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« Ab l’alen tir vas me l’aire » : l’ode à la Provence, mâtinée d’amour courtois, d’un troubadour en exil

peire_vidal_troubadour_toulousain_occitan_chanson_medievale_sirvantes_servantois_moyen-age_central_XIIeSujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, amour courtois, Provence médiévale.
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Titre : Ab l’alen tir vas me l’aire
Interprète : Camerata Mediterranea, Joel Cohen.
Album : Lo Gai Saber : Troubadour and Minstrels 1100-1300 (1990)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons de partir à la découverte (ou la redécouverte) d’une chanson médiévale du troubadour toulousain Peire Vidal. En plus de sa traduction, cette pièce nous fournira l’occasion de parler d’un ensemble de renom : le Boston Camerata.  Né outre atlantique dans les années 60-70, cette formation a trouvé également des prolongements sur les terres européennes, sous l’impulsion de son directeur Joel Cohen et à travers la Camerata Mediterranea.

« Ab l’alen tir vas me l’aire », Peire Vidal par la Camerata Mediterranea

Joel Cohen : de la Boston Camerata
à la Camerata Mediterranea

Ensemble dédié aux musiques anciennes, le Boston Camerata a vu le jour au milieu des années 50. Attaché dans un premier temps au Musée des Arts de la ville, il prit son indépendance 20 ans plus tard, joel-cohen_boston-camerata_passion_musiques-anciennes_troubadoursdans le courant de l’année 74. Sous la direction du luthiste passionné de « Early Music » Joel Cohen, assisté bientôt de la chanteuse soprano française Anne Azéma (son épouse), la formation a produit dès lors un nombre considérable d’albums et de programmes. Son répertoire de prédilection s’étend du moyen-âge à la période baroque, mais va même jusqu’à des musiques classiques, populaires ou folkloriques du XIXe siècle. Le Boston Camerata est, à ce jour, toujours actif et Anne Azéma en a repris l’entière direction depuis 2008. A côté de cela, cette dernière a également créé,  dans le courant des années 2000, l’Ensemble Aziman.

anne-azema_boston-camerata_passion_musiques-anciennes_troubadoursDans le courant de l’année 1990, Joel Cohen fut également à l’initiative de la création de la Camerata Mediterranea,  organisme à but non lucratif visant à promouvoir la recherche, les échanges et la communication entre artistes issus particulièrement du berceau méditerranéen et des trois religions monothéistes, autour du répertoire des musiques  traditionnelles et anciennes, C’est sous l’égide de cette organisme que s’inscrivait l’album Lo Gai Saber : Troubadour and Minstrels 1100-1300, enregistré en France et dont est issue la chanson de Peire Vidal que nous vous présentons ici.

Pour plus d’informations sur les productions et les activités du Boston Camerarata, vous pouvez consulter le leur site web au lien suivant

Lo Gai Saber : un album de choix
autour des troubadours du moyen-âge central

Fort de vingt-une pièces, ce bel album tout entier dévoué à l’art des troubadours du sud de France médiévale, s’étendra même jusqu’à l’Espagne et au galaïco-portugais puisque ce sont les « Ondas de Mar » de Martim Codax qui en feront l’ouverture, Elles seront suivies de près par deux compositions de Peire Vidal, mais encore des chansons des plus célèbres représentants de la langue d’oc du moyen-âge central : Gaucelm Faidit, Bertrand de Born, Raimbault de Vaqueiras, Guillaume IX de Poitiers, Marcabru, Bernard de Ventadorn et bien d’autres encore.

troubadour_trouvere_peire_vidal_musique_chanson_medievale_boston-camerata_moyen-age_XIIeDès sa sortie, l’album fut encensé par la presse spécialisée. Entourés de grands noms de la scène des musiques anciennes, Joel Cohen et Anne Azema y prêtent leur voix et leur talent. A leur côtés, on retrouve Cheryl Ann Fulton  à la harpe, Shira Kammen à la vielle et au rebec, mais aussi Jean-Luc Madier et François Harismendy à la voix. On peut encore trouver cette production à la vente au format CD ou même au format MP3 dématérialisé. A toutes fins utiles, voici un lien utile pour vous le procurer : Joel Cohen: Lo Gai Saber – Troubadours and Minstrels 1100-1300.

