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« L’épouse dérobée » : un chant breton pour le Folk médiéval d’Angelo Branduardi

Sujet : chanson, poésie d’inspiration médiévale, musique, folk, poésie, médiévalisme, Bretagne, chant traditionnel.
Période :  XXe siècle, XIXe siècle
Auteur  : Luisa ZappaAngelo BranduardiEtienne Roda-Gil (VF)
Titre : La sposa rubata, l’épouse dérobée
Album : La pulce d’acqua (la demoiselle), 1977.

Bonjour à tous,

oursuivant notre quête du Moyen Âge sous toutes ses formes, nous partons, aujourd’hui, à la découverte d’une belle chanson d’Angelo Branduardi peut-être un peu oubliée hélas. Elle a pour titre « La sposa rubata« , en français « l’épouse dérobée » et elle est extraite de l’album La pulce d’acqua qui fut un des grands succès français et italien du troubadour italien moderne à la fin des années soixante-dix.

Le folk a connu une période particulièrement privilégiée durant les années 70 en Angleterre et aux Etats-Unis, et même, jusqu’au début des années 80 en France et dans d’autres pays d’Europe.

Au delà d’une mise en valeur de chansons anciennes et traditionnelles, les formations musicales d’alors ont souvent puisé leurs inspirations dans le Moyen Âge. Les histoires, les tournures et le contenu des chansons, mais aussi les instruments anciens et les sonorités, venaient renforcer les références à cette période même s’il n’était pas toujours question d’origine médiévale stricto sensu.

Autrement dit, le folk médiéval d’alors jusqu’à aujourd’hui peut évoquer une certaine idée du Moyen Âge ou s’en inspirer, sans pour autant se rattacher systématiquement au répertoire de cette période. « Ça fait médiéval » mais ça n’en provient pas forcément. La chanson qui nous occupe aujourd’hui en est une illustration.

Pour remonter aux sources de cette « épouse dérobée » d’Angelo Branduardi, nous aurons à faire un détour par un chant populaire et fantastique breton connu sous le titre « la fiancée de Satan » (et d’autres noms encore). Avant cela, disons un mot de cette pièce d’orfèvrerie qu’est l’album concocté, à la fin des années 70, par le troubadour Branduardi : La pulce d’acqua dans sa langue originale ou La demoiselle en français.

« La demoiselle », album folk poétique aux accents médiévaux

"La demoiselle", pochette et vinyle de l'album français d'Angelo Branduardi paru en 1979.

C’est en 1979 que le maître de musique italien fait paraître « La demoiselle« , adaptation française de l’album original italien « La pulce d’acqua » paru en 1977.

Dans le courant de cette même année, la radio française commence à diffuser le titre phare de l’album « La demoiselle » qui va devenir un véritable tube, propulsant le jeune musicien dans les hits de l’époque. Il s’agit, en réalité, du quatrième album de l’artiste. Le précédent « Alla fiera dell’est » (« A la foire de l’est« ) sorti en 1978, lui avait déjà valu un grand succès pour son titre phare du même nom.

Rock progressif, folk médiéval poétique

Difficile alors de situer cette musique teintée de sonorités anciennes, avec une touche de modernité et de rythme. Dans le contexte de l’époque, on est tenté de la rattacher à certaines influences de rock-folk progressif, mais, en réalité, l’œuvre d’Angelo Branduardi ne ressemble à rien d’autre. Une chose est certaine, la recette plait.

Sur scène, ses talents de multi-instrumentiste deviennent une autre de ses signatures. Même s’il reste attaché au violon, il virevolte et passe d’un instrument à l’autre. Son style hors du temps et sa coiffe abondante déroutent. Son énergie autant que son implication sur scène saisissent. Bref, Angelo est unique. Il est d’un autre temps. Il le reste et le demeurera tout au long d’une carrière qui dure encore en 2025 pour le plus grand plaisir de son audience.

L’épouse dérobée d’Angelo Branduardi adaptée par Roda-Gill.

Contes du monde et références médiévales

Pour ce qui est des titres de l’album la pulce d’acqua, la proposition du cantautore italien s’affirme, là encore, comme totalement originale. Ses choix vont à des contes et des histoires anciennes empruntés à différentes époques et traditions. La poésie en sourd par tous les pores et le troubadour y affirme un genre tout à fait à part avec des inspirations aussi solides que variées.

L’importance de Luisa Zappa Branduardi

Avant d’aller plus loin précisons que s’il compose la musique, son épouse Luisa Zappa Branduardi tient un rôle essentiel dans l’élaboration des textes. On peut vraiment parler d’une véritable alchimie entre eux, plus encore que de collaboration.

Sur le terrain français, la rencontre du monde de Branduardi avec la plume d’ Etienne Roda-Gil sera décisive. Là encore, on peut parler de véritable prouesse dans les adaptations.

Pour des raisons d’itinéraire personnel, la version originale italienne nous a toujours plus touché mais le talent du parolier français a visé juste. Le succès de Branduardi dans l’hexagone s’explique certainement par la qualité de ses adaptations.



Neuf pièces d’exception pour un album unique

Si les inspirations ne sont pas toutes médiévales, l’auteur-compositeur italien approche son travail comme un véritable conteur et troubadour. C’est aussi cela qui fait que sa musique autant que ses textes restent totalement originaux dans le champ qui est le sien. Folk médiéval, peut-être mais surtout « Branduardesque ».

La pulce d'acqua, l'album révélation d'Angelo Branduardi, pochette et vinyle.

Jugez plutôt en égrainant les titres de cet album : « Nascita di un lago » (naissance d’un lac) est inspiré de l’amour de Merlin pour Viviane. « Il cilegio » (le cerisier) est une reprise du célèbre « Cherry-Tree Carol » ballade gaélique du XVe siècle inspirée, elle-même, de l’évangile médiéval du Pseudo-Matthieu.

« La pulce d’acqua » (la puce d’eau ou demoiselle) qui donne son titre à l’album est tirée d’un conte amérindien et se réfère au chamanisme. « La lepre nella luna » (le lièvre dans la lune) et sa terrible trahison provient d’un conte bouddhiste à propos de la silhouette du lapin qu’on peut voir apparaître, quelquefois, en regardant la lune. Le tonitruant « Ballo in fa diesis minore » avec ses allures de danse macabre est inspiré de chants et mélodies italiennes d’origine médiévale, les scjaraciule maraciule. Ces derniers auraient accompagné les rites d’exorcistes ou fait office de chants populaires rituels d’invocation.

Il y a encore l’incontournable « Il poeta di corte » (le poète de cour) sur une inspiration musicale de Gaspar Sanz. Là encore, le Moyen Âge est omniprésent. C’est l’histoire d’un poète libre et défiant qu’on pourchasse mais qui se relève à chaque fois.

« Il Marinaio » (le marin) évoque l’histoire d’Ulysse et Pénelope et l’attente amoureuse du marin et sa promesse de retour. Sur le fond, on pourrait aussi penser à certaines cantigas de amigo ou chansons de toile). « La Bella dama senza pieta » est une belle dame sans merci inspirée directement de la poésie d’Alain Chartier. Le Moyen Âge, encore lui.

Viennent encore s’ajouter les superbes « Confessioni di un malandrino » (Confessions d’un malandrin) inspirées par la poésie romantique de Sergueï Aleksandrovitch Essenine. Là encore, le thème du poète incompris n’est pas sans évoquer l’image du troubadour errant.

Enfin, vient « la sposa rubata« , cette épouse dérobée tirée directement du chant celtique et breton et qui nous occupe aujourd’hui.


