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Une chanson « légère et ordinaire » de giraut de bornelh

Sujet  : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, sirventès, serventois, troubadour, manuscrit médiéval, occitan, oc, trobar leu
Période   : moyen-âge central, XIIe et XIIIe siècle
Auteur   :  Guiraut de Bornelh, Giraut de Borneil, Guiraut de Borneill, (?1138-?1215)
Titre : Leu chansonet’e vil

Bonjour à tous,

près avoir partagé des éléments de biographie sur le troubadour Giraud de Bornelh, nous vous présentons, aujourd’hui, une de ses chansons. Sa partition d’époque ne nous est pas parvenue, les groupes qui s’y sont essayés ont donc dû composer ou, plus souvent, s’adonner à l’art du contrafactum en plaquant sur les vers de Giraud une autre mélodie médiévale.

« Leu chansonet’e vil » : une intention de clarté

Classée comme un sirventes, cette chanson du troubadour limousin affiche, dès le départ, des intentions de légèreté et même de clarté, en se positionnant dans le registre du « trobar leu ». Pourtant, comme on le verra, la distance temporelle et linguistique, autant que le style (qui demeure largement allusif) la rendent encore difficile à saisir. Hors de son contexte médiéval, et même une fois traduite, elle ne se livre donc pas si facilement et continue de conserver quelques mystères.

Sources médiévales et manuscrits

Pour les sources manuscrites, on pourra citer le Chansonnier provençal ou Chansonnier K, sous la cote (Mss Français 12473) au département des manuscrits de la BnF. On y ajoutera encore un autre chansonnier conservé, en Italie, à la Bibliothèque Universitaire d’Estense. Sous la cote alfa.r.4.4, le Canzoniere provenzale estense (consulter en ligne ici), connu encore comme le chansonnier D, contient lui aussi un grand nombre de chansons de troubadours occitans et provençaux.

Traduction et interprétation

Pour une première approche de traduction, nous nous sommes appuyés sur diverses sources avec des recherches complémentaires autour de l’occitan médiéval. A ce stade, pourtant, il nous faut bien l’admettre, quelques flottements subsistent. Aussi, nous dirons qu’il s’agit d’une première version qui gagnerait à être retravaillée. Nous vous la présentons plus bas dans cet article.

Pour son interprétation, un certain nombre de formations médiévales s’y sont attaquées, et nous avons choisi ici la version présentée par l’Ensemble médiéval Tre Fontane dans le deuxième opus de leurs travaux consacrés au Chant des Troubadours.

Un superbe version de la chanson de Giraud de Bornelh par Tre Fontane

l’Ensemble Tre Fontane :
le Chant des Troubadours Vol 2

Nous avons déjà eu l’occasion de parler, à plusieurs reprises, de l’Ensemble Tre Fontane et ses grandes qualités. Née au milieu des années 80, cette belle formation a fait du moyen-âge et des troubadours occitan, un de ses grands répertoires d’élection (voir portrait de cette formation).

En 1993, deux ans après la sortie du volume 1 de leur Chant des Troubadours, autour des compositeurs médiévaux originaires d’Aquitaine, Tre Fontane poursuivait son exploration musicale avec les troubadours du Périgord. Le Volume 2 s’avéra tout aussi réussi que le premier. On pouvait y retrouver une sélection de 11 pièces pour 53 minutes de durée et quatre grands auteurs et poètes occitans du moyen-âge : Arnaud de Mareuil, Bertrand de Born, Arnaud Daniel et enfin Guiraud de Bornelh.

Une version énergique et enlevée

Pour cette chanson de Giraud, qui clôt d’ailleurs l’album, Tre Fontane a fait un choix mélodique et instrumental plutôt enlevé ; leur version nous entraîne plein sud, aux confins de l’Andalousie, avec des influences même très directement orientales. Sur cette orchestration généreuse et rythmée, la voix puissante et bien posée de Jean-luc Madier vient faire littéralement décoller l’ensemble. Une fois de plus, l’essai est transformé et Tre Fontane parvient à faire revivre et à actualiser un monde occitan médiéval qu’on croyait disparu dans les couloirs du temps.

Sorti originellement chez Adda, l’album a déjà été réédité plusieurs fois. On peut toujours le trouver en ligne au format CD et même sous forme digitalisée. Voici un lien utile pour plus d’informations : Le chant des troubadours vol.2 : Périgord

Les membres de Tre fontane sur cet album

Chant, Jean Luc Madier. Flûtes, Chalémie, Maurice Moncozet. Flûtes, cornamuse : Hervé Berteaux. Vielle à roue, Pascal Lefeuvre. Oud, Thomas Bienabe. Daf, percussions, derbouka, Jacques Détraz.


Leu chansonet’e vil de Giraud de Bornelh
avec adaptation en français moderne (V1.001)

Leu chansonet’e vil
M’auri’a obs a far
Que pogues enviar
En Alvernh’al Dalfi.
Pero, s’el drech chami
Pogues n’Eblon trobar,
Be.lh poiria mandar
Qu’eu dic qu’en l’escurzir
Non es l’afans,
Mas en l’obr’esclarzir.

