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Un rondeau satirique de Meschinot dans la Bretagne agitée de la fin du XVe

Sujet : poésie satirique, poésie médiévale, poète breton, rondeau satirique, poésie politique, auteur médiéval, Bretagne Médiévale.
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit médiéval : MS français 24314 BnF
Ouvrage : “Jean MESCHINOT, sa vie et ses œuvres, ses satires contre louis XI”. Arthur de la Borderie (1865).

Bonjour à tous,

ans la Bretagne du moyen-âge tardif, Jean Meschinot pratique, avec style, une poésie incisive et engagée. On connaît ses Lunettes des Princes, ses ballades à l’encontre de Louis XI avec leurs envois inspirés du Prince de Georges Chastellain. Aujourd’hui, nous retrouvons notre poète breton dans un rondeau satirique qui dépeint bien le contexte agité de cette la fin de XVe siècle en terre bretonne.

Source et contexte historiques

On peut trouver cette pièce de Meschinot à la toute fin du MS français 24314. Ce manuscrit de 146 feuillets, daté du siècle de l’auteur, est actuellement conservé à la BnF. Son contenu est entièrement consacré à l’œuvre du poète breton.

Dans Jean MESCHINOT, sa vie et ses œuvres, ses satires contre louis XI (1865). Arthur de la Borderie situera cette poésie courte et caustique durant la crise qui opposa Pierre Landais à Guillaume Chauvin. Pour dire un mot du contexte, Chauvin fut un noble et haut fonctionnaire marquant de son temps. Chancelier de Bretagne, il fut notamment celui qui représenta, en 1468, le duc de Bretagne François II, à la signature du Traité d’Ancenis. Suite aux soulèvements de La Ligue du Bien public, ce pacte devait entériner l’allégeance de la Bretagne face à Louis XI et la cessation de ses alliances d’avec la couronne d’Angleterre et Charles le Téméraire. Ce traité ne fut que temporaire et n’empêcha pas le duc de Bretagne de se soulever, à nouveau, quelques années plus tard.

Landais contre la France et les barons

Pierre landais, fut, quant à lui, un personnage tout puissant de la fin du XVe siècle. Conseiller du duc de Bretagne dont il semblait avoir toute la confiance, il finit même par hériter, pendant un temps, des pleins pouvoirs sur le duché. À l’aube des années 1480, Landais eut à manœuvrer dans un contexte tendu ; il fut pris entre les actions de la couronne de France pour s’assurer du ralliement de la Bretagne (ce dont il entendait bien préserver le duché) et, de l’autre côté, les luttes intestines et les pressions de certains nobles locaux acquis à la cause de Louis XI et qui voyaient ce rattachement d’un bon œil. Ce différent opposa notamment Landais à Chauvin qu’il fit jeter en prison en 1481. Trois ans plus tard, ce dernier mourut dans son cachot. Ce fut la goutte de trop. Les nobles se soulevèrent contre Landais qui fut lâché de toute part, condamné et pendu. Si le duc fut, lui-même, impuissant à sauver son protégé, il semble que la mort de ce dernier apaisa les querelles qui opposaient les nobles bretons entre eux.

Landais, symbole pour certains, intrigant ambitieux pour d’autres. La lutte des deux hommes continua d’évoquer les tiraillements entre une Bretagne, de la fin du XVe siècle, prompte à se rallier et une autre continuant de se rêver plus indépendante. Quant à notre poète du jour, s’il a été un ardent défenseur du duché quand les assauts venaient de la couronne de France, Borderie ajoute qu’en dehors de ce rondeau, Meschinot se montrait, en général, plutôt distant à l’encontre des jeux de cour bretons, et même assez défiant au moment de prendre parti dans ce genre de luttes internes.


« Ceux qui dussent parler sont muts« 
un rondeau satirique de Jean Meschinot

Ceux qui dussent parler sont muts ;
Les loyaux sont pour sots tenus…
Vertus vont jus
(*), péché hault monte,
Ce vous est honte,
Seigneurs grans, moyens et menus,
Flatteurs sont grans gens devenus
Et à hault estais parvenus,
Entretenus,
Tant que rien n’est qui les surmonte…
Tout se mécompte,
Quant les bons ne sont soustenus.
Ceux qui dussent parler sont muts.

