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« Bien me deüsse targier », une chanson médiévale du trouvère Conon de Bethune par le menu

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet : chanson médiévale, musisque médiévales, poésie,  chevalier, trouvère, trouvère d’Arras, chanson de croisades
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe.
Auteur : Conon de Béthune  (?1170 –1220)
Titre : «Bien me deüsse targier»
Interprètes :  Alla Francesca
Album :  Richard Coeur de Lion, Troubadours & Trouvères, (1997)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous revenons, aujourd’hui,  à la fin du XIIe siècle avec la poésie du trouvère Conon de Bethune. Après avoir publié le servantois  d’Huon d’Oisy à son encontre, nous vous proposons ici d’explorer la chanson ayant justement motivé ces railleries.

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Rappelons-le, avant son départ pour la 3eme croisade, Conon avait composé ce chant pour motiver les seigneurs dont il était contemporains, et même surtout pour fustiger certains d’entre eux au sujet de leurs agissements autour de l’expédition en Terre Sainte. Pour une raison inconnue, le trouvère fut pourtant contraint de rentrer prématurément et  entre temps Huon d’Oisy, son « maître dans l’art de trouver » (comme on l’apprend dans cette chanson) avait fait d’autres alliances notamment contre Philippe-Auguste. Cet aspect politique a pu, sans doute, motiver qu’il se gaussa de façon si mordante du retour précipité du trouvère.

Alla Francesca à la redécouverte
des troubadours et trouvères

E_lettrine_moyen_age_passionn 1996, la très serieuse formation Alla Francesca se proposait un voyage dans la France du moyen-âge central, à la découverte de l’art de ses troubadours mais aussi de ses trouvères.

Sorti un an plus tard, en 1997, l’album ayant pour titre Richard Coeur de Lion, Troubadours & trouvères est le cinquième du célèbre ensemble médiéval (voir autre article sur leur interprétation de la complainte de Richard Coeur de Lion). Alla Francesca y présentait quatorze pièces issues du répertoire de la France médiévale des XIIe et XIIIe siècles, interprétées avec la virtuosité à laquelle ses talentueux artistes nous ont habitué, depuis la création de leur formation.

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On pouvait y retrouver des auteurs en langue d’oil (Gace Brûlé, Guiot de Dijon, le Châtelain de Coucy, Conon de Béthune) mais aussi des troubadours célèbres tels que  Bernard Vendatorn, Gaucelm Faidit, Richard Coeur de Lyon et encore d’autres pièces anonymes en langue latine ou en vieux français. A ce jour et pour notre plus grand plaisir, cet album est toujours édité et distribué par Opus 111. Vous pourrez trouver plus d’informations le concernant sous ce lien : Richard Coeur de Lion – Troubadours & Trouvères.

Les Paroles de la chanson
de Conon de Bethune

A_lettrine_moyen_age_passionla difficulté de compréhension du vieux français, cette chanson vient encore ajouter des allusions au contexte politique et économique des croisades.

D’un point de vue de son sens général, le trouvère se plaint d’avoir à s’arracher au pays et notamment à sa dame, pour devoir aller combattre pour Dieu. Il nous parle donc de cette tension entre ce devoir chrétien et guerrier qui l’appelle et ses attachements amoureux et courtois. Ainsi « personne ne quitte la France plus tristement que lui« . S’il part aussi le coeur joyeux de servir Dieu, son corps résiste, car il sait qu’en se croisant, il se trouvera doublement en pénitence. Combattre et renoncer aussi et pour un temps à ses désirs de chair et ses sentiments. Pour toutes ces raisons, il n’en est que plus méritant nous explique-t-il, et il tient vraisemblablement à ce que cela se sache.

Pour le reste comme indiqué plus haut, il fustigera ici certains barons de son temps pour s’être croisés uniquement par intérêt, autant qu’il critiquera un négoce qui s’était organisé alors et qui consistait à pouvoir éviter la croisade en achetant contre argent sonnant et trébuchant son salut à l’Eglise.

