Sujet : fable médiévale, enluminure, retouche, feuille d’or, bestiaire, Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : ms Français 24428 département des manuscrits de la BnF
Bonjour à tous,
our faire suite à notre article sur la fable du Loup et de la Grue de Marie de France, nous postons, aujourd’hui, une enluminure d’époque retouchée digitalement à cette l’occasion. L’illustration originale est tirée du manuscrit ms Français 24428 daté du XIIIe siècle.
Le ms Français 24428 de la BnF
Sur 119 feuillets, ce manuscrit médiéval contient une sélection de textes variés : L’image du monde de Gossuin de Metz (Gautier de Metz), Les volucraires de Omont (poème moral sur les oiseaux), Li bestiaires par Guillaume le Clerc de Normandie ou encore Le lapidaire chrétien (traité sur les vertus des pierres précieuses) et enfin Les Esopes (ou fables) de Marie de France.
L’ouvrage est actuellement conservé au département des manuscrits de la BnF et est consultable en ligne sur le site de Gallica.
Sans prétendre refaire ici le travail des conservateurs de la BnF qui s’en acquittent parfaitement, comme en attestent les précieuses notes de Gallica sur chaque manuscrit ou celles d’arlima.net, disons un mot de l’état général du ms Français 24428.
L’état général du manuscrit
Cet ouvrage richement enluminé est plutôt bien conservé. Dans l’ensemble, les textes en sont demeurés bien lisibles. Les feuilles parcheminées ont aussi gardé leur intégrité à quelques exceptions près. On note quelques altérations sur certaines bordures de pages mais elles n’entravent pas la lisibilité.
Quelques enluminures du bestiaire (feuilles d’or)
Bestiaire, enluminure du singeBestiaire, enluminure de la licorneBestiaire, enluminure de l’éléphant
La partie sur l’Image du monde, ainsi que les pages du bestiaire montrent des enluminures assez bien conservées. Quelques traits de détails sont effacés ici ou là (visage, contours,…) mais la feuille d’or utilisée sur de nombreuses illustrations a assez bien résisté à l’épreuve du temps. Les captures des enluminures ci-dessus en témoignent.
Les enluminures des fables de Marie de France
L’affaire se complique un peu sur les fables de Marie de France, en particulier sur les enluminures à la feuille d’or. Sur la majorité d’entre elles, le matériau s’est détaché de son support original, compliquant la lisibilité des illustrations. C’est moins le cas sur les fonds utilisant des pigments colorés comme on peut le voir sur les images ci-contre.
Fable Marie de France, enluminure du loup et de l’agneauFable Marie de France, enluminure du coq et de la gemmeFable Marie de France, enluminure du chien et du fromageFable Marie de France, enluminure du soleil qui voulut prendre femme
Il nous est difficile de savoir si la technique ou le matériau utilisée peuvent expliquer cette détérioration des enluminures à la feuille d’or d’une partie à l’autre de ce manuscrit ancien.
L’enluminure retouchée
En retouchant l’enluminure « Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule« , notre idée était simplement de remettre en valeur les sujets.
Sur la version originale du ms français 24428, on distingue assez difficilement les animaux et la détérioration de l’arrière plan fait peu justice à l’œuvre de l’enlumineur.
Ce travail rapide permet d’en avoir une vision un peu plus claire. Laissez un peu de temps de chargement à l’image c’est un gif.
Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule, retouchée digitalement
La retouche de l’enluminure n’est, bien sûr, que digitale. Le manuscrit original reste, quant à lui, précieusement conservé par la BnF.
Sujet: Béhourd, combat, tournoi, armes et armures anciennes, chevalerie, art martial médiéval , reconstitution historique. Période: Moyen Âge central à tardif Evénement : Coupe de France de Béhourt Lieu : Château Faugas, Gironde, Nouvelle-Aquitaine Date : samedi 13 et dimanche 14 septembre 2025 Organisateurs : Fédération française de Béhourd – Château Faugas.
Bonjour à tous,
lors que la rentrée bat son plein, les animations et fêtes médiévales continuent de se dérouler sur tout le territoire, les fins de semaine. Dans notre sélection, l’agenda du week-end prochain nous donne l’occasion de reparler de Béhourd.
Au château Faugas, en Nouvelle-Aquitaine, se déroulera, en effet, les samedi 13 et dimanche 14 septembre, la coupe de France de Béhourd, ce sport de contact qui conjugue fer croisé et passion pour le monde médiéval.
A propos du Béhourd, Combat & Art martial Inspiré du Moyen Âge
Si les fêtes médiévales nous donnent souvent l’occasion d’assister à des démonstrations de combats en armure, voire même à de grandes batailles de reconstituteurs, avec le Béhourd il est question d’autre chose. La discipline est, certes une forme de combat d’inspiration médiévale mais c’est surtout un sport qui a ses règles, ses compétitions et ses clubs.
