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Le comte Lucanor de Don Juan Manuel : contenu, détail, sources et une lecture audio

armoirie_castille_europe_medievale_espagne_moyen-ageSujet : auteur médiéval, conte moral, morale politique,  Espagne Médiévale, fable médiévale, littérature médiévale, lecture audio,
Période : Moyen-âge central ( XIVe siècle)
Auteur :  Don Juan Manuel (1282-1348)
Ouvrage : Le comte  Lucanor, traduit par  Adolphe-Louis de Puibusque (1854)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous avons le plaisir de revenir, aujourd’hui, sur  Don Juan Manuel de Castille et de León, prince de Villena, duc de Peñafiel et d’Escalona, grand chevalier et seigneur de l’Espagne médiévale des XIIIe et XIVe siècles.

Cette fois-ci, c’est à travers l’étude concrète d’un des plus célèbres de ses écrits  que nous approcherons cette noble figure du moyen-âge européen. En plus de son épopée digne de plus belles fictions, contre le souverain Alphonse XI,  qui se conclut, longtemps après, par leur alliance, contre l’envahisseur sarrasin, Don Juan Manuel a laissé à la postérité un ouvrage qui compte pour beaucoup dans la littérature médiévale espagnole  :  Le Comte Lucanor.

Le comte Lucanor :
contenu, sources et inspirations

D’un style épuré et très accessible, l’ouvrage présente une cinquantaine de  « ejemplos » (exemples) qui sont, en fait, des contes assez courts, tous construits sur le même modèle : pris de doutes, le comte Lucanor (personnage fictionnel) interroge son conseiller du nom de Patronio sur un point  particulier : stratégie militaire, politique, économique ou simplement code de morale et de conduite. L’homme lui répond de manière avisée et son intervention donne lieu à l’approbation du noble qui, à son tour, fait quelques vers pour résumer l’enseignement et en tirer une morale.

Manuscrits anciens

comte-lucanor_manuscrit-ancien_don-juan-manuel_litterature_Espagne-medievale_moyen-age_sLe premier manuscrit du Comte Lucanor fut redécouvert à la fin du XVIe siècle, au couvent des frères prêcheurs de Saint-Paul de  Pañafiel, par l’écrivain et historien Gonzalo Argote de Molina qui le fit imprimer et redécouvrir aux lecteurs espagnols d’alors. Dans le courant du XIVe, le manuscrit original avait été légué aux dominicains du monastère de l’endroit (détruit depuis) que Don Juan Manuel avait lui-même fondé.

Du point de vue des sources, il ne demeure que trois copies du Comte Lucanor, toutes partielles, conservées à Madrid. Par la grâce des nouvelles technologies et le travail de la Bibliothèque Nationale d’Espagne, on peut, de nos jours, consulter deux de ces manuscrits anciens en ligne :  le MSS 6376 daté des XIVe, XVIe siècles (photo ci-dessus) et le MSS 18415 daté du XVIe (photo plus bas dans l’article)

Aux origines du Comte Lucanor

Concernant les sources d’inspiration de l’ouvrage, elles sont d’origines assez diverses même si on lui reconnaît, en général, certaines influences orientales ou indiennes. Certains de ces contes puisent également dans des anecdotes inspirées directement de l’Histoire médiévale pré-contemporaine de l’auteur et notamment de l’Estoria de España, engagée sous le règne d’Alphonse X et à son initiative.

Les métaphores employées dans ces « exemples » peuvent être occasionnellement animalières et versées du côté de la fable.  L’inspiration vient alors d’Esope ou de Phèdre, mais elle ne se conforme pas toujours à la narration ou aux morales des auteurs originels. C’est d’ailleurs le cas du conte du jour ; comme dans une fable d’Esope (reprise également par La Fontaine), il met en scène un Coq perché sur un arbre et un renard désireux de lui régler son compte,  mais lors que le coq du fabuliste grec s’en tirait par une ruse, en invoquant la venue de chiens imaginaires à son secours, le volatile de basse-cour connaîtra un sort moins enviable, sous la plume du noble espagnol.

