Archives par mot-clé : XIVe siècle

Je ne vueil plus a vous dame muser, Rondeau d’un prétendant usé

Sujet  : poésie médiévale, auteur médiéval,  moyen-français, courtoisie, rondeau, manuscrit ancien.
Période  : moyen-âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur  :   Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :   « Je ne vueil plus a vous dame muser
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, Tome IV,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous vous proposons la découverte d’une poésie courte, ou plutôt de deux, d’Eustache Deschamps, auteur du moyen-âge tardif. La première, un rondeau, pourrait faire écho à une poésie désabusée de Melin de Saint-Gelais, que nous avions publiée, il y a quelque temps déjà. Dans la même veine, on retrouvera ici le poète prétendant piqué au vif, et décidant de rompre des jeux courtois ou amoureux avec une dame visiblement peu prompte à s’y plier. La deuxième poésie est un virelai.


Sources manuscrites et commentaires

La dame de ce rondeau a-t-elle existé ou n’était-ce qu’un simple exercice de style de la part de l’intarissable auteur médiéval ? Plus loin dans le même manuscrit (Ms français 840), on trouvera un virelai qui pourrait renforcer la réalité de cet épisode sentimental, empreint de désillusion. Ce virelai pourrait même avoir été écrit en prélude au rondeau, voire se présenter comme un dernier « ultimatum » à la dame. Contre l’ordre du manuscrit, l’hypothèse de son antériorité par rapport au rondeau nous semble tout de même plus probable.

Quoiqu’il en soit, au delà de possibles confusions chronologiques induites par le manuscrit, le choix des mots en miroir d’une poésie à l’autre semble bien les lier à la même dame : « En vous veul mon temps user » dans le virelai, « Ne plus n’espoir en vous mon temps user » dans le rondeau.

Comme source médiévale de ces deux poésies, on citera, à nouveau, le Manuscrit Français 840. Conservé à la BnF, cet impressionnant ouvrage contient l’œuvre très prolifique d’Eustache Deschamps. Si vous n’êtes pas féru de paléographie, vous pourrez retrouver ces deux textes, en graphie moderne, dans le Tome IV des Œuvres Complètes d’Eustache Deschamps du Marquis de Queux de Saint-Hilaire (op cité en tête d’article).


Je ne vueil plus a vous dame muser,
un rondeau d’Eustache Deschamps

Je ne veuil plus a vous dame muser ; (1)
Vous povez bien querir autre musart.

Tart m’appercoy qu’on m’a fait amuser ;
Je ne veuil plus a vous dame muser
.

Ne plus n’espoir en vous mon temps user
Quant d’esprevier savez faire busart ;
(2)
Je ne veuil plus a vous dame muser ;
Vous povez bien querir autre musart.

traduction/adaptation en français moderne

Dame, je ne veux plus songer à vous,
Vous pouvez bien chercher un autre sot.

Tard m’aperçois-je qu’on se joua de moi;
Dame, je ne veux plus être distrait par vous,


Ni par espoir, mon temps perdre pour vous
Quand l’épervier vous changez en busard ;

Dame, je ne veux plus songer à vous,
Vous pouvez bien chercher un autre sot.


(1) Muser peut recouvrir des sens variés : s’amuser, perdre son temps en choses inutiles, penser à, faire des vers, …

(2) La comparaison entre l’épervier et le busard au désavantage de ce dernier est fréquente au moyen-âge. « L’en ne puet faire de buisart espervier« , « Ja de ni de busart n’istra esprevier« . Utilisé en fauconnerie, l’épervier est considéré comme un oiseau de proie noble. Le busard ou la buse, est inapte à la chasse et considéré comme de bien moindre condition (à ce sujet, voir Un monde d’oiseaux de proie. Quelques exemples de figuration animalière du discours sur  nature et  « norreture », Olivier  Linder). Eustache accuse donc la dame de le rabaisser ou de ne pas le juger à sa juste valeur.

Voici donc le virelai que l’on peut trouver, plus avant, dans le même manuscrit. Assez loin du loyal amant courtois des XIIe et XIIIe siècles, on y sent Eustache plutôt impatient et pressant. En gros, il veut bien y passer du temps mais il n’a pas non plus la journée. Sans vouloir être trop dur avec lui, le tout reste tout de même un peu mécanique et le rondeau de rupture nous semble plus heureux d’un point de vue stylistique, à défaut de l’être d’un point de vue émotionnel.

