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La Cantiga de Santa Maria 7 interprétée par l’ensemble Apotropaïk

Sujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, Espagne médiévale.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Compilateur : Alphonse X (1221-1284)
Titre : Cantiga 7 « Santa Maria amar »
Interprètes : Ensemble Apotropaïk
Concert : Générations France Musique (2019)

Bonjour à tous,

Au XIIIe siècle, à la cour d’Alphonse X de Castille, on compile et on réunit des miracles et des chants autour du culte marial. L’œuvre et le corpus prendront le nom des Cantigas de Santa Maria. Sur moyenagepassion, nous sommes partis en quête de ces œuvres depuis quelques années. Comme elles sont originellement en galaïco-portugais, nous nous efforçons de les commenter et de les traduire. Nous en profitons, au passage, pour vous présenter de grands ensembles de la scène médiévale actuelle qui se sont attelés à leur interprétation.

La Cantiga de Santa Maria 7 ou l’absolution d’une abbesse piégée par le démon

Nous vous avons présenté cette cantiga de Santa Maria 7, dans le détail, il y a déjà quelque temps. Pour en redire un mot, ce miracle relate l’histoire d’une abbesse. Poussée à la faute par le diable nous dit la Cantiga, cette dernière s’était retrouvée enceinte de son intendant, un homme de Bologne.

Bientôt, la religieuse fut dénoncée auprès de l’évêque par ses nonnes empressées d’infliger une leçon à leur supérieure. Le dignitaire se déplaça donc pour la confondre, mais c’était sans compter sur l’apparition de la vierge à laquelle l’abbesse était particulièrement dévote. La sainte répondit, en effet, à ses appels de détresse et apparut pour la délivrer en songe de l’enfant qui fut envoyé à Soissons afin d’y être élevé. La religieuse s’éveilla donc, blanche comme neige et innocente comme au premier jour. Pour conclure, le chant marial nous conte que l’évêque n’ayant rien trouvé en l’examinant, il n’eut d’autres choix que de laisser tomber toute charge contre elle, non sans avoir blâmé au passage les nonnes accusatrices.


Aujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle interprétation de cette cantiga par l’ensemble médiéval Apotropaïk. Nous vous avions déjà présenté cette jeune formation, à l’occasion d’un concert donné au Musée de Cluny en 2018. C’est avec plaisir que nous la retrouvons, cette fois, dans le cadre d’un programme-événement Générations France Musique, le live organisé par France Musique en janvier 2019. La valeur n’attend pas le nombre des années, dit l’adage. Clémence Niclas et ses complices font justice à cette pièce médiévale en la servant avec tout le sérieux et le talent qu’on pouvait en attendre.

Membres de l’Ensemble Apotropaïk : Clémence Niclas (voix), Marie-Domitille Murez (harpe gothique), Louise Bouedo-Mallet (vièle), Clément Stagnol (luth)

Vous pouvez retrouver le détail de la Cantiga de Santa Maria 7, en galaïco-portugais, ainsi que sa traduction en français moderne à la page suivante : la cantiga de Santa Maria 7 par le menu.

En vous souhaitant une belle journée!
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Cantiga de Santa Maria 74 : Un peintre sauvé des griffes du démon

Sujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracle, Sainte-Marie, Sainte vierge, démon
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Titre : CSM 74 «Quen Santa Maria quiser deffender»
Interprète : Discantus – Brigitte Lense
Album : Santa Maria, chants à la vierge … (2016)

Bonjour à tous,

ienvenue au cœur du XIIIe siècle, à la découverte des cantigas de Santa Maria. Ce grand corpus de miracles et de louanges chantés fut compilé, au moyen-âge central, par le sage et lettré Alphonse X de Castille. Nous en avons déjà étudié un certain nombre et nous vous proposons, cette fois-ci, de découvrir la Cantiga 74 : commentaire, sources, traduction, à l’habitude, nous en ferons le tour complet avec, en prime, aujourd’hui, l’interprétation du bel ensemble médiéval Discantus que nous en profiterons pour vous présenter.

Le miracle de la Cantiga de Santa Maria 74

Aux sources manuscrites

On trouve les cantigas de Santa Maria dans plusieurs manuscrits d’époque. Ils sont au nombre de 4. Le plus connu est, sans doute, le Ms. T.j.I (« E2 ») Códice Rico. Conservé à la Bibliothèque de l’Escorial, c’est aussi l’un des manuscrits les mieux illustrés (images et enluminures plus bas dans cet article).