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Enfin, toujours au titre des inspirations ayant présidé à la rédaction du Comte Lucanor, pour qui s’est un peu penché sur la vie mouvementée de Don Juan Manuel, on ne peut évidemment s’empêcher de faire des ponts entre les préoccupations réelles de gouvernance de ce dernier ou encore la convoitise ou les menaces réelles représentées par ses voisins, et celles qui sont exprimées dans ce livre. A ce sujet et pour en posséder quelques clés, nous vous invitons à redécouvrir l’article biographique que nous avions fait sur l’auteur  :  Don Juan Manuel, portrait d’un noble seigneur dans l’Espagne déchirée du XIVe siècle .

Lecture audio & retranscription de l’exemple XII

Pour avancer plus concrètement dans la découverte de cet ouvrage médiéval, nous vous proposons de découvrir de deux façons et à votre préférence,  l’exemple XII, De ce qui advint à un renard avec un coq  : la première est une lecture audio réalisée par nos soins, la seconde  est une recopie littérale de la version traduite du Comte Lucanor par Aldophe-Louis Puibusque (1801-1863) en 1854.

Lecture audio : le comte Lucanor, exemple XII. du coq et du renard

Exemple XII
De ce qui advint à un renard avec un coq

L_lettrine_moyen_age_passion_citatione comte Lucanor s’entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, vous connaissez l’Etat que j’ai reçu du Ciel ; quoique vaste, il n’est pas d’un seul tenant ; j’ai des villes très-fortes, d’autres qui le sont moins, et il en est plusieurs où je croirais n’avoir rien à redouter de personne si elles n’étaient pas trop éloignées les unes des autres ; or, quand j’ai maille à partir avec les seigneurs mes vassaux ou avec mes voisins, ceux qui se disent mes amis ou qui veulent passer pour mes conseillers me font grand peur de cet isolement. A leur avis, je ne dois ni m’écarter du centre de mon domaine, ni sortir des meilleures forteresses ; comme votre loyauté ne m’est pas moins connue que votre expérience en pareille matière, veuillez m’indiquer, je vous prie, la conduite que je dois tenir le cas échéant.

– Seigneur comte, répondit Patronio, on l’a souvent dit, et je le répète aujourd’hui avec une conviction profonde, rien n’est plus dangereux que de donner des conseils dans les affaires graves et douteuses. Pour bien conseiller, il faudrait être certain du résultat ; et que de fois l’événement ne trompe-t-il pas notre calcul ! Ce qu’on avait jugé mauvais produit du bien, ce que l’on croyait bon produit du mal ; en outre, l’homme loyal et sincère a plus à perdre qu’à gagner en conseillant de son mieux : si, en effet, le conseil qu’il donne à d’heureuses suites, son unique récompense est d’avoir fait son devoir ; tandis que si la chance vient à tourner, on fait retomber sur lui tout le tort de la déconvenue : croyez donc que je m’abstiendrais volontiers en cette circonstance, car j’entrevois plus d’un doute et d’un danger ; mais votre prière est un ordre pour moi, et il ne me reste qu’à vous demander la permission de vous conter, avant tout, ce qui advint au coq avec le renard.

– Volontiers, dit le comte Lucanor; et Patronio poursuivit ainsi :