Pour le trouvère, pas question de se défiler, ni de faire prévaloir quelque intérêt malveillant ou vénal, il s’érige en donneur de leçons pour défendre l’expédition en terre sainte au nom de Dieu seul, fut-ce au prix de sacrifices. Comme nous le disions plus haut et dans d’autres articles, Huon d’Oisy lui en fera bientôt payer le prix par sa moquerie.

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« Bien me deüsse targier » dans la langue d’oil de Conon de Bethune

Bien me deüsse targier* (défendre; fig: renoncer)
de chançon faire et de mos et de chans,
quant me convient eslongier* (m’éloigner)
de la millor de totes les vaillans;
si em puis bien faire voire vantance,
ke je fas plus por Dieu ke nus amans,
si en sui mout endroit l’ame joians,
mais del cors ai et pitié et pesance*(chagrin).

On se doit bien efforchier
de Dieu servir, ja n’i soit li talans,* (même si son désir est ailleurs)
et la char* (chair) vaintre et plaissier* (dompter, faire plier),
ki adés* (sans cesse) est de pechier desirans;
adont voit Dieus la doble penitance.
Hé! las, se nus se doit sauver dolans,( se sauver dans la souffance)
dont doit par droit ma merite estre grans,
car plus dolans ne se part nus de France.

Vous ki dismés (dîmer) les croisiés,
ne despendé* ( dépensez) mie l’avoir ensi:
anemi Dieu en seriés.
Dieus! ke porront faire si anemi,
quant tot li saint* (les justes) trambleront de dotance* (de peur)
devant Celui ki onques ne menti?
Adont* (Alors) seront pecheor mal bailli* (mal en point):
se sa pitiés ne cuevre sa poissance* (puissance).

Ne ja por nul desirier* (désir (de rester))
ne remanrai* (demeurerai) chi* (ici) avoc ces tirans,
ki sont croisiet a loier* (contre salaire, paiement)
por dismer clers et borgois et serjans;
plus en croisa covoitiés ke creance* (convoiteux que croyants),
et quant la crois n’en puet estre garans,
a teus croisiés sera Dieus mout soffrans
se ne s’en venge a peu de demorance* (sans tarder).

Li ques (?) s’en est ja vangiés,
des haus barons, qui or li sont faillit.
C’or les eüst anpiriés* (mettre à mal),
qui sont plus vil que onques mais ne vi!
Dehait * (malheur) li bers* (au baron) qui est de tel sanblance
con li oixel qui conchïet *(souille) son nit!
Po en i a n’ait son renne honi,
por tant qu’il ait sor ses homes possance. (1)

Qui ces barons empiriés* (mauvais)
sert sans eür,*(sans compter) ja n’ara tant servi
k’il lor em prenge pitiés; (2)
pour çou fait boin Dieu servir, ke je di
qu’en lui servir n’a eür ne kaance* (ni risque ni hasard),
mais ki mieus sert, et mieus li est meri* (récompensé).
Pleüst a Dieu k’Amors fesist ausi
ensvers tos ceaus qui ens li ont fiance* (mettent sa confiance).

Or vos ai dit des barons la sanblance* (mon avis);
si lor an poise* (pèse) de ceu que jou ai di,
si s’an praingnent a mon mastre d’Oissi,
qui m’at apris a chanter tres m’anfance(dès mon enfance).

Par Deu, compains, adés ai ramambrance
c’onques aüst …………………………… ami,
ne tous li mons ne vadroit riens sans li;
magrei Gilon, adés croist sa vaillance. (3)


Notes

(1) « Po en i a n’ait son renne honi,  por tant qu’il ait sor ses homes possance ».  Il y en a peu qui n’ait honni leur seigneurie, pour autant qu’ils aient d’autorité sur leurs hommes. (Les Chansons de Croisade, J Bédier)

(2) « Qui ces barons empiriés sert sans eür, ja n’ara tant servi k’il lor em prenge pitiés » Celui qui sert ses barons mauvais (dévoyés) sans compter ne les servira jamais suffisamment pour qu’ils le prennent en pitié.

