Archives par mot-clé : moyen-âge chrétien

chant royal : Le devoir de vérité de l’honnête homme dans un monde en chute libre

Sujet  : poésie médiévale, auteur médiéval,  moyen français, manuscrit ancien, poésie, poésie morale, franchise, vérité, chant royal. valeurs chrétiennes.
Période  : moyen-âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Que nulz prodoms ne doit taire le voir»
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, T III,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878)

Bonjour à tous,

a poésie morale historique a ceci d’intéressant qu’elle parvient, quelquefois, à traverser le temps pour continuer de faire sens des siècles après son écriture. Pour y parvenir, il faut qu’elle porte en elle un brin d’universalité, et se penche sur les travers des hommes et de leur nature ; d’Esope à Phèdre, en passant par les Ysopets du moyen-âge de Marie de France et les grandes envolées stylistiques de Jean de La Fontaine, de nombreuses fables en sont de parfaits exemples.

Poésie morale et résonnances éthiques

D’autres fois, si la poésie morale ou même la satire continuent de nous parler, c’est qu’une certaine réalité mais aussi un certain socle de valeurs éthiques, religieuses ou sociales continuent d’être à l’œuvre pour nous, comme elles l’étaient pour les auteurs qui nous les ont transmises. Dans ces cas là, on peut faire le constat que nous sommes restés, à certains égards et pour certaines principes au moins, sur une même ligne éthique, voire civilisationnelle. Au passage, cela nous fournit l’occasion d’en apprendre un peu plus sur l’Histoire et sur nous-mêmes, tout en s’apercevant qu’il n’y a pas nécessairement de nouveauté dans tout ; ce qu’on croyait typique de notre temps a déjà pu être énoncé des siècles auparavant et, ce, en dépit d’une différence supposée de contexte, de pressions ou de normes sociales. Le temps a passé. Pourtant si certaines normes sociales, idéologies, discours, nous semblaient avoir changé en surface, certaines valeurs éthiques perdurent. Quelquefois même, c’est un peu l’inverse qui se produit. On se rend compte alors que l’idéal un peu figé, que l’on pouvait avoir été tenté de projeter sur le passé, n’était pas non plus si tranché. Rien de nouveau : des écarts subsistent toujours entre norme officielle déclarée (et même intériorisée) et comportements mais c’est un moyen de le réaliser.

Moyen-âge et valeurs chrétiennes médiévales

Quand cette poésie morale qui fait écho provient du moyen-âge, elle emporte donc, elle aussi, une double leçon. La première (on le savait déjà) : malgré sa prégnance et son pouvoir social, spirituel, politique durant la période médiévale, le christianisme et ses valeurs n’étaient pas hégémoniques au point de freiner totalement la nature des hommes, leur cupidité, leur ambition de posséder, leur volonté de transgression. ie : la présence du dogme partagé et même intériorisé, comme les interdits ou les peurs associés, ne suffisaient pas à les contenir.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est deco_monde_medieval-edito-2021.jpg.

La littérature de cette période comme la réalité des faits historiques nous montrent que cette société pourtant toute chrétienne (y compris, et peut-être plus encore, ses instances représentantes politiques et religieuses) étaient en tension permanente entre idéal chrétien (christique ?) et tentations d’enrichissement, d’appropriation, de conquête et de développement. Bien sûr, cela ne veut pas dire que le contexte éthique et normatif ou les institutions n’influaient en rien sur les comportements. Tout le monde s’accordera sur l’évidence qu’ils les atermoyaient*. Le propos n’est ici que de montrer comment la satire ou la poésie morale peuvent nuancer notre vision d’un monde médiéval trempé d’idéal et de normes morales et sociales chrétiennes, mais qui leur connaissait aussi, dans les faits, des entorses, des arrangements ou des aménagements.

* On pourrait aisément s’étaler sur cette question, mais on citera, en unique exemple, les incidences fortes du christianisme médiéval sur la circulation des richesses, au moment du face à face avec l’au-delà justement voir éloge du dépouillement avec J Le Goff).