« Ab l’alen tir vas me l’aire » : la Provence médiévale de Peire Vidal

P_lettrine_moyen_age_passion-copiaour revenir à la pièce du jour, Joel Cohen se livrait ici à l’exercice (au demeurant très médiéval) du contrefactum, puisqu’il plaquait sur les vers et la poésie de Peire Vidal, une mélodie datant du XIIIe siècle, par ailleurs attachée à une chanson du trouvère Conon de Bethune  : « Chanson legiere a entendre ».

« Ab l’alen tir vas me l’aire qu’eu sen venir de Proensa« , « avec l’haleine, je tire vers moi l’air que je sens venir de Provence »,  ce texte est sans doute l’un des plus célèbres du troubadour du moyen-âge central. Voyageur par goût, mais, on le suppute aussi, un peu contraint par la force des événements, l’auteur médiéval faisait ici tribut à sa Provence natale et aimée. Dans un élan de lyrique courtoise, il y évoquait aussi immanquablement la dame qu’il avait dû laisser derrière lui mais qui continuait d’occuper toutes ses pensées. S’agit-il de l’épouse de son protecteur, Barrai de Baux, vicomte de Marseille ? Une légende court sur un baiser volé et on avance quelquefois que les transports du poète à l’égard de la noble dame lui aurait peut-être valu de se faire bannir de la ville. Le mystère demeure et il peut encore s’agir de cette dame autour de Carcassonne auquel le poète fait allusion dans d’autres poésies.

Pour la traduction, nous nous basons sur celle de Joseph Anglade, dans son ouvrage consacré aux Poésies de Peire Vidal en 1913, tout en les revisitant un peu sur la base de recherches personnelles .


Les paroles de la chanson de Peire Vidal
avec leur traduction en français moderne

I
Ab l’alen tir vas me l’aire
Qu’eu sen venir de Proensa :
Tôt quant es de lai m’agensa,
Si que, quan n’aug ben retraire,
Eu m’o escout en rizen
E – n deman per un mot cen :
Tan m’es bel quan n’aug ben dire.

Avec mon haleine j’inspire l’air
que je sens venir de Provence;
tout ce qui vient de là me plaît ;
De sorte que quand j’en entends bien rapporter,
moi,  j’écoute en souriant
et 
 j’en demande pour un mot, cent.
Tant il m’est agréable d’en entendre dire du bien.

II
Qu’om no sap tan dous repaire
Com de Rozer tro qu’a Vensa,
Si com clau mars e Durensa,
Ni on tan fis jois s’esclaire.
Per qu’entre la franca gen
Ai laissât mon cor jauzen
Ab leis que fa*ls iratz rire.

Car on ne connaît pas de si doux pays
que celui qui va du Rhône à Vence
et qui est enclos entre mer et Durance ;
et il n’en est pas qui procure tant de joie ;
c’est pourquoi chez ces nobles gens 
j’ai laissé mon coeur joyeux,
auprès de celle qui rend la joie aux affligés.

III
Qu’om no pot lo jorn mal traire
Qu’aja de leis sovinensa,
Qu’en leis nais jois e comensa.
E qui qu’en sia lauzaire,
De ben qu’en diga no’i men ;
Quel melher es ses conten
E-l genser qu’el mon se mire.

Car on ne peut être malheureux le jour
Quand on a d’elle souvenance;
car en elle naît et commence la joie ;
quel que soit celui qui fait son éloge
et quelque bien qu’il en dise, il ne ment pas ;
car elle est la meilleure sans conteste
et la plus gracieuse et aimable qu’on puisse trouver en ce monde.