L’épouse dérobée ou la fiancée de Satan

Enluminure d'une vipère, bestiaire médiéval, manuscrit Latin 2843E
Une enluminure de vipère tirée du ms Latin 2843E de la BnF (Fin XIIIe  siècle)

C’est la chanson folklorique bretonne « Ar plac’h dimezet gant an diaoul« , « la fille mariée avec le diable » qui a inspiré à Angelo Branduardi son « épouse dérobée« . On connait cette chanson bretonne sous de nombreuses variantes « la fiancée de Satan« , « la fiancée en enfer« , « la chanson de Jeanne Le Guern« , « Je me suis fiancée deux ou trois fois« .

Elle est encore connue comme « La chanson de la vipère » 1. Pourquoi ce dernier titre ? Parce que la vipère chante ou plutôt siffle que celui ou celle qui s’est fiancé trois fois sans se marier finira brûler en Enfer. On ne badine pas avec l’amour, dit le dicton, encore moins quand le diable s’en mêle.

Sauf erreur de notre part, en ce qui concerne la mélodie, celle proposée par Branduardi ne semble pas être inspirée d’une version connue du chant breton.

Une chanson fantastique et gothique

Le récit de « Ar Plac’h Dimezet Gand Satan » est teinté de fantastique et d’horreur. La chant conte l’histoire d’une jeune femme se mariant dans de merveilleuses parures.

Le Mariage, enluminure du XIVe siècle, Niccolò di Giacomo da Bologna National Gallery of Art (Washington), tiré d'un exemplaire de  "Novella in Decretales" de Johannes Andreae.
Le Mariage, enluminure du XIVe siècle, Niccolò di Giacomo da Bologna (NGoA,Washington)

Au sortir de l’église l’attend un inquiétant cavalier monté, vêtu d’une lourde armure. Il propose de la ravir un instant à la cérémonie pour la montrer à « ses gens ». Naïvement, elle le suit mais ne reviendra pas.

A la nuit tombée, les joueurs de musique rentrant de la cérémonie croisent à nouveau le mystérieux cavalier. Ce dernier s’enquiert auprès d’eux de la réussite de la cérémonie. Les musiciens lui confient que la mariée à disparu et se voient proposer par l’inconnu de les conduire jusqu’à elle. Bien qu’effrayés, ils se laisseront guider sur une barque à travers « le lac de l’Angoisse et des ossements » jusqu’à un endroit où la fiancée se tient paisible et résignée. Elle dit s’apprêter à donner de « l’Hydromel aux damnés ».

Sous l’injonction du cavalier à faire un présent à ses visiteurs, elle leur proposera ses rubans de noces et son anneau d’or pour le rendre à son mari. Et comme les ménestriers acceptent ses présents, elle scellera sans le vouloir le pacte et se noiera en hurlant dans le puits des Enfers. On apprendra finalement la raison de sa funeste mésaventure : elle avait été fiancée trois fois, avant de contracter ce mariage.

Moyen Âge romantique ou chanson médiévale

La chanson est présente dans le Barzaz-Breiz, ouvrage de chants populaires bretons publié au début du XIXe siècle (1839) et réédité tout au long de ce même siècle. On la trouve sous le titre « Ar Plac’h Dimezet Gand Satan » dans l’édition de 1883, et l’auteur, le vicomte Hersart de la Villemarqué, émet l’hypothèse d’un chant pouvant remonter au XIIIe siècle2.

Il est vrai que le texte recueilli vibre d’imagerie médiévale : « un chevalier vêtu de fer et d’un casque d’or » montant « une haquenée saxonne aussi noire que la nuit« . Ajoutez à cela un bel habit ornée fait par « dix-huit tailleurs » pour confectionner la robe de mariée, la présence des ménestriers à la cérémonie et qui jouent un rôle central pour témoigner de toute l’histoire ou encore « l’hydromel » distribué aux damnés.

S’ajoute encore une référence à une certain « Pierre qui est à Izel-vet » et dans lequel l’auteur voit un possible contemporain du XIIIe siècle. Enfin, dans la chanson, le poète dit être un vieux barde voyageur. Tout cela nous place dans un univers de référence ancien et médiéval.

Voir la version française de ce chant dans le Barzaz-Breiz (pdf)

Les sources documentaires

En terme de folklore, il n’est pas rare que les découvreurs tendent à projeter l’origine de leurs trouvailles aux points les plus reculés dans le temps. Cela semble un trait assez prononcé au XIXe siècle.

Dans des écrits plus tardifs datés du XXe siècle, le linguiste et écrivain breton Francis Gourvil rejeta l’hypothèse d’une origine médiévale de cette chanson, en la rapprochant d’une imagerie gothique et romantique plus récente ( XVIIIe, XIXe s) 3. Cela se tient pour la version très marquée du Barzaz-Breiz et il s’appuie également ses conclusions en comparant d’autres versions de la chanson dont les références médiévales sont absentes.

D’un point de vue documentaire, la majorité des versions de la chanson a été collectée entre le XIXe et les débuts du XXe siècle. Aurait elle pu passer du bouche à oreille et traverser quatre ou cinq siècles par le truchement de la culture orale ? C’est toujours possible mais rien ne permet de l’établir factuellement. A date, on n’en trouve aucune trace dans d’anciens manuscrits médiévaux ou même antérieurs au XIXe siècle.

Jeanne Le Guern : autre variation sur le thème

En reprenant la version de la chanson « ‘Jeanne Le Guern » du Gwerziou Breiz-Izel 4, autre compilation de chants bretons datée du XIXe siècle, on note avec Francis Gourvil, que les éléments gothiques introduits dans la version du Barzaz-Breiz en sont notablement absents.

Tout en étant similaire sur le fond, la version « Jeanne Le Guern » varie également sur son déroulement. Elle met beaucoup plus l’emphase sur la légèreté de mœurs de la damoiselle et son caractère fantasque. Quoi qu’il en soit sa charge dramatique et fantastique reste entière et cette image de la belle engloutie dans les flammes de l’enfer après avoir rendu son chapelet de noces reste digne d’un conte d’horreur.


« The Deamon lover » ou the « House Carpenter »

Sur le thème fantastique de l’épouse enlevée par le diable, on trouve une ballade assez semblable du côté des îles irlandaises et écossaises. Disons que sans être identique, cette chanson présente tout de même certaines parentés sur le fond avec le chant breton.

Cette pièce d’outre-manche est connue sous de nombreux titres « The Deamon lover » (la fiancée du démon), « The House Carpenter« , « A Warning for Married Women« , « The Distressed Ship Carpenter« , « James Harris » … Elle est d’autant plus intéressante qu’elle est datée du milieu du XVIIe siècle (1657)5 . Ce n’est toujours pas le Moyen Âge mais c’est tout de même plus ancien que le courant du XIXe siècle.

La fiancée du démon outre-manche

Cette autre « Fiancée du Démon » conte l’histoire d’une femme promise à un marin. L’homme n’étant pas revenu d’une sortie en mer, elle se mariera finalement à un charpentier. Un jour pourtant, le navigateur revient (ou ce qui lui semble), il promet à la dame de l’emmener avec lui sur les mers pour vivre enfin leur idylle. Elle refuse tout d’abord, alléguant de son union actuelle et de l’enfant que celle-ci vient de lui donner. Toutefois, devant l’étalage des possessions du marin et son bagout, elle finira par céder.

Elle se trouvera bientôt en train de naviguer en sa compagnie, hélas bien loin des promesses de l’usurpateur. Damnée et piégée pour sa trahison, son voyage aura pour horizon les mers et les collines de l’enfer, en compagnie du démon lui-même.