Je m’attacherai à faire
Une chanson légère et ordinaire
Que je puisse envoyer
Au Dauphin, en Auvergne .
Mais si, sur le droit chemin,
Elle peut trouver Sire Eblon (1)
Elle pourrait bien lui être adressé (envoyé)
Puisque je dis que l’effort (la difficulté)

N’est pas de ‘rendre l’œuvre (le propos) obscur
Mais plutôt de l’éclaircir.

E qui de fort fozil
No vol coltel tocar,
Ja no.l cut afilar
En un mol sembeli!
Car ges aiga de vi
No fetz Deus al manjar,
Ans se volc esalzar
E fetz esdevenir
D’aiga qu’er’ans
Pois vi per melhs grazir.

Et celui qui, sur la pierre à polir (le dur fusil)
Ne veut poser son couteau
Jamais il ne pourra l’aiguiser
Avec une douce peau de zibeline.
Car en rien, Dieu ne nous fit
de l’eau à partir du vin pour nous nourrir.
Au lieu de cela, il voulut s’élever
Et transforma
L’eau qui était là
En vin afin qu’on puisse mieux lui rendre grâce.

E qui dins so cortil,
On om no.l pot forsar,
Se vana d’aiudar,
Pois no fai, mas qu’en ri,
Pro a de que.s chasti,
E qui de sol gabar
Vol sos clameus paiar,
Ja Deus re can dezir
Noca l’enans
Ni li lais avenir.

Et celui qui, dans sa forteresse (enclos, cour)
Où nul homme ne peut pénétrer par force
Se vante d’aider
Et puis, n’en fait rien, mais en rit
Tirerait profit à se châtier lui-même (qu’on le blâme, réprimande).
Et celui qui veut payer ses créanciers,
A coup de plaisanteries, (Et celui qui parlant seul, continue de croire qu’il est écouté ?)
Ne pourra espérer une seule chose venant de Dieu
Jamais il ne le put
Et il ne le pourra par la suite.

Per qu’eu d’ome sotil
Que sap so melhs triar
No.m met a chastiar
Ni fort no.m n’atai!
Mas un pauc me desvi,
Car non o posc mudar-
Tan m’es greu a portar-
Qui no sap eissernir
Cans d’entre tans
Ni cui com al partir.

C’est pour cette raison que l’homme subtil
Qui sait discerner ce qui est bien pour lui
Ne me blâme jamais
Pas plus que le fort ne m’inquiète (me cause de tort) !
Mais je me suis un peu égaré
,
Je ne peux m’en empêcher –
Tant cela m’est lourd à porter –
Celui qui ne sait pas discerner
Une chanson d’une dispute (entre toutes les autres?)
Ne peut savoir comment les départager (séparer, répartir)
.

E si.lh fach son gentil
A la valor levar,
Aissi.s fan a guidar
C’om s’en sen, a la fi!
Que lo savis me di
Que ges al mech tensar
No dei ome lauzar
Per so ben escremir
Ni per colps grans,
Que.l pretz pen al fenir.

Et si les faits sont bons (gracieux favorables)
Pour hausser la valeur (d’un homme)
Ainsi ils nous guideront
Comme on pourra le voir, à la fin !
Puisque les sages me disent
Qu’au milieu d’un conflit,
Je ne dois louer un homme,
Pour ses qualités à combattre,
Ni pour les grands coups
(qu’il donne ?),
Puisque la valeur (le mérite) véritable n’est connue qu’à la fin.


E qui ja per un fil
Pen pretz, c’om sol amar,
Greu poira pois trobar,
Si.s romp, qui ferm lo li!
C’a pauc en un trai
No son li ric avar,
C’aissi, co.s degr’alzar
Per els e revenir
Pretz e bobans
E jois, l’en fan fugir.

Et si par un fil
Sont suspendues les valeurs, que nous avons l’habitude de priser,
Il sera encore plus dur de trouver
S’il se brise, qui pourra le lier solidement à nouveau !
Car peu nombreux
Sont les riches qui ne soient pas avares,
De telle sorte que quand ils devraient augmenter (monter d’un cran leurs dépenses, leurs valeurs ?)
Pour faire revenir (ramener, restaurer)
Les mérites, les fastes
Et la joie. Ils les font fuir.

Mas eu tri un de mil,
Pero no l’aus nomnar
Per paor d’encuzar
Que.lh dreisses lo coissi!
C’oi del ser al mati
No pot re melhurar
Ni ja apres sopar
No l’auziretz re dir,
Qu’eis lo mazans
No n’esch’apres dormir.

Moi j’en choisis un entre mille
Mais je n’ose le nommer
De peur qu’on me reproche
De redresser ses oreillers !
(de le soigner, le flatter inconsidérément)
Puisqu’aujourd’hui, du soir au matin,
Rien ne peux s’améliorer,
Ni même après souper,
Je n’entends dire un mot
Dont le bruit tapageur
Ne naisse qu’une fois endormi (après dormir).

Era.m torn en umil
Vas mo Bel-Senhor char!
Ren als no.lh sai comtar
Mas que s’amors m’auci.
Ai, plus mal assesi
Noca.m saup envirar
Qu’era no posc pauzar!
Ans trebalh e consir
Si que mos chans
Es ja pres del delir.

E deuria.l mandar
Mo Sobre-Totz e dir
Que.l maier dans
Er seus, si.m fai falhir.