Effet miroir, modernité, normes intériorisées

La deuxième leçon que nous fournit la poésie morale médiévale, quand elle résonne en nous, est plus actuelle. Contre les apparences ou même certaines affirmations à l’emporte-pièce, elle peut nous montrer, si l’on en doutait, à quel point cette société chrétienne, fondatrice de notre civilisation, n’est pas tout à fait enterrée. On peut même en faire directement l’expérience en soi et, ce, que l’on se réclame ou non de la religion chrétienne. Pour être plus concret : le culte obsessionnel de l’avoir et de la richesse comme unique idéal de vie, le règne du consumérisme et de l’individu roi, le constat des abus des puissants sur les miséreux ou les populations, on pourrait encore allonger la liste mais toutes ces choses peuvent parler à certains d’entre nous de la pire des manières. Dès lors, de la même façon que la poésie morale nous avait conduit à nuancer l’adhésion supposée totale aux valeurs chrétiennes, au moyen-âge, on pourra, cette fois-ci, faire le chemin inverse.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est deco_monde_medieval-edito-2021.jpg.

Malgré le matraquage constant de nouvelles normes, de nature économique, au détriment de toutes les autres — argent roi, sacralisation de l’individualisme, glorification de la consommation débridée et de l’accumulation d’avoirs, ultra-libéralisme et permissivité sans borne, normalisation de la prédation intra-espèce… — et d’une éloge du vide, dont nous sommes nombreux à constater qu’elle ne cache que de nouvelles formes d’aliénation, quelque chose en nous demeure profondément ancré à certaines valeurs chrétiennes ; en dépit du contexte idéologique, elles continuent de faire sens. Certaines fois même, elles sont toujours à l’œuvre mais on les a grimées d’autres visages. Rêvons un peu. Peut-être qu’en devenant plus discrètes, elles finiront par passer de normes sociales officielles à une forme de résistance invisible à l’invasion complète de certains paradigmes modernes creux de sens et sans lendemain…

Ce long détour et toutes ces réflexions faites sur le double éclairage de la poésie morale, nous allons recroiser quelques-unes de ses valeurs chrétiennes médiévales, dans l’étude qui suit. Nous y serons en bonne compagnie, celle d’Eustache Deschamps. Chrétien ou non, à vous de décider si cette poésie vous parle et en quoi.

E. Deschamps, l’honnête homme et la vérité

Nous voilà donc reparti pour le XIVe siècle pour découvrir une nouvelle poésie morale d’Eustache Deschamps. Si cet auteur médiéval s’est distingué par son œuvre conséquente, entre tous ses thèmes de prédilection, il a aussi copieusement souligné les travers de ses contemporains, en relation avec les valeurs chrétiennes de son temps. La poésie du jour s’inscrit dans cette veine. Avec pour titre «Que nulz prodoms ne doit taire le voir» (nul homme honnête et instruit ne doit taire la vérité), il s’agit d’une de ses ballades de moralité.

Dès l’introduction de cette poésie, Eustache nous confiera que sa liberté de ton et ses jugements critiques à l’égard de ses contemporains lui ont été souvent reprochés ; c’est même pour prendre le contrepied de cela qu’il rédigera sa ballade. Tout au long de son plaidoyer, il fustigera les faux, les cupides, les avides, les menteurs tout autant que les tièdes, les passifs et les lâches. Au final, le coupable sera désigné : ce monde autour, avec son obsession des richesses ne fait qu’encourager les déviances et la lâcheté ambiante. Tout est perverti, on ne juge même plus les malfaiteurs. Les valeurs chrétiennes sont en recul. Qui reste encore debout pour défendre la (leur) vérité ? Pour Eustache, voilà une raison de plus pour ne pas se soustraire. Contre la déliquescence du monde, il fait l’éloge d’une forme quotidienne de résistance par le dire. Pas de politiquement correct, ni d’auto-censure ici. Le devoir est celui du courage et de la franchise. Le poète l’affirme haut et fort : aucun prud’homme véritable (l’homme probe et sage authentique) ne saurait éviter de dire le vrai, ni de monter au créneau pour défendre les valeurs justes. Être couard n’est pas une option. Se taire c’est se faire complice de cette déroute généralisée.

Les héros et conquérants du passé

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est deco_monde_medieval-edito-2021.jpg.

