Marie de France : Le Loup & la grue ou l’ingratitude des tyrans

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.

Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.

Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.

L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.

La fable de Marie de France avec une enluminure exclusive tirée de divers manuscrits.

Les fables au temps de Marie de France

Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.

C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).

On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.

On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.

Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.

Enluminure retouchée de la fable du Loup et de la Grue dans le manuscrit ms Français 24428 de la BnF (datation milieu du XIIIe siècle)
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)

Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
dans l’anglo-normand de Marie de France

Ensi avint k’uns Leus runja
Uns os que el col li entra ;
E quant el col li fu entreiz,
Mult en fu durement greveiz.
Tutes les Bestes assanbla,
E les Oisielz à sei manda,
Puiz lur fait à tuz demander
Se nus l’en seit mediciner.

Entr’ax unt lur cunsoile pris
E chascuns en dist son avis:
Fors la Grue, se dient bien,
Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien.
Le col ad lunc è le bec groz
Si en purreit bien tirer l’oz ;
Li Lox li pramist grant loier
Pur tant ke la volsist aidier ;

La Grue met le bec avant
Dedenz la goule au mal-feisant ;
L’os en atrait, puis li requist
Que sa promesse li rendist.
Li Leuz li dist par mal-talent,
E afferma par sairement
Que li sambleit, è vertez fu,
Que bon loüer en aveit eu,
Qant sa teste en sa gule mist
K’il ne l’estrangla è oscist.

Tu es, fist-il, fole pruvée
Kant de moi es vive escapée ;
E tu requiers autre loier ?
De ta char ai grant désirier,
Maiz mult me tieng ore pur fol
Qant mes denz n’estrangla ton col.

Autresi est dou mal Seignur,
Se povres Hum li fet henur
E puis démant le guerredun
Jà n’en aura se maugrei nun,
Portant k’il soit en sa baillie
Mercier le deit de sa vie.

les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2


Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule

Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.

Ainsi advint qu’un loup rongea
Un os qui, une fois, avalé
Dedans son cou vînt se loger
Et quand il fut bien coincé là
Il en fut bien incommodé.
Toutes les bêtes il assembla
Et les oiseaux il fit quérir
Pour que chacun se prononça
Et s’empresse de le secourir.

Ainsi les bêtes tinrent conseil
Et chacun donna son avis
Hormis la grue, affirmèrent-ils,
Nul autre ne pourra l’aider.
Avec son gros bec et long cou
Elle pourrait bien retirer l’os ;
Le loup promît grande récompense
Si l’oiseau voulait bien l’aider.
La Grue mis le bec en avant
Dedans le gorge du méchant ;
En retire l’os et puis requiert
Qu’on lui rétribue son salaire.

Le loup lui rétorque, en sifflant
Et jure bien haut que par serment,
Il lui semble en vérité
Qu’elle a déjà été payée
De ne point être dévorée,
Quand son cou elle mit dans sa gueule.
« Tu es, dit-il, folle avérée
Quand t’étant de moi réchappé
Tu viens encore quémander ? »
De ta chair j’ai grand désir
Mais je me tiens là, pure folle,
Sans que mes crocs ne te déchirent.

Ainsi va du mauvais seigneur,
Si pauvres gens lui font honneur
Et puis en demandent salaire
Jamais il n’en éprouvera de gratitude,
Tant qu’ils sont sur son territoire
Il doivent le remercier d’être en vie.


Lupus et Gruis, chez Phèdre

Qui pretium méritei ab improbis desiderat,
bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat,
impune abire deinde quia iam non potest.
Os devoratum fauce cum haereret lupi,
magno dolore victus coepit singulos
inlicere pretio ut illud extraherent malum.
Tandem persuasa est iureiurando gruis,
gulae quae credens colli longitudinem
periculosam fecit medicinam lupo.

Pro quo cum pactum flagitaret praemium,
« Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput
incolume abstuleris et mercedem postules ».

Version française

Il est dangereux de secourir les méchants.

Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.

Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.

Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !« 

Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).


Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant

La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.

« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »

« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »


Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine

Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

Les Fables de Jean de La Fontaine


Un mot de l’enluminure sur l’illustration

Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.

Enluminure du loup et de la grue sur fond de châteaux et de nature.

Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).

La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.

En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.

Vu sur la tapisserie de Bayeux

une représentation d'un grue extrayant un os de la gueule d'un animal (lion ou loup ?), tapisserie de Bayeux.

Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).

Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.

En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


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Notes

  1. Le Romulus de NilantÉdition bilingue, éd. Baptiste Laïd, Paris, Champion, 2020, par Jean Meyers ↩︎

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