Maintenant, je me tourne avec humilité
Vers ma chère Bel Senhor (2)
Il n’est rien que je sache lui conter
Si ce n’est que son amour me tue.
Ah, jamais pire assassin,
Je n’aurais pu espérer trouver
Puisque désormais, je ne trouve aucun repos !
Au contraire, les tourments et les soucis font
Que mon chant
Est déjà sur le point de s’effacer.

Et je devrais l’envoyer
A mon Sobre-Totz (3) et dire
Quel grand dommage serait le sien,
S’il me faisait défaut (abandonner).


Notes

(1) Eblon : sire Eble II de Ventadour (1086-1155) (voir article sur Guillaume d’Aquitaine) ? S’il s’agissait de lui, il s’agirait d’une allégorie puisque il y a peu de chance qu’il soit encore vivant au moment où Giraut de Borneil écrit ces lignes.

(2) C’est ainsi qu’il nomme sa dame peut-être la fille ainée de Raimon II, vicomte de Turenne ( The Cansos and Sirventes of the Troubadour, Giraut de Borneil, A critical Edition, Ruth Verity Sharman, Ed Cambridge 1989).

(3) Un des razos nous dit qu’il s’agit de Raimon-Bernard de Rovinha (Rouvenac).

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

Qui était Giraut de Bornelh ? A la découverte du « maître » des troubadours

Sujet  : musique, chanson et poésie médiévale, troubadours, biographie, vida, razo, manuscrit médiéval, chansons, portrait, occitan, langue d’oc, trobar leu
Période  : moyen-âge central, XIIe et XIIIe siècle
Auteur   :  Giraut de Borneil, Guiraut de Bornelh Guiraut de Borneill, (?1138-?1215)

Bonjour à tous,

oilà longtemps que nous ne sommes partis en direction du pays d’Oc médiéval, à la découverte de nouveaux troubadours, mais il est temps de rattraper cela. Aujourd’hui, nos pas vont nous entraîner à l’ère « classique » des premiers troubadour occitans. Nous sommes donc au Moyen-âge central, entre les deux derniers tiers du XIIe et les premières années du XIIIe siècle et le poète que nous vous présentons se nomme Guiraut de Borneill ou Bornelh. C’est un grand de sa génération et Dante l’a même classé parmi ses troubadour favoris, après Arnaut Daniel, en le qualifiant même (dans son De Vulgari eloquentia), de “poète de la rectitude“.

D’aprés les chronologies usuelles, Guiraut de Bornelh aurait vécu entre 1138 et 1215. Pour le situer, il arrive un peu après Guillaume IX d’Aquitaine. le très talentueux Marcabru, maître du trobar clus, le précède également dans le temps, même si les dates suggèrent qu’ils ont pu être contemporain. Guiraut n’a pas encore engagé sa carrière quand Marcabru termine la sienne. Il est donc plus de la génération d’un Bernard de Ventadorn. Chez les trouvères qui commencent déjà à répandre et à traduire l’art musicale et poétique occitan, des poètes comme Gace Brûlé ou Blondel de Nesle ont officié en même temps que lui.

La biographie de Guiraut de Bornelh suivant les vidas et les razos.

Avec toutes les réserves qu’on doit y mettre, sa Vida, ainsi que quelques razos nous content quelques éléments supposés de sa vie. Comme tous les récits des vidas et des razos, ceux de Guiraut de Borneill ne peuvent guère être étayé par des documents et des sources historiques avérées. De fait, rédigés longtemps après la vie de troubadours, ces écrits sont, bien souvent, basés en grande partie sur le contenu de leurs poésies.


Enluminure du manuscrit Français 854, chansonnier A (retouchée par nos soins).

« Guiraut de Bornelh si fo de Limozí, de l’encontrada d’Esiduòlh, d’un ric castèl del viscomte de Lemòtges. E fo òm de bas afar, mas savis òm fo de letras e de sen natural. E fo mèlher trobaire que negús d’aquels qu’èron estat denan ni foron après lui ; per que fo apelatz maestre dels trobadors, et es ancar per totz aquels que ben entendon subtils ditz ni ben pausats d’amor ni de sen. Fòrt fo onratz per los valentz òmes e per los entendenz e per las dòmnas qu’entendian los sieus maestrals ditz de las sous chansos. E la soa vida èra aitals que tot l’invern estava en escòla et aprendia letras, e tota la estat anava per cortz e menava ab se dos cantadors que cantavon las soas chansos. Non volc mais mulhèr, e tot çò qu’el gazanhava dava a sos paubres parenz e a la eglesia de la vila on el nasquèt, la quals glesia avia nom, et a encara, Saint Gervàs. « 

La Biographie des troubadours en Langue Provençale – Camille Chabaneau – Editeur Edouard Privat, Toulouse (1885) (1)


Lettré, sage et talentueux : le « maître » des troubadours selon son biographe médiéval

Suivant sa vida, Guiraut naquit, donc à Excideuil, en Limousin, dans l’actuel département de la Dordogne, à moins que, comme l’a fait remarquer le romaniste et philologue Jean-Pierre Chambon, il ne s’agisse, plus vraisemblablement d’Exideuil, dans le canton de Chabanais, en Charente (2).

On ne connait pas grand chose de l’enfance de ce troubadour mais pour ce qui est de sa condition, son biographe médiéval nous le présente comme un homme de modeste extraction, plein de sagesse, lettré et de “bon sens” (ou doté naturellement d’intelligence et de raison, si l’on préfère).

