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« Quand les sages gouverneront », Ballade médiévale, politique et Morale

Sujet  : poésie, auteur médiéval,  moyen français, ballade, poésie satirique, poésie morale, poésie politique.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Quant les saiges gouverneront»
Ouvrage  :  Poésies morales et historiques de Eustache Deschamps, Georges-Adrien Crapelet (1832).

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nos aventures médiévales nous entraînent au Moyen Âge tardif, plus précisément dans la deuxième partie du XIVe siècle. Au programme, la découverte d’une nouvelle ballade morale et politique du poète Eustache Deschamps.

D’entre les 1000 ballades rédigées par l’officier de cour et auteur champenois, nombreuses sont celles qui dénoncent les abus politique et la corruption des puissants. Dans les allées du pouvoir comme à la cour, où qu’il pose son regard, Eustache ne cesse de dénoncer convoitise, avidité et valeurs morales en perdition. Les princes ne sont pas les seuls qui en prennent pour leur grade ; ceux qui gravitent autour ne sont jamais en reste.

Course au pouvoir et ambition débridée

Quand les sages gouverneront, illustration avec enluminure sur le sort réservés aux corrompus en enfer, Manuscrit 1130 
Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Dans la ballade du jour, c’est à nouveau un regard de l’intérieur que l’auteur médiéval projette sur les allées du pouvoir. Ambitions des uns et des autres, course effrénée pour le prestige et les fonctions, les « fous » s’imposent contre les sages et les gens de valeur dans une absence totale d’éthique et d’honneur.

Pour le très moral Eustache Deschamps, une seule solution s’impose : à défaut de leur préférer des sages conseillers, vertueux et dévoués, mieux vaut réduire drastiquement le nombre de ces officiers malveillants et ambitieux.

Au delà du bon gouvernement, il est question de restauration de valeurs morales mais aussi d’harmonie et de morale chrétienne (amour du prochain). Pitié, foi et raison verront-elles consacrer leur règne ? Oui, quand les sages gouverneront, si toutefois cela survient. Eustache l’appelle de ses vœux mais il n’est pas certain qu’il y croit vraiment.

Aux sources manuscrites de cette ballade

"Quant les sages gouverneront" d'Eustache Deschamps dans le ms Français 840 de la BnF.
La ballade du jour dans le Ms Français 840 de la BnF (à consulter sur Gallica.fr)

Aux sources de cette ballade médiévale, nous retrouvons, une fois de plus, le ms Français 840 de la BnF. Cette véritable bible de l’œuvre d’Eustache Deschamps est devenue incontournable pour l’étude du poète médiéval.

Pour la version en graphie moderne de cette poésie, nous l’avons empruntée à l’un des premiers découvreurs modernes d’Eustache. Il s’agit, bien sûr, de l’écrivain et imprimeur Georges-Adrien Crapelet et son ouvrage Poésies morales et historiques de Eustache Deschamps, daté de 1832.

En ce qui concerne l’enluminure sur l’image d’en-tête et l’illustration, elle est tirée du Manuscrit 1130 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève : Le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Digulleville (fin XIVe siècle) et contemporain de la poésie d’Eustache. Elle représente le supplice infligé aux corrompus en Enfer.


Quant les saiges gouverneront
d’Eustache Deschamps

NB : le moyen français d’Eustache peut présenter quelques difficultés. Aussi, nous ajoutons quelques clefs de vocabulaire qui devraient vous permettre de les dépasser.

Comment le roy avra juste maison et son royaume bien reformé quant
les saiges gouverneront
.

Quant se pourra tout reformer ?
Quant sera paix et vraie amour ?
Quant verray je l’un l’autre amer ?
Quant verray ge parfaicte honnour ?
Quant avra congnoissance tour*
(à leur tour)
Verité, loy, pité, raison ?
Quant sera justice en saison*
(à propos, quand viendra justice),
Que les mauvais pugnis*
(punis) seront ?
Quant avra roys juste maison
(maison bien tenue)?
Quant les saiges gouverneront.

