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Je ne vueil plus a vous dame muser, Rondeau d’un prétendant usé

Sujet  : poésie médiévale, auteur médiéval,  moyen-français, courtoisie, rondeau, manuscrit ancien.
Période  : moyen-âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur  :   Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :   « Je ne vueil plus a vous dame muser
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, Tome IV,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous vous proposons la découverte d’une poésie courte, ou plutôt de deux, d’Eustache Deschamps, auteur du moyen-âge tardif. La première, un rondeau, pourrait faire écho à une poésie désabusée de Melin de Saint-Gelais, que nous avions publiée, il y a quelque temps déjà. Dans la même veine, on retrouvera ici le poète prétendant piqué au vif, et décidant de rompre des jeux courtois ou amoureux avec une dame visiblement peu prompte à s’y plier. La deuxième poésie est un virelai.


Sources manuscrites et commentaires

La dame de ce rondeau a-t-elle existé ou n’était-ce qu’un simple exercice de style de la part de l’intarissable auteur médiéval ? Plus loin dans le même manuscrit (Ms français 840), on trouvera un virelai qui pourrait renforcer la réalité de cet épisode sentimental, empreint de désillusion. Ce virelai pourrait même avoir été écrit en prélude au rondeau, voire se présenter comme un dernier « ultimatum » à la dame. Contre l’ordre du manuscrit, l’hypothèse de son antériorité par rapport au rondeau nous semble tout de même plus probable.

Quoiqu’il en soit, au delà de possibles confusions chronologiques induites par le manuscrit, le choix des mots en miroir d’une poésie à l’autre semble bien les lier à la même dame : « En vous veul mon temps user » dans le virelai, « Ne plus n’espoir en vous mon temps user » dans le rondeau.

Comme source médiévale de ces deux poésies, on citera, à nouveau, le Manuscrit Français 840. Conservé à la BnF, cet impressionnant ouvrage contient l’œuvre très prolifique d’Eustache Deschamps. Si vous n’êtes pas féru de paléographie, vous pourrez retrouver ces deux textes, en graphie moderne, dans le Tome IV des Œuvres Complètes d’Eustache Deschamps du Marquis de Queux de Saint-Hilaire (op cité en tête d’article).


Je ne vueil plus a vous dame muser,
un rondeau d’Eustache Deschamps

Je ne veuil plus a vous dame muser ; (1)
Vous povez bien querir autre musart.

Tart m’appercoy qu’on m’a fait amuser ;
Je ne veuil plus a vous dame muser
.

Ne plus n’espoir en vous mon temps user
Quant d’esprevier savez faire busart ;
(2)
Je ne veuil plus a vous dame muser ;
Vous povez bien querir autre musart.

traduction/adaptation en français moderne

Dame, je ne veux plus songer à vous,
Vous pouvez bien chercher un autre sot.

Tard m’aperçois-je qu’on se joua de moi;
Dame, je ne veux plus être distrait par vous,


Ni par espoir, mon temps perdre pour vous
Quand l’épervier vous changez en busard ;

Dame, je ne veux plus songer à vous,
Vous pouvez bien chercher un autre sot.


(1) Muser peut recouvrir des sens variés : s’amuser, perdre son temps en choses inutiles, penser à, faire des vers, …

(2) La comparaison entre l’épervier et le busard au désavantage de ce dernier est fréquente au moyen-âge. « L’en ne puet faire de buisart espervier« , « Ja de ni de busart n’istra esprevier« . Utilisé en fauconnerie, l’épervier est considéré comme un oiseau de proie noble. Le busard ou la buse, est inapte à la chasse et considéré comme de bien moindre condition (à ce sujet, voir Un monde d’oiseaux de proie. Quelques exemples de figuration animalière du discours sur  nature et  « norreture », Olivier  Linder). Eustache accuse donc la dame de le rabaisser ou de ne pas le juger à sa juste valeur.

Voici donc le virelai que l’on peut trouver, plus avant, dans le même manuscrit. Assez loin du loyal amant courtois des XIIe et XIIIe siècles, on y sent Eustache plutôt impatient et pressant. En gros, il veut bien y passer du temps mais il n’a pas non plus la journée. Sans vouloir être trop dur avec lui, le tout reste tout de même un peu mécanique et le rondeau de rupture nous semble plus heureux d’un point de vue stylistique, à défaut de l’être d’un point de vue émotionnel.