(*) Les vertus touchent terre, disparaissent


En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

NB : pour l’image d’en-tête nous avons assemblé le rondeau de Meschinot issu du manuscrit médiéval Ms Français 24314 de la BnF avec une gravure du XIXe siècle. Cette dernière représente Pierre Landais conduit à sa pendaison, à Nantes, sur la carrée de Blesse,  gibet qu’il avait lui même fait édifier quelque temps avant. Elle est tirée de La Bretagne (1864) de Jules Janin ; illustrée par MM. Hte Bellangé, Gigoux, Gudin, Isabey, Morel-Fatio, J. Noel, A. Rouargue, Saint-Germain, Fortin et Daubigny (consulter sur Gallica).

Un texte médiéval sans concession sur Les devoirs politiques & la corruption des puissants

Sujet : poésie satirique, morale, poésie médiévale, poète breton, devoirs des princes, miroirs des princes, poésie politique, auteur médiéval.
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 BnF
Ouvrage : Les lunettes des Princes par Olivier de Gourcuff, Société des Bibliophiles bretons (1891).

Bonjour à tous,

ous avons déjà partagé ici quelques extraits des Lunettes des Princes de Jehan Meschinot. Au XVe siècle, cet ouvrage versifié du poète breton se présente comme un véritable miroir des princes, soit un manuel sur les devoirs politiques des puissants et à leur usage.

Aujourd’hui, nous avons décidé de vous faire découvrir un nouvel extrait de ce texte médiéval. Il est un peu plus long que le précédent mais il est si riche que nous ne nous sommes pas résolus à le couper. Loin de la vision d’un pouvoir inconditionnel et arbitraire souvent mise en avant au sujet de l’exercice politique au moyen-âge, on découvrira, sous la plume de l’auteur médiéval, une conception bien plus exigeante et équilibrée .

Principe d’égalité et obligations politiques

Dans cet extrait, qu’on pourrait juger d’une grande modernité, on verra à quel point Meschinot adresse, sans ménagement, les obligations du pouvoir central envers son peuple et la nécessité impérieuse de les respecter. Sans concession, ni condescendance, il se dressera aussi à la hauteur des princes et des rois, en jetant clairement les bases d’une égalité entre gens du simple et puissants.

Cette revendication prendra appui sur plusieurs constats : égalité dans la matière dont nous sommes tous faits, égalité devant la nature temporelle et évanescente de nos existences, égalité encore devant la vacuité du superflu et de l’avoir. La quantité de biens et de possessions ne modifient pas la donne ; la prévalence du spirituel et la nécessité d’un certain détachement du monde matériel sont en filigrane. Dans la même continuité, la voie moyenne ou la « médiocrité dorée » chère à Eustache Deschamps, ne sont pas très loin. Elles résonnent entre les vers de l’auteur breton : « Ung cheval suffist à la fois au roy, une robe, ung hostel ».

Mauvais conseillers, princes abusifs,
une condamnation sans appel des corrompus

Sans surprise, chez Meschinot, le fond de cette égalité entre les hommes (que nous crions encore si fort aujourd’hui et qui est inscrite dans nos Droits fondamentaux) est, bien sûr, résolument chrétien. C’est dans ces valeurs qu’elle s’enracine. Plus loin, il l’énoncera d’ailleurs clairement : si Dieu a voulu séparer les petits des grands ce n’est pas pour conférer quelque supériorité à ces derniers et encore moins pour leurs profits, mais plutôt pour leur confier l’immense responsabilité de maintenir justice et raison. On trouvera encore cette idée que ce sont l’action, la morale et la capacité à faire le bien qui définissent la « valeur » humaine, pas le statut.