IV
E s’eu sai ren dir ni faire,
Ilh n’aja*l grat, que sciensa
M’a donat e conoissensa,
Per qu’eu sui gais e chantaire.
E tôt quan fauc davinen
Ai del seu bel cors plazen,
Neis quan de bon cor consire.

Et je ne sais rien dire, ni faire
dont le mérite ne lui revienne, car science
elle m’a donné et talent (connaissance? )
Grâce auxquels je suis gai et chantant.
Et tout ce que je fais de beau
m’est inspiré par 
son beau corps plaisant,
même quand cela vient du plus profond de mon coeur.
(1)

(1) Joseph Anglade traduit ce dernier vers comme  « même quand je rêve de bon coeur (?) » ce qui n’a pas tellement de sens. Nous penchons plus en faveur d’une traduction dans laquelle il fait de la dame de son coeur, la source d’inspiration de ses plus beaux vers, même quand ils viennent du plus profond de son être.


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

La Cantiga 189 : dragon, poison et guérison miraculeuse pour un courageux pélerin

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet :  musique médiévale, chanson, cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, Dragon, Vierge, lèpre.
Epoque : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur :  Alphonse X  (1221-1284)
Titre : Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon
Interprète : Eduardo Panigua
Album : Remedios Curativos  (1997)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionotre exploration du culte marial du moyen-âge central se poursuit, aujourd’hui, à travers l’étude des Cantigas de Santa Maria du roi de Castille Alphonse X. Est-il un miracle que la Sainte ne puisse accomplir pour l’homme médiéval doté de foi véritable ? Il semble que non et cette Cantiga 189 va encore nous le démontrer.

Le récit d’une guérison miraculeuse

cantiga-santa-maria-189_dragon_miracle_culte_marial_enluminures_manuscrit-ancien_moyen-age_XIIIe-siecle_sOn croise bien des dangers sur les chemins de pèlerinage, a fortiori quand l’on décide de les arpenter seul, mais l’égaré, guidé par sa foi en la Sainte mère du Christ, peut compter sur la protection de cette dernière ou sur son intervention pour réparer et effacer les plus terribles des disgrâces et des incidents de parcours. Sur les rives les plus fantastiques de ces chants dévots du XIIIe siècle, il est ici question, tout à la fois, de dragon, de poison, de lèpre (on se souviendra que ce dernier terme désignait alors un grand ensemble d’affections) et de guérison miraculeuse.

La Cantiga de Santa Maria 189 par Eduardo Paniagua

« Remedios Curativos », les remèdes curatifs
dans les Cantigas de Santa Maria

Comme nous l’avions déjà indiqué, en présentant dans un article précédent Eduardo Paniagua, on doit à ce grand musicien espagnol, passionné de répertoire médiéval, l’enregistrement de l’ensemble des Cantigas d’Alphonse X de Castille. Il y a ainsi consacré un grand nombre d’albums en cantigas_santa-maria_miracle_culte_marial_moyen-age_musique_chanson_medievale_eduardo_paniagua_alphonse-Xopérant souvent, pour se faire, des regroupements thématiques particuliers au sein de ce vaste corpus.

En 1997, sous le titre Remedios curativos, avec sa formation spécialisée dans les musiques anciennes et médiévales, il proposait ainsi un bel album regroupant onze Cantigas de Santa Maria (dont trois en version instrumentale) sur le thème de la guérison miraculeuse.  L’album est toujours édité et vous trouverez ici un lien permettant de le pré-écouter ou de l’acquérir au format CD ou MP3 :  Remedios Curativos – Cantigas de Santa Maria

L’ermitage de Sainte-Marie de Salas

Le pèlerinage dont il est question dans cette chanson est celui de Sainte-Marie de Salas, à Huesca, au Nord de l’Espagne et dans l’Aragonais. Un ermitage y fut construit au début du XIIIe qui fit l’objet de nombreux récits de miracles.  Comme dans nombre d’autres cas, certains d’entre eux furent sans doute forgés, au départ,  autour des lieux Saints par ceux-là même qui y officiaient afin d’attirer plus de pèlerins. De fait, le lieu connut une grande popularité et vit affluer de nombreux croyants dans le courant du moyen-âge central.


Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon,
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison

Note : cette traduction du galaïco-portugais vers le français moderne a été effectuée, comme à l’habitude, par votre serviteur, à l’aide de sources et recherches diverses. Elle n’a pas la prétention de la perfection mais simplement de s’approcher, au plus près, du sens général du texte.

Esta é como un ome que ya a Santa Maria de Salas achou un dragon na carreira e mató-o, e el ficou gafo de poçon, e pois sãou-o Santa Maria.

Celle-ci conte comment un homme qui allait  à Sainte-Marie de Salas, croisa un dragon en chemin et le tua, et il en devint lépreux et, suite à cela, Sainte Marie le guérit.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon,
pois madr’ é do que trillou o basilisqu’ e o dragon.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison
Puisqu’elle est la mère de celui qui terrassa le basilic* et le dragon.

(* bête légendaire, symbole biblique de Satan)

Dest’ avo un miragre a un ome de Valença que ya en romaria
a Salas soo senlleiro, ca muit’ ele confiava na Virgen Santa Maria;
mas foi errar o camynno, e anoiteceu-ll’ enton
per u ya en un monte, e viu d’estranna faiçon

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

De là, un miracle survint à un homme de Valence allé en pèlerinage
à Salas, seul et sans compagnie, car il avait une grande confiance en la Vierge Sainte-Marie;

Mais il se trompa de chemin et la nuit le surprit
tandis qu’il se trouvait sur une montagne,  et il vit une étrange face

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

A ssi vir ha bescha come dragon toda feita, de que foi muit’espantado;
pero non fugiu ant’ ela, ca med’ ouve se fogisse que seria acalçado;
e aa Virgen beita fez logo ssa oraçon
que o guardasse de morte e de dan’ e d’ ocajon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Venir jusqu’à lui, toute semblable à un dragon, dont il fut très effrayé:
Mais il ne s’enfuit pas face à elle, de crainte qu’elle ne le poursuive;
Et à la Vierge bénite, il fit alors sa prière,
Pour qu’elle le garde de la mort, des dommages et des disgrâces.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

A oraçon acabada, colleu en ssi grand’ esforço e foi aa bescha logo
e deu-ll’ ha espadada con seu espadarron vello, que a tallou per meogo,
assi que en duas partes lle fendeu o coraçon;
mas ficou enpoçõado dela des essa sazon.
Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

La prière finie, il prit sur lui et, dans un grand effort, s’approcha de la bête
Et il lui donna un coup  avec sa vieille épée qui la trancha en deux moitiés
De sorte qu’il lui fendit le cœur en deux
Mais à partir de là, il fut empoisonné

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

Ca o poçon saltou dela e feriu-o eno rosto, e outrossi fez o bafo
que lle saya da boca, assi que a poucos dias tornou atal come gafo;
e pos en ssa voontade de non fazer al senon
yr log’ a Santa Maria romeiro con seu bordon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Car le poison surgit et le toucha au visage, ainsi que la vapeur
Qui sortait de la bouche de la bête, de sorte que quelques jours après, il devint comme un lépreux;
Et il mis toute sa volonté à ne faire rien d’autres, sinon
de se rendre  avec son bâton de pèlerin, jusqu’à Sainte Marie.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