Enluminure Ms Français 12473 – Chansonnier provençal K – Bnf, dept des manuscrits

A propos des talents du poète, l’auteur de sa vida n’hésite pas à qualifier Giraut de Borneil de « meilleur des troubadours » pas seulement auprès de ses contemporains mais également de ses prédécesseurs. Il nous dit même encore qu’il fut appelé « maître des troubadours ». Quant à sa postérité du temps de sa vida, elle se poursuit dans la même veine puisque « tout ceux qui, de nos jours, comprennent les paroles subtiles et bien agencées à propos d’amour et de bons sens (jugement, raison, intelligence » continuent, de le considérer comme un maître.

Certains linguistes et experts semblent être de l’avis que ce « maître » pourrait designer la profession de Giraut plutôt qu’une supériorité absolue sur ces pairs : maître de rhétorique ou maître dans le sens d’enseignant ? (3) Cela nous parait un peu surprenant, au vue du contexte et du ton général de cette vida, d’autant que dans la continuité de ce grand éloge, on trouve encore la phrase suivante : “Il fut aussi fort honoré ( apprécié, loué) par les hommes nobles de son temps et par les dames qui comprenaient les paroles magistrales de ses chansons.”. Bref, selon l’auteur de cette biographie tardive, nous avons affaire à un troubadour hors du commun.

Cette vida nous dit encore que, l’hiver, Giraut enseignait les lettres et était à l’école et que l’été il se rendait auprès des cours, “emmenant avec lui ses deux chanteurs qui chantaient et jouaient ses compositions”. Cela semble assez étonnant mais explique que, sur un certain nombre de miniatures de manuscrit médiéval, on le voie accompagné de près d’autres personnages. Ainsi, on devine quelqu’un derrière lui sur l’enluminure du MS 854 que nous nous sommes permis de rafraîchir un peu (plus haut dans l’article). Quant à l’enluminure du MS 12473 (ci-dessus également), cette fois, Giraut de Borneil y est bien suivi de deux personnes qui ne peuvent que correspondre à ces « assistants » jongleurs et chanteurs.

Quelques éléments supplémentaires sur sa vie

Il n’est pas rare que les vidas des troubadours nous content des romances entre les poètes occitans et des dames, voire même de grandes dames. Celle de Giraut de Borneil y fait exception. Elle nous dépeint, en effet, un homme qui « jamais ne voulut se marier et qui donnait tout l’argent qu’il gagnait à ses pauvres parents, mais encore à l’église de sa ville de naissance, qu’on nommait et qu’on nomme toujours Saint Gervais.

Il faut chercher dans les 6 razos qu’on trouve encore sur lui pour débusquer un peu plus d’éléments sur ses histoires de cœur (op cité Chabaneau). Dans certains d’entre eux, il est notamment fait allusion à une dame de Gascogne : Alamanda d’Estanc, « dame très prisée pour son intelligence, sa beauté et sa valeur« . Las, l’histoire s’est, semble-t-il, mal finie et les razos nous disent que le poète en souffrit beaucoup.

Pour finir le tour de ces éléments de biographie, un autre razo nous conte que Guiraut partit avec Richard Coeur de Lion pour la 3ème croisade et au siège d’Acre. Dans ses autres protecteurs, ces mêmes sources et ses poésies mentionnent encore Alfonse VIII de Castille : ce dernier, avec d’autres nobles de sa cour, lui auraient même fait cadeau d’un palefroi ferré ainsi que d’autres riches présents« . On peut aussi y ajouter des personnages tels que Aimar vicomte de Limoges, vraisemblablement Adémar V (1138 1199), le dauphin d’Auvergne, un comte de Toulouse, sans doute Raimon V selon Alfred Jeanroy (4) et Boemond III, Prince d’Antioche. Enfin, dans ces mêmes sources, on trouve encore mentionnés Raimbaut d’Orange et Ramons Bernartz de Rovigna (Raymond Bernat de Rouvenac ?).

Sources manuscrites : Mss 854 et Mss 12473 deux chansonniers du XIIIe siècle

On citera les deux manuscrits déjà mentionnés à propos des enluminures. Tous deux sont conservés à la BnF et consultables en ligne sur le site de Gallica. Le premier, le Ms Français 854 est également connu sous le nom de Chansonnier provençal A. Daté du XIIIe siècle, ce manuscrit médiéval, d’origine italienne, contient vidas et razos de troubadours, ainsi que leurs oeuvres, dont celles de Guiraut de Borneill.

Dans le même registre, le manuscrit médiéval MS Français 12473 est, sans doute, encore plus célèbre. Connu sous le nom de Chansonnier provençal ou Chansonnier K, il est daté de la deuxième partie du XIIIe siècle et présente également un large nombre de troubadours et poètes de langue occitane médiévale avec leurs biographies tardives. Copié en Italie, cet ouvrage, richement illuminé, se tint longtemps à la Bibliothèque du Vatican (cote Vat. 3204), avant de revenir à la BnF où il se trouve actuellement conservé.

Au vu des similitudes entre les deux manuscrits, les conservateurs et archivistes de la BnF ont conclu qu’ils furent probablement réalisés dans le même atelier italien (Marie-Pierre Laffitte archives et manuscrits sur bnf.fr).