– Seigneur comte, un laboureur qui habitait une montagne élevait des poules et des coqs ; un jour il arriva qu’un de ces coqs s’éloigna du logis et se mit à trotter vers la plaine. Un renard l’ayant aperçu, se glissa en tapinois pour le saisir : le coq n’eut que le temps de sauter sur un arbre isolé ; le renard, d’abord confus d’avoir manqué son coup, réfléchit au moyen qu’il pourrait employer pour déloger le coq de son refuge et en faire sa proie. Il commença par le saluer amicalement, lui adressa de douces paroles, et le pria avec insistance de continuer sa promenade, lui jurant qu’il n’avait rien à craindre. Le coq refusa net ; alors le renard, changeant de ton, passa de la flatterie à la menace : « puisque tu te méfies de moi, s’écria-t-il, je saurai bien t’approcher de gré ou de force. » Le coq, qui se sentait en sûreté, se moqua de sa colère ; le renard, après avoir tenté de l’intimider par ses discours, se mit à ronger l’arbre avec ses dents et à le frapper avec sa queue ; le coq aurait dû en rire, il s’effraya, prit son vol, et alla, non sans peine, se percher sur un autre arbre. Le renard voyant son trouble ne lui laissa pas le temps de se remettre, il le poursuivit à outrance, et l’ayant ainsi débusqué d’arbre en arbre, il parvint à l’éloigner de la montagne, l’attrapa et le mangea.

Et vous, Seigneur comte Lucanor, dont la condition est de subir tant d’épreuves, évitez avec un égal soin de prendre l’alarme au premier signal d’un danger imaginaire, et de ne pas tenir assez de compte d’un danger réel. Quoiqu’il arrive, n’abandonnez pas plus la défense de vos petites villes que celle de vos grandes ; il serait insensé d’admettre qu’un homme tel que vous, avec des troupes et des vivres, ne peut tenir que derrière les murailles les plus épaisses. Si jamais, entraîné par de fausse alarmes, vous désertiez une de vos places, soyez certain qu’on vous chasserait ainsi de ville en ville, et qu’il n’y aurait plus aucun rempart asse solide pour vous, car plus vos gens se décourageraient à votre exemple, plus vos ennemis deviendraient audacieux, ils ne poseraient les armes qu’après vous avoir tout enlevé ; si, au contraire, inébranlable dès le commencement, vous tenez ferme partout, comme le coq sur le premier arbre, ou plutôt comme l’assiégé qu’on cherche à épouvanter, soit par des tranchées, soit par des échelles ou tout autre machine, vous ne courrez aucun péril sérieux. Après tout, il n’y a que deux manières de prendre les places, en escaladant les remparts ou en les renversant. Dans le premier cas, les échelles n’atteignant pas les glacis, il est clair qu’on peut les repousser si on le veut bien ; dans le second cas, il faut beaucoup de temps pour faire brèche, et la résistance est plus facile que l’attaque ; donc, quand des villes tombent au pouvoir de l’ennemi, c’est toujours parce que les assiégés ont été vaincus par quelque besoin, ou parce qu’ils se sont manqué à eux-mêmes en s’effrayant sans motif. Petit ou grand, puissant ou faible, on doit ne rien entreprendre qu’après mûre réflexion, mais ne pas reculer d’un seul pas quand on s’est porté en avant ; il est moins périlleux de regarder le danger en face que de lui tourner le dos, et la preuve, c’est que dans une déroute, il meurt plus de fuyards que de combattants : voyez ce qui se passe entre un petit chien et un gros ; si le petit ne bouge pas et montre les dents, il parvient souvent à contenir son adversaire, mais s’il fuit, c’en est fait de lui, il est étranglé, et il n’échapperait point lors même qu’il serait plus grand et plus fort. « 

Le comte Lucanor goûta beaucoup ce conseil, il le suivit et s’en trouva bien. Don Juan estimant aussi que la leçon était bonne à retenir, la fit écrire dans ce livre, et composa deux vers qui disent ceci :

« TIENS FERME ET DEFENDS-TOI COMME UN HOMME DE COEUR,
LE DANGER LE PLUS GRAND EST CELUI DE LA PEUR. »

Tiré de Le comte  Lucanor, traduit de l’Espagnol ancien
par  Adolphe-Louis de Puibusque (1854)


