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Amors me fet conmencier, la courtoisie d’un roi trouvère

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Sujet : chanson médiévale, poésie, amour courtois, roi trouvère, roi poète, lyrisme courtois, trouvères, vieux-français, Oïl
Période  : moyen-âge central
Auteur  : Thibaut IV de Champagne (1201-1253), Thibaut 1er de Navarre
Titre :  « Amors me fet conmencier»
Interprètes  : Ensemble Athanor
Album :  Chansons de Thibaut de Champagne Roi-Trouvère (1201-1253) (1983).

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous vous invitons à nous suivre sur les rives du XIIIe siècle. Nous y poursuivrons l’exploration du répertoire musical du comte de Champagne, roi de Navarre et célèbre trouvère, Thibaut IV, rebaptisé également Thibaut le chansonnier.

Une chanson courtoise et légère

Amors me fet conmencier : le titre de cette composition annonce d’emblée la couleur. C’est le sentiment amoureux qui inspire notre trouvère et le pousse à écrire. Sur l’œuvre assez conséquente qu’il nous a léguée, on se souvient que plus de la moitié reste dédiée à la lyrique courtoise et à la fin’amor. Cette chanson en fait donc partie.

À l’habitude, l’engagement du prétendant à servir l’élue de son cœur est présenté comme total et qu’importe si cette dernière ne s’est pas encore prononcée en sa faveur. Dusse-t-il aller jusqu’à la mort, sans se dédire ni se désengager, l’amant courtois aura, au moins, la satisfaction d’avoir accompli sa quête et d’avoir servi dignement « Amors » et ses règles exigeantes. « Les observateurs pourront même en témoigner » : la réputation du roi trouvère comme loyal amant sera notoire et on est, ici, dans la recherche d’une légitimation sociale de la conduite courtoise, loin des « médisants » auxquels cette lyrique (souvent transgressive) nous a fréquemment habitué. La dame, elle, ses désirs et son bon vouloir, restent attendus et espérés. Elle est la maîtresse des horloges, comme le dit une expression à la mode, mais aussi de la décision.

Si tous les codes de l’amour courtois sont bien présents dans cette pièce du roi trouvère, on notera que le ton reste plutôt léger et optimiste. À tout le moins, il se montre moins « dolent » ou affecté que l’amant qu’on retrouve, parfois, dans certaines chansons courtoises de ce même moyen-âge central ; on pense à des auteurs plus fébriles et transis qui y présentent leur vie sur le fil, toute entière suspendue au désir de la belle, pour des chansons faisant un peu l’effet (passez-nous l’expression) d’être écrites du haut d’un pont. Entre ivresse de l’amour, impatience mortifère et morsures du désir inassouvi (dont l’amant courtois aime à se délecter), Thibaut semble, pour cette fois, avoir choisi son camp. On le retrouvera, ici, plus du côté de la joie que du « pathos » (modernisme hors contexte historique mais assumé). Pour verser un peu dans le marxisme — pas celui de Karl, mais celui de Groucho en médecin prenant le pouls d’un homme en se servant de la petite aiguille de sa montre (film A day at the race, 1937) « Soit cet homme est mort soit ma montre est arrêtée » — : soit la belle est à demi-acquise, soit notre noble chevalier est optimiste, soit il se situe totalement dans la distance de l’exercice littéraire.

Sources manuscrites médiévales

On retrouve cette chanson courtoise de Thibaut IV de Champagne dans un certain nombre de manuscrits d’époque. Pour vous la présenter avec sa notation musicale, nous avons opté ici pour le MS Français 24406. Cet ouvrage du XIIIe siècle, actuellement conservé au département des manuscrits de la BnF, contient sur 155 feuillets, 301 pièces de trouvères et d’auteurs du moyen-âge central : Adam de la Halle, Blondel de Nesle, Gace Brûlé, Guiot de Dijon et bien d’autres plumes des XIIe et XIIIe siècles s’y trouvent présentées. Si vous en souhaitez le détail, le manuscrit est consultable sur Gallica. Vous pourrez également trouver l’ensemble de ces auteurs, jeux partis, textes et chansons référencés dans la Bibliographie des Chansonniers Français des IIIe et XIVe siècles signé de Gaston Reynaud (1884).

Pour la transcription en graphie moderne, nous nous appuyons sur l’ouvrage Les chansons de Thibaut de Champagne, roi de Navarre. Édition critique publiée par A. Wallensköld (1825, aux éditions Champion).

La belle version de l’ensemble Athanor

L’ensemble Athanor et Laurent Aubert

On retrouve Laurent Aubert à la création de cet ensemble suisse formé vers la fin des années 70. Voyageur, chercheur, ce musicien et anthropologue, c’est, jusqu’à nos jours, un artiste bien connu de la scène de l’Ethnomusicologie et des Musiques du Monde. Il est également à l’initiative de la revue des Cahiers d’ethnomusicologie et auteur de nombreux ouvrages de référence dans ce domaine. Il a également été en charge du Musée Ethnographie de Genève (MEG) pendant près d’une décennie.

En réalité, si Athanor s’est dédié principalement aux musiques médiévales, elles ne représentent qu’un aspect de la longue carrière de Laurent Aubert. Ce dernier s’est consacré intensément à leur pratique à la sortie de ses études, avec sa formation mais aussi en collaborant avec d’autres grands noms de la scène médiévale : Thomas Binkley, Jordi Savall et Montserrat Figueras, Paul van Nevel, l’ensemble Huelgas,,.. Pourtant, cette longue parenthèse de 10 ans n’a été que le prélude à bien d’autres aventures et l’appel du large l’a bientôt entraîné sur d’autres terrains (Népal, Afghanistan). Il s’y est passionné des musiques traditionnelles du monde, au sens large et c’est autour de ces dernières, de leur défense et de leur diffusion, qu’il a forgé la majeure partie de sa carrière.

