Sujet : fable médiévale, enluminure, ysopet, retouche, restauration, feuille d’or, bestiaire médiéval. Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou lion, dou Bugle et d’un Leu. Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : Fables de Marie de France, ms Français 24428, BnF (XIIIe siècle).
Bonjour à tous,
our faire suite à notre article sur la fable du Lion, du Boeuf et du Loup de Marie de France, nous vous proposons un aperçu d’une retouche, restauration d’enluminure effectuée à cette occasion.
Ce travail digital vise simplement à mettre en valeur les sujets de l’illustration et l’aspect général de l’ensemble. L’idée est de se rapprocher de ce qu’a pu être cette enluminure à la feuille d’or au moment de sa création, en évitant de surajouter trop de réinterprétation, saturation de couleurs, etc.
Le manuscrit d’origine est toujours le ms Français 24428 de la BnF. Ce codex du XIIIe siècle, consultable sur Gallica.fr contient L’image du monde de Gautier de Metz, les fables de Marie de France et divers autres textes, bestiaires et poésies animalières, en relation avec cette période. Il a quelque peu souffert des assauts du temps, en particulier sur la partie qui touche les fables de la poétesse anglo-normande.
Ajoutons que ce manuscrit enluminé est loin d’être le seul à présenter les fables de Marie de France. Le site Arlima en mentionne une très longue liste dont une bonne partie est conservée au département des manuscrits de la BnF.
L’enluminure du lion, du bœuf et du loup rajeunie
Cette restauration a pris un certain nombre d’heures et nous vous la présentons ici en quelques étapes rapides et en musique.
Ajoutons que le travail en question est beaucoup moins fastidieux et ambitieux qu’une restauration effectuée dans les règles de l’art, sur une manuscrit d’origine, par un conservateur spécialisé.
En espérant que ce petit exercice de restauration vous ait plu.
Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie politique, langue d’oïl, injustice, tyran, bestiaire médiéval, loup, lion, cerf, bœuf. Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou lion, dou Bugle et d’un Leu. Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820).
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nos pas nous conduisent vers le Moyen Âge central et plus précisément le 13e siècle à la découverte d’une nouvelle fable médiévale. Signé de la plume de Marie de France, ce récit animalier nous entraînera, une fois de plus, sur le champ moral et politique.
Quand le loup et le bœuf se lient au lion, l’association finit par tourner en leur claire défaveur. Dans le jeu des alliances entre les puissants et leurs sujets, fussent-ils de prestigieux vassaux, la part du lion n’en laisse guère aux serviteurs. L’avidité et les abus de pouvoir sont au cœur de cette fable.
Une alliance inattendue
Cette fable de Marie de France met en scène une alliance plutôt inattendue. Lion, loup et bœuf (ou buffle) vont, en effet, ensemble chasser le cerf. Dans ce contexte de prédation, on se demande un peu ce que le bœuf, digne herbivore, vient faire dans cet équipage.
Ici, ce qu’il faut surtout retenir, c’est le symbole. Indépendamment de la force du bovin et du loup, leur puissance ne pèse guère face au seigneur et roi du domaine. Ils connaîtront tous deux l’injustice du tyran.
La part du tyran
D’Esope à Phèdre et avant Marie de France, cette fable avait déjà connu des variantes. Chez Esope, l’équipée des trois chasseurs était tout aussi étonnante. Le cerf se trouvait déjà au menu mais c’est le lion, le renard et l’âne qui devaient gérer son partage.
Dans le récit du fabuliste grec, le dernier des trois, l’équidé, allait même payer cher le fruit de son outrecuidance. Pour avoir divisé le butin en trois parts égales, il serait mis en pièce sans sommation par le roi des animaux.
Plus de 500 ans après Esope, on retrouve la fable chez Phèdre. Cette fois, les alliés du lion, une génisse, une chèvre et une brebis, seront plus encore du côté des faibles. Elles non plus, ne feront pas le poids face au puissant fauve.
Bien des siècles après Phèdre, Jean de La Fontaine puisera directement son inspiration chez le fabuliste latin, en reprenant le même équipage et la même morale.
Pour l’essentiel, Marie de France a marché sur les traces des classiques. Elle a donné un dimension un peu plus économique à sa moralité, en ajoutant la notion de riche et de pauvre, à l’injustice du puissant.