Virelay*

Se ce n ‘est par vo deffaut
Ou que je pense trop haut,
Ne me vueilliez reffuser,
Car certes, sans plus ruser,
Chiere dame, amer me faut.

En vous veul mon temps user,
Maiz le longuement muser
Me liverroit trop d ‘assaut,
Si ne pourroye durer ;
Mesmement que l’esperer
De vostre amour me deffaut.


Helas ! bien say que ce vaut.
J’en ay souvent froit et chaut,
Sanz ce que reconforter
Me veulle Amours ne donner
Bon espoir, car ne l’en chaut.
Se ce n ‘est par vo deffaut.

Maiz s’Amours veult tant ouvrer
Qu’elle daigne a moy parler
Ou qu’elle die en sursaut :
Poursui et pense d ‘amer,
Tu aras doulx pour amer ,
Plus ne doubteray l’assaut


De Desespoir qui m ‘assaut;
Lors seray vostre vassaut ;
De cuer, de corps, de penser
Vous serviray sanz fausser ,
Et seray joyeux et baut.
Se ce n ‘est pas vo deffaut.

* Titré « Prière à une grande dame » dans les Œuvres complètes, Marquis de Queux de Saint-Hilaire (op cité)

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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NB : l’enluminure ayant servie de base à l’image d’en tête est tirée du  Traité de fauconnerie de Frédéric II, référencé MS Fr 12400. L’ouvrage, daté du XIIIe siècle est conservé à la BnF. Enlumineur : Simon d’Orliens.

TREIZAIN : Amours déçues pour Melin De Saint Gelais

Sujet :  poésies courtes,  poésie de cour, treizain, moyen français, courtoisie, manuscrit ancien.
Période :   XVIe, renaissance, hiver du moyen-âge
Auteur  :  Mellin Sainct-Gelays ou Melin (de) Saint- Gelais (1491-1558)
Ouvrage  :    Œuvres complètes de Mellin Sainct-Gelays  par Proper Blanchemain, T2 (1873)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous piochons dans le legs du poète de cour Melin de Saint-Gelais pour en tirer un joli treizain sentimental, mâtiné de déception. Dans ses œuvres complètes au sujet de l’auteur renaissant (op cité), Prosper Blanchemain constatait son incapacité à vraiment déchiffrer cette poésie. Il est vrai que Melin y laissait quelques flottements.


Définition : en poésie, un « treizain » désigne une strophe ou même un poème complet de 13 vers. Dans cette acception, ce mot demeure désormais assez peu usité et hors du contexte de la versification, ses autres sens l’ont emporté : 1/monnaie du moyen-âge ou dans certaines régions, 2/série de pièces offertes par le futur marié à sa promise au moment des épousailles.


Cour, jeux courtois et courtoisie ?

On ne connait pas la destinataire de cet treizain et, si Melin de Saint Gelais n’y livre pas quantité de détails, on peut tout de même avancer quelques commentaires. Sur le fond, on retrouve notre poète en amant ou prétendant piqué au vif par une dame qu’il a, semble-t-il, longtemps courtisée (ou peut-être même fréquentée) sans parvenir à susciter chez elle l’intérêt souhaité. Il se sent même assez clairement instrumentalisé, puisque voulant la toucher par ses vers, il fait le constat de n’être parvenu qu’à la flatter, se faisant, malgré lui, la voix du miroir de la fable (« miroir miroir dis moi qui est la plus belle« ).

S’il plane, dans cette poésie, comme un parfum de rupture, on ne peut s’empêcher de lire entre les lignes, la survivance d’une certaine forme de courtoisie (sous réserve de s’entendre sur les définitions). i.e. Le poète, en position basse, a envoyé, sans relâche, ses vers en direction de la dame pour la conquérir, attendant en retour un assentiment ou une réciprocité qui n’est pas venue. Si on peut supposer que non, on ne peut vraiment savoir si l’amour a déjà été ou non consommé. Rien n’est clair, non plus, sur le statut de la dame ou ses éventuels engagements. Nous ne sommes donc plus, ici, dans la définition stricte de l’Amour courtois médiéval cher à Gaston Paris, mais la posture, la façon de courtiser qu’on peut y déchiffrer, ont des résonnances courtoises.