Sur le principe, les combattants de Béhourd se battent en armures soigneusement reconstituées, armes de métal émoussées au poing et selon un cadre précis. Les échanges, toujours très spectaculaires, peuvent aller de simples duels à de grandes mêlées de plusieurs dizaines de combattants (jusqu’à 30 par équipe, voire plus) dans un espace clos dédié pour l’occasion. Les coups portés font l’objet d’un comptage précis et la mise a terre d’un combattant entraîne également son élimination.
En 2025, il existe nombre de tournois en France mais le Béhourd a aussi ses compétitions internationales dont la célèbre Battle of the Nations ou le championnat mondial de combat médiéval historique (HMB : Historical Medieval Combat).
Un sport de combat historique encore confidentiel
Sur Moyenagepassion, nous avions mis en lumière cet art martial médiéval dès 2016 et 2017, ainsi que son principal organisateur et pionnier sur le territoire : la Fédération Française de Béhourd. Nos lecteurs se souviendront peut-être de notre article sur le très impressionnant « Sylvain Tape-Dur » et sa grande passion pour le Béhourd .
Depuis lors, si le sport s’est vu médiatisé dans divers reportages ou articles, il reste encore peu connu et on peut même le dire confidentiel, en terme de pratique. Avec une Fédération encore jeune, émergée aux débuts des années 2010, le Béhourd se développe à son rythme porté par quelques 500 combattants et 30 à 40 clubs sur l’ensemble du territoire.
En tant que discipline sportive, il faut aussi admettre qu’à l’image de la boxe ou de sports de contact et d’arts martiaux de pleine puissance, le Béhourd n’est pas pour tout le monde. En dehors d’un équipement plutôt couteux et d’un certain goût pour le monde médiéval et la reconstitution historique, sa pratique requiert une bonne dose d’adrénaline et un engagement particulièrement fort.
Bien sûr, on y trouve des pratiquants de tous âges, et même quelques vétérans. Les règles permettent d’encadrer sérieusement la discipline et il s’est même ouvert au public féminin, mais le Béhourd reste un sport de contact percutant et particulièrement impressionnant.
La coupe de France au château Faugas
Après cette parenthèse, revenons à notre tournoi des 13 et 14 septembre. Organisé en les murs du château Faugas et au cœur de son beau domaine viticole, cet événement verra s’affronter près d’une vingtaine d’équipes de Béhourd venues de toute la France.
Ici, les jeux sont mis à plat puisque toutes les équipes pourront se mesurer, hors ligue. Le tournoi permettra ainsi aux combattants de remporter la coupe mais aussi de compter pour les championnats de France.
Au programme, la compétition prévoit un large éventail d’épreuves, mêlées 5 vs 5, 12 vs 12 et même 30 vs 30 pour les combattants masculins. Les équipes féminines auront aussi l’occasion de se mesurer en 3 vs 3 et 5 vs 5.
Si le Béhourd vous intéresse ou interpelle votre curiosité, cette coupe de France sera donc l’endroit idéal pour le découvrir. Pour en savoir plus sur cette coupe de France, voir la page facebook officielle de l’événement.
Animations continues tout le week-end
A côté des échauffourées en armure, les organisateurs ont également prévu d’autres animations permanentes tout au long du week-end : judo, tir à l’arc, bras de fer, épreuves de forces, jeux d’adresse pour enfants. Un concert du groupe rock bordelais Eskale est aussi prévu le samedi soir.
En prime, l’événement hébergera une compétition baptisée « King of Stones ». Destinés à des athlètes adeptes des disciplines de force, ses épreuves s’orientent sur le soulèvement de lourdes pierres naturelles, sur leur transport et même sur leur lancé. Au menu donc, hommes forts et prestations spectaculaires. Encore une bonne dose d’émotions fortes pour les amateurs.
Retrouvez tous nos articles passés sur le béhourd ici.
Sujet : contes orientaux, fable médiévale, contes, auteur médiéval, Espagne médiévale, poésie morale, contes moraux. Période : Moyen Âge central, XIe & XIIe siècle Auteur : Pierre Alphonse, Petrus Alfonsi, Petrus Alfonsus, Pedro Alfonso, Petrus Alphonsi, (1062-?1110) Ouvrages : Disciplina Clericalis, Discipline du Clergie, Le Castoiement d’un père à son fils.
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous embarquons pour les débuts du XIIe siècle à la découverte d’un nouveau best-seller médiéval : le Disciplina Clericalis et son adaptation en vers et en vieux-français, Le castoiement d’un père à son fils.