Aquesto fez el muy cedo e meteu-ss’ ao camo con seu bordon ena mão;
e des que chegou a Salas chorou ant’ o altar muito, e tan toste tornou são.
E logo os da eigreja loaron con procisson
a Virgen, que aquel ome guariu de tan gran lijon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Ainsi, fit-il cela sans délai, et il se mit en chemin, son bâton à la main;
Et dès qu’il arriva à Salas, il se mit à beaucoup pleurer en face de l’autel, et, aussitôt, il se trouva soigné.
Et après cela ceux de l’église ont loué, en procession,
La vierge qui avait guéri cet homme d’une si grande blessure.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…


Pour les plus mélomanes  d’entre vous, n’hésitez pas à consulter le site suivant  : Cantigas de Santa Maria. Animé par un expert du sujet, il est en anglais, mais vous y trouverez de nombreuses indications musicales et rythmiques sur les Cantigas d’Alphonse le Sage.

Nous vous invitons également à consulter ici l’index des Cantigas, présentées, analysées et traduites en français moderne, par nos soins.

En vous souhaitant une belle écoute et une excellente journée!

Fred
Pour moyenagepassion.com
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800 Manuscrits anciens de la France et de l’Angleterre médiévales nouvellement mis en ligne

manuscrits_anciens_bnf_british-library-haut_moyen-age_monde_medieval_bibliotheque_numeriqueSujet : manuscrits anciens, monde médiéval, Europe médiévale, France médiévale, Angleterre médiévale, mécénat, digitalisation, bibliothèque numérique, préservation, patrimoine culturel.
Période : du haut moyen-âge au moyen-âge central (700-1200)
Porteur de projet : Fondation Polonsky
Partenaires : BnF, British Library (2016-2018)

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion-copiaoilà une excellente nouvelle qui devraient combler les amateurs de culture médiévale et de beaux manuscrits anciens. Avec le soutien de la fondation Polonsky, la Bibliothèque Nationale de France et la British library ont, en effet, depuis 2016, conjugué leurs savoir-faire et leurs efforts pour digitaliser et mettre à la disposition du public et des chercheurs plus de 800 manuscrits anciens, en provenance du monde médiéval.

Les relations franco-anglaises du haut moyen-âge au moyen-âge central

La sélection, qui porte sur les plus beaux ouvrages témoignant des relations franco-anglaises du haut-moyen-âge au moyen-âge central, a fait l’objet de toutes les attentions. On y trouvera ainsi de véritables chef-œuvres d’enluminures couvrant de vastes champs thématiques : psautiers, bibles, hagiographies, mais aussi ouvrages bede_chronique_historique_fondation_polonsky_british-library_Bnf_manuscrits-anciens_enluminures_moyen-age  de sciences, musique, histoire, médecin, philosophie ou encore de littérature médiévale.

Du point de vue linguistique et au vue de la période une grande partie de ces ouvrages  est  en langue latine, mais on en trouve aussi en anglo-saxon, en anglais moyen, en français ancien, en gallois et encore en anglo-normand.

Pour qui ne maîtrise pas nécessairement ces idiomes ou qui n’est pas versé en paléographie, on pourra largement se contenter de feuilleter ces merveilleux manuscrits pour y découvrir de véritables trésors de miniatures et d’enluminures. Rappelons qu’il s’agit d’une collection qui n’a pas son pareille au niveau mondial.


La Fondation Polonsky

A l’initiative du projet et de son financement, on retrouve la Fondation Polonsky. Cette institution, dédiée au mécénat et basée en Angleterre, se consacre toute entière au financement de projets en relation avec les « Humanities », soit d’une manière large le champ des Sciences Humaines et sociales, avec des visées claires de préservation de l’héritage culturel et historique de l’humanité.