Qui fait les choses mal áler ?
Qui nous a fait tant de dolour ?
Les foulz es estas eslever
1,
Les saiges laisser en destour*
(écartés, délaissés),
Les vaillans mettre au cul du four
2,
Faire injustice et desraison,
Convoitise, orgueil, traïson,
Et trop d’officiers qui yront
A honte et a perdicion
Quant les saiges gouverneront.

L’en queurt aux estas demander ;
C’est au requerant deshonnour
3,
Qui n’est digne de l’exercer.
L’en doit eslire sanz favour
Prodomme qui soit de valour
Sanz son sceu
4. Telle election
Fait bon fruict. Sanz destruction
(dans la paix, sans dommage)
Les princes par ce regneront
Et leur peuple en vraye unïon
(en concorde avec leur peuple)
Quant les saiges gouverneront.

Prince, pour la grant charge oster
Du peuple, vueillez moderer
Les officiers qui trop sont
Et a droit nombre*
(un nombre plus juste, plus modéré) ramener.
Lors ne pourra que bien aler
Quant les saiges gouverneront.


Découvrir d’autres ballades satiriques et politiques d’Eustache Deschamps :

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. Les fous sont élevés en rang et en fonction ↩︎
  2. Les gens de valeur sont rejetés, relégués dans le néant ↩︎
  3. Ceux qui quémandent des fonctions se couvrent eux-mêmes de déshonneur. ↩︎
  4. Il vaut mieux choisir pour une fonction un honnête homme et de valeur qui ne demande rien ↩︎

Ballade satirique, les leçons d’un escargot à l’attention des puissants

Sujet  : poésie, auteur médiéval,  moyen français, ballade, poésie satirique, fable, poésie morale, poésie politique, vantardise, puissance, grandeur.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Aussi tost vient a Pasques limeçon»
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, Vol 5,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878),

Bonjour à tous,

lors que le lundi de Pâques s’éloigne déjà, nous repartons pour le Moyen Âge tardif à la découverte d’une nouvelle ballade morale d’Eustache Deschamps.

Dans la deuxième moitié du XIVe siècle, l’homme d’armes, bailli et officier de cour écrivit, sans relâche, sur tous les sujets. Plus de 1000 ballades sont sorties de sa plume ainsi que des rondeaux, chants royaux, textes divers et même des traités de didactique. Aujourd’hui, son œuvre et son legs fournissent encore une précieuse matière aux médiévistes de cette période.

Les leçons d’un escargot aux puissants

Eustache a usé à plusieurs reprises de métaphores et de récits animaliers pour servir ses réflexions politiques et morales. La ballade du jour nous rapproche, à nouveau, du monde des fables.

On y découvrira un défilé d’animaux fiers et hâbleurs, venus vante leur puissance et leurs atours. Au milieu d’eux, un petit escargot sera là pour sonner le rappel et pour mettre un bémol à leur enthousiasme.

« Aussi tost vient a Pasques limeçon. » scandera le refrain de la ballade. Si le modeste « limaçon » ne possède pas les qualités dont se targuent les autres animaux du bestiaire, « il arrive à temps pour Pâques » et parvient à destination.

Humilité contre grandeur et vantardise

La ballade d'Eustache et une enluminure exclusive d'escargot tiré de deux manuscrits médiévaux.

Richesse, force, agilité ne sont pas si enviables. Rien ne vaut de s’en gargariser. De son côté, le modeste escargot va en liberté et à son rythme. Nul ne le persécute et il ne nuit à personne tandis que les plus cruels et les plus en vue des animaux s’attirent la haine de tous. Puissance et grandeur seront donc remis à leur place. On se gardera bien de moquer trop vite l’humble gastéropode.

NB : sur une interprétation plus politique de cette ballade, certains auteurs ont émis l’hypothèse qu’Eustache faisait peut-être allusion ici aux campagnes de Flandres de Philippe le Hardi. Certains animaux pourraient ainsi représenter les nations en présence et la date de Pâques correspondre à celle d’une bataille importante 1.

Le poète aura emporter avec lui ce secret. De notre côté, nous préférons coller à la résonnance intemporelle de cette ballade. C’est d’ailleurs à cela que l’on reconnait une bonne poésie satirique ou une bonne fable.

L’escargot médiéval, paresseux ou audacieux ?