(3) Cette dernière strophe n’est pas reportée dans certaines éditions, sans doute parce quelques pieds de vers se sont perdus en route. Des reconstructions ont été quelquefois proposées, en voici une :  « C’onques n’aüst Amours plus fin ami » (voir article de Luca Barbieri, 2016. Université de Warwick). Cela donnerait pour l’ensemble de la strophe la traduction suivante :

« Par Dieu, mon compagnon, je me souviens toujours
Que l’Amour n’eut jamais plus fidèle ami (fin amant)
et que le monde entier ne vaudrait rien sans lui/elle (Amante, Amour?);
Malgré Gilon, sa valeur augmente toujours. »

Vraisemblablement, on ne sait pas non plus qui est ce Gilon, Gilles auquel il est fait ici allusion.

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En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Le Festival Interceltique de Lorient : une grande célébration du monde et des musiques celtes en Bretagne

festival_bretagne_musiques_monde_celte_lorientSujet : fêtes, festival, monde celte, musiques celtiques, folk, Bretagne, culture, légendes celtiques.
Evénement : le 48e Festival
interceltique de Lorient

Lieu :
Lorient, Morbihan, Bretagne
Dates : du 3 au 12 août 2018

Bonjour à tous,

L_lettrine_moyen_age_passion‘exploration du monde médiéval sous toutes ses formes, y compris les plus actuelles, nous a souvent conduit à recroiser son évocation, et partant les représentations littéraires ou culturelles les plus modernes de cette période, ce qu’on est convenu d’appeler le médiévalisme. Sur les rivages de ce moyen-âge « reconstruit »,  il n’est pas rare que le monde celtique, ses légendes mais aussi ses musiques trouvent largement leur place et viennent se mêler aux récits les plus épiques et les plus imaginaires. On pense notamment à des œuvres comme le romain arthurien des origines, mais aussi celles de Tolkien ou même encore l’univers du médiéval fantasy au sens large,

festival_musique_folk_celtique_lorient_bretagneDe fait et pour toutes ses raisons, si son programme est certes bien plus « folk » et traditionnel que médiéval au sens propre, le Festival Interceltique de Lorient qui revient en Bretagne, cette fin de semaine, ne pouvait que trouver naturellement sa place ici.

Il débutera dès le 3 août pour se prolonger jusqu’au 12 de ce même mois. Entre musiciens, danseurs, chanteurs, chercheurs, cinéastes, etc…, un nombre rien moins qu’impressionnant d’invités devrait venir s’y joindre. On y attend, en effet, près de 4500 artistes et représentants de la culture et des nations celtes, venus des quatre coins du monde et au delà : Bretagne bien sûr, mais encore Ecosse, Irlande, Pays de Galles, Cornouailles, Île de Man, Galice, Asturies, Bretagne, Etats-Unis, Canada, Australie, etc… A noter que cette année, au titre de « pays invité », le Pays de Galles y sera particulièrement à l’honneur.

Le programme

A_lettrine_moyen_age_passionvec 120 spectacles dont plus de 60% sont gratuits, ce grand événement, toujours très attendu, devrait accueillir, pour sa 48e édition, des centaines de milliers de festivaliers (une moyenne de plus de 750 000 visiteurs le fréquente chaque année).

La manifestation ne s’arrête pas à ses nombreux concerts et se veut une véritable vitrine de la culture celte et de ses nations. On pourra donc y trouver, entre autres activités, des expositions d’art, de costumes, des livres, ainsi que des jeux et des danses et encore un grand marché interceltique.

Réunissant près de 3500 participants, la désormais traditionnelle Grande parade du monde celte, organisée dans le cadre de l’événement et qui se tiendra, le dimanche 5 août, dans les rues de Lorient, devrait être un autre des grands temps forts de la fête à ne pas manquer.

