de cette fable mais d’où vient cette référence à Junon, la déesse de déesse ?

Argos, Junon et les paons

Nul n’ignore la beauté du paon et de sa roue. Selon les mythologies grecque et romaine, il aurait justement hérité de cet apparat par la déesse Junon (Héra en grec), épouse de Jupiter (Zeus) et reine des dieux auquel cet oiseau est attaché depuis l’antiquité.

Junon et ses paons, enluminure du MS Français 9197, Libvre des eschés amoureux, ou des eschés d'amours (XVe s), BnF département des manuscrits.
Junon & ses paons, enluminure du Français 9197

La Mythologie nous conte que Jupiter s’était entiché de la belle Io, fille du dieu fleuve Inachos. Afin de la soustraire à la terrible jalousie de Junon, le Dieu des dieux décida de changer sa maîtresse en génisse.

Il en fallait toutefois plus pour calmer la méfiance de Junon. Voulant s’assurer que sa rivale soit totalement neutralisée, la déesse la fit garder par Argus, le géant aux cent yeux. Ayant appris cela, Jupiter décida de libérer Io. Il manda son fils Mercure (Hermès) endormir le colosse à l’aide d’une flute de pan. Une fois dans les bras de Morphée, la tête du gardien fut tranchée.

Découvrant Argus mort, Junon fort attristée décida de le récompenser en parant les plumes de son oiseau favori, le paon, des cent yeux du géant.


"Du poon qi pria qu'il chantast miex", texte de la fable du jour en franco-normand avec enluminure d'un paon tirée du manuscrit BM 14 de la Bibliothèque de Chalons (fin XIIIe siècle)

Dou Poon qi pria qu’il chantast miex
dans la langue de Marie de France


Uns Poons fu furment iriez
Vers sei-méisme cureciez
Pur ce que tele voiz n’aveit,
[a]Cum à sa biautei aveneit.
A la Diesse le mustra
E la Dame li demanda
S’il n’ot assez en la biauté
Dunt el l’aveit si aorné ;
De pennes l’aveit fait si bel
Qe n’aveit fait nul autre oisel.

Le Poons dist qu’il se cremeit
Q’à tuz oisiauz plus vilx esteit
Pur ce que ne sot bel chanter.
Ele respunt lesse m’ester,
Bien te deit ta biauté soufire ;
Nenil, fet-il, bien le puis dire
Qant li Rossegnex q’est petiz
A meillur voiz, j’en sui honniz.

MORALITÉ.

Qui plus cuvoite que ne deit
Sa cuvoitise le deçeit ;
Pur cet Fable puvez savoer
Que nuz Hum ne puit avoer
Chant è biauté tute valor.
Pregne ce qu’a pur le meilor.

Du paon qui voulait mieux chanter
(adaptation en français actuel)

Un paon était fort irrité
Et courroucé envers lui-même
Pour ne posséder un chant tel
Qui convienne à sa beauté.
Il s’en plaignit à la Déesse
Qui, à son tour, lui demanda
S’il n’avait assez de la beauté
Dont elle l’avait si bien parée ;
Son plumage était le plus beau
Supérieur à bien des oiseaux.

Le paon dit qu’il se trouvait, lui,
Le plus vil d’entre les oiseaux
Car il ne savait bien chanter.
Elle répondit, « laisse moi en paix
Contente-toi de ta beauté » ;
« – Nenni, fit-il, et je l’affirme,
Quand le rossignol si petit,

Chante bien mieux, j’en suis honni (honteux, bafoué)« .

Moralité

Qui plus convoite qu’il ne doit
Sa convoitise le déçoit.
Cette fable nous fait savoir
Que nul homme ne peut avoir
Chant et beauté tout à la fois (de même valeur)
Qu’il prenne ce qu’il a de meilleur
3.


