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Du lion, du bœuf et du loup : une puissante fable médiévale de Marie de France

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie politique, langue d’oïl, injustice, tyran, bestiaire médiéval, loup, lion, cerf, bœuf.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou lion, dou Bugle et d’un Leu.
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820).

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nos pas nous conduisent vers le Moyen Âge central et plus précisément le 13e siècle à la découverte d’une nouvelle fable médiévale. Signé de la plume de Marie de France, ce récit animalier nous entraînera, une fois de plus, sur le champ moral et politique.

Quand le loup et le bœuf se lient au lion, l’association finit par tourner en leur claire défaveur. Dans le jeu des alliances entre les puissants et leurs sujets, fussent-ils de prestigieux vassaux, la part du lion n’en laisse guère aux serviteurs. L’avidité et les abus de pouvoir sont au cœur de cette fable.

"Dou lion, dou bugle et d'un loup" fable de Marie de France avec enluminure du ms français 24428 à la feuille d'or rétouchée.

Une alliance inattendue

Cette fable de Marie de France met en scène une alliance plutôt inattendue. Lion, loup et bœuf (ou buffle) vont, en effet, ensemble chasser le cerf. Dans ce contexte de prédation, on se demande un peu ce que le bœuf, digne herbivore, vient faire dans cet équipage.

Ici, ce qu’il faut surtout retenir, c’est le symbole. Indépendamment de la force du bovin et du loup, leur puissance ne pèse guère face au seigneur et roi du domaine. Ils connaîtront tous deux l’injustice du tyran.

La part du tyran

D’Esope à Phèdre et avant Marie de France, cette fable avait déjà connu des variantes. Chez Esope, l’équipée des trois chasseurs était tout aussi étonnante. Le cerf se trouvait déjà au menu mais c’est le lion, le renard et l’âne qui devaient gérer son partage.

Dans le récit du fabuliste grec, le dernier des trois, l’équidé, allait même payer cher le fruit de son outrecuidance. Pour avoir divisé le butin en trois parts égales, il serait mis en pièce sans sommation par le roi des animaux.

Plus de 500 ans après Esope, on retrouve la fable chez Phèdre. Cette fois, les alliés du lion, une génisse, une chèvre et une brebis, seront plus encore du côté des faibles. Elles non plus, ne feront pas le poids face au puissant fauve.

Bien des siècles après Phèdre, Jean de La Fontaine puisera directement son inspiration chez le fabuliste latin, en reprenant le même équipage et la même morale.

Pour l’essentiel, Marie de France a marché sur les traces des classiques. Elle a donné un dimension un peu plus économique à sa moralité, en ajoutant la notion de riche et de pauvre, à l’injustice du puissant.

Aux sources manuscrites de cette fable

Pour les sources manuscrites, nous avons repris ici le manuscrit médiéval ms Français 24428 de la BnF. Ce dernier contient « L’Image du monde » de Gautier de Metz, ainsi que les fables de Marie de France. On y trouve encore des textes divers de cette période tel que Li Volucraires ou poème moral sur les oiseaux, attribué à Omons et Li Bestiaires divin de Guillaume Le Clerc.

Page du manuscrit ms Français 24428 de la Bnf avec la fable du jour et ses enluminures originales
Les Fables de Marie de France, Ms Français 24428

Ce manuscrit daté du XIIIe siècle est dans un état de conservation assez problématique.

Ses enluminures des fables de Marie de France à la feuille d’or sont notamment assez altérées, comme on le peut le voir sur la capture ci-contre. On y trouve également de nombreuses tâches et salissures sans doute héritées d’antiques consultations.

Un manuscrit médiéval ne traverse pas toujours aisément sept siècles d’histoire, a fortiori quand ses contenus sont appréciés.

Sur l’illustration d’en-tête, nous vous présentons une retouche digitale de l’enluminure de la fable du jour. Nous la partagerons bientôt au format animé (étape par étape) comme nous l’avions déjà fait pour un travail précédent (voir retouche enluminure, fable du loup et de la grue).