Teaser vidéo de l’édition 2018 du Festival de Lorient

Site officiel du Festival – Programme détaillé

En vous souhaitant une belle journée et un excellent festival à Lorient, si vous vous y rendez.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Danses médiévales : la sexte Estampie Royale du manuscrit du roy par le Eurasia Consort

sexte_estampie_royale_manuscrit_ancien_musiques_medievales_français_844Sujet : musique, danse médiévale, musique ancienne, Estampie Royale, manuscrit médiéval.
Période :  moyen-âge central, XIIIe
Titre :  la Sexte Estampie Royale
Tirée du manuscrit du Roy (Roi), chansonnier du Roy, français 844
Interprète: The Eurasia Consort
Média : A concert for Unity, 2016, Seattle, Chaîne youtube de August Denhard

Bonjour à tous,

L_lettrine_moyen_age_passion‘antique Chansonnier du Roy, daté du XIIIe siècle et conservé au département des manuscrits de la Bnf où il est référencé comme le MS français 844, n’en finit, décidément pas, de croiser notre route. Il faut dire que ce véritable trésor de musiques et chansons de la France médiévale d’Oc et d’Oil, demeure incontournable pour qui s’intéresse des près aux compositions musicales du moyen-âge central. Nous en reprenons donc, aujourd’hui, le fil pour vous présenter une estampie_royale_manuscrit_ancien_musiques_danses_medievales_français_844de ses nouvelles pièces.

Cette fois, il ne s’agit pas d’une chanson mais d’une danse : la Sexte Estampie Royale. Elle fait partie des rares compositions uniquement instrumentales (par ailleurs demeurées anonymes) que l’on peut trouver dans ce manuscrit.

Les Danses et Estampies royales du Manuscrit du Roy Français 844   consultable en ligne sur Gallica)

L’interprétation que nous en présentons ici, nous provient d’outre-atlantique et d’un ensemble nord américain formé d’artistes venus des Etats-Unis, d’Asie et encore de Turquie. Baptisée le Eurasia Consort, cette formation qui s’intéresse de près aux musiques médiévales, se veut également résolument ouverte sur le monde, ses cultures et ses musiques et nous vous la présenterons un peu plus avant, dans cet article.

Le Sexte Estampie Royale du Chansonnier du Roi par le Eurasia Consort

Le Eurasia Consort,  à la découverte des musiques anciennes sur les routes de la soie

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaondé dans le courant de l’année 2013 aux Etats-Unis, par le luthiste et guitariste baroque américain August Denhard (par ailleurs très impliqué dans le champ de la early music côté US, puisqu’il est aussi directeur de l’organisme pour la promotion des musiques anciennes de Seattle depuis 15 ans) et la harpiste d’origine japonaise Tomoko Sugawara, le Eurasia Consort explore le large champ des musiques anciennes en provenance de l’Europe médiévale, du Proche orient, du bassin méditerranéen mais aussi de la Chine et du Japon.

musiques_anciennes_ensemble_medieval_eurasia_consort_route_de_la_soieA l’occasion de ses pérégrinations artistiques, la formation se propose, notamment, dans ses  derniers programmes, de suivre l’antique route de la soie  (du haut moyen-âge au moyen-âge tardif), en passant par les cours des empereurs chinois et ottomans, mais aussi celles du proche-orient ou de l’Europe méridionale.

Soutenu par une certain nombre de fondations américaines pour les arts, la musique et la culture, le Eurasia Consort se donne  pour objectif  la sensibilisation du public (adultes ou jeunes audiences et scolaires) à la richesse de toutes ces musiques anciennes qui font partie du patrimoine de l’Humanité et, plus largement encore, à travers tout cela, la promotion d’une plus grande ouverture sur les cultures du monde.

Du côté concert et prestations et bien qu’il compte en son sein des artistes à la carrière internationale, cet ensemble médiéval est pour l’instant, actif principalement aux Etats-Unis. Il n’a, à ce jour, toujours pas produit d’albums, mais, consolons-nous puisqu’à travers sa chaîne youtube, son co-fondateur August Denhard se charge de nous faire partager quelques unes de leurs pièces.