Dans les enluminures et dans les marges des manuscrits enluminés, on a l’habitude de voir des chevaliers se tournant un peu en ridicule, en affrontant des escargots. La symbolique en est complexe même si le gastéropode a, généralement, plutôt la réputation d’exceller par sa paresse et son absence d’audace. Eustache a-t-il pris ici le contrepied de cette image des bestiaires pour montrer que le petit gastéropode avait droit, lui aussi, à toute la considération ?

Peut-être a-t-il pu aussi être inspiré par le personnage héroïque de Tardif l’escargot du Jugement de Renard. Dans cette histoire, on trouve un limaçon mis en scène au milieu d’une cour d’animaux et les conduisant même comme porte-drapeau. Au fil des épisodes du Roman de Renard, Tardif brillera même par son courage et par ses faits pour connaître une fin héroïque 2 .

Au sources manuscrites de cette ballade

En terme de sources médiévales, l’œuvre d’Eustache Deschamps est principalement concentrée dans le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit daté des débuts du XVe siècle est un incontournable pour qui s’intéresse aux productions poétiques du champenois.

Eustache Deschamps et la ballade du limaçon dans le  ms Français 840 de la BnF.
La Ballade du jour dans le ms Français 840 de la BnF (en ligne sur gallica)

Plus tard, dans le courant du XIXe siècle, des auteurs comme Georges-Adrien Crapelet et Prosper Tarbé remirent Eustache au goût du jour, bientôt suivi par le Marquis de Queux de Saint-Hilaire puis Gaston Raynaud qui publièrent finalement l’intégralité de l’œuvre sur onze volumes.


« Aussi tost vient a Pasques limeçon. »
dans la langue d’Eustache Deschamps

Moult se vantoit li cerfs d’estre legiers
Et de courir dix lieues d’une alaine,
Et li cengliers se vantoit d’estre fiers,
Et la brebiz se louoit pour sa laine,
Et li chevriaux de sauter en la plaine.
Se vantoit fort, li chevaux estre biaux,
Et de force se vantoit li toreaux,
L’ermine aussi d’avoir biau peliçon ;
A’donc respont en sa coquille a ciaulx :
« Aussi tost vient a Pasques limeçon. »

Les lions voy, ours et lieppars premiers.
Loups et tigres, courir par la champaigne,
Estre chaciez de mastins et lévriers
A cris de gens, et s’il est qu’om les praihgne
Tant sont hais que chascun les mehaingne
* (les blesse, les maltraite)
Pour ce qu’ilz font destruction de piaulx ;
Ravissables*
(rapaces) sont, fel* (cruels, perfides) et desloyaulx
Sanz espargner, et pour ce les het on
(haïr).
Courent ilz bien, sont ilz fors et isneaulx*
(agiles, rapides) ?
Aussi tost vient a Pasques limeçon.

Cellui voient pluseurs par les sentiers :
Enclos se tient en la cruise qu’il maine*
(en la coquille qu’il transporte),
Sanz faire mal le laiss’ on voluntiers,
Tousjours s’en va de sepmaine en sepmaine;
Si font pluseurs en leur povre demaine
Qui vivent bien soubz leurs povres drapeaulx,
Et s’ilz ne font au monde leurs aveaulx*
(désir, satisfaction),
Si courent ilz par gracieus renon
Quant desliez sont aux champs buefs et veaulx :
Aussi tost vient a Pasques limaçon.

L’envoy

Prince, les gens fors, grans, riches, entr’eaulx
Ne tiennent pas toudis*
(toujours) une leçon ;
Pour eulx haster n’approuche temps nouveaulx
3 :
Aussi tost vient a Pasques limaçon.

L’enluminure de l’escargot

l'escargot du Psaultier de Macclesfield s'invite dans le manuscrit des Grandes Heures d'Anne de Bretagne.

Sur notre illustration, ainsi que l’image d’en-tête, l’enluminure de l’escargot sur son lit de verdure est un montage réalisé par votre serviteur à partir de diverses sources.