Préservation & démocratisation du patrimoine historique et culturel de l’Humanité

fondation_Leonard_Polonsky_mecenat_monde_medieval_manuscrits_anciens_moyen-ageDepuis sa création par Leonard Polonsky, la fondation a apporté son soutien à de nombreux projets à travers le monde, sans se limiter aux manuscrits anciens. Entre autres actions, on relèvera une collaboration semblable à celle qui fait l’objet de cet article et qui a permis de 2012 à 2017 de réunir la prestigieuse Bodleian Library d’Oxford et la Bibliothèque apostolique du Vatican.  Le fruit de ce financement avait alors rendu possible la numérisation et la mise à disposition des chercheurs, mais aussi du grand public, du fleuron de ces deux collections. La période ciblée était, cette fois, le moyen-âge tardif et le XVe siècle. Un nombre impressionnant de manuscrits grecs, latins et hébreux du XVe siècle ont été ainsi digitalisés à cette occasion, pour un total de plus de 1,5 million de pages. Si vous en avez la curiosité, vous pouvez consulter le site de ce programme ici.


France Angleterre, 700-1200 : manuscrits médiévaux de la BnF et de la British Library,

Pour revenir au projet faisant intervenir la Bibliothèque Nationale de France et de la British library, après deux ans de travail soutenu, cette superbe collection est enfin consultable en ligne et un site spécial lui a même été dédié. A lire et découvrir les publications enthousiastes des conservateurs, copistes et de l’ensemble des acteurs impliqués des deux côtés de la Manche, on ne peut que mesurer la passion qui les a portée tout au long de ce projet et on ne peut que se réjouir avec eux de voir, aujourd’hui, le fruit de leurs efforts récompensés. Des trésors de patience et de précautions ont, en effet, été nécessaires pour mener à bien cette opération dans le respect des manuscrits anciens et de leur fragilité.

Le site web des 800 manuscrits

Sous le nom de France et Angleterre : manuscrits médiévaux entre 700 et 1200, il est en place depuis la semaine dernière à l’adresse suivante : manuscrits-france-angleterre.org  ( notons que le site  a également un homologue du côté anglais sur le site de la british library et au lien suivant).

evangile_bible_Echternach_Enluminures_miniatures_fondation_polonsky_british-library_Bnf_manuscrits-anciens_moyen-ageCeux d’entre vous qui sont familiarisés avec le site Gallica.fr de la BnF (que nous ne finissons jamais assez ici de remercier pour ses précieuses ressources), ne devraient pas être déroutés par l’interface de recherche de ce nouveau « bébé » de la BnF. C’est en effet le moteur marque blanche de Gallica qui a servi de base à son interface, à son indexation et à sa navigation.

En plus de fonctionnalités avancées pour les recherches les plus pointues, vous y trouverez également des entrées multiples par thème, par auteur, par lieu ou par siècle.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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universalité et vérité chez Avicenne

Sujet : citations médiévales, philosophie, universalité, vérité,
Période : moyen-âge central, XIe siècle,
Auteur : 
Avicenne, Ibn Sina (980-1037)

“Se tourner vers ce dont on n’a pas à s’occuper et compter sur la partie obéissante de l’âme est une faiblesse. Se réjouir de la parure de sa propre essence en tant qu’elle appartient à celle-ci, bien que cette parure soit réelle, est une orgueilleuse erreur. Mais se diriger par l’universalité vers le vrai, c’est le salut.”       Avicenne Ibn Sina.

« Le Salut d’enfer », poésie satirique, fabliau et ronde infernale du XIIIe siècle

humour_medieval_poesie_fabliau_satirique_enfer_moyen-age_XIIIe_siecleSujet : vieux-français, lai, poésie médiévale, littérature médiévale, poésie satirique, poésie morale satire, enfer, fabliau, langue d’oil, oil.
Période : Moyen-âge central XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : le Salut d’Enfer
Ouvrage : Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, Achille Jubinal, 1835.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partons en direction du XIIIe siècle pour un peu d’humour médiéval satirique avec une pièce de choix et presque totalement oubliée. Elle a pour nom le Salut d’Enfer et on peut la trouver notamment transcrite dans un ouvrage d’Achille Jubinal datant de 1835, et ayant pour titre Jongleurs et trouvères.

