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Manseliña sur la piste de María la Balteira

Sujet :  musique, poésie médiévale, Cantiga de amigo, galaïco-portugais, troubadour, Espagne médiévale.
Période :  XIIIe siècle, moyen-âge central
Auteur : João Vasques de Talaveira
Titre:  O que veer quiser 
Interprète  : Manseliña
Album :  Maria Pérez se maenfestou  (2021)

Bonjour à tous,

eux qui nous lisent le plus régulièrement se souviennent peut-être de la présentation que nous avions faite, il y a quelque temps, du jeune ensemble médiéval Manseliña. Depuis notre article, la formation galicienne passionnée de musiques anciennes a poursuivi ses recherches et son chemin artistique autour des cantigas de la péninsule ibérique et de l’Espagne médiévale. Elle nous propose même un nouvel album plutôt ambitieux comme nous allons le voir.

Maria Pérez, un personnage haut en couleur
à la cour des grands

Si le terrain d’exploration de Manseliña reste la poésie du moyen-âge central, l’ensemble musical nous entraîne, cette fois-ci, du côté des chansons satiriques galaïco-portugaises : les « cantigas de escarnio” ou “cantigas de maldizer” sont, en effet, ces chansons humoristiques et pleines de moqueries (« médire » « médisances »). Avec leurs sous-entendus persifleurs et leurs railleries, elles évoquent un peu nos sirventès du pays d’Oc. Selon certaines hypothèses, elles pourraient même en avoir dérivé tout comme les serventois du nord de France l’ont fait.

Une cantiga de Maldizer tiré du nouvel album de Manseliña

Cantigas de Escarnio et de maldizer au programme donc, mais ce n’est pas tout. Ce nouvel album se concentre également sur un personnage haut en couleur des cours de l’Espagne médiévale : María Pérez, encore connue sous le surnom de María la Balteira.

Ci contre, l’incroyable enluminure utilisée pour la pochette de cet album de Manseliña. Elle est tirée du Psautier doré de Munich (XIIIe siècle, Angleterre) actuellement conservé à la Bibliothèque d’État de Berlin, à Munich.

Du point de vue du statut, Maria était une « soldadeira ». Les définitions de ce terme sont assez variables et même confuses suivant les sources. Si l’on s’en tient à la Real Academia Galega, il correspond à des artistes féminines qui faisaient des numéros ou qui dansaient durant les prestations des troubadours et des jongleurs. En d’autres endroits, on trouve une définition associée à des femmes accompagnant des soldats pour les divertir en chantant et dansant et en percevant, elles aussi, une « solde ». Dans la lyrique galaïco-portugaise, les soldadeiras occupent un rôle assez complexe et elles font souvent l’objet de cantigas humoristiques et satiriques (1).

Eléments de biographie

La cour d’Alphonse X et ses troubadours dans le Codice Rico de l’Escorial

Au XIIIe siècle, María la Balteira connut une popularité certaine à la cour de Fernando III, mais surtout, plus tard, à celle d’Alphonse X de Castille. Le nombre de troubadours lui ayant consacré des chansons ou ayant écrit des poésies, à son sujet, en témoignent. On compte même, parmi eux, le roi Alphonse le Sage en personne. D’après le peu que l’on en sait, cette femme de caractère serait issue d’une famille noble et native de Betanzos, dans la province de la Corogne, en Galice. Etonnement, il semble que le désir de liberté l’appela assez tôt au point qu’elle décida de se soustraire aux obligations du mariage et aux contraintes d’une vie toute tracée. Elle lui préféra donc une vie de musique de danse et de chant à la solde des princes et des rois et c’est dans leurs cours qu’elle exerça ses talents. Précisons encore que certaines cantigas de Escarnio autour des soldadeiras pouvaient verser dans des allusions assez grivoises. En fonction des médiévistes, ces dernières ont pu être, ou non, prises au pied de la lettre pour juger hâtivement la légèreté (voir la fonction professionnelle) de celles à qui elles étaient adressées. María la Balteira n’a pas échappé à cela et ce fut même l’occasion d’un débat d’experts. Les derniers d’entre eux semblent avoir tranché en faveur du deuxième degré (2).