Sur la fin de sa ballade, l’auteur nous gratifiera encore d’une allusion aux héros du passé — conquérants, chevaliers ou croisés — qui avaient, selon notre auteur, les valeurs et la conviction bien plus chevillées au cœur que ses contemporains. Nous sommes au XIVe siècle ou peut-être au début du XVe. Pourtant, on constate bien, ici encore, combien de nombreux auteurs des moyen-âge central et tardif n’ont eu de cesse de poursuivre une chevalerie ou un temps des héros (antiques, chevaleresques, « charlemanesques », arthuriens) révolus et qui n’en finit pas de glisser, pour sembler, toujours, n’appartenir au passé. Tout se passe comme si, en un temps qui est encore celui de la chevalerie, celle-ci n’est jamais tout à fait digne de son ancêtre mythique, passée ou fantasmée. Elle ne semble, en tout cas, la rejoindre que très rarement avec de grands hommes reconnus de leur temps (Duguesclin, Bayard, etc…).

Pour boucler la boucle sur l’effet de résonnance, on notera d’ailleurs que cette nostalgie d’une certaine chevalerie, ses valeurs et ses héros perdus — chose que Cervantes, au XVIIe s, finira par définitivement entériner, à sa manière et non sans tendresse, avec son Don Quichotte — est encore, assez fréquemment, évoquée à notre époque. Nous ne parlons pas ici que de certains passionnés de moyen-âge ou de Béhourd qui s’y réfèrent encore avec les yeux pleins de rêves. De nos jours, quand on se réfère à la détermination, la combativité, au panache ou encore à certaines formes d’abnégation, la référence à l’idéal et au courage chevaleresque médiéval ne manque pas d’être citée. On n’a même pu l’entendre évoquée, parfois, pour pointer du doigt la faiblesse, la passivité de l’homme moderne, à 500 ans du chant royal d’Eustache et de la même façon qu’il y avait fustigé ses contemporains.

Sources manuscrites et modernes

Du point vue des sources, on pourra retrouver cette poésie d’Eustache Deschamps dans le très complet Français 840. Ce manuscrit médiéval, conservé au Département de la BnF, contient l’ensemble de l’œuvre de l’auteur. Pour la graphie moderne de ce texte, nous avons utilisé le tome III des Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps,  par le  Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878).

Enfin, pour la compréhension de cette pièce du moyen français au français actuel, nous avons opté pour les clefs de vocabulaire plutôt qu’une traduction ou une adaptation.


« Que nulz prodoms ne doit taire le voir« 
dans le moyen français du moyen-âge tardif

Aucuns dient que je suis trop hardis
Et que je parle un pou trop largement
En reprouvant les vices par mes dis
Et ceuls qui font les maulx villainement.
Mais leur grace sauve
(sauf leur respect) certainement,
Verité faiz en general scavoir
Sanz nul nommer
(sans nommer personne)
fors que generalment
Que nulz prodoms ne doit taire le voir.

L’en pugnissoit les maufaicteurs jadis
Et rendoit l’en partout vray jugement
Et Veritez qui vint de paradis
Blasmoit chascun qui ouvrait
(oeuvrait) laidement;
Par ce vivoit le monde honnestement.
Mais nul ne fait fors l’autre decevoir,
Mentir, flater dont je dy vrayement
Que nulz prodoms ne doit taire le voir.

Par pechié voy les grans acouardiz
(rendus lâches)
Et les saiges gouverner sotement,
Riches avers
(avares), larges atruandiz (et hommes généreux tombés dans la misère),
Nobles villains
(rustres), jeune gouvernement,
Avoir aux vieulx et jeunes ensement
(pareillement)
D’eulx presumer car trop cuident
(pensent) valoir.
Se j’en parle c’est pour enseignement
Que nulz prodoms ne doit taire le voir.

Les mauvès sont blasmez par leurs mesdis
En l’escripture et ou viel testament
Et pour leurs maulx les dampnent touz edis
Que l’en souloit
(avait l’habitude de) garder estroictement.
Mais aujourd’ hui verité taist et ment;
Ce monde cy qui ne quiert
(cherche) que l’avoir (les possessions).
Coupable en est qui telz maulx ne reprant
Que nulz prodoms ne doit taire le voir.

Les bons n’orent pas les cuers effadis (mous, lâches)
Dont le renom yert pardurablement,
Qui conquirent terres, villes, pais,
Juif, Sarrazin, et crestienne gent,
Qui aux vertus furent si diligent
Que des vices ne vouldrent nulz avoir;
Blasmons les maulx, fi d’or et fi d’argent !
Que nulz prodoms ne doit taire le voir.


