Archives pour l'étiquette François 1er

Un Douzain et un quatorzain de Mellin Saint Gelais

melin_saint_gelais_poesie_cour_XVIe_siecle_epigrammes_dizain_renaissance_moyen-age_tardifSujet : dizain, poésies courtes,  douzain, quatorzain, poésie de cour, renaissance.
Période : XVIe siècle, long moyen-âge
Auteurs : Mellin Sainct-Gelays  ou Melin Saint- Gelais (1491-1558)
Titre : Oeuvres poétique de Mellin S. Gelais, 1719 sur l’édition de  1574

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionforce de nous intéresser au XVe siècle et même de déborder sur le XVIe, nous allons finir par souscrire  à la définition du long moyen-âge de Jacques le Goff. Nous en prenons toutefois volontiers le chemin puisqu’il s’agit, aujourd’hui, de partager quelques poésies de plus de Mellin Saint-Gelais, aumônier du Dauphin,  bibliothécaire de François 1er et, dit-on, favori de la cour et du roi.

Suffit-il à certains auteurs du XVIe siècle de n’être pas tombés d’emblée en pâmoison devant ceux de la Pléiade pour en faire des auteurs « médiévaux » ? Même si, avec le recul du temps, Mellin Saint-Gelais fut sans doute plus un caillou dans les chausses d’un Ronsard et d’un Du Bellay qu’un véritable obstacle à la marche du projet porté par ces derniers, il serait inepte de le considérer, lui et quelques autres de ses contemporains, comme médiévaux, alors que les autres eux seraient (presque auto-proclamés) « modernes » ou « renaissants ». En respectant un certain découpage conventionnel des périodes historiques, on le classe d’ailleurs généralement  et unanimement, comme un poète renaissant. Ayant étudié en Italie, grand amateur de Pétrarque, Mellin introduira même, à la cour de France, le sonnet qui fit la gloire du poète italien, symbole même de la renaissance.

mellin_saint_gelais_douzain_poesie_renaissance_moyen-age_tardif

M_lettrine_moyen_age_passionême si la reconnaissance de Mellin Saint-Gelais en tant qu’auteur, chanteur et joueur de Luth à la cour de François 1er fait aujourd’hui l’unanimité, la postérité l’a indéniablement oublié. Le fait n’est pas totalement récent puisqu’il semble qu’il faille constater le peu de renommée de ses poésies, hors la cour et de son vivant, autant qu’un certain « fouillis » qui régna, par la suite, dans l’attribution de ses oeuvres. Sur ces questions, on lira avec intérêt l’article Remarques sur la tradition des textes de Mellin de Saint-Gelais, du spécialiste de philologie romane et de Clément Marot, Verdun-Louis Saulnier. Et si l’on doutait encore, au passage, des limites et de l’artifice des découpages chronologiques, on y trouvera encore cette idée que, faisant peu de cas lui même de ses propres publications et de sa propre postérité en tant qu’auteur,   Mellin Saint-Gelais fut, par humilité autant sans doute que par une certaine « attitude médiévale« , l’instigateur de cet état de fait.

Aujourd’hui, le poète demeure encore partiellement dans l’ombre et l’on résume quelquefois laconiquement son legs à une contribution: « un certain affinement des moeurs de la haute société renaissante ». Une fois cela dit, il reste tout de même quelques belles pièces de lui à sauver et à redécouvrir. Pour changer de ses poésies les plus satiriques qu’on pourrait presque, si elles n’étaient pas si courtes, situer dans la veine de certains fabliaux médiévaux, nous publions, aujourd’hui, un joli douzain d’amour, suivi dans l’édition de ses oeuvres d’un quatorzain dans la même continuité (inspiré et traduit, quant à lui, directement de Pétrarque).