En dehors des poésies qui la chantent, un document atteste de l’existence d’un María Perez dans sa Galice d’origine. En 1257, elle signa en effet, au monastère cistercien de Sobrado dos Monxes ce qui s’apparente à un document de cession d’un bien et d’échange de services contre quoi les moines s’engageait à prendre soin de son salut. Autrement dit, prier pour elle et l’enterrer auprès d’eux en terre chrétienne. On y trouvait également un engagement de prendre la croix pour aller combattre en terre sainte. Pour combattre ou suivre les troupes ? On ne le sait pas, pas d’avantage qu’on ne sait si elle put s’y rendre, ni, le cas échéant, ce qu’il y survint. Les médiévistes se perdent aussi en conjecture pour savoir s’il s’agit bien d’elle ou plutôt d’un homonyme.

Réalité ou métaphore ?

D’une manière générale, il est difficile de trier le vrai du faux au sujet de María la Balteira mais les cantigas lui associent tout un tas de pratiques qui sonnent aussi étonnantes que « garçonnes » : compétitions de tir à l’arbalète, jeux de dés à grand renfort de jurons. Tout ceci ne lui aurait d’ailleurs pas empêché de s’attirer les nombreuses faveurs de courtisans et troubadours à en juger toujours par le contenu de certaines poésies à son encontre. D’autres histoires encore plus surprenantes content même qu’elle aurait pu être agent secret du roi Alphonse X auprès d’autres souverains chrétiens mais aussi musulmans.

Que les exploits qu’on lui prête soient avérés ou non, les chansons à son sujet ne tournent jamais en dérision ses talents artistiques. Cela semble renforcer la reconnaissance de ses qualités auprès de ses paires et des cours qu’elle a fréquentées. Pour ses vieux jours, il semble que Maria Perez se retira dans sa province d’origine. Elle est probablement décédée après l’an 1257 et elle fut enterrée au monastère de Sobrado. Avec un tel itinéraire, on comprend aisément comment ce personnage féminin détonnant a pu susciter l’intérêt de Manseliña au point de lui consacrer un album.

Maria Pérez se maenfestou, l’album de Manseliña

« Maria Pérez se maenfestou, cantigas de escarnio a María Balteira » est donc le second album de l’ensemble médiéval. Le premier « Sedia la Fremosa » était consacré aux cantigas de amigo galaïco-portugaises. De l’aveu même de María Giménez, co-fondatrice de la formation, il aura fallu plusieurs années et de sérieuses recherches pour finaliser cette nouvelle production. Comme María la Balteira n’a pas composé directement (ce n’est pas un trobairitz), on y trouvera réuni les cantigas de escarnio et chansons satiriques que les troubadours de l’époque lui consacrèrent.

Avec près d’une heure d’écoute, l’album propose 16 cantigas dont 14 gravitent autour du personnage de María Pérez. Aucune notation musicale n’ayant subsisté pour accompagner ces pièces, la formation médiévale s’est exercée à l’art du contrafactum. Les mélodies utilisées pour mettre ces textes en musique proviennent donc d’origines diverses : les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X mais aussi des compositions de troubadours français ou des cantigas traditionnelles de Galice et du Portugal. Pour la chanson proposée aujourd’hui, c’est la CSM 170 (Cantiga de Santa Maria) qui a été utilisée.

Vous pouvez vous procurer cet album au format digital sur Spotify. Il est également disponible en ligne. Voir le lien suivant pour plus d’informations : Maria Pérez se maenfestou.

Artistes ayant participé à cet album

María Giménez (voix, vièle, percussions), Tin Novio (luth), Pablo Carpintero. (voix, instruments à vent et percussions).


