Archives par mot-clé : troubadour

troubadour et trobairitz : quand GUiraud de bornelh tentait de sauver un amour perdu

Sujet  : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, tenso, troubadour, manuscrit médiéval, occitan, oc, amour courtois, razo, trobairitz
Période  : moyen-âge central, XIIe et XIIIe s
Auteur  :  Guiraut de Bornelh, Giraut de Borneil, Guiraut de Borneill, (?1138-?1215)
Titre : Si’us Quèr Conselh, Bel Ami Alamanda
Interprètes : Hespèrion XX, Jordi Savall ‎
Album : Cansos de Trobairitz, España Antigua

Bonjour à tous,

ous vous entraînons, aujourd’hui, du côté du pays d’oc médiéval, en compagnie du troubadour Giraut de Borneil. Cette fois-ci, c’est dans une « tenson » (tençon) que nous le retrouvons. cette forme littéraire occitane qui consistait, au moyen-âge, en un dialogue ou, si l’on préfère, une joute poétique entre deux protagonistes.

La chanson du jour suivant les razos

En lisant à travers les lignes de la poésie du troubadour, un récit biographique (razo) nous contera que ce dernier s’était épris d’une dame gasconne du nom d’Alamanda d’Estanc. La noble était alors réputée pour son esprit autant que sa beauté et, longtemps, il la courtisa, la suppliant de lui céder, à grand renfort de chansons, de louanges et de promesses courtoises qu’on n’a peine à imaginer.

Le razo nous dit que la dame ne céda jamais totalement aux avances de Giraut mais qu’elle se laissait gentiment courtiser. Pour l’encourager, elle lui avait même laissé son gant en gage, ce qui avait contenté le poète et avait même fait, longtemps, sa joie. Hélas, notre troubadour aurait fini par perdre le gage et en aurait éprouvé beaucoup de peine. Pour couronner le tout, quand la dame l’apprit, elle s’en offusqua grandement, accusa notre homme de trahison et rejeta même, à partir de là, son amour et ses avances. Meurtri, dolent, et dans le plus grand désarroi, Giraut alla demander conseil à une autre damoiselle du nom de Alamanda également. La donzelle, suivante de la dame ou proche d’elle, était très sage. Au fait des choses de l’amour et de la courtoisie, elle aurait même maîtrisé l’art de « trobar ». Aussi, Giraut s’en remit à elle. Cherchant conseil autant qu’une alliée susceptible d’intercéder auprès de la dame, il lui conta ses misères de cœur. C’est là que serait intervenue la tenson du jour : elle met en scène l’échange verbal entre cette deuxième Alamanda et le poète en détresse, suite à ses déconvenues amoureuses.

Le razo original en langue d’oc

« Giraut de Borneil si amava una dompna de Gascoina qe avia nom N’alamanda d’Estanc. Moul era prezada dompna de sen, et de . . . valor e de beutat, & ella si sofria los precs el entendemen d’en Giraut, per lo gran enansamen qu’el li fazia de dretz e d’onor e per las bonas chansos qu’el fasia d’elle, don ella s’en deleitava mout, per qu’elle las entienda ben. Lonc temps la preget, & ella, com bels ditz e com bels honramenz e com bellas promissions, se defendet de luis cortezamen, qe anc noil fetz d’amor nil det nuilla joia, mas un son gan, dont el visquet lonc temps gais e joios, e pueis n’ac mantas tristessas, qant l’ac perdut; que madomna n’Alamanda quan vi qu’el la preissava fort qu’ella li feses plaser d’amor, e saub q’el avia perdut lo gan, ella s’en corozet del gan, dizen que mal l’avia gardat, e qu’ella noil daria nulla joia ni plaser noil faria mais d’amor, e que so qu’elle li avia promes li desmandava, qu’elle vesia ben qu’el era fort loing eissitz de sua comanda. Quant Girautz ausi la novella ocasion el comjat que la domna li dava, mout fo dolens e triz, e venc s’en ad una donzella qu’ell avia, que avia nom Alamanda, si com la domna. La doncella si era mout savia e cortesa, e sabia trobar ben et entendre . E Girautz sil dis so que la domna li avia dit, e demandet le conseil a la doncella que el devia far et dis : Si us quer conselh, bel’ ami’ Alamanda. »

Les Biographies des troubadours en langue provençale – Camille Chabaneau (Ed Edouard Privat -1885)

Trier le vrai du faux ?

Récit alambiqué ? Très certainement romancé en tout cas. En suivant les pas de Michel Zinc, il faut bien se souvenir que les vidas et les razos des troubadours, écrites longtemps après ces derniers, sont d’abord à appréhender comme des récits épiques et littéraires. Ils se basent, d’ailleurs, en majeure partie, sur la poésie de l’auteur qu’ils synthétisent en la prenant au pied de la lettre, puis en la romançant.

Si l’histoire du gant est plausible dans le contexte courtois – Don par la dame d’un gage pour signifier l’existence d’un lien affectif, qui semble au passage provenir d’un rituel vassalique (1) elle n’est confirmée, à aucun moment, par le troubadour lui-même dans cette chanson. S’agit-il d’une allégorie de la part de l’auteur du razo ? Comme on le verra, s’il a existé, ce gant ou ce gage perdu n’est pas posé, dans cette tenson, comme l’objet véritable de la discorde. Trahison du poète plus loyal amant sur le papier que dans les faits ? Trahison de la dame ? La perte de ce gage ne serait elle pas plutôt une excuse de sa part, pour balayer son prétendant courtois d’un revers de main ? Un autre razo (à prendre avec les mêmes réserves que le premier), penchera clairement en faveur de cette hypothèse, n’hésitant pas à affirmer que la Dame avait trahi plusieurs fois l’amour et la confiance de Giraut. C’est d’ailleurs ce que le poète suggèrera, lui même, ici, pour se défendre.

Une Alamanda peut en cacher une autre

En suivant la piste de la véracité historique, on s’étonne un peu de la coïncidence des deux prénoms au point de se demander si le poète ne joue pas au jeu de la chaise vide, en s’inventant une conseillère imaginaire ou, peut-être même, des amours imaginaires. Si cette deuxième Alamanda a vraiment existé, la relation que Guiraut a entretenu avec elle, apparaît, en tout cas, bien étroite et familière dans cette poésie.