Aux sources manuscrites de cette fable
Pour les sources manuscrites, nous avons repris ici le manuscrit médiéval ms Français 24428 de la BnF. Ce dernier contient « L’Image du monde » de Gautier de Metz, ainsi que les fables de Marie de France. On y trouve encore des textes divers de cette période tel que Li Volucraires ou poème moral sur les oiseaux, attribué à Omons et Li Bestiaires divin de Guillaume Le Clerc.
Ce manuscrit daté du XIIIe siècle est dans un état de conservation assez problématique.
Ses enluminures des fables de Marie de France à la feuille d’or sont notamment assez altérées, comme on le peut le voir sur la capture ci-contre. On y trouve également de nombreuses tâches et salissures sans doute héritées d’antiques consultations.
Un manuscrit médiéval ne traverse pas toujours aisément sept siècles d’histoire, a fortiori quand ses contenus sont appréciés.
Sur l’illustration d’en-tête, nous vous présentons une retouche digitale de l’enluminure de la fable du jour. Nous la partagerons bientôt au format animé (étape par étape) comme nous l’avions déjà fait pour un travail précédent (voir retouche enluminure, fable du loup et de la grue).
Dou lion, dou Bugle et d’un Leu, dans la langue de Marie de France
Jadis esteit custume e lois, Ke li Léunz dut estre Rois Seur tutes les Bestes qui sunt, E ki cunversent en ces munt. Dou Bugle ot fait sun Séneschal Car preu le tint et à loial ; Au Leuz bailla sa Provosté.
Tuit trois en sunt el bos alé, Un Cerf truvèrent è chacièrent, Qant pris l’orent, si l’escurchièrent; Le Lox au Bugle demanda Coment le Cers départira ? C’est bien, fet-il, à mon Sengnur Cui nus devons porter henur.
Li Léons a dit è jurei, Ke tuit sevent per véritéi Ke le première part aureit Pur ce que Reiz è Sires esteit; Ke l’autre part pur le gaaing, Il ot esté li tiers compaing, La tierce part ce dit aureit Car il l’ocist, raisuns esteit ; E se nus d’eauz deux la preneit Ses anemis mortex sereit. Dunc ni osa nus atuchier Tut lur estut le Cers laissier.
Moralité
Autresi est n’en dutez mie ; Se Povres hum pren cumpaignie A plus Fort humme k’il ne seti, Jà dou gaaing n’aura espleit ; Li Riches volt aveir l’ounur U li Povres perdra s’amur. Se lur gaaig deivent partir Li Riches velt tut retenir.
Du lion, du bœuf et d’un loup, traduction/adaptation en français actuel
NB : pour être un ancêtre de l’oïl, l’anglo-normand de Marie de France peut s’avérer ardu. Aussi nous vous proposons une adaptation de cette fable en français actuel.
Jadis était coutume et lois Que les lions dussent être rois De toutes les bêtes qui sont Et qui demeurent en ces monts. Du bœuf, il fit son sénéchal Car il est preux et fort loyal ; Et du loup, il fit son prévôt.
Un jour tous trois s’en furent au bois Voyant un cerf, ils le chassèrent, Et, une fois pris, l’écorchèrent. Le loup au bœuf s’enquit alors Du partage de ce trésor. « C’est bien, dit l’autre, à mon Seigneur Qu’il faudra laisser cet honneur. »
Le lion a alors déclamé Que tous savaient, en vérité, Que la première part était sienne Comme roi et seigneur du domaine. La seconde lui échoyait Pour être l’un des trois chasseurs. La troisième aussi, à bon droit, Car il avait occis la proie. Qu’on ne s’avise d’y toucher Sauf se dresser contre lui, au péril de sa propre vie. Loup et bœuf ne s’y risquèrent point Et tout le cerf lui revint.
Moralité
N’en doutez pas, car il en va toujours ainsi, Si un pauvre prend compagnie D’un homme bien plus fort que lui. Jamais il n’en tire profit. Les riches voudront tous les honneurs Les pauvres y laisseront leur cœur1. Dès qu’il est question de partage, Le riche prend tout et d’avantage.