De Phèdre à Marie de France

Douze siècles avant Marie de France, on trouvait déjà la fable du paon et de Junon chez Phèdre (10 av J-C. -50) . La version de la poétesse française en est assez semblable. Seule différence, le fabuliste illustrait son propos à l’aide d’autres exemples pris dans le règne aviaire.

Voici cette fable de Phèdre dans sa version latine, suivie de sa traduction en français.

Pavo ad Junonem
Phèdre, livre III, fable XVIII

Tuis conteus no concupiscas aliena

Pavo ad Junonem venit, indigne ferens
Cantus luscinii quod sibi no tribuerit;
Illum esse cunctis auribus mirabilem,
Se derideri simul ac vocem miserit.
Tunc consolandi gratia dixit dea:
Sed forma vincis, vincis magnitudine;
Nitor smaragdi collo præfulget tuo,
Pictisque plumis gemmeam caudam explicas.

Quo mi inquit mutam speciem si vincor sono?
Fatorum arbitrio partes sunt vobis datæ;
Tibi forma, vires aquilæ, luscinio melos,
Augurium coruo, læva cornici omina;
Omnesque propriis sunt contentæ dotibus.
Noli adfectare quod tibi non est datum,
Delusa ne spes ad querelam reccidat.


Le paon se plaint à Junon
traduit du latin de Phèdre

Content du tien, n’envie point celui des autres

Le paon vint trouver Junon, piqué de ce qu’elle ne lui avait point donné le chant du rossignol, qui faisait l’admiration de tous, tandis qu’on se moquait de lui dès qu’il montrait son chant.

La déesse, pour le consoler, lui répondit alors : « aussi l’emportez-vous par votre beauté, par votre grandeur. L’éclat de l’émeraude brille sur votre cou, et avec vos plumes bien colorées, vous déployez une queue semée de pierreries: « A quoi me sert tant de beauté, dit le paon, si je suis vaincu du côté de la voix. »

Junon lui rétorqua : « l’ordre des destins vous a donné à chacun votre part ; à vous la beauté, la force à l’Aigle, la voix mélodieuse au Rossignol, l’augure au Corbeau, les mauvais présages à la Corneille, et tous sont contents des avantages qui leur sont propres. Ne désirez pas ce que vous est étranger, de peur que vos espérances ne s’évanouissent en regrets superflus. »

Phèdre affranchi d’Auguste, en latin et en françois
ed Nicolas et Richard Lallemant (1758) .


Le Paon se plaignant à Junon de La fontaine

Plus de 400 ans après Marie de France, Jean de La Fontaine s’est, lui aussi, penché sur cette fable de Phèdre pour en proposer sa version. En suivant le récit du fabuliste latin du premier siècle, le talentueux auteur français du XVIIe siècle reprenait la liste des qualités données à chaque oiseau.

Après bien des déboires et à travers l’histoire, le paon vaniteux de la fable apprit donc une leçon d’importance de la bouche même de Junon. Il lui faudrait se contenter des avantages que la nature lui a donnés.

Une belle journée, en vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
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Notes

NB : sur l’image d’en-tête, vous retrouverez l’enluminure d’un paon aux couleurs très vives tirée du BM 14 de la Bibliothèque de Chalons. Ce manuscrit médiéval daté de la fin du XIIIe siècle peut être consulté en ligne ici. Sur notre illustration, nous l’avons installé sur un joli fond de verger médiéval. Cette autre enluminure est tirée du Livre des propriétés des choses de Barthélemy l’Anglais ou ms Français 136 de la BnF. Ce codex est un peu plus tardif puisqu’il date du XVe siècle.

  1. Hildegard von Bingen’s Physica: The Complete English Translation of Her Classic Work on Health and Healing, Pricscilla Throop, Healing Arts Press, 1998 ↩︎
  2. On trouvera souvent cette idée de contentement au Moyen Âge. Voir par exemple cet extrait du Roman de la Rose ↩︎
  3. Qu’il se contente de ce qu’il a de mieux. ↩︎