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« L’amour dont sui espris », Blondel de Nesle pris au jeu de la courtoisie

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet :   musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, vieux-français, langue d’oil, fine amor.
Période :   XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Titre: 
L’amour dont sui espris
Auteur :    
Blondel de Nesle (1155 – 1202)
Interprète : 
Martin Best Mediaeval Ensemble
Album : Songs of Chivalry (1983)

Oyez, oyez, bonnes gens,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons de nous suivre jusqu’aux abords du  XIIe siècle, au temps du  Moyen-âge des trouvères et avec  l’un des plus célèbres d’entre eux : Blondel de Nesle,  noble chevalier croisé, devenu héros de légende et grand compagnon, dit-on aussi, de Richard Cœur de Lion.

Une pièce courtoise dans les règles de l’art

Comme tant d’autres auteurs de son temps, Blondel de Nesle a fait de la courtoisie un de ses cheval de bataille poétique.  Avec  la chanson du jour, il n’y déroge pas et nous livre  la    « complainte » d’un fine amant, dans les règles de l’art. Suspendu à la décision de la belle que son cœur  a élu,  il ne peut qu’espérer : la loyauté dont il  a fait preuve, jusque là, sera-t-elle récompensée ? La question restera en suspens à la fin de cette pièce mais, entre-temps, le trouvère nous aura brossé le portrait conventionnel de l’amant idéal, servant, anxieux, souffrant, à la merci d’un   acquiescement ou d’un rejet de sa dame.

Sources  et manuscrits

blondel-de-nesle-chanson-medievale-amour-courtois-amour-sui-espris-manuscrit-chansonnier-cange-francais-846-moyen-age-sOn peut retrouver cette chanson du chevalier trouvère dans un certain nombre de manuscrits médiévaux. Dans ces diverses sources, elle lui est, quelquefois,  attribuée sous le nom de  Blondel de Nesle, de Blondeaus ou encore de  Blondiaus.

Sur la photo ci-contre, nous avons choisi de vous présenter la version du Chansonnier Cangé. Conservé au département des manuscrits de la BnF sous la  référence  Français  846. ce manuscrit du XIIIe siècle, riche de 351 pièces d’époque, a l’avantage de nous fournir une notation musicale de cette composition (pour le consulter en ligne c’est ici). Il n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Cette pièce a, en effet, fait l’objet de plusieurs contrefactum, dont l’un d’eux, attribué à Gautier de Coinci, peut être retrouvé dans le Manuscrit de l’Arsenal   3517.

Transcription, interprétation, traduction

Pour la retranscription de cette chanson médiévale en calligraphie moderne, nous nous sommes appuyés sur l’ouvrage de Prosper Tarbé daté de  1862 :  Les Œuvres de Blondel de Néele (collection des poètes de Champagne antérieurs au XVIe siècle).  Enfin, pour mieux  la  découvrir, nous vous proposons l’interprétation qu’en fit l’ensemble  Martin Best dans le courant des années 80 et nous terminerons, en vous gratifiant d’une traduction maison de l’oïl de Blondel au français moderne.

L’amour dont sui espris  ,   Blondel de Nesle par Martin Best

Martin Best et son album Songs of Chivalry.

Nous avons déjà eu l’occasion de vous présenter la formation   Martin Best, ainsi que son excellent album « chansons de chevalerie ».  Nous n’allons donc pas y revenir dans le détail et  vous pouvez vous reporter à l’article suivant pour en savoir plus : Martin Best Mediaeval Ensemble.

musique-medievale-album-Martin-best-medieval-ensemble-trouveres-troubadours-moyen-ageRappelons simplement que, des années 70 aux 90, l’ensemble médiéval anglais a légué un nombre considérable d’interprétations et d’enregistrements sur la période  du moyen-âge central. Sorti en 1983, Songs of Chivalry  n’en est qu’un échantillon mais il présente, tout de même, 19 pièces empruntées au répertoire des trouvères et des troubadours, interprétées de main de maître.  Vous pouvez retrouver  cet album à la vente en ligne  au format CD ou digitalisé   Mp3   : plus d’informations sur l’album Songs of chivalry.


L’amour dont sui espris, Blonde de Nesle
Du vieux français au français moderne

Notes sur la traduction :   c’est une première approche  qui n’a que le mérite d’un premier jet. Dans l’optique d’une publication, elle devrait, bien sûr, faire l’objet de quelques revisites  pour être précisée. N’hésitez pas à commenter si vous avez quelques lumières  à  apporter.