NB : je fais ici un petit erratum par rapport à la lecture audio. En plus de la version originale de A. Puibusque réédité chez Forgotten Books, il existe  une autre traduction française de cet ouvrage sortie chez Aubier Domaine Hispanique en 1998 et rééditée en 2014:  Le livre du comte Lucanor / Don Juan Manuel ; présenté et traduit du castillan médiéval par Michel Garcia.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
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Une armée de sujets pour le monarque juste : sagesse persane et morale politique chez Saadi

saadi_mocharrafoddin_sagesse_persane_moyen-age_XIIIe_siecleSujet : citations médiévales, sagesse persane, poésie morale, conte moral, miséricorde, justice, devoir politique
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
Ouvrage : Gulistan, le jardin des roses,  traduit par Charles Defrémery (1838)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle incursion dans la Perse du XIIIe siècle avec une leçon de morale politique du poète Saadi. Une fois encore, il y est question de tenue dans l’exercice du pouvoir. Comme dans un nombre important de ses contes, l’auteur médiéval insiste encore ici sur le fait que la sagesse et le discernement doivent primer chez l’homme d’Etat sur tout autre diktat, un peu comme si la loi religieuse demeurait sans fond si elle ne reposait d’abord sur des qualités humaines et de bon sens « intrinsèques », En d’autres termes, pour faire un bon roi, il faut d’abord un homme bon, juste et censé. Il faut aussi qu’il soit entouré de  conseillés courageux et droits, prêts au besoin à essuyer les foudres du souverain pour s’acquitter du prix de la vérité.

Si la philosophie qui sous-tend les petits contes du voyageur, homme politique, diplomate et conteur du moyen-âge n’est pas la même que la morale chrétienne qui est alors à l’oeuvre dans l’Occident médiéval, son Jardin des Roses ne cesse pourtant d’évoquer, par certains aspects, ces Miroirs des princes que l’on retrouvait à la même époque en Europe. Ici comme ailleurs et par delà le temps, dans l’ombre du pouvoir, l’abus n’est jamais loin et il s’en faut toujours de peu que le détenteur du destin des hommes ne soit tenté de se changer en le pire des prédateurs. Qui pense-t-il servir vraiment ? La question de fond finit toujours par être posée en ces termes et sur ce point, de l’Iran médiéval aux terres occidentales, nombre d’auteurs s’accorde pour le lui rappeler : aucun souverain ne peut gouverner indéfiniment et impunément sans son peuple et encore moins contre.

Miséricorde dans l’exercice du pouvoir

Le roi demanda: « Quel est le moyen de rassembler l’armée et les sujets? »  Le vizir répondit : « il faut au roi de la justice afin qu’on se rallie autour de lui, et de la miséricorde afin qu’on s’assoie tranquille à l’ombre de sa puissance. Or, tu n’as ni l’une ni l’autre de ces deux qualités. »

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Distique : Celui qui a pour habitude la violence n’exerce pas la souveraineté; car les fonctions de berger ne seront pas remplies par le loup. Un souverain qui jette les fondements de l’oppression, arrache la base du mur de sa puissance. 

Le conseil de ce vizir sage et dévoué ne se trouva pas conforme au caractère du roi. il le fit charger de liens et l’envoya en prison. Il ne s’était pas écoulé beaucoup de temps, lorsque les cousins germains du sultan se levèrent contre lui, équipèrent une armée pour le combattre et réclamèrent le royaume de leur père. Les gens qui avaient été réduits aux dernières extrémités par la main de son oppression et s’étaient dispersés, se rallièrent auprès d’eux, et les fortifièrent, si bien que le royaume sortit de sa puissance, et fut affermi dans la leur.

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Distique  ; Un roi se permet-il l’injustice envers ses sujets, son ami même, au jour de la détresse, devient un ennemi pressant. Fais la paix avec tes sujets et  demeure sans aucune inquiétude d’avoir la guerre avec un ennemi; car les sujets sont une armée pour le monarque juste.

Une belle journée à tous.