Les Manuscrits anciens

Cette poésie qui tutoie le style enlevé et humoristique de certains fabliaux, au point que nous serions presque tenté de la considérer comme une émanation du genre, peut être retrouvée dans les deux manuscrits anciens suivants : le MS Français 837 et le MS Français 12603, tous deux conservés à la BnF).

Le premier manuscrit, le MS Fr 837 (consultable ici sur le site Gallica), est à l’origine de la transcription reportée ici. Il est daté de la fin du XIIIe siècle et contient pas moins de 249 oeuvres, à l’écriture gothique appliquée. On y trouve des fabliaux, des dits et des contes en vers.  dont un peu plus d’une trentaine de pièces de Rutebeuf.

Le Salut d'enfer, dans le manuscrit MS Fr 837, de la BnF, département des manuscrits
Le Salut d’enfer, dans le manuscrit MS Fr 837, de la BnF, département des manuscrits

Le Salut d’Enfer, amputé de sa fin, est encore présent, sous le nom de Lai d’Infier dans le MS Fr 12603 (voir sur Gallica ici). Daté du XIIIe au début du XVe siècle, ce manuscrit est une vaste compilation de littérature médiévale, contenant de nombreuses poésies et récits de tous bords. Mêlant auteurs célèbres à d’autres moins renommés ou mêmes anonymes, l’ouvrage présente aussi une large variété de thèmes qui vont des légendes arthuriennes (fragment du Roman de Brut de Wace, Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, …)  jusqu’aux fabliaux, en passant même encore par des chansons de geste d’Ogier le Danois ou des fables de Marie de France.

fabliaux_poesie_satirique_trouveres_jongleurs_moyen-age_central_manuscrit_ancien_moyen-age_central_XIIIeEnfin, pour finir ce petit tour d’horizon sur les origines sourcées de notre satire du jour, on retrouvera encore quelques uns de ses vers au sein d’une autre pièce intitulée Les XXIII Manières de Vilains, présente dans le Manuscrit Français 1553 (MS Fr 1553), daté du XIIIe.

Ce dernier texte étant lui aussi demeuré anonyme, on ne sait pas si son auteur, est le même que celui du Salut d’Enfer ou si, au contraire il a plutôt emprunté des parties de l’original pour les intégrer à son oeuvre. Les XXIII manières du vilain, qu’on connait encore comme « Des vilains », comptent parmi ces textes dont la violence satirique contre les vilains pourrait presque être choquante si nous ne savions les replacer dans leur contexte (Voir notre article sur les vilains des fabliaux). Elles furent également publiées, par A Jubinal dans un petit précis d’un peu plus de trente pages datant de 1834.

Gastronomie Infernale et satire sociale

S_lettrine_moyen_age_passionur le fond, ce Salut d’Enfer est donc une pièce satirique et humoristique. Sur un ton caustique et moqueur, son auteur nous conte ce qui se passe aux Enfers dans une grande ronde qui met en scène des formes élaborées de gastronomie infernale. Comme nous le disions plus haut, on y recroise le ton bonhomme et rigolard, de certains fabliaux.

On retrouve aussi dans sa conclusion quelques traces laissées par les tensions des invasions et des croisades. Autant le dire, cela ne constitue pas ce qui nous a semblé le plus intéressant à relever ici. Le défilé des nombreux métiers, professions de foi et personnes empruntés à la société du XIIIe siècle (magistrats, financiers, faux abbés, faux moines, bigots donneur de leçons, etc…), qui s’y trouvent rôtis par l’auteur, aux côtés des criminels les plus notoires, nous a semblé largement plus drôle et, plus propice aussi, à approcher l’humour médiéval satirique, son impertinence, ses moqueries poesie_satire_enfer_medieval_bible_enluminure_manuscrit_MS_harley_1526_XIIIe_siecleet ses cibles très larges et très nombreuses.

vision médiévale de l’enfer
Miniature, Bible moralisée Oxford-Paris-Londres, MS Harley 1526 (XIIIe siècle)