L’amour dont sui espris
Me force de chanter,
Si fait com hom sorpris
Qui ne puet amender.
Petit i ai conquis,
Mès bien me puis vanter :
Que j’ai pièça appris
A loyaument amer.
A li sont mi penser
Et seront a tous dis ;
Ja nès en quier oster.

L’amour dont je suis épris
Me commande de chanter,
Aussi, je le fais comme celui, pris au dépourvu,
Qui ne peut s’y soustraire.
J’y ai peu gagné
Mais je puis  bien me vanter
Que j’ai appris depuis longtemps
À aimer loyalement.
À elle vont mes pensées
Et y seront toujours ;
Jamais je ne voudrais les en ôter.

Remembrance du vis
Frés et vermeil, et cler,
A mon cuer en tel mis
Que ne l’en puis tourner ;
Et se j’ai les maus quis,
J’es doi bien endurer.
Se ai je trop mespris
Ains la doi mieux amer.
Comment que j’aie comper,
N’i ai rien , ce m’est vis
Que de merci crier.

Le souvenir du visage
Frais et vermeille et clair,
A mis mon cœur dans un tel état
Que je ne puis plus l’en détourner
Et puisque j’ai voulu ces maux
Il me faut bien le endurer,
Si, en cela, je me suis fourvoyé
Alors je dois l’aimer plus encore.
Pour ce que j’y ai gagné (1)
Il ne me reste plus, à mon avis,
Qu’à crier merci.

Lonc travail sans esploit
M’eust mort et traï.
Mes mes cuers attendoit
Ce pour quoi l’a servi.
Si pour lui l’ai destroit,
De bon cuer l’en merci.
Je sai bien que j’ai droit,
Qu’onc si bele ne vi.
Entre mon cuer et li
Avons fait si à droit
Qu’ains de rien n’en failli.

Une long effort  (tourment, peine) sans réussite (avantage, gain)
m’eut tué et trahi
Mais mon cœur  attend
Ce pour quoi il la servit.
Si pour elle je l’ai tourmenté (destreindre : tourmenter, torturer, contraindre)
Je l’en remercie de tout cœur.
Je sais bien que j’ai bien agi
Car jamais je ne vis si belle,
Entre mon cœur et elle
Nous nous sommes comportés si justement
Qu’ainsi rien ne faillit (ne fut mal fait, ne fit défaut)

Dex ! pourquoi m’occiroit,
Quant ainz ne li menti ?
Sé ja joians en soit
Li cuers, dont je la pri !
Je l’aim tant et convoit
Et cuid pour voir de li
Que chascuns, qui la voit
La doie amer ausi.
Qu’est ce, Dex, que je di !
Non feroit, ne porroit
Nul ne l’ameroit si.

Dieu ! Pourquoi m’occirait-elle
Quand jamais je n’ai failli à ma parole (je ne lui ai menti)
Si c’est le cas (2),  qu’en soit heureux
mon cœur,  je l’en implore !
Je l’aime et la désire tant
Et crois à la voir
Que chacun qui la voit
Doit l’aimer aussi.
Mais, Dieu, qu’est-ce que je dis ?
Nul ne le ferait, ni ne pourrait
l’aimer autant, ni aussi bien que moi.

Plus bele ne vit nus
Ne de cors ne de vis ;
Nature ne mist plus
De biauté en nul pris.
Pour lui maintiendrai l’us
D’Enéas et Paris,
Tristan et Piramus,
Qui amèrent jadis,
Et serai ses amis.
Or pri Dieu de lassus
Qu’à l’eure soie pris.

Jamais je ne vis plus belle qu’elle,
Ni de corps ni de visage :
La nature ne mit plus
De beauté en personne.
Pour elle, je suivrais l’usage
D’Enéas et Paris,
Tristan et Piramus,
Qui aimèrent jadis,
Et je serais leur égal (ami, parent ou « je serais son amant » (?)) ,
Or, je prie Dieu du ciel
Qu’il en prenne acte sur le champ. (que le sort en soit scellé)

Sé pitiez ne l’en prent,
Je sai qu’a estovoir
M’ocirra finement :
Ce doi je bien voloir.
Amé l’ai loiaument,
Ce me doit bien valoir,
Amors de gréver gent
N’eust si grant pooir.
De grans maus m’a fait hoir.
Dont Tristans soffri tant :
D’ameir sens decevoir.