Fred
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jeune impétueux, vieux sage, un conte de Saadi et quelques réflexions comparées sur la vieillesse dans la littérature médiévale

gullistan_sagesse_medievale_persane_saadi_jardin_rose_moyen-age_centralSujet : contes moraux, sagesse, poésie morale, poésie persane, citation médiévale. conte persan, patience. jeunesse,
Période : moyen-âge central à tardif.
Auteur : Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291),
Ouvrage : Gulistan, le jardin des roses.

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour aujourd’hui, voici un nouveau conte persan de Mocharrafoddin Saadi. Il est extrait d’un chapitre du Gulistan, qui touche aux choses de la jeunesse et de l’âge.

saadi_gulistan_jardin_roses_citation_medievale_conte_sagesse_persane_moyen-age_central_patience

Un jour, dans l’orgueil de la jeunesse, j’avais marché vite et la nuit venue, j’étais resté épuisé au pied d’un montagne. Un faible vieillard arriva à la suite de la caravane et me dit :

– Pourquoi dors-tu ? Lève-toi, ce n’est pas le lieu de sommeiller »

Je répondis :

– Comment marcherais-je puisque je n’en ai pas la force ? »


– N’as-tu pas appris, repartit-il, que l’on a dit :  » Marcher et s’asseoir valent mieux que courir et être rompu. »

Vers : O toi qui désire un gîte, ne te hâte pas, suis mon conseil et apprends la patience : le cheval arabe parcourt deux fois avec promptitude la longueur de la carrière, le chameau marche doucement nuit et jour. »

Mocharrafoddin Saadi (1210-1291), Gulistan, le jardin des roses.

Dans la littérature médiévale occidentale, la vieillesse a bien souvent deux visages. D’un côté, on retrouvera cette figure de l’ancien expérimenté, le sage, l’ermite, le conseiller, quelquefois encore, le vieux chevalier aguerri qui éduque le jeune. De l’autre, plus fréquent, on trouvera l’ancien fatigué que l’oisiveté autant que la faiblesse ou le manque de moyens peut même miner. Il déplorera alors sa jeunesse perdue, on l’a vu avec Michault Taillevent dans son passe-temps, mais on le retrouve aussi chez Eustache Deschamps et d’autres auteurs médiévaux. On pourra pour en citer un autre exemple se souvenir encore ici des regrets deco_medievale_enluminures_trouvere_de la belle heaulmière de François Villon.

Dans un autre registre, viennent s’ajouter encore des images plus moqueuses et plus satiriques. On trouvera ainsi le vieux pingre, ou encore le vieillard argenté et lubrique qui cherche à marier une jeune fille ou à s’en attirer les faveurs.

Dans une certaine mesure, ces deux visages-là seront présents dans les contes de Saadi sur la jeunesse et sur la vieillesse. L’âge n’y est pas toujours synonyme de sagesse et la figure de l’ancien oscille, chez lui aussi, entre les deux extrêmes, expérience et raison d’un côté et « travers » de l’autre : avarice, pingrerie, vantardise, lubricité, etc… Sur ce dernier aspect, le poète persan mettra même les vers suivants dans la bouche d’une jeune fille pressée par un prétendant bien plus âgé qu’elle : « Si une flèche se  fixe dans le côté d’une jeune fille, cela vaut mieux pour elle que la cohabitation d’un vieillard ». 

Dans une autre historiette, qui rejoindra la précédente sur le fond moral, on retrouvera, cette fois l’image d’un vieillard auquel on demandera pourquoi il ne prend pas de jeune épouse et qui s’en défendra justement : « Moi qui suis vieux je n’ai aucune inclination pour les vieilles femmes, comment donc la femme qui sera jeune pourra-t-elle éprouver de l’amitié pour moi qui suis vieux? ».  Comme celui du conte du jour, cet autre là portait en lui, à l’évidence, quelques graines de sagesse et parlait, à tous le moins d’expérience.