L’envoy

Princes, je traiz (1) en hault hardiement,
Sanz nul ferir s’entechié ne se sent
(2)
Et que sur lui laist mon carrel cheoir,
Dont il se puet garder legierement
(qu’il peut éviter facilement)
Par le fuir; et dy, en concluent.
Que nulz preudoms ne doit taire le voir.

(1) Lancer un trait de flèche
(2) Sans blesser personne, ni que que personne ne se sente attaqué ?


Du même auteur et dans l’esprit de cette ballade médiévale, voir aussi :

En vous remerciant de votre lecture.
Une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes

NB : les enluminures sur image d’en-tête, ainsi que celle de l’illustration représentent un pèlerin sur sa route et sa rencontre avec Convoitise. Elle sont tirées du manuscrit ms 1130 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris : Les trois pèlerinages et le Pèlerinage de la Vie Humaine de Guillaume de Digulleville (moine et poète français du moyen-âge central (1295-1360). Ce manuscrit de la deuxième moitié du XIVe peut être consulté en ligne ici.

La Cantiga de santa maria 181 : Marie au secours du khalife de Marrakech

Sujet :  musique  médiévale, galaïco-portugais, culte marial, miracle, Cantiga  Santa Maria 181.
Période :  XIIIe siècle, moyen-âge central
 Auteur :  Alphonse X de Castille, (1221-1284)
Titre : « Pero que seja a gente d’outra lei e descreúda« 
Interprète :  Raul Mallavibarrena, Rocio de Frutos, Musica Ficta et Ensemble Fontegara
Album : Músicas Viajeras, Tres Culturas (2012)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous nous laissons, de nouveau, entraîner en Espagne médiévale et à la cour d’Alphonse X, pour y découvrir un nouveau miracle du corpus des Cantigas de Santa Maria. Il s’agit, cette fois, de la Cantiga De Santa Maria 181.

Luttes entre dynasties berbères marocaines
et dernier bastion Almohade

Cette fois ci, ce miracle médiéval sort totalement du cadre des pèlerins et dévots chrétiens puisque Marie viendra y intercéder en faveur d’un prince berbère et de ses troupes, contre un autre prince de même origine et de même confession. Dans le cadre du culte marial médiéval, le pouvoir de Marie n’a pas non plus de frontières. Pour preuve, l’histoire se déroule en terre marocaine et à Marrakech. Elle a pour cadre les luttes qui opposèrent, au XIIIe siècle, la dynastie berbère des Mérinides à celle des Almohades. Pour être plus précis, ce chant marial fait même très certainement référence au siège avorté de Marrakech en 1262.

Du point de vue des forces en présence, le prince qui tient la cité n’est pas mentionné dans la Cantiga 181 mais il s’agit vraisemblablement de Abû Hafs Umar al-Murtadâ, khalife almohade de Marrakech de 1248 à 1266. Il est illustré dans la miniature ci contre, tirée d’un des manuscrit médiéval des Cantigas de Santa Maria (manuscrit T ou Codex Rico Ms TI1 conservé à la bibliothèque de l’Escurial à Madrid). L’assiégeant, nommé Aboíuçaf dans la cantiga ne peut être que Abu Yusuf (Abû Yûsuf Yaqûb ben `Abd al-Haqq ), souverain et chef militaire de la dynastie mérinide qui convoitait alors la prise de la cité. Il échouera en 1262 même si sa persévérance lui permettra de parvenir à ses fins plus tard.

Ainsi, après l’échec du siège, il offrira son soutien à un chef rebelle almohade, cousin de ce même Khalife de Marrakech, afin qu’il renverse son parent. Y étant parvenu en 1266, le rebelle refusera de céder les clefs de la cité à Abu Yusuf et ce dernier devra attendre 1269 pour que la ville tombe définitivement dans ses mains, mettant fin à la régence marocaine de la dynastie almohade.

Marie du côté de ses amis mécréants

Pour revenir au miracle de la Cantiga de Santa Maria 181, il met donc en scène la Sainte en terre berbère et intercédant au cœur du conflit. Qu’il suffise de brandir sa bannière et de demander le soutien des chrétiens et de leur croix pour que, sitôt, Sainte Marie freine les ardeurs des guerriers les plus téméraires. Elle se rangera ici du côté de ceux qui, ayant foi en son pouvoir, invoquent sa protection, et qu’importe s’ils ne sont pas chrétiens et vivent sous une autre loi. Elle mettra en déroute les armées de l’assiégeant en soutenant le Khalife ayant eu la sagesse d’écouter ses conseillers.