L’album « Chansons de Thibaut de Champagne »

En 1983, l’ensemble Athanor proposait au public L’album Chansons de Thibaut de Champagne Roi-Trouvère (1201-1253). Bien centrée sur son sujet, cette production propose neufs chansons empruntées au répertoire médiéval du roi de Navarre. On y trouvera une sélection assez variée du point de vue thématique : amour et lyrique courtoise, tenson, chant de croisade, mais aussi des compositions plus pieuses.

L’album est sorti originellement en vinyle mais il semble aujourd’hui difficile à trouver dans ce format. Si des versions CD ont pu exister, elles se sont, elles-aussi, raréfiées. Par les vertus du numérique, on peut toutefois trouver l’ensemble de l’album et de ses pièces à la vente, au format dématérialisé MP3. Voir le lien suivant pour plus d’informations : Les Chansons de Thibaut de Champagne roi-trouvère par Athanor.

Membres ayant participé à cet album

Catherine Berthet (voix, violon), Michael Leonhardt (voix, harpe médiévale, percussions), Laurent Aubert (luth, percussions), André Jecquier (flûte, percussions), Emmanuelle Thornton-Bolle (violon).


Amors me fet conmencier
en langue d’oïl et français actuel

Amors me fet conmencier
Une chançon nouvele,
Qu’ele me veut enseignier
A amer la plus bele
Qui soit el mont vivant:
C’est la bele au cors gent,
C’est cele dont je chant.
Deus m’en doint tel nouvele
Qui soit a mon talent!
Que menu et souvent
Mes cuers por li sautele.

Amour me fait commencer
Une chanson nouvelle,
Car il veut m’instruire
Comment aimer la plus belle
Qui soit vivante en ce monde.
C’est la belle au corps gracieux,
C’est celle que je chante.
Dieu m’en donne des nouvelles
Qui soit selon mon désir !
Car, souvent et fréquemment,
Mon cœur bondit pour elle.


Bien me porroit avancier
Ma douce dame bele,
S’ele me voloit aidier
A ceste chançonele.
Je n’aim nule riens tant
Conme li seulement
Et son afetement,
Qui mon cuer renouvele.
Amors me lace et prent
Et fet lié et joiant,
Por ce qu’a soi m’apele.

Bien me pourrait devancer
Ma douce belle dame,
Si elle voulait m’aider
Avec cette chansonnette.
Je n’aime nulle chose autant
Qu’elle, et elle seule,
Et ses belles manières*
Qui ravivent mon cœur, .
Amour m’enlace et me prend
Et me remplit de joie et de gaieté,
En m’appelant à lui.


Quant fine amor me semont,
Mult me plest et agree,
Que c’est la riens en cest mont
Que j’ai plus desirree.
Or la m’estuet servir
Ne m’en puis plus tenir –
Et du tout obeïr
Plus qu’a riens qui soit nee.
S’ele me fet languir
Et vois jusqu’au morir,
M’ame en sera sauvee.

Quand Fine Amour m’invite,
Grande joie et satisfaction m’en viennent,
Car c’est la chose en ce monde
Que j’ai le plus désirée.
Et, désormais, il me faut la servir,
Je ne m’en puis plus retenir –
Et je dois lui obéir en tout,
Plus qu’à toute autre créature enfantée.
Si elle m’affaiblit (me fait languir),
Et que j’aille à en mourir,
Mon âme en sera sauvée.


Se la mieudre de cest mont
Ne m’a s’amor donee,
Tuit li amoreus diront
Ci a fort destinee.
S’a ce puis ja venir
Qu’aie, sanz repentir,
Ma joie et mon plesir
De li, qu’ai tant amee,
Lors diront, sanz mentir,
Qu’avrai tout mon desir
Et ma queste achevee.

Si la meilleure en ce monde
Ne m’a son amour donné,
Tous les amoureux diront
Que c’est, là, fâcheuse destinée.
Et si je ne puis jamais parvenir
A obtenir, sans me dédire
Ma joie et mon plaisir
Par celle que j’ai tant aimée,
Lors ils diront, sans mentir,
Que je serais venu à bout
de tout mon désir et de toute ma quête.


Cele pour qui souspir,
La blonde coloree
(1),
Puet bien dire et gehir
Que por li, sanz mentir,
S’est Amors mult hastee.

Celle pour qui je soupire,
La blonde couronnée
Peut bien dire et avouer
Que pour elle, sans mentir,
L’Amour s’est beaucoup hâté.

* Afetement, afaitement, affaitement : peut désigner un certain nombre de choses qui vont de l’éducation, la largesse, les bonnes manières, la convenance, la courtoisie. En chevalerie, il peut encore désigner la notion d’accomplissement. On le retrouve également en fauconnerie où il désigne la manière de dresser un rapace à la chasse.

(1) Variante dans un manuscrit : la blonde coronée

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

NB : en arrière plan de l’image d’en-tête, on peut voir les enluminures et miniatures du feuillet 1 du MS Français 24406.

Quant je parti de m’amie, une pièce courtoise du Codex de Montpellier h196

Sujet :   codex de Montpellier,  musique médiévale, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor, traduction.
Période :   XIIIe, moyen-âge central
Titre:  
Quant je parti de m’amie
Auteur :   Anonyme
Interprète :  Ligeriana
Album : 
De Amore – Polyphonie française du XIIIe siècle  (2005)

Bonjour à tous,

armi les manuscrits de musiques et