Legs poétique et oeuvre de Giraut de Bornelh

Giraut de Bornelh a laissé un legs poétique assez conséquent : plus de 80 pièces dont un très petit nombre seulement sont notées musicalement. Son oeuvre contient, en majeure partie, des compositions profanes : poésies, chansons, sirvantois et pièces satiriques, pastourelle, etc… Sur un plan plus liturgique, on retiendra une composition religieuse et deux chansons d’appel à la croisade.

D’abord versé dans le Trobar clus à la façon d’un Marcabru, Giraut finit par privilégier, dans ses compositions, un style plus clair et accessible : Trobar leu (léger, ouvert). De fait, il le mit en avant et le défendit de telle manière, qu’on en a parfois fait l’inventeur ou, à tout le moins, le défenseur. Dans de prochains articles, nous aurons l’occasion, de présenter son oeuvre et certaines de ses pièces plus en détail.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes


Sources & notes

(1) La biographie des troubadours en langue provençale – Camille Chabaneau (1885)

(2) Sur le lieu de naissance de Guiraut de Bornelh. Jean-Pierre Chambon Romania, tome 101 n°404, 1980

(3) La literatura en la corte de Alfonso VIII de Castilla – Antonio Sánchez Jiménez (2001)

(4) La poésie lyrique des troubadours – Alfred Jeanroy – T2-(1934)

UNe Exposition sur La vie quotidienne médiévale AU MUSÉE DU CLUNY

Sujet : événement, exposition, monde médiéval, vie quotidienne, musée, culture matérielle, hygiène, ustensile, céramiques, art
Période : Moyen âge central à tardif, XIIIe au XVe s
Titre : Regards sur la vie quotidienne
Lieu : Musée de Cluny,
Dates : jusqu’au 28 septembre 2020
Adresse : 28 rue Du Sommerard, Paris 5
Tél : 01 53 73 78 00 – 01 53 73 78 16

Bonjour à tous,

i vous êtes en région parisienne dans les deux semaines qui viennent, ne manquez pas de vous rendre au Musée de Cluny pour y découvrir une exposition spéciale autour de la vie quotidienne médiévale.

Regards sur la vie quotidienne : plus qu’une quinzaine de jours avant fermeture

Comme son titre l’indique, cette exposition met en valeur la culture matérielle et le quotidien des hommes et des femmes du moyen-âge, Déjà ouverte depuis quelques mois, elle fermera ses portes le 28 septembre 2020. C’est donc l’occasion ou jamais d’en profiter.

Durant la visite, on pourra découvrir une large sélection d’objets à la fois fonctionnels, cultuels et décoratifs, pour une grande étendue thématique. Ainsi, entre autres pièces, on y trouvera ,des objets en relation avec l’habitat (ustensiles de cuisine, céramiques sobres ou plus richement ornées, objets cultuels ou de dévotion, éléments de mobilier,…). Des pièces autour de l’hygiène, de la parure et des soins du corps sont également exposées mais encore des jouets ou même des raretés en relation avec la lecture, l’écriture, la prise de mesure et les calculs, ou même l’astronomie (photo-ci-dessous).

Quatre podcasts pour compléter la visite

L’événement est aussi couplé avec 4 émissions sur la vie quotidienne médiévale, réalisées, début septembre, en collaboration avec le podcast Passion Médiévistes. Dans le prolongement des thèmes abordés par l’exposition, ces programmes donnent directement la parole aux conservatrices et conservateurs du Musée de Cluny. Vous pourrez les retrouver sur la page officielle consacrée à l’exposition (voir lien en pied d’article) ou directement sur la page du podcast qui a fait du moyen-âge son thème favori. Au passage, on notera que ce dernier s’est grandement enrichi (en terme de programmation, comme de terrain d’investigation) depuis le premier article que nous lui avions consacré, il y a de cela plus de deux ans et demi.

Les trésors du musée de Cluny

Cette exposition sur la vie quotidienne médiévale vient compléter la présentation temporaire titrée « Trésors du Musée » que vous pourrez également découvrir lors de votre visite. Avec le parti pris de mettre en valeur certaines pièces parmi les plus précieuses du fond de l’établissement, cette autre exposition vous permettra de profiter d’objets d’art exceptionnels en provenance du Moyen-âge : ivoires et tapisseries rares, toile ou encore trésors d’orfèvrerie à la feuille d’or. Il s’agit, ici, de pièces alors à destination des plus nantis, des cours nobiliaires ou même de l’Eglise.

Retrouver ici tous les détails de cette exposition sur la vie quotidienne au Moyen-âge ici

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

une BD Sur le métier d’archéologue et quelques réflexions entre HISTOIRE & archeologie

Sujet : archéologue, archéologie, métiers, découverte, archéologique, Bande Dessinée, histoire, pédagogie
Titre : Arkeos, Plein les fouilles
Auteurs : Cédric Ghorbani (illustration), Jean-Luc Garréra et Alkéo (scénario)
Date de sortie : juin 2020
Editeurs : Bamboo Edition.

Bonjour à tous,

ous vous avons déjà touché un mot, ici, de la maison Bamboo, à l’occasion de la sortie du premier tome d’une de leur BD sur le thème des Vikings : Harald et le Trésor d’Ignir. Si vous vous souvenez, cet éditeur français a fait de la Bande dessinée son grand terrain de prédilection.