Quant à la chute (magistrale) avec cette « ignorance » que le poète s’inflige contre la « cruauté » qu’il prête à la dame, on pourrait y lire plusieurs choses. Fait elle allusion à la naïveté du poète d’avoir cru pouvoir conquérir sa muse, à son méjugement pour avoir pensé qu’elle franchirait la distance et se laisserait toucher par ses avances ? Ou, peut-être encore, se réfère-t-il à l’ignorance dans laquelle lui-même était tenu de certains engagements existants de la dame ou de certaines dispositions d’esprit de cette dernière (déjà perdantes) à son encontre ? Dans tous les cas, loin des jeux courtois, l’auteur ne semble pas disposé à se comporter en loyal amant docile, prompt à endurer toujours plus. La muse pourra garder les textes et s’y mirer à loisir. Il reprend ses engagements. Et dans un ultime sursaut, il se libère de sa « prison d’amour » sur les plans poétique, épistolaire et factuel. Un peu de discrétion sur toute l’affaire, voilà tout ce qu’il attend d’elle.

Sources manuscrites historiques

On pourra retrouver cette poésie dans le manuscrit Français 885, conservé à la Bibliothèque Nationale de France. Daté de la deuxième moitié du XVIe siècle, cet ouvrage, plutôt sobre, contient des poésies de Melin de Saint-Gelais, sur un total de 240 feuillets (à consulter en ligne ici). Il s’agit vraisemblablement d’une copie d’un autre manuscrit : le Vaticane Ms. Reg. Lat. 1493.

La poésie du jour se trouve, vers la fin du BN Fr 885 (fol 218). Dans son ouvrage de 1873, Prosper Blanchemain l’a classée au côté d’un vingtaine d’autres pièces inédites de Saint Gelais tirées de ce même manuscrit. Du point de vue stylistique, ce treizain est rondement mené par Melin et son sens de la chute, ici en miroir, entre cruauté et ignorance, le fait littéralement décoller. Au contraire de certains textes plus anciens et plus ardus, le moyen-français du XVIe siècle gomme les distances avec notre français moderne et cette accessibilité permet à cette poésie de toucher efficacement au but, même si elle conserve ses mystères.


Melin en poète amoureux brûlé à son propre feu

Voyant mon feu tant d’estés et d’hyvers
Continuer et de plus en plus croistre,
J’avois conclu de brusler tous mes vers
Pour ne les veoir plus heureus que le maistre
(lui-même),
Et leur doner par espreuve à cognoistre
Ce qu’ils n’ont sceu de moy vous exprimer.

Mais, vous taschant à moy seul enflammer
Et estimant en eux vos beaultez vivres,
Les avés mis pres de vous à délivre.

Gardés-les donc puis qu’il vous plait, madame,
Sans leur donner d’autruy la privauté,
Car, s’ils sont v(e)us, nous deus en aurons blasme,
Moy d’ignorance et vous de cruauté.

Treizain – Melin de Saint Gelais


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Anc no mori per amor ni per al, les désillusions courtoises de PEIRE VIDAL

Sujet  : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, amour courtois, courtoisie
Période    : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur    : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Titre  :    Anc no mori per amor ni per al
Interprètes    : Constantinople, Anne Azéma
Album    :    Li tans nouveaus (2003)

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, nous partons au XIIe siècle, à la rencontre du troubadour languedocien Peire Vidal et d’une de ses chansons. Comme on le verra, cette pièce s’épanche du côté des désillusions courtoises et le poète occitan nous gratifiera de ses déconvenues face à l’intransigeance de sa dame. A la fin de sa poésie, il passera à tout à fait autre chose avec une référence à la croisade qui prendra même clairement la forme d’un appel.