Pour débusquer les origines de cet ouvrage à succès du Moyen Âge central, il nous faudra passer les Pyrénées françaises à l’ouest d’Andorre avant d’entrer dans l’Aragonais. C’est là, à Huesca, dans la Province de Saragosse et au cœur de l’Espagne médiévale que l’auteur de notre best seller s’est tenu, entre la fin du XIe siècle et les débuts du XIIe siècle. Il a pour nom Pierre Alphonse (Petrus Alfonsi ou Alfonsus, ou encore Pietro Alfonso) et il se rendit célèbre au moins autant pour son œuvre que pour sa conversion tardive au catholicisme.
De Moïse Sephardi à Petrus Alfonsi
D’origine Juive, Pierre Alphonse embrassa la religion catholique à un âge relativement avancé. Il était alors dans sa quarantième année et plutôt bien implanté et reconnu dans sa communauté locale. Médecin, peut-être même rabbin, cette conversion volontaire ne manqua pas de susciter la désapprobation des siens. Quelques années plus tard, il expliqua et argumenta cette décision dans le Liber adversus Judeos ou Dialogus contra Judaeos connu en français sous le nom de « Dialogue contre les juifs ».
L’ouvrage se présente sous la forme d’un dialogue entre Moïse (l’homme d’avant la conversion) et Petrus, son nouveau moi converti et ayant endossé le prénom de Pierre l’apôtre. Cet essai connut un succès certain au Moyen Âge et alimenta les conversations théologiques opposant le christianisme au judaïsme.
Aujourd’hui, ce n’est pas cet ouvrage de Pierre Alphonse que nous souhaitons aborder mais le Disciplina Clericalis ou l’enseignement des clercs. Moins polémique que le Liber adversus Judeos, il s’agit d’une collection de contes et de récits d’inspiration orientale mais qui eut un grand retentissement dans la littérature médiévale occidentale. De fait, le Disciplina Clericalis est encore considéré, à ce jour, comme une la plus ancienne compilation de contes d’origine orientale en Occident.
Le Disciplina Clericalis et Le Castoiement d’un père à son fils.
Pour comprendre l’émergence de ce célèbre ouvrage médiéval au cœur de l’Aragonais et de l’Espagne des débuts du XIIe siècle, il faut avoir en tête deux ou trois éléments de contexte. Petrus Alfonsi est d’origine séfardi mais il nait et grandit aussi dans une province aux mains d’Al Andalous. Cette dernière ne sera reprise complétement par la reconquista qu’autour de 1118.
Dans la Huesca des débuts du XIIe siècle, les intellectuels espagnols, arabes et juifs se côtoient (voir notre biographie détaillée de Petrus Alfonsi ). La cour d’Aragon est elle-même ouverte à ces influences culturelles même si les échauffourées ne manquent pas entre les provinces aux mains du Califat de Cordoue.
Ce bain multiculturel trempé de littérature orale et écrite orientale a certainement influencé Pierre Alphonse. On sait par ailleurs qu’il a grandi avec les arabes et parle leur langue. Doté d’un bon niveau en latin et d’un excellent bagage en culture orientale, notre auteur était tout indiqué pour adapter cette tradition orientale dans une forme qui puisse séduire les lecteurs et clercs occidentaux d’alors.
Un manuel de savoir-vivre accessible et léger
Le monde arabe et perse, comme l’Europe médiévale du Moyen-Âge central furent particulièrement friands de manuels d’éducation à l’usage des jeunes princes ou nobles appelés à régner. Le Disciplina Clericalis échappe pourtant à ce genre de « Miroir des princes » et ne se réserve pas aux puissants.
L’ouvrage est, certes, rédigé par un savant. Pierre Alphonse est médecin et instruit. On le sait très proche du puissant d’Alphonse Ier d’Aragon dont il fut le médecin. Le souverain parraina aussi la conversion religieuse de notre auteur et, à cette occasion, ce dernier adopta même comme patronyme le prénom de ce dernier (le Alfonsi vient de là). Il a également pu accompagner le roi d’Aragon et de Pampelune dans certains de ses voyages ou de ses campagnes militaires 1.
Au cours de sa vie, on retrouve également Pierre Alphonse médecin à la cour du roi d’Angleterre, c’est dire qu’il côtoie les puissants. Plutôt que de prétendre les éduquer ou les édifier, il fera le choix de destiner son Disciplina Clericalis à l’éducation générale des clercs et des lettrés. Dans ses récits courts, notre auteur se montrera léger, soulignant les aspects moraux sans lourdeur et sans s’appesantir. Ses choix de vocabulaire et le ton choisi permettront aussi de mettre ses contes à la portée de tous ceux en situation de pouvoir les lire.