Une superbe enluminure de lion et lionceaux dans le Bestiaire de Rochester ( Royal MS 12 F XIII) de la British Library (XIIIe siècle)
La fable et ses variantes d’Esope à La Fontaine
Il ne fait jamais bon s’associer à plus puissant que soi et encore moins s’asseoir à sa table. Au fil des variantes, le fond de cette fable antique est resté le même. Les raisons invoquées pour rafler le produit de la chasse diffèrent, mais le partage de la venaison tourne toujours à l’avantage du roi lion.
Du Lion allant à la chasse avec d’autres bêtes, Esope (564 av. J.-C)
Un Lion, un Âne et un Renard étant allés de compagnie à la chasse, prirent un Cerf et plusieurs autres bêtes. Le Lion ordonna à l’Âne de partager le butin ; il fit les parts entièrement égales, et laissa aux autres la liberté de choisir.
Le Lion indigné de cette égalité, se jeta sur l’Âne et le mit en pièces. Ensuite il s’adressa au Renard, et lui dit de faire un autre partage ; mais le Renard mit tout d’un côté, ne se réservant qu’une très petite portion. ”
Qui vous a appris, lui demanda le Lion, à faire un partage avec tant de sagesse ? − C’est la funeste aventure de l’Âne, lui répondit le Renard. “
La Vache, la chèvre, la brebis et le Lion, Phèdre (-14, 50 après JC)
La société d’un puissant n’est jamais sûre; cette fable va prouver ce que j’avance. La Génisse, la Chèvre et la patiente Brebis firent dans les bois société avec le Lion. Ils prirent un cerf d’une grosseur prodigieuse. Les parts faites, le Lion parla ainsi : « Je prends la première, parce que je m’appelle Lion; la seconde, vous me la céderez, parce que je suis vaillant ; la troisième m’appartient, parce que je suis le plus fort : quant à la quatrième, malheur à qui oserait la toucher!» C’est ainsi que, par son injustice, il s’empara, lui seul, de la proie tout entière.
Version latine : Vacca et Capella, Ovis et Leo
Numquam est fidelis cum potente societas ; testatur haec fabella propositum meum. Vacca et capella et patiens ovis injuriae socii fuere cum leone in saltibus. Hi cum cepissent cervum vasti corporis, sic est locutus, partibus factis, leo: «Ego primam tollo, nominor quia leo ; secundam, quia sum fortis, tribuetis mihi ; tum, quia plus valeo, me sequetur tertia ; malo adficietur si quis quartam tetigerit.» Sic totam praedam sola improbitas abstulii.
Fables de Phèdre traduction nouvelle, C. L.F. Panckoucke. (1834), Bibliothèque latine française.
La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion, Jean de La Fontaine (1621-1695)
La Génisse, la Chèvre et leur sœur la Brebis, Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage, Firent société, dit-on, au temps jadis, Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris ; Vers ses associés aussitôt elle envoie : Eux venus, le Lion par ses ongles compta, Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie ; Puis en autant de parts le Cerf il dépeça ; Prit pour lui la première en qualité de Sire : Elle doit être à moi, dit-il, et la raison, C’est que je m’appelle Lion : À cela l’on n’a rien à dire. La seconde par droit me doit échoir encore : Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort. Comme le plus vaillant je prétends la troisième. Si quelqu’une de vous touche à la quatrième, Je l’étranglerai tout d’abord.
Moralité : « fuyez l’alliance d’un plus puissant que vous ». Véhiculé par quatre auteurs de renom, ce message a traversé 2500 ans d’Histoire.
Merci encore de votre lecture.
Frédéric Effe. Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Notes :
La fable de Marie de France parle de « perdre s’amour ». Ici, l’interprétation va du côté de l’injustice de l’alliance qui est aussi une déception et une trahison affective. ↩︎
Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, franco-normand, auteur médiéval, poésie satirique, langue d’oïl, vanité, envie, contentement, bestiaire médiéval. Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou Poon qi pria qu’il chantast miex Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous partons pour le Moyen Âge central à la découverte d’une nouvelle fable médiévale de Marie de France. Au XIIe siècle, celle qu’on considère comme une des premiers écrivains en langue vernaculaire s’adonne à l’écriture de lais, de récits religieux. mais aussi à l’adaptation de fables antiques en franco-normand. Son isopet fut même le premier recueil de fables connu en langue française.