Douzain

« Je ne saurois tant de fois la revoir.
Que ne luy treuve une beauté nouvelle,
Je ne saurois tant d’aise recevoir
De la douceur de sa voix non mortelle ,
Que mon desir n’en croisse & renouvelle.
Pour mieux la voir je souhaitte autant d’yeux
Qu’en a le ciel, & pour l’escouter mieux
Servir voudrois d’oreilles tous mes sens,
Bien qu’à tant d’heur trop foible je les sens:
Mais pour penser à luy faire service,
Point n’ay besoing des autres coeurs absens,
Le mien tout seul fait assez cest office. »

Quatorzain (traduction)

« Ceste gentille & belle creature
Parfait chef d’oeuvre, & labeur de nature,
Ma poictrine ouvre avec sa blanche main,
Et mon coeur prend de son parler humain.
Homme mortel n’a si dure penſée,
Si refroidie & d’aimer dispensée,
Que de ses yeux & du beau tainct poli,
Ne se confesse espris & amolli.
Moy qui m’estois encontre l’efficace ,
Des traits d’amour armé de froide glace,
Couvrant mon coeur d’escu de diamant,
Si vaincu suis, & si perdu amant
Que de mourir volontiers fuis contraint,
Si doux feu m’ard & si beau noeud m’estraint. »

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

Une Epigramme de Clément Marot et quelques mots sur son édition de l’oeuvre de François Villon

poesie_medievaleSujet :  poésie médiévale,  François Villon, poète, épigramme, poésies courtes,  édition Villon.
Période : fin du moyen-âge, début renaissance
Auteur :  Clément Marot (1496-1544)
Titre : « Epigramme à Francois 1er sur Villon »

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionvec  l’arrivée du  mois de Mars, il sera bientôt temps de reprendre le chemin des événements et des fêtes médiévales qui nous reviennent déjà avec la promesse des beaux jours, mais comme il est encore un peu tôt pour le faire, nous publions  aujourd’hui,  une nouvelle épigramme de Clément Marot de Cahors que voici :

« Si, en Villon on treuve encore à dire,
S’il n’est reduict ainsi qu’ay pretendu,
A moy tout seul en soit le blasme (Sire)
Qui plus y ay travaillé qu’entendu :
Et s’il est mieulx en son ordre estendu
Que paravant, de sorte qu’on l’en prise,
Le gré à vous en doyt estre rendu,
Qui fustes seul cause de l’entreprise. »
Clément MAROT, (1496-1544)
Epigramme au Roy François Ier, sur  Françoys Villon (1532).

C’est cette fois-ci une poésie  qui, d’une certaine manière, réunit trois poètes:  l’auteur de l’épigramme Clément Marot lui-même, l’hommage qu’il rend au Roi François 1er,  mécène, grand amateur d’art et poète à ses heures, pour lui avoir demandé de réimprimer et rééditer François Villon, et enfin l’hommage qu’il fait directement dans ses lignes à Villon lui-même.  Le roi, Marot lui-même nous l’apprend, était un grand amateur de Villon. Qu’on ne pense pas pourtant que le grand Maistre de poésie médiévale ait dû  attendre si longtemps poesie_litterature_medievale_clement_marot_oeuvres_francois_villon_edition_ancienne_1533_renaissancepour être révélé. De la plus ancienne édition connue de l’oeuvre de Villon parue en 1489, à celle de Marot, datant de 1533, on retrouve, en effet, ce dernier publié dans plus de neuf autres éditions, en l’espace de ces quelques quarante années.

Si la popularité de ce dernier était alors indéniable, l’édition de Marot « les oeuvres de François Villon de Paris, revues et remises en leur entier par Clément Marot, Valet de chambre du Roy » est  pourtant reconnue comme la première à rendre véritablement justice au poète médiéval, en publiant son oeuvre dans son intégralité, Plus loin, Marot fera également un  véritable travail de fond pour restituer le texte de l’auteur au plus proche du verbe original, fustigeant au passage les imprimeurs pour leur négligence dans le traitement de l’oeuvre originale de Villon : coquilles variées, libertés prises avec le texte, et par dessus tout,  attribution à l’auteur médiéval de poésies dont il n’est pas l’auteur, ce que Marot résumera  au début de son ouvrage avec ses deux simples vers qui disent bien son ambition:

« Peu de Villons en bon savoir
Trop de Villons pour decevoir »
poesie_litterature_citation_medievale_epigramme_clement_marot_francois_villon_moyen-age_tardif_renaissance

C’est donc tout à la fois avec son expérience d’éditeur (il a publié quelques années auparavant le roman de rose), et toute l’exigence  et la rigueur de l’auteur et poète qu’il est lui-même que Clément Marot se posera en véritable défenseur du verbe de Villon et de son oeuvre originale. Il y mettra même, sans doute, plus d’exigence que Villon en avait lui-même projeté de son vivant, déjà conscient qu’il était que son oeuvre serait galvaudée, élargie ou même modifiée. Faut-il voir là deux conceptions de la notion d’oeuvre et d’auteur? L’une médiévale finissante qui n’a pas encore tout à fait mis en place une définition stricte du statut d’auteur et qui considère même poesie_litterature_medievale_clement_marot_oeuvres_francois_villon_edition_ancienne_1533_renaissance_2l’oeuvre comme quelque chose de vivant et « d’élastique », une sorte de patrimoine « collectif » dans un monde qui privilégie encore de manière forte l’oralité, et l’autre plus résolument renaissante qui entend cerner déjà plus précisément les contours de l’auteur, pour  le séparer de  ce que l’on pourrait nommer « un corpus ». Certains historiens le pensent et l’avancent.

Quoiqu’il en soit, le public saura reconnaître la qualité du précieux travail de Marot puisque son édition rencontrera un franc succès et sera republiée dix fois, de sa première parution à l’année 1542. Elle fera longtemps autorité et il faudra même attendre le XIXe siècle pour la voir remise en question et critiquée à la faveur des nouvelles méthodologies dont se sera alors dotée l’Histoire: datation, authentification des sources et également accès à un nombre plus large de documents anciens sur l’oeuvre de Villon.

Quelques articles complémentaires utiles
sur l’édition de  Marot :

Si vous souhaitez creuser un peu plus le sujet, voici quelques sources très utiles  comme point de départ :

L’édition des Œuvres de Villon annotée par Clément Marot, ou comment l’autorité vient au texte, de Pascale Chiron

Clément Marot éditeur et lecteur de Villon, de  Madeleine Lazard , sur Persée.

Les oeuvres de Françoys Villon, de Paris, par Clément Marot, le manuscrit original, sur Gallica, site de la Bnf

En vous souhaitant un belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Le chant d’honneur de François 1er, roi poète et quelques réflexions sur l’esprit chevaleresque médiéval

poesie_medievaleSujet ; poésie médiévale, littérature, vieux français, François  1er, roi poète, chevalier et mécène, honneur, chevalerie
Période : moyen-âge tardif, début renaissance
Ouvrage : Poésie du roi François  1er,  de Louis de Savoie…, Aimé Champollion Figeac (1847)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous approchons aujourd’hui la toute fin du moyen-âge et même le  début de la renaissance avec le roi François 1er qui prit Clément Marot sous son aile et qui fut un  roi mécène, grand amateur d’art,  autant qu’un roi poète. On en fait, à raison,  le roi de la transition  du moyen-âge finissant vers le siècle des lumières et pour autant qu’il se situe dans cet entre-deux,  il est aussi  un roi chevalier, symbole et porteur de valeurs de bravoure et d’honneur héritées  du monde médiéval.

francois_1er_poesie_litterature_medievale_renaissance_chevalerie_honneur_valeur_moyenage_tardif_pavieDans les vers  que nous vous proposons aujourd’hui, le roi de France nous relate sa capture à la bataille de Pavie contre les armées de l’empereur Charles Quint et, à travers cet extrait,  il nous donne aussi  une définition  du sens de l’honneur.

(ci-contre, le roi François 1er  capturé sur le champ de bataille à  Pavie 1525.)