Visiter le site officiel du Eurasia Consort (anglais)

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
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Danse médiévale : la quinte estampie royale par le Early Music Consort de Londres

chanson_musique_danse_medievale_manuscriit_ancien_français_844_chansonnier_du_roi_moyen-ageSujet : danse, musique médiévale, estampie, manuscrit ancien, chansonnier du Roy, trouvères, troubadours, chants et musiques de Croisades.
Période : moyen-âge,  XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Source :  Français 844, chansonnier du Roy.
Titre : La quinte estampie royale
Interprètes : The Early Music Consort of London – David Munrow
Album: « Music of the crusades » (1971)

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoilà longtemps que nous n’avions publié une pièce  instrumentale tirée du Manuscrit ou Chansonnier du Roy (roi), conservé à la Bibliothèque nationale de France où il est référencé comme Français 844. Avec près de six-cent pièces en provenance principalement de la France du XIIIe siècle, l’ouvrage demeure une source inépuisable et incontournable pour qui s’intéresse de près à la musique médiévale du Moyen-âge central (voir le manuscrit en ligne sur Gallica).

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Il s’agit donc ici de la Quinte Estampie Royale, pièce dansée, prise dans le répertoire demeuré anonyme du manuscrit. Depuis leur berceau d’origine, peut-être italien ou français, ces danses  qui, par leur nature technique, avaient, selon Jean De Grouchy (1255-1320), « le pouvoir de tirer les jeunes garçons et les jeunes filles de leur vanité » (Ars Musicae) se répandirent jusqu’à l’Angleterre où elles connurent un succès certain pour s’éteindre dans le courant de la renaissance.

Linterprétation de l’estampie que nous avons choisie de partager ici est celle du Early Music Consort of London, ensemble qui fut très reconnu en Grande Bretagne dans le domaine des musiques anciennes, dans le courant des années 70; cet article fournira l’occasion de vous le présenter et de toucher également un mot de son directeur : David Munrow.

La Quinte Estampie Royale par le Early Music Consort of London

The Early Music Consort of London
& David Munrow

E_lettrine_moyen_age_passionn 1967, le chanteur, musicien, multi-instrumentiste, bassoniste, pianiste, flûtiste, directeur d’orchestre et musicologue, David Munrow fondait le Early Music Consort de Londres, un ensemble dédié à un large répertoire allant du moyen-âge à la période baroque.

musique_medievale_ancienne_directeur_David_Munrow_early_music_consort_londres_moyen-age_centralEn un peu moins de dix ans, la formation produisit près de quinze albums.  Elle s’interrompit en 1976, suite au décès prématuré de son directeur. Entre-temps, l’homme avait laissé son empreinte sur la scène des musiques anciennes britanniques en contribuant grandement à les rendre accessibles et à les populariser auprès du public. En plus d’être un surdoué, un découvreur et encore un grand collectionneur d’instruments anciens, David Munrow fut aussi un homme de média : télévision, cinéma, radio, et durant sa brève, mais brillante carrière, il n’a pas hésité à s’essayer à tout pour faire partager son enthousiasme et sa passion au plus grand nombre.

« Musique du temps des croisades »

L_lettrine_moyen_age_passion‘album « Music of the Crusades » dont est tirée la pièce du jour est le deuxième de l’ensemble. Il propose 19 pièces sur ce thème, dont la grande majorité sont d’origine  françaises et proviennent du XIIIe siècle et du Manuscrit Français 844.

Il contient principalement des chansons de troubadours et de trouvères mais on y trouve également quelques estampies royales; l’album ouvre même sur la Quinte. Sur les 19 pièces présentées, 11 sont d’auteurs anonymes. Pour le reste, on y trouve des chansons de Marcabru, Gaucelm Faidit, Guiot de Dijon, Le Châtelain de Coucy, Conon de Bethune, Thibaut de Champagne, mais encore « l’inévitable » complainte musique_danse_medievale_croisades_estampie_Early_Music_Consort_London_David_Munrow_moyen-age_centraldu Roi Richard Coeur de Lion (fait prisonnier en Autriche à son retour de Croisades), et aussi  le célèbre chant Palästinalied  du Minnesänger et poète allemand Walther von der Vogelweide (que nous aurons bientôt l’occasion de présenter ici).