Au delà du style, la fraîcheur thématique de l’ouvrage a sans doute contribué aussi à son succès. La bonne connaissance des cultures séfardis, perses, arabes, et latines de Pierre Alphonse ont indéniablement contribué à faire de son Disciplina Clericalis un ouvrage novateur original en son temps. Tous les ingrédients étaient donc réunis pour que l’œuvre se propage et devienne une importante référence littéraire médiévale.
Le portrait de Pierre Alphonse sur cette image est tiré du Liber Chronicarum (XVe siècle)
Du latin au vieux-français vernaculaire
Le Disciplina Clericalis propose trente-trois contes ou « exempla » issus de la tradition orientale. L’ouvrage est rédigé en prose dans la langue universelle de l’Europe du Moyen Âge central, le latin. Il sera traduit en vieux français dans le courant du XIII siècle sous son titre original « La Discipline de Clergie« .
Des adaptations en vers seront vouées à un beau succès. Elles apparaîtront à la même période sous le titre « Le Castoiement d’un père à son fils » ou « Chastoiement d’un père à son fils soit « L’instruction d’un père à son fils » ( et non le châtiment que le mot « castoiement » pourrait suggérer). Dans les manuscrits d’époque, on trouvera encore le titre « Les fables Pierre Aufors » pour désigner certaines de ses adaptations versifiées.
Au passage, dans ces versions rimées, la cible s’élargit encore un peu plus de l’instruction du clerc et du lettré, vers l’éducation du père vers son fils. Le manuel de savoir-vivre supplante encore d’autant les miroirs des Princes 2 même s’il en restait éloigné dès le départ.
Influences littéraires médiévales
« Disciplina est un petit livre et pourtant l’influence de ce texte fut considérable en Occident, aussi bien en littérature que dans le domaine pratique du didactisme religieux. » Apparition et disparition du clerc dans Disciplina clericalis, Marie-Jane Pinvidic, le Clerc au Moyen Âge (op cité).
Dans le courant du Moyen Âge et des siècles suivants, on retrouvera des influences directes de l’ouvrage de Pierre Alphonse chez de nombreux auteurs. Jacques de Vitry reprendra un certain nombre de ces contes. On pourra trouver encore des traces de la Disciplina Clericalis dans La Légende Dorée de Jacques de Voragine (Jacobus de Voragine), dans le célèbre roman de Renard, chez Boccace ou encore chez Don Juan Manuel et son comte Lucanor pour ne citer que ces sources.
Du Moyen Âge central au Moyen Âge tardif, les contes de Pierre Alphonse seront aussi repris dans un nombre important de compilations monastiques de fables et contes.
Aux sources manuscrites du Disciplina Clericalis
Les Fables Pierre Aufors dans le MS 12581 de la BnF (à découvrir sur Gallica)
On peut retrouver l’adaptation française en prose ou en vers du Disciplina Clericalis de Petrus Alfonsi dans un nombre important de manuscrits médiévaux des XIIIe au XVe siècles.
Pour notre article du jour, nous avons choisi le français Français 12581 de la BnF. Sur plus de 429 folios, cet ouvrage de la fin du XIIIe siècle présente des pièces très variées. Des chansons de Thibaut de Champagne au Trésor de Brunetto Latini, en passant par des poésies, des fabliaux, le Discipline de clergie de Pierre Alphonse et même encore un traité de fauconnerie.
De son côté, le KBR Museum conserve également le Ms 11043-11044 qui présente une copie de la discipline de clergie de Pierre Alfonse.
Exemple 1, un demi ami dans le Castoiement du père à son fils
Pour présenter le premier conte du Disciplina Clericalis, nous avons choisi l’adaptation en vers tirée du Manuscrit de Augsbourg, le Ms M (cote I. 4. 2° 1, anciennement Maihingen 730). On peut la trouver retranscrite en graphie moderne dans l’ouvrage « Le Castoiement d’un père à son fils, traduction en vers de la Disciplina Clericalis de Petrus Alfonsus » par Michael Roesle (Librairie de la Cour royale de Munich, 1899).
Pierre Alfonse oppose dans ce conte un père et son « demi-ami » aux cent amis de son fils. Ces derniers le sont-ils vraiment ? Pour le savoir, il faudra d’abord les mettre au Pied du mur. La sagesse consiste ici à savoir mettre à l’épreuve ces relations avant de pouvoir les placer sur l’échelle réelle de l’amitié.
Conte 1, Du Preudom qui avoit demi ami (Probatio amicitie)
NB : ce conte nous met face à du vieux-français avec quelques tournures assez particulières. Afin de vous aider à mieux percer cette langue d’oïl du XIIIe siècle, nous avons prévu quelques clefs de vocabulaire.