Virelay*

Se ce n ‘est par vo deffaut
Ou que je pense trop haut,
Ne me vueilliez reffuser,
Car certes, sans plus ruser,
Chiere dame, amer me faut.

En vous veul mon temps user,
Maiz le longuement muser
Me liverroit trop d ‘assaut,
Si ne pourroye durer ;
Mesmement que l’esperer
De vostre amour me deffaut.


Helas ! bien say que ce vaut.
J’en ay souvent froit et chaut,
Sanz ce que reconforter
Me veulle Amours ne donner
Bon espoir, car ne l’en chaut.
Se ce n ‘est par vo deffaut.

Maiz s’Amours veult tant ouvrer
Qu’elle daigne a moy parler
Ou qu’elle die en sursaut :
Poursui et pense d ‘amer,
Tu aras doulx pour amer ,
Plus ne doubteray l’assaut


De Desespoir qui m ‘assaut;
Lors seray vostre vassaut ;
De cuer, de corps, de penser
Vous serviray sanz fausser ,
Et seray joyeux et baut.
Se ce n ‘est pas vo deffaut.

* Titré « Prière à une grande dame » dans les Œuvres complètes, Marquis de Queux de Saint-Hilaire (op cité)

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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NB : l’enluminure ayant servie de base à l’image d’en tête est tirée du  Traité de fauconnerie de Frédéric II, référencé MS Fr 12400. L’ouvrage, daté du XIIIe siècle est conservé à la BnF. Enlumineur : Simon d’Orliens.

le comte lucanor et La parabole deS DEUX aveugleS

Sujet  : auteur médiéval, conte moral, Espagne Médiévale, littérature médiévale, sagesse, parabole des aveugles.
Période  : Moyen-âge central ( XIVe siècle)
Auteur  :   Don Juan Manuel  (1282-1348)
Titre : Exemple XXXIV de ce qu’il advint à un aveugle…
Ouvrage  :  Le comte Lucanor, traduit par Adolphe-Louis de Puibusque (1854)

Bonjour à tous,

ous partons, aujourd’hui, en direction de l’Espagne médiévale, celle de Don Juan Manuel, seigneur et chevalier des XIIIe et XIVe siècles. Et nous suivrons encore ses pas à la rencontre de son Comte Lucanor, accompagné comme il se doit de son célèbre serviteur, le sage Patronio. Un peu plus de deux siècles avant Cervantès et son Don Quichotte, ce petit ouvrage de contes moraux variés a marqué de son empreinte la littérature médiévale ibérique, et l’explorer est toujours un plaisir.

Cette fois-ci, le petit conte moral du Duc et Prince de Villena que nous avons choisi de vos présenter plaide en faveur de la prudence. Il prend un peu la forme d’un conseil en stratégie militaire et politique comme c’est souvent le cas dans l’ouvrage, mais on peut, sans problème, en élargir le champ. La morale en est simple : un aveugle n’est jamais le mieux indiqué pour en mener un autre. Et, s’il vous convie à le suivre sur un chemin hasardeux et périlleux, fût-t-il un ami de cœur ou de bonne volonté, la sagesse commanderait la défiance. Patronio ne manquera pas de nous le rappeler et on ne pourra évidemment s’empêcher de voir, dans ce conte médiéval, une référence biblique aux Evangiles.

Luc 6:39. Il leur dit aussi cette parabole : Un aveugle peut-il conduire un aveugle? Ne tomberont-ils pas tous deux dans une fosse ?

Deux siècles plus tard et autour de 1568, cette antique parabole des aveugles inspirera, à son tour, une grande toile à Pieter Brueghel l’ancien. Nous n’avons su résister à la tentation de vous en mettre une reproduction en tête d’article. Pour le reste, et sur ses aveugles qui prétendent en guider d’autres, toute ressemblance avec des personnages de l’actualité ou toute allusion au contexte politique actuel ne serait pas nécessairement fortuite.


Le comte Lucanor – Exemple XXXIV

De ce qui advint a un aveugle qui se laissa guider par un autre aveugle

Le comte Lucanor s’entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, un de mes parents et amis, dans lequel j’ai une grande confiance, parce que je suis certain qu’il a pour moi un attachement véritable, m’engage à faire une expédition que je redoute beaucoup, et il m’assure qu’il n’y a rien à craindre, attendu qu’il périrait avant qu’il pût m’arriver le moindre mal. Dites-moi, je vous prie, ce qu’il faut que je décide.« 

—  Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, je vous conseillerais plus facilement si vous saviez ce qui advint à un aveugle avec un autre aveugle.