Si elle ne me prend pas en pitié,
Je sais que, nécessairement,
Elle finira par me tuer.
Mais je dois bien le vouloir.
Je l’ai aimé loyalement,
Cela doit bien me valoir,
Que l’amour me fasse souffrir aimablement
S’il n’avait un si grand pouvoir.
Il m’a fait hérité de biens grands maux.
Dont Tristan souffrit tellement
Pour aimer sans tromperie.

(1) «  Comment que j’aie comper »   :    Pour ce que j’y ai gagné ?  Comperer : acheter, gagner, acquérir, expier, être puni – comment que : quoique, de quelque manière que )

(2) « Sé ja »  :    « Si c’est le cas »   Si jamais (?)


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

Moniot D’Arras : « ce fut en mai » ou la pastourelle d’un loyal amant en peine

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet  : poésie médiévale, trouvère, chanson médiévale, musique ancienne, pastourelle,   amour courtois
Titre : «Ce fut en mai »
Auteur   : Moniot d’Arras, Pierre Moniot   (12 ?)
Période    : XIIIe siècle, moyen-âge  central
Interprète    :   Martin Best Medieval Ensemble
Album : Songs of Chivalry (1983)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionu XIIIe siècle, Moniot d’Arras, connu également sous le nom de Pierre Moniot ou Moniot, composa  plus d’une vingtaine de chansons dont un bon nombre sur le thème de l’amour courtois. Bien qu’on ne connaisse pas précisément les dates de sa vie et de sa mort,  ce poète du moyen-âge central est contemporain de cette génération demeurée célèbre de trouvères dans laquelle on compte des grands noms comme Colin Muset, Adam de la Halle ou encore Thibaut de Champagne, pour ne citer qu’eux. Il  était même  actif un peu avant eux.

Oeuvre    et chansons  de Moniot d’Arras

A en juger par   les adresses de ses poésies, Moniot a entretenu une certaine familiarité avec quelques nobles de son temps : Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, Gérard III, vidame d’Amiens, Jehan de Braine, etc… Il a aussi été suffisamment populaire pour qu’une de ses chansons soit, en partie, citée dans le Roman de la Violette   de Gerbert de Montreuil (autour de 1230).

La plupart des  pièces laissées par Moniot d’Arras sont de nature courtoise et profane. Sur la foi des manuscrits, on lui avait tout d’abord attribué près de 40 chansons, mais l’on doit au médiéviste Petersen Dyggve d’avoir mis un peu d’ordre dans ce corpus ( Moniot d’Arras et Moniot de Paris, trouvères du XIIIe siècle, 1938). Dans ce même ouvrage, ce spécialiste finlandais de littérature romane médiévale  en  a  également profité pour établir des lignes plus claires entre notre trouvère et une autre Moniot avec lequel on l’avait quelquefois confondu :   Moniot de Paris.

Le chansonnier provençal d’Estense

moniot-arras-trouvere-manuscrit-medieval-chansonnier-provence-estense-bibliotheque-modene-sLa chanson que nous vous présentons aujourd’hui est l’une des plus célèbres du trouvère artésien même si son attribution a pu être aussi questionné. Elle se présente sous la forme d’une pastourelle  et a pour titre « L’autrier en mai »  ou encore « Ce fut en mai« .  Du point de vue des sources, on peut la retrouver dans un manuscrit ancien conservé à la Bibliothèque d’Estense  de Modène, en Italie.

Sous la référence  aR44, ce codex de 346 feuillets  est aussi connu sous le nom de Chansonnier provençal d’Estense. Depuis sa création, vers la fin du XIIIe siècle, il est passé entre plusieurs mains et  a  même fait l’objet d’ajouts, au fil du temps. Il est conservé à la Bibliothèque italienne de l’Université d’Estense depuis le XVIe siècle. Dans sa version actuelle, il contient la recopie de nombreuses pièces  et chansons  occitanes, mais également de textes en langue d’oïl et  en vieux français comme celui  du jour.