Uns sages hons (homme)jadis estoit, Quant il sot que fenir devoit, Un sien fil a soi apela, Puis li enquist et demanda: – Fiex, dist il, di moy, quans (combien) amis Tu as en ta vie conquis ? Et chil respont: Mien escient En ai je conquis plus de cent. – Mult l’as, dist li pères, bien fait, Mais je cuit que autrement vait. Ja mar ton ami loeras Devant que esprové l’aras. Mult sui ore anchois (avant) de toi nés, Et si me sui toudis penés (tourmenter) D’amis aquerre et pourcachier (porchacier, rechercher), Nonques (jamais) tant ne peu esploitier (accomplir) Pour rien que je faire peüsse Que un ami entier eüsse. Nonques ne peu tant esploitier Que le peüsse avoir entier.
Et tu, biax fiex, comfaitement (comment en fait) En aves si tost conquis cent? Considera verum amicum! Or fai che que je te dirai, Esprueve, se il sont verai. Pren un veel (veau) ou autre beste, Puis li caupe orendreit (lui coupe aussitôt) le teste, Puis aies un sac apresté Qui soit de sanc ensanglenté De le beste qui ert ens mise, Et appareillie en tele guise Com se che fust uns hons ocis (un homme mort) Que on eüst par dedens mis. A tes amis le porteras Et a cascun par soi diras Que un homme as en murdre (meutre) occis, Dont tu es mult fort entrepris, Car tu nel ses ou enfoïr, Ne tu ne l’oses regehir (avouer, confesser) A nul homme qui soit en terre, Fors lui (à part lui), n’en oses conseil querre, Et il t’ en puet mult bien aidier. Sans che que l’en viegne encombriez (l’en empêcher) Car plus tost ne sera enquis Ne se maisons ne ses pourpris (enceinte). Et se aucuns t’en velt oïr, Et toi et ton mort requeillir, En chelui dois avoir fianche (confiance) Que ch’est tes amis sans doutanche; Tu ne dois ami apeler Qui ne te voira escouter.
Li fiex ensi s’ apareilla Com li pères li enseigna. Le sac a tout le beste prist, Ses amis un et un requist. Li premiers qui parler l’oï, Li dist, tantost fuies de chi (fuyez d’ici instamment); Bien est li sas sor vostre col; Pour bricon (coquin, écervelé) vous tieng et pour fol Qui de tel cose m’aparles. Ne veil estre desiretés, Pris ne raiens pour vostre atrait; Si com vous aves le mal fait, Si soit le paine toute vostre. Par saint Andrieu, le boin apostre, Ja en me maison n’ entreres, Ne vostre mort n’ i enfourres.
N’ i ot onques un seul des cent Qui ne li desist ensement (qui ne lui dit pareillement). Quant il les ot tous ensaiés (essayés, éprouvés), Si est arrière repairiés, (il est donc reparti chez lui) A son père dist que fali Li estoient tout si ami. Dist li pères: Or as apris Che que tu as oï toudis. Que au besoing veïr puet on Qui ses amis est, et qui non. Or va a mon demi ami, Puis le respreuve tout ausi (éprouve-le à son tour): Si sarons que il redira Et combien il nous amera. Et chil si fist tout maintenant.
Tout autresi comme devant. Ot as autres l’ uevre contée L’a a chestui (cestui, l’a à celui-ci) dit et contée; Et chil respont: Biax dous amis, N’ a lieu en trestout mon pourpris Ou vostre mors ne soit celée 3, Ne je n’ai maison si privée; Ne pourquant je vous aiderai Au miex que aidier vous porrai. Dont est en le maison entrés, Tous les autres en a getés (congédiés); Bien a fermée le maison Sor lui et sor son compaignon; Puis prist un picois pour foïr (creuser) Et le mort voloit enfoïr.
Quant chil vit que tant l’en estoit Que le mort enfoïr voloit. Del tout li dist le vérité, Confaitement avoit ovré; Puis prist congié, si s’ en ala Et a son père le conta. – Fiex, dist li père, amis n’est mie Qui a ton besoing ne t’aïe. – Peres, dist li fîex, saves vous Homme el siècle si éurous (eüré, heureux) Qui eüst conquis vraiement Un ami enterinement (entiérement)? Chertes, fait il, ainc (jamais) ne le vi: Mais d’un seul parler en oï Qui a mort se voloit livrer Pour un sien ami delivrer. Pères, dont me dites comment Mult volentiers or i entent.
Voilà pour notre conte du jour, les amis. Il s’agit du premier du Disciplina Clericalis et, ici, du Castoiement d’un Père à son fils. La leçon n’est pas anodine et le prélude en dit toute l’importance. C’est la dernière leçon d’un père sur le déclin à son fils.