Dans la fable du jour, la poétesse nous invite à suivre un paon mécontent de son sort et surtout de son chant. A l’habitude, nous remonterons aux origines historiques de ce récit. Nous vous en proposerons également un commentaire et une traduction en français actuel. Avant cela, disons un mot du paon et de quelques symboles qui lui sont attachés dans les bestiaires médiévaux.
Le paon des bestiaires médiévaux
Enluminure d’un paon faisant la roue, Bodley Bestiary, manuscrit MS Bodley 764 (XIIIe s)
Au Moyen Âge central, on retrouve souvent le Paon et sa roue associés au symbole de la vanité. Dans Li livres dou tresor (1260-1267), Brunetto Latini reconnaît à l’oiseau des qualités esthétiques : « une poitrine de couleur saphir et une riche queue de diverses couleurs dont il se réjouit incroyablement« .
L’auteur décrit aussi le paon comme ayant une tête de serpent, unevoix de diable et il lui prête une vanité qui confine à la vulgarité. Quant à sa chair elle est, toujours selon Latini, dure et nauséabonde.
En fait de chant, il est vrai que le cri du volatile s’approche plus du braillement que du gazouillis de certains de ses congénères à plumes. Sur l’idée de vanité, on peut lire encore que si ce cri est effroyable c’est qu’à son réveil l’oiseau panique et s’étrangle de peur d’avoir perdu sa beauté.
Chez Hildegarde de Bingen on trouve une description qui décrit le paon comme une créature assez ambivalente et vicieuse. Brisant les œufs de sa propre engeance, il n’hésite pas non plus, selon elle, à verser dans des habitudes déviantes et des accouplements contre-nature avec d’autres animaux 1.
Dans d’autres bestiaires, on trouvera encore le paon lié à la renaissance ou la résurrection. Sa symbolique est donc assez ambivalente et complexe.
Du Paon qui implorait un meilleur chant
Enluminure de Rossignol, MS Bodley 764
Pour revenir à cette fable médiévale de Marie de France, un paon furieux s’y plaint auprès de Junon de posséder un chant exécrable.
La déesse a beau lui faire remarquer qu’il a reçu, d’entres tous les oiseaux, le plus beau des plumages, le volatile reste inconsolable. Il continue de loucher vers le Rossignol qui, bien que plus petit que lui et bien moins remarquable en apparence, possède un chant plus enviable.
Au sortir, Junon restera sourde aux jérémiades du paon et s’en irritera même. Elle finira par lui enjoindre de se contenter de ce que la nature et les dieux lui ont déjà donné. Vanité et envie contre importance du contentement 2 sont donc au programme de cette fable mais d’où vient cette référence à Junon, la déesse de déesse ?
Argos, Junon et les paons
Nul n’ignore la beauté du paon et de sa roue. Selon les mythologies grecque et romaine, il aurait justement hérité de cet apparat par la déesse Junon (Héra en grec), épouse de Jupiter (Zeus) et reine des dieux auquel cet oiseau est attaché depuis l’antiquité.
Junon & ses paons, enluminure du Français 9197
La Mythologie nous conte que Jupiter s’était entiché de la belle Io, fille du dieu fleuve Inachos. Afin de la soustraire à la terrible jalousie de Junon, le Dieu des dieux décida de changer sa maîtresse en génisse.
Il en fallait toutefois plus pour calmer la méfiance de Junon. Voulant s’assurer que sa rivale soit totalement neutralisée, la déesse la fit garder par Argus, le géant aux cent yeux. Ayant appris cela, Jupiter décida de libérer Io. Il manda son fils Mercure (Hermès) endormir le colosse à l’aide d’une flute de pan. Une fois dans les bras de Morphée, la tête du gardien fut tranchée.
Découvrant Argus mort, Junon fort attristée décida de le récompenser en parant les plumes de son oiseau favori, le paon, des cent yeux du géant.
Dou Poon qi pria qu’il chantast miex dans la langue de Marie de France
Uns Poons fu furment iriez Vers sei-méisme cureciez Pur ce que tele voiz n’aveit, [a]Cum à sa biautei aveneit. A la Diesse le mustra E la Dame li demanda S’il n’ot assez en la biauté Dunt el l’aveit si aorné ; De pennes l’aveit fait si bel Qe n’aveit fait nul autre oisel.
