Entre la fin du XIIe et le tout début du XIIIe s, Marie de France s’impose comme une poétesse médiévale de grand talent. C’est aussi un des premiers auteur féminin à avoir écrit en langue vulgaire ou vernaculaire. L’ensemble de son œuvre : lais, ysopets, récits religieux nous est, en effet, parvenu en anglo-normand.
Nous partirons ici à la rencontre de ses plus belles pièces : fables, poésies et extraits divers de son œuvre, commentés, traduits et adaptés en français moderne.
Sujet : fable médiévale, enluminure, retouche, feuille d’or, bestiaire, Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : ms Français 24428 département des manuscrits de la BnF
Bonjour à tous,
our faire suite à notre article sur la fable du Loup et de la Grue de Marie de France, nous postons, aujourd’hui, une enluminure d’époque retouchée digitalement à cette l’occasion. L’illustration originale est tirée du manuscrit ms Français 24428 daté du XIIIe siècle.
Le ms Français 24428 de la BnF
Sur 119 feuillets, ce manuscrit médiéval contient une sélection de textes variés : L’image du monde de Gossuin de Metz (Gautier de Metz), Les volucraires de Omont (poème moral sur les oiseaux), Li bestiaires par Guillaume le Clerc de Normandie ou encore Le lapidaire chrétien (traité sur les vertus des pierres précieuses) et enfin Les Esopes (ou fables) de Marie de France.
L’ouvrage est actuellement conservé au département des manuscrits de la BnF et est consultable en ligne sur le site de Gallica.
Sans prétendre refaire ici le travail des conservateurs de la BnF qui s’en acquittent parfaitement, comme en attestent les précieuses notes de Gallica sur chaque manuscrit ou celles d’arlima.net, disons un mot de l’état général du ms Français 24428.
L’état général du manuscrit
Cet ouvrage richement enluminé est plutôt bien conservé. Dans l’ensemble, les textes en sont demeurés bien lisibles. Les feuilles parcheminées ont aussi gardé leur intégrité à quelques exceptions près. On note quelques altérations sur certaines bordures de pages mais elles n’entravent pas la lisibilité.
Quelques enluminures du bestiaire (feuilles d’or)
Bestiaire, enluminure du singeBestiaire, enluminure de la licorneBestiaire, enluminure de l’éléphant
La partie sur l’Image du monde, ainsi que les pages du bestiaire montrent des enluminures assez bien conservées. Quelques traits de détails sont effacés ici ou là (visage, contours,…) mais la feuille d’or utilisée sur de nombreuses illustrations a assez bien résisté à l’épreuve du temps. Les captures des enluminures ci-dessus en témoignent.
Les enluminures des fables de Marie de France
L’affaire se complique un peu sur les fables de Marie de France, en particulier sur les enluminures à la feuille d’or. Sur la majorité d’entre elles, le matériau s’est détaché de son support original, compliquant la lisibilité des illustrations. C’est moins le cas sur les fonds utilisant des pigments colorés comme on peut le voir sur les images ci-contre.
Fable Marie de France, enluminure du loup et de l’agneauFable Marie de France, enluminure du coq et de la gemmeFable Marie de France, enluminure du chien et du fromageFable Marie de France, enluminure du soleil qui voulut prendre femme
Il nous est difficile de savoir si la technique ou le matériau utilisée peuvent expliquer cette détérioration des enluminures à la feuille d’or d’une partie à l’autre de ce manuscrit ancien.
L’enluminure retouchée
En retouchant l’enluminure « Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule« , notre idée était simplement de remettre en valeur les sujets.
Sur la version originale du ms français 24428, on distingue assez difficilement les animaux et la détérioration de l’arrière plan fait peu justice à l’œuvre de l’enlumineur.
Ce travail rapide permet d’en avoir une vision un peu plus claire. Laissez un peu de temps de chargement à l’image c’est un gif.
Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule, retouchée digitalement
La retouche de l’enluminure n’est, bien sûr, que digitale. Le manuscrit original reste, quant à lui, précieusement conservé par la BnF.
Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval. Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)
Bonjour à tous,
n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.
Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.
Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.
L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.
Les fables au temps de Marie de France
Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.
C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).
On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.
On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.
Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)
Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule dans l’anglo-normand de Marie de France
Ensi avint k’uns Leus runja Uns os que el col li entra ; E quant el col li fu entreiz, Mult en fu durement greveiz. Tutes les Bestes assanbla, E les Oisielz à sei manda, Puiz lur fait à tuz demander Se nus l’en seit mediciner.
Entr’ax unt lur cunsoile pris E chascuns en dist son avis: Fors la Grue, se dient bien, Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien. Le col ad lunc è le bec groz Si en purreit bien tirer l’oz ; Li Lox li pramist grant loier Pur tant ke la volsist aidier ;
La Grue met le bec avant Dedenz la goule au mal-feisant ; L’os en atrait, puis li requist Que sa promesse li rendist. Li Leuz li dist par mal-talent, E afferma par sairement Que li sambleit, è vertez fu, Que bon loüer en aveit eu, Qant sa teste en sa gule mist K’il ne l’estrangla è oscist.
Tu es, fist-il, fole pruvée Kant de moi es vive escapée ; E tu requiers autre loier ? De ta char ai grant désirier, Maiz mult me tieng ore pur fol Qant mes denz n’estrangla ton col.
Autresi est dou mal Seignur, Se povres Hum li fet henur E puis démant le guerredun Jà n’en aura se maugrei nun, Portant k’il soit en sa baillie Mercier le deit de sa vie.
les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2
Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule
Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.
Ainsi advint qu’un loup rongea Un os qui, une fois, avalé Dedans son cou vînt se loger Et quand il fut bien coincé là Il en fut bien incommodé. Toutes les bêtes il assembla Et les oiseaux il fit quérir Pour que chacun se prononça Et s’empresse de le secourir.
Ainsi les bêtes tinrent conseil Et chacun donna son avis Hormis la grue, affirmèrent-ils, Nul autre ne pourra l’aider. Avec son gros bec et long cou Elle pourrait bien retirer l’os ; Le loup promît grande récompense Si l’oiseau voulait bien l’aider. La Grue mis le bec en avant Dedans le gorge du méchant ; En retire l’os et puis requiert Qu’on lui rétribue son salaire.
Le loup lui rétorque, en sifflant Et jure bien haut que par serment, Il lui semble en vérité Qu’elle a déjà été payée De ne point être dévorée, Quand son cou elle mit dans sa gueule. « Tu es, dit-il, folle avérée Quand t’étant de moi réchappé Tu viens encore quémander ? » De ta chair j’ai grand désir Mais je me tiens là, pure folle, Sans que mes crocs ne te déchirent.
Ainsi va du mauvais seigneur, Si pauvres gens lui font honneur Et puis en demandent salaire Jamais il n’en éprouvera de gratitude, Tant qu’ils sont sur son territoire Il doivent le remercier d’être en vie.
Lupus et Gruis, chez Phèdre
Qui pretium méritei ab improbis desiderat, bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat, impune abire deinde quia iam non potest. Os devoratum fauce cum haereret lupi, magno dolore victus coepit singulos inlicere pretio ut illud extraherent malum. Tandem persuasa est iureiurando gruis, gulae quae credens colli longitudinem periculosam fecit medicinam lupo.
Pro quo cum pactum flagitaret praemium, « Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput incolume abstuleris et mercedem postules ».
Version française
Il est dangereux de secourir les méchants.
Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.
Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.
Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !«
Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).
Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant
La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.
« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »
« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »
Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine
Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.
Les Loups mangent gloutonnement. Un Loup donc étant de frairie Se pressa, dit-on, tellement Qu’il en pensa perdre la vie : Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier, Près de là passe une Cigogne. Il lui fait signe ; elle accourt. Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne. Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour, Elle demanda son salaire.
« Votre salaire ? dit le Loup : Vous riez, ma bonne commère ! Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup D’avoir de mon gosier retiré votre cou ? Allez, vous êtes une ingrate : Ne tombez jamais sous ma patte. »
Les Fables de Jean de La Fontaine
Un mot de l’enluminure sur l’illustration
Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.
Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).
La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.
En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.
Vu sur la tapisserie de Bayeux
Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).
Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.
En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.