O que veer quiser, ai cavaleiro,
de João Vasques de Talaveira

La chanson médiévale du jour a été attribuée à la plume de João Vasques de Talaveira. Troubadour du XIIIe siècle, il était probablement natif de la région de Tolède. Pour le reste, son legs et ses cantigas semblent établir qu’il était bien introduit dans le cercle des troubadours entourant Alphonse X de Castille. Il nous a laissé autour d’une vingtaine de pièces dont des Cantigas de escarnio y maldizer, des Cantigas de amor et des Cantigas de amigo, mais encore des tensons ou tençons (ces joutes verbales poétiques très appréciées des troubadours du moyen-âge central).


O que veer quiser, ai cavaleiro,
Maria Pérez, leve algum dinheiro,
senom nom poderá i adubar prol.


Ah Messires ! Ceux qui veulent voir
Maria Perez, doivent avoir de l’argent
Sans quoi ils n’obtiendront rien.


Quen’a veer quiser ao serão,
Maria Pérez, lev’alg’em sa mão,
senom nom poderá i adubar prol.

Ceux qui pour le spectacle (la soirée) veulent voir
Maria Perez, ne doivent pas venir les mains vides
Sinon, ils n’obtiendront rien.


Tod’home que a ir queira veer suso,
Maria Pérez, lev’algo de juso,
senom nom poderá i adubar prol.

Quiconque veut aller, en-haut, pour voir
Maria Perez, doit porter quelque chose en-bas,
sinon, ils n’obtiendront rien.


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

NB : sur l’image d’en-tête on peut voir la formation Manseliña et, à l’arrière plan, une belle enluminure du Códice Rico des Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X. Ce manuscrit médiéval, daté de la fin du XIIIe siècle (1280-1284), est actuellement conservé à la Bibliothèque royale du monastère de l’Escorial à Madrid, Espagne. Il est consultable en ligne ici.

Notes

(1)Vós, que conhecedes a mim tam bem…” – as soldadeiras, Márcio Ricardo Coelho Muniz·
(2) O contrato de María Pérez Balteira con Sobrado, Joaquim Ventura, GRIAL, revista Gallega de Cultura (numero 215 sept 2017) et

Cantiga de Santa Maria 74 : Un peintre sauvé des griffes du démon

Sujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracle, Sainte-Marie, Sainte vierge, démon
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Titre : CSM 74 «Quen Santa Maria quiser deffender»
Interprète : Discantus – Brigitte Lesne
Album : Santa Maria, chants à la vierge … (2016)

Bonjour à tous,

ienvenue au cœur du XIIIe siècle, à la découverte des cantigas de Santa Maria. Ce grand corpus de miracles et de louanges chantés fut compilé, au moyen-âge central, par le sage et lettré Alphonse X de Castille. Nous en avons déjà étudié un certain nombre et nous vous proposons, cette fois-ci, de découvrir la Cantiga 74 : commentaire, sources, traduction, à l’habitude, nous en ferons le tour complet avec, en prime, aujourd’hui, l’interprétation du bel ensemble médiéval Discantus que nous en profiterons pour vous présenter.

Le miracle de la Cantiga de Santa Maria 74

Aux sources manuscrites

On trouve les cantigas de Santa Maria dans plusieurs manuscrits d’époque. Ils sont au nombre de 4. Le plus connu est, sans doute, le Ms. T.j.I (« E2 ») Códice Rico. Conservé à la Bibliothèque de l’Escorial, c’est aussi l’un des manuscrits les mieux illustrés (images et enluminures plus bas dans cet article).

La Cantigas de Santa Maria 74 dans le Ms. 10069, Bibliothèque nationale de Madrid, Espagne.

Pour varier un peu, nous vous proposons de découvrir, aujourd’hui, un manuscrit médiéval encore plus ancien. C’est même le plus daté des 4. Il s’agit du codex Ms. 10069, connu encore sous le nom de Códice de Toledo (TO), et conservé actuellement à la Bibliothèque Nationale de Madrid (il est consultable en ligne ici). Demeuré longtemps à la cathédrale de Tolède, ce manuscrit médiéval, daté de la première moitié du XIIIe siècle, contient sur quelques 160 feuillets, plus de 100 miracles annotés musicalement ainsi qu’un peu plus d’une vingtaine d’autres compositions. Sur l’image ci-dessus, vous retrouverez la cantiga du jour et sa partition d’époque.