Le Poons dist qu’il se cremeit Q’à tuz oisiauz plus vilx esteit Pur ce que ne sot bel chanter. Ele respunt lesse m’ester, Bien te deit ta biauté soufire ; Nenil, fet-il, bien le puis dire Qant li Rossegnex q’est petiz A meillur voiz, j’en sui honniz.
MORALITÉ.
Qui plus cuvoite que ne deit Sa cuvoitise le deçeit ; Pur cet Fable puvez savoer Que nuz Hum ne puit avoer Chant è biauté tute valor. Pregne ce qu’a pur le meilor.
Du paon qui voulait mieux chanter (adaptation en français actuel)
Un paon était fort irrité Et courroucé envers lui-même Pour ne posséder un chant tel Qui convienne à sa beauté. Il s’en plaignit à la Déesse Qui, à son tour, lui demanda S’il n’avait assez de la beauté Dont elle l’avait si bien parée ; Son plumage était le plus beau Supérieur à bien des oiseaux.
Le paon dit qu’il se trouvait, lui, Le plus vil d’entre les oiseaux Car il ne savait bien chanter. Elle répondit, « laisse moi en paix Contente-toi de ta beauté » ; « – Nenni, fit-il, et je l’affirme, Quand le rossignol si petit, Chante bien mieux, j’en suis honni (honteux, bafoué)« .
Moralité
Qui plus convoite qu’il ne doit Sa convoitise le déçoit. Cette fable nous fait savoir Que nul homme ne peut avoir Chant et beauté tout à la fois (de même valeur) Qu’il prenne ce qu’il a de meilleur 3.
De Phèdre à Marie de France
Douze siècles avant Marie de France, on trouvait déjà la fable du paon et de Junon chez Phèdre (10 av J-C. -50) . La version de la poétesse française en est assez semblable. Seule différence, le fabuliste illustrait son propos à l’aide d’autres exemples pris dans le règne aviaire.
Voici cette fable de Phèdre dans sa version latine, suivie de sa traduction en français.
Pavo ad Junonem Phèdre, livre III, fable XVIII
Tuis conteus no concupiscas aliena
Pavo ad Junonem venit, indigne ferens Cantus luscinii quod sibi no tribuerit; Illum esse cunctis auribus mirabilem, Se derideri simul ac vocem miserit. Tunc consolandi gratia dixit dea: Sed forma vincis, vincis magnitudine; Nitor smaragdi collo præfulget tuo, Pictisque plumis gemmeam caudam explicas.
Quo mi inquit mutam speciem si vincor sono? Fatorum arbitrio partes sunt vobis datæ; Tibi forma, vires aquilæ, luscinio melos, Augurium coruo, læva cornici omina; Omnesque propriis sunt contentæ dotibus. Noli adfectare quod tibi non est datum, Delusa ne spes ad querelam reccidat.
Le paon se plaint à Junon traduit du latin de Phèdre
Content du tien, n’envie point celui des autres
Le paon vint trouver Junon, piqué de ce qu’elle ne lui avait point donné le chant du rossignol, qui faisait l’admiration de tous, tandis qu’on se moquait de lui dès qu’il montrait son chant.
La déesse, pour le consoler, lui répondit alors : « aussi l’emportez-vous par votre beauté, par votre grandeur. L’éclat de l’émeraude brille sur votre cou, et avec vos plumes bien colorées, vous déployez une queue semée de pierreries: « A quoi me sert tant de beauté, dit le paon, si je suis vaincu du côté de la voix. »
Junon lui rétorqua : « l’ordre des destins vous a donné à chacun votre part ; à vous la beauté, la force à l’Aigle, la voix mélodieuse au Rossignol, l’augure au Corbeau, les mauvais présages à la Corneille, et tous sont contents des avantages qui leur sont propres. Ne désirez pas ce que vous est étranger, de peur que vos espérances ne s’évanouissent en regrets superflus. »
Phèdre affranchi d’Auguste, en latin et en françois ed Nicolas et Richard Lallemant (1758) .