Ce fut en  Mai de Moniot d’Arras par  Martin Best Medieval Ensemble

Martin Best, un chanteur et musicien anglais,   sur la scène  médievale

martin-best-passion-musiques-ancienne-medievales-portraitDes années 70 aux années 90, le chanteur compositeur, luthiste et multi-instrumentiste  britannique   Martin Best  a conquis un large public  sur la scène des musiques anciennes et traditionnelles. Sur la partie de son répertoire qui touche le moyen-âge. il a exploré un vaste territoire poétique et musical qui va  de la  Suède,  à l’Angleterre, l’Espagne, la   Provence et  la  France   médiévales.   En près de 30 ans de carrière, il a  ainsi produit  25 albums, certains signés de son nom, d’autres sous les noms de ses formations Martin Best Consort  ou encore Martin Best Medieval Ensemble  

En dehors de la scène musicale,  Martin Best  est aussi connu pour sa longue collaboration avec la troupe théâtrale Royal Shakespeare Company en tant qu’acteur et chanteur. Au carrefour de la musique et du théâtre, il a  même produit en 1979, un album sur les musiques et chansons autour de l’oeuvre de William Shakespeare.

L’album Songs of Chivalry  :
chansons du temps  de la chevalerie

musique-medievale-album-Martin-best-medieval-ensemble-trouveres-troubadours-moyen-ageEn 1983, avec  le    Martin Best Medieval Ensemble, l’artiste présentait l’album Songs of Chivalry. On pouvait y découvrir  19  pièces de choix, issues du répertoire français.

La sélection mêlait troubadours occitans et trouvères de langue d’oïl sur le thème de la chevalerie. Entre courtoisie, chansons de croisades, et même quelques pièces instrumentales, de grands auteurs de la France médiévale s’y trouvaient représentés : Guillaume IX d’Aquitaine, Marcabru, Thibaut de  Champagne,  Blondel de Nesle, Bernart de Ventadorn, Jaufre Rudel, Beatriz de Dia et quelques autres noms encore, dont  Moniot d’Arras et la pastourelle du jour.

Edition & disponibilité

A ce jour, l’album est toujours disponible à la vente en ligne au format  CD ou au format Mp3. Vous pourrez le  retrouver au lien suivant : Songs of Chivalry.

Notons  encore que les travaux du Martin Best    Médiéval Ensemble   sur le thème des troubadours firent l’objet  d’un coffret de 6 CDs  sorti en 1999, sous le titre Music from the Age of Chivalry. Pour l’instant,  il semble qu’il n’ait pas été réédité et il demeure  un peu difficile à trouver.

partition-musique-chanson-medievale-moniot-d-arras-trouvere-moyen-age-XIIIe-siecle


« Ce fut en mai » ou « l’autrier en mai »
de Moniot d’Arras

Ce fut en mai
Au douz tens gai
Que la saisons est bele,
Main* (de bon matin) me levai,
Joer m’alai
Lez une fontenele.
En un vergier
Clos d’aiglentier
Oi* (de ouir) une viele;
La vi dancier
Un chevalier
Et une damoisele.

Cors orent gent
Et avenant
Et molt très bien dançoient;
En acolant
Et en baisant
Molt biau se deduisoient* (se divertir, s’amuser).
Au chief du tor*   (finalement),
En un destor,
Dui et dui s’en aloient ;
Le jeu d’amor
Desus la flor
A lor plaisir faisoient.

J’alai avant.
Molt redoutant
Que mus d’aus* (aucun d’entre eux) ne me voie,
Maz* (triste) et pensant
Et desirrant
D’avoir ausi grant joie.
Lors vi lever
Un de lor per* (des deux)
De si loing com j’estoie
Por apeler
Et demander
Qui sui ni que queroie* (qui j’étais & ce que je voulais).

J’alai vers aus,
Dis lor mes maus,
Que une dame amoie,
A cui loiaus
Sanz estre faus
Tot mon vivant seroie,
Por cui plus trai
Peine et esmai* (trouble, découragement)
Que dire ne porroie.
Et bien le sai,
Que je morrai,
S’ele ne mi ravoie* (revient).

Tot belement
Et doucement
Chascuns d’aus me ravoie* (fig; consoler?).
Et dient tant
Que Dieus briement* (bientôt)
M’envoit de celi joie
Por qui je sent
Paine et torment :
Et je lor en rendoie
Merci molt grant
Et en plorant
A Dé les comandoie* (je prie congé d’eux).


En vous souhaitant une  belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.