La Cantigas de Santa Maria 74 dans le Ms. 10069, Bibliothèque nationale de Madrid, Espagne.

Pour varier un peu, nous vous proposons de découvrir, aujourd’hui, un manuscrit médiéval encore plus ancien. C’est même le plus daté des 4. Il s’agit du codex Ms. 10069, connu encore sous le nom de Códice de Toledo (TO), et conservé actuellement à la Bibliothèque Nationale de Madrid (il est consultable en ligne ici). Demeuré longtemps à la cathédrale de Tolède, ce manuscrit médiéval, daté de la première moitié du XIIIe siècle, contient sur quelques 160 feuillets, plus de 100 miracles annotés musicalement ainsi qu’un peu plus d’une vingtaine d’autres compositions. Sur l’image ci-dessus, vous retrouverez la cantiga du jour et sa partition d’époque.

La vierge au secours d’un peintre d’église

L’histoire de la Cantiga de Santa Maria 74 relate un miracle. Ici, l’art et les représentations religieuses sont, d’abord, en question. Le pouvoir en bien de l’image de la vierge traverse le corpus des cantigas. C’est un thème récurrent que nous avons approché à plusieurs reprises : statue ou image de la vierge qui se met à parler, pain que l’on tend à une représentation de l’enfant Jésus et qui ouvre, au donateur, les portes du Paradis, lettres au nom de Sainte Marie qui protègent celui qui les écrit, image d’elle retrouvée dans le cœur d’une croyante, etc… Bref, dans ces chansons mariales du XIIIe siècle, ce ne sont pas les exemples qui manquent de foi et de dévotion qui transitent par l’intermédiaire de l’iconographie et donnent lieu à des miracles. La cantiga du jour en est un autre exemple.

Art et iconographie religieuse :
médiateurs entre le réel, le surnaturel ou le spirituel

Cette fois-ci, le procédé s’applique un peu d’une autre manière et il est intéressant de voir que le pouvoir de la représentation (prêté habituellement à l’image de la sainte ou de l’enfant Christ), peut également déclencher des effets (dans la réalité) quand la représentation porte sur le mal plutôt que sur le bien. L’art ou l’imagerie sacrée et religieuse auraient-ils le pouvoir de faire bouger toutes les lignes du naturel au surnaturel ? Cette cantiga semble s’y accorder. Et comme il pourra plaire à la Sainte d’être représentée avec foi et application, cette fois-ci, c’est le diable qui viendra s’offusquer du contraire. Piqué au vif, il viendra même se manifester à l’artiste peintre, dans un accès de cabotinage, en le menaçant des pires représailles.

Le peintre au cœur de la bataille du bien et du mal

La CSM 74 dans le Manuscrit de l’Escorial, Ms. T.j.I (« E2 ») Códice Rico

Ainsi, franchissant les barrières de l’invisible, le démon engagera le dialogue avec l’homme. Devant la détermination de celui-ci à ne pas changer son pinceau d’épaule, le démon tentera même de se venger mortellement du mauvais traitement visuel que le peintre d’église lui aura réservé. C’est dire toute l’importance de la représentation artistique sur le monde surnaturel. Mais les efforts du démon resteront vains : il aura beau déchainer les éléments, ce sera sans compter sur l’intercession de la Sainte Mère. En se dressant comme un rempart entre le mal et le peintre dévot, elle sauvera l’homme d’une terrible chute, en se servant du pinceau pour défier la gravité, de manière miraculeuse.

A plusieurs reprises, la cantiga ne manquera pas d’insister sur le fait que notre artiste mettait toujours beaucoup d’application à représenter Marie dans toute sa splendeur. Plus qu’un simple outil, le pinceau est ici le symbole de la médiation de sa grande foi, autant que de sa dévotion et c’est aussi ce par quoi le miracle arrive.

Apparitions du diable au moyen-âge

Nous avons déjà croisé le Diable, à plusieurs reprises, dans notre étude des Cantigas de Santa Maria. Dans la Cantiga 26, notamment, il apparaissait, physiquement, à un pèlerin de Compostelle, sous une forme trompeuse. Il parvenait même à le duper mortellement. Comme dans le corpus des Cantigas, le Démon se manifestera, de manière croissante, au moyen-âge central. En prenant les formes les plus diverses – invisibles, oniriques, jusqu’aux plus matérielles et personnifiées-, il viendra ainsi menacer, tromper ou tenter les hommes médiévaux, hantant de sa présence leurs imaginations comme leur quotidien ( à ce propos, voir citation de Jacques le Goff ou encore cet article sur les manifestations du diable au Moyen-âge ).