Au jeu habituel des devinettes médiévales et à 800 ans de distance, un certain nombre d’érudits penche, en tout cas, en faveur d’une Alamanda troubairitz réelle contemporaine de Guiraut de Bornelh. Certains auteurs parlent, notamment, d’une certaine Alamanda de Castelneau, troubairitz à la cour de Toulouse. Dans cette hypothèse, elle aurait pu avoir écrit sa part de vers, dans cet échange plutôt rythmé, qui se joue sur fond de franchise. Pour d’autres médiévistes, le tout est plutôt à mettre au crédit de Giraut, ou même totalement de cette dame Alamanda.

De notre côté, nous ne nous aventurerons pas à trancher. Aussi, pour courir après l’historiographie de toutes ces possibles Alamanda, réelles, historiques, fictives ou hypothétiques, vous pouvez vous reporter valablement à l’ouvrage suivant de Robert A Taylor : A Bibliographical Guide to the Study of Troubadours and Old Occitan Literature, sorti chez Medieval Institute Publications, en 2015.

Aux sources de cette chanson médiévale

La chanson de Giraud de Borneil dans le Canzionere Provenzale estense, Modena (MS.  alfa.r.4.4)

La présence de cette tenson de Giraut de Borneil dans de nombreux manuscrits médiévaux plaide, en faveur, de sa popularité. Elle a même certainement influencé d’autres textes d’époque (2). On a également pu faire remarquer des parentés de ton entre cette pièce et le serventois de Bertran de Born D’un sirventes no.m cal far loignor ganda et la pièce (3).

Du point de vue des formes, certains philologues ont également souligné des convergences de style et d’argumentaires entre les vers de la trobairitz de cette pièce et la chanson « A chantar m’er de so qu’eu no volria » de la comtesse Béatrice de Die. Du point de vue des sources manuscrites, nous vous la présentons (ci-dessus) dans le Canzionere provenzale de la Bibliothèque d’Estense de Modène, en Italie (cote alfa.r.4.4). Ce recueil de pièces de troubadours est référencé, quelquefois, sous le nom de chansonnier D.

Une belle interprétation d’Hespèrion XX
sous la direction de Jordi Savall

Pour son interprétation, nous avons choisi celle que nous proposaient Jordi Savall et son ensemble médiéval Hespèrion XX (désormais rebaptisé Hespèrion XXI), à la fin des années 70.

La belle version de Jordi Saval, Montserrat Figueras et Hespèrion XXI

Cansos de Trobairitz
un album en hommage aux trobairitz occitanes

Cette version de la chanson de Giraut de Borneil, par Hespèrion XX est apparue, pour la première fois, dans l’album Cansos de Trobairitz . Enregistré en 1977 et paru en 1978, ce dernier proposait de redonner de la voix aux poétesses et compositrices occitanes, du XIIe siècle au tout début du XIIIe. On y retrouve ainsi, pour une durée de 50 minutes d’écoute, 7 pièces d’exception en provenance du moyen-âge central et toutes en occitan médiéval. La sélection se partage entre compositions originales (paroles et musiques) et contra factum : soit, dans un esprit très médiéval, l’adaptation ou utilisation, par le directeur catalan, d’une musique existante de la même époque, sur une chanson demeurée, jusque là, sans notation.

Sur Cansos de Trobairitz, aux côtés de la chanson du jour de Guiraut de Bornelh, on pourra découvrir : une pièce de la comtesse de Provence et Gui de Cavaillon sur une musique de Gaucelm Faidit, trois pièces de la Comtesse Béatrice de Die (une sur une musique de cette dernière et deux autres, sur des compositions empruntées à Raimon de Miravla et Bernard de Vendatorn). Enfin, viennent s’ajouter à ce tableau sonore, une pièce anonyme sur une musique de Arnaut de Maruelh et encore, une chanson du troubadour Cadenet (Elias Raimond Bérenger).

Musiciens présents sur cet album :

Montserrat Figueras (voix), Josep Benet (voix), Pilar Figueras (voix), Jordi Savall (vièle & lyre), Hopkinson Smith (lute & guitarre), Lorenzo Alpert (flûte), Gabriel Garrido (flûte et percussion), Christophe Coin (vielle & rebab)

« España Antigua » un voyage en musique
du moyen-âge central à la période baroque

Sauf erreur, l’album original Cansos de Trobairitz n’a pas été réédité récemment. On pourra toujours tenter de le chercher d’occasion en version vinyle. Une autre option est de le retrouver dans une compilation de 8 CDs signés Hespèrion XX et Jordi Savall et ayant pour titre España Antigua. C’est même le premier CD de la série.

Sorti chez Warner Music en 2001, ce coffret assez accessible en terme de prix, au regard de son généreux contenu, est une véritable invitation au voyage à travers l’œuvre du grand maître de musique catalan. En prenant le large, depuis les rives du XIIe siècle, ces 8 CDs d’exception emporteront l’auditeur jusqu’à l’ère baroque espagnole, de la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle : tout un programme à la façon unique de Jordi Savall. Voir ce lien pour plus d’informations : Espana Antigua : Spanish Secular Music (Coffret 8 CD)


Si us quer conselh, bel’ ami’ Alamanda
en occitan médiéval et en français moderne

Si us quer conselh, bel ami Alamanda,
No.l me vedetz, c’om cochatz lo.s demanda;
Que so m’a dich vostra domna truanda
Que lonh sui fors issitz de sa comanda
Que so que.m det m’estrai er’ e.me desmanda.
Que.m conselhatz?
C’a pauc lo cor dins d’ira no m’abranda,
Tan fort en sui iratz’-

Si je cherche conseil auprès de vous, belle amie Alamanda
Ne me le refusez pas, cas c’est un homme en détresse qui le demande ;
Puisque votre dame traîtresse m’a dit
Que je suis désormais fort loin de son pouvoir
Et que ce qu’elle m’avait donné, à présent, elle me le reprend.
Que me conseillez-vous ?
Car pour peu mon cœur s’embrase de chagrin,

De manière si forte que j’en suis affligé.

Per Deu, Giraut, ges aissi tot a randa
Volers d’amic no.s fai ni no.s garanda;
Car si l’us falh, l’altre conve que blanda,
Que lor destrics no crescha ni s’espanda.
Pero si.us ditz d’alt poi que sia landa,
Vos la.n crezatz,
E plassa vos lo bes e.l mals que.us manda;
C’aissi seretz amatz.-

Par Dieu, Giraut, les choses ne sont pas ainsi, tout soudain
Désir d’amant ne se fait, ni ne se réalise ainsi ;
Car si l’un faute, il convient que l’autre s’adoucisse,
Afin que leurs peines ne croissent et ne s’étendent.
Mais si elle vous dit d’une haute colline que c’est une plaine
Vous devez l’en croire.
Et que vous plaisent le bien et le mal qu’elle vous envoie;
Car c’est de cette façon que vous serez aimé.