Le Paon se plaignant à Junon de La fontaine
Plus de 400 ans après Marie de France, Jean de La Fontaine s’est, lui aussi, penché sur cette fable de Phèdre pour en proposer sa version. En suivant le récit du fabuliste latin du premier siècle, le talentueux auteur français du XVIIe siècle reprenait la liste des qualités données à chaque oiseau.
Le Paon se plaignait à Junon. » Déesse, disait-il, ce n’est pas sans raison Que je me plains, que je murmure : Le chant dont vous m’avez fait don Déplaît à toute la nature ; Au lieu qu’un Rossignol, chétive créature, Forme des sons aussi doux qu’éclatants, Est lui seul l’honneur du printemps. « Junon répondit en colère : » Oiseau jaloux, et qui devrais te taire, Est-ce à toi d’envier la voix du Rossignol, Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ; Qui te panades, qui déploies Une si riche queue, et qui semble à nos yeux La boutique d’un lapidaire ? Est-il quelque oiseau sous les cieux Plus que toi capable de plaire ?
Tout animal n’a pas toutes propriétés. Nous vous avons donné diverses qualités : Les uns ont la grandeur et la force en partage : Le Faucon est léger, l’Aigle plein de courage; Le Corbeau sert pour le présage ; La Corneille avertit des malheurs à venir ; Tous sont contents de leur ramage. Cesse donc de te plaindre, ou bien pour te punir Je t’ôterai ton plumage.«
Après bien des déboires et à travers l’histoire, le paon vaniteux de la fable apprit donc une leçon d’importance de la bouche même de Junon. Il lui faudrait se contenter des avantages que la nature lui a donnés.
Une belle journée, en vous remerciant de votre lecture.
Frédéric Effe. Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Monde Médiéval sous toutes ses formes.
Notes
NB : sur l’image d’en-tête, vous retrouverez l’enluminure d’un paon aux couleurs très vives tirée du BM 14 de la Bibliothèque de Chalons. Ce manuscrit médiéval daté de la fin du XIIIe siècle peut être consulté en ligne ici. Sur notre illustration, nous l’avons installé sur un joli fond de verger médiéval. Cette autre enluminure est tirée du Livre des propriétés des choses de Barthélemy l’Anglais ou ms Français 136 de la BnF. Ce codex est un peu plus tardif puisqu’il date du XVe siècle.
Hildegard von Bingen’s Physica: The Complete English Translation of Her Classic Work on Health and Healing, Pricscilla Throop, Healing Arts Press, 1998 ↩︎
Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, auteur médiéval, poésie politique, poésie satirique, langue d’oïl, tyrannie Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : De l’Ostor cui les Coulons eslirent… Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)
Bonjour à tous,
n ce mois de rentrée, nous vous invitons à repartir en direction du XIIe siècle pour y découvrir une nouvelle fable médiévale de Marie de France. Au Moyen Âge central, cette poétesse s’est fait connaître par son œuvre abondante et notamment ses lais et ses fables. C’est aussi une des toutes premières auteures en langue vernaculaire française, soit en langue d’oïl et plus exactement en anglo-normand.
Un roi cruel & félon contre d’innocents sujets
La fable du jour met en scène d’ingénues colombes ayant décidé de se choisir un rapace comme seigneur. En voulant du redoutable prédateur leur protecteur, leur résultat sera, comme on s’en doute, à des lieues de leurs attentes.
De l’Ostor cui les Coulons eslirent à Segnor dans l’anglo-normand de Marie de France
Culuns demandèrent Seignur. A Rei choisirent un Ostur, pur ce ke meins mauz lor fesist E vers autres les guarandist. Mès, qant il ot la Sengnourie E tuit furent en sa baillie Ni ot un sul ki l’aproismast K’il ne l’uccist é devourast. Pur ce palla un des Colluns, Si apela ses compeignuns :
« Grant folie, fet-il, féismes Quant l’Ostoir a Roi choisisismes, Qui nus ocist de jur en jur ; Mix nus venist que sans Seingnur Fuissiens tuz tant, qu’aveir cestui. Ainz nus guardïiens nus de lui, Ne dutïons riens fors sun agait ; Puis ke nus l’awomes atrait, A il tut fait apertement Ce ke ainz fist céléement. »
Ceste essample dist a plusurs, Que coisissent les maus Segnurs. De grant folie s’entremetent, Qui en subjectïun se met, A crueus hume et à felun : Kar jà n’en auront se mal nun.