La Cantiga 74 par l’ensemble Discantus sous la direction de Brigitte Lesne

L’ensemble Discantus

Discantus est un ensemble vocal féminin spécialisé dans les musiques anciennes dont le répertoire s’étend du moyen-âge à des musiques plus renaissantes. Cette formation a vu le jour dans les débuts des années 90, sous l’impulsion et la direction de Brigitte Lesne.

La réputation de cette grande voix et directrice française n’est plus à faire sur la scène des musiques médiévales et anciennes. Formée notamment à la Schola Cantorum Basiliensis de Bâle et très attachée au Centre de Musique Médiévale de Paris, elle a contribué avec Pierre Hamon, à la formation de l’Ensemble médiéval de Paris, devenu la célèbre formation Alla Francesca. Au long de sa carrière de renommée mondiale, on a pu la retrouver également en collaboration avec d’autres ensembles, mais aussi dans des productions solo.

Discographie et programmes

A l’image de sa directrice, l’ensemble Discantus a poursuivi, depuis sa création, une carrière de dimension internationale avec des concerts donnés sur tous les continents. Leur discographie affiche 17 CDs et des programmes qui s’épanchent, volontiers, du côté des chants polyphoniques et des musiques sacrées du moyen-âge : Ars antiqua, chants grégoriens et mise à jour de pièces des premiers manuscrits du moyen-âge central. Les albums sont le fruit de recherches ethnomusicologiques poussées, et on y trouvera même des compositions sur mesure et originales ou encore des chansons de pèlerins plus contemporaines. Pour en savoir plus sur cet ensemble et suivre son actualité, vous pouvez consulter le site du Centre de Musique Médiévale de Paris.

L’album : Santa Maria, chants à la vierge dans l’Espagne du XIIIe siècle

C’est en 2016 que fut proposé, au public, l’album « Santa Maria, chants à la vierge dans l’Espagne du XIIIe siècle« . Sur un peu plus d’un heure d’écoute, il propose un voyage à la découverte de 17 pièces mariales médiévales. Ces dernières ne sont pas toutes issues directement du corpus d’Alphonse le savant, loin de là même.

On y retrouve 7 cantigas de Santa maria ; les dix autres pièces se distribuent entre compositions et chants anonymes en provenance de manuscrits variés (dont le Codex de las Huelgas). On y découvre encore quelques signatures d’auteurs comme Adam de Saint-Victor et des troubadours occitans comme Folquet de Lunel, ou Guiraut Riquier qui se tinrent, un temps, durant cette période, à la cour d’Espagne. Edité chez Bayard Musique, cet album peut encore être trouvé à la vente. Voici un lien utile pour plus d’informations à ce sujet : Santa Maria, chants à la vièrge dans l’Espagne du XIIIe, ensemble Discantus.

Musiciennes ayant participé à cet album

Brigitte Lesne ( direction, conception, chant, cloches à main, harpe-psaltérion, percussions), Vivabiancaluna Biffi (chant, vièle à archet, cloches à main), Christel Boiron, Hélène Decarpignies, Caroline Magalhaes, Lucie Jolivet (chant, cloches à main), Catherine Sergent (chant, psaltérion, cloches à main)


La Cantigas de Santa Maria 74
Du galaïco-portugais au français moderne

Como Santa María guareceu o pintor que o démo quiséra matar porque o pintava feo.

Comment Sainte Marie sauva le peintre que le démon voulait tuer parce qu’il le peignait laid (et à son désavantage).

Quen Santa Maria quiser defender
Non lle pod’ o demo niun mal fazer.

(Refrain) Le démon ne peut faire aucun mal
A celui que Sainte Marie veut défendre.

E dest’un miragre vos quero contar
de como Santa Maria quis guardar
un seu pintor que punnava de pintar
ela muy fremos’ a todo seu poder.

Et c’est de ce miracle que je veux vous conter
De comment Santa Maria voulut protéger
Un de ses peintres qui tentait de la peindre
très belle, et de tout son pouvoir.