Comme toute bonne fable ou poésie morale, le conte de Pierre Alphonse n’a pas pris une ride. Elle pourrait même avoir été rédigée hier. A l’ère du digital, des « bros », des « frérots » et des milliers « d’amis » en ligne, le récit n’en raisonne que plus fort.
Dans le conte suivant, on verra plus encore le degré d’abnégation et d’exigence que sous-tend l’amitié véritable selon Petrus Alfonsi mais ce sera pour une autre fois. Nous avons déjà assez pris de votre attention. 😉
Merci de votre lecture.
Découvrir d’autres ouvrages à succès du Moyen Âge :
Sujet : Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracle, Sainte-Marie, ergotisme, mal des ardents, feu Saint-Martial. Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle Auteur : Alphonse X (1221-1284) Titre :A Virgen en que é toda santidade… Interprète : Porque Trobar & John Wright Album : Compostela Medieval, Song from the 12th and 13th centuries (1998)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nos études médiévales nous entraînent vers Paris au XIIIe siècle pour y découvrir un nouveau miracle marial, issu des Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille.
Dans l’Espagne médiévale du Moyen Âge central, le très lettré souverain castillan nous a légué plus de 420 chants de miracles dédiés à la Vierge dont il a semble-t-il composé une partie. Pour de nombreux récits, il a aussi pu s’appuyer sur un vaste corpus qu’on trouvait alors consigné dans certains lieux célèbres de pèlerinage, dans certains codex mais qui circulait aussi, sans doute oralement.
Marie, la Sainte qui peut et guérit tout
S’il est beaucoup resté attaché au sud de France, le culte marial a connu de grandes heures durant les Moyen Âge(s) central à tardif. Plutôt que de s’adresser au Christ, on loue alors la Sainte et on appelle à sa miséricorde dans l’espoir qu’elle puisse intercéder auprès de son fils, le « Dieu mort en Croix ».
De fait, les pouvoirs que l’on prête à la vierge biblique sont incomptables et se reflètent dans les nombreux récits de miracles qui lui sont dédiés : témoignages de guérison extraordinaires, événement surnaturels survenus sur les routes de pèlerinage, apparitions et intercession de la Sainte dans les lieux qui lui sont dédiées, quelquefois même sur des terrains de bataille, etc… Si la foi soulève des montagnes, au Moyen Âge, aucun obstacle ne semble assez puissant pour limiter la volonté de Sainte Marie, sa miséricorde et sa puissance rédemptrice et, quelquefois, punitive.
Naissance et popularité du culte marial
Dans la France médiévale, le genre des miracles mariaux puise ses sources dans la deuxième moitié du XIe siècle. Au départ, en latin, les récits trouveront bientôt leur expression en langue vernaculaire et en vieux français. 1 Entre la fin du XIIe et les début du XIIIe siècle, le poète et trouvère Gautier de Coinci en consacrera le genre dans ses Miracles de Nostre Dame. Avant lui, le Gracial d’Adgar (1165) est considéré comme le premier ouvrage représentatif de ce genre.
Le culte à la vierge et ses miracles se poursuivront bien au delà du Moyen Âge central pour s’étendre jusqu’au Moyen Âge tardif et même aux siècles suivant. L’époque moderne connaitra aussi un grand nombre de récits de miracles et d’apparitions de la vierge biblique.
Miracle à Paris, contre le Mal des ardents
Le miracle du jour est un autre de ces récits spectaculaires de guérison. il touche, cette fois, des malades atteints du mal des ardents dont un amputé qui recouvrira même l’usage de son membre.
Dans le courant du Moyen Âge, la consommation de seigle contaminé par l’Ergot (Claviceps purpurea) entraîna un certain nombre d’épidémies terribles, en particulier du XIe au XIIIe siècle. La forme gangréneuse de l’ergotisme qui s’accompagne de nécroses et d’hallucinations laissa même, derrière elle, de nombreux morts et mutilés.
Les symptômes en étaient impressionnants autant que les douleurs et donneront bien des surnoms à cet empoisonnement par l’ergot. Les sensations de brûlure dues aux tissus et aux extrémités nécrosées le font vite assimiler à un feu intérieur qu’on baptise de diverses manières : « feu de Saint Martial » comme dans cette cantiga de Santa Maria 134 où il est aussi nommé « lèpre » mais encore « feu de Saint Antoine », « mal des ardents », « feu sacré », etc..