Hélas, contre la volonté divine et par la nature des hommes : « Bien souvent tout ne va pas droit ». Conseillers abusifs, princes complaisants ou complices, aux dérives du pouvoir trop fréquemment constatées, notre poète opposera la condamnation sans appel de toutes formes de corruption. Point de salut pour les contrevenants, ils seront voués à la honte et la damnation. On le voit, l’attente d’un pouvoir politique probe, juste et qui soit un véritable modèle d’exemplarité, si souvent désespérément ressassée, elle aussi, dans notre modernité, ne date pas d’aujourd’hui. Elle s’exprimera pleinement ici, chez l’auteur médiéval.

« Aymer sa nation » pour gouverner

Au passage, nous sommes au moyen-âge mais on retrouvera également, dans ces vers, l’idée de « nation » qui n’est pas née, elle non plus, au XIXe siècle (voir à ce sujet la conférence sur la France et les Français de Philippe Contamine). Le poète médiéval nous expliquera même que pour exercer correctement son devoir politique et ne pas se laisser aller aux vents de toutes les corruptions : « On doyt aymer sa nation ». Là encore, c’est une idée qu’on a vu souvent remise au centre des débats dans les commentaires d’actualité récents sur l’action politique et, dans un contexte croissant d’opposition entre souverainistes d’un côté, et européistes, progressistes ou mondialistes de l’autre.

Pour conclure cette courte analyse, on ne manquera pas de noter la grande richesse stylistique de Meschinot. On retrouve chez lui cette façon de jouer savamment avec les mots et les rimes, propre aux rhétoriciens dont il était particulièrement virtuose.


Les lunettes de Princes (extrait)
Dans le moyen-français de Jehan Meschinot

Or visons l’entrée et la fin
De l’empereur et d’ung porchier.
L’ung n’est pas composé d’or fin,
L’autre de ce qu’a le porc chier.
Tous deux sont, pour au vray toucher,
D’une mes me matiere faictz.

On congnoist les bons aux biens faitz.
Se j’ay maison pour ma demeure,
Bon lict, cheval, vivre, vesture,
Le roy n’a vaillant une mure
Enplus que moy selon nature.
On luy faict honneur, c’est droicture ;
Mais il meurt sans emporter rien.
Peu vault le tresor terrien.

Ung cheval suffist à la fois
Au roy, une robe, ung hostel;
S’il menge et s’il boyt, je le fais
Aussi bien que luy, j’ay los tel.
La mort me prent, il est mortel.
Je vais devant, il vient aprés.
Nous sommes egaulx à peu près.

A cent ans d’icy je m’attens
Estre aussi riche que le roy.
J’attendray, ce n’est pas long temps :
Lors serons de pareil arroy.
Se je seuffre quelque desroy,
Entre deulx il fault endurer.
Malheur ne peut tousjours durer.

Quant au corps, gueres d’avantage
Ne voy d’ung prince aux plus petis.
Des aulcuns s’en vont devant aage
A la mort, povres et chetifz;
Aultres suyvent leurs apetis
Pour aucun temps, et puis se meurent.
Nos oeuvres sans plus nous demeurent.

Au milieu gist la difference,
Car ès deux boutz n’y en a point.
Le gran du petit differe en ce,
Car Dieu l’a voulu en ce point
Ordonner, pour tenir en point
Justice, paix, equité, droit.
Bien souvent tout ne va pas droit.

S’ung prince a conseil qui l’abuse,
Et ne scet ou veult y pourveoir,
C’est ung poulcin prins à la buse
Qu’on ne peut secourir, pourveoir.
L’entendement est faict pour veoir
Et discerner vertus de vice.
Profès ne doit sembler novisse.

Conseiller qu’on nomme preudhome
Se trop à soy enrichir tend,
Tost est corrompu, car prou done,
Et peu au bien publicque entend.
Mais sçavez vous qu’il en attend
Enfin honte et dampnation?
On doyt aymer sa nation.

Le prince est gouverneur et chief
Des membres de corps pollitique;
Ce seroit bien dolent meschief
S’il devenoit paraliticque,
Ou voulsist tenir voye oblicque
A l’estat pourquoy il est faict.
Tout se pert, fors que le bien faict.