(Refrain)

E ao demo mais feo d’outra ren
pintava el sempr’; e o demo poren
lle disse: « Por que me tees en desden,
ou por que me fazes tan mal pareçer

Quant au démon, il le peignait toujours
plus laid que tout : et, pour cette raison, le démon
lui dit : « Pourquoi me voues-tu un tel mépris (dédain)
Et pourquoi me fais-tu paraître de manière si laide

(Refrain)

A quantos me veen? » E el diss’ enton:
« Esto que ch’ eu faço é con gran razon,
ca tu sempre mal fazes, e do ben non
te queres per nulla ren entrameter ».

A ceux qui me voient ? » Sur quoi le peintre lui répondit :
« Ce que je fais là, je le fais avec grande raison,
Car tu fais toujours le mal, et de faire le bien,
Tu ne veux, jamais et en rien, te mêler. »

(Refrain)

Pois est’ houve dit’, o démo s’assannou
e o pintor fèrament’ amẽaçou
de o matar, e carreira lle buscou
per que o fezésse mui cedo morrer.

Quand cela fut dit, le démon s’irrita
Et menaça durement le peintre
De le tuer, et de chercher le moyen
Pour le faire mourir au plus tôt
.
(Refrain)

Porend’ un dia o espreitou ali
u estava pintando, com’ aprendi,
a omagen da Virgen, segund’ oý,
e punnava de a mui ben compõer,

Ainsi, un jour, le démon l’épiait
Tandis qu’il était en train de peindre, comme je l’ai appris
et selon ce que j’ai pu entendre, l’image de la vierge,
Et qu’il s’efforçait de la composer de la plus belle manière
,
(Refrain)

Por que pareçesse mui fremos’ assaz.
Mais enton o dem’ , en que todo mal jaz,
trouxe tan gran vento como quando faz
mui grandes torvões e que quer chover.

Afin qu’elle paraisse la plus belle possible.
Mais alors, le démon, en qui tout le mal repose,
Fit lever tel grand vent comme cela se produit
En cas de grandes tempêtes et que la pluie va venir.

(Refrain)

Pois aquel vento na igreja entrou,
en quanto o pintor estava deitou
en terra; mais el log’ a Virgen chamou,
Madre de Deus, que o veéss’ acorrer.

Puis, ce vent entra dans l’église,
Et alors que le peintre allait se retrouver projeté
au sol, il parvint à appeler la vierge,
Mère de Dieu, afin qu’elle vienne à son secours.

(Refrain)

E ela logo tan toste ll’ acorreu
e fez-lle que eno pinzel se soffreu
con que pintava; e poren non caeu,
nen lle pod’ o dem en ren enpeeçer.

Et suite à cela, elle accourut aussitôt
Et fit en sorte qu’il put se soutenir au pinceau
Avec lequel il peignait ; et grâce à cela, il ne tomba point
Et aucun dommage d’aucune sorte ne lui survint.

(Refrain)

E ao gran son que a madeira fez
veeron as gentes logo dessa vez,
e viron o demo mais negro ca pez
Fugir da igreja u s’ ía perder.

Au grand bruit que fit l’échelle (l’échafaudage) en tombant
Les gens accoururent sur le champ
Et ils virent le démon, plus noir que poisson
Fuir de l’église où il allait perdre (pour se perdre?)
(Refrain)

E ar viron com’ estava o pintor
colgado do pinzel; e poren loor
deron aa Madre de Nostro Sennor,
que aos seus quer na gran coita valer.

Et alors ils virent comment se tenait le peintre
Accroché au pinceau : et suite à cela,
Ils firent des louanges à la mère de notre Seigneur,
Qui veut toujours secourir, les siens, avec grand soin.

Voilà pour cette cantiga et ce beau miracle marial du moyen-âge central, mes amis. Au passage, si les diableries sur fond médiéval vous intéressent, notre roman Frères devant Dieu ou la Tentation de l’Alchimiste est toujours disponible à la vente et en promotion.