Il est intéressant de voir comment après avoir été mis à mal par la guerre de cent ans et les archers longs d’Angleterre à l’occasion de diverses batailles, après avoir encore été remis en question dans  son efficacité même par l’artillerie et la poudre qui prend sur les champs de bataille  de plus en plus d’importance, la chevalerie, et surtout son esprit, demeurent encore prégnants dans ce moyen-âge finissant.

Pourtant si cet esprit chevaleresque et ses valeurs traversent le moyen-âge littéraire et militaire sans  pour autant toujours se superposer  parfaitement, de Roland de Roncevaux à  François 1er, sans doute faut-il voir quelques nuances ou quelques variations dans cette notion d’honneur dont il est ici question. Si cette dernière  reste au centre des valeurs chevaleresque et si elle commande, à travers les âges et depuis l’antiquité, de ne pas fuir au combat, elle voit Roland se sacrifier et mourir, quand François 1er ne va pas jusqu’à y perdre sa vie mais rend les armes sur le champ de bataille.  Il ne s’agit donc plus ici de triompher ou périr, mais  de ne point  fuir tout en préservant sa vie, dusse-t-on se retrouver vaincu et captif. Il n’est pas question bien évidement, en disant cela, de juger mais simplement de souligner qu’au fond et, entre les deux, les valeurs attachées à l’héroïsme ont un peu glissé et changé, même s’il faut encore rappeler les précautions que nous prenions plus haut et se souvenir que chevalerie littéraire  et  faits historiques ne se recoupent pas nécessairement.

francois_1er_roi_poete_mecene_chevalier_poesie_litterature_moyen-age_tardif_renaissance_honneur_chevaleresque
Portrait de François 1er à cheval, peinture de Jean CLOUET (1480-1541)

Valeurs chevaleresques
contre stratégie militaire ?

A_lettrine_moyen_age_passion travers tout cela, i demeure intéressant  de voir combien les valeurs de la chevalerie française et leur prégnance dans les mentalités médiévales ont fini, à de nombreuses reprises, par s’imposer sur le terrain, presque à l’encontre  de la stratégie militaire.

Même si  la notion d’honneur dont nous parle François 1er dans cette poésie, n’est déjà plus tout à fait la même qu’un siècle auparavant, nous retrouvons ici  ce même  constat qui a peut-être, en partie, expliqué la défaite d’Azincourt. En ne reculant pas et en se laissant prendre dans un acte  certes héroïque, mais finalement militairement peu judicieux, le roi fait prisonnier devra concéder la Bourgogne et bien d’autres choses encore, à l’occasion du traité de Madrid (1526).  Il en mesurera d’ailleurs lui–même le lourd prix dès le lendemain  de sa capture en écrivant ces lignes à sa mère, la duchesse d’Angoulême :

« Madame, pour vous faire savoir comment se porte le reste de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve. »
François 1er, à sa mère, la Duchesse d’Angoulême,

La bataille de Pavie, Huile de Joachim Patinier 1530, Musée de Vienne, Autriche.
La bataille de Pavie, Huile de Joachim Patinier 1530, Musée de Vienne, Autriche.

De nos jours, on admettrait aisément,  qu’un chef de guerre puisse reculer pour ne pas être pris, quitte à revenir plus tard à ou un moment plus propice, sans que son  honneur soit en péril. Et si l’on voulait encore se convaincre des nuances  changeantes que peuvent revêtir les mots dans leur traversée du temps,  on se souviendra encore que l’honneur, au sens d’homme d’honneur « moderne », soit respectueux de sa parole donnée ou de ses engagements,  ne s’applique pas non plus dans le contexte puisque peu après la bataille de Pavie, François 1er signera  le traité de Madrid et une fois relâché,  ne le respectera pas.  Devant l’histoire, il ne sera  pas, cela dit, le premier roi qui  s’engagera sur des traités avec ses ennemis pour ensuite ne pas les respecter.

Pour creuser un peu ces aspects   d’honneur à travers les âges, je vous conseille l’article « Pour un histoire de l’honneur » de  Léon E Halkin sur persée.