Dou lion, dou Bugle et d’un Leu,
dans la langue de Marie de France

Jadis esteit custume e lois,
Ke li Léunz dut estre Rois
Seur tutes les Bestes qui sunt,
E ki cunversent en ces munt.
Dou Bugle ot fait sun Séneschal
Car preu le tint et à loial ;
Au Leuz bailla sa Provosté.

Tuit trois en sunt el bos alé,
Un Cerf truvèrent è chacièrent,
Qant pris l’orent, si l’escurchièrent;
Le Lox au Bugle demanda
Coment le Cers départira ?
C’est bien, fet-il, à mon Sengnur
Cui nus devons porter henur.

Li Léons a dit è jurei,
Ke tuit sevent per véritéi
Ke le première part aureit
Pur ce que Reiz è Sires esteit;
Ke l’autre part pur le gaaing,
Il ot esté li tiers compaing,
La tierce part ce dit aureit
Car il l’ocist, raisuns esteit ;
E se nus d’eauz deux la preneit
Ses anemis mortex sereit.
Dunc ni osa nus atuchier
Tut lur estut le Cers laissier.

Moralité

Autresi est n’en dutez mie ;
Se Povres hum pren cumpaignie
A plus Fort humme k’il ne seti,
Jà dou gaaing n’aura espleit ;
Li Riches volt aveir l’ounur
U li Povres perdra s’amur.
Se lur gaaig deivent partir
Li Riches velt tut retenir.


Du lion, du bœuf et d’un loup,
traduction/adaptation en français actuel

NB : pour être un ancêtre de l’oïl, l’anglo-normand de Marie de France peut s’avérer ardu. Aussi nous vous proposons une adaptation de cette fable en français actuel.

Jadis était coutume et lois
Que les lions dussent être rois
De toutes les bêtes qui sont
Et qui demeurent en ces monts.
Du bœuf, il fit son sénéchal
Car il est preux et fort loyal ;
Et du loup, il fit son prévôt.

Un jour tous trois s’en furent au bois
Voyant un cerf, ils le chassèrent,
Et, une fois pris, l’écorchèrent.
Le loup au bœuf s’enquit alors
Du partage de ce trésor.
« C’est bien, dit l’autre, à mon Seigneur
Qu’il faudra laisser cet honneur. »

Le lion a alors déclamé
Que tous savaient, en vérité,
Que la première part était sienne
Comme roi et seigneur du domaine.
La seconde lui échoyait
Pour être l’un des trois chasseurs.
La troisième aussi, à bon droit,
Car il avait occis la proie.
Qu’on ne s’avise d’y toucher
Sauf se dresser contre lui,
au péril de sa propre vie.


Loup et bœuf ne s’y risquèrent point
Et tout le cerf lui revint.

Moralité

N’en doutez pas, car il en va toujours ainsi,
Si un pauvre prend compagnie
D’un homme bien plus fort que lui.
Jamais il n’en tire profit.
Les riches voudront tous les honneurs
Les pauvres y laisseront leur cœur
1.
Dès qu’il est question de partage,
Le riche prend tout et d’avantage.


Bestiaire médiéval : enluminure de lion dans le Royal MS 12 F de la British Library
Une superbe enluminure de lion et lionceaux dans le Bestiaire de Rochester ( Royal MS 12 F XIII) de la British Library (XIIIe siècle)

La fable et ses variantes d’Esope à La Fontaine

Il ne fait jamais bon s’associer à plus puissant que soi et encore moins s’asseoir à sa table. Au fil des variantes, le fond de cette fable antique est resté le même. Les raisons invoquées pour rafler le produit de la chasse diffèrent, mais le partage de la venaison tourne toujours à l’avantage du roi lion.

Du Lion allant à la chasse avec d’autres bêtes, Esope (564 av. J.-C)


Un Lion, un Âne et un Renard étant allés de compagnie à la chasse, prirent un Cerf et plusieurs autres bêtes. Le Lion ordonna à l’Âne de partager le butin ; il fit les parts entièrement égales, et laissa aux autres la liberté de choisir.