La première, pour le fond (plante de courge) est le ms. Latin 9474 de la BnF ou Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne (Horae ad usum Romanum). Ce manuscrit très richement enluminé par Jean Bourdichon est daté des débuts du XVIe siècle. L’escargot provient quand à lui d’un psautier daté du XIVe siècle. Le Psaultier de Macclesfield (MS 1-2005) actuellement conservé au Fitzwilliam Museum de Cambridge. En pied du feuillet 76 R, cet escargot est montré affrontant un homme d’armes.


Découvrir d’autres fables d’Eustache :

Pour un beau livre de contes et de récits animaliers, voir aussi : Raconti, des hommes, des bêtes et des contes de Corse et du monde.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. «Mais li simple et ignorant sont ceraseron », Les fables dans l’oeuvre poétique d’Eustache Deschamps, Becker Karin, Le Fablier, revue des Amis de Jean de La Fontaine, n°28, 2017. ↩︎
  2. Le limaçon et le déploiement de l’imaginaire : du contre emploi héroï-comique au grotesque fatrasique, Sylvie Lefévre, Civilisation Médiévale, 2006 « Qui tant savoit d’engin et d’art ». Mélanges de philologie médiévale offerts à Gabriel Bianciotto, ↩︎
  3. « Ce n’est pas parce qu’ils sont pressés qu’arrivent des temps nouveaux. L’Escargot arrive, lui aussi, à temps pour les Pâques. » ↩︎

Humour & poésie satirique, Eustache Deschamps : De deux celles le cul à terre

Sujet  : poésie, auteur médiéval,  moyen français, ballade, poésie satirique, poésie morale, humour médiéval.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «De deux celles le cul a terre»
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, Vol 5,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878), Œuvres  inédites d’Eustache Deschamps, Prosper Tarbé (T1)

Bonjour à tous

ous revenons au XIVe siècle, pour y découvrir une nouvelle poésie satirique du bon vieux Eustache Deschamps.

Au cours de sa longue vie, cet auteur champenois a mis littéralement tout ce qui passait à sa portée en vers. Il en a résulté une œuvre prolifique, dont plus de 1000 ballades sur un grand nombre de sujets, qui fait le bonheur des médiévistes spécialistes du Moyen Âge tardif. Aujourd’hui, c’est une poésie humoristique et satirique qui retiendra notre attention.

La ballade du jour et une enluminure du pèlerin face à convoitise, tiré du manuscrit français 376 de la BnF -

Satyre et humour à la cour

Tout au long de son œuvre, Eustache n’a jamais perdu une occasion de s’adonner à la poésie morale et critique. L’officier de cour et huissier d’armes pour le roi Charles V a notamment su dépeindre avec causticité les mœurs des gens de cour de son temps. Il le fait, une fois encore et sous un nouvel angle, dans la ballade du jour.

S’il en profitera pour se gausser des gens qu’on y trouve entre personnes agréables ou lourdaudes, ce sont les serviteurs de cour que le poète médiéval ciblera plus particulièrement ici. Jeux de pouvoir, convoitise de meilleures positions ou de fonctions, ambition et volonté de paraître, sont au programme d’un propos qui finira par déborder du contexte curial pour s’élargir à tout un chacun.

Vouloir s’élever et mieux chuter

Pèlerin face à convoitise - Enluminure du ms Français 376 de la BnF.  "Le pélerinage de l'âme", par Guillaume de Digulleville
Pèlerin face à la convoitise, Français 376 de la BnF

« De deux celles le cul a terre. » scande le refrain de notre ballade satirique. A vouloir s’asseoir sur deux sièges à la fois, on pourrait bien finir par se retrouver le cul par terre.

Autrement dit, à convoiter une position trop haute et qui n’est pas la sienne, on risque bien de n’en plus avoir aucune, en s’étant tourné, au passage, en ridicule. Ici, « l’élévation » que tente le sergent, autrement dit l’officier ou le serviteur de cour, en empilant deux sièges n’est qu’une allégorie de la volonté de se hisser de statut ou de position (l’état, la condition, …).