No posc mudar que contr’ orgolh no gronda,
Ja siatz vos, donzela, bel’ e blonda.
Pauc d’ira.us notz e paucs jois vos aonda;
Mas ges n’etz primera ni segonda!
Et eu que tem d’est’ira que.m confonda,
Qe m’en lauzatz,
Si.m tem perir, que.’m traia plus vas l’onda?
Mal cut que.m chabdelatz!-

Je ne peux me taire et ne pas gronder contre l’orgueil,
Bien que vous soyez, Donzelle, belle et blonde.
Peu de peine vous afflige et peu de joie vous comble:
Mais en cela vous n’êtes ni première, ni seconde !
Et je suis celui qui redoute que ce chagrin ne me détruise,
Que me recommanderez-vous (là),
Si je crains de périr (noyer), cela ne va t-il pas m’attirer plus encore vers l’onde ?
Je crois que vous me guidez bien mal !

Si m’enqueretz d’aital razo preonda,
Per Deu, Giraut, no sai com vos responda;
Pero, si.us par c’ab pauc fos jauzionda,-
Mais volh pelar mo prat c’altre. me tonda.
E s’e.us er’oi del plach far dezironda,
Ja l’encerchatz
Com so bo cor vos esdui’ e.us resconda;
Be par com n’etz cochatz!-

Si vous me questionnez à propos d’un sujet si profond
Par Dieu, Girau, je ne sais comment vous répondre ;
Mais si vous avez pensé que je suis de nature à me satisfaire de peu
Je préfère raser (récolter) mon propre champ plutôt qu’un autre ne le tonde.
Et si vous êtes désireux d’aboutir à un réconciliation,
Vous devez chercher à comprendre d’abord
Pourquoi elle éloigne de vous et vous cache son beau corps
Ce par quoi vous êtes bien tourmenté !

Donzel, oimais no siatz trop parlera!
S’ilh m’a mentit mais de cen vetz primera,
Cudatz vos donc que totztems l’o sofera?
Semblaria c’o fezes per nescera
D’altr’ amistat-er’ ai talan que.us fera,
Si no.chalatz!
Melhor conselh dera na Berengera
Que vos no me donatz.-

Donzelle, ne soyez pas si bavarde !
Car elle m’a mentit cent fois la première,
Croyez vous donc que je le supporterai éternellement ?
Il semblerait que vous le faites par sottise (Je passerais pour un ignorant).
J’aurais envie de trouver d’autres amitiés
Si vous ne vous tenez pas coite !
Dame Berengera donnerait de meilleurs conseils
Que ceux que vous me donnez.

L’ora vei eu, Giraut, qu’ela.us o mera,
Car l’apeletz chamjairitz ni leugera;
Per so cudatz que del plach vos enquera?
Mas no cut ges que sia tan manera;
Ans er oimais sa promessa derrera,
Que que.us diatz,
Si s’en destrenh tan que ja vos ofera
treva ni fi ni patz.-

Désormais je vois, Giraut, comment elle vous récompense en retour
Pour la traiter de femme changeante et volage,
Vous croyez que cela vous aidera dans cette querelle ?
Je ne pense pas que ce soit la chose à faire ;
Au contraire, à présent, elle mettra sa promesse plus en arrière encore,
Quoi que vous en disiez.
Si encore elle prend sur elle de jamais vous offrir (à nouveau)
Trêve, foi ou paix.

Bela, per Deu, no perda vostr’ aiuda,
Car be sabetz com me fo convenguda.
S’eu m’ai falhit per l’ira c’ai aguda,
No.m tenha dan; s’anc sentitz com leu muda
Cor d’amador, ami’, e s’anc fotz druda,
Del plach pensatz;
Que be vos dic: Mortz sui, si l’ai perduda,
Mas no l’o descobratz!-

Belle, par Dieu, ne me retirez pas votre aide,
Quand vous savez bien ce qui m’a été promis
Si je me suis égaré par ma tristesse (ma colère)
Ne m’en gardez pas dommage ; si vous n’avez jamais senti comment est mu aisément, un cœur amoureux, amie, et si jamais vous fûtes aussi amante
Prenez soin de cette réconciliation.

Car je vous le dit bien clairement : je mourrai si je l’ai perdu
Mais ne lui révélez pas cela !

Senher Giraut, ja n’agr’eu fi volguda,
Mas ela.m ditz c’a drech ses irascuda,
C’altre.n preietz, com fols, tot a saubuda,
Que no la val, ni vestida ni nuda.
No fara donc, si no.us gic, que vencuda
S’altre.n preiatz?
Be.us en valrai, ja l’ai’ eu mantenguda,
Si mais no.us i mesclatz.-

Seigneur Giraut, j’aurais déjà voulu que tout cela finisse
Mais elle me dit qu’elle a le droit d’être en colère,
Quand vous en courtisiez une autre
, comme un fou, au vu et au su de tous,
Une qui ne la vaut ni vêtue, ni dénudée,
Ne ferait-elle, alors, montre de faiblesse, si elle ne vous quittait pas
Alors que vous en courtisez une autre ?

Mais je vous soutiendrai auprès d’elle, je l’ai toujours fait
A condition que vous ne fassiez plus de telles choses (fig commerce charnel ?)

Bela, per Deu, si d’ela n’etz crezuda,
per me lo.lh afiatz!-

Belle, par Dieu, si vous avez sa confiance
Rassurez la pour moi.

Ben o farai; mas can vos er renduda
S’amors, no la.us tolhatz!


Je m’en chargerai, mais quand elle vous aura rendu
son amour, ne reprenez pas le vôtre
(ne la privez pas du votre ie respectez vos engagements courtois).


NB : Après m’être attelé un sérieux nombre d’heures à cette traduction, en croisant sources et dictionnaires diverses, versions déjà traduites par d’éminents chercheurs, dans des langues variées (espagnol, anglais, italien, français,…) je dois avouer que certaines zones d’ombre demeurent. A l’habitude, il est donc question d’approcher le sens, quelquefois même de l’extrapoler. Il n’y a aucune prétention de l’épuiser.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

PS : l’enluminure ayant servi à l’image d’en tête est tirée du Manuscrit des Cantigas de Santa Maria de la Bibliothèque de l’Escurial, à Madrid.