Avec un catalogue qui s’élève, à ce jour, à près de 200 références, Bamboo Edition propose des titres qui vont des BD d’aventure et de pur divertissement, à des albums d’orientation plus pédagogique ou informative, sans pour autant tourner le dos à l’humour : BD sur les sports, sur les métiers, BD sur certains milieux professionnels, guides divers, … Or, cet été, en droite ligne de ces productions éducatives, la société a décidé de s’intéresser à un domaine qui touche de près les sciences historiques. Avec Les Arkeos, plein les fouilles, elle a ainsi lancé un album sur les différents aspects du métier d’archéologue que nous nous allons nous faire un plaisir de vous présenter. Dans un deuxième temps de cet article et pour ceux qui le souhaitent, nous jetterons quelques bases supplémentaires sur les différences entre les métiers de l’histoire et ceux de l’archéologie, mais, pour l’instant, place à la BD !

Les Arkeos : une série à la découverte des métiers de l’archéologie

Avec Les Arkeos, nous nous trouvons face à une BD pour la jeunesse qui mélange action, humour mais aussi des éléments très concrets sur la réalité des métiers d’archéologue. Si on y trouve, bien sûr, quelques clins d’œil aux aventuriers célèbres du cinéma ou du jeu vidéo que nous avons tous en tête, c’est plutôt pour en prendre le contre pied. Les Arkéos joue, en effet, dans son approche, une carte bien plus pédagogique et réaliste, en mettant justement l’accent sur les arcanes et l’intérêt véritables du métier d’archéologue. Certaines planches de la BD sont même estampillées « Arkeofact », pour signifier qu’elles sont issues d’anecdotes réelles.

Une BD humoristique et éducative loin des clichés Hollywoodiens

Ce Tome 1 (intitulé « Plein les fouilles » donc) est signé de Cédric Ghorbani à l’illustration et de Jean-Luc Garréra au scénario, assisté de quelques solides conseillers professionnels eux-même archéologues, dont Alkéo. Avec quelques 50 pages d’aventure trépidante mettant en scène des situations et des sites de fouilles variés, cette bande dessinée comporte aussi dans son prolongement, un cahier pédagogique très utile, avec tout un tas de définitions formelles sur le métier d’archéologue, les filières, la pratique, les outils etc…

En conclusion, ces Arkeos de Bamboo Edition nous proposent un moyen très complet et distrayant de répondre à la question « Papa, c’est quoi un archéologue ? ». Ils permettent aussi de remettre quelques pendules à l’heure sur la réalité quotidienne des quelques 3000 professionnels qui exercent ce métier en France, loin de l’exploration de pyramides antiques, truffées de trésors et de chausse-trappes à la façon d’un Fort Boyard. On y apprendra aussi comment ils contribuent, par leur pratique, à une meilleure connaissance de l’histoire, autant qu’à la sauvegarde du patrimoine niché dans nos sols ou nos constructions anciennes.

Pour plus d’informations sur la BD Les Arkéos , suivez ce lien

Une belle illustration du documentaires 6 trous de poteaux (voir lien en pied d’article)

Les métiers de l’Archéologie et de l’Histoire


i les métiers de l’Histoire et ceux de l’Archéologie nous apparaissent souvent comme nécessairement complémentaires, ils font, en réalité, l’objet de cursus assez différenciés. Quant à leur exercice, en faisant quelques raccourcis, on pourrait dire qu’avec l’Histoire, on est plutôt face à une science qui privilégie d’abord l’étude des documents, des archives et des sources écrites. Pour reconstruire sa vision du passé, c’est aussi une discipline qui vise à intégrer,de plus en plus largement, un faisceau de connaissances en provenance de recherches extérieures à ses frontières. Avec la Nouvelle Histoire, mais aussi avec les avancées de certaines autres sciences modernes, l’Histoire est ainsi devenue, de plus en plus, ce que l’on pourrait appeler une « méta-science ». En ce sens, elle s’évertue à tirer ses conclusions en agrégeant, au besoin, dans ses théories : d’autres sciences sociales et humaines (sociologie, anthropologie, psycho-sociologie …) des disciplines annexes (archéologie, climatologie, …) ou encore les leçons de ses propres pratiques, recherches, débats et erreurs (historiographie, histoire comparative).

Cette pluri-disciplinarité est « tendancielle ». Dans sa réalité et ses particularismes, elle semble plus être fonction des itinéraires particuliers, voire des parcours suivis par ses chercheurs (typicité des enseignements historiques ou des écoles, cursus croisés) que d’une systématisation méthodologique formelle. Autrement dit, elle n’est pas un passage obligé. C’est assez caractéristique des sciences humaines, cela dit : comme on a des ethnologues, on a des ethno-psychiatres, des ethno-musicologues, des socio-anthropologues, on peut avoir des historiens-archivistes, des historiens-anthropologues, des historiens-archéologues, ou des historiens « tout court »…

L’archéologue, aventurier de la conservation

De son côté, l’Archéologie est, pour une part importante, une science du terrain qui combine la recherche de traces ou d’objets (dans le sol ou dans les bâtiments et vestiges anciens), avec leur étude et leur conservation.