Eloge du contentement

Au delà de la nature humoristique de la ballade, l’auteur médiéval nous parle, encore une fois, de la voie moyenne et de l’importance de savoir se contenter de sa condition, de son statut, de ses possessions, etc…

La « médiocrité dorée » qu’on trouve déjà chez des auteurs antiques comme Horace, est un thème cher à Eustache. Il lui a dédié un certain nombre de ballades en le reprenant à son compte : « Pour ce fait bon l’estat moien mener », « Benoist de Dieu est qui tient le moien » (nous vous invitons à en retrouver quelques-unes en pied d’article).

Au cœur de cette ballade, le protagoniste tombé le cul à terre pour avoir voulu s’élever trop haut, devient ainsi un exemple édifiant de cet éloge du contentement.

Sources historiques, le manuscrit français 840

Quand on désire aborder sérieusement les écrits d’Eustache Deschamps du point de vue des sources manuscrites anciennes, il est difficile de faire l’impasse sur le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit médiéval du XVe siècle reste la référence la plus complète pour découvrir l’œuvre du poète champenois.

La ballade satirique du jour dans le manuscrit médiéval français 840 de la BnF.
La ballade du jour dans le Français 840 de la BnF (à découvrir au complet sur Gallica.fr)

Pour la transcription en graphie moderne du texte du jour, nous nous sommes appuyés sur les Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps du Marquis de Queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud (vol 5, 1878). Vous pourrez également retrouver cette poésie satirique dans les Œuvres inédites d’Eustache Deschamps, publié avant cela par Proper Tarbé (vol 1, 1849).


« De deux celles le cul a terre »
dans le moyen français d’Eustache

A une grant court tres notable
Alay pour vir seoir le gens
Dont maint se mistrent a la table,
Les uns lourdes, les autres gens
(des lourdauds et des gentils) ;
Mais la fut uns petiz sergens
(serjant : serviteur, huissier domestique)
Qui aises sist sur basse selle
(bien assis sur un petit siège) ;
Or ne lui souffisoit pas celle,
Une autre mist sus, qu’il va querre
(chercher);
Mais il chut, en cheant sur elle :
De deux celles
(sièges) le cul a terre.

A maint
(pour beaucoup) fut ce fait agreable,
Chascun s’en rit; la ot venans
Qui pour ceste chose muable
Sont les .II. celles agrapans ;
(saisissant les deux chaises & s’asseyant dessus)
Sus se sirent. « Las! moy repans,»
Dist cilz qui chut, « caille ay prins belle,
« Bien deçus suy par ma cautelle
(ruse) ;
« Qui bien est, s’il se muet, il erre
(celui qui est bien, s’il bouge, il se trompe) :
« Cheus suy, par folie nouvelle
(j’ai chu par mon action insensée),
« De deux celles le cul a terre. »

Cest exemple est bien recitable
(qu’on peut citer, édifiant)
Et moral pour pluseurs servans
Qui ont office proufitable
Et qui sont autres convoitans,
Puis sont l’un et l’autre perdans.
Au petit ru boit teurterelle
(tourterelle)
Plus aise qu’en riviere isnelle
(rapide),
Son nife
(nid) en lieu moien (peu élevé) enserre:
Cheoir ne veult, par hault voul d’aelle
(haut vol d’aile),
De deux celles le cul a terre.

L’ENVOY

Prince, estre doit chascuns contens
De son estat
(condition) selon son sens,
Il ne fait pas bon trop acquerre
Ne vouloir monter es haulz rens
Dont chéent les plus acquerans
De deux celles le cul a terre.


Retrouvez d’autres ballades morales et satiriques d’Eustache Deschamps sur un thème similaire :

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

NB : pour l’illustration et le texte en graphie moderne, nous avons utilisé une enluminure du Français 376. Elle représente le pèlerin face à la convoitise et ses tentations. Ce manuscrit daté du milieu du XIVe siècle contient la trilogie du moine cistercien et poète Guillaume de Digulleville : Le pèlerinage de humaine voyage de vie humaine, Le pèlerinage de l’âme et Le pèlerinage de l’âme Jhesu Crist. Il est actuellement conservé à la BnF et consultable sur gallica.

En mai, une chanson courtoise du Manuscrit de Bayeux

Sujet :  chanson, musique, manuscrit de Bayeux, poésie courtoise, renouveau, moyen français, chant polyphonique.
Période  : Moyen Âge tardif (XVe), Renaissance.
Auteur :  Antoine de Févin  (1470-1511?)
Titre : Il faut bien aimer l’oiselet, on doit bien aymer l’oysellet
Interprète  :  The Newberry Consort
Album : De Villon à Rabelais (2006).