Le chansonnier Occitan G

Du point de vue des sources, on trouve cette chanson médiévale de Peire Vidal dans un nombre important de manuscrits et chansonniers anciens. Pour en choisir un dont nous n’avons pas encore parlé, nous citerons le Chansonnier occitan G. Cet ouvrage, annoté musicalement et daté des débuts du XIVe siècle, contient pas moins de 202 pièces occitanes médiévales. Il est actuellement conservé à la Bibliothèque Ambrosiana de Milan, sous l’appellation de Canzoniere provenzale R 71 sup. Voici les pages de ce manuscrit correspondant à la chanson de Peire Vidal que nous vous présentons aujourd’hui.

Pour la retranscription de cette poésie en graphie moderne, nous nous appuyons, en majeure partie, sur l’ouvrage Les Poésies de Peire Vidal de Joseph Anglade (chez Honoré Champion, en 1913). Notez que le chansonnier occitan G a également été retranscrit dans son entier par le romaniste italien Giulio Bertoni en 1912, chez Dresden et sous le titre : Il canzoniere provenzale della Biblioteca Ambrosiana R. 71. sup.

Pour nous accompagner dans la découverte de cette pièce de Peire Vidal, nous partirons à la rencontre de l’Ensemble Constantinople qui s’était adjoint, pour l’occasion, la voix de Anne Azéma.

L’Ensemble Constantinople

Formé à l’aube des l’années 2000 par deux frères iraniens résidents au Québec depuis leur adolescence, l’ensemble Constantinople explore un terrain musical et sonore tout à fait original. Depuis leur premiers pas, Kiya et Ziya Tabassian se sont entourés de nombreuses collaborations pour produire un répertoire coloré et même quelquefois « fusion » qui puise son inspiration, à la fois, sur les rives anciennes des civilisations orientales et méditerranéennes, mais aussi dans leurs racines plus traditionnelles : musiques de Grèce, d’Andalousie, mémoires juives et séfarades ou chrétiennes de l’Espagne ancienne, mélodies persanes, tribut aux frasques renaissantes ou au monde de l’Europe médiévale, leur discographie s’est étoffée d’une quinzaine d’albums entre poésie, explorations, échanges et dialogues culturels.

Avec des concerts donnés dans plus de 25 pays, l’Ensemble Constantinople à gardé le goût du voyage et du lointain Québec qui l’a déjà reconnu et primé, ses musiques sont revenues, par les courants océaniques et la magie de la circulation culturelle, jusqu’aux rives de l’Europe. En cherchant un peu sur youtube, vous constaterez que la formation partage généreusement certaines de ses productions, à travers sa propre chaîne. Entre autres morceaux de choix et hors des temps médiévaux qui nous les ramènent ici, vous les trouverez en compagnie de Ablaye Cissoko, de sa Kora et de sa voix envoûtante pour des pièces à la signature unique. Vous pouvez également suivre la formation sur son site web officiel. De notre côté, nous reviendrons à notre période d’élection, le moyen-âge, et à l’album dont est issue la chanson occitane du jour.

L’album : Li Tans Nouveaus

Sorti en 2003, l’album Li Tans Nouveaux voyait les deux frères musiciens s’associer à d’autres grands noms de la scène médiévale dont la célèbre soprano Anne Azéma.

Avec 12 pièces pour un temps d’écoute légèrement supérieur à 65 minutes, cette sélection partait à la conquête de la poésie courtoise des XIIe et XIIIe siècles et du goût de cette dernière pour le « renouvel » et le printemps. Temps nouveaux, temps de l’amour, on y retrouvera des trouvères comme des troubadours : le Chastelain de Coucy, Guiot de Dijon, Gonthier de Soignies, mais encore quelques pièces dansées de l’Italie ou de l’Angleterre médiévales du temps des Estampies et des Trotto(s). Pour clore le tableau, ajoutons encore deux interludes instrumentaux de Guy Ross et deux belles chansons de Peire Vidal (dont celle du jour) servies toutes deux par la voix de Anne Azéma. On trouve encore des exemplaires de cet album (édité chez Atma classique) à la vente. Voici un lien utile pour plus d’informations : Li Tans Nouveaus de l’Ensemble Constantinople

Musiciens présents sur cet album : Kiya Tabassian (cithare), Anne Azéma (voix), Guy Ross (luth, oud, harpe), Isabelle Marchand (violon), Matthew Jennejohn (flûtes à bec ), Ziya Tabassian (tombak, dayereh, percussion).