Seigneurs, pas n’estes d’autre aloy
Que le povre peuple commun.
Faictes vous subjectz à la loy,
Car certes vous mourrez comme ung
Des plus petis, ne bien aulcun
Pour vray ne vous en gardera.
Chascun son ame à garder a.

Mais quant ung prince fait devoir
D’ouvrer en sa vacauation,
Selon sa puissance et sçavoir,
Laissant toute vacauation
Et mauvaise appliccation,
On ne le peult trop konnorer.
Le prince est fait pour labourer

Nompas du labour corporel,
Ainsi que les gens de villaige,
Mais gouvernant son temporel
Loyaulment, sans aulcun pillaige.
Avoir ne doibt le cueur vollaige,
Soit attrempé, nect, chaste et sobre.
La fin des pecheurs est opprobre.

Se pape, empereur, roys et ducz
Aymoient bonté en tous endroitz,
Telz ont esté et sont perdus
Par non tenir les chemins drois
Qui congnoistroient vertus et drois
En prenant à eulx exemplaire.
Plus doit que folie sens plaire.


NB : sur l’image d’en-tête, vous trouverez à gauche le feuillet du manuscrit 24314 où commence cet extrait (datation de l’ouvrage, courant XVe siècle). Sur la droite, il s’agit de la même page, sur une édition de 1527 des Lunettes des Princes par Nicole Vostre. Les deux manuscrits sont en ligne sur Gallica.fr

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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Au XVe siècle, une belle ballade courtoise de Jean Meschinot et un mot du Manuscrit Ms Français 9223

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet  : poésie médiévale, ballade, auteurs médiévaux, poètes, amour courtois,
Période  : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean Meschinot (1420 – 1491)
Alain Chartier (1385-1430)
Manuscrit ancien  : MS français 9223
Ouvrage  : Rondeaux et autres poésies du XVe  siècle  de Gaston Raynaud (1889) &  œuvres  de Maistre Alain Chartier de André du Chesne  Tourangeau (1667)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passione ses premières formes, au XIIe siècle, jusqu’au Moyen-âge tardif et même au delà, l’amour courtois et son héritage ont traversé le temps. Aujourd’hui, nous le retrouvons au cœur du XVe siècle, avec un ballade très inspirée de Jean Meschinot.

Le manuscrit médiéval Ms Français 9223

On peut retrouver la ballade du jour dans un ouvrage d’intérêt, daté de la fin du XVe siècle : le Ms français 9223 conservé au département des manuscrits de la BnF.

« Recueil de ballades, rondeaux et bergerettes »

Consultable sur Gallica, ce manuscrit contient 109 feuillets et 195 pièces d’une quarantaine auteurs : certains confirmés, poètes ou écrivains de profession, d’autres s’étant essayé à la poésie, le temps de quelques compositions. Témoin de l’activité poétique qui régnait  alors, autour de Charles d’Orléans, on y retrouve les œuvres de ce dernier, aux côtés de celles de Marie de Clèves (sa troisième épouse), Meschinot, mais aussi de poètes moins renommés. Une partie au moins des auteurs présents dans le Ms fr 9223 fréquentait assez régulièrement la cour de Blois et les cercles de poésies du duc d’Orléans et de Valois.

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Effervescence poétique & défilés d’auteurs à Blois

Pour qui s’intéresse à la littérature de la fin du moyen-âge (ou des débuts de la renaissance suivant les points de vue), cet ouvrage possède un véritable intérêt ; vue de loin, la poésie du XVe siècle peut, en effet, sembler se résumer à deux auteurs que l’on reconnait (non sans raison), parmi les plus grands de leur temps : Charles deco_medievale_enluminures_moine_moyen-aged’Orléans et François Villon. En s’approchant un peu de cette période, on se rend, pourtant, vite compte qu’elle a vu naître d’autres poètes de talent ; nous avons déjà eu l’occasion d’ajouter à notre liste des Meschinot, des Alain Chartier, ou même encore des Michault Taillevent. Or, s’il n’est pas le seul manuscrit de poésie du XVe, le MS français 9223 nous permet de découvrir une foule d’autres auteurs. Certes, ses poésies peuvent s’avérer d’inégale qualité, mais on y trouve tout de même quelques pépites. Au delà, le style de tous ses auteurs, les thèmes abordés et la langue en usage nous aident aussi à mieux remettre en contexte et en perspective les œuvres des deux grands poètes susnommés.