Pour le reste et encore une fois, pour Saadi comme pour les auteurs médiévaux de l’Europe chrétienne, la sagesse n’est pas une qualité intrinsèque et systématique provenant de l’âge. Pardonnez-moi, mais je n’y resiste pas, finalement, il semble bien que tous auraient pu chanter en choeur et d’égale manière avec Brassens que « le temps n’y fait rien à l’affaire« . 

deco_medievale_enluminures_trouvere_Pour en revenir au moyen-âge occidental, au positif ou au négatif, au masculin comme au féminin, la vieillesse n’est, en général, pas une figure centrale de la littérature médiévale et encore moins des romans chevaleresques. Ces derniers restent basés sur des valeurs mettant en scène plutôt la jeunesse, dans l’action, comme dans l’apprentissage ou l’initiation.

Le mythe moderne du héros en a-t-il hérité ? Sans doute dans de grandes proportions, même s’il est possible qu’avec les glissements de la pyramide des âges et l’allongement de la durée de vie, la fourchette d’âge qui le définit se soit tout de même un peu élargie. Jusqu’à récemment, le cinéma américain, pour ne parler que de lui, nous a d’ailleurs gratifié de quelques productions mettant en scène ses acteurs favoris devenus largement seniors (Sylvester Stallone, Morgan Freeman, Arnold Schwarzenegger, etc…), dans des rôles encore très orientés sur l’action.

En vous souhaitant une belle journée !

Fred
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Sur ce sujet, on trouvera quelques compléments utiles dans les sources suivantes :

Sagesse ou folie ? Etre vieux dans la littérature médiévalepar Bernard Ribémont

Le crocus contre les EHPAD, ou comment être vieux au Moyen Âge, par Florian Besson

L’image de l’âge, traités et poèmes des Âges de l’homme, par Denis Hüe

Responsabilité des conseillers du prince, un conte du XIIIe siècle, avec Saadi

gullistan_sagesse_medievale_persane_saadi_jardin_rose_moyen-age_centralSujet : contes moraux, sagesse persane, poésie morale, citation médiévale, érudition, conseiller politique, exercice du pouvoir, vertus du prince.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur : Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291)
Ouvrage : Gulistan, le jardin des roses.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous repartons vers l’orient avec les contes moraux du célèbre auteur persan  Saadi. Il est  ici question de l’exercice du conseil politique, et d’une forme de sagesse dans l’exercice de cette fonction donc. Saadi soupèse, dans sa balance, le venin caché derrière certaines vérités contre le mensonge avisé et nous parle d’une forme de justice compassionnelle et humaniste contre les règles protocolaires, les politesses de statuts et les possibles blessures d’Ego du prince (personnification du pouvoir) face à leur transgression.

Saadi_gulistan_une_fleur_dans_le_jardin_des_roses_manuscrit_ancien_enluminures_XVIIe (ci-contre,  une fleur dans le jardin de Saadi, enluminure du Gulistan, dans un manuscrit du milieu du XVIIe)

Si la responsabilité des conseillers est souvent, sinon sans cesse interrogée, chez lui, c’est que le prince avisé y a souvent recours. Dans ce conte, la sagesse viendra encore de ce dernier dans une  démonstration édifiante de compassion, tout autant qu’une profonde compréhension de la nature humaine.

Face à l’exercice du pouvoir, la « vérité » en matière de conseil politique devient une notion relative et l’intention qui guide le conseiller dans cette matière devrait faire passer avant tout l’édification du Prince, plutôt que ses possibles morsures d’Ego ou les règles protocolaires. En but à l’insulte, ce dernier pardonnera et en profitera même pour donner, au passage, une leçon au mauvais conseiller sur les fondements de sa fonction. Une façon de lui dire en somme : Aidez-moi à être quelqu’un de meilleur afin que j’exerce mon pouvoir avec sagesse, discernement et mansuétude, et que je serve ainsi l’intérêt de tous

 A travers tout cela, Saadi nous dira encore que la Sagesse du prince doit demeurer la plus grande de ses vertus et le guider dans son exercice du pouvoir.