Le Lion indigné de cette égalité, se jeta sur l’Âne et le mit en pièces. Ensuite il s’adressa au Renard, et lui dit de faire un autre partage ; mais le Renard mit tout d’un côté, ne se réservant qu’une très petite portion. ”

Qui vous a appris, lui demanda le Lion, à faire un partage avec tant de sagesse ? − C’est la funeste aventure de l’Âne, lui répondit le Renard. “



La Vache, la chèvre, la brebis et le Lion, Phèdre (-14, 50 après JC)

La société d’un puissant n’est jamais sûre; cette fable va prouver ce que j’avance.
La Génisse, la Chèvre et la patiente Brebis firent dans les bois société avec le Lion. Ils prirent un cerf d’une grosseur prodigieuse. Les parts faites, le Lion parla ainsi : « Je prends la première, parce que je m’appelle Lion; la seconde, vous me la céderez, parce que je suis vaillant ; la troisième m’appartient, parce que je suis le plus fort : quant à la quatrième, malheur à qui oserait la toucher!»
C’est ainsi que, par son injustice, il s’empara, lui seul, de la proie tout entière.

Version latine : Vacca et Capella, Ovis et Leo

Numquam est fidelis cum potente societas ; testatur haec fabella propositum meum.
Vacca et capella et patiens ovis injuriae socii fuere cum leone in saltibus.
Hi cum cepissent cervum vasti corporis, sic est locutus, partibus factis, leo: «Ego primam tollo, nominor quia leo ; secundam, quia sum fortis, tribuetis mihi ; tum, quia plus valeo, me sequetur tertia ; malo adficietur si quis quartam tetigerit.»


Sic totam praedam sola improbitas abstulii.

Fables de Phèdre traduction nouvelle,
C. L.F. Panckoucke. (1834), Bibliothèque latine française.


La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion, Jean de La Fontaine (1621-1695)

La Génisse, la Chèvre et leur sœur la Brebis,
Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris ;
Vers ses associés aussitôt elle envoie :
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie ;
Puis en autant de parts le Cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première en qualité de Sire :
Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C’est que je m’appelle Lion :
À cela l’on n’a rien à dire.
La seconde par droit me doit échoir encore :
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant je prétends la troisième.
Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
Je l’étranglerai tout d’abord.


Moralité : « fuyez l’alliance d’un plus puissant que vous ». Véhiculé par quatre auteurs de renom, ce message a traversé 2500 ans d’Histoire.

Merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes :

  1. La fable de Marie de France parle de « perdre s’amour ». Ici, l’interprétation va du côté de l’injustice de l’alliance qui est aussi une déception et une trahison affective. ↩︎

Marie de France : Le Loup & la grue ou l’ingratitude des tyrans

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.

Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.

Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.

L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.

La fable de Marie de France avec une enluminure exclusive tirée de divers manuscrits.

Les fables au temps de Marie de France

Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.

C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).

On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.

On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.

Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.

Enluminure retouchée de la fable du Loup et de la Grue dans le manuscrit ms Français 24428 de la BnF (datation milieu du XIIIe siècle)
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)

Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
dans l’anglo-normand de Marie de France

Ensi avint k’uns Leus runja
Uns os que el col li entra ;
E quant el col li fu entreiz,
Mult en fu durement greveiz.
Tutes les Bestes assanbla,
E les Oisielz à sei manda,
Puiz lur fait à tuz demander
Se nus l’en seit mediciner.

Entr’ax unt lur cunsoile pris
E chascuns en dist son avis:
Fors la Grue, se dient bien,
Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien.
Le col ad lunc è le bec groz
Si en purreit bien tirer l’oz ;
Li Lox li pramist grant loier
Pur tant ke la volsist aidier ;

La Grue met le bec avant
Dedenz la goule au mal-feisant ;
L’os en atrait, puis li requist
Que sa promesse li rendist.
Li Leuz li dist par mal-talent,
E afferma par sairement
Que li sambleit, è vertez fu,
Que bon loüer en aveit eu,
Qant sa teste en sa gule mist
K’il ne l’estrangla è oscist.

