Le prince d’Orange, chanson populaire du XVIe siècle

Sujet : chanson, musique moyen-âge, troubadours, trouvères
Période : haut moyen-âge, fin du moyen-âge, XVIe siècle (1544)
Auteur de la chanson : non connu, chant populaire
Interprètes : Malicorne
Extrait de l’album : Pierre de Grenoble sortie en 1973

Malicorne, troubadours &  folk des 70’s


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roupe folk mythique des années 1970, Malicorne s’est fait connaître pour avoir repris et fait connaître un répertoire de chansons populaires anciennes qui, pour la plupart, se situe à la toute fin du moyen-âge, sinon un peu après.

prince_orange_troubadour_trouvere_folk_moyen_age_passionPassionnés  d’instruments anciens et de musique folk, le groupe dispose aussi des talents vocaux uniques et de la belle sensibilité de ses interprètes principaux : Gabriel Yacoub et Marie Sauvet (photo ci dessous de ces deux artistes). De fait, on leur doit des titres aux résonances magiques qui ont remis au goût du jour un certain nombre de complaintes et de textes anciens. A gabriel_yacoub_prince_orange_troubadour_malicornel’appel de leurs fans et pour leur plus grand plaisir, le groupe mythique s’est reformé en 2010, à l’occasion d’un concert aux Francofolies de la Rochelle.

Concernant la chanson « le prince d’Orange », en dehors du groupe Malicorne, qui l’a rendue populaire, à nouveau, par le grand succès rencontré avec l’album Pierre de Grenoble, dans les années soixante-dix, il faut noter qu’elle a été reprise et est encore aumarie_sauvet_prince_orange_troubadour_malicorne répertoire de nombreux groupes de folks ou de troubadours des temps modernes qui sillonnent les nombreuses fêtes et festivals dédiés au monde médiéval et au moyen-âge sur notre bonne terre de France. A ce qu’il semble, la plupart s’inspire du même texte que celui de Malicorne; on doit donc bien supposer une certaine influence, à défaut d’une filiation ouvertement revendiquée.

L’histoire de  la chanson du  Prince d’Orange.

La chanson « Le prince d’Orange »  est supposée datée de 1544. Nous sommes donc pratiquement à la toute fin du moyen-âge. En réalité, il y a forcément une confusion quelque part concernant ce chant et son histoire, car s’il est bien daté de 1544, ce sur quoi on semble s’accorder dans des ouvrages même anciens, il ne peut, en aucun cas, comme on le trouve affirmé en certains endroits, conter la mort du célèbre  Guillaume de Nassau, prince d’Orange, (1533-1584) appelé également « Guillaume le Taciturne » qui, lui, ne mourra que cinquante ans plus tard et pas du tout sur le champ de bataille, mais assassiné par un fanatique comtois.

prince_orange_blason_troubadour_moyen_age_passionComme on s’en doute, il y a eu dans l’histoire de nombreux  princes d’Orange,  et tant de Guillaume(s) en plus de cela qu’il est bien difficile de faire le tri. On en compte plus de vingt auquel on ajoute pas toujours le chiffre en latin quand on les cite! Imaginez que l’on ne parle que de Louis de France sans mentionner le I, le II, le IX etc, cela vous donne à peu près une idée de la situation. Donc, rien à voir là non plus avec le célèbre troubadour Guillaume d’Aquitaine (1071-1126) qui nous aura épargné d’être, lui aussi, comte d’Orange pour ne point ajouter à notre confusion, ce dont nous lui rendons grâce ici, même s’il y a eu aussi un autre Guillaume d’Orange (1155-1218), troubadour mais il s’agissait cette fois-ci de Guillaume de Baux.

Bon mais alors quoi ?

En général, on s’accorde plutôt à dire que cette chanson conte la mort de René de Chalon (1519-1544), prince d’Orange, comte de Nassau et seigneur de Bréda, oncle et ancêtre direct de Guillaume 1er d’Orange. René de Chalon, donc, serait mort en 1544, emporté à vingt cinq ans par une blessure reçue sur le champ de bataille, durant le siège de Saint-Dizier (portrait ci dessous). Cette chanson aurait été écrite en son hommage et l’année de cette même mort. Voilà qui est plus cohérent cette fois-ci au niveau des dates au moins. Oui, mais voilà, si c’est bien de ce princeprince_orange_chanson_medievale_troubadour_trouvere_moyen-age_passion d’Orange là dont cette chanson nous parle, que viennent faire ici les anglais et la guerre de cent ans?  La réponse est: « absolument rien du tout », puisque, même si les tensions franco-anglaises ont eu la vie dure au fil des alliances ou dés-alliances entre les deux royaumes, après cette même guerre de cent ans, cette dernière est réputée finie plus d’un siècle avant que cette chanson ne soit écrite.