D’un point de vue linguistique, comme son vieux français est assez loin du nôtre, nous vous donnons ici de nombreuses clés de vocabulaire pour en faciliter la compréhension. Une partie d’entre elles est empruntée à l’ouvrage de Achille Jubinal cité en-tête d’article. Toutes les autres sont issues de recherches personnelles et d’une plongée en règle au coeur de différents dictionnaires (le Godefroy court, le Saint-Hilaire et le très exhaustif dictionnaire de La Curne de Sainte Palaye, entre autres). Tout cela étant dit, place à la farce.

deco_frise
Le Salut d’Enfer 

HAHAI! hahai! je sui venus;
Saluz vous mande Belzébus, .
Et Jupiter et Appollin.
Je vieng d’enfer le droit chemin,
Noveles conter vous en sai,
Qu’anuit en l’ostel herbregai,
En la grant sale Tervagan* (nom du diable).
La menjai .j. popélican* (financier)
A une sausse bien broié,
D’une béguine* (bigote) renoié* (renégate),
Qui tant avoit du cul féru* (de ferir : frapper),
Qu’ele l’avoit tout recréu* (fourbu).
Cele nuit fui bien ostelez,
Quar de faus moines et d’abez
Me fist l’en grant feu au fouier,
Et par devant et par derrier.
Me servoient faus eschevin* (magistrat),
Mes ainz que je fusse au chemin,
Lendemain m’estut-il mengier.
Belzébus fist appareillier
.J. userier, cuit en .j. pot;
Après faus monnoiers en rost,
.Ij. faus jugeurs à la carpie* (sauce),
Et j. cras moine à la soucie* (sauce),
Estanchiez* (repu) fui d’avocas,
.J. entremès qui fist baras;
A mengier oi à grant plenté* (à foison);
En tout le plus lonc jor d’esté
Ne vous porroie raconter,
Ne escrire, ne deviser,
La grant foison d’âmes dampnées
Qui en enfer sont ostelées.

De champions et de mordreurs* (meurtriers),
Et de larrons et de robeurs* (voleurs),
Faus peseur, faus mesureeur,
Cil i parsont (portion ? partage) bien asseur* (en sécurité, assuré);
De papelars* (bigots) et de nonnains* (nonnes)
Est noz enfers auques* (n’est pas encore) toz plains.
Li cordelier, li jacobin,
Qui escritrent en parchemin
La confession des béguines,
Et les péchiez que font souvines* (couchés, renversés sur le dos);
Li noir moine i sont mal venu,
Por ce que il ont trop foutu; (foutiner se battre)
Si en sont batu en chapitle.
Li blanc moine n’i sont pas quite,
Quant l’en i doit chanter à note
Dedenz enfer à grant riote* (discussion, querelle).
De cels aus sas et aus barrez* ( frères en sac et frères barrés ou bariolés : les Carmes)
Est noz enſers mal ostelez* (loger) ;
Por ce que dras orent divers (parce qu’ils ont des habits différents)
Vont en enfer cus descouvers.

Noz enfers est de grant afère,
Quar nus n’i veut entrer ne trère* (s’y rendre, y aller)
C’on n’i reçoive liement* (joyeusement, avec douceur).
Par la coille* (testicule) qui ci me pent,
Je vous di voir* (vrai), ne vous ment mie :
En enfer est ma dame Envie,
Qui garde la porte et l’entrée;
Luxure i est trop honorée ;
De clers, de moines, de Templiers,
De prestres et de chevaliers,
Est Luxure dame clamée
Et mult forment d’aus honorée,
Trestout ausi comme roine :
Qui miex vaut plus profond l’encline. ‘
J’aporte d’enfer grant pardon,
De Tervagan et de Mahom,
De Belzébus, de Lucifer,
Qui vous puist mener en enfer.

Explicit le Salut d’Enfer.

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Une belle journée à tous.

Fred
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