Anc no mori per amor de Peire Vidal
de l’occitan médiéval au français moderne

NB : pour la traduction et à l’habitude, elle s’inspire, en partie, de celle de Joseph Anglade, mais aussi de recherches plus personnelles en Occitan médiéval ou d’autres traductions comparées. Elle n’a pas la prétention de la perfection. Pour ne pas trop fermer le sens, nous vous proposons même, entre parenthèses, certaines alternatives. A l’occasion nous notons également certaines tournures proposés par Joseph Anglade (JA) que nous n’avons pas nécessairement retenues.

I
Anc no mori per amor ni per al,
Mas ma vida pot be valer morir,
Quan vei la ren qu’eu plus am e dezîr
E re nom fai mas quan dolor e mal.
No’m val be mortz, et ancar m’es plus greu,
Qu’en breu serem ja velh et ilh et eu :
E s’aissi pert lo meu el seu joven,
Mal m’es del meu, e del seu per un cen.

Je ne suis mort ni d’amour ni d’autre chose,
mais ma vie peut bien valoir de mourir
quand je vois l’être que j’aime et désire le plus
Ne me causer plus que douleur et mal (dommage).
La mort ne me sert en rien, et ce qui m’est plus pénible encore,
c’est que bientôt ma dame et moi nous serons vieux.
Et si ainsi, elle perd ma jeunesse et la sienne,
Cela me sera désagréable, pour moi, et pour elle cent fois plus.

II
Bona domna, vostr’ ome natural
Podetz, si-us platz, leugierament aucir :
Mas a la gen von faretz escarnir
E pois auretz en peccat criminal.
Vostr’ om sui be, que ges no -m tenh per meu,
Mas be laiss’ om a mal senhor son feu ;
E pois val pauc rics hom, quan pert sa gen,
Qu’a Dairel rei de Persa fo parven
.

Noble dame, votre vassal sincère (JA. « homme lige »)
Pouvez, à votre gré, aisément tuer,
Mais par les gens, vous en serez blâmée (raillée)
Et puis vous commettrez aussi un péché mortel.
Je suis bien votre homme, puisque je ne m’appartiens en rien ;

Mais on laisse volontiers à mauvais seigneur son fief ;
Et il vaut bien peu l’homme puissant qui perd ses gens (JA.
« vassaux »)
Comme il le fut démontrer à Darius, le roi de Perse.

III
Estiers mon grat am tot sol per cabal
Leis que nom denha vezer ni auzir.
Que farai doncs, pos no m’en posc partir,
Ni chauzimens ni merces no m’en val ?
Tenrai m’a l’us de l’enoios romeu,
Que quier e quier, car de la freida neu
Nais lo cristals, don hom trai foc arden :
E per esfortz venson li bon sufren.

Contre mon gré, j’aime seul et sans réserve (de tout mon cœur)
Celle qui ne daigne ni me voir ni m’entendre ;
Que ferai-je donc, puisque je ne m’en puis séparer
Et que ni l’indulgence ni la pitié ne me sont d’aucune utilité ?
Je me conformerai aux usages du pèlerin ennuyeux (importun),
Qui mendie d’un côté et d’autre ; car de la froide neige
Naît le cristal, dont on tire le feu ardent ;
Et,  par leurs efforts, les bons amants qui patientent triomphent. (JA. « les bons [amants] qui patientent arrivent à triompher ».)

IV
Anc mais no vi plag tan descomunal,
Que quant eu cre nulha ren far ni dir,
Qu’a leis deja plazer ni abelir,
Ja pois no pens de nulh autre jornal.
E tot quan fatz par a leis vil e leu,
Qu’anc per merce ni per amor de Deu
No pose trobar ab leis nulh chauzimen ;
Tort a de mi e peccat ses conten.