On le voit, au moyen-âge, le pouvoir du culte marial est infini et à chaque nouvelle cantiga, la sainte semble étendre sa capacité d’intercession sur les hommes et le monde toujours plus loin. Comment expliquer le fait que le Khalife berbère et musulman écoute ses conseillers, eux-mêmes réceptifs au pouvoir de la Sainte ? Marie (Maryam) est largement mentionnée dans le Coran (plus de trente fois). Elle est considérée comme une femme de grande vertu et le miracle de la nativité, tout comme la reconnaissance de Jésus (Īsā) y sont également repris. Rapprochement volontaire ou non de la part de Alphonse X, ce détail vient ajouter une certaine touche de crédibilité au miracle.

Aboíuçaf dans les cantigas de Santa Maria

Une autre cantiga de Santa Maria, la 169, mentionne le même Aboíuçaf (Aboyuçaf). Cette fois, le thème de ce miracle marial sera les vaines tentatives pour tenter de détruire une église chrétienne dédiée à la Vierge dans la région de Murcia, district alors aux mains des musulmans. Finalement, l’Eglise ne sera pas détruite malgré un accord de principe concédé du bout des lèvres par Alphonse X. Pressé de mettre à bas le lieu de culte marial par ses sujets, le seigneur musulman de Murcia y renoncera pourtant exhortant les empressés de craindre de s’en prendre à la sainte vierge. Plus tard, une autre tentative pour détruire l’édifice, cette fois conduite par Aboíuçaf, échouera également.

La cantiga de Santa Maria 181 sous la direction de Raul Mallavibarrena

Raúl Mallavibarrena à la découverte
des trois cultures de l’Espagne médiévale

Nous avions déjà eu l’occasion de vous toucher un mot ici des deux formations médiévales Musica Ficta et Ensemble Fontegara, ainsi que de leur fondateur et directeur Raúl Mallavibarrena, également directeur de la maison d’édition musicale Enchiriadis (voir article précédent à leur sujet). 

Au début des années 2010, ce dernier s’adjoignait la collaboration de la chanteuse soprano Rocío de Frutos, mais aussi de la célèbre flutiste Tamar Lalo pour un album intitulé Músicas Viajeras : Tres Culturas. Comme son titre l’indique, il s’agissait là d’un voyage musical autour des fameuses trois cultures de l’Espagne médiévale, souvent mises en exergue par une nombre important d’ensembles médiévaux ibériques modernes.

Avec 15 pièces « itinérantes », ce riche album ne s’arrête pas aux Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X. De fait, il n’en présente même que deux ; la cantiga 156 et celle du jour, la 181. Pour le reste, il offre plutôt une sélection qui alterne divers ensembles ou solistes et leur permette de mettre en avant leur moyen-âge des trois cultures. La version CD est épuisée à date de cet article mais mais vous pouvez trouver la version numérisée de cet album en ligne. Voici un lien utile pour cela : Músicas Viajeras : Tres Culturas

Musiciens ayant participé à cet album

Tamar Lalo (flûtes) Sara Ruiz (viole de gambe) Manuel Vilas (harpe) , Rocío de Frutos (Soprano), Musica Ficta, Ensemble Fontegara, Raúl Mallavibarrena (direction).


La cantigas de Santa Maria 181
En galaïco-portugais et en français actuel

Esta é como Aboíuçaf foi desbaratado en Marrócos pela sina de Santa María.

Pero que seja a gente
d’outra lei e descreuda,
os que a Virgen mais aman,
a esses ela ajuda.

Celle-ci raconte comment Abu Youssouf fut vaincu à Marrakech par la bannière de Sainte Marie.

Pour autant que les gens soient
D’une autre loi et incroyants (mécréants)
À ceux qui aiment le plus à la vierge,
À ceux-là, elle vient en secours.

Fremosa miragre desto
fez a Virgen groriosa
na cidade de Marrocos,
que é mui gran’ e fremosa,
a un rei que era ende
sennor, que perigoosa
guerra con outro avia,
per que gran mester ajuda.