Une très belle journée à tous.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

PS : la vierge en oraison sur l’image d’en-tête est le détail d’une peinture de Jean Bourdichon (fin du XVe, début du XVIe siècle)

La Cantiga de Santa Maria 384 : les clés du paradis pour des louanges en forme d’écriture

cantigas_santa_maria_vierge_marie_sainte_culte_mariale_medievale_amour_lyrique_courtoise_moyen-ageSujet :  musique  médiévale, galaïco-portugais, lyrisme médiéval, culte marial, miracle
Période :    XIIIe siècle, moyen-âge central
 Auteur  :    Alphonse X de Castille (1221-1284)
Interprète :  Esther Lamandier
Titre :  Cantiga  Santa Maria 384,      « A que por gran fremosura é chamada Fror das frores » 
Album :    Alfonso el Sabio.   Cantigas de Santa Maria    (1981)

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passione qui nous suivent de près le savent, nous avons entrepris, depuis quelques années déjà, l’étude et la traduction des Cantigas de Santa Maria du roi  Alphonse X de Castille.  Récits de miracles autour de la sainte,  témoignages de pèlerins, ou encore chants de louanges, avant d’être recompilées et retranscrites au XIIIe  siècle et en galaïco-portugais par le souverain de Castille, un grand  nombre de ces histoires circulait déjà sous diverses formes dans l’Europe médiévale.

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On le sait, à partir du XIIe siècle, le moyen-âge central s’est enflammé pour le culte marial.  Dans la littérature médiévale, on trouvera ainsi de nombreux Ave Maria en hommage à la Sainte, chez quantité de nos auteurs, trouvères, poètes, clercs ou même religieux,   de Rutebeuf à Villon.  La vierge Marie est alors, cette mère pleine de compassion et de piété, qui peut entendre et qui sait écouter. Elle est aussi celle qui, par sa bonté et l’oreille qu’il lui prête, pourra peut-être intercéder en faveur du prieur ou du dévot auprès de son fils   le Christ, la chair de Tout Puissant, Dieu mort en croix.

Le Salut pour un moine   dévot à la  vierge

cantigas-santa-maria-esther-lamandier-musiques-medievales-moyen-ageLa cantiga d’aujourd’hui est un nouveau récit de miracle.   On y apprendra,  ou en tout cas le poète nous contera, que dans les manières de louer la Sainte, entre imagerie, iconographie, prières, et autres, celle qui consiste à louer son nom est une des plus appréciées. Ici c’est un moine qui s’adonnant à la calligraphie, l’écrira même, ce nom, avec de belles couleurs. L’histoire se posera aussi comme une  confirmation déjà acquise dans le culte marial :  la dévotion à la   sainte peut ouvrir, au croyant,   les portes du salut.

Dans la foi chrétienne, la mort n’est rien  si, au bout du chemin de vie et quelque soit sa durée,  se trouve un nouveau commencement pour l’éternité. L’important est dans le salut. Dans cette cantiga de Santa Maria 384, comme nous l’avions vu dans le miracle de la jeune fille malade de la cantiga 188, le corps du  protagoniste périra. Sa vie prendra fin et seule son âme sera sauvée. Pas de « transhumanisme ici, pas plus que de défi lancé à la longévité dans ce monde-ci, au moyen-âge, les désirs d’éternité ne sont pas, ici-bas, mais dans le monde suivant.

La cantiga  de Santa Maria 384 par Esther  Lamanthier


Esther Lamandier   et Alphonse le Sage

En 1980, la belle et talentueuse chanteuse soprano, harpiste et instrumentiste, Esther Lamandier   décida de faire une incursion du côté de l’Espagne médiévale et du répertoire d’Alfonso el Sabio.

cantigas-santa-maria-384-album-chansone-medieval-culte-marial-alphonse-X-Esther-Lamandier-moyen-ageTout entière dédiée aux Cantigas de Santa Maria, la production fut enregistrée  à l’Abbaye de    l’Épau, dans la Sarthe. A sa sortie, en 1981, l’album  proposait 20 pièces  interprétées par la musicienne  et artiste, accompagnée de son seul
talent vocal et instrumental.  La cantiga 384 que nous vous présentons aujourd’hui ouvre ce très bel album que l’on peut encore trouver à la vente en ligne. notamment au format mp3. Voici un lien utile pour plus d’informations : Les Cantigas de Santa Maria par Esther  Lamandier.


La Cantiga de Santa Maria 384
Du galaïco-portugais au français moderne

musique-medievale-culte-marial-vierge-Marie-cantiga-santa-maria-alphonse-X-castille-moyen-age

Como Santa Maria levou a alma dun frade
que pintou o seu nome de tres coores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

Comment Sainte Marie emmena au paradis l’âme d’un frère qui avait peint son nom de trois couleurs.

Celle qui, pour sa beauté, on nomme la Fleur des fleurs,
Plus que tout autre louange, préfère de loin quand on loue son nom.