L’honneur  chevaleresque
à travers la poésie de François 1er

Trop tost je veiz ceux-là qu’avoys laissez
De tout honneur et vertu délaissez ;
Les trop meschants s’enfuyoient sans combat
Et entre eulx tous n’avoyent autre débat
Si n’est fuyr ; laissant toute victoire,
Pour faire d’eulx honteuse la mémoire.
Malheureux las ! et qui vous conduisoit
A telle herreur, ne qui vous advisoit
Habandonner, fuyans en désaroy,
Honneur, pays, amys et vostre roy ?

Maie pour venir à mon premier propos
Quand, indignes de vertus et repoz,
Je \eiz mes gens par fuyte trop honteuse
A leur honneur et à moy dommaigeuse.
Triste regret et peine tout ensemble,
Deuil et despit en mon coeur si s’assemble :
Autour de moi en regardant ne veiz
Que peu de gens des miens à mon advys ;
Et à ceulx-là confortay sans doubtanoe
De demourer plustost en espérance
D’honneste mort ou de prise en effect,
Qu’envers l’honneur de nous fut rien forfaicl.

De toutes pars lors despouillé je fuz,
Rien n’y servit deffence ne refuz ,
Et la manche de moi tant estimée (3)
Par lourde main fut toute despecée.
Las ! quel regret en mon cueuir fut bouté.
Quant sans deffence ainsy me fut ostá
L’heureux présent par lequel te promys
Point ne fouyr devant mes ennemys.
Mais quoy ! j’estois soub mon chevàl en terre,
Entre ennemys alors porté par terre.
Las ! que diray, cela ne. veulx nyer,
Vaincu je fuz et rendu prisonnier.

(3) Manche.  pièce d’étoffe que les chevaliers portaient dans les tournois en souvenir de la dame de leurs pensées.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred

Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

L’honneur d’un des derniers rois chevaliers

Sujet : chevalerie, honneur, roi chevalier, François 1er, citations médiévales.

citation_medievale_francois_premier_1er_honneur_chevalerie_roi_chevalier_valeur_medievale

« Tout est perdu, fors l’Honneur ».
François 1er (1494-1547), le roi-chevalier, moyen-âge tardif, renaissance.

Bonjour à  tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn réalité, cette citation célèbre prononcée après la Bataille de Pavie qui vit le roi de France prisonnier et défait, a été quelque peu déformée. Un article plus complet sur la question se trouve ici :  le chant d’honneur de François 1er.

Une fort belle journée !

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Petit épître au roi par Clément Marot ou l’exercice de style d’un poète de cour

poesie_medievale_clement_marotSujet : poésie médiévale, auteur, poète, épître, mécénat, François 1er, poésie de cour
Période : fin du moyen-âge, début renaissance
Auteur : Clément Marot (1496-1544)
Titre : « Petit épître au roi »

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passionlément Marot n’a que vingt-deux ans quand il écrit cette courte poésie, que l’on a souvent appelé le petit épître au roi, épître étant à prendre, ici, dans son sens littéraire et non pas liturgique, soit une poésie en vers qui prend la forme d’une missive.

clement_marot_cahors_poesie_medievale_epitre_au_roi_moyen-age_tardif_renaissance

« En m’esbatant je fais rondeaulx en rithme,
Et en rithmant bien souvent je m’enrime;
Brief, c’est pitié d’entre nous rithmailleurs.
Car vous trouvez assez de rithme ailleurs.
Et quand vous plaist, mieulx que moy rithmassez.
Des biens avez et de la rithme assez :
Mais moy, à tout ma rithme et ma rithmaille,
Je ne soustiens (dont je suis marry) maille.
Or ce me dit (un jour) quelque rithmart :
« Viença, Marot, treuves tu en rithme art
Qui serve aux gens, toy qui a rithmassé?
Ouy vrayement (respond je) Henry Macé,
Car vois tu bien la personne rithmante
Qui au jardin de son sens la rithme ente,
Si elle n’a des biens en rithmoyant,
Elle prendra plaisir en rithme oyant;
Et m’est advis que, si je ne rithmoys,
Mon povre corps ne seroit nourry moys.
Ne demy jour : car la moindre rithmette
C’est le plaisir où fault que mon ris mette
Si vous supply qu’à ce jeune rithmeur
Faciez avoir un jour par sa rithme heur*,
Affin qu’on die, en prose ou en rithmant :
« Ce rithmailleur qui s’alloit enrimant,
Tant rithmassa, rithma et rithmonna.
Qu’il a congneu quel bien par rithme on a. »