(1) La Réception des troubadours au Moyen âge (oc et oïl), Revue des langues romanes, T CXXIV N°2, Isabel de Riquer

(2) Los Debates entre Trobairitz y el conselh, Tania Vázquez García, Estudios Románicos, Volumen 26, 2017

(3) Chansons de guerre : la voix de Bertran de Born, Sarah Kay, Magazine Transposition Musique et sciences sociales (H-Série 2 -2020)

Une chanson « légère et ordinaire » de giraut de bornelh

Sujet  : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, sirventès, serventois, troubadour, manuscrit médiéval, occitan, oc, trobar leu
Période   : moyen-âge central, XIIe et XIIIe s
Auteur   :  Guiraut de Bornelh, Giraut de Borneil, Guiraut de Borneill, (?1138-?1215)
Titre : Leu chansonet’e vil

Bonjour à tous,

près avoir partagé des éléments de biographie sur le troubadour Giraud de Bornelh, nous vous présentons, aujourd’hui, une de ses chansons. Sa partition d’époque ne nous est pas parvenue, les groupes qui s’y sont essayés ont donc dû composer ou, plus souvent, s’adonner à l’art du contrafactum en plaquant sur les vers de Giraud une autre mélodie médiévale.

« Leu chansonet’e vil » : une intention de clarté

Classée comme un sirventes, cette chanson du troubadour limousin affiche, dès le départ, des intentions de légèreté et même de clarté, en se positionnant dans le registre du « trobar leu ». Pourtant, comme on le verra, la distance temporelle et linguistique, autant que le style (qui demeure largement allusif) la rendent encore difficile à saisir. Hors de son contexte médiéval, et même une fois traduite, elle ne se livre donc pas si facilement et continue de conserver quelques mystères.

Sources médiévales et manuscrits

Pour les sources manuscrites, on pourra citer le Chansonnier provençal ou Chansonnier K, sous la cote (Mss Français 12473) au département des manuscrits de la BnF. On y ajoutera encore un autre chansonnier conservé, en Italie, à la Bibliothèque Universitaire d’Estense. Sous la cote alfa.r.4.4, le Canzoniere provenzale estense (consulter en ligne ici), connu encore comme le chansonnier D, contient lui aussi un grand nombre de chansons de troubadours occitans et provençaux.

Traduction et interprétation

Pour une première approche de traduction, nous nous sommes appuyés sur diverses sources avec des recherches complémentaires autour de l’occitan médiéval. A ce stade, pourtant, il nous faut bien l’admettre, quelques flottements subsistent. Aussi, nous dirons qu’il s’agit d’une première version qui gagnerait à être retravaillée. Nous vous la présentons plus bas dans cet article.

Pour son interprétation, un certain nombre de formations médiévales s’y sont attaquées, et nous avons choisi ici la version présentée par l’Ensemble médiéval Tre Fontane dans le deuxième opus de leurs travaux consacrés au Chant des Troubadours.

Un superbe version de la chanson de Giraud de Bornelh par Tre Fontane

l’Ensemble Tre Fontane :
le Chant des Troubadours Vol 2

Nous avons déjà eu l’occasion de parler, à plusieurs reprises, de l’Ensemble Tre Fontane et ses grandes qualités. Née au milieu des années 80, cette belle formation a fait du moyen-âge et des troubadours occitan, un de ses grands répertoires d’élection (voir portrait de cette formation).

En 1993, deux ans après la sortie du volume 1 de leur Chant des Troubadours, autour des compositeurs médiévaux originaires d’Aquitaine, Tre Fontane poursuivait son exploration musicale avec les troubadours du Périgord. Le Volume 2 s’avéra tout aussi réussi que le premier. On pouvait y retrouver une sélection de 11 pièces pour 53 minutes de durée et quatre grands auteurs et poètes occitans du moyen-âge : Arnaud de Mareuil, Bertrand de Born, Arnaud Daniel et enfin Guiraud de Bornelh.

Une version énergique et enlevée

Pour cette chanson de Giraud, qui clôt d’ailleurs l’album, Tre Fontane a fait un choix mélodique et instrumental plutôt enlevé ; leur version nous entraîne plein sud, aux confins de l’Andalousie, avec des influences même très directement orientales. Sur cette orchestration généreuse et rythmée, la voix puissante et bien posée de Jean-luc Madier vient faire littéralement décoller l’ensemble. Une fois de plus, l’essai est transformé et Tre Fontane parvient à faire revivre et à actualiser un monde occitan médiéval qu’on croyait disparu dans les couloirs du temps.

Sorti originellement chez Adda, l’album a déjà été réédité plusieurs fois. On peut toujours le trouver en ligne au format CD et même sous forme digitalisée. Voici un lien utile pour plus d’informations : Le chant des troubadours vol.2 : Périgord

Les membres de Tre fontane sur cet album

Chant, Jean Luc Madier. Flûtes, Chalémie, Maurice Moncozet. Flûtes, cornamuse : Hervé Berteaux. Vielle à roue, Pascal Lefeuvre. Oud, Thomas Bienabe. Daf, percussions, derbouka, Jacques Détraz.


Leu chansonet’e vil de Giraud de Bornelh
avec adaptation en français moderne (V1.001)

Leu chansonet’e vil
M’auri’a obs a far
Que pogues enviar
En Alvernh’al Dalfi.
Pero, s’el drech chami
Pogues n’Eblon trobar,
Be.lh poiria mandar
Qu’eu dic qu’en l’escurzir
Non es l’afans,
Mas en l’obr’esclarzir.

Je m’attacherai à faire
Une chanson légère et ordinaire
Que je puisse envoyer
Au Dauphin, en Auvergne .
Mais si, sur le droit chemin,
Elle peut trouver Sire Eblon (1)
Elle pourrait bien lui être adressé (envoyé)
Puisque je dis que l’effort (la difficulté)

N’est pas de ‘rendre l’œuvre (le propos) obscur
Mais plutôt de l’éclaircir.

E qui de fort fozil
No vol coltel tocar,
Ja no.l cut afilar
En un mol sembeli!
Car ges aiga de vi
No fetz Deus al manjar,
Ans se volc esalzar
E fetz esdevenir
D’aiga qu’er’ans
Pois vi per melhs grazir.