Bonjour à tous,

lors que mai, le mois annonciateur des beaux jours, s’enfuit déjà, nous essayons de le retenir encore un peu avec une chanson polyphonique de la toute fin du XVe siècle. Tirée du manuscrit de Bayeux, cette jolie pièce de l’hiver du Moyen Âge renoue avec la tradition lyrique courtoise initiée par les troubadours d’oc, bientôt suivis par les trouvères du nord de France.

Dans la poésie médiévale et dans l’art du Trobar, mai est le mois par excellence du renouveau printanier. Arbres qui reverdissent, fleurs nouvelles, oiselets gazouillant dans les bosquets, pour les poètes et les amants courtois, c’est aussi le temps le plus propice pour rêver d’amour et de nouvelles amourettes.

L’invitation d’un rossignol à chanter l’amour

Si cette chanson nous transporte à la fin du XVe siècle, comme dans de nombreuses chansons et pièces médiévales courtoises, c’est encore l’oiseau et son chant qui égayera, ici, le poète. « Il faut l’aimer » nous dit-il car il inspire les amants courtois par son chant amoureux.

Point de douleur ni de souffrance pour le loyal amant dans cette chansonnette renaissante. Le ton reste léger même si l’auteur nous rappelle que les médisants sont toujours à l’affut pour gâcher le plaisir des amants et leurs possibles idylles 1. Pas de courtoisie sans éternels jaloux : en amour médiéval, tout, même la nouveauté, semble décidemment se poser comme un éternel recommencement (voir La notion de nouveauté au Moyen Âge avec Michel Zink).

Au sources manuscrites de cette chanson

Pour les sources manuscrites, on pourra retrouver cette chanson dans le Manuscrit de Bayeux. Parfaitement conservé à la BnF sous la référence Français 9346, cet ouvrage du XVIe siècle joliment enluminé présente un peu plus de cent chansons annotées, sur des thèmes variés.

Au titre d’autres manuscrits d’intérêt, « il fait bon aimer l’oiselet » est aussi présent dans le Chansonnier de Françoise de Foix de la British Library. Sous la référence Ms. Harley 5242, cet ouvrage du XVIe siècle présente des œuvres de divers compositeurs de la fin du XVe siècle au début du XVIe : Jean-Marie Poirier, Pierre de La Rue, Alexander Agricola et Antoine de Févin auquel est attribuée la chanson du jour.

"On doit bien aimer l'Oiselet" , sa partition et ses enluminures, dans le ms Français 9346 ou manuscrit de Bayeux;
« On doit bien aimer l’Oiselet » Français 9346 ou Manuscrit de Bayeux (voir sur Gallica);

Le compositeur Antoine de Févin

Concernant cette chanson polyphonique à trois voix, elle est communément attribuée à Antoine de Févin. Tantôt, il en est considéré comme le compositeur, tantôt l’harmonisateur.

Au début du XVIe siècle, ce compositeur natif d’Arras officiait à la cour de Louis XII comme chanteur et comme prieur. On a souvent comparé sa musique à celle de Josquin des Prés dont il a pu être le disciple. Comme ce dernier, Antoine de Févin est rattaché à l’Ecole musicale franco-flamande et développe un goût marqué pour la polyphonie. Il laisse une œuvre riche de nombreuses messes, motets et pièces liturgiques en latin, mais également quelques dix-sept chansons polyphoniques en moyen français2 .

Pour la version en musique de notre chanson du jour, nous traversons l’Atlantique à la rencontre du Newberry Consort.

Le Newberry Consort
Musique du Moyen-Âge au XVIIe siècle

Le Newberry Consort a été formé en 1986 à Chicago, sous l’impulsion du musicologue Howard Mayer Brown et de la multi-instrumentiste passionnée de musiques anciennes Mary Springfels.