Desto direi un miragre, segundo me foi contado,
que aveo a un monge bõo e ben ordinado
e que as oras desta Virgen dizia de mui bon grado,
e mayor sabor avia desto que d’outras sabores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

A ce propos, je vous dirai d’un miracle, selon qu’il me fut conté,
Qui arriva à un bon moine bien ordonné,
Qui disait les heures de la Vierge avec grande joie
Et prenait en cela un plaisir plus grand que tout autre plaisir.

Celle qui, pour sa beauté, on nomme la Fleur des fleurs,
Plus que tout autre louange, préfère de loin quand on loue son nom.

Este mui bon clerigo era e mui de grado liia
nas Vidas dos Santos Padres e ar mui ben escrivia;
may[s] u quer que el achava nome de Santa Maria
fazia-o mui fremoso escrito con tres colores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

C’était un bon prêtre qui, avec enthousiasme, lisait
Les vies des Saints Pères et qui écrivait aussi très bien ;
Et, à chaque fois, qu’il arrivait au nom de Sainte Marie,
Il l’écrivait de très belle manière et de trois couleurs.

Celle qui, pour sa beauté…

A primeyra era ouro, coor rica e fremosa
a semellante da Virgen nobre e mui preçiosa;
e a outra d’azur era, coor mui maravillosa
que ao çeo semella quand’ é con sas [e]splandores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

La première était d’or, couleur riche et belle
Semblable à la Vierge noble et très précieuse ;
L’autre était d’azur, couleur très merveilleuse
Qui ressemble au ciel quand il se montre dans toute sa splendeur.

Celle qui, pour sa beauté…

A terçeyra chamam rosa, porque é coor vermella;
onde cada a destas coores mui ben semella
aa Virgen que é rica, mui santa, e que parella
nunca ouv’ en fremosura, ar é mellor das mellores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

La troisième, est appelée  rose, car c’est une couleur vermeille ;
Et chacune de ces couleurs ressemble donc en tout point
à la Vierge qui est splendide et très sainte, et qui jamais
n’eut d’égale en beauté, et demeure la meilleure entre toutes.

Celle qui, pour sa beauté…

Ond’ aqueste nome santo o monge tragia sigo
da Virgen Santa Maria, de que era muit’ amigo,
beyjando-o ameude por vençer o emigo
diabo que sempre punna de nos meter en errores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

Ainsi, ce moine portait toujours avec lui ce nom saint
de la vierge Sainte Marie, à laquelle il était fermement dévoué,
L’embrassant souvent pour vaincre le diable ennemi
Qui s’acharne toujours pour nous faire tomber dans l’erreur.

Celle qui, pour sa beauté…

Onde foi a vegada que jazia mui doente
da grand’ enfermidade, de que era en possente;
e pero assi jazia, viinna-lle sempre a mente
de seer da Virgen santa un dos seus mais loadores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

Mais vint un temps  où  il tomba gravement souffrant
D’une grande maladie, qu’il avait contracté.
Et bien qu’il gisait ainsi, il lui venait toujours à l’esprit
De rester un des plus grands faiseurs de louanges de la vierge Sainte.

Celle qui, pour sa beauté…

O abade e os monges todos veer-o veron,
e poi-lo viron maltreito, un frade con el poseron
que lle tevesse companna; e pois ali esteveron
un pouco, foron-se logo. Mais a Sennor das sennores

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

L’abbé et les moines vinrent tous le voir,
Et en le voyant en si piteux état, ils assignèrent un frère
Pour lui tenir compagnie; puis ils restèrent
un moment, avant de s’en aller. Cependant, la reine des reines

Celle qui, pour sa beauté…

Apareçeu ao frade que o guardav’, en dormindo,
e viu que ao leyto se chegava passo yndo,
e dizia-lle: «Non temas, ca te farey ir sobindo
mig’ ora a parayso, u veerás os mayores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

Apparut en rêve au frère qui gardait le moine,
Et il vit qu’elle s’approchait du lit,
Et disait au moine alité : « n’aies crainte, car je te ferai monter
Avec moi au paradis où tu verras tous ceux qui s’y trouvent déjà (les anciens).

Celle qui, pour sa beauté…

Ca por quanto tu pintavas meu nome de tres pinturas,
levar-t-ey suso ao çéo, u verás as aposturas,
e eno Livro da Vida escrit’ ontr’ as escrituras
serás ontr’ os que non morren, nen an coitas nen doores».