En dehors de ses quadrillages besogneux et ses recherches minutieuses, le métier d’archéologue a longtemps excité les imaginaires et continue de le faire. Du chapeau et du fouet d’un Indiana Jones à une très sexy Lara Croft virevoltant entre des pièges machiavéliques, à la recherche d’improbables trésors, jusqu’aux promesses d’ADN de dinosaures nichés au creux de morceaux d’ambre, l’archéologie est, pour partie, devenue, au moins aux yeux du public, une discipline « aventurière ».

Chargée de son lot de mystères, elle s’en tire donc avec l’image d’une « pratique » indéniablement plus physique que théorique sur bien des aspects. Dans leur réalité pourtant, hors des sites de fouilles, les métiers de l’archéologie se prolongent avec la conservation des découvertes présentes et passées, la protection du patrimoine, la muséographie et quelquefois même, la mise en place d’expériences d’archéo-reconstitutions. De manière encore indissociable, pour la datation et le recoupement de ses trouvailles, elle compte avec des études de laboratoire de plus en plus poussées scientifiquement.

Méta-science vs discipline auxiliaire ?

Complémentaires mais suivant chacune des voies différentes, les deux disciplines universitaires ont vu, quelquefois, des tensions se soulever entre elles, dans les courants du XXe, mais aussi au XIXe siècle. En schématisant un peu, on pourrait dire que ces frictions sont intervenues, le plus souvent, quand la première, l’Histoire, s’est mis en tête de dénier à la seconde, l’Archéologie, le droit ou même la légitimité épistémologique d’avancer sur une théorisation globale de ses trouvailles : l’archéologue ne serait-il rien sans l’historien ? Allait-il être condamné à rester à sa place (comprenez à la porte de l’académie des sciences historiques) ? Comme on le verra, notre infatigable chercheur de vestiges n’allait pas l’entendre de cette oreille .

Dans une certaine mesure, certaines critiques adressées par les historiens aux archéologues auraient même pu être prises comme un peu condescendantes, une façon de dire, en somme : « creuse et tais-toi ». Dès lors, on comprend qu’elles aient pu parfois alimenter des réactions corporatistes, à défaut d’ouvertures sur de véritables collaborations. De leur côté, certains archéologues ont pu finir par trouver agaçant d’être réduits à des sortes de « manutentionnaires » de la science du passé, privés de la légitimité d’extrapoler quand ils se sentaient pourtant bien, eux-même, au cœur de l’Histoire et de ses enjeux, mais encore, en situation tout à fait légitime de se lancer dans de possibles théorisations. C’est devenu d’autant plus vrai qu’au fil du temps, un grand nombre de développements scientifiques et même d’autres sciences sont venus se mettre, au service de l’archéologie pour la rendre de plus en plus technique et pointue.

Comme on va le voir, les motivations de ces « Casus Belli » n’ont pas toujours été corporatistes. Des chercheurs issus de double-cursus, autrement dit des historiens archéologues, ont même pu être à l’initiative de cette volonté de voir l’archéologie prendre vraiment son envol en tant que discipline totale et non plus auxiliaire : ie, une méta-science à même de produire des modélisations complètes, en intégrant, au besoin, des apports scientifiques ou théoriques annexes, fussent-ils de l’Histoire elle-même (ouch ! ).

Chassés-croisés et dialogues difficiles

On sait que certains paléontologues se livrent, entre eux, à des guerres de terrain et de découvertes féroces. Toutefois, les tensions interdisciplinaires qui nous préoccupent ici, ont été moins présentes avec le domaine des sciences préhistoriques, sol fécond sur lequel l’archéologue peut s’étendre à loisir, loin de la concurrence des historiens. C’est plutôt quand ses terres de fouilles entrent dans le domaine de l’Histoire qu’il doit marcher sur des œufs (de dinosaures ?), en particulier pour les périodes où les traces écrites et documentaires commencent à être abondantes.

Mais alors, volonté hégémonique de certains historiens de faire de leur discipline une chasse gardée ? Ou plutôt conclusions trop hâtives d’une jeune archéologie, débordant d’enthousiasme devant ses trouvailles et soucieuse d’échapper à la coupe de la « Grande » Histoire ? En s’enflammant, pouvait-elle donner, un peu trop vite, l’impression de vouloir déjà la supplanter ? Dans certains cas, des découvertes d’archéologues ont pu donner lieu à des tentatives de théorisation qui reléguaient au piloris de beaux échafaudages d’historiens. Ce n’est pas que ces derniers ne soient pas coutumiers des débats intellectuels sans merci mais ils les exercent plutôt dans les frontières de leur propre académie.

Pour nous élever un peu, n’éludons pas, une fois encore, les questions d’épistémologie. Dans ce domaine, elles touchaient beaucoup la légitimité des angles de vue. Schématisons encore : 1/ Le fragment d’objet peut-il suffire, à lui seul, à reconstruire toute la complexité de la scène ou pire de la période ? 2/ Quand il ne suffit pas (et il suffit rarement, les archéologues le savent bien), peut-on emprunter des concepts ou des parties seulement d’échafaudages à l’Histoire ? Venant de l’anthropologie et de la sociologie, je vous avouerai que rien ne me choque en terme de sciences humaines. Les cloisons sont rarement étanches et les concepts ou modèles y circulent assez ouvertement, mais ceci n’engage que moi et je suis hors académie.

Enfin ajoutons que dans ses voies d’accès, l’archéologie compte des origines hybrides qui ont pu jouer contre elle. Entre Histoire de l’Art et de l’objet d’un côté, et Histoire tout court de l’autre, elle a pu, à certains moments de son aventure scientifique, se trouver placée dans un entre-deux propice à essuyer les plâtres de part et d’autre.