—  Et qu’est-ce que c’est ? demanda le comte.


—  Seigneur comte Lucanor, reprit Patronio, un homme qui demeurait dans un village perdit peu à peu la vue et devint tout à fait aveugle ; cet homme était pauvre. Un autre aveugle qui habitait le même endroit, vint le trouver et lui proposa d’aller de compagnie dans un village voisin, où ils demanderaient l’aumône pour l’amour de Dieu, et où ils auraient de quoi vivre à leur aise. Celui-ci répondit que sur la route qu’ils avaient à parcourir il y avait de très mauvais pas, et que celui lui faisait grand peur. Sur quoi l’aveugle répliqua qu’il ne fallait pas qu’il eût la moindre crainte, parce qu’il serait avec lui et le guiderait sûrement. Il lui donna tant de belles paroles et lui monta si bien la tête que le départ fut résolu et que tous deux se mirent en route. Or, quand ils furent arrivés aux passages difficiles et aux fondrières, l’aveugle qui marchait le premier tomba dans un abîme et entraina avec lui l’aveugle qui avait hésité à le suivre.
Et vous, seigneur comte Lucanor, si vous avez des raisons de croire qu’il y a des chances périlleuses dans ce qu’on vous propose, ne vous aventurez pas sur la route du danger, par cela seul que votre parent ou ami vous assure qu’il perdra la vie avant que vous ayez le moindre mal ; car sa mort ne vous dédommagerait guère, si vous deviez recevoir quelque mauvais coup ou mourir aussi. »

Le comte approuva les conseil ; il le suivit et s’en trouva bien. Don Juan Manuel, estimant que l’exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

« Sur la foi d’un ami qui s’expose à périr,
Ne cours pas au danger lorsque tu peux le fuir »


Sur la morale de ce conte et sa traduction

Si nous suivons fidèlement les pas de Adolphe Louis de Puibusque pour la retranscription de cet « Exemple » du comte Lucanor, nous nous permettrons, une nouvelle fois, de chercher quelques alternatives à la traduction très libre que l’auteur du XIXe siècle fait de sa morale. Avant d’avancer dans cette direction, empressons nous de dire que les tournures de AL Puibusque ne manquent pas d’humour et font aussi pleinement le charme de son ouvrage. Il s’agit donc plus d’un jeu, un exercice de style, que d’un élan critique. Ainsi, pour l’exemple du jour et dans l’ouvrage original, l’espagnol ancien nous donne :

« Nunca te metas o puedas aver mal andança
Aunque tu amigo te faga segurança »

Dans certaines versions plus récentes, en Espagnol moderne, du même ouvrage, on trouve cette morale ainsi traduite :

« Nunca te metas donde corras peligro
Aunque te asista un verdadero amigo »

Mal andança, mauvais pas, mauvaise marche, danger, péril : à quelques siècles d’intervalles, les deux versions espagnoles sont assez proches avec, en plus, dans la version moderne, l’idée d’un ami « véritable », sans doute là pour allonger un peu les pieds au risque de les faire déborder. Dans l’esprit de coller à la lettre, voici deux propositions en français moderne qui pourraient convenir. La première est sans doute une plus médiévale que l’autre par ses références.

« Ne t’aventure jamais sur la voie du danger
Même si un ami s’offre en bouclier. »

ou

« Ecarte-toi des lieux où tu risques le pire,
Quand bien même un ami offre de t’y conduire. »

Une belle journée à tous.

Fred
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« Toute maladie me nuit » une Ballade d’Eustache Deschamps, à l’automne de sa vie

Sujet  : poésie médiévale, auteur médiéval,  moyen-français, maladie, vieillesse, ballade médiévale
Période  : moyen-âge tardif,  XIVe siècle
Auteur  :   Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :   « Toute Maladie me nuit»
Ouvrage  :  Œuvres    complètes d’Eustache Deschamps, Tome VIII,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

ntre la moitié du XIVe et le tout début du XVe siècle, l’officier de cour, juriste et poète Eustache Deschamps écrit sur à peu près tout : l’art de versifier, sa didactique mais surtout plus de 1000 ballades sur la vie, la mort, la morale, les maux et les mœurs de son temps.