Tu es, fist-il, fole pruvée
Kant de moi es vive escapée ;
E tu requiers autre loier ?
De ta char ai grant désirier,
Maiz mult me tieng ore pur fol
Qant mes denz n’estrangla ton col.

Autresi est dou mal Seignur,
Se povres Hum li fet henur
E puis démant le guerredun
Jà n’en aura se maugrei nun,
Portant k’il soit en sa baillie
Mercier le deit de sa vie.

les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2


Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule

Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.

Ainsi advint qu’un loup rongea
Un os qui, une fois, avalé
Dedans son cou vînt se loger
Et quand il fut bien coincé là
Il en fut bien incommodé.
Toutes les bêtes il assembla
Et les oiseaux il fit quérir
Pour que chacun se prononça
Et s’empresse de le secourir.

Ainsi les bêtes tinrent conseil
Et chacun donna son avis
Hormis la grue, affirmèrent-elles,
Nul autre ne pourra l’aider.
Avec son gros bec et long cou
Elle pourrait bien retirer l’os ;
Le loup promît grande récompense
Si l’oiseau voulait bien l’aider.
La Grue mis le bec en avant
Dedans le gorge du méchant ;
En retire l’os et puis requiert
Qu’on lui rétribue son salaire.

Le loup lui rétorque, en sifflant
Et jure bien haut que par serment,
Il lui semble en vérité
Qu’elle a déjà été payée
De ne point être dévorée,
Quand son cou elle mit dans sa gueule.
« Tu es, dit-il, folle avérée
Quand t’étant de moi réchappé
Tu viens encore quémander ? »
De ta chair j’ai grand désir
Mais je me tiens là, pure folle,
Sans que mes crocs ne te déchirent.

Ainsi va du mauvais seigneur,
Si pauvres gens lui font honneur
Et puis en demandent salaire
Jamais il n’en éprouvera de gratitude,
Tant qu’ils sont sur son territoire
Il doivent le remercier d’être en vie.


Lupus et Gruis, chez Phèdre

Qui pretium méritei ab improbis desiderat,
bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat,
impune abire deinde quia iam non potest.
Os devoratum fauce cum haereret lupi,
magno dolore victus coepit singulos
inlicere pretio ut illud extraherent malum.
Tandem persuasa est iureiurando gruis,
gulae quae credens colli longitudinem
periculosam fecit medicinam lupo.

Pro quo cum pactum flagitaret praemium,
« Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput
incolume abstuleris et mercedem postules ».

Version française

Il est dangereux de secourir les méchants.

Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.

Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.

Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !« 

Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).


Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant

La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.

« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »

« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »


Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine

Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

Les Fables de Jean de La Fontaine


Un mot de l’enluminure sur l’illustration

Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.

Enluminure du loup et de la grue sur fond de châteaux et de nature.

Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).

La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.

En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.

Vu sur la tapisserie de Bayeux

une représentation d'un grue extrayant un os de la gueule d'un animal (lion ou loup ?), tapisserie de Bayeux.

Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).

Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.

En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
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Découvrir plus de fables médiévales
Le loup aux temps médiévaux, avec Michel Pastoureau


Notes

  1. Le Romulus de NilantÉdition bilingue, éd. Baptiste Laïd, Paris, Champion, 2020, par Jean Meyers ↩︎

Jehan Meschinot, ballade politique & morale contre les tyrans

Sujet : poésie morale, poésie médiévale, poète breton, ballade médiévale, ballade satirique, auteur médiéval, Bretagne médiévale, tyran, grands rhétoriqueurs.
Période : Moyen Âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Titre : Affin qu’il sente aultruy playe premiere
Manuscrit médiéval : MS français 24314 BnF
Ouvrage :  poésies et œuvres de Jean MESCHINOT, éditions 1493 et 1522.

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous repartons pour la Bretagne médiévale, celle du Moyen Âge tardif et de Jehan Meschinot. Au XVe siècle, ce poète soldat se distingue par une poésie politique et morale de belle tenue.