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

Puisque, en effet, tu as peint mon nom de trois couleurs,
Je t’emmènerai au ciel et tu verras ce qui est droit et juste
Et dans le livre de la vie, tu seras inscrit entre les écritures
entre ceux qui ne meurent pas, et qui n’ont ni peine ni douleur.

Celle qui, pour sa beauté…

Enton levou del a alma sigo a Santa Reynna.
E o frade espertou logo e foy ao leyt’ agynna;
e pois que o achou morto, fez sõar a campaynna
segund’ estableçud’ era polos seus santos doctores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

Puis, la sainte reine prit l’âme du moine avec elle,
Et le frère s’éveilla et s’approcha de son chevet,
Et comme il le trouva mort, il fit sonner la cloche
Ainsi qu’il a été établi par les Saints Docteurs de l’Eglise.

Celle qui, pour sa beauté…

Mantenente o abade chegou y cono convento,
que eram y de companna ben oyteenta ou çento;
e aquel monge lles disse: «Sennores, por cousimento
o que vi vos direy todo, se m’ en fordes oydores».

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

L’abbé s’en vint rapidement avec ses moines,
Qui était une communauté de près de 80 ou 100
Et le frère  leur dit : « Messieurs, pour en avoir été témoin ( pour  le connaître )
Je vous dirais tout ce que j’ai vu, si vous voulez bien m’entendre ».

Celle qui, pour sa beauté…

Enton contou o que vira, segundo vos ey ja dito;
e o abade tan toste o fez meter en escrito
pera destruyr as obras do emigo maldito,
que nos quer levar a logo u sempr’ ajamos pavores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

Puis, il leur dit tout ce qu’il avait vu et que je vous ai déjà conté;
Et l’abbé, sans attendre, le fit consigner par écrit
Pour détruire les œuvres de l’ennemi maudit (le diable)
Qui toujours veut nous entraîner en des lieux où nous vivons dans la peur.

Celle qui, pour sa beauté…

E pois souberon o feyto, loaron de voontade
a Virgen Santa Maria, a Sennor de piedade;
e se en alga cousa ll’ erraran per neçidade,
punnaron de se guardaren que non fossen peccadores.

A que por gran fremosura é chamada Fror das frores,
mui mais lle praz quando loam seu nome que d’outras loores.

Et après avoir entendu le miracle, ils louèrent avec joie
La Vierge Saint Marie, dame de Piété ;
Et si, en quelques occasions, ils avaient pu errer par négligence,
Ils s’efforcèrent après cela, de se garder de commettre des pêchés.

Celle qui, pour sa beauté…


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En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
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La Cantiga de Santa Maria 140 : chant de louange à la Vierge et culte marial médiéval

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet    : musique médiévale,  Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, louange, Sainte-Marie,  vierge, miséricorde
Période    : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur    : Alphonse X  (1221-1284)
Titre :  Cantiga  140    « Sean dados honrados »
Ensemble :  Theatrum Instrumentorum & Aleksandar Sasha Karlic 
Album :  Alfonso « El Sabio »: Cantigas de Santa Maria (1999)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous  revenons, aujourd’hui, à l’Espagne médiévale d’Alphonse le Savant et ses Cantigas de  Santa Maria. Nous avons, jusque là, étudié de nombreux miracles  issus de ce corpus du roi de Castille du XIVe siècle.   Cette fois-ci, pour varier un peu, la pièce que nous vous proposons, la cantiga  140 est un chant de louange. Elle alimentera également,   nos autres articles au  sujet du culte marial et son importance au moyen-âge central.

Theatrum Instrumentorum & Aleksandar Sasha Karlic

Theatrum  Instrumentorum   et   Aleksandar Sasha Karlic 

La formation Theatrum  Instrumentorum fut fondée  au milieu des années 90  et dirigée par   Aleksandar Sasha Karlic.  La passion de ce musicien yougoslave pour les musiques anciennes ou encore ethniques, n’était pas nouvelle.  Installé en Italie, il y  avait suivi le conservatoire de Milan et de Parme. Plus tard, il avait également collaboré avec quelques grands noms de la scène locale des musiques anciennes et traditionnelles. En plus de ses talents  de directeur, Aleksandar Sasha Karlic  est aussi  joueur de luth , de oud, de  percussions et il également doté de talents vocaux.