Et celui qui, sur la pierre à polir (le dur fusil)
Ne veut poser son couteau
Jamais il ne pourra l’aiguiser
Avec une douce peau de zibeline.
Car en rien, Dieu ne nous fit
de l’eau à partir du vin pour nous nourrir.
Au lieu de cela, il voulut s’élever
Et transforma
L’eau qui était là
En vin afin qu’on puisse mieux lui rendre grâce.

E qui dins so cortil,
On om no.l pot forsar,
Se vana d’aiudar,
Pois no fai, mas qu’en ri,
Pro a de que.s chasti,
E qui de sol gabar
Vol sos clameus paiar,
Ja Deus re can dezir
Noca l’enans
Ni li lais avenir.

Et celui qui, dans sa forteresse (enclos, cour)
Où nul homme ne peut pénétrer par force
Se vante d’aider
Et puis, n’en fait rien, mais en rit
Tirerait profit à se châtier lui-même (qu’on le blâme, réprimande).
Et celui qui veut payer ses créanciers,
A coup de plaisanteries, (Et celui qui parlant seul, continue de croire qu’il est écouté ?)
Ne pourra espérer une seule chose venant de Dieu
Jamais il ne le put
Et il ne le pourra par la suite.

Per qu’eu d’ome sotil
Que sap so melhs triar
No.m met a chastiar
Ni fort no.m n’atai!
Mas un pauc me desvi,
Car non o posc mudar-
Tan m’es greu a portar-
Qui no sap eissernir
Cans d’entre tans
Ni cui com al partir.

C’est pour cette raison que l’homme subtil
Qui sait discerner ce qui est bien pour lui
Ne me blâme jamais
Pas plus que le fort ne m’inquiète (me cause de tort) !
Mais je me suis un peu égaré
,
Je ne peux m’en empêcher –
Tant cela m’est lourd à porter –
Celui qui ne sait pas discerner
Une chanson d’une dispute (entre toutes les autres?)
Ne peut savoir comment les départager (séparer, répartir)
.

E si.lh fach son gentil
A la valor levar,
Aissi.s fan a guidar
C’om s’en sen, a la fi!
Que lo savis me di
Que ges al mech tensar
No dei ome lauzar
Per so ben escremir
Ni per colps grans,
Que.l pretz pen al fenir.

Et si les faits sont bons (gracieux favorables)
Pour hausser la valeur (d’un homme)
Ainsi ils nous guideront
Comme on pourra le voir, à la fin !
Puisque les sages me disent
Qu’au milieu d’un conflit,
Je ne dois louer un homme,
Pour ses qualités à combattre,
Ni pour les grands coups
(qu’il donne ?),
Puisque la valeur (le mérite) véritable n’est connue qu’à la fin.


E qui ja per un fil
Pen pretz, c’om sol amar,
Greu poira pois trobar,
Si.s romp, qui ferm lo li!
C’a pauc en un trai
No son li ric avar,
C’aissi, co.s degr’alzar
Per els e revenir
Pretz e bobans
E jois, l’en fan fugir.

Et si par un fil
Sont suspendues les valeurs, que nous avons l’habitude de priser,
Il sera encore plus dur de trouver
S’il se brise, qui pourra le lier solidement à nouveau !
Car peu nombreux
Sont les riches qui ne soient pas avares,
De telle sorte que quand ils devraient augmenter (monter d’un cran leurs dépenses, leurs valeurs ?)
Pour faire revenir (ramener, restaurer)
Les mérites, les fastes
Et la joie. Ils les font fuir.

Mas eu tri un de mil,
Pero no l’aus nomnar
Per paor d’encuzar
Que.lh dreisses lo coissi!
C’oi del ser al mati
No pot re melhurar
Ni ja apres sopar
No l’auziretz re dir,
Qu’eis lo mazans
No n’esch’apres dormir.

Moi j’en choisis un entre mille
Mais je n’ose le nommer
De peur qu’on me reproche
De redresser ses oreillers !
(de le soigner, le flatter inconsidérément)
Puisqu’aujourd’hui, du soir au matin,
Rien ne peux s’améliorer,
Ni même après souper,
Je n’entends dire un mot
Dont le bruit tapageur
Ne naisse qu’une fois endormi (après dormir).

Era.m torn en umil
Vas mo Bel-Senhor char!
Ren als no.lh sai comtar
Mas que s’amors m’auci.
Ai, plus mal assesi
Noca.m saup envirar
Qu’era no posc pauzar!
Ans trebalh e consir
Si que mos chans
Es ja pres del delir.

E deuria.l mandar
Mo Sobre-Totz e dir
Que.l maier dans
Er seus, si.m fai falhir.

Maintenant, je me tourne avec humilité
Vers ma chère Bel Senhor (2)
Il n’est rien que je sache lui conter
Si ce n’est que son amour me tue.
Ah, jamais pire assassin,
Je n’aurais pu espérer trouver
Puisque désormais, je ne trouve aucun repos !
Au contraire, les tourments et les soucis font
Que mon chant
Est déjà sur le point de s’effacer.

Et je devrais l’envoyer
A mon Sobre-Totz (3) et dire
Quel grand dommage serait le sien,
S’il me faisait défaut (abandonner).


Notes

(1) Eblon : sire Eble II de Ventadour (1086-1155) (voir article sur Guillaume d’Aquitaine) ? S’il s’agissait de lui, il s’agirait d’une allégorie puisque il y a peu de chance qu’il soit encore vivant au moment où Giraut de Borneil écrit ces lignes.

(2) C’est ainsi qu’il nomme sa dame peut-être la fille ainée de Raimon II, vicomte de Turenne ( The Cansos and Sirventes of the Troubadour, Giraut de Borneil, A critical Edition, Ruth Verity Sharman, Ed Cambridge 1989).

(3) Un des razos nous dit qu’il s’agit de Raimon-Bernard de Rovinha (Rouvenac).

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

Qui était Giraut de Bornelh ? A la découverte du « maître » des troubadours

Sujet  : musique, chanson et poésie médiévale, troubadours, biographie, vida, razo, manuscrit médiéval, chansons, occitan, langue d’oc, trobar leu
Période : moyen-âge central, XIIe & XIIIe s
Auteur :  Giraut de Borneil, Guiraut de Bornelh Guiraut de Borneill, (?1138-?1215)

Bonjour à tous,

oilà longtemps que nous ne sommes partis en direction du pays d’Oc médiéval, à la découverte de nouveaux troubadours, mais il est temps de rattraper cela. Aujourd’hui, nos pas vont nous entraîner à l’ère « classique » des premiers troubadour occitans. Nous sommes donc au Moyen-âge central, entre les deux derniers tiers du XIIe et les premières années du XIIIe siècle et le poète que nous vous présentons se nomme Guiraut de Borneill ou Bornelh. C’est un grand de sa génération et Dante l’a même classé parmi ses troubadour favoris, après Arnaut Daniel, en le qualifiant même (dans son De Vulgari eloquentia), de “poète de la rectitude“.