L’album est toujours édité et disponible à la vente en ligne au format CD. Pour plus d’informations, en voici le lien : Music of the Crusades (Musique du temps des croisades) Il en existe même des versions vinyle à des prix plus élevés.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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« Onques maiz nus hom ne chanta », une chanson médiévale du trouvère Blondel de Nesle par l’ensemble Sequentia

musique_danse_moyen-age_ductia_estampie_nota_artefactumSujet : musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, vieux-français, langue d’oil, fine amor.
Période :  XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Titre: Onques maiz nus hom ne chanta
Auteur :  Blondel de Nesle
Interprète :  Ensemble Sequentia
AlbumTrouvères : Höfische Liebeslieder Aus Nordfrankreich (chants d’amour courtois des pays de langue d’Oil) (1987)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionprès avoir étudié de près les éléments biographiques en notre possession sur le trouvère Blondel de Nesle, voici donc une de ses chansons. Elle est interprétée par le groupe Sequentia dans un album tout entier dédié au Chansons d’amour courtois des trouvères du nord de France. Nous profiterons de cet article pour faire un large crochet pour vous présenter cette belle formation médiévale, son directeur artistique et le double album dont ce titre deco_enluminures_rossignol_poesie_medievaleest issu.

Concernant la chanson de Blondel de Nesle présentée ici, le thème est clairement inspiré de la lyrique courtoise des troubadours d’oc. Comme nous le disions dans notre article précédent, avec Gace Brûlé et quelques autres trouvères de la même période (Conon de Bethune, le Châtelain de Couci), Blondel de Nesle fait partie de ce mouvement d’artistes du nord de la France qui transposèrent la poésie et le fine amor d’oc en langue d’oil. Comme un certain nombre d’entre eux fréquentèrent la cour de Marie de Champagne, nul doute qu’ils eurent de l’influence sur le petit fils de cette dernière, celui qui allait devenir Thibaut le Chansonnier ou Thibaut de Champagne et qui n’était encore qu’un enfant en ces débuts de XIIIe siècle.

La fine amor en langue d’oil de Blondel de Nesle par L’ensemble séquentia

L’Ensemble Sequentia

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoila encore un bel ensemble spécialisé dans le répertoire médiéval qui s’est formé au sein de la très renommée école suisse Schola Cantorum Basiliensis toute entière dédiée aux musiques anciennes.

Fondé en 1975  par Benjamin Bagby et Barbara Thornton  alors étudiants à l’école sus-nommée, Sequentia évolua dans ce cadre, pour se produire pour la première fois professionnellement en 1977. Comme de nombreux ensembles dans le domaine des musiques anciennes, la formation était à géométrie variable. Au fil de son parcours et en fonction des oeuvres abordées, elle a su s’entourer ou s’enrichir de collaborations artistiques externes.

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Depuis sa création, il y a plus de quarante ans, l’ensemble a gratifié le monde de la musique ancienne de près de 40 albums dont une dizaine en collaboration avec d’autres formations. Avec un nombre  important de récompenses et de prix, il s’est définitivement affirmé comme un des acteurs avec lequel il faut compter quand on s’intéresse de près au répertoire musical du moyen-âge.

Après la disparition prématurée de Barbara Thornton en 1998, Benjamin Bagby s’est retrouvé seul à porter la direction artistique de Sequentia. La formation a ainsi poursuivi son exploration du monde médiéval musical jusqu’à aujourd’hui. Aux dernières nouvelles et dans le courant 2016-2017, elle se produisait toujours sous la forme d’un trio, autour d’un programme dédié aux deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalemoines du moyen-âge « chantant des chants profanes et même païens » (« monks singing pagans« , du IXe au XIIe siècle).  Du côté des albums et sauf erreur de notre part, le dernier en date est de 2013 mais au vue de l’activité de l’ensemble, il faut s’attendre à en voir sortir de nouveau.

Pour en savoir plus sur Sequentia, le site web très complet est ici. Il est pour l’instant en langue anglaise (sa version française est prévue mais n’est pas encore en ligne). Au delà des informations que vous pourrez y trouver sur l’ensemble médiéval, il est aussi la vitrine des concerts et contributions de son très actif fondateur et directeur artistique Benjamin Bagby dont nous voulons dire un mot de plus ici.

Portrait de Benjamin Bagby, co-fondateur et directeur artistique de Sequentia.