La vierge au secours d’un peintre d’église

L’histoire de la Cantiga de Santa Maria 74 relate un miracle. Ici, l’art et les représentations religieuses sont, d’abord, en question. Le pouvoir en bien de l’image de la vierge traverse le corpus des cantigas. C’est un thème récurrent que nous avons approché à plusieurs reprises : statue ou image de la vierge qui se met à parler, pain que l’on tend à une représentation de l’enfant Jésus et qui ouvre, au donateur, les portes du Paradis, lettres au nom de Sainte Marie qui protègent celui qui les écrit, image d’elle retrouvée dans le cœur d’une croyante, etc… Bref, dans ces chansons mariales du XIIIe siècle, ce ne sont pas les exemples qui manquent de foi et de dévotion qui transitent par l’intermédiaire de l’iconographie et donnent lieu à des miracles. La cantiga du jour en est un autre exemple.

Art et iconographie religieuse :
médiateurs entre le réel, le surnaturel ou le spirituel

Cette fois-ci, le procédé s’applique un peu d’une autre manière et il est intéressant de voir que le pouvoir de la représentation (prêté habituellement à l’image de la sainte ou de l’enfant Christ), peut également déclencher des effets (dans la réalité) quand la représentation porte sur le mal plutôt que sur le bien. L’art ou l’imagerie sacrée et religieuse auraient-ils le pouvoir de faire bouger toutes les lignes du naturel au surnaturel ? Cette cantiga semble s’y accorder. Et comme il pourra plaire à la Sainte d’être représentée avec foi et application, cette fois-ci, c’est le diable qui viendra s’offusquer du contraire. Piqué au vif, il viendra même se manifester à l’artiste peintre, dans un accès de cabotinage, en le menaçant des pires représailles.

Le peintre au cœur de la bataille du bien et du mal

La CSM 74 dans le Manuscrit de l’Escorial, Ms. T.j.I (« E2 ») Códice Rico

Ainsi, franchissant les barrières de l’invisible, le démon engagera le dialogue avec l’homme. Devant la détermination de celui-ci à ne pas changer son pinceau d’épaule, le démon tentera même de se venger mortellement du mauvais traitement visuel que le peintre d’église lui aura réservé. C’est dire toute l’importance de la représentation artistique sur le monde surnaturel. Mais les efforts du démon resteront vains : il aura beau déchainer les éléments, ce sera sans compter sur l’intercession de la Sainte Mère. En se dressant comme un rempart entre le mal et le peintre dévot, elle sauvera l’homme d’une terrible chute, en se servant du pinceau pour défier la gravité, de manière miraculeuse.

A plusieurs reprises, la cantiga ne manquera pas d’insister sur le fait que notre artiste mettait toujours beaucoup d’application à représenter Marie dans toute sa splendeur. Plus qu’un simple outil, le pinceau est ici le symbole de la médiation de sa grande foi, autant que de sa dévotion et c’est aussi ce par quoi le miracle arrive.

Apparitions du diable au moyen-âge

Nous avons déjà croisé le Diable, à plusieurs reprises, dans notre étude des Cantigas de Santa Maria. Dans la Cantiga 26, notamment, il apparaissait, physiquement, à un pèlerin de Compostelle, sous une forme trompeuse. Il parvenait même à le duper mortellement. Comme dans le corpus des Cantigas, le Démon se manifestera, de manière croissante, au moyen-âge central. En prenant les formes les plus diverses – invisibles, oniriques, jusqu’aux plus matérielles et personnifiées-, il viendra ainsi menacer, tromper ou tenter les hommes médiévaux, hantant de sa présence leurs imaginations comme leur quotidien ( à ce propos, voir citation de Jacques le Goff ou encore cet article sur les manifestations du diable au Moyen-âge ).