D’aprés les chronologies usuelles, Guiraut de Bornelh aurait vécu entre 1138 et 1215. Pour le situer, il arrive un peu après Guillaume IX d’Aquitaine. Le très talentueux Marcabru, maître du trobar clus, le précède également dans le temps. Même si les dates suggèrent qu’ils ont pu être contemporains, Guiraut n’a pas encore engagé sa carrière quand Marcabru termine la sienne. Il est donc plus de la génération d’un Bernard de Ventadorn. Chez les trouvères qui commencent déjà à répandre, traduire ou s’inspirer de l’art musical et poétique occitan, des poètes comme Gace Brûlé ou Blondel de Nesle ont officié en même temps que lui.

La biographie de Guiraut de Bornelh suivant les vidas et les razos.

Avec toutes les réserves qu’on doit y mettre, sa Vida, ainsi que quelques razos nous content quelques éléments supposés de sa vie. Comme tous les récits des vidas et des razos, ceux de Guiraut de Borneill ne peuvent guère être étayé par des documents et des sources historiques avérées. De fait, rédigés longtemps après la vie de troubadours, ces écrits sont, bien souvent, basés en grande partie sur le contenu de leurs poésies.


Enluminure du manuscrit Français 854, chansonnier A (retouchée par nos soins).

« Guiraut de Bornelh si fo de Limozí, de l’encontrada d’Esiduòlh, d’un ric castèl del viscomte de Lemòtges. E fo òm de bas afar, mas savis òm fo de letras e de sen natural. E fo mèlher trobaire que negús d’aquels qu’èron estat denan ni foron après lui ; per que fo apelatz maestre dels trobadors, et es ancar per totz aquels que ben entendon subtils ditz ni ben pausats d’amor ni de sen. Fòrt fo onratz per los valentz òmes e per los entendenz e per las dòmnas qu’entendian los sieus maestrals ditz de las sous chansos. E la soa vida èra aitals que tot l’invern estava en escòla et aprendia letras, e tota la estat anava per cortz e menava ab se dos cantadors que cantavon las soas chansos. Non volc mais mulhèr, e tot çò qu’el gazanhava dava a sos paubres parenz e a la eglesia de la vila on el nasquèt, la quals glesia avia nom, et a encara, Saint Gervàs. « 

La Biographie des troubadours en Langue Provençale – Camille Chabaneau – Editeur Edouard Privat, Toulouse (1885) (1)


Lettré, sage et talentueux : le « maître » des troubadours selon son biographe médiéval

Suivant sa vida, Guiraut naquit, donc à Excideuil, en Limousin, dans l’actuel département de la Dordogne, à moins que, comme l’a fait remarquer le romaniste et philologue Jean-Pierre Chambon, il ne s’agisse, plus vraisemblablement d’Exideuil, dans le canton de Chabanais, en Charente (2).

On ne connait pas grand chose de l’enfance de ce troubadour mais pour ce qui est de sa condition, son biographe médiéval nous le présente comme un homme de modeste extraction, plein de sagesse, lettré et de “bon sens” (ou doté naturellement d’intelligence et de raison, si l’on préfère).

Enluminure Ms Français 12473 – Chansonnier provençal K – Bnf, dept des manuscrits

A propos des talents du poète, l’auteur de sa vida n’hésite pas à qualifier Giraut de Borneil de « meilleur des troubadours » pas seulement auprès de ses contemporains mais également de ses prédécesseurs. Il nous dit même encore qu’il fut appelé « maître des troubadours ». Quant à sa postérité du temps de sa vida, elle se poursuit dans la même veine puisque « tout ceux qui, de nos jours, comprennent les paroles subtiles et bien agencées à propos d’amour et de bons sens (jugement, raison, intelligence » continuent, de le considérer comme un maître.

Certains linguistes et experts semblent être de l’avis que ce « maître » pourrait designer la profession de Giraut plutôt qu’une supériorité absolue sur ces pairs : maître de rhétorique ou maître dans le sens d’enseignant ? (3) Cela nous parait un peu surprenant, au vue du contexte et du ton général de cette vida, d’autant que dans la continuité de ce grand éloge, on trouve encore la phrase suivante : “Il fut aussi fort honoré ( apprécié, loué) par les hommes nobles de son temps et par les dames qui comprenaient les paroles magistrales de ses chansons.”. Bref, selon l’auteur de cette biographie tardive, nous avons affaire à un troubadour hors du commun.

Cette vida nous dit encore que, l’hiver, Giraut enseignait les lettres et était à l’école et que l’été il se rendait auprès des cours, “emmenant avec lui ses deux chanteurs qui chantaient et jouaient ses compositions”. Cela semble assez étonnant mais explique que, sur un certain nombre de miniatures de manuscrit médiéval, on le voie accompagné de près d’autres personnages. Ainsi, on devine quelqu’un derrière lui sur l’enluminure du MS 854 que nous nous sommes permis de rafraîchir un peu (plus haut dans l’article). Quant à l’enluminure du MS 12473 (ci-dessus également), cette fois, Giraut de Borneil y est bien suivi de deux personnes qui ne peuvent que correspondre à ces « assistants » jongleurs et chanteurs.

Quelques éléments supplémentaires sur sa vie

Il n’est pas rare que les vidas des troubadours nous content des romances entre les poètes occitans et des dames, voire même de grandes dames. Celle de Giraut de Borneil y fait exception. Elle nous dépeint, en effet, un homme qui « jamais ne voulut se marier et qui donnait tout l’argent qu’il gagnait à ses pauvres parents, mais encore à l’église de sa ville de naissance, qu’on nommait et qu’on nomme toujours Saint Gervais.

Il faut chercher dans les 6 razos qu’on trouve encore sur lui pour débusquer un peu plus d’éléments sur ses histoires de cœur (op cité Chabaneau). Dans certains d’entre eux, il est notamment fait allusion à une dame de Gascogne : Alamanda d’Estanc, « dame très prisée pour son intelligence, sa beauté et sa valeur« . Las, l’histoire s’est, semble-t-il, mal finie et les razos nous disent que le poète en souffrit beaucoup.