Ajoutons aussi que ce manuscrit permet encore de se délecter de nombreuses pièces ayant fait l’objet de concours de poésie dont Blois était le théâtre.

Sources modernes du manuscrit

Parmi les médiévistes français des XIXe et XXe siècles qui se sont penchés sur le MS Français 9223, on citera Gaston Raynaud. Le moyen le plus rapide d’accéder à tous ces textes est d’ailleurs son ouvrage : « Rondeaux et autres poésies du XVe siècle« , daté de 1889. Comme on le verra, Pierre Champion a aussi apporté sa précieuse contribution sur ce sujet.

Une Ballade courtoise de Meschinot

Attribution

Le MS français 9223 attribue explicitement notre ballade du jour à Jean Meschinot. A date, ceci ne semble pas faire l’objet de grandes polémique chez les médiévistes mais il semble que de nombreux éditeurs éditeurs aient pourtant continué longtemps de la considérer comme étant de Charles d’Orléans. De fait, cette erreur se reflète encore, de nos jours, sur de nombreuses pages en ligne.

Dans un article au sujet du manuscrit, Pierre Champion (qui confirme cette attribution, conformément à l’ouvrage mais aussi à G. Raynaud) nous apprend encore que le poète a pu rencontrer Charles d’Orléans et même séjourner à Blois autour de 1457-1458 (Voir Persée : remarques sur un recueil de poésies du milieu du XVe siècle, Pierre Champion, Romania 1922). Pour l’anecdote et toujours selon P. Champion, le poète suivait alors le connétable de Richemont et était payé 5 écus par rondeau. Au vue de sa plus grande longueur, il est à supposer que la ballade devait être encore plus lucrative.

Un tableau saisissant du mal d’amour

Jusque là, nous avons plutôt présenté Jean Meschinot sous son jour satirique et politique (voir article sur Les lunettes des Princes) mais, pour varier un peu, c’est à l’exercice de la courtoisie que le poète du moyen-âge tardif, s’adonnait dans cette ballade ; elle est, du reste, propre au Ms Fr 9223 et on ne la trouve pas dans les Lunettes des Princes.

D’un point de vue courtois, le propos n’est pas ici centré sur le « loyal amant » et la mise en valeur de ses qualités. Il glisse plutôt, tout entier, vers le thème de la distance et de la souffrance avec l’objet du désir : l’amour de loin. Le poète breton se présente comme un être désespéré ayant perdu le goût de tout. Au delà de la virtuosité et de la maîtrise des formes qui caractérisent Meschinot, on relèvera, dans cette ballade, une grande modernité. Dans un long exposé de deco_medievale_enluminures_moine_moyen-ageses sentiments et de son ressenti, le poète dresse un tableau « psychologique » très détaillé du mal d’amour, on serait presque tenté de dire de la « dépression » amoureuse.

A près de six siècles de là et par delà les menues difficultés que peuvent soulever certaines de ses tournures, le fond de ce texte nous parle encore. Il faut aussi dire que Meschinot est de la veine de ces auteurs médiévaux qui n’hésitent pas, dans certains de leurs textes, à pratiquer une poésie « à cœur ouvert », en mettant en scène et en vers leurs propres déboires et souffrances. D’une manière générale, c’est ce type de textes qui ont le mieux résisté au temps par l’universalité de leurs thèmes : la pauvreté d’un Rutebeuf, les errances, les misères et la peur de la corde d’un Villon, les amers constats d’un Michaut Taillevent face à la vieillesse et au temps passé, le désamour d’un Meschinot ou même encore sa tentative désespéré d’en finir avec la vie.  Autant de « Je » au bord du gouffre, dans lesquels nous pouvons encore facilement nous projeter, parce qu’ils pourraient être des « nous », des « soi ».