Dans d’autres versions, le bateau coule simplement à quelques embardées de là mais la destination reste la même pour l’infortunée épouse. Est elle punie pour avoir « trahi » trois fois ? une fois le marin et l’autre fois le charpentier et peut être une troisième fois en abandonnant son nouveau-né ? L’histoire ne le dit pas mais on voit bien la parenté de thème avec le chant de la vipère.

Une pièce mise à l’honneur par Dylan et Joan Baez

Chantée par Bob Dylan en 1961 et par Joan Baez en 1962, cette ballade du milieu du XVIIe siècle a traversé les mers pour être également adoptée outre-Atlantique. Elle partage avec la chanson bretonne « Ar plac’h dimezet gant an diaoul » ce thème de la fiancée ou de la femme enlevée par le diable et damnée pour sa légèreté finalement.

Etonnamment, il semble qu’il y ait une certaine parenté mélodique entre la version chantée par Joan Baez et certaines versions de la chanson bretonne qui nous occupent ici (voir la version de Marianne Le Gloanec sur tob.kan.bzh, opus cité note 1)


La sposa rubata, version originale italienne


Da tre notti non riposo
resto ad ascoltare:
è la vipera che soffia,
soffia presso l’acqua.

Ho composto un canto nuovo,
vieni ad ascoltare
della sposa che al banchetto
mai più ritorno fece.

C’era un invitato in più
che la rimirava:
« Alla mia gente vorrei mostrare
il tuo abito da sposa ».

Lei ingenua lo segui`
cerca di tornare,
fino a notte attesa,
lei non ritornò.

Se ne andava in piena notte
da solo un suonatore,
ma davanti gli si parò
il signore sconosciuto:

« Forse tu cerchi la sposa
che andò perduta,
se hai cuore di seguirmi
da lei ti condurrò ».

E una barca lo portò
lungo un’acqua scura,
ritrovò la sposa
e aveva vesti d’oro.

« Il mio anello ti darò,
portale al mio uomo,
qui non soffro più
nè male nè desiderio ».

Il suonatore si girò,
fece un solo passo
poi gridare la senti`
nell ‘acqua che la soffocava.

Come luce lei brillava
quando sposa andò,
dove mai l’avrà portata
il signore che la rubò.

Da tre notti non riposo
resto ad ascoltare:
è la vipera che soffia,
soffia presso l’acqua.


Traduction littérale en Français

NB : nous l’avons traduite pour coller au texte et pour l’intérêt que présentent les rapprochements avec la version bretonne (voir le pdf). La version française et poétique de Roda-Gil suit plus bas dans l’article.

Depuis trois nuits, je ne trouve pas le repos.
Je reste à l’écoute :
c’est (à cause de) la vipère qui siffle,
qui siffle près de l’eau.
J’ai composé une chanson nouvelle,
venez l’écouter,
(elle parle de) la fiancée qui n’est jamais revenue au banquet.

Il y avait un autre invité,
qui la contemplait :
« Je voudrais montrer à mes gens
votre robe de mariée. »

Elle le suivit naïvement,
tentant de revenir,
jusqu’à la tombée de la nuit,
mais elle ne revint pas.

Un musicien allait seul en pleine nuit,
quand devant lui,
l’inconnu apparut :
« Peut-être cherchez-vous la fiancée qui a disparu.
Si vous avez le courage de me suivre,
je vous conduirai à elle. »

Une barque le transporta
sur les eaux sombres,
et il retrouva sa fiancée, vêtue d’or.
« Je te donnerai mon anneau,
porte-le à mon homme,
ici, je ne souffre plus ni douleur ni désir. »

Le musicien se retourna,
fit un pas, et il l’entendit crier
dans l’eau qui l’étouffait.

Quand la mariée disparut
elle brillait comme une lumière
où l’a emmenée le seigneur qui l’a enlevée ?

Depuis trois nuits, je ne trouve pas le repos,
je reste à l’écoute :
c’est la vipère qui siffle,
qui siffle près de l’eau.


L’épouse dérobée, la version française de Roda-Gil

Ces trois notes qui se répètent
Chantent une vieille histoire
C’est la vipère rapace
Qui nous chante sa gloire
.

J’ai pour vous une chanson neuve
Vous allez l’entendre :
Pauvre épouse et pauvres noces
Perdues sans une trace
.

Un invité malvenu
Contemplait la belle
« Montre-nous tous les rubans
De ton habit de lumière »
.

Et l’ingénue le suivit
Jusqu’à la nuit noire
Où la pauvre se perdit
Comme au fond des vagues
.

Il marchait dans la nuit, seul
Le joueur de flûte
Quand lui apparut
L’invité malvenu
.

Bien sûr, tu cherches l’épouse
Qui s’est perdue toute
Si tu as le cœur à me suivre
Vers elle, marchons bientôt
.

C’était comme un grand bateau
Sur l’eau noire et pure
Reposait l’épouse
Couverte d’or la peau
.

Je te donne mon anneau
Porte-le à mon homme
Ici, je ne souffre plus
Du malheur, du désir
.

Le musicien s’en alla
Tournant les épaules
Puis il l’entendit crier
Emportée dans l’eau noire
.

La lumière des étoiles
Nous tourne le dos
Comme l’épouse dérobée
Par l’inconnu qui passe
.


Voilà pour cette belle chanson de Branduardi teintée de fantastique et ses origines bretonnes. Désormais vous savez tout ou presque. L’album peut être difficile à trouver mais en cherchant dans les best of de l’artiste vous devriez pouvoir vous la procurer. Sans cela, voir aussi la chaîne Youtube Officiel du troubadour italien. Il y partage de nombreuses pièces de manière très généreuse. 😉

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Sources & références

  1. Voir Chansons de tradition orale en langue bretonne, à propos de « Ar plac’h dimezet gant an diaoul« , la fille mariée avec le diable. ↩︎
  2. Barza Breiz, chants populaires de la Bretagne, recueillis, traduits et annotés par le vicomte Hersart de la Villemarqué, 8eme dition, Paris, 1883. ↩︎
  3. Francis Gourvil. Théodore-Claude-Henri Hersart de La Villemarqué (1815- 1895) et le Barzaz-Breiz (1839-1845-1867). Origines, Editions, Sources, Critique, Influences, Imprimerie Oberthur, Rennes (1959). ↩︎
  4. Guerziou Breiz-Izel, Chants populaires de Basse-Bretagne, recueillis et traduits par F.M Luzel, Loroent (1868) p 26, Jeanne le Guern. ↩︎
  5. Street Ballads in Nineteenth-Century Britain, Ireland, and North America, The Interface between Print and Oral Traditions, By David Atkinson, Steve Roud (2014). ↩︎

« à La foire de l’est », l’art d’Angelo Branduardi comme une madeleine de proust médiévale

Sujet : chanson, poésie d’inspiration médiévale, musique, folk, poésie, médiévalisme.
Période :  XXe siècle
Auteur  : Luisa ZappaAngelo Branduardi, Etienne Roda-Gil VF (1941-2004)
Titre : A la foire de l’est
Interprète : Angelo Branduardi
Album : À la foire de l’est  (1978)

Bonjour à tous,

our les nombreux passionnés de Moyen Âge, l’intérêt pour cette période peut avoir eu les déclencheurs les plus variés. Cela a pu être la vue d’un vieux château, d’une cathédrale, un jouet qu’on vous aura offert, enfant, une forteresse de carton, un chevalier de plastique ou de plomb, peut-être encore la lecture d’un conte, d’un livre, la découverte d’un film… Quelquefois, il peut même s’agir d’une simple évocation, d’une référence lointaine.