Musicien, harpiste, chanteur baryton et directeur artistique, Benjamin Bagby est un artiste accompli et largement reconnu sur la scène des musiques médiévales et anciennes. Son travail et ses nombreuses contributions dans le domaine ont d’ailleurs été salués par un Rema Early Music Award  en 2016.

benjamin_bagby_sequentia_musique_passion_medievale_ethnomusicologie_moyen-ageEnseignement et transmission

Au nombre de ses activités, la transmission par l’enseignement compte au moins autant pour lui que les arts de la scène et le travail de restitution. Il a notamment enseigné longtemps dans le cadre du prestigieux programme sur la pratique des musiques médiévales, proposé par l’Université de Paris Sorbonne. Toujours très actif dans le domaine pédagogique, en 2017 et 2018, il est intervenu et intervient encore dans le cadre de divers ateliers, universités ou institutions en Allemagne, Espagne, Italie, Suisse et aux Etats-Unis, et auprès d’artistes désireux de se spécialiser dans le domaine des musiques et des chants en provenance du moyen-âge.

Ethnomusicologie et passion de la restitution

Sur la partie ethnomusicologie et restitution, on saluera ici l’originalité et la ferveur aussi que peut mettre Benjamin Bagby à explorer des territoires musicaux laissés totalement vierges jusque là. Tout cela bien sûr au moyen d’une étude scrupuleuse et originale des manuscrits. Entre autres exemples, il a été notamment un des rares à avoir proposé, en 2015-2016 et dans le cadre de Sequentia, un programme sur la musique carolingienne des débuts du moyen-âge central et du VIIIe au Xe siècle (« Frankish Phantoms », « Fantômes francs »). Il est également occupé, depuis quelques années, sur un projet autour des « chants ou chansons perdus »  (« The Lost Songs benjamin_bagby_beowulf_legende_musique_passion_medievale_ethnomusicologie_moyen-ageProject ») et visant à restituer quelques traditions orales et musicales  perdues ou oubliées de l’Europe médiévale : Islande, Irlande, Allemagne, etc…

Dans ce cadre et du point de vue de son actualité personnelle, on notera que depuis quelques temps déjà, il propose sur scène, accompagné de sa seule harpe, un spectacle autour de la légendaire poésie antique Beowulf. Un site web complet a même été dédié à ce spectacle (bagbybeowulf.com) que l’artiste a déjà eu l’occasion de jouer devant les publics les plus variés sur la scène internationale (Etats-Unis, France, Hollande, Russie, …). A suivre de près l’itinéraire de ce grand passionné de musique et de moyen-âge, on comprend mieux la déclaration qu’il fit en 2016, après avoir reçu son Rema Award dans le domaine des musiques anciennes ;

« I want to make voices of the past come to life again. To be recognized for this work is a great honor. » (« Je veux faire revivre les voix du passé. Etre reconnu pour ce travail est un immense honneur »)
Benjamin Bagby – Rema Early Music Award 2016

Nul doute qu’il met toute son énergie et son talent à faire de cette volonté une réalité.

Une anthologie des trouvères : chants d’amour courtois des pays de langue d’oïl

L_lettrine_moyen_age_passionalbum auquel nous empruntons la chanson de Blondel de Nesle est issu de la première période de l’Ensemble Sequentia. En réalité, il se présentait dans sa première édition de 1984 sous la forme de trois albums, mais lors de sa réédition en 1987, quelques coupes franches furent faites par rapport à l’édition originale et il fut finalement distribué sous la forme d’un double album.

trouveres_musiques_chants_chansons_medievales_moyen-age_XIIe_XIIIe_siecleComme de nombreuses productions de l’ensemble, il fut distribué par Deustche Harmonia Mundi ce qui explique son titre original allemand : « Trouvères, Höfische Liebeslieder Aus Nordfrankreich », retraduit « Trouvères, chansons d’amour courtois des pays de Langues d’Oil », depuis sa réédition française par Sony Music. Si le titre allemand pouvait de prime abord dérouter, il n’y a dans ce double album que des pièces provenant du répertoire médiéval français de la fin du XIIe à la fin du XIIIe  siècle (1175/1300) et toutes les chansons qu’on y trouve sont en langue d’oil, comme le titre « Trouvères » le suggérait clairement.