S’il sévit encore quelquefois dans certains endroits du monde, le mal des ardents a fort heureusement largement reculé depuis la période médiévale. On se souvient encore en France de l’affaire de Pont-Saint-Esprit qui survint dans le courant de l’année 1951. Avec de nombreuses intoxications et internements psychiatriques, les causes en furent longtemps associées à un empoisonnement par l’ergot de seigle. Récemment, cette théorie s’est toutefois trouvée controversée par certaines révélations liées aux activités des Services d’Intelligence Américains et notamment des essais livrés, dans le plus grand secret, sur du LSD 3.
La Cantiga d’Alphonse le sage nous replonge, en tout cas, en plein cœur d’une de ces épidémies médiévales d’ergotisme et sa triste réalité.
La CSM 134, Miracle à Notre-Dame de Paris ?
La Cantiga de Santa Maria 134 se déroule, donc, à Paris et dans une église. Toutefois, l’édifice religieux dont il est question n’est pas précisément cité. A quelques semaines de l’inauguration de Notre-Dame de Paris, après le tragique incendie qui l’avait ravagée, on peut imaginer que ces malades atteints d’ergotisme auraient pu se tenir non loin de la grande dame parisienne chère aux Français, autant qu’à Victor Hugo.
L’ancienne Hôtel Dieu, fondée déjà depuis le VIIe siècle, jouxtait alors la Seine côté rive gauche et était voisine du parvis de Notre Dame. Au XIIIe siècle, l’établissement recevait toujours les pèlerins et les malades et la lecture de la Cantiga de Santa Maria 134 nous permet d’imaginer assez bien ce contexte.
A Paris, la Seine n’est jamais très loin et elle jouxte aussi le parvis de la cathédrale dans lequel le malade de la Cantiga 134 jette son membre en feu. Malgré tout, le mystère de l’église citée reste encore entier et on ne peut affirmer qu’il s’agisse bien de Notre-Dame.
Une guérison collective et christique
Dans ce miracle pour le moins spectaculaire, la Sainte apparaîtra à l’intérieur de l’Eglise. Descendant d’un vitrail, elle se mettra en devoir de soigner les malades à la ronde. Elle sortira même sur le parvis pour prendre soin des miséreux n’ayant pas trouvé de place dans l’édifice religieux.
Dans la Cantiga, le miracle ira au delà de la simple guérison de l’empoisonnement pour restaurer un membre amputé. Ce type de pouvoir est évoqué, à plusieurs reprises, dans le corpus des Cantigas (voir par exemple le miracle de la langue tranchée dans la Cantiga de Santa Maria 156). On notera encore que le pouvoir invoqué dans la cantiga est bien celui du Christ à travers la Sainte : « Soyez tous guéris Car, mon fils, roi de majesté, veut qu’il en soit ainsi ». Il s’agit bien ici d’intercession.
Porque Trobar : Les Cantigas de Santa Maria sous la direction de John Wright
La Cantiga de Santa Maria 134 en musique
Fondé aux débuts des années 90 en Galice, Porque Trobar est un projet ayant pour mission la reconstitution de l’art lyrique des troubadours de langue galaïco-portugaise. Entre instruments d’époque et étude des manuscrits médiévaux et de leurs partitions, l’initiative est ambitieuses et mêle Histoire et ethnomusicologie.
En 1998, Porque Trobar s’adjoignait la collaboration de John Wright (1939-2013), musicien britannique épris de folk et de musiques anciennes. Ensemble, ils partaient à la conquête des chants de pèlerinages sur les routes de Compostelle. Il en résulta, l’album « Compostela Medieval, Song from the 12th and 13th centuries« , une production de 70 minutes où les Cantigas d’Alphonse X côtoient des pièces de troubadours anonymes, mais aussi des chansons de Guiraut de Bornelh et de Guilhem de Poitiers.
Cet Album de Porque Trobar, sous la direction de John Wright, a été réédité chez Fonti Musicali en 2019. Vous devriez donc pouvoir le trouver chez votre meilleur disquaire. A défaut, il est également disponible au téléchargement en ligne.
La Cantiga de Santa Maria 134 en galaïco-portugaise et sa traduction en français actuel
Esta é como Santa María guareceu na sa eigreja en París un hóme que se tallara a pérna por gran door que havía do fógo de San Marçal, e outros muitos que éran con ele.
A Virgen en que é toda santidade poder há de toller tod’ enfermidade.
Celle-ci conte comment Sainte-Marie guérit un homme en son église de Paris qui s’était coupé la jambe à cause de la grande douleur due au feu de Saint- Martial, ainsi que de nombreux autres malades qui étaient avec lui. La Vierge, en laquelle réside toute Sainteté, a le pouvoir de soigner toute infirmité.