Un parfum de Moyen Âge

Aujourd’hui, au vu du peu de place réservée à ces 1000 ans d’Histoire dans les programmes scolaires, il semble que ce soit tout de même plus par le cinéma, la littérature, ou encore le ludique, que s’immisce le monde médiéval dans nos vies. Georges Duby n’est plus à la télévision pour nous conter le temps des cathédrales et l’on y parle de toute façon, de moins en moins, de culture, de livres et si peu d’histoire. Quand il ne s’agit pas d’un déclic dû au patrimoine, c’est alors, bien souvent, d’un Moyen Âge totalement reconstruit ou idéologisé que peut naître notre intérêt. Pourtant, il ne faut pas désespérer. Nombre d’entre nous sont partis de ces mondes médiévaux fantaisistes pour aller, ensuite, à la rencontre de réalités plus historiques. Il faut, quelquefois, un départ émotionnel ou imaginaire pour susciter la curiosité et l’envie de voir plus loin.

On le constate aussi, quels que soient les canaux qu’il emprunte, le Moyen Âge ne cesse de fasciner. On peut donc supposer qu’il continuera de trouver son chemin, d’une manière ou d’une autre. Qui sait ? Les générations les plus récentes auront peut-être plus de chances de le découvrir au cœur d’une BD fantasy, d’un jeu vidéo, dans un festival ou une foire médiévale ? Quelquefois, du reste, ce n’est pas une seule chose qui leur feront aimer mais un faisceau d’éléments épars qui ont fini par former un tout, une suite de circonstances ou même une sorte « d’effet papillon » que même une mélodie aux accents anciens a pu alimenter.

Un détour inhabituel

Je dois le dire, je n’affectionne pas particulièrement l’exercice de l’autobiographie. Par principe, je ne m’y plie pas et je m’en défie, restant de l’avis (classique) qu’il ne présente guère d’intérêt, à défaut d’avoir un destin très spécial et de s’entendre vraiment sur cette définition.

À partir du dernier tiers du XXe siècle, avec l’avènement de la société du tout médiatique, le genre a aussi été largement dévoyé par certaines maisons d’éditions. On a vu alors des quantités d’autobiographies inondées les présentoirs des librairies à intervalles réguliers : anecdotes, témoignages, grands étalages dérivés de vies de people, politiques, animateurs, « fils de », « conjoint de », « ami de », sans autre intérêt qu’un sticker « vu à la télé » ou l’argument de la « célébrité » (1).

Amateur de contrepieds, au sein d’un monde qui encourage, de plus en plus, le rêgne ostentatoire du « moi je », voir du « moi tout » dans l’impudeur débridée des réseaux, je suis doublement plus partisan d’éviter les pièges du genre et d’y surseoir. Pour aborder le sujet du jour, je ferai toutefois, une exception : la seule, en 1400 articles, j’espère que vous me la passerez (sans quoi vous avez toujours l’option d’aller directement à la section : « Angelo, entre médiévalisme et médiéval »). De mon côté, cet exercice m’a semblé alimenter la réflexion sur les méandres complexes par lesquelles certaines choses viennent quelquefois se cristalliser en nous. Ainsi, ce détour me permettra de mieux parler d’Angelo Branduardi, grand troubadour italien contemporain, mais encore d’amour des langues, de racines et de billard à bandes, des mystères de l’identité et de certaines convergences. J’y ferai aussi un court tribut à certains anonymes que l’histoire n’a pas retenus mais qui continuent d’exister dans les replis de l’âme et le cœur de ceux qui les ont connus. Puissent mes mots et mon verbe ne pas troubler leur repos éternel dans leur beau lit de fleurs, aux côtés du Seigneur et de la madone en lesquels ils ont cru.

Branduardi, grand « trovatore italiano »

J’ai découvert Angelo Branduardi, au début des années 80 et à l’adolescence. Je crois me souvenir que j’étais tombé par hasard, sur un de ses titres en italien chez un disquaire : la Demoiselle ou plutôt la pulce d’Acqua (la puce d’eau), mais, à la réflexion, peut-être est-ce plutôt mon père qui me l’avait fait découvrir ? Dans ses voitures rutilantes et toujours impeccablement tenues, il écoutait alors beaucoup de musique. Suite à cela, j’avais, en tout cas, acheté l’album complet de Branduardi. J’ai toujours préféré les albums aux singles.

Dans la nuée des 33 tours vinyles et plus encore des 45 tours qui faisaient la joie des consommateurs d’alors, ce troubadour unique en son genre faisait un peu figure d’OVNI. Look improbable, coupe de cheveux plus proche des égéries de la pop noire américaine du milieu des 70’s que de la mode des 80’s, auxquels il ajoutait encore, violon, instruments anciens et mélodies surgies tout droit d’un lointain passé : ni rock yéyé, ni disco, ni funk, ni reggae, ni pop. Je n’avais alors absolument aucune culture en matière de musique classique ou baroque. Ce n’était simplement pas de mon milieu et pour moi, le folk branduardien évoluait dans une période de référence que mon imaginaire rattachait, confusément, au Moyen Âge, sans chercher bien plus loin. Une chose était certaine : chez lui, tout était différent et il n’était pas de ce temps.

Un peu de racines et de terre de Saint-Marin


Si Branduardi chantait déjà en français, c’est à sa langue d’origine, l’italien, que ma préférence allait. C’était la langue maternelle de mon père et de ses frères et sœurs, ces ritals venus tenter leur chance en France après guerre et à l’aube des années 50. À 30 ans de là, ils ne la parlaient pratiquement plus au quotidien sauf à l’occasion des grandes fêtes de famille, quand ils la chantaient ou qu’ils se racontaient entre eux de vieilles anecdotes passées. Originaires de la république de Saint-Marin, fraîchement débarqués en France entre l’enfance et l’adolescence, tous ceux qui étaient restés depuis, sur le territoire (la plupart), sœurs comme frères, s’étaient mariés à des français ou des françaises. Ils en avaient donc adopté la langue de longue date, et même le principal de la culture, pour ne pas dire l’ensemble. Comme tous mes cousins du côté paternel, j’étais, moi aussi, né d’une de ces unions franco-italiennes, Saint-Marinais par mon père, dauphinois par ma mère.

À celui qui ne roulait pas les R et à ses frères

D’entre tous ses frères et sœurs, mon père était le seul qui ne roulait pas les R en parlant le français. Il était le plus jeune de la fratrie. Débarqué à l’âge de 9 ans sur le sol de l’hexagone, il avait eu le temps d’en embrasser totalement la langue, sans conserver même un soupçon d’accent. Il n’avait pas fait que l’adopter, il aimait sa musique, sa profondeur. Il la parlait même avec humour et esprit et un riche vocabulaire que seule une passion pour le français, associée au goût de la lecture, avaient pu lui permettre d’entretenir. Quelques années après l’arrivée de la famille en France, il avait décroché, « haut la main », son Certificat d’études, faisant l’admiration de sa mère et de ses frères et sœurs. On était au début des années 50. Ces derniers avaient même insisté pour qu’il poursuive ses études, en se proposant de l’y aider, mais il avait refusé. A l’âge de 14 ans, il voulait se mettre, comme eux, au travail pour alléger le fardeau de cette grande famille. Ils étaient 8 enfants élevés par une mère seule. Le père était resté en Italie pour travailler la terre. En France, à cette époque, Sante, rebaptisé Pierre sur l’état civil, l’ainé d’entre eux, âgé d’à peine 20 ans, faisait de son mieux pour les faire vivre, aidé par Romeo, Raymond, qui, du haut de ses seize ans, s’était déjà mis au travail depuis deux ans déjà. Entrées précoces dans la vie active et sur le marché du travail, dans ses années 50, le lot était le même pour bien des ouvriers et des enfants français.