Pero que seja a gente

Un merveilleux miracle à ce sujet,
Fit la vierge glorieuse
En la cité de Marrakech,

Qui est très grande et belle,
Et dans laquelle, il y avait un roi

Qui était son seigneur, mais qui était engagé
Dans une guerre dangereuse

Contre un autre roi.
Ce pourquoi, il avait besoin d’une grande aide.
Refrain

Avia de quen lla désse:
ca assi corn’ el cercado
jazia dentr’ en Marrocos
ca o outro ja passado
era per un grande rio
que Morabe é chamado
con muitos de cavaleiros
e mui gran gente miuda.

Pero que seja a gente

De la part de qui pouvait lui donner ;
Ainsi, alors qu’il était reclus
A l’intérieur de Marrakech,
Son ennemi était déjà passé
Par un grand fleuve,
Qu’on nomme Morabe,
Avec un grand nombre de chevaliers
Et de nombreux gens à pied (fantassins).

Refrain

E corrian pelas portas
da vila, e quant’ achavan
que fosse fora dos muros
todo per força fillavan.
E porend’ os de Marrocos
al Rei tal conssello davan
que saisse da cidade
con bõa gent’ esleuda.

Pero que seja a gente

Et ceux-là couraient en direction des portes
De la ville et tout ce qu’ils trouvaient
qui fut hors des murs,
Ils le dérobaient.
Si bien que ceux de Marrakech,
Donnèrent au roi ce conseil :
Qu’il sorte de la ville,
Avec des personnes de qualité
et bien choisies
Refrain

D’armas e que mantenente
cono outro rei lidasse
e logo fora da vila
a sina sacar mandasse
da Virgen Santa Maria,
e que per ren non dultasse
que os logo non vencesse,
pois la ouvesse tenduda.

Pero que seja a gente

En armes, et qu’instamment
Il se présente face à l’autre roi.
Et qu’une fois sortis de la ville,
Ils brandissent l’étendard
De la vierge Sainte Marie,
Afin qu’en aucune façon, ses ennemis ne doutent
Qu’ils seraient vaincus sur le champ,
Aussitôt que la bannière serait dressée.

Refrain

Demais, que sair fesesse
dos crishõos o concello
conas cruzes da eigreja.
E el creeu seu consello;
e poi-la sina sacaron
daquela que é espello
dos angeos e dos santos,
e dos mouros foi viuda.

Pero que seja a gente

En plus de cela, le roi devrait encore faire sortir
la communauté chrétienne
Portant les croix de l’Eglise.
Ce dernier tint compte du conseil.
Et après qu’ils déployèrent l’étendard de celle qui est le miroir
Des anges et des saints,

Il fut vu par les maures.
Refrain

Que eran da outra parte,
atal espant’ en colleron
que, pero gran poder era,
logo todos se venceron,
e as tendas que trouxeran
e o al todo perderon,
e morreu y muita gente
dessa fea e barvuda.

Pero que seja a gente

Qui se tenaient de l’autre côté,
Et ces derniers furent pris d’une telle terreur
Que, malgré leur grand pouvoir,
Ils se déclarèrent tous vaincus.
Et les tentes qu’ils avaient apportées,
Et tout le reste, ils le perdirent,
Et, là-bas, moururent beaucoup de ses gens
Barbus et disgracieux.

Refrain

E per Morabe passaron
que ante passad’ ouveran,
en sen que perdud’ avian
todo quant’ ali trouxeran,
atan gran medo da sina
e das cruzes y preseran,
que fogindo non avia
niun redea teuda.

Pero que seja a gente

Et ils repassèrent par le Morabe
Qu’ils avaient passé auparavant
Et malgré qu’ils aient perdu
Tout ce qu’ils avaient emmené avec eux
Ils avaient eu si peur de l’étendard
Et des croix
Que, dans leur fuite,
Pas un d’entre eux ne tenait ses rênes en main.

Refrain

E assi Santa Maria
ajudou a seus amigos,
pero que d’outra lei eran,
a britar seus eemigos
que, macar que eran muitos,
nonos preçaron dous figos,
e assi foi ssa mercee
de todos mui connoçuda.

Pero que seja a gente

Et c’est ainsi que sainte Marie
Aida ses amis,
Bien qu’ils fussent d’une autre loi,
À briser leurs ennemis
Qui, bien qu’ils fussent très nombreux,
Ne valurent pas deux figues,
Et ainsi sa grande miséricorde
Fut
bien connue de tous.
Refrain


Découvrez toutes les Cantigas de Santa Maria présentées et traduites en français moderne.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

NB : la miniature médiévale ayant servi à l’image d’en-tête est également tirée du Codex Rico, Ms TI1. Ce manuscrit médiéval daté du courant du XIIIe siècle est conservé à la bibliothèque de l’Escurial de Madrid. On y voit clairement les forces en présence et la bannière de la Sainte évoquées dans la cantiga.