Des états d’âme et des valeurs de l’auteur médiéval à ses goûts, ses plaisirs ou ses frustrations, en allant jusqu’à des choses plus factuelles, tous les sujets y passent. Malgré quelques belles envolées sur l’ensemble de son œuvre et une belle maîtrise du moyen-français, on s’accordera sur le fait qu’Eustache a plus marqué les esprits par le volume de son legs que par son style. De fait, à plus de 600 ans de là, de nombreux érudits, historiens ou romanistes, s’appuient encore sur toute ou partie de ses témoignages pour approcher cette période du moyen-âge.

Douleurs, petite santé et misères de l’âge

Ms NAF 6221, BnF, Dept des Manuscrits

La ballade que nous avons choisie aujourd’hui a pour thème les âges de la vie et notamment certains désagréments liés à la vieillesse (1). Eustache a vécu suffisamment longtemps, pour les expérimenter : misère, recul social, déliquescence de l’état général et santé en perdition. Comme il nous l’explique dans cette ballade tardive, sa jeunesse est déjà loin et « Toute maladie lui nuit« .

Cette poésie, qui vient à point dans le contexte de l’actualité, nous fournit l’occasion d’adresser une pensée à tous nos anciens et à tous ceux dont la santé est particulièrement fragilisée et qui pourront se sentir concernés. Qu’ils se protègent avec raison et prennent bien soin d’eux en cette rentrée hivernale et en ces nouveaux temps de confinement.

Aux sources médiévales de cette ballade

On peut retrouver cette ballade dans le Manuscrit Français 840 que nous avons déjà mentionné à de nombreuses reprises. Pour varier, nous vous parlerons ici du Manuscrit Fr NAF 6221 (ancienne collection Barrois, cote 523). L’abréviation NAF correspond au fond des Nouvelles Acquisitions Françaises de la BnF. Ouvert en 1863, celui-ci comprend désormais plus de 29 000 volumes et documents (de quoi ravir ou perdre un archiviste). A ce jour, moins de 1% de cette collection a été numérisé mais, par chance, le NAF 6221 en fait partie (vous pouvez le consulter en ligne ici). Ce codex plutôt sobre (photo ci-dessus), contient près de 154 pièces entre lais, ballades, rondeaux et serventois, dont un peu moins de la moitié (71) sont de Eustache Deschamps.


Balade de doloir pour jeunesse qui s’en va ailleurs

J’ay perdu doulz apvril et may,
Printemps, esté, toute verdure;
Yver, janvier de tous poins ay
Garniz d’annoy et de froidure.
Dieux scet que ma vieillesce endure
De froit et reume jour et nuit,
De fleume
(flegme), de toux et d’ordure:
Toute maladie me nuit.

Pour mon costé crie: “Hahay!”
Maintefois et a l’aventure
Une migrayne ou chief aray
(avoir).
Autrefoiz ou ventre estorture
Ou en l’estomac grief pointure
(forte douleur).
Aucune fois le cuer me cuit;
Autre heure tousse a desmesure:
Toute maladie me nuit.

Tant qu’en lit me degecteray (degeter : agiter, tourmenter)
Si qu’il n’y remaint
(remanoir : demeurer, rester) couverture.
La crampe d’autre part aray
Ou le mal des dens me court sure
Ou les goutes me font morsure.
Quelque part ou ventre me bruit;
Toudis
(toujours) ay medecin ou cure:
Toute maladie me nuit.

L’envoi

Prince, de santé je vous jure
Que moult s’afoiblist ma nature
Pour maint grief mal qui me destruit.
Vieillesce m’est perverse et dure,
Ne je ne scay comment je dure:
Toute maladie me nuit.


Pour élargir, au delà de l’œuvre d’Eustache Deschamps, on notera que le thème de la vieillesse a été largement traité au moyen-âge et ce, par de nombreux auteurs. On ne manquera pas de citer ici le superbe Passe-temps de Michaut Le Caron dit Taillevent.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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(1) Sur ce même thème de la vieillesse et chez Eustache Deschamps, voir aussi Pardonnez-moy car je m’en vois en blobes, Que m’est il mieulx de quanque je vi onques ? ou encore II n’est chose qui ne viengne a sa fin.