Pour compléter cette présentation, on notera avec Gaston Raynaud, que le refrain de cette poésie est inspirée très directement d’une ballade d’Alain Chartier. Nous ne résistons pas à reproduire cette dernière (en pied d’article) pour l’intérêt historique de la chose, même si, pardon de le dire, son style est largement plus « ampoulé » que celle de Meschinot.


« Puis que de vous aproucher je ne puis »
dans le moyen-français de Jean Meschinot

Plus ne voy rien qui reconfort me donne,
Plus dure ung jour que ne souloient (ne le faisaient) cent,
Plus n’est saison qu’a nul bien m’abandonne,
Plus voy plaisir, et mains  mon coeur s’en sent,
Plus qu’oncques mais mon vouloir bas descent,
Plus me souvient de vous, et plus m’empire,
Plus quiers esbas, c’est lors que plus soupire,
Plus fait beau temps, et plus me vient d’ennuys,
Plus ne m’atens fors tousjours d’avoir pire,
Puis que de vous aproucher je ne puis.

Plus vivre ainsi ne m’est pas chose bonne,
Plus vueil mourir, et raison s’i consent,
Plus qu’a nully Amours de maulx m’ordonne,
Plus n’a ma voix bon acort ne assent,
Plus fait on jeux, mieulx desire estre absens,
Plus force n’ay d’endurer tel martire,
Plus n’est vivant home qui tel mal tire,
Plus ne cougnoys bonnement ou je suis,
Plus ne sçay bref que penser, faire ou dire,
Puis que de vous aproucher je ne puis.

Plus suis dollent que nulle aultre personne,
Plus n’ay d’espoir d’aulcun alegement,
Plus ay desir, crainte d’aultre part sonne,
Plus cuide aller vers vous, mains sçay comment,
Plus suis espris, et plus ay de tourment,
Plus pleure et plains, et plus pleurer desire,
Plus chose n’est qui me puisse souffire,
Plus n’ay repos, je hay les jours et nuys,
Plus que jamais a douleur me fault duire (m’habituer, me conformer),
Puis que de vous aproucher je ne puis.

Plus n’ay mestier de jouer ne de rire,
Plus n’est le temps si non du tout despire, (dédaigner, mépriser)
Plus cuide avoir de doulceur les apuys,
Plus suis adonc desplaisant et plain d’ire,
Puis que de vous aproucher je ne puis.


Pour en savoir plus au sujet de la ballade médiévale  :  Histoire de la Ballade médiévale du moyen-âge central au XIXe siècle

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

La Ballade de Chartier ayant inspiré  Meschinot

Se fortune m’a ce bien, pourchassé,
Envers amours, qui tant m’ont soustenu,
Que vostre vueil soit au mien enchassé
Le plus heureux comme le chier tenu,
Vostre loyal serviteur retenu,
M’amour, mon bien où sont tous mes apuiz:
Si me semble-il que riens n’ay obtenu,
Puis que de vous approcher je ne puis.

Enuie m’a durement dechassé,
Tant qu’à peine me suis-je revenu,
De la langueur où dueil m’avoit chassé,
Sans concevoir que soye devenu.
Mais de mes maulx il vous est souvenu,
Si m’est allé de mieux en mieux depuis:
Combien, Dame, que ce m’est mal venu,
Puis que de vous approcher je ne puis.

Sobre amer dueil en amours exaulcé,
Mot, ung tandis, puis à coup descongneu,
Comme l’arbre de terre deschaussé,
Quon veult tirer, & qui est incogneu:
Tout ung de moy, se je suis mescogneu,
Mieux me vauldra gecter dedans ung puis,
Et ne vivre tant que soye chenu,
Puis que de vous approcher je ne puis.

Princesse, las ! selon ce contenu,
Mourir m’en vois le chief sur le chapuis,
Les yeulx bandez, à force detenu,
Puis que de vous approcher je ne puis.

Alain Chartier – Les Oeuvres de Maistre Alain Chartier
par André Du Chesne Tourangeau (1667)

Larmes et plaintes : pauvreté et devoir des princes sous la plume médiévale de Jean Meschinot

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie satirique, morale, poésie médiévale, poète breton. devoirs des princes, miroirs des princes, poésie politique, auteur médiéval, Louis XI
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes & poésies diverses.