Un amour inconditionnel de la langue française

Rossano, mon père, devenu Rossino par une faute de frappe de l’officier d’état civil, puis Roland, après sa nationalisation, s’était donc mis au travail. Plus tard, il avait fait son service militaire, s’était marié, et le temps passant, il avait continué d’entretenir cet amour de la langue. Les générations d’alors s’astreignaient presque toutes à la lecture de la fameuse PQR (presse quotidienne régionale) et de ses nouvelles mais il l’avait aussi prolongé par une oreille attentive, le goût des textes, des chansons et, surtout, des lectures : pas de philosophie, ni de choses trop absconses, plutôt des poésies, des fictions, des romans chinés chez les bouquinistes dont une bonne dose de Fleuve noir et de polars : Charles Exbrayat, Frédéric Dard, plus tard, quelques incontournables comme Les Ritals ou Les Russkoffs de Cavanna,…

Littérature de gare ? On l’appelait quelquefois ainsi d’un air dédaigneux dans les couloirs de la grande littérature. On en est revenu. C’était souvent des pépites langagières, des petits trésors d’humour des années 70-80, du temps où Audiard était dialoguiste et Brassens, chansonnier. Ils finiraient tous deux au panthéon du Français de ces années là. Autre époque, autre niveau d’éducation, mais que d’exigence et de style et que d’amour de la langue sous ces plumes ciselées !

À l’image de Frédéric Dard, avec ses 300 romans pour 220 millions d’exemplaires, plus d’un auteur de ces années là aurait sans doute mérité sa place dans les académies ou les Lagarde et Michard, à défaut de la revendiquer. Quant à la grande littérature, au delà d’un certain mépris de classe, pas question, ici, de lui tourner le dos. Nombreux sont ceux qui pourraient s’accorder sur la grandeur de Balzac ou Hugo. Mais en matière d’amour de la langue, la seule vérité qui compte est que chacun puisse trouver un porte ouverte pour entrer. Et si quand la culture ouvrière s’entiche du goût des mots, ses nourritures spirituelles peuvent avoir quelquefois la modestie et la beauté simple des fleurs des champs, son amour du verbe reste toujours sincère. Sur l’échelle de l’attachement il ne démérite pas et se fout de l’échelle sociale ou de l’étiquette « populaire ». Il aime la phrase comme un étranger, un poète ou un Lucchini, apprenti coiffeur, pourrait l’aimer, avec la même fraîcheur et le même enthousiasme.

De mon côté, j’héritais de tous ses bouquins, de la main à la main. Je lui dois ainsi un certain nombre de mes premières lectures hors cadre, le goût des histoires et de la fiction et, plus important encore, la découverte que lire un roman pouvait être autre chose qu’un « devoir » scolaire : un plaisir indicible, une porte ouverte sur le monde, une liberté dont il ne faudrait jamais laisser quiconque vous priver. J’avais déjà, de mon côté, cultivé ce jardin secret.

Angelo Branduardi, Maestro Trovatore

Le chemin à l’envers

Pour revenir à notre troubadour du jour, mes doubles origines me portaient alors vers l’exotisme de cette partie de mes racines et je tendais l’oreille à tout ce qui sonnait italien. Comme mon père avait fait le chemin de sa langue maternelle au français, après avoir emprunté les routes de l’exil, peut-être fallait-il, pour une raison étrange, que je le parcoure à mon tour en sens inverse ? C’était sans doute un peu injuste pour mes origines maternelles, elles aussi modestes, même si je ne reniais rien de ma langue de chair.

Avec mes premières lectures, j’apprenais à peu à peu à l’apprivoiser mais je grandissais aussi dans un quartier ouvrier pluriethnique. Des mondes cloisonnés s’y côtoyaient et s’y entrechoquaient même parfois, et si les choses se passaient dans l’ensemble, la définition à mettre sur « être français » n’allait pas toujours de soi. Dans ce contexte, difficile quelquefois de se situer mais ces doubles racines culturelles jouait, finalement, plutôt en ma faveur. Si j’étais fils de l’hexagone par ma naissance et la moitié de mon sang, on se plaisait souvent à me dire italien pour mieux m’accepter. Déjà caméléon, je m’y pliais volontiers, en en jouant même. Il me faudrait du temps et même vivre, à mon tour, plus tard, l’expatriation, pour comprendre mes vraies racines. Loin de cette grisaille à loyers modérés, je dois aussi avouer que la bienveillance et la bonne humeur de ces oncles et tantes latins, autant que leur nature festive et leurs accents chantants résonnaient au plus profond de moi : leur bonne humeur, leurs chants, leurs rires, leurs histoires, leurs leçons de vie, leur vrai sens de la famille et de la fête, et, de l’ouvrier à l’artisan, je les aimais tous, sans réserve, dans leur joie et leur simplicité.

Comment n’aurais-je pas pu, alors, me réclamer au moins un peu de cet héritage, ni même m’y sentir légitime ? En vérité, je m’y identifiais presque totalement. Si les radios populaires de ces jeunes années 80 diffusaient déjà les Toto Cotugno ou les Richard Cocciante et si le « Svalutation » de 76 d’Adriano Celentano n’était pas encore trop loin, Branduardi su toucher, en moi, des cordes différentes. Au collège, contre l’allemand qu’on recommandait alors avec autorité (le plus grand marché d’Europe), j’avais pris l’italien en deuxième langue. Rien n’aurait pu m’en dissuader ; question d’absolue nécessité. J’y montrai rapidement des aptitudes que je voulais innées et, au cœur de cet entre-deux culturel dans lequel j’oscillais, les mélodies du trovatore italien et sa poésie allaient tombées à point nommé.

Était-ce l’origine de son art que je percevais simplement comme très ancien, dans mon inculture musicale ? Pas seulement. Tout l’ensemble était comme une réconciliation : un voyage temporel, culturel et littéraire dans lequel je retrouvais comme une lointaine réminiscence de ce qu’une partie de moi aurait pu être, sans le hasard des exodes, des destins et des unions ; et c’était un peu comme se regarder dans un miroir à facettes où se reflétait à la fois ce que j’étais et ce que j’aurais pu être, tout en ne l’étant déjà plus. Et puis bien sûr, il y avait aussi cette poésie de Branduardi, ces références « médiévales » à l’art des troubadours, et la musicalité de cette langue qui, autant que le français, s’était mis à me parler comme si je l’avais toujours eu en moi, cachée quelque part et n’attendant que d’être révélée.

Angelo, entre médiévalisme et médiéval,
des trésors de références

Qu’est-ce qui fait qu’une poésie vous touche ? Le pincement d’une corde secrète de l’âme ? Son entrée en résonnance avec un terrain profondément émotionnel, connu ou même en friche et que son verbe éveille ? Comme dans tous les arts, la magie peut opérer sans avoir toutes les clefs du texte, de sa profondeur ou de ses références. Avec Branduardi, c’était cela même qui s’accomplissait. S’il avait fini par incarner, pour moi, l’idée du monde médiéval, sa poésie portait en elle et lui insufflait un incomparable supplément d’âme : « La pulce d’acqua che l’ombra ti rubò e tu ora sei malato » : cette « demoiselle qui a volé ton ombre et maintenant, te voilà malade « . Ou encore « Il cilegio », cette merveilleuse chanson du cerisier dont voici un extrait :

Già ero vecchio e stanco
Per prenderla con me
Ma il vecchio giardiniere
Rinunciare come può
All’ultimo suo fiore
Se l’inverno viene già

J’étais déjà vieux et malade
Pour la prendre avec moi
Mais le vieux jardinier
Renonce comme il le peut
À sa dernière fleur
Si l’hiver arrive déjà.