Pour finir le tour de ces éléments de biographie, un autre razo nous conte que Guiraut partit avec Richard Coeur de Lion pour la 3ème croisade et au siège d’Acre. Dans ses autres protecteurs, ces mêmes sources et ses poésies mentionnent encore Alfonse VIII de Castille : ce dernier, avec d’autres nobles de sa cour, lui auraient même fait cadeau d’un palefroi ferré ainsi que d’autres riches présents« . On peut aussi y ajouter des personnages tels que Aimar vicomte de Limoges, vraisemblablement Adémar V (1138 1199), le dauphin d’Auvergne, un comte de Toulouse, sans doute Raimon V selon Alfred Jeanroy (4) et Boemond III, Prince d’Antioche. Enfin, dans ces mêmes sources, on trouve encore mentionnés Raimbaut d’Orange et Ramons Bernartz de Rovigna (Raymond Bernat de Rouvenac ?).

Sources manuscrites : Mss 854 et Mss 12473 deux chansonniers du XIIIe siècle

On citera les deux manuscrits déjà mentionnés à propos des enluminures. Tous deux sont conservés à la BnF et consultables en ligne sur le site de Gallica. Le premier, le Ms Français 854 est également connu sous le nom de Chansonnier provençal A. Daté du XIIIe siècle, ce manuscrit médiéval, d’origine italienne, contient vidas et razos de troubadours, ainsi que leurs oeuvres, dont celles de Guiraut de Borneill.

Dans le même registre, le manuscrit médiéval MS Français 12473 est, sans doute, encore plus célèbre. Connu sous le nom de Chansonnier provençal ou Chansonnier K, il est daté de la deuxième partie du XIIIe siècle et présente également un large nombre de troubadours et poètes de langue occitane médiévale avec leurs biographies tardives. Copié en Italie, cet ouvrage, richement illuminé, se tint longtemps à la Bibliothèque du Vatican (cote Vat. 3204), avant de revenir à la BnF où il se trouve actuellement conservé.

Au vu des similitudes entre les deux manuscrits, les conservateurs et archivistes de la BnF ont conclu qu’ils furent probablement réalisés dans le même atelier italien (Marie-Pierre Laffitte archives et manuscrits sur bnf.fr).

Legs poétique et oeuvre de Giraut de Bornelh

Giraut de Bornelh a laissé un legs poétique assez conséquent : plus de 80 pièces dont un très petit nombre seulement sont notées musicalement. Son oeuvre contient, en majeure partie, des compositions profanes : poésies, chansons, sirvantois et pièces satiriques, pastourelle, etc… Sur un plan plus liturgique, on retiendra une composition religieuse et deux chansons d’appel à la croisade.

D’abord versé dans le Trobar clus à la façon d’un Marcabru, Giraut finit par privilégier, dans ses compositions, un style plus clair et accessible : Trobar leu (léger, ouvert). De fait, il le mit en avant et le défendit de telle manière, qu’on en a parfois fait l’inventeur ou, à tout le moins, le défenseur. Dans de prochains articles, nous aurons l’occasion, de présenter son oeuvre et certaines de ses pièces plus en détail.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes


Sources & notes

(1) La biographie des troubadours en langue provençale – Camille Chabaneau (1885)

(2) Sur le lieu de naissance de Guiraut de Bornelh. Jean-Pierre Chambon Romania, tome 101 n°404, 1980

(3) La literatura en la corte de Alfonso VIII de Castilla – Antonio Sánchez Jiménez (2001)

(4) La poésie lyrique des troubadours – Alfred Jeanroy – T2-(1934)

Au temps du portugal médiéval, LE chant d’amour d’un roi poète à sa dame

roi_troubadour_poete_denis_1er_portugal_poesie_chansons_medievales_moyen-age_central

Sujet    :  troubadour, lyrique courtoise, galaïco-portugais, poésie, chansons médiévales, cantigas de amor, musique médiévale, fin’amor.
Période  : Moyen-âge central, XIIIe, début XIVe
Titre  :   Sen seu mandad’ oir e a non vi
Auteur    : Denis 1er du portugal  (1261-1325)
Interprète    : Ensemble Tapestry
Album :  Faces of a Woman 2008

Bonjour à tous,

ontre l’image du trouvère ou du troubadour en guenilles, qui erre, au jour le jour, de châteaux en châteaux, pour mendier sa pitance, les sources historiques nous ont plutôt laissé l’image d’un art poétique et musical auquel s’adonnent les lettrés aisés du moyen-âge. Pas vraiment miséreux, ils sont nobles, de petite, moyenne ou haute condition, et parmi les plus célèbres d’entre eux, on compte même des seigneurs et encore, quelquefois, des comtes, des princes et des rois.

Une Cantiga de amor de Denis 1er du Portugal dans la pure tradition courtoise

A cheval sur le XIIIe et le XIVe siècle, il y eut, au temps du Portugal médiéval, un monarque qui laissa son empreinte à la fois dans les développements économiques et commerciaux de son pays, comme dans les lettres. Il a pour nom Denis 1er du Portugal et il est le sixième souverain de ce royaume. Si on l’a surnommé le « roi laboureur » ou « agriculteur » (lavrador) pour sa politique rurale, c’est aussi un roi poète par son legs. Il nous est parvenu, en effet, un peu moins de 140 pièces variées de sa plume. Essentiellement profanes et rédigées en galaïco-portugais, on y trouve quelques cantigas de maldizer ou de maldecir (chansons satiriques et humoristiques), mais surtout des pièces plus courtoises comme des cantigas de amigo ou des cantigas de amor.

La pièce du jour appartient à cette dernière catégorie. Au moyen-âge, quand il est question de se prêter à l’exercice des valeurs courtoises et de la fin’amor, le statut n’a rien à y voir. Ainsi, bien que Souverain de son état, on retrouvera, dans cette chanson, un poète transi se lamentant sur le sort que pourra bien lui réserver la dame de son cœur. Il nous conte, en effet, avoir manqué à ses devoirs de loyal amant en négligeant, depuis quelque temps, de la visiter et, du même coup, de répondre à ses attentes. Aussi, s’inquiète-t-il des représailles qu’il pourrait avoir à en subir.