*heur : sort, chance, bonheur

L_lettrine_moyen_age_passione texte se veut léger et Marot y joue sur les mots autour de son art de rimer, tout en plaidant pour sa cause auprès de François 1er. Nous sommes en 1518, l’auteur veut alors entrer, comme son père, au service du roi. Cela fera dire à certains auteurs et notamment à Louis A. Montalant-Bougleux dans son ouvrage: « Etudes sur les poètes dans leurs relations avec les cours et, par extension, sur les bouffons, les nains, les abbés, etc »  que Marot s’abaisse, ici, à des bouffonneries qui le placent un ton en dessous de l’Art poétique.

clement_marot_poesie_medievale_renaissance_moyen_age_passion

C’est une critique un peu acerbe, même si on peut comprendre d’où elle vient. Nous sommes ici en plein dans la poésie de complaisance et il faut bien reconnaître que le ton léger, l’esprit, le style, autant que les facéties du poète de cour que Marot aspirait à être et qu’il fut aussi, se donnent à lire dans cet épître, sans fausse-pudeur. Il est, par ailleurs, encore jeune quand il écrit ce texte et n’a pas encore essuyé les déboires qu’il connaîtra plus tard. Ajoutons à cela que, même après, s’il n’est pas non plus le poète sans aucune épaisseur auquel on l’a quelquefois réduit, ses accidents de parcours n’en feront jamais, non plus, le « poète maudit » qu’on fera de François Villon. De manière égale, du point de vue de son engagement politique au sens large, il reste tout autant difficile de le rapprocher d’un Rutebeuf, ou d’un Eustache Deschamps. et on n’a encore souvent avancé que ses déboires naquirent plus d’un trop grand excès de confiance dans ses protecteurs que d’une volonté farouche de se tenir dans la marge et dans l’adversité.

Pour autant, quant à ce qui est de tendre la main pour demander pitance, ce fut le lot de tous. Sauf à être puissant soi-même et s’adonner à la poésie comme un amusement ou, pour le dire autrement, le ventre plein, en vivre sans être fortuné passe clement_marot_poesie_medievale_epitre_au_roi_francois_1er_premiernécessairement, depuis des temps reculés par le bon vouloir et la générosité de bienfaiteurs argentés; le monde médiéval n’y a pas dérogé. Plus près de nous et depuis la fin du XXe siècle, et c’est une question tout à fait ouverte, je ne sais même plus s’il est possible de « vivre » uniquement de sa poésie, même miséreux; je veux donc dire survivre. Hors des anthologies d’auteurs confirmés, des éditeurs se risquent-ils sur de nouveaux auteurs? Les gens la lisent-elle encore? Ou ne peut-elle passer que par l’art musical et la chanson, même si les deux arts ne se recouvrent pas toujours, loin s’en faut.

(ci-contre portrait de François 1er, Van Clève, 1530-1535, Musée Carnavalet, Paris)

Pour revenir à notre épître et notre auteur du jour, il en faut pour tous les goûts et c’est aussi sans doute dans cette légèreté revendiquée et assumée, dans ses mots d’esprits, ses épigrammes ou sa moquerie que Clément Marot brille le mieux. D’ailleurs, à plus de quatre cent ans de son écriture, ce petit épître au roi se lit encore très agréablement, pour l’exercice de style qu’il est resté.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.