Contre la première lecture, cette superbe chanson n’était pas qu’un chant mélancolique et superbe sur l’hiver de la vie ou de la séduction. Je découvrirai plus tard son origine dans un vieux chant religieux anglais du XVe siècle : le Cherry Tree Carol. D’inspiration biblique, il mettait en scène le vieux Joseph et parlait de son amour pour Marie, dans les évangiles apocryphes du pseudo-Matthieu (autour de 650). Dans la version anglaise du Moyen Âge tardif, le palmier dattier avait déjà été changé contre un cerisier.

Tant d’autres chansons d’Angelo Branduardi m’ont touché que je ne me hasarderai pas à en faire la liste complète, au risque d’en oublier. La lepre nella luna, conte superbe et fataliste du lièvre naïf et joueur, trahi par ses amis, le singe et le renard. « Cogli la prima mela« , chanson de liberté devenue « Va où le vent te mène » en français. Et puis encore ces magnifiques Confessioni di un malandrino , Confessions d’un malandrin inspirées du poète russe Sergueï Essenine et qu’Etienne Roda-Gil allait réussir à rendre vibrantes et sublimes dans la langue de Molière. Je dois dire ici que, pour m’être senti alors jalousement privilégié (comme seul un adolescent peut l’être) de comprendre Branduardi dans le texte, cet auteur si particulier que fut Roda-Gil, anarchiste libertaire, né de républicains espagnols exilés, parolier fidèle aussi de Julien Clerc, eu sans aucun doute une grande importance pour le troubadour milanais, en lui permettant de traverser brillamment la frontière franco-italienne. Il lui a, en effet, servi, bien plus que de simples traductions, de véritables poésies et il fut d’ailleurs le complice de Branduardi sur la grande majorité de ses albums français. Ajoutons que cette frontière n’a été qu’une parmi d’autres franchie par Angelo, artiste de dimension internationale qui a notamment chanté en italien, français, anglais, espagnol et même allemand.

La foire de l’est et tutti quanti

Dans un autre album daté de 1976, viendrait cette Fiera delle Este, une Foire de l’est plus légère, un peu enfantine qui nous occupe aujourd’hui. Bien des années plus tard, en avançant sur ce chansonnier médiéval qu’est aussi Moyenagepassion, j’en découvrirai l’origine juive et ancienne. Comme les inspirations musicales d’Angelo Branduardi sont souvent plus baroques et folk que médiévales, son œuvre est aussi pavée de nombreuses références non nécessairement liées au Moyen Âge, mais qui valent d’être débusquées.

À heures perdues, je cherche, quelquefois, encore le sens de certaines d’entre elles et qu’importe que son œuvre prenne ses sources dans un champ bien plus large que le monde médiéval ; l’alchimie et la magie du « trovatore » italien a opéré profondément en moi depuis longtemps déjà. Par le hasard de la vie et de ses trajectoires, elles s’y sont à jamais cristallisées, aux côtés de la quête de sens et d’identité d’un gamin de 15 ans et ses rêves d’Italie autant que de troubadours et de châteaux forts. Bientôt, d’autres références littéraires, cinématographiques, musicales viendraient s’y ajouter mais le grand Angelo Branduardi conserverait toujours une digne place, dans cette formation première et un peu imprécise d’un Moyen Âge imaginaire. Alors Auguri Maestro et longue vie !

Alla Fiera del este, Angelo Branduardi

De Chad Gadya à la foire de l’est,
les pâques juives au violon de Branduardi

L’origine de cette chanson d’Angelo Branduardi prend racine dans la tradition hébraïque. Son titre original est Chad Gadya ou Had Gadia. Du point de vue de ses traces écrites formelles, elle apparaît, pour la première fois, dans une Haggadah imprimée à Prague et datée du XVIe siècle.

La Haggadah, texte ancien hébreu réglant le rituel du Séder durant la pâque juive est, quant à lui, fort ancien. Bien antérieure au XVIe siècle, elle daterait de plus de deux millénaires. Même si l’on sait que l’ensemble de ce rituel a pu s’enrichir au cours du Moyen Âge, la langue originelle de cette Chad Gadya trouvée dans ce manuscrit de Prague un mélange d’araméen et d’hébreu continue de poser question à de nombreux érudits quant à sa datation possible. Est-elle bien plus ancienne qu’il n’y parait ou a-t-elle été inspirée de chansons à récapitulation européennes médiévales ? En dehors de cette version imprimée à la Renaissance, on en daterait une première mention autour des XIIe, XIIIe siècles par le rabbin Elazar ben Yehuda of Worms (1160-1238). En dehors de la question des ses origines, la dimension symbolique de Chad Gadya a également fait couler beaucoup d’encre.

C’est dans une version plus tardive de cette Haggadah de Prague que Chad Gadya serait apparu.

Les mystères de de Chad Gadya

Chad Gadya conte, à première vue, l’histoire d’un agneau « acheté pour deux sous sur le marché » et qui entraînera, malgré lui, des événements en cascade. Pourtant, plus qu’une comptine enfantine au premier degré, son sens demeure bien plus profond et symbolique. Elle est même considérée comme ayant une grande valeur en matière de transmission de l’histoire juive, des parents vers les enfants. Ainsi, au delà de sa simple apparence, ce chant se présente plutôt comme un enseignement sacré, une parabole sur l’exode du peuple juif qui se termine par le retour en Israël.

D’un point de vue traditionnel, Chad Gadya est d’ailleurs, chanté à la fin du « séder« , moment de la pâque juive (Pessa’h) qui commémore, notamment à destination des plus jeunes, l’accession du peuple juif à la liberté, au départ de l’Egypte. Durant ce rituel, on sert un plateau initiatique fait d’aliments très particuliers, ainsi qu’un dîner fait de viande d’Agneau.

Alla fiera dell’est, l’album

C’est Luisa Zappa, l’épouse d’Angelo Branduardi, qui adapta la chanson Had Gadia en italien en changeant l’agneau en souriceau (topolino). La version française serait, quant à elle, signée d’Etienne Roda-Gil comme les huit autres morceaux composant cet album. L’opus italien sortit en 1976, le français deux ans plus tard.

En ligne, on trouve encore quelques vinyles d’occasion de la version française ou même la version italienne en version MP3 ou CD. En dehors de cela, le violoniste, chanteur et compositeur italien n’est pas avare de partage sur sa chaîne youtube et on y trouve de nombreux extraits de concerts. À l’âge de 71 ans, il est encore très actif sur la scène musicale et nous saluons ici, à nouveau, sa belle carrière et sa longue vie de musique et de poésie. Pour suivre son actualité vous pouvez aussi vous reporter à son site web officiel.