En son temps, il se fit particulièrement connaître par ses Lunettes des Princes. Le ton était déjà politique et moral, un peu à la manière de ces miroir des princes (ou miroir aux princes) et guide pour l’éducation politique des puissants dont le Moyen Âge était friand. Sans concession, mais avec un vrai talent de plume, le poète y laissait aussi poindre quelques pointes de désespérance sur sa propre condition.

la ballade "Affin qu'il sente aultruy playe première" en graphie moderne avec enluminure du portrait de l'auteur

Les 25 ballades satiriques de Meschinot

Si les Lunettes des Princes sont devenues un des ouvrages les plus imprimés des débuts du XVIe siècle, la postérité a un peu moins retenu de Meschinot les 25 ballades satiriques que lui inspira la poésie Le Prince (ou les princes) de Georges Chastelain. Ce grand auteur flamand, attaché à la cour de Bourgogne, s’était distingué avant tout par ses grandes chroniques historiques mais il n’hésita pas à égratigner Louis XI dans un exercice plus poétique, politique et caustique qui inspira son homologue breton.

Meschinot reprit donc les 25 strophes du Prince de Chastelain et en fit les envois de 25 nouvelles ballades. On peut retrouver ces dernières dans le manuscrit enluminé français 24314 de la BnF daté du XVe siècle. Quant aux éditions imprimées des siècles suivants, elles adjoindront quelquefois ses poésies au texte principal des Lunettes des princes mais elles s’arrêteront souvent aux lunettes.

Sources historiques et manuscrites

Pour les sources manuscrites, nous vous renvoyons au ms français 24314 qui reste le plus accessible à la consultation en ligne (voir capture ci contre).

Pour la transcription en graphie moderne de la poésie qui nous occupe ici, nous nous sommes appuyés sur diverses éditions historiques datées du XVIe siècle.

La ballade du jour dans le manuscrit enluminé français 24314 de la BnF
La ballade du jour dans le Français 24314 de la BnF (à consulter sur Gallica.fr)

La punition du tyran et du prince oppresseur

La ballade du jour est la quatrième des 25 dans l’ordre des manuscrits. En terme de versification et de rythmique, elle suit la forme de toutes les autres. Meschinot a opté pour des douzains de 10 pieds tout au long de cet exercice, trois par ballades suivis d’envois dument rétribués à leur auteur (« Georges »).

Dans cette poésie politique, trempée de morale chrétienne, le tyran ou le seigneur abusif est encore dans la ligne de mire. Meschinot prolonge en quelque sorte le ton de Chastelain et développe à sa manière. Pas d’impunité pour le prince oppresseur qui brime et pille ses propres sujets. Il sera meurtri et Dieu lui fera sentir jusque dans sa chair les blessures qu’il inflige à autrui.

Dieu est à l’œuvre, ici, mais pas seulement. Le prince tyrannique paye le prix juste et logique de sa propre stupidité/avidité. En attentant à ceux qui fondent sa richesse et même sa survie, il se heurte lui-même et, croyant trompé ses sujets, c’est lui-même qu’il trompe.


« Affin qu’il sente aultruy playe premiere »
dans le moyen français de Meschinot

Ou tost fauldroit terre, soleil & lune
Bien de grace, de nature, & fortune,
Et tout ce qu’est en essence produyt:
Ou les tyrans qui sans raison aulcune
Pillent les biens de la chose commune
Dont par après n’en est riens mieulx conduit
Seront puniz de très-griefve poincture
(blessure).
L’abus est grant en la loy de nature
Quand le seigneur par maulvaise maniere
Sur les subgectz
(sujets) prent excessive proye
Dieu le payera en pareille monnoye
Affin qu’il sente aultruy playe
(plaie) premiere.

C’est cruaulté des plus piteuses l’une
Qui jamais fust si par voye importune
Le commun est par le prince destruyt
Duquel il a bled
(blé), vin, rentes, pecune (argent monnayé)
Service honneur & sans lui fault qu’il jusne
(jeûne)
Car il n’est pas au labourage duyt
En le perdant, il perd sa nourriture
Et si se mect en damnable adventure
Car bien souvent a la fin derreniere
Trompé se voit quand a tromper essaye
Et justement raison ainsi le paye
Affin qu’il sente aultruy playe premiere.