Histoire et archéologie médiévale

Naissance d’un nouvel « homo medievalis archeologicus »

Concernant la période du Moyen âge, dans les années 70-80, on assista, autour de l’Université de Caen, à une volonté de faire naître l’archéologie médiévale comme une discipline ( voire même une « Académie ») à part entière, et ce au niveau européen même. Des noms comme ceux de Michel Bur ou de Michel De Boüard (sur la photo), eux-même à la fois historiens et archéologues, férus de Nouvelle Histoire, furent à cette initiative (voir vidéo sur les mottes castrales). Ils réussirent même plutôt bien leur affaire puisque, depuis un certain grand colloque de Caen au début des années 1990, l’archéologie médiévale a continué de faire son chemin.

Nous l’avons dit, quand on se réfère aux tensions entre les deux disciplines, il faut prendre garde ne point forcer exagérément le trait ; il y eut de nombreux cas de complémentarité, d’éclairages mutuels , loin des querelles académiques ou même de tout enjeu épistémologique, entre histoire et archéologie médiévale. A l’image des fondateurs de cette dernière, certains chercheurs ont également continué d’avoir les deux casquettes, maniant aussi bien la paléographie que le pinceau ou « le latin que la truelle » (pour paraphraser l’article de Isabelle Cartron et Luc Bourgeois cité ci-dessous).

Des incompréhensions qui se sont installées

Quoiqu’il en soit, bien après la fondation de cette archéologie médiévale, on notait encore quelques sorties continuant d’alimenter les frictions, le plus souvent de la part d’historiens. En but à ces attaques, les archéologues médiévaux semblent plutôt, de leur côté, avoir joué la carte du retrait poli ou du silence, en continuant de fortifier leurs terres, non sans une certaine placidité. En 2008, à quelques 40 ans de l’émergence de leur discipline, l’harmonie ne semblait, pourtant, toujours pas au beau fixe comme le confirmaient les enseignants et chercheurs universitaires Isabelle Cartron et Luc Bourgeois dans un article sur le sujet :

« Aujourd’hui, les historiens, selon leur formation et leurs centres d’intérêt, font plus ou moins apparaître les sources archéologiques dans leurs ouvrages méthodologiques. Elles sont, par exemple, traitées à l’égal des autres sources dans un petit livre publié par Olivier Guyotjeannin, alors qu’on les cherche en vain dans un ouvrage collectif récent consacré aux sources du médiéviste. Malgré ces remarques, il faut tenir compte du fait que cette spécialité a fait l’objet d’attaques – violentes à défaut d’être toujours bien informées – venues justement d’historiens et d’historiens de l’art.« 

Isabelle Cartron et Luc Bourgeois – Archéologie et histoire du Moyen Âge en France : du dialogue entre disciplines aux pratiques universitairesEtre Historien du Moyen-âge au XXIe siècle (2008)

Un peu de lumière au bout du chemin : au terme de leur article, nos deux auteurs œuvraient tout de même dans le sens d’une réconciliation (surmontable de leur point de vue), tout en plaidant pour une plus grande clarté dans les positionnements.

L’envol de l’Archéologie

Un peu plus de 10 ans plus tard, l’archéologie médiévale, et, au delà, l’archéologie, en tant que science à part entière, continue de bien se porter. Déjà loin des quolibets essuyés par le passé, elle semble moins disposée que jamais à renoncer à sa volonté de produire une compréhension globale des données historiques, à partir de ses trouvailles et à l’aide d’autres sciences. Aujourd’hui, entre toutes les disciplines concernées, l’heure est aussi plus à l’ouverture et à l’intégration. On collabore, par exemple, volontiers autour du concept élargi de « culture matérielle » qui réconcilie et fédère autour d’un même objectif, anthropologie, ethnographie, archéologie et histoire. Sur un autre front, il faut aussi constater que l’archéologie se trouve de plus en plus débordée par certaines exigences du terrain : les opérations de sauvegarde urgentes et in extremis du patrimoine pour lesquelles des crédits sont plus favorablement déclenchés, prennent, quelquefois, le pas sur des études de fond, plus propices à la théorisation.

Pour conclure, nous avons commencé par une BD légère et éducative pour faire un détour plus large sur les métiers de l’Histoire et de l’Archéologie et quelques-unes de leurs frictions passées. Félicitations si vous êtes parvenu jusque là. N’hésitez pas à jeter un œil aux Arkéos de chez Bamboo (à l’attention des jeunes publics). Enfin, pour prolonger votre voyage dans le domaine de l’archéologie médiévale, nous vous proposons de retrouver, ci-dessous nos articles les plus consultés sur le sujet.


Sur l’archéologie médiévale, voir aussi :

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.


Quelques autres sources pour aller plus loin

– Salammbô et la querelle du « roman archéologique Corinne Saminadayar-Perrin – Revue d’histoire littéraire de la France (2011)
L’archéologie médiévale dans et hors l’histoire Mathias Dupuis – Faire l’anthropologie historique du Moyen Âge (2010)
L’archéologie médiévale au MuCEM aujourd’hui. Survivance insolite ou nouveaux chantiers ? Charles Viaut – Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre (2016)