Jamais je ne vis de différent si étrange :
Puisque quand je pense ne rien faire, ni rien dire
D’autre qui ne lui plaise ou ne lui convienne,
Et que je ne pense à nulle autre chose (travail)
Tout ce que je fais lui semble vil et cavalier (léger, de peu de cas)
Et jamais, par pitié ou pour l’amour de Dieu,
Je ne puis trouver auprès d’elle aucune indulgence;
Sans conteste, elle se comporte envers moi injustement
(JA sans conteste elle a tort et se rend coupable envers moi),

V
Aissi m’en sui gitatz a no m’en cal,
Com lo volpilhs que s’oblid’ a lugir,
Que no s’auza tornar nis pot gandir,
Quan l’encausson sei enemic mortal.
Noi sai conort, mas aquel del juzeu,
Que sim fai mal, fai lo ad eis lo seu ;
Aissi com cel qu’a orbas se defen,
Ai tot perdut, la fors’ e l’ardimen.

Aussi me suis-je jeté dans l’insouciance,
Comme le renard qui s’oublie dans sa fuite,
Et qui n’ose se retourner, ni ne peut trouver refuge
quand ses ennemis mortels le poursuivent.
Et je n’ai d’autre consolation que celle du juif
Qui, s’il me fait du mal, en fait autant à lui-même ;
Et comme celui qui se défend sans rien voir,
J’ai tout perdu, la force et la hardiesse.

VI
Doncs que farai ? sufrirai per aital,
Co-l près destreitz, cui aven a sufrir
Que li fai mal, mas ben saupra grazir
Qui -m fezes ben en loc d’amic leial.
Quar s’eu volgues, domna, per autrui feu
Honrat plazer agra conquist en breu.
Mas res ses vos no-m pot esser plazen
Ni de ren al gaug entier non aten.

Donc que ferais-je ? Je souffrirai de la même façon
Que le prisonnier contraint, qui avait à souffrir,
Et à qui on faisait mal, mais qui saurait bien être reconnaissant
Envers celui qui me (lui ?) ferait du bien comme un loyal ami.
Car si je voulais, dame, prendre le fief d’un autre,
J’en aurais bientôt conquis le plaisir avec honneur.
Mais rien sans vous ne peut m’être plaisant
et je n’attends que de vous une joie parfaite.

VII
Lai vir mon chant, al rei celestial,
Cui devem tug onrar et obezir,
Et es be dreitz que l’anem lai servir
On conquerrem la vid’ esperital :
Que -l Sarrazi desleial, canineu,
L’an tout son regn’ e destruita sa pleu,
Que sazit an la crotz e -l monumen :
Don devem tug aver gran espaven.

J’adresse mon chant au roi céleste,
Que nous devons tous honorer et exaucer pleinement;
Et il est fort juste que nous allions le servir là-bas
Où nous conquerrons la vie spirituelle ;
Car les Sarrasins déloyaux de Canaan
Lui ont ôté son royaume et détruit son empire ;
Et qu’ils se sont saisis de la croix et du sépulcre,
Ce dont nous devons tous frémir (concevoir grande épouvante).

VIII
Coins de Peiteus, de vos mi clam a Deu
E Deus a me per aquel eis coven,

Qu’amdos avetz trazits mout malamen
El de sa crotz et eu de mon argen.

Per qu’en devetz aver gran marrimen.

IX
Coms de Peiteus, bels senher, vos et eu
Avem lo pretz de tota l’autra gen,
Vos de ben far et eu de dir lo çen.

Comte de Poitiers, je me plains de vous à Dieu
Et Dieu se plaint de même à moi,
Puisque vous nous avez trahi tous deux si durement
Lui pour sa croix et moi pour mon argent.
Ce pour quoi vous devriez avoir grand tristesse.

Comte de Poitiers, beau Seigneur, vous et moi
Nous sommes loués par le reste du monde,
Vous pour bien faire et moi pour bien conter.


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
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« Triste plaisir et douloureuse joye », un rondeau médiéval du Manuscrit de Bayeux

manuscrit-de-bayeux-chansons-medievales-poesie-moyen-age-tardif-XVe-siecleSujet :  rondeau, chanson, musique, médiévale, poésie médiévale,  manuscrit de Bayeux
Période   : moyen-âge tardif (XVe)
Auteur :   anonyme, Alain Chartier ?
Titre :   Triste plaisir et douloureuse joye
Interprète   :    Ensemble La Maurache
Album :  Ambroise Paré et la Musique (2012)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partons au moyen-âge tardif, à la découverte d’un rondeau tiré du Manuscrit de Bayeux. Au XVe siècle, cette chanson a connu d’autres versions que celle présentée ici et, jusqu’à  nos jours, une variation de Gilles Binchois  a même eu tendance à l’éclipser. Il faut donc rendre grâce à l’ensemble  médiéval La Maurache pour s’être attaché à nous faire redécouvrir la pièce tirée du Ms de Bayeux.