NB : la miniature en tête d’article provient du manuscrit de Bartholomaeus Anglicus (XIIIe s) : De proprietatibus rerum ou Livre des proprietés des choses (édition datée du XVe)

Au temps du portugal médiéval, LE chant d’amour d’un roi poète à sa dame

roi_troubadour_poete_denis_1er_portugal_poesie_chansons_medievales_moyen-age_central

Sujet    :  troubadour, lyrique courtoise, galaïco-portugais, poésie, chansons médiévales, cantigas de amor, musique médiévale, fin’amor.
Période  : Moyen-âge central, XIIIe, début XIVe
Titre  :   Sen seu mandad’ oir e a non vi
Auteur    : Denis 1er du portugal  (1261-1325)
Interprète    : Ensemble Tapestry
Album :  Faces of a Woman 2008

Bonjour à tous,

ontre l’image du trouvère ou du troubadour en guenilles, qui erre, au jour le jour, de châteaux en châteaux, pour mendier sa pitance, les sources historiques nous ont plutôt laissé l’image d’un art poétique et musical auquel s’adonnent les lettrés aisés du moyen-âge. Pas vraiment miséreux, ils sont nobles, de petite, moyenne ou haute condition, et parmi les plus célèbres d’entre eux, on compte même des seigneurs et encore, quelquefois, des comtes, des princes et des rois.

Une Cantiga de amor de Denis 1er du Portugal dans la pure tradition courtoise

A cheval sur le XIIIe et le XIVe siècle, il y eut, au temps du Portugal médiéval, un monarque qui laissa son empreinte à la fois dans les développements économiques et commerciaux de son pays, comme dans les lettres. Il a pour nom Denis 1er du Portugal et il est le sixième souverain de ce royaume. Si on l’a surnommé le « roi laboureur » ou « agriculteur » (lavrador) pour sa politique rurale, c’est aussi un roi poète par son legs. Il nous est parvenu, en effet, un peu moins de 140 pièces variées de sa plume. Essentiellement profanes et rédigées en galaïco-portugais, on y trouve quelques cantigas de maldizer ou de maldecir (chansons satiriques et humoristiques), mais surtout des pièces plus courtoises comme des cantigas de amigo ou des cantigas de amor.

La pièce du jour appartient à cette dernière catégorie. Au moyen-âge, quand il est question de se prêter à l’exercice des valeurs courtoises et de la fin’amor, le statut n’a rien à y voir. Ainsi, bien que Souverain de son état, on retrouvera, dans cette chanson, un poète transi se lamentant sur le sort que pourra bien lui réserver la dame de son cœur. Il nous conte, en effet, avoir manqué à ses devoirs de loyal amant en négligeant, depuis quelque temps, de la visiter et, du même coup, de répondre à ses attentes. Aussi, s’inquiète-t-il des représailles qu’il pourrait avoir à en subir.

A l’image des cantigas de amigo de cette période, mais aussi d’autres pièces auxquelles le roi poète du Portugal nous a habitué, le style de cette poésie est épuré. Les mots sont simples et le refrain met l’emphase sur l’émotion, en l’occurrence l’inquiétude du loyal amant face aux suites de son éloignement. Nous ne connaissons pas les causes, ni la durée de ce dernier, mais les codes sont bien ceux de la courtoisie. Pour découvrir cette chanson, nous vous en proposons ici une version en provenance des Etats-Unis, avec l’ensemble Tapestry.

L’ensemble américain Tapestry

A l’origine, Tapestry est un ensemble musical féminin, et même un trio, qui a vu le jour en 1995 à Boston. Il a été fondé par trois chanteuses ayant déjà largement fait leurs armes dans les répertoires des musiques anciennes et médiévales : Laurie Monahan. Cette mezzo soprano avait déjà cofondé l’ensemble Projet Ars Nova et a également joué longtemps aux côtés de l’ensemble Sequentia. On l’a trouve aussi liée à la célèbre école suisse Schola Cantorum Basiliensis. Cristi Catt est, quant à elle, une voix soprano qui a collaboré à des ensembles de prestige tels que la Boston Camerata, l’Ensemble PAN également, et d’autres formations de musiques anciennes. Enfin, Daniela Tošić,  chanteuse mezzo-soprano à alto, a travaillé, elle aussi, avec cette même grande famille d’artistes américains spécialisés dans les musiques anciennes : le Blue Heron, l’ensemble PAN, mais encore, entre autres références, avec la Donna Musicale d’Indianapolis.

Musiques médiévales, folk et traditionnelles : le goût de l’éclectisme

De droite à gauche, les fondatrices de Tapestry Daniela Tošić, Laurie Monahan et Cristi Catt.

Le répertoire de l’ensemble Tapestry est assez éclectique et ne se cantonne pas à la simple période médiévale. Si on a vu le trio, dans sa discographie, restituer un certain nombre de pièces de Hildegarde de Bingen, on a pu aussi le trouver sur des choses bien plus modernes avec des chansons issues du répertoire traditionnel ou folk anglo-saxon (irlandais, américain, …) ou même des compositions baroques à contemporaines.