éloge du dépouillement aux temps médiévaux avec Jacques Le goff

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est histoire_monde_medieval_jacques_le_goff_citations_moyen-âge.jpg.

Sujet : citation, moyen-âge chrétien, représentations médiévales, historien médiéviste, mentalités médiévales, capitalisme, mobilité des richesses, valeurs du moyen-âge
Période : moyen-âge central, long moyen-âge
Auteur : Jacques le Goff (1924-2014)
Livre : La civilisation de l’Occident médiéval  (1964)

Bonjour à tous,

ous retrouvons, aujourd’hui, une citation de Jacques le Goff extraite de La civilisation de l’Occident médiéval, parue en 1964. Comme on le verra, cet extrait éclaire assez bien de nombreux textes médiévaux que nous avons déjà eu l’occasion de publier.

Il y est question d’un moyen-âge des valeurs qui fait l’apologie de la nature transitoire du passage en ce monde, du détachement du monde matériel, de l’importance des bonnes œuvres, de la charité, etc… Du même coup, ce monde médiéval freine aussi des quatre fers sur l’usure (dans son principe et plus encore dans ses abus) et montre aussi du doigt des travers tels que la cupidité, l’avidité ou encore la course permanente aux possessions, à l’accumulation d’avoirs et de richesses, etc… : autant de choses qui se situent à des lieues du capitalisme en terme de mentalités, même si, il faut le dire, des développements économiques ont eu lieu au moyen-âge qui se sont appuyés sur l’emprunt, le profit et certaines formes de « croissance ».

Importance du salut & passeport pour le ciel

« …Pour ceux enfin qui ne sont pas capables de cette pénitence finale (érémitisme), l’Église prévoit d’autres moyens d’assurer leur salut. C’est la pratique de la charité, des œuvres de miséricorde, des donations, et pour les usuriers et tous ceux dont la richesse a été mal acquise la restitution post mortem. Ainsi le testament devient le passeport pour le ciel.

Si l’on n’a pas bien présentes à l’esprit l’obsession du salut et la peur de l’enfer qui animait les hommes du Moyen Age, on ne comprendra jamais leur mentalité et on demeurera stupéfait devant ce dépouillement de tout l’effort d’une vie cupide, dépouillement de la puissance, dépouillement de la richesse qui provoque une extraordinaire mobilité des fortunes et manifeste, fût-ce in extremis, combien les plus avides de biens terrestres parmi les hommes du Moyen Age finissent par mépriser toujours le monde, et ce trait de mentalité qui contrarie l’accumulation des fortunes contribue à éloigner les hommes du Moyen Age des conditions matérielles et psychologiques du capitalisme. »

Jacques le Goff –  La civilisation de l’Occident médiéval  (1964)


Jacques le Goff rejoint donc, ici, ce constat de mentalités chrétiennes médiévales aux antipodes de l’esprit capitalistique, tout en plaçant ces dernières sur un terrain psychologique relativement connoté. S’il va, en effet, jusqu’à parler « d’obsession » du salut chez l’homme médiéval, il se réfère, toutefois, à la définition vulgarisée du terme et pas à la notion psychiatrique et clinique. Un peu plus loin, le médiéviste mettra d’ailleurs l’emphase sur une attraction plus positive, en parlant « d’aspiration des hommes du Moyen Age vers le bonheur du salut, de la vie éternelle ».

Dans tous les cas, il nous suggère que ces « pôles » et cette recherche de salut débordent du simple plan des représentations, de la morale, de la croyance et de la foi pour s’incarner sur le terrain de la conscience et des émotions au point de devenir un moteur qui agit même sur la circulation des richesses. Ses lignes sont assez claires et on s’offre souvent un passeport pour le ciel, en désignant une partie des bénéficiaires testamentaires en la personne de monastères, d’évêchés, de dignitaires ou d’établissements ecclésiastiques.