E daquest’ en París a Virgen María miragre fazer quis e fez, u havía mui gran gent’ assũada que sãidade vẽéran demandar da sa pïadade. A Virgen en que é toda santidade…
Et, à ce propos, à Paris, La Vierge Marie Voulut faire un miracle Et le fit, alors qu’il y avait De nombreuses personnes en attente de guérison Venues implorer sa piété. La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
E do fógo tan mal éran tormentados, deste de San Marçal, e assí queimados que os nembros todos de tal tempestade havían de perder, esto foi verdade. A Virgen en que é toda santidade…
Et du feu de Saint-Martial, ils étaient Si tourmentés Et tant consumés Que leurs membres en telle disgrâce Ils allaient perdre. Tout cela survint véritablement. La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
Porende se levar fazían aginna lógo ant’ o altar da Santa Reínna, dizendo: “Madre de Déus, en nós parade mentes e non catedes nóssa maldade.” A Virgen en que é toda santidade…
Pour cette raison, ils se faisaient porter Ensuite Jusqu’à l’autel De la Saint Reine En disant : « Mère de Dieu, arrête ton attention Sur nous et guéris nous de notre mal ». La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
Eles chamand’ assí a Virgen comprida, foi-lles, com’ aprendí, sa razôn oída; e per ũa vidreira con craridade entrou na eigreja a de gran bondade. A Virgen en que é toda santidade…
Ils en appelaient ainsi A la Vierge pleine de grâce Et leur prière, comme je l’ai appris Fut entendue Et par un vitrail, avec une grande clarté Celle pleine de bonté, entra dans l’église. La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
E a ir-se fillou perant’ os doentes e os santivigou, pois lles teve mentes, e disse-lles assí: “Tan tóste sãade, ca méu Fillo o quér, Rei da Majestade.” A Virgen en que é toda santidade…
Et elle commença à aller Entre les malades Y les sanctifia Puis elle les reçut Et leur dit : « Soyez tous guéris Car, mon fils, roi de majesté, veut qu’il en soit ainsi » La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
Lógo foron tan ben daquel fógo sãos, que lles non noziu ren en pés nen en mãos; e dizían assí: “Varões, levade e a Santa María loores dade.” A Virgen en que é toda santidade…
Suite à cela, ils furent si bien Délivrés de ce feu Qu’on ne pouvait plus en voir traces Ni sur leurs pieds, ni sur leurs mains. Et ils disaient : « Messieurs, levez-vous Et faites des louanges à la vierge » La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
Quantos éran entôn dentro essa hóra sãos e sen lijôn foron; mais de fóra da eigreja jazían con mesquindade, ca non cabían dentr’ end’ a meadade. A Virgen en que é toda santidade…
Tous ceux qui étaient là En cette même heure, Se retrouvèrent soignés Et sans aucune lésion. Cependant, au dehors De l’Eglise se tenaient encore quelques miséreux Car ni la moitié d’entre eux n’avaient pu y entrer. La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
Ontr’ aqueles, com’ hei en verdad’ apreso, jazía, com’ achei, un tan mal aceso que sa pérna tallara con crüeldade e deitara no río dessa cidade. A Virgen en que é toda santidade…
Entre tous, comme je l’ai En vérité, appris Il en était un, tellement affecté par le feu, Qu’il s’était coupé la jambe avec cruauté Et l’avait jeté dans le fleuve de la ville. La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
O mal xe ll’ aprendeu ena outra pérna, tan fórte que ardeu mui mais que lentérna; mais la Madre de Déus lle diss’: “Acordade, ca ja são sodes desta gafidade.” A Virgen en que é toda santidade…
Le mal lui avait pris Aussi l’autre jambe De manière si grave que cela le brûlait Plus encore que le feu d’une lanterne; Mais la mère de Dieu lui dit » Eveille-toi, Car te voilà déjà soigné de cette lèpre. » La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
El respondeu-ll’ adur: “Benaventurada, est’ outra con segur pérna hei tallada; mas pola vóssa gran mercee mandade que seja com’ ant’ éra e a juntade.” A Virgen en que é toda santidade…
L’homme répondit avec difficulté « Mère bénie de Dieu, Je me suis tranché cette autre jambe, Avec une hache Par votre grande miséricorde, faites qu’elle redevienne comme avant Et soit rattachée à mon corps. » La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…
Entôn séu róg’ oiu a mui pïadosa, e lóg’ a pérna viu sãa e fremosa per poder da Virgen, que per homildade foi Madre do que é Déus en Trĩidade. A Virgen en que é toda santidade…
Alors, la très pieuse écouta sa prière Y sans attendre, il vit sa jambe réparée Saine et belle Par le pouvoir de la Vierge, qui par son humilité Fut Mère de celui qui est Dieu en la Trinité. La Vierge en laquelle réside toute Sainteté…