De l’autour que les colombes prirent pour Seigneur adaptation en français actuel
Des colombes cherchant un seigneur Choisirent un autour pour roi, Pour qu’il leur cause moins de tracas Tout en étant leur protecteur. Mais, une fois en sa seigneurie Et tous sous sa gouvernance Il n’y eut sujet qui l’approcha Qu’il ne tua et dévora. Voyant cela, un des pigeons Héla ainsi ses compagnons :
« C’est grande folie que nous fîmes Quand cet autour pour roi nous primes Qui nous décime d’heure en heure. Nous étions bien mieux sans Seigneur Que sous le joug de ce tueur. Avant, nous nous méfions de lui, Ne redoutant que ses embûches. Mais comme nous l’avons attiré Il fait ouvertement devant tous, Ce qu’il faisait, alors, caché. »
Cette fable se destine à tous ceux Qui choisissent de mauvais Seigneurs. C’est grande folie qu’ils commettent. Tous les sujets qui se soumettent A un homme cruel et félon N’en recueilleront que du malheur.
Cette courte fable de Marie de France sur le thème de la tyrannie et de la soumission à pour origine une fable antique de Phèdre. On peut retrouver cette dernière chez le fabuliste latin sous le titre Columbae et Miluus.
On note quelques menues différences entre les deux versions. Dans le récit de Marie de France, l’oiseau de proie est un autour. Ce proche cousin de l’épervier, chasseur redoutable de petites proies (notamment de pigeons et de palombes) était déjà connu de la fauconnerie médiévale (1). Dans la fable de Phèdre, le rapace est un milan mais cela ne change guère le fond de l’histoire.
Columbae et Miluus de Phèdre
« Qui se committit homini tutandum inprobo, Auxilia dum requirit exitium invenit. »
Columbae saepe cum fugissent Miluum Et celeritate pennae vitassent necem, Consilium raptor vertit ad fallaciam, Et genus inerme tali decepit dolo : « Quare sollicitum potius aevum ducitis, Quam regem me creatis juncto foedere, Qua vos ab omni tutas praestem injuria ? » Illae credentes tradunt sese miluo ; Qui regnum adeptus coepit vesci singulis Et exercere imperium saevis unguibus. Tunc de reliquis una : « Merito plectimur. »
Le milan et les colombes
Qui prend refuge auprès d’un méchant pour y trouver secours, ne court qu’à une perte certaine.
Les colombes fuyaient le Milan, et bien souvent, par leur habilité, elles avaient évité la mort. Le rapace chercha alors quelque ruse et trompa ainsi les innocentes créatures : « Pourquoi, leur dit-il, vivre dans cette inquiétude permanente ? Faisons plutôt une alliance et nommez moi comme roi. Vous serez ainsi protégé de toutes les blessures possibles. » Les colombes le crurent et en firent leur seigneur. Mais aussitôt qu’il devint leur maître, il exerça sur elle son règne cruel en les dévorant une à une. Un de celles qui restait dit alors : « Nous avons bien mérité notre sort ».
Columbae et Miluus – Fable XXXI – Livre 1 Fables de Phèdre, Ernest Panckoucke 1837, Paris
Tromperie du tyran ou servitude volontaire
Chez les deux auteurs, le propos reste politique et adresse la prédation, le pouvoir tyrannique et l’importance du sens critique dans l’assujetissement. Chez le fabuliste latin, le rapace est à l’origine de la ruse. Il se sert de la naïveté des pigeons pour se faire élire et tromper leur méfiance. Chez Marie de France, les palombes décident d’elles-mêmes de le prendre pour seigneur, croyant ainsi s’en affranchir.
Tromperie et ruse du tyran chez Phèdre contre Servitude volontaire des sujets chez Marie de France, dans les deux cas, les pauvres palombes, par leur soumission, serviront de festin au rapace. Malgré les siècles qui nous séparent de cette fable antique, puis médiévale, cela reste une belle leçon de méfiance politique à méditer. Vous jugerez ou non s’il elle est d’actualité.
Voir d’autres fables et poésies médiévales sur le thème de la tyrannie et de l’oppression :