Frédéric Effe. Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, franco-normand, auteur médiéval, poésie satirique, langue d’oïl, vanité, envie, contentement, bestiaire médiéval. Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou Poon qi pria qu’il chantast miex Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous partons pour le Moyen Âge central à la découverte d’une nouvelle fable médiévale de Marie de France. Au XIIe siècle, celle qu’on considère comme une des premiers écrivains en langue vernaculaire s’adonne à l’écriture de lais, de récits religieux. mais aussi à l’adaptation de fables antiques en franco-normand. Son isopet fut même le premier recueil de fables connu en langue française.
Dans la fable du jour, la poétesse nous invite à suivre un paon mécontent de son sort et surtout de son chant. A l’habitude, nous remonterons aux origines historiques de ce récit. Nous vous en proposerons également un commentaire et une traduction en français actuel. Avant cela, disons un mot du paon et de quelques symboles qui lui sont attachés dans les bestiaires médiévaux.
Le paon des bestiaires médiévaux
Enluminure d’un paon faisant la roue, Bodley Bestiary, manuscrit MS Bodley 764 (XIIIe s)
Au Moyen Âge central, on retrouve souvent le Paon et sa roue associés au symbole de la vanité. Dans Li livres dou tresor (1260-1267), Brunetto Latini reconnaît à l’oiseau des qualités esthétiques : « une poitrine de couleur saphir et une riche queue de diverses couleurs dont il se réjouit incroyablement« .
L’auteur décrit aussi le paon comme ayant une tête de serpent, unevoix de diable et il lui prête une vanité qui confine à la vulgarité. Quant à sa chair elle est, toujours selon Latini, dure et nauséabonde.
En fait de chant, il est vrai que le cri du volatile s’approche plus du braillement que du gazouillis de certains de ses congénères à plumes. Sur l’idée de vanité, on peut lire encore que si ce cri est effroyable c’est qu’à son réveil l’oiseau panique et s’étrangle de peur d’avoir perdu sa beauté.
Chez Hildegarde de Bingen on trouve une description qui décrit le paon comme une créature assez ambivalente et vicieuse. Brisant les œufs de sa propre engeance, il n’hésite pas non plus, selon elle, à verser dans des habitudes déviantes et des accouplements contre-nature avec d’autres animaux 1.
Dans d’autres bestiaires, on trouvera encore le paon lié à la renaissance ou la résurrection. Sa symbolique est donc assez ambivalente et complexe.
Du Paon qui implorait un meilleur chant
Enluminure de Rossignol, MS Bodley 764
Pour revenir à cette fable médiévale de Marie de France, un paon furieux s’y plaint auprès de Junon de posséder un chant exécrable.
La déesse a beau lui faire remarquer qu’il a reçu, d’entres tous les oiseaux, le plus beau des plumages, le volatile reste inconsolable. Il continue de loucher vers le Rossignol qui, bien que plus petit que lui et bien moins remarquable en apparence, possède un chant plus enviable.
Au sortir, Junon restera sourde aux jérémiades du paon et s’en irritera même. Elle finira par lui enjoindre de se contenter de ce que la nature et les dieux lui ont déjà donné. Vanité et envie contre importance du contentement 2 sont donc au programme de cette fable mais d’où vient cette référence à Junon, la déesse de déesse ?
Argos, Junon et les paons
Nul n’ignore la beauté du paon et de sa roue. Selon les mythologies grecque et romaine, il aurait justement hérité de cet apparat par la déesse Junon (Héra en grec), épouse de Jupiter (Zeus) et reine des dieux auquel cet oiseau est attaché depuis l’antiquité.
Junon & ses paons, enluminure du Français 9197
La Mythologie nous conte que Jupiter s’était entiché de la belle Io, fille du dieu fleuve Inachos. Afin de la soustraire à la terrible jalousie de Junon, le Dieu des dieux décida de changer sa maîtresse en génisse.
Il en fallait toutefois plus pour calmer la méfiance de Junon. Voulant s’assurer que sa rivale soit totalement neutralisée, la déesse la fit garder par Argus, le géant aux cent yeux. Ayant appris cela, Jupiter décida de libérer Io. Il manda son fils Mercure (Hermès) endormir le colosse à l’aide d’une flute de pan. Une fois dans les bras de Morphée, la tête du gardien fut tranchée.
Découvrant Argus mort, Junon fort attristée décida de le récompenser en parant les plumes de son oiseau favori, le paon, des cent yeux du géant.