A l’image des cantigas de amigo de cette période, mais aussi d’autres pièces auxquelles le roi poète du Portugal nous a habitué, le style de cette poésie est épuré. Les mots sont simples et le refrain met l’emphase sur l’émotion, en l’occurrence l’inquiétude du loyal amant face aux suites de son éloignement. Nous ne connaissons pas les causes, ni la durée de ce dernier, mais les codes sont bien ceux de la courtoisie. Pour découvrir cette chanson, nous vous en proposons ici une version en provenance des Etats-Unis, avec l’ensemble Tapestry.

L’ensemble américain Tapestry

A l’origine, Tapestry est un ensemble musical féminin, et même un trio, qui a vu le jour en 1995 à Boston. Il a été fondé par trois chanteuses ayant déjà largement fait leurs armes dans les répertoires des musiques anciennes et médiévales : Laurie Monahan. Cette mezzo soprano avait déjà cofondé l’ensemble Projet Ars Nova et a également joué longtemps aux côtés de l’ensemble Sequentia. On l’a trouve aussi liée à la célèbre école suisse Schola Cantorum Basiliensis. Cristi Catt est, quant à elle, une voix soprano qui a collaboré à des ensembles de prestige tels que la Boston Camerata, l’Ensemble PAN également, et d’autres formations de musiques anciennes. Enfin, Daniela Tošić,  chanteuse mezzo-soprano à alto, a travaillé, elle aussi, avec cette même grande famille d’artistes américains spécialisés dans les musiques anciennes : le Blue Heron, l’ensemble PAN, mais encore, entre autres références, avec la Donna Musicale d’Indianapolis.

Musiques médiévales, folk et traditionnelles : le goût de l’éclectisme

De droite à gauche, les fondatrices de Tapestry Daniela Tošić, Laurie Monahan et Cristi Catt.

Le répertoire de l’ensemble Tapestry est assez éclectique et ne se cantonne pas à la simple période médiévale. Si on a vu le trio, dans sa discographie, restituer un certain nombre de pièces de Hildegarde de Bingen, on a pu aussi le trouver sur des choses bien plus modernes avec des chansons issues du répertoire traditionnel ou folk anglo-saxon (irlandais, américain, …) ou même des compositions baroques à contemporaines.

On retrouvera même cette « élasticité », au sein des mêmes programmes où pourront se mêler des chansons de troubaritz du moyen-âge français, avec des pièces en provenance de l’Espagne médiévale ou de la tradition séfarade, aux côtés de musiques des XIXe et XXeme siècle. Au final, du point de vue artistique, la formation ne se ferme sur rien et les regroupements qu’elle opère se font plutôt sur l’inspiration d’une thématique que d’une période. Pour avoir plus de détails sur quelques uns de leurs programmes ou leur discographie, vous pourrez consulter ici leur site web officiel (en anglais).

L’album Faces of Woman : les visages de la femme

Cet album sorti en 2008 est le fruit de cette approche plus thématique qu’historique ou géographique dont nous parlions plus haut. Il s’agit, en effet, pour Tapestry d’y mettre en exergue des portraits de femmes ayant marqué leur époque soit qu’elles aient composé elles-même certaines chansons présentées dans l’album soit qu’elles aient inspiré les poètes et compositeurs. Au total, dix-huit pièces sont donc au menu pour approximativement 90 minutes d’écoute. Nous nous permettons de reprenons ici les mots de All Music Guide qui avait salué l’album, à sa sortie :

 » Tapestry tisse ici un mélange de contes, de musique et de poésies pour révéler les multiples visages de la femme, allant de l’abbesse mystique du XIIe siècle Hildegarde von Bingen à la pirate irlandaise du XVIe siècle, Grace O’Malley. Musique de troubadours féminines, chants traditionnels, berceuses complètent ce fascinant portrait d’un femme. les sélections vont des motets médiévaux à des chansons folkloriques européennes ou américaines et jusqu’à même des pièces composées plus récemment. (…) Cette belle collection devrait intéresser les fans de musique ancienne, ceux de musique folk du monde et de mélanges de voix féminines. »

Du côté médiéval, on y trouvera une seule pièce de Don Denis (celle du jour), aux côtés d’une composition de Beatriz de Dia, un motet anonyme ainsi que deux pièces de Sainte Hildegarde. Pour le reste, le répertoire fait une grand bon dans le temps avec des pièces plus traditionnelles, folk, ou même classiques avec des compositeurs du XXe s, comme Sergey Rachmaninov, Joan Szymko, ou encore Malvina Reynolds.

Notons qu’au fil de ses albums, Tapestry s’est entouré de divers autres artistes. Ainsi pour Faces of woman, il comptait notamment avec la collaboration de la musicienne, vielliste, harpiste et multi-instrumentiste Shira Kammen. On trouve encore cet album à la distribution. Pour plus d’informations ou pour le pré-écouter, voir le lien suivant : Faces of a Woman, Ensemble Tapestry


« Non sei como me salv’ a mia senhor » :
la cantiga en galaïco-portugais et son adaptation

Non sei como me salv’ a mia senhor
se me Deus ant’ os seus olhos levar,
ca, par Deus, non hei como m’ assalvar
que me non julgue por seu traedor,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Je ne sais pas de quelle manière ma dame me secourrait
Si Dieu m’emportait sous ses yeux
Car, par Dieu, je ne sais comment éviter
Qu’elle ne me juge comme traître à sa cause,
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle ( mandad :
ses volontés, ses demandes ?).

E sei eu mui ben no meu coraçon
o que mia senhor fremosa fará
depois que ant’ ela for: julgar-m’ á
por seu traedor con mui gran razon,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Et je sais très bien en mon cœur
Ce que ferait ma belle dame
Après que je me sois présenté face à elle
;
Elle me jugerait, avec raison, comme un traître,
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle
.

E, pois tamanho foi o erro meu,
que lhe fiz torto tan descomunal,
se mi a sa mui gran mesura non val,
julgar-m’ á por en por traedor seu,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Se o juizo passar assi,
ai eu, cativ’! e que será de min?

Et puisque mon erreur fut tant grande
Et que je lui ai fait un tort immérité (grand, hors du commun),
Si sa grande mansuétude (mesure) ne me vient pas en aide,
Elle devra me juger pour tout cela comme un traître
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle
.

Si elle me juge de telle manière (si le jugement se passe de cette façon),
Hélas (Aïe, Oh), Malheur ! Qu’adviendra-t-il de moi ?


En vous souhaitant une belle journée.

Fréderic EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.