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J’ai entendu raconter qu’un roi ordonna de tuer un prisonnier. Le malheureux, dans cette circonstance désespérée, commença à donner au roi des épithètes odieuses, et à lui dire les injures les plus grossières, dans la langue qu’il parlait, car l’on a dit :  » Quiconque renonce a la vie dit tout ce qu’il a dans le coeur ».

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Vers : Lorsque l’homme désespère, sa langue s’allonge, ainsi le chat vaincu se jette sur le chien.

Le roi demanda ce que disait cet homme. Un vizir, doué d’un bon caractère, répondit :

–  O Seigneur! il dit :  » Et ceux qui retiennent leur colère,  et ceux qui pardonnent aux hommes. Dieu aime ceux qui l’ont le bien ».

Le roi fut saisi de compassion en sa faveur, et renonça a le faire périr. Un autre vizir, qui était tout l’opposé du premier, dit :

– Il ne convient pas aux gens de notre espèce de parler devant les rois, si  ce n’est avec véracité. Cet homme a donné au prince des noms injurieux et proféré des choses inconvenantes. 

Le roi contracta son visage à cause de cette parole, et dit :

– Ce mensonge qu’il a fait m’a été plus agréable que cette vérité que tu as dite, parce que celui-là avait pour motif une chose avantageuse (le salut du prisonnier), et que celle-ci est basée sur la méchanceté. 

contes_moraux_poesie_medievale_saadi_sagesse_persanne_morale_politique_justice_bien_publique_conseiller_prince_moyen-age_central

Les sages ont dit : « Le mensonge mêlé d’utilité est préférable a la vérité qui excite des troubles. »

Vers. – Celui dont le roi exécute les conseils, ce serait dommage qu’il dise autre chose que le bien. »

 Mocharrafoddin Saadi –   Gulistan, le jardin des roses. 

 « Miroirs aux princes »
et « morale politique » médiévale

C_lettrine_moyen_age_passionontemporains de ce conte du célèbre auteur persan, on ne peut s’empêcher de penser ici aux nombreux écrits des poètes de l’Europe médiévale sur les devoirs des princes : vers, allusions, poésies,  sans parler encore des traités entiers du type « Miroirs aux Princes » connus depuis l’antiquité et largement revisités dans le courant du moyen-âge.

Dans le même registre, on pense encore à ces mauvais conseillers – flatteurs, intéressés, vénéneux, mal avisés – et leur fâcheuse influence sur les princes, montrés aussi du doigt comme de véritables poisons. L’importance de leur influence sur l’exercice du pouvoir sera créditée au point de  faire, au moyen-âge, les beaux jours de l’image du prince « mal conseillé », venue, bien souvent, expliquer ou justifier les maladresses, les faiblesses ou les excès du pouvoir, tout en dédouanant la personne unique qui se confondait avec lui.  Sont-ce ces mêmes conseillers auxquels les princes prêtent l’oreille et qu’on retrouve encore, au cœur des complaintes des poètes, empoisonnant la vie curiale et décidant qui approcher ou éloigner ? Avec eux « Le meilleur devient le pire »  nous dira Rutebeuf dans sa Paix. Peut-être y avait-il quelques zones de recouvrement des uns aux autres, dans ce monde médiéval où l’élite décisionnelle était limitée en taille et où le pouvoir se trouvait concentré en si peu de mains, et de moins en moins au fil de la « déliquescence » de la féodalité.