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Sous sa houlette, la formation  Theatrum Instrumentorum   s’est faite connaître dans le domaine des musiques anciennes et médiévales,  en Italie,  mais aussi dans d’autres pays d’Europe. Du point de vue discographique, elle a légué 6 albums qui furent tous  bien accueillis par la critique.   En plus des Cantigas de Santa Maria qui font l’objet de cet article, on peut y trouver les Carmina Burana, le Llibre Vermell de Montserrat, mais encore des Chants grégoriens et religieux de Giovanni Pierluigi da Palestrina en provenance du XVIe siècle.

Sauf erreur, Theatrum Instrumentorum n’est plus actif depuis longtemps déjà et on ne trouve plus grand chose à son sujet sur le net.  Quant à son directeur, en 2004, il a fondé, toujours en Italie,   Balkan Blues, une nouvelle formation autour des musiques des Balkans qu’il affectionne particulièrement depuis ses débuts de carrière.  Parallèlement, il a  continué de laisser vibrer sa passion pour les musiques anciennes et traditionnelles du berceau méditerranéen, en étant encore largement salué par la critique pour ses travaux dans ce domaine.

Alfonso « El Sabio »: Cantigas de Santa Maria

En 1999,   Theatrum Instrumentorum sortait un album   autour des Cantigas d’Alphonse X de Castille.  On peut y trouver 12 pièces  d’exception qui laissent une large  place  à  l’interprétation vocale.

cantigas-santa-maria-140-musique-medieval-album-theatrum-instrumentorumCet album est toujours disponible à la distribution. Le CD ne semble pas avoir été réédité, ces dernières années ; Il peut donc s’avérer difficile à débusquer ou être mis en vente à des prix un peu hors de portée. En revanche,  les pièces qui le composent sont disponibles à la vente et au téléchargement, au format MP3, sur divers sites internet. A toutes fins utiles, voici le lien correspondant sur Amazon : Alfonso X « El Sabio »: cantigas de Santa Maria by Theatrum Instrumentorum.


La Cantiga 140
Du    galaïco-portugais  au français moderne

Esta es de loor de Santa María.

Celle-ci (cette cantiga) est en louanges à Sainte Marie

A Santa Maria dadas
sejan loores onrradas.

Qu’à Sainte-Marie soient faites
des louanges respectueuses.
(Que soit louée avec respect Sainte Marie)

Loemos a sa mesura,
seu prez, e ssa apostura,
e seu sen, e ssa cordura,
mui mais ca cen mil vegadas.

A Santa Maria dadas
sejan loores onrradas.

Louons sa mesure,
Son prestige et son intégrité (maintien)
Son bon jugement et sa raison,
Bien plus  de cent mille fois.

refrain.

Loemos a ssa nobressa,
sa onrra e ssa alteza,
sa mercee e ssa franqueza,
e sas vertudes preçadas.

A Santa Maria dadas
sejan loores onrradas.

Louons sa noblesse,
son honneur et son altesse (élévation, noblesse des valeurs)
Sa miséricorde, sa franchise
Et ses précieuses vertus.

refrain.

Loemos sa lealdade,
seu conort’ e ssa bondade,
seu accorr’ e ssa verdade,
con loores mui cantadas.

A Santa Maria dadas
sejan loores onrradas.

Louons sa loyauté,
Sa consolation (ou confort : dans le sens de conforter) et sa bonté,
Son secours et sa vérité
Avec des louanges bien chantées.

refrain.

Loemos seu cousimento,
conssell’ e castigamento,
seu ben, seu enssinamento,
e sass graças mui grãadas.

A Santa Maria dadas
sejan loores onrradas.

Louons son attention,
Son conseil et ses mises en garde,
Son bien, ses enseignements,
Et ses grâces très prisées.

refrain.

Loando-a, que nos valla,
lle roguemos na batalla
do mundo que nos traballa,
e do dem’ a donodadas.

A Santa Maria dadas
sejan loores onrradas.

Et la louant, nous la prions,
qu’elle nous prête courage dans la bataille
Contre le monde qui nous tourmente
Et contre le démon.


Vous pourrez trouver ici les Cantigas de Santa Maria que nous avons étudiées jusque là : soit commentées et traduites en français moderne, avec leur  interprétation par les plus grandes formations de musique médiévale.

En vous souhaitant une belle  journée.

Frédéric EFFE.
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