Terne conseil & celée rancune
(rancune secrète)
Propre proufit en province plus de une
ont aultrefoys porté dommageux fruict
Et de cecy ne sçay raison nesune
(aucune)
Fors que dieu veult non pas saison chascune
Descouvrir ce qui es cueurs ard & bruyt
Ainsi advient que mieulx qu’en portraicture
(image, plan)
Des cas secretz conduys par voye obscure
A t’on souvent congnoissance planiere
(plénière)
Dont le maulvais en l’espineuse haye
Qu’il a basty tresbuche & la se playe
Affin qu’il sente aultruy playe premiere.

L’envoi
Prince lettré, entendant l’escripture,
Qui fait contraire à honneur et droiture
Dont il doit estre exemplaire et lumière,
Bien loist
(vb loisir, il est permis) que Dieu du mesme le repaye,
Et que autre, après, lui fasse grief et playe,
Affin qu’il sente autruy playe première.


Découvrir d’autres ballades de Jehan Meschinot

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
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NB : en image d’en-tête vous retrouverez un détail de l’enluminure de garde du ms Français 24314 de la BnF. On y voit l’auteur affairé à l’écriture tandis que ses muses ou plutôt ses démons le visitent (langueur, fureur, courroux, peine, …)

Des Colombes qui prirent un Rapace pour Roi, une fable de Marie de France

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, auteur médiéval, poésie politique, poésie satirique, langue d’oïl, tyrannie
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : De l’Ostor cui les Coulons eslirent…
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n ce mois de rentrée, nous vous invitons à repartir en direction du XIIe siècle pour y découvrir une nouvelle fable médiévale de Marie de France. Au Moyen Âge central, cette poétesse s’est fait connaître par son œuvre abondante et notamment ses lais et ses fables. C’est aussi une des toutes premières auteures en langue vernaculaire française, soit en langue d’oïl et plus exactement en anglo-normand.

Un roi cruel & félon contre d’innocents sujets

La fable du jour met en scène d’ingénues colombes ayant décidé de se choisir un rapace comme seigneur. En voulant du redoutable prédateur leur protecteur, leur résultat sera, comme on s’en doute, à des lieues de leurs attentes.

Les colombes et leur seigneur rapace, une fable Marie de France avec enluminure médiévale (Aberdeen University Library MS 24)

De l’Ostor cui les Coulons eslirent à Segnor
dans l’anglo-normand de Marie de France

Culuns demandèrent Seignur.
A Rei choisirent un Ostur,
pur ce ke meins mauz lor fesist
E vers autres les guarandist.
Mès, qant il ot la Sengnourie
E tuit furent en sa baillie
Ni ot un sul ki l’aproismast
K’il ne l’uccist é devourast.
Pur ce palla un des Colluns,
Si apela ses compeignuns :

« Grant folie, fet-il, féismes
Quant l’Ostoir a Roi choisisismes,
Qui nus ocist de jur en jur ;
Mix nus venist que sans Seingnur
Fuissiens tuz tant, qu’aveir cestui.
Ainz nus guardïiens nus de lui,
Ne dutïons riens fors sun agait ;
Puis ke nus l’awomes atrait,
A il tut fait apertement
Ce ke ainz fist céléement. »

Ceste essample dist a plusurs,
Que coisissent les maus Segnurs.
De grant folie s’entremetent,
Qui en subjectïun se met,
A crueus hume et à felun :
Kar jà n’en auront se mal nun
.

De l’autour que les colombes prirent pour Seigneur
adaptation en français actuel

Des colombes cherchant un seigneur
Choisirent un autour pour roi,
Pour qu’il leur cause moins de tracas
Tout en étant leur protecteur.
Mais, une fois en sa seigneurie
Et tous sous sa gouvernance
Il n’y eut sujet qui l’approcha
Qu’il ne tua et dévora.
Voyant cela, un des pigeons
Héla ainsi ses compagnons :

« C’est grande folie que nous fîmes
Quand cet autour pour roi nous primes
Qui nous décime d’heure en heure.
Nous étions bien mieux sans Seigneur
Que sous le joug de ce tueur.
Avant, nous nous méfions de lui,
Ne redoutant que ses embûches.
Mais comme nous l’avons attiré
Il fait ouvertement devant tous,
Ce qu’il faisait, alors, caché. »

Cette fable se destine à tous ceux
Qui choisissent de mauvais Seigneurs.
C’est grande folie qu’ils commettent.
Tous les sujets qui se soumettent
A un homme cruel et félon
N’en recueilleront que du malheur.