Source   médiévale    : le Manuscrit de Bayeux

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Nous avons déjà eu l’occasion de  vous présenter quelques chansons du Manuscrit de Bayeux. Cet ouvrage  du XVIe siècle,  très coloré et plutôt  bien conservé, est aussi connu sous la référence Ms   Français 9346 à la BnF où il est précieusement gardé.  Il contient  un peu plus de 100 compositions d’époque avec leur notation musicale (version d’époque consultable ici). Pour la version en graphie moderne du rondeau du jour,  nous nous appuyons, quant à nous, sur les travaux de Thédore Gérold, daté de 1921 :  Le manuscrit de bayeux, texte et musique d’un recueil de Chansons du XVe. Pour les musiciens, cet ouvrage (qu’on trouve encore réédité) a l’avantage de fournir, en plus des textes du manuscrit médiéval, leurs   partitions modernes. 

La version de Gilles  Binchois  &    Alain Chartier

Comme indiqué en introduction, il existe une version médiévale sensiblement différente de ce rondeau du Manuscrit de Bayeux.   Composée par Gilles Binchois, sa mélodie diffère même de la pièce du jour. Si elle  contient également le même refrain, « Triste plaisir et douloureuse joye, … »,  son texte varie aussi de nombreux points.

On peut retrouver cette version de Gilles de Binche dans le manuscrit médiéval MS Misc Canonici 213 de la librairie Bodléienne d’Oxford. Ce dernier est d’une datation antérieure à celui de chanson-medievale-triste-plaisir-ms-canonici-213-gilles-binchois-alain-chartier-moyen-age_sBayeux. Les vers sur lesquels s’est appuyé Gilles Binchois sont attribués à Alain Chartier (1385-1430). Cette chanson de Chartier, datée du XVe, connut même une popularité assez tardive puisqu’on la retrouve, jusque dans le courant du XVIe siècle, avec une mention dans le Pantagruel de  Rabelais.  Notons que dans la version du Manuscrit de Bayeux, l’auteur n’est pas mentionné et demeure anonyme.

Registre courtois pour une poésie absconse

Dans les deux cas,  ce rondeau semble faire référence au registre courtois, même si le rapprochement peut paraître, de prime abord, un peu abstrait, du moins par rapport à d’autres poésies du genre :    la dame n’y est pas citée, ni même complimentée, le texte s’étale sur des états émotifs sans en donner vraiment  les causes, …  Pourtant,  si le poète ne fait pas l’effort d’être très clair, au point de basculer (assez tardivement pour son temps) dans  un jeu poétique qui pourrait évoquer  les  trobar clus des XIIe/XIIIe siècles,   les sentiments contradictoires qu’il exprime pourraient aisément être rattachés  au registre de la fine amor : souffrance et joye, présence « d’envieux » ou de médisants qui veulent lui nuire.  On sait  que la courtoisie fait son nid dans les émotions contradictoires :  plaisir et douleur, tension et relâchement, désir et frustration, distance et proximité. Cette référence tout de même un peu brouillée, à la courtoisie,  est plus clair dans la version de Chartier.

Figures de style et oxymorons

Quoiqu’il en soit, les tensions émotionnelles donneront lieu ici à de très beaux  oxymorons (ou oxymores) : « triste plaisir », « douloureuse joye », « Ris en plorant », « souvenir oublieux ». C’est aussi d’époque. Ces énoncés  qui jouent sur les contradictions et les oppositions,  sont un procédé assez prisé  dans la poésie du XVe siècle. On les retrouve chez Charles d’Orléans (sous l’influence, sans doute, de Chartier) mais  également chez François Villon qui en sera, lui aussi très friand (voir la ballade des contre-vérités, par exemple). D’autres poètes médiévaux suivront également et, même jusqu’à nous, un nombre important d’illustres auteurs modernes (Molière, La Fontaine, Corneille, Victor Hugo, Balzac, Baudelaire, Rimbaut, sans oublier  le  silence assourdissant de la Chute chez Albert Camus).