La Cantiga 74 par l’ensemble Discantus sous la direction de Brigitte Lesne

L’ensemble Discantus

Discantus est un ensemble vocal féminin spécialisé dans les musiques anciennes dont le répertoire s’étend du moyen-âge à des musiques plus renaissantes. Cette formation a vu le jour dans les débuts des années 90, sous l’impulsion et la direction de Brigitte Lesne.

La réputation de cette grande voix et directrice française n’est plus à faire sur la scène des musiques médiévales et anciennes. Formée notamment à la Schola Cantorum Basiliensis de Bâle et très attachée au Centre de Musique Médiévale de Paris, elle a contribué avec Pierre Hamon, à la formation de l’Ensemble médiéval de Paris, devenu la célèbre formation Alla Francesca. Au long de sa carrière de renommée mondiale, on a pu la retrouver également en collaboration avec d’autres ensembles, mais aussi dans des productions solo.

Discographie et programmes

A l’image de sa directrice, l’ensemble Discantus a poursuivi, depuis sa création, une carrière de dimension internationale avec des concerts donnés sur tous les continents. Leur discographie affiche 17 CDs et des programmes qui s’épanchent, volontiers, du côté des chants polyphoniques et des musiques sacrées du moyen-âge : Ars antiqua, chants grégoriens et mise à jour de pièces des premiers manuscrits du moyen-âge central. Les albums sont le fruit de recherches ethnomusicologiques poussées, et on y trouvera même des compositions sur mesure et originales ou encore des chansons de pèlerins plus contemporaines. Pour en savoir plus sur cet ensemble et suivre son actualité, vous pouvez consulter le site du Centre de Musique Médiévale de Paris.

L’album : Santa Maria, chants à la vierge dans l’Espagne du XIIIe siècle

C’est en 2016 que fut proposé, au public, l’album « Santa Maria, chants à la vierge dans l’Espagne du XIIIe siècle« . Sur un peu plus d’un heure d’écoute, il propose un voyage à la découverte de 17 pièces mariales médiévales. Ces dernières ne sont pas toutes issues directement du corpus d’Alphonse le savant, loin de là même.

On y retrouve 7 cantigas de Santa maria ; les dix autres pièces se distribuent entre compositions et chants anonymes en provenance de manuscrits variés (dont le Codex de las Huelgas). On y découvre encore quelques signatures d’auteurs comme Adam de Saint-Victor et des troubadours occitans comme Folquet de Lunel, ou Guiraut Riquier qui se tinrent, un temps, durant cette période, à la cour d’Espagne. Edité chez Bayard Musique, cet album peut encore être trouvé à la vente. Voici un lien utile pour plus d’informations à ce sujet : Santa Maria, chants à la vièrge dans l’Espagne du XIIIe, ensemble Discantus.

Musiciennes ayant participé à cet album

Brigitte Lesne ( direction, conception, chant, cloches à main, harpe-psaltérion, percussions), Vivabiancaluna Biffi (chant, vièle à archet, cloches à main), Christel Boiron, Hélène Decarpignies, Caroline Magalhaes, Lucie Jolivet (chant, cloches à main), Catherine Sergent (chant, psaltérion, cloches à main)


La Cantigas de Santa Maria 74
Du galaïco-portugais au français moderne

Como Santa María guareceu o pintor que o démo quiséra matar porque o pintava feo.

Comment Sainte Marie sauva le peintre que le démon voulait tuer parce qu’il le peignait laid (et à son désavantage).

Quen Santa Maria quiser defender
Non lle pod’ o demo niun mal fazer.

(Refrain) Le démon ne peut faire aucun mal
A celui que Sainte Marie veut défendre.

E dest’un miragre vos quero contar
de como Santa Maria quis guardar
un seu pintor que punnava de pintar
ela muy fremos’ a todo seu poder.

Et c’est de ce miracle que je veux vous conter
De comment Santa Maria voulut protéger
Un de ses peintres qui tentait de la peindre
très belle, et de tout son pouvoir.