Il contient 43 titres et alterne pièces vocales – rondeau, ballades, motets, chansons de toile et de trouvères – avec des pièces instrumentales datant de la même période. On y retrouvera des pièces de Blondel de Nesle, mais aussi de Gace Brûlé, Conon de Bethune (une seule pour chacun d’entre eux) et en nombre plus conséquent des chansons de Jeannot de L’Escurel, Adam de la Halle, Petrus de Cruce, et encore de nombreuses pièces demeurées anonymes.

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Depuis sa première parution, le succès de cette excellente production de l’Ensemble Sequentia a favorisé plusieurs ré-édition et on le trouve toujours disponible en ligne sous forme CDs et même sous forme dématérialisée. Comme toujours, la mise a disposition du format MP3 offre la liberté de pouvoir acquérir des pièces choisies, mais aussi l’avantage de pouvoir en écouter des extraits. A toutes fins utiles, voici le lien vers les deux formats : Trouvères : Chants D’Amour Courtois Des Pays De Lanque D’Oïl

« Onques maiz nus hom ne chanta » une chanson médiévale de Blondel de Nesle

N_lettrine_moyen_age_passionous sommes dans le registre de la Fine amor. Le poète se tient dans l’attente d’un signe de la dame que son coeur a élu. Dans le cas précis, il semble que cette dernière ne soit pas déjà prise mais le sentiment n’est pas pour autant réciproque et le trouvère se tient, languissant et plein d’appréhension, espérant deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalequ’elle lui concède son amour.

Il n’y a de meilleur « fine amant » que lui. Il est plus irrité qu’il ne le montre, mais si elle se refuse à lui ou le rejette (occire), jamais elle ne pourra trouver homme qui l’aime autant que lui, aussi qu’elle ait une plus grande pitié de lui qui se tient là, languissant.  Elle n’a jamais aimé personne, il ne l’en aime que plus pour cela, mais il prie Dieu que, si c’est le cas, cet amour lui soit réservé.

Son doux visage rieur le plonge dans la confusion. Il n’ose la regarder tant il craint de ne pouvoir ensuite détacher ses yeux d’elle. Elle est si belle qu’on a d’autres choix que de la servir. Elle a encore tant de qualités qu’on ne pourrait les décrire sans en oublier et il ne peut lui que languir en espérant qu’elle lui prête attention et se souvienne de lui.

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Onques maiz nus hom ne chanta
En la maniere que je chant,
Ne ja maiz nus ne chantera,
Pluz ait d’ire, a mains de samblant.
Et quant ma dame ocis m’avra,
Sachiez de voir  – a li m’en vant-
Que ja maiz nul n’en trouvera,
Qui tant l’aint en tout son vivant.
Merci deüst avoir pluz grant
De moi, qui ci vois languissant.

Biaus sire dex, s’ele aime ja,
Dounez que ce soit moi avant,
Quar je sai bien c’onques n’ama,
Pour c’en est mes cuers pluz en grant.
Mout a envis i aprendra,
Je m’en vois bien apercevant,
Quant ele encore sentu* (de sentir participe passé) n’a
Nus des mauz d’amer donc j’ai tant.
Ses clers vis* (doux, clair visage), qu’ele a si rïant,
Fait le mien mat, triste et pensant.

Li lons delais d’a li parler
Me fait souvent taindre(rougir) et palir.
Quant g’i sui, ne l’os esguarder,
Tant en dout mes ex* (yeux) a partir ;
Tant i aimment le sejorneir
Qu’il ne s’en sevent revenir,
Ne je ne les en puis tourner
Pour chastoier de mieuz couvrir,
Quar ce dont on a grant desir
Fait bien mesure tressaillir

Tant ait en li a recordeir* (me rappeler, me souvenir)
Biauteit por c’on la doit servir :
Se tuit cil ki seivent pairleir
Voloient ces taiches* (qualités) gehir* (décrire, rapporter),
Ne poroient il resconteir
Ke en li deüst riens faillir,
Fors tant k’il ne l’en veult membreir* (se rappeller)
De son home, ne sovenir ;
Ainçois me covandrait languir
Tant com li vandrait a plaixir.

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En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.