Dou Poon qi pria qu’il chantast miex dans la langue de Marie de France
Uns Poons fu furment iriez Vers sei-méisme cureciez Pur ce que tele voiz n’aveit, [a]Cum à sa biautei aveneit. A la Diesse le mustra E la Dame li demanda S’il n’ot assez en la biauté Dunt el l’aveit si aorné ; De pennes l’aveit fait si bel Qe n’aveit fait nul autre oisel.
Le Poons dist qu’il se cremeit Q’à tuz oisiauz plus vilx esteit Pur ce que ne sot bel chanter. Ele respunt lesse m’ester, Bien te deit ta biauté soufire ; Nenil, fet-il, bien le puis dire Qant li Rossegnex q’est petiz A meillur voiz, j’en sui honniz.
MORALITÉ.
Qui plus cuvoite que ne deit Sa cuvoitise le deçeit ; Pur cet Fable puvez savoer Que nuz Hum ne puit avoer Chant è biauté tute valor. Pregne ce qu’a pur le meilor.
Du paon qui voulait mieux chanter (adaptation en français actuel)
Un paon était fort irrité Et courroucé envers lui-même Pour ne posséder un chant tel Qui convienne à sa beauté. Il s’en plaignit à la Déesse Qui, à son tour, lui demanda S’il n’avait assez de la beauté Dont elle l’avait si bien parée ; Son plumage était le plus beau Supérieur à bien des oiseaux.
Le paon dit qu’il se trouvait, lui, Le plus vil d’entre les oiseaux Car il ne savait bien chanter. Elle répondit, « laisse moi en paix Contente-toi de ta beauté » ; « – Nenni, fit-il, et je l’affirme, Quand le rossignol si petit, Chante bien mieux, j’en suis honni (honteux, bafoué)« .
Moralité
Qui plus convoite qu’il ne doit Sa convoitise le déçoit. Cette fable nous fait savoir Que nul homme ne peut avoir Chant et beauté tout à la fois (de même valeur) Qu’il prenne ce qu’il a de meilleur 3.
De Phèdre à Marie de France
Douze siècles avant Marie de France, on trouvait déjà la fable du paon et de Junon chez Phèdre (10 av J-C. -50) . La version de la poétesse française en est assez semblable. Seule différence, le fabuliste illustrait son propos à l’aide d’autres exemples pris dans le règne aviaire.
Voici cette fable de Phèdre dans sa version latine, suivie de sa traduction en français.
Pavo ad Junonem Phèdre, livre III, fable XVIII
Tuis conteus no concupiscas aliena
Pavo ad Junonem venit, indigne ferens Cantus luscinii quod sibi no tribuerit; Illum esse cunctis auribus mirabilem, Se derideri simul ac vocem miserit. Tunc consolandi gratia dixit dea: Sed forma vincis, vincis magnitudine; Nitor smaragdi collo præfulget tuo, Pictisque plumis gemmeam caudam explicas.
Quo mi inquit mutam speciem si vincor sono? Fatorum arbitrio partes sunt vobis datæ; Tibi forma, vires aquilæ, luscinio melos, Augurium coruo, læva cornici omina; Omnesque propriis sunt contentæ dotibus. Noli adfectare quod tibi non est datum, Delusa ne spes ad querelam reccidat.
Le paon se plaint à Junon traduit du latin de Phèdre
Content du tien, n’envie point celui des autres
Le paon vint trouver Junon, piqué de ce qu’elle ne lui avait point donné le chant du rossignol, qui faisait l’admiration de tous, tandis qu’on se moquait de lui dès qu’il montrait son chant.
La déesse, pour le consoler, lui répondit alors : « aussi l’emportez-vous par votre beauté, par votre grandeur. L’éclat de l’émeraude brille sur votre cou, et avec vos plumes bien colorées, vous déployez une queue semée de pierreries: « A quoi me sert tant de beauté, dit le paon, si je suis vaincu du côté de la voix. »
Junon lui rétorqua : « l’ordre des destins vous a donné à chacun votre part ; à vous la beauté, la force à l’Aigle, la voix mélodieuse au Rossignol, l’augure au Corbeau, les mauvais présages à la Corneille, et tous sont contents des avantages qui leur sont propres. Ne désirez pas ce que vous est étranger, de peur que vos espérances ne s’évanouissent en regrets superflus. »
Phèdre affranchi d’Auguste, en latin et en françois ed Nicolas et Richard Lallemant (1758) .