En réalité, le siège de Saint Dizier, durant lequel René de Chalon trouva la mort, est une bataille qui fait partie de la Neuvième Guerre d’Italie. Cette guerre a opposé l’empereur du Saint Empire romain germanique, Charles Quint, soucieux d’unifier son royaume, au roi de France d’alors, François 1er, qui refusait de céder son trône. Et si, encore une fois comme nous le dit l’Histoire, René de Chalon était un proche de l’empereur Charles Quint qui l’aurait même veillé sur son lit de mort, c’est à l’appel de cet empereur que notre prince d’Orange s’en fût en guerre pour guerroyer donc contre le roi de France.  rene_de_chalon_prince_orange_chanson_troubadour_medievalLes ennemis auxquels il faisait face alors, n’étaient donc pas les anglais, mais bien les français et les fidèles du roi de France, François 1er.

(photo ci-contre l’incroyable sculpture datée de 1545 et réalisée par le sculpteur lorrain Ligier Richier sur le transi de René de Chalon,  église Saint-Étienne de Bar-le-Duc (Meuse).

Dans les faits, durant cette bataille de Saint- Dizier, les anglais, s’il y en avait sur le terrain ce que je ne saurais affirmer, par le soutien d’Henri VIII d’Angleterre à l’empereur devaient même se trouver du côté de René Chalon et de l’empereur et non pas du roi de France! Comment dans ces circonstances auraient-ils pu tirer et tuer le prince d’Orange? La chanson ferait-elle allusion à un autre prince d’Orange et une autre bataille? Si c’est le cas, point n’en trouve trace pour l’instant, mes bons amis. Et du coup, ça y est! Tout cela commence à me monter un peu. Si ça continue, je vais finir par faxer tout ça à Alain Decaux ou à Stéphane Berne moi, ça va pas traîner. Qu’ils bossent un peu là-dessus, eux aussi! Il n’y a aucune raison, mais vraiment aucune raison que je sois le seul à m’y coller!  Mais allons, assez devisé! Haut les coeurs et chantons!

Le prince d’Orange, le texte en 1835

Prince d'orange chanson
Bulletin de la Société d’Histoire de France, ouvrage de 1835

Paroles modernes de ce chant ancien

C’est le Prince d’Orange
Tôt matin s’est levé
Est allé voir son page
 » Va seller mon coursier « 
Que maudit soit la guerre
 » Va seller mon coursier « 

Mon beau Prince d’Orange
Où voulez-vous aller ?
Que maudit soit la guerre
Où voulez-vous aller ?

Je veux aller en France
Où le Roi m’a mandé
Que maudit soit la guerre
Où le Roi m’a mandé

Mis la main sur la bride
Le pied dans l’étrier
Que maudit soit la guerre
Le pied dans l’étrier

Je partis sain et sauf
Et j’en revins blessé
Que maudit soit la guerre
Et j’en revins blessé

De très grands coups de lance
Qu’un Anglais m’a donnés
Que maudit soit la guerre
Qu’un Anglais m’a donnés

J’en ai un à l’épaule
Et l’autre à mon côté
Que maudit soit la guerre
Et l’autre à mon côté

Un autre à la mamelle
On dit que j’en mourrai
Que maudit soit la guerre
On dit que j’en mourrai

Le beau Prince d’Orange
Est mort et enterré
Que maudit soit la guerre
Est mort et enterré

L’ai vu porté en terre
Par quatre cordeliers
Que maudit soit la guerre
Par quatre cordeliers


Une belle journée à tous en chanson!

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. »  Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C

5 réflexions sur « Le prince d’Orange, chanson populaire du XVIe siècle »

  1. Bonjour, j’ai découvert récemment cette belle chanson dans la version « live » de Malicorne.
    Merci pour vos éclaircissements sur le contexte, mais il reste un énorme mystère : que signifie exactement cette chanson (à part la condamnation de la guerre, certes) ? et surtout qui parle ? Car il semble que ce soit un dialogue entre le prince et son page, mais de strophe en strophe on comprend que le prince veut partir, puis qu’il est revenu, enfin qu’il est blessé, puis mort. Donc à quel moment a lieu le dialogue ? Ou est-ce que les deux sont morts ?

  2. Je remarque dans le texte qu’il y a … « le bon Prince d’Orange », il y a aussi « les anglais »… mais… et il y a un mais… « les cordeliers. »

    Donc… avec ces moines catholiques qui vont enterrer ce « Bon Prince d’Orange »… je me demande s’il n’y a pas un élément de la réforme dans cette chanson…

    1. Bonjour
      Merci de votre message. Je vais l’ajouter dans ma longue liste.
      ça date du XVIe, c’est plutôt du moyen français. Une fois remplacé les lettres qui ressemblent à des F par de S en général, à quelques archaïsmes près, ça se lit plutôt bien. 🙂

      Merci encore.
      Fred

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