On retrouvera même cette « élasticité », au sein des mêmes programmes où pourront se mêler des chansons de troubaritz du moyen-âge français, avec des pièces en provenance de l’Espagne médiévale ou de la tradition séfarade, aux côtés de musiques des XIXe et XXeme siècle. Au final, du point de vue artistique, la formation ne se ferme sur rien et les regroupements qu’elle opère se font plutôt sur l’inspiration d’une thématique que d’une période. Pour avoir plus de détails sur quelques uns de leurs programmes ou leur discographie, vous pourrez consulter ici leur site web officiel (en anglais).

L’album Faces of Woman : les visages de la femme

Cet album sorti en 2008 est le fruit de cette approche plus thématique qu’historique ou géographique dont nous parlions plus haut. Il s’agit, en effet, pour Tapestry d’y mettre en exergue des portraits de femmes ayant marqué leur époque soit qu’elles aient composé elles-même certaines chansons présentées dans l’album soit qu’elles aient inspiré les poètes et compositeurs. Au total, dix-huit pièces sont donc au menu pour approximativement 90 minutes d’écoute. Nous nous permettons de reprenons ici les mots de All Music Guide qui avait salué l’album, à sa sortie :

 » Tapestry tisse ici un mélange de contes, de musique et de poésies pour révéler les multiples visages de la femme, allant de l’abbesse mystique du XIIe siècle Hildegarde von Bingen à la pirate irlandaise du XVIe siècle, Grace O’Malley. Musique de troubadours féminines, chants traditionnels, berceuses complètent ce fascinant portrait d’un femme. les sélections vont des motets médiévaux à des chansons folkloriques européennes ou américaines et jusqu’à même des pièces composées plus récemment. (…) Cette belle collection devrait intéresser les fans de musique ancienne, ceux de musique folk du monde et de mélanges de voix féminines. »

Du côté médiéval, on y trouvera une seule pièce de Don Denis (celle du jour), aux côtés d’une composition de Beatriz de Dia, un motet anonyme ainsi que deux pièces de Sainte Hildegarde. Pour le reste, le répertoire fait une grand bon dans le temps avec des pièces plus traditionnelles, folk, ou même classiques avec des compositeurs du XXe s, comme Sergey Rachmaninov, Joan Szymko, ou encore Malvina Reynolds.

Notons qu’au fil de ses albums, Tapestry s’est entouré de divers autres artistes. Ainsi pour Faces of woman, il comptait notamment avec la collaboration de la musicienne, vielliste, harpiste et multi-instrumentiste Shira Kammen. On trouve encore cet album à la distribution. Pour plus d’informations ou pour le pré-écouter, voir le lien suivant : Faces of a Woman, Ensemble Tapestry


« Non sei como me salv’ a mia senhor » :
la cantiga en galaïco-portugais et son adaptation

Non sei como me salv’ a mia senhor
se me Deus ant’ os seus olhos levar,
ca, par Deus, non hei como m’ assalvar
que me non julgue por seu traedor,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Je ne sais pas de quelle manière ma dame me secourrait
Si Dieu m’emportait sous ses yeux
Car, par Dieu, je ne sais comment éviter
Qu’elle ne me juge comme traître à sa cause,
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle ( mandad :
ses volontés, ses demandes ?).

E sei eu mui ben no meu coraçon
o que mia senhor fremosa fará
depois que ant’ ela for: julgar-m’ á
por seu traedor con mui gran razon,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Et je sais très bien en mon cœur
Ce que ferait ma belle dame
Après que je me sois présenté face à elle
;
Elle me jugerait, avec raison, comme un traître,
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle
.

E, pois tamanho foi o erro meu,
que lhe fiz torto tan descomunal,
se mi a sa mui gran mesura non val,
julgar-m’ á por en por traedor seu,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Se o juizo passar assi,
ai eu, cativ’! e que será de min?

Et puisque mon erreur fut tant grande
Et que je lui ai fait un tort immérité (grand, hors du commun),
Si sa grande mansuétude (mesure) ne me vient pas en aide,
Elle devra me juger pour tout cela comme un traître
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle
.

Si elle me juge de telle manière (si le jugement se passe de cette façon),
Hélas (Aïe, Oh), Malheur ! Qu’adviendra-t-il de moi ?


En vous souhaitant une belle journée.

Fréderic EFFE
Pour moyenagepassion.com
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