Le Paon se plaignant à Junon de La fontaine
Plus de 400 ans après Marie de France, Jean de La Fontaine s’est, lui aussi, penché sur cette fable de Phèdre pour en proposer sa version. En suivant le récit du fabuliste latin du premier siècle, le talentueux auteur français du XVIIe siècle reprenait la liste des qualités données à chaque oiseau.
Le Paon se plaignait à Junon. » Déesse, disait-il, ce n’est pas sans raison Que je me plains, que je murmure : Le chant dont vous m’avez fait don Déplaît à toute la nature ; Au lieu qu’un Rossignol, chétive créature, Forme des sons aussi doux qu’éclatants, Est lui seul l’honneur du printemps. « Junon répondit en colère : » Oiseau jaloux, et qui devrais te taire, Est-ce à toi d’envier la voix du Rossignol, Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ; Qui te panades, qui déploies Une si riche queue, et qui semble à nos yeux La boutique d’un lapidaire ? Est-il quelque oiseau sous les cieux Plus que toi capable de plaire ?
Tout animal n’a pas toutes propriétés. Nous vous avons donné diverses qualités : Les uns ont la grandeur et la force en partage : Le Faucon est léger, l’Aigle plein de courage; Le Corbeau sert pour le présage ; La Corneille avertit des malheurs à venir ; Tous sont contents de leur ramage. Cesse donc de te plaindre, ou bien pour te punir Je t’ôterai ton plumage.«
Après bien des déboires et à travers l’histoire, le paon vaniteux de la fable apprit donc une leçon d’importance de la bouche même de Junon. Il lui faudrait se contenter des avantages que la nature lui a donnés.
Une belle journée, en vous remerciant de votre lecture.
Frédéric Effe. Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Monde Médiéval sous toutes ses formes.
Notes
NB : sur l’image d’en-tête, vous retrouverez l’enluminure d’un paon aux couleurs très vives tirée du BM 14 de la Bibliothèque de Chalons. Ce manuscrit médiéval daté de la fin du XIIIe siècle peut être consulté en ligne ici. Sur notre illustration, nous l’avons installé sur un joli fond de verger médiéval. Cette autre enluminure est tirée du Livre des propriétés des choses de Barthélemy l’Anglais ou ms Français 136 de la BnF. Ce codex est un peu plus tardif puisqu’il date du XVe siècle.
Hildegard von Bingen’s Physica: The Complete English Translation of Her Classic Work on Health and Healing, Pricscilla Throop, Healing Arts Press, 1998 ↩︎
Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, auteur médiéval, poésie politique, poésie satirique, langue d’oïl, tyrannie Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : De l’Ostor cui les Coulons eslirent… Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)
Bonjour à tous,
n ce mois de rentrée, nous vous invitons à repartir en direction du XIIe siècle pour y découvrir une nouvelle fable médiévale de Marie de France. Au Moyen Âge central, cette poétesse s’est fait connaître par son œuvre abondante et notamment ses lais et ses fables. C’est aussi une des toutes premières auteures en langue vernaculaire française, soit en langue d’oïl et plus exactement en anglo-normand.
Un roi cruel & félon contre d’innocents sujets
La fable du jour met en scène d’ingénues colombes ayant décidé de se choisir un rapace comme seigneur. En voulant du redoutable prédateur leur protecteur, leur résultat sera, comme on s’en doute, à des lieues de leurs attentes.
De l’Ostor cui les Coulons eslirent à Segnor dans l’anglo-normand de Marie de France
Culuns demandèrent Seignur. A Rei choisirent un Ostur, pur ce ke meins mauz lor fesist E vers autres les guarandist. Mès, qant il ot la Sengnourie E tuit furent en sa baillie Ni ot un sul ki l’aproismast K’il ne l’uccist é devourast. Pur ce palla un des Colluns, Si apela ses compeignuns :
« Grant folie, fet-il, féismes Quant l’Ostoir a Roi choisisismes, Qui nus ocist de jur en jur ; Mix nus venist que sans Seingnur Fuissiens tuz tant, qu’aveir cestui. Ainz nus guardïiens nus de lui, Ne dutïons riens fors sun agait ; Puis ke nus l’awomes atrait, A il tut fait apertement Ce ke ainz fist céléement. »
Ceste essample dist a plusurs, Que coisissent les maus Segnurs. De grant folie s’entremetent, Qui en subjectïun se met, A crueus hume et à felun : Kar jà n’en auront se mal nun.