Aux Origines de cette fable de Marie de France

Enluminure médiévale original d'un pigeon et d'un faucon dans le Aberdeen Bestiary ms 24, Université d'Aberdeen, Royaume-Uni.
Pigeon et faucon dans le bestiaire d’Aberdeen

Cette courte fable de Marie de France sur le thème de la tyrannie et de la soumission à pour origine une fable antique de Phèdre. On peut retrouver cette dernière chez le fabuliste latin sous le titre Columbae et Miluus.

On note quelques menues différences entre les deux versions. Dans le récit de Marie de France, l’oiseau de proie est un autour. Ce proche cousin de l’épervier, chasseur redoutable de petites proies (notamment de pigeons et de palombes) était déjà connu de la fauconnerie médiévale (1). Dans la fable de Phèdre, le rapace est un milan mais cela ne change guère le fond de l’histoire.


Columbae et Miluus de Phèdre

« Qui se committit homini tutandum inprobo,
Auxilia dum requirit exitium invenit. »

Columbae saepe cum fugissent Miluum
Et celeritate pennae vitassent necem,
Consilium raptor vertit ad fallaciam,
Et genus inerme tali decepit dolo :
« Quare sollicitum potius aevum ducitis,
Quam regem me creatis juncto foedere,
Qua vos ab omni tutas praestem injuria ? »
Illae credentes tradunt sese miluo ;
Qui regnum adeptus coepit vesci singulis
Et exercere imperium saevis unguibus.
Tunc de reliquis una : « Merito plectimur. »

Le milan et les colombes

Qui prend refuge auprès d’un méchant pour y trouver secours, ne court qu’à une perte certaine.

Les colombes fuyaient le Milan, et bien souvent, par leur habilité, elles avaient évité la mort. Le rapace chercha alors quelque ruse et trompa ainsi les innocentes créatures : « Pourquoi, leur dit-il, vivre dans cette inquiétude permanente ? Faisons plutôt une alliance et nommez moi comme roi. Vous serez ainsi protégé de toutes les blessures possibles. »
Les colombes le crurent et en firent leur seigneur. Mais aussitôt qu’il devint leur maître, il exerça sur elle son règne cruel en les dévorant une à une. Un de celles qui restait dit alors : « Nous avons bien mérité notre sort ».

Columbae et Miluus – Fable XXXI – Livre 1
Fables de Phèdre, Ernest Panckoucke 1837, Paris


Tromperie du tyran ou servitude volontaire

Chez les deux auteurs, le propos reste politique et adresse la prédation, le pouvoir tyrannique et l’importance du sens critique dans l’assujetissement. Chez le fabuliste latin, le rapace est à l’origine de la ruse. Il se sert de la naïveté des pigeons pour se faire élire et tromper leur méfiance. Chez Marie de France, les palombes décident d’elles-mêmes de le prendre pour seigneur, croyant ainsi s’en affranchir.

Tromperie et ruse du tyran chez Phèdre contre Servitude volontaire des sujets chez Marie de France, dans les deux cas, les pauvres palombes, par leur soumission, serviront de festin au rapace. Malgré les siècles qui nous séparent de cette fable antique, puis médiévale, cela reste une belle leçon de méfiance politique à méditer. Vous jugerez ou non s’il elle est d’actualité.

Voir d’autres fables et poésies médiévales sur le thème de la tyrannie et de l’oppression :

En vous souhaitant une très belle  journée.

Frédéric EFFE
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Notes

(1) Voir cet article du Musée d’Art et d’Histoire de Genève sur l’autour dans la fauconnerie médiévale.