saadi_miniature_detail_manuscrit_ancien_jardin_empire_des_rosesSi les notions de « sapientia », de mansuétude, de tempérance, de compassion (voire même plutôt de « miséricorde ») se retrouvent souvent dans les vertus attendues pour un prince de l’Europe médiévale, gardons-nous de rapprochements  trop hâtifs. L’univers culturel, les croyances et les représentations sous-tendues par les raisonnements des auteurs occidentaux du XIIIe siècle ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux de Saadi, d’autant que les conceptions autour de l’exercice du pouvoir et de « la morale politique » évoluent aussi, en occident, au fil du moyen-âge. On pourrait même avancer avec certains auteurs que cette morale purement politique n’existe pas comme sphère autonome dans l’Occident médiéval, tant elle est liée à celle du pouvoir religieux, et avec lui, au pouvoir spirituel et intemporel (Les langages politiques au Moyen ÂgeAude  Mairey ).     Quoiqu’il en soit, pour intriquée qu’elle soit dans les enjeux culturels, sociaux et chrétiens du moyen-âge occidental et pour faire court (au risque de caricaturer) cette morale passera d’une gouvernance et de son exercice devant être inspirée d’abord et avant tout par Dieu, la foi et les valeurs chrétiennes, à l’introduction plus tardive (XVe, XVIe siècle) et presque déjà renaissante de notions d’éducation, de discernement.

Chez Saadi, la loi religieuse est citée par endroits et reste souvent présente de manière implicite. Le roi doit bien évidemment être un bon religieux, mais la sagesse de ce dernier semble avoir, pour l’auteur persan, une importance au moins égale à son érudition en cette matière. Il la met en tout cas largement en avant. On sait qu’il se réfère quelquefois dans ses contes à des princes de l’empire sassanide. Pour certains auteurs d’alors, l’image du « roi philosophe » était prisé et cette sagesse dans l’exercice du pouvoir était même considérée comme une vertu intrinsèque de majeure importance, devant au moins égaler, sinon supérer toutes les autres (voir La conception du pouvoir en islam. Miroirs des princes persans et théories sunnites (XIe-XIVe siècles),  Denise Aigle).  Peut-être le conteur persan les rejoint-il, par instants, avec ses princes justes et sages ?

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Saadi et les vertus du silence

gullistan_sagesse_medievale_persane_saadi_jardin_rose_moyen-age_centralSujet : contes moraux, sagesse persane, poésie morale, citation médiévale, érudition, humilité, vertus du silence.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur : Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291)
Ouvrage : Gulistan, le jardin des roses.

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous repartons ici pour la Perse du moyen-âge central et du XIIIe siècle, à la découverte d’un autre conte ou historiette de Mocharrafoddin Saadi. Il nous invite, cette fois-ci, à méditer tout à la fois sur l’humilité nécessaire face à ses propres connaissances ou sa propre « science » et par conséquent sur la relativité de l’érudition, autant que sur les grandes vertus du silence. L’historiette est d’ailleurs tirée d’un chapitre dédié tout entier à ce dernier thème.

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Comme souvent chez lui, la sagesse ne vient pas toujours d’où on l’attendrait le plus. Elle n’a rien à voir avec la condition sociale, ni même, en l’occurrence ici, avec l’âge.

“Un jeune homme intelligent, qui était fort versé dans les diverses sciences et qui avait un caractère plaisant, ne disait rien tant qu’il était assis dans des réunions de savants. Une fois son père lui dit :

– O mon fils! pourquoi ne parles-tu pas aussi de ce que tu sais ?

– Je crains, répondit-il, qu’on ne me demande ce que j’ignore, et que je n’aie à supporter la honte de mon ignorance.”

 Mocharrafoddin Saadi –   Gulistan, le jardin des roses.

On pourra encore lier cette citation avec une autre qu’on trouve un peu plus loin dans le même chapitre du Gulistan, toujours sur cette idée d’un excès de paroles qui, pour le sage, va souvent de pair avec une certaine ignorance :

« J’ai entendu un sage qui disait : Jamais homme n’a confessé son ignorance, excepté cette personne  qui, lorsqu’un autre est engagé dans un discours et qu’il n’a pas encore achevé, commence a parler. »

Mocharrafoddin Saadi  (opus cité)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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