De l’autour que les colombes prirent pour Seigneur adaptation en français actuel
Des colombes cherchant un seigneur Choisirent un autour pour roi, Pour qu’il leur cause moins de tracas Tout en étant leur protecteur. Mais, une fois en sa seigneurie Et tous sous sa gouvernance Il n’y eut sujet qui l’approcha Qu’il ne tua et dévora. Voyant cela, un des pigeons Héla ainsi ses compagnons :
« C’est grande folie que nous fîmes Quand cet autour pour roi nous primes Qui nous décime d’heure en heure. Nous étions bien mieux sans Seigneur Que sous le joug de ce tueur. Avant, nous nous méfions de lui, Ne redoutant que ses embûches. Mais comme nous l’avons attiré Il fait ouvertement devant tous, Ce qu’il faisait, alors, caché. »
Cette fable se destine à tous ceux Qui choisissent de mauvais Seigneurs. C’est grande folie qu’ils commettent. Tous les sujets qui se soumettent A un homme cruel et félon N’en recueilleront que du malheur.
Cette courte fable de Marie de France sur le thème de la tyrannie et de la soumission à pour origine une fable antique de Phèdre. On peut retrouver cette dernière chez le fabuliste latin sous le titre Columbae et Miluus.
On note quelques menues différences entre les deux versions. Dans le récit de Marie de France, l’oiseau de proie est un autour. Ce proche cousin de l’épervier, chasseur redoutable de petites proies (notamment de pigeons et de palombes) était déjà connu de la fauconnerie médiévale (1). Dans la fable de Phèdre, le rapace est un milan mais cela ne change guère le fond de l’histoire.
Columbae et Miluus de Phèdre
« Qui se committit homini tutandum inprobo, Auxilia dum requirit exitium invenit. »
Columbae saepe cum fugissent Miluum Et celeritate pennae vitassent necem, Consilium raptor vertit ad fallaciam, Et genus inerme tali decepit dolo : « Quare sollicitum potius aevum ducitis, Quam regem me creatis juncto foedere, Qua vos ab omni tutas praestem injuria ? » Illae credentes tradunt sese miluo ; Qui regnum adeptus coepit vesci singulis Et exercere imperium saevis unguibus. Tunc de reliquis una : « Merito plectimur. »
Le milan et les colombes
Qui prend refuge auprès d’un méchant pour y trouver secours, ne court qu’à une perte certaine.
Les colombes fuyaient le Milan, et bien souvent, par leur habilité, elles avaient évité la mort. Le rapace chercha alors quelque ruse et trompa ainsi les innocentes créatures : « Pourquoi, leur dit-il, vivre dans cette inquiétude permanente ? Faisons plutôt une alliance et nommez moi comme roi. Vous serez ainsi protégé de toutes les blessures possibles. » Les colombes le crurent et en firent leur seigneur. Mais aussitôt qu’il devint leur maître, il exerça sur elle son règne cruel en les dévorant une à une. Un de celles qui restait dit alors : « Nous avons bien mérité notre sort ».
Columbae et Miluus – Fable XXXI – Livre 1 Fables de Phèdre, Ernest Panckoucke 1837, Paris
Tromperie du tyran ou servitude volontaire
Chez les deux auteurs, le propos reste politique et adresse la prédation, le pouvoir tyrannique et l’importance du sens critique dans l’assujetissement. Chez le fabuliste latin, le rapace est à l’origine de la ruse. Il se sert de la naïveté des pigeons pour se faire élire et tromper leur méfiance. Chez Marie de France, les palombes décident d’elles-mêmes de le prendre pour seigneur, croyant ainsi s’en affranchir.
Tromperie et ruse du tyran chez Phèdre contre Servitude volontaire des sujets chez Marie de France, dans les deux cas, les pauvres palombes, par leur soumission, serviront de festin au rapace. Malgré les siècles qui nous séparent de cette fable antique, puis médiévale, cela reste une belle leçon de méfiance politique à méditer. Vous jugerez ou non s’il elle est d’actualité.
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