(Refrain)

E ao demo mais feo d’outra ren
pintava el sempr’; e o demo poren
lle disse: « Por que me tees en desden,
ou por que me fazes tan mal pareçer

Quant au démon, il le peignait toujours
plus laid que tout : et, pour cette raison, le démon
lui dit : « Pourquoi me voues-tu un tel mépris (dédain)
Et pourquoi me fais-tu paraître de manière si laide

(Refrain)

A quantos me veen? » E el diss’ enton:
« Esto que ch’ eu faço é con gran razon,
ca tu sempre mal fazes, e do ben non
te queres per nulla ren entrameter ».

A ceux qui me voient ? » Sur quoi le peintre lui répondit :
« Ce que je fais là, je le fais avec grande raison,
Car tu fais toujours le mal, et de faire le bien,
Tu ne veux, jamais et en rien, te mêler. »

(Refrain)

Pois est’ houve dit’, o démo s’assannou
e o pintor fèrament’ amẽaçou
de o matar, e carreira lle buscou
per que o fezésse mui cedo morrer.

Quand cela fut dit, le démon s’irrita
Et menaça durement le peintre
De le tuer, et de chercher le moyen
Pour le faire mourir au plus tôt
.
(Refrain)

Porend’ un dia o espreitou ali
u estava pintando, com’ aprendi,
a omagen da Virgen, segund’ oý,
e punnava de a mui ben compõer,

Ainsi, un jour, le démon l’épiait
Tandis qu’il était en train de peindre, comme je l’ai appris
et selon ce que j’ai pu entendre, l’image de la vierge,
Et qu’il s’efforçait de la composer de la plus belle manière
,
(Refrain)

Por que pareçesse mui fremos’ assaz.
Mais enton o dem’ , en que todo mal jaz,
trouxe tan gran vento como quando faz
mui grandes torvões e que quer chover.

Afin qu’elle paraisse la plus belle possible.
Mais alors, le démon, en qui tout le mal repose,
Fit lever tel grand vent comme cela se produit
En cas de grandes tempêtes et que la pluie va venir.

(Refrain)

Pois aquel vento na igreja entrou,
en quanto o pintor estava deitou
en terra; mais el log’ a Virgen chamou,
Madre de Deus, que o veéss’ acorrer.

Puis, ce vent entra dans l’église,
Et alors que le peintre allait se retrouver projeté
au sol, il parvint à appeler la vierge,
Mère de Dieu, afin qu’elle vienne à son secours.

(Refrain)

E ela logo tan toste ll’ acorreu
e fez-lle que eno pinzel se soffreu
con que pintava; e poren non caeu,
nen lle pod’ o dem en ren enpeeçer.

Et suite à cela, elle accourut aussitôt
Et fit en sorte qu’il put se soutenir au pinceau
Avec lequel il peignait ; et grâce à cela, il ne tomba point
Et aucun dommage d’aucune sorte ne lui survint.

(Refrain)

E ao gran son que a madeira fez
veeron as gentes logo dessa vez,
e viron o demo mais negro ca pez
Fugir da igreja u s’ ía perder.

Au grand bruit que fit l’échelle (l’échafaudage) en tombant
Les gens accoururent sur le champ
Et ils virent le démon, plus noir que poisson
Fuir de l’église où il allait perdre (pour se perdre?)
(Refrain)

E ar viron com’ estava o pintor
colgado do pinzel; e poren loor
deron aa Madre de Nostro Sennor,
que aos seus quer na gran coita valer.

Et alors ils virent comment se tenait le peintre
Accroché au pinceau : et suite à cela,
Ils firent des louanges à la mère de notre Seigneur,
Qui veut toujours secourir, les siens, avec grand soin.

Voilà pour cette cantiga et ce beau miracle marial du moyen-âge central, mes amis. Au passage, si les diableries sur fond médiéval vous intéressent, notre roman Frères devant Dieu ou la Tentation de l’Alchimiste est toujours disponible à la vente et en promotion.

Une très belle journée à tous.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

PS : la vierge en oraison sur l’image d’en-tête est le détail d’une peinture de Jean Bourdichon (fin du XVe, début du XVIe siècle)