Comme l’historien nous l’indique, l’Église fait aussi la promotion de ses façons de sauver son âme (cela reste, dans le principe, cohérent avec les Evangiles : pour y suivre le Christ, il faut se défaire du superflu et, pour le reste, les moines, autant que les prêtres sont aussi censés prier pour le salut et le repos des âmes les plus chrétiennes). De notre côté, il nous semble utile d’ajouter qu’on ne doit pas sous-estimer, dans l’ensemble de ce phénomène, le fait que la religion chrétienne est profondément intériorisée chez l’homme médiéval.

Sur le terrain des mêmes valeurs, on pourra voir, entre autres articles : Les réflexions d’un pêcheur, (auteur anonyme), Vivre du sien et non nuire à autrui (Eustache Deschamp), L’histoire de l’homme qui traverse la Rivière (ou l’exemple XXXVIII du le comte Lucanor de Don Juan Manuel).

En vous souhaitant une bonne journée.

Frédéric EFFE
Moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

NB : l’image en-tête d’article est tirée d’une miniature tirée de l’ouvrage impr. Rés. SA 3390 : Compost et calendrier des bergers. Elle représente le supplice réservé aux envieux. Daté de la fin du XIVe siècle, ce beau manuscrit du moyen-âge tardif est conservé à la Bibliothèque municipale d’Angers et consultable en ligne ici.

La Cantiga de Santa Maria 7 interprétée par l’ensemble Apotropaïk

Sujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, Espagne médiévale.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Compilateur : Alphonse X (1221-1284)
Titre : Cantiga 7 « Santa Maria amar »
Interprètes : Ensemble Apotropaïk
Concert : Générations France Musique (2019)

Bonjour à tous,

Au XIIIe siècle, à la cour d’Alphonse X de Castille, on compile et on réunit des miracles et des chants autour du culte marial. L’œuvre et le corpus prendront le nom des Cantigas de Santa Maria. Sur moyenagepassion, nous sommes partis en quête de ces œuvres depuis quelques années. Comme elles sont originellement en galaïco-portugais, nous nous efforçons de les commenter et de les traduire. Nous en profitons, au passage, pour vous présenter de grands ensembles de la scène médiévale actuelle qui se sont attelés à leur interprétation.

La Cantiga de Santa Maria 7 ou l’absolution d’une abbesse piégée par le démon

Nous vous avons présenté cette cantiga de Santa Maria 7, dans le détail, il y a déjà quelque temps. Pour en redire un mot, ce miracle relate l’histoire d’une abbesse. Poussée à la faute par le diable nous dit la Cantiga, cette dernière s’était retrouvée enceinte de son intendant, un homme de Bologne.

Bientôt, la religieuse fut dénoncée auprès de l’évêque par ses nonnes empressées d’infliger une leçon à leur supérieure. Le dignitaire se déplaça donc pour la confondre, mais c’était sans compter sur l’apparition de la vierge à laquelle l’abbesse était particulièrement dévote. La sainte répondit, en effet, à ses appels de détresse et apparut pour la délivrer en songe de l’enfant qui fut envoyé à Soissons afin d’y être élevé. La religieuse s’éveilla donc, blanche comme neige et innocente comme au premier jour. Pour conclure, le chant marial nous conte que l’évêque n’ayant rien trouvé en l’examinant, il n’eut d’autres choix que de laisser tomber toute charge contre elle, non sans avoir blâmé au passage les nonnes accusatrices.


Aujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle interprétation de cette cantiga par l’ensemble médiéval Apotropaïk. Nous vous avions déjà présenté cette jeune formation, à l’occasion d’un concert donné au Musée de Cluny en 2018. C’est avec plaisir que nous la retrouvons, cette fois, dans le cadre d’un programme-événement Générations France Musique, le live organisé par France Musique en janvier 2019. La valeur n’attend pas le nombre des années, dit l’adage. Clémence Niclas et ses complices font justice à cette pièce médiévale en la servant avec tout le sérieux et le talent qu’on pouvait en attendre.

Membres de l’Ensemble Apotropaïk : Clémence Niclas (voix), Marie-Domitille Murez (harpe gothique), Louise Bouedo-Mallet (vièle), Clément Stagnol (luth)

Vous pouvez retrouver le détail de la Cantiga de Santa Maria 7, en galaïco-portugais, ainsi que sa traduction en français moderne à la page suivante : la cantiga de Santa Maria 7 par le menu.

En vous souhaitant une belle journée!
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.