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans le courant du XVe siècle et à l’aube de la renaissance, le poète breton  Jean Meschinot s’élevait avec véhémence contre la poigne et les abus de la couronne, en la personne de Louis XI. De sa plume satirique et acerbe, l’auteur médiéval contribuait ainsi à alimenter la légende du roi tyrannique, injuste et cruel qui allait suivre longtemps le souverain du moyen-âge tardif  (voir par exemple   le verger du roi Louis de Théodore de Banville) (1).

O vous qui yeux avez sains et oreilles,
Voyez, oyez, entendez les merveilles -,
Considérez le temps qui présent court.
Les loups sont mis gouverneurs des oueilles ;
Fut-il jamais (nenny!) choses pareilles?
Plus on ne voit que traisons à la court.

Je croy que Dieu paiera en bref ses dettes,
Et que l’aise qu’avons sur molles couettes
Se tournera en pouvretez contraintes.
Puisque le chef qui deust garder droicture
Fait aux pouvres souffrir angoisse dure
Et contre luy monter larmes et plaintes.

Les bestes sont, les corbins et corneilles,
Mortes de faim, dont peines non pareilles
Ont pouvres gens : qui ne l’entend est sourd !
Las ! ilz n’ont plus ne pipes ne bouteilles,
Cidre ne vin pour boire soubz leurs treilles,
Et, bref, je vois que tout meschief leur sourt…

Seigneur puissant, saison n’est que sommeilles,
Car tes subjectz prient que tu t’esveilles.
Ou aultrement leur temps de vivre est court.
Que feront-ils si tu ne les conseilles ?
Or n’ont-ilz plus bledz, avoines ne seigles,
De toutes parts misère leur accourt.

A grant peine demeurent les houettes.
L’habillement des charrues et brouettes,
Qu’ilz ne perdent et aultres choses maintes,
Par le pillart* (allusion au roi) qui telz maulx leur procure,
Auquel il faut de tout faire ouverture.
Et contre luy montent larmes et plaintes.

(…)

Le peuple donc qu’en main tenez
Ne le mettez à pouvreté,
Mais en grant paix le maintenez,
Car il a souvent pouvre esté,
Pillé est yver et esté,
Et en nul temps ne se repose :
Trop est batu qui pleurer n’ose.

Croyez que Dieu vous punira
Quant vos subgectz oppresserez;
L’amour de leurs cueurs plus n’ira
Vers vous, mais haine amasserez ;
S’ilz sont pouvres, vous le serez,
Car vous vivez de leurs pourchas* (leurs avantages, leur travail)

Bien sûr, le contexte a changé et il ne s’agit pas de comparer la France de   Louis XI  à celle du XXIe siècle, et encore moins l’action de ce souverain à celle de nos dirigeants en date.

Si ce dernier a rien moins que tripler ou quadrupler l’impôt au cours de son règne, l’usage qu’il en fit reste sans commune mesure avec les politiques actuelles. Pour n’en dire que quelques mots, il modernisa, en effet, le royaume, mis à mal la féodalité et œuvra dans le sens de sa prospérité économique. A tout cela et pour mieux se resituer dans le contexte, il faut encore ajouter que   Meschinot  était pris activement dans le conflit qui opposait alors le roi de France à ses nobles et vassaux, sous la bannière de la ligue féodale du bien public auquel le duc de Bretagne avait adhéré.

Au delà de tout cela, il reste tout de même, de ces Lunettes des princes de Meschinot quelques belles leçons de morale politique qui continuent encore, aujourd’hui, de faire sens sur le fond.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

(1) Sur les représentations complexes et paradoxales autour de la personne de Louis XI et notamment l’usage qu’en firent les romantiques du XIXe siècle, voir l’article de Isabelle Durand-Le Guern : Louis XI entre mythe et Histoire, Figures mythiques médiévales aux XIXe et XXe siècles, CRMH, 11.2004.