« Alla fiera dell’est » d’Angelo Branduardi

Alla fiera dell’est, per due soldi
Un topolino mio padre comprò.
Alla fiera dell’est, per due soldi
Un topolino mio padre comprò.
E venne il gatto che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.
E venne il gatto che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

Alla fiera dell’est, per due soldi
Un topolino mio padre comprò.
E venne il cane che morse il gatto
Che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

Alla fiera dell’est, per due soldi,
Un topolino mio padre comprò.
E venne il bastone che picchiò il cane,
Che morse il gatto che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

Alla fiera dell’est, per due soldi,
Un topolino mio padre comprò.
E venne il fuoco che bruciò il bastone
Che picchiò il cane che morse il gatto
Che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

Alla fiera dell’est, per due soldi
Un topolino mio padre comprò,
E venne l’acqua che spense il fuoco
Che bruciò il bastone che picchiò il cane
Che morse il gatto che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

Alla fiera dell’est, per due soldi
Un topolino mio padre comprò.
E venne il toro che bevve l’acqua
Che spense il fuoco che bruciò il bastone
Che picchiò il cane che morse il gatto
Che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

Alla fiera dell’est, per due soldi
Un topolino mio padre comprò.
E venne il macellaio che uccise il toro
Che bevve l’acqua che spense il fuoco
Che bruciò il bastone che picchiò il cane
Che morse il gatto che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

E l’angelo della morte sul macellaio
Che uccise il toro che bevve l’acqua
Che spense il fuoco che bruciò il bastone
Che picchiò il cane che morse il gatto
Che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

Alla fiera dell’est, per due soldi
Un topolino mio padre comprò.
E infine il Signore sull’angelo della morte
Sul macellaio che uccise il toro
Che bevve l’acqua che spense il fuoco
Che bruciò il bastone che picchiò il cane
Che morse il gatto che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

E infine il Signore sull’angelo della morte
Sul macellaio che uccise il toro
Che bevve l’acqua che spense il fuoco
Che bruciò il bastone che picchiò il cane
Che morse il gatto che si mangiò il topo
Che al mercato mio padre comprò.

Alla fiera dell’est, per due soldi
Un topolino mio padre comprò
.

« A la Foire de l’est » en français

À la foire de l’est, pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée.
À la foire de l’est, pour deux pommes,
Une petite taupe mon père m’avait achetée.
Et soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.
Et soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.

À la foire de l’est, pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée?
Soudain la chienne mord la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée.
Soudain la trique frappe la chienne
Qui mordait la chatte, qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.

À la foire de l’est, pour deux pommes,
Une petite taupe mon père m’avait achetée.
Soudain la flamme brûle la trique
Qui frappait la chienne, qui mordait la chatte, qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.

À la foire de l’est, pour deux pommes,
Une petite taupe mon père m’avait achetée.
Soudain l’averse ruine la flamme,
Qui brûlait la trique, qui frappait la chienne,
Qui mordait la chatte, qui mangeait la taupe,
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.

À la foire de l’est, pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée.
Soudain la bête vient boire l’averse,
Qui ruinait la flamme, qui brûlait la trique,
Qui frappait la chienne, qui mordait la chatte, qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.

À la foire de l’est, pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée.
Et l’égorgeur frappe et tue la bête
Qui buvait l’averse, qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique, qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte, qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée
C’est l’ange de la mort qui saigne l’égorgeur
Qui tuait la bête, qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme, qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne, qui mordait la chatte, qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée.
C’est enfin le Seigneur qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur, qui tuait la bête
Qui buvait l’averse, qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique, qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte, qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.
C’est enfin le Seigneur qui emporte l’ange,
Qui saignait l’égorgeur, qui tuait la bête,
Qui buvait l’averse, qui ruinait la flamme,
Qui brûlait la trique, qui frappait la chienne,
Qui mordait la chatte, qui mangeait la taupe,
Qu’à la foire mon père m’avait achetée.


À la foire de l’est, pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
.


Pour conclure, à moi de vous tendre la perche en vous posant la question : et vous de quoi vous est venu votre intérêt pour le Moyen Âge ? Dites-nous le en commentaires.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

(1) Pour éviter tout malentendu avec l’actualité, je vais exclure de cette généralisation, le narratif autour de Duhamel qui a secoué tout récemment la classe bien pensante. Je me réfère ici à des autobiographies bien plus inconséquentes que celle-ci.

Les confessions d’un malandrin de Branduardi, grand troubadour italien moderne

troubadour_medieval_trovatore_musique_chanson_poesie_inspiration_moyen-age_medievalSujet : chanson, poésie d’inspiration médiévale, musique, folk, poésie, résonance poétique, médiévalisme.
Période :  XXe siècle, XXIe siècle
Auteur  :  Sergueï Essénine (1895 – 1925), Etienne Roda-Gil (1941-2004), Angelo Branduardi
Titre : Confessions d’un Malandrin,
Interprète : Angelo Branduardi
Album : Confession d’un malandrin  (1981)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans les mystérieuses raisons qui peuvent nous pousser, enfants, à nous intéresser à l’Histoire ( un de ses aspects ou une de ses périodes en particulier), il nous a fallu compter avec un artiste italien, qui, dans les années 80, commença à illuminer de son art et de ses textes uniques  le paysage musical français. Indifférent aux modes, en plein cœur des années disco, Angelo Branduardi venait proposer ses créations, ses mélodies aux sonorités anciennes et sa grande poésie et le public en redemandait. Et peu importe alors qu’elles fussent ou non empruntées au Moyen Âge historique, elles avaient une saveur toute médiévale et cet auteur-compositeur interprète, qui ne ressemblait à nul autre, semblait être un troubadour égaré dans notre monde. Venu de temps anciens aux commandes d’une mystérieux machine, il était peut-être même le dernier des troubadours italiens.

Angelo Branduardi,
le dernier troubadour italien

S’il a émergé au milieu des années 70 et leur goût prononcé pour le néo folk médiéval d’origine celtique ou même le folk « progressif », Angelo Branduardi a toujours fait figure d’être un artiste solitaire et indépendant. Loin  des influences d’autres groupes de cette période, son style demeurait déjà unique. Alors, pour tenter de le ranger quelque part, on a pu parler de « folk-rock d’influence médiévale », mais en réalité, ce que fait surtout Angelo Branduardi, c’est surtout du Angelo Branduardi.

chanson_folk_poesie_inspiration_medievale_angelo_branduardi_troubadour_italienCôté cursus, il vient d’un parcours musical classique. Violoniste soliste surdoué, formé au conservatoire Niccolò Paganini de Gènes, il en sortira à l’âge de 16 ans avec un premier prix. Il étudiera aussi un temps la philosophie et se piquera encore de poésie auprès du poète et écrivain italien Franco Fortini qui sera l’un de ses professeurs.

Entré presque par hasard dans le monde de la chanson, le baladin et multi-instrumentiste compose ses propres musiques et chante dans un nombre impressionnant de langues (italien, anglais, français, espagnol, etc…). Du côté des paroles, s’il s’inspire quelquefois de chansons traditionnelles, de textes anciens ou de poésies plus récentes, c’est presque toujours son épouse Luisa Zappa qui sera sa parolière en italien quand ils n’écriront pas les textes à quatre mains. Dans les autres langues, il choisira soigneusement ses paroliers pour proposer de véritables adaptations poétiques.

Du côté des compositions, si elle peut sembler d’origine médiévale à l’oreille profane, la musique d’Angelo Branduardi  prend en réalité, le plus souvent sa source dans un répertoire plus classique, celui qu’il a appris au conservatoire de Gènes ; il n’y avait pas alors de formation aux musiques plus anciennes et médiévales. Ses œuvres sont donc plus résolument baroques, quelquefois renaissantes, et il va encore chercher dans le folklore méditerranéen ou même yiddish les sources de son inspiration.  Sur scène, l’artiste se laisse emporter par son art et il s’y tient souvent, les yeux fermés, chanson_folk_poesie_inspiration_medievale_confession_malandrin_angelo_branduardi_troubadour_italientout entier habité par sa musique et plongé au cœur d’une intériorité dont il demeure le seul à possèder les clés.

Maintes fois primé pour ses albums, plusieurs fois disque d’Or, il se fera un peu plus discret en France à compter du milieu des années 90, mais il restera actif artistiquement en d’autres lieux. Après de longues années de travail en Italie et en Allemagne et pour le plus grand plaisir d’un public français qui lui est resté fidèle, il reviendra avec des concerts mais aussi avec un Best Of de ses chansons françaises en 2015.