Mary Springfels, passion musiques anciennes

Durant ses 40 ans de carrière, la formation a exploré un répertoire musical qui va du Moyen Âge central jusqu’au XVIIe siècle, en incluant la période renaissante et baroque (voir plus d’informations ici). Très orienté sur l’ethnomusicologie et la volonté de partage des musiques anciennes, le Newberry Consort est également attaché à un certain nombre d’universités de la région de Chicago dans lesquelles il se produit régulièrement. L’ensemble propose également ses concerts et ses programmes aux Etats-Unis, au Canada ou au Mexique.

La Discographie du Newberry Consort

La discographie du Newberry Consort peut parâitre un peu chiche pour un ensemble qui affiche plus de 40 ans de carrière mais la formation semble se concentrer particulièrement sur ses concerts et performances scéniques. Sur son site officiel , on pourra trouver un peu plus d’une dizaine d’albums pris dans des répertoires assez éclectiques. La sélection déborde largement le Moyen Âge pour inclure la renaissance, l’ère baroque et le XVIIe siècle, ce qui en fait aussi toute la richesse.

A travers ces productions, le Newberry Consort convie son auditoire à un voyage dans l’espace comme dans le temps. Musiques italiennes du Moyen Âge tardif et musiques de fêtes médiévales y côtoient les Cantigas d’amigo de Martin Codax, ou encore des musiques espagnoles du XVIIe siècle.

Pour citer quelques autres références pêle-mêle, on ajoutera des chansons irlandaises et anglaises de l’ère élisabéthaine ou la Missa de la mapa mundi de Johannes Cornago. Les musiques latino-américaines du XVIIe siècle trouvent également une belle place dans ce répertoire avec des musiques festives mexicaines du XVIIe siècle, ou les compositions baroques de Juan de Lienas.

De Villon à Rabelais, l’album

Villon to Rabelais, l'album de Newberry Consort (pochette)

A la charnière du Moyen Âge tardif et de la Renaissance, l’album « Villon to Rabelais, 16th Century Music of the Streets, Theatres, and Courts » (De Villon à Rabelais : musique de cours, de rue et de théâtre du XVIe siècle), propose 27 chansons pour 72 minutes d’écoute. On y trouvera des pièces anonymes mais aussi des compositions et chansons issues des répertoires de Johannes de Stokem, Clément Marot, Willaert, Adrian Busnois, ou encore Antoine de Févin, notre compositeur du jour.

Cet album est sorti originellement chez Harmonia Mundi, en 2006. En chinant un peu, vous pourrez sans doute le trouver sous forme CD chez votre meilleur disquaire. A défaut, il est disponible au format dématérialisé sur certaines plateformes de streaming légal. Voici un lien utile à cet effet : Villon to Rabelais au format MP3.

Membres du Newberry Consort sur cet Album

Mary Springfels (vielle, rebec, viole, direction), David Douglass (vielle, rebec), William Hite (tenor), Drew Minter (countretenor, harpe), Tom Zajac (bariton, harpe, instruments à vent, flûtes, cornemuse, percussions).


On doit bien aymer l’oiselet
dans le moyen français du XVe s

On doit bien aymer l’oiselet
Qui chante par nature
Ce mois de May sur le muguet
Tant comme la nuit dure.

Il faict bon escouter son chant
Plus que nul aultre en bonne foy
Car il resjouit mainct amant,
Je le sçay bien quand est à moy.

Il s’appelle roussignolet
Et mect tout sa cure
(soin)
A bien chanter et de bon het
(avec entrain),
Aussy c’est sa nature.

On doit bien aymer l’oiselet …

Le roussignol est sur le houlx
Que ne pence qu’à ses esbats
Le faulx jaloux s’y est dessoubz
Pour luy tirer un matteras
(trait)

La belle a qui il desplaisoit
3
Luy a dict par injure :
« Hellas, que t’avoit-il meffaict,
Meschante creature ? »

On doit bien aymer l’oiselet ….


Sur le thème courtois du renouveau et du printemps, voir aussi :

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes


NOTES

  1. Voir par exemple L’amour courtois contre les médisants, chanson Gace Brûlé ↩︎
  2. Détail de l’œuvre d’Antoine de Févin sur Musicologie.org ↩︎
  3. Variante : La belle qui faisoit le guet ↩︎