« Triste plaisir et douloureuse joye »,   Ensemble Médiéval La Maurache 

L’Ensemble La Maurache :   de l’art des trouvères du XIIe  aux airs de cour du XVIIe 

l’Ensemble La Maurache a été fondé en  1978 par  le compositeur,  chanteur et musicien Julien Skowron.  Ce multi-instrumentiste n’en était pas à son galop d’essai puisque on lui devait,  depuis le début des années 60, la participation à un certain nombre d’autres formations de musiques médiévales et renaissantes. On se souvient notamment des Ménestriers qui avaient reçu, en leur temps, une belle reconnaissance   de la presse et de    la scène musicale.

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Pendant plus d’une vingtaine d’années, La Maurache s’est concentrée sur un répertoire qui partait du moyen-âge central et du XIIe siècle  pour aller jusqu’à la musique du XVIIe siècle, sur des terrains à la fois religieux et profanes. Sous la houlette de son directeur  qui  a fêté, cette année, ses quatre-vingt printemps (et que nous saluons au passage), la formation a été très active jusqu’à l’année 2005.  Depuis lors,   elle ne semble plus s’être produire.

Album : Ambroise Paré et la Musique 

Originellement, on trouvait l’interprétation de la pièce du jour par la Maurache dans un double album daté de 2005. L’opus était dédié très à propos aux musiques du temps de François Villon« Le Paris de François Villon : Ballades au XVe siècle sous la direction de  Julien Skowron. Nous aurons, sans doute, l’occasion d’y revenir  dans un futur article.

la-maurache-album-musique-medievale-renaissance-ambroise-pare-XVIe-XVe-pleiadePour revenir à l’album du jour, qui propose à nouveau ce rondeau du Manuscrit de Bayeux, il a pour titre   Ambroise Paré et la Musique. Daté de 2012, comme son titre l’indique, c’est une compilation de pièces contemporaines de  la vie de Ambroise Paré (1510-1590). On y découvre donc plutôt des musiques et chansons du XVIe siècle, plus « post-pléiades » que médiéval tardives. Sur les 17 pièces proposées, trois sont interprétées par l’ensemble la Maurache. A sa suite, on retrouve un bon nombre d’interprètes et formations : l’Ensemble Madrigal, l’Ensemble Bourscheid, Jean-Paul Lécot, Bernard Soustrot, François-Henri Houbart, … L’album est toujours disponible à  la distribution au format  MP3 ou Cd   : Ambroise Paré et la Musique (Ambroise Paré Music Favorites)


Triste plaisir et douloureuse joye,

La version du manuscrit de Bayeux

Triste plaisir et douloureuse joye
Apre(s) doulceur, reconfort anuyeux.
Ris en plorant, souvenir oublieux
M’accompaignent, combien que seul je soye.

Se j’ay soulas* (joie, plaisir), d’aultre part je lermoye ;
J’ay bon support, maiz danger d’envyeux.
Triste plaisir et douloureuse joye,
Apre(s) doulceur, reconfort anuyeux.

Je suis hermé (entouré, cerné?) de mensonge et de soye.
L’ung me trahit ; l’aultre m’est cauteleux* (fourbe, rusé).
D’estranges tours l’on joue en plusieurs lieux.
Pompeux* (glorieux) je suis, mais l’on deffend la soye.

La rondeau de Alain Chartier
(version de Gilles Binchois)

Triste plaisir et douloureuse joye,
Aspre doulceur, desconfort ennuieux,
Ris en plorant, souvenir oublieux
M’acompaignent, combien que seul je soye.

Embuchié sont, affin qu’on ne les voye
Dedans mon cueur, en l’ombre de mes yeux.
Triste plaisir et amoureuse joye !

C’est mon trésor, ma part et ma monoyé ;
De quoy Dangier est sur moy envieux
Bien le sera s’il me voit avoir mieulx
Quant il a deuil de ce qu’Amour m’envoye.
Triste plaisir et douloureuse joye.


Découvrir d’autres chansons du ms de Bayeux :     le roy  engloys  –  La belle se sied

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
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