Sur la partie les plus médiévales de ses productions, dans les années 2000, il signera « L’infinitamente Piccolo », une œuvre poétique et musicale sous forme de spectacle (suivie en 2007 d’un DVD) dédiée tout entière à Saint-François d’Assise : La Lauda di Francesco (la laude, les louanges de Saint-François). 

Pour consulter l’actualité et l’agenda d’Angelo Branduardi, voici le lien vers la version française de son site web officiel.

« Les Confessions d’un Malandrin »
une chanson « d’inspiration » médiévale

Bien qu’enregistrée seulement en 1981 en langue française, en plus d’être une pure merveille, la chanson que nous vous proposons aujourd’hui a ceci de particulier qu’elle est la toute première composée par Angelo Branduardi. Ecrite à l’âge de 18 ans, presque par jeu et « dans les tourments de l’adolescence », comme il le confiera lui-même lors d’un interview à la télévision italienne, l’artiste ne se destinait alors pas du tout à être chanteur. Au hasard d’une rencontre c’est pourtant bien cette chanson  qui le propulsera dans une carrière qu’il avait été loin d’imaginer et qu’il avait projetée chanson_poesie_inspiration_medievale_serguei_essenine_poete_voyou_paysan_russebien plus  « classique ».

Du point de vue musical comme textuel, à la première écoute, les confessions de ce malandrin ont déjà l’air de nous transporter dans le Moyen Âge des troubadours avec ce poète qui court de village en village. Fils de modestes paysans, il est devenu célèbre et on parle désormais de lui chez « les rois et les reines ». Pourtant, il reste attaché par l’âme et le cœur à sa terre natale, et il se livre, de manière touchante,  dans cette poésie.

Confessioni di un malandrino version italienne

Le souffle d’un grand poète russe
pour la musique inspirée d’un troubadour italien

Loin de trouver ses origines dans la période médiévale, les paroles de cette chanson proviennent en réalité d’un poème russe daté de 1920 et signé de la main de Sergueï Aleksandrovitch Essenine  (Serge Esenin) (1895 – 1925). Auteur de talent, encore largement reconnu en Russie, poète, « voyou »,  homme engagé aussi aux côtés de la révolution d’octobre, Essenine chanta l’âme russe et l’attachement à sa terre comme personne.

« Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter.
Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme 
Tombant aux pieds d’autrui.
Ci-après la toute ultime confession, 
Confession dont un voyou vous fait profession.

C’est exprès que je circule, non peigné,
Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules. 
Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer
L’automne sans feuillage de vos âmes. »

Sergueï Esenin  – Extrait de Confession d’un voyou,
traduction d’Armand Robin

Cette poésie qui toucha Angelo Branduardi au cœur est inspirée directement de la vie du poète russe ; il était lui-même issu d’une famille de paysan. Consumé peut-être par sa propre sensibilité, Sergueï Essénine mit fin à ses jours à l’âge de trente ans, en laissant pour témoignage une poésie écrite de son propre sang. La version du suicide fut contestée par la famille, mais le jeune poète russe au destin tragique emporta la vérité dans sa tombe (pour quelques extraits de son oeuvre, consultez cet article d’Esprits Nomades ).

chanson_poesie_inspiration_medievale_folk_etienne_roda_gil_branduardi_confession_malandrinAyant trouvé de grandes résonances avec le poète, le jeune Angelo Branduardi signa donc l’adaptation italienne de ces « confessions d’un voyou » dans les années 70 et c’est son parolier français de prédilection, Etienne Roda-Gil qui en fit, bien plus tard, en 1981, une adaptation française très inspirée. Elle vint rejoindre d’autres chansons du troubadour italien dans un album qui portait d’ailleurs le nom de la chanson.

Ajoutons que la version italienne, elle-même magnifique, est assez fidèle dans sa trame et ses vers au poème d’origine de Sergueï Esénine qui l’avait inspirée.  On doit son « tour médiévalisant » à Angelo Branduardi qui l’avait déjà amorcé dans la version italienne par son choix de vocabulaire : le « voyou » entre autre, s’était déjà changé chez lui en « malandrin ».  Etienne Roda-Gil le suivit dans la version française et renforça encore les images médiévales  avec ces paysans qui craignaient « le seigneur du ciel et les tourbières » chez le poète russe et qui, avec lui, se mirent à craindre « les seigneurs et leur colère », avec encore ce poète dont on parlait chez « les rois et les reines » et qui, dans la version originale, chantait la Russie. Le passage à l’univers du Moyen Âge était fait et l’évocation totalement réussie.

Confessions d’un malandrin, les paroles
et l’adaptation française de Roda-Gil

Les Confessions d’un Malandrin en Version Française

Je passe les cheveux fous dans vos villages,
la tête comme embrasée d’un phare qu’on allume
Aux vents soumis je chante des orages
aux champs labourés la nuit des plages.
Les arbres voient la lame de mon visage
où glisse la souillure des injures
Je dis au vent l’histoire de ma chevelure
qui m’habille et me rassure.

Je revois l’étang, de mon enfance
où les roseaux et toutes les mousses dansent
et tous les miens qui n’ont pas eu la chance
d’avoir un fils sans espérance.
Mais ils m’aiment comme ils aiment la terre
ingrate à leurs souffrances à leur misère
Si quelqu’un me salissait de reproches
ils montreraient la pointe de leur pioche.


Paysans pauvres mes père et mère
attachés à la boue de cette terre
Craignant les seigneurs et leurs colères
pauvres parents qui n’êtes même pas fiers
d’avoir un fils poète qui se promène
dont on parle chez les rois et chez les reines
qui dans des escarpins vernis et sages
blesse ses pieds larges et son courage.

Mais survivent en moi comme lumière
les ruses d’un voyou de basse terre
devant l’enseigne d’une boucherie campagnarde
je pense aux chevaux morts mes camarades
Et si je vois traîner un fiacre
jaillit d’un passé que le temps frappe
je me revois aux noces de campagne
parmi les chairs brulées des paysannes.

J’aime encore ma terre, bien qu’affligée
de troupes avares et sévères
c’est le cri sale des porcs que je préfère
à tous les discours qui m’indiffèrent.
Je suis malade d’enfance et de sourires
de frais crépuscules passés sans rien dire
Je crois voir les arbres qui s’étirent
se réchauffer puis s’endormir.


Au nid qui cache la couve toute neuve
j’irai poser ma main devenue blanche
mais l’effort sera toujours le même
et aussi dure encore, la vieille Écorce.
Et toi le grand chien de mes promenades
enroué, aveugle et bien malade
tu tournes la queue basse dans la ferme
sans savoir qui entre ou qui t’enferme.

Il me reste des souvenirs qui saignent
de larcins de pain dans la luzerne
et toi et moi mangions comme deux frères
chien et enfant se partageant la terre
Je suis toujours le même, le sang,
les désirs, les mêmes haines
sur ce tapis de mots qui se déroule
je pourrais jeter mon cœur à vos poules.

Bonne nuit faucille de la lune
brillante dans les blés qui te font brune
de ma fenêtre j’aboie des mots que j’aime
quand dans le ciel je te vois pleine
La nuit semble si claire
qu’on aimerait bien mourir pour se distraire
qu’importe si mon esprit bat la campagne et
qu’on montre du doigt mon idéal.

Cheval presque mort et débonnaire
à ton galop sans hâte et sans mystère
j’apprends comme d’un maître solitaire
à chanter toutes les joies de la terre
De ma tête comme d’une grappe mure
coule le vin chaud de ma chevelure.

De mon sang sur une immense voile pure,
je veux écrire les rêves des nuits futures…

En vous souhaitant une belle journée et une très belle écoute.

Frédéric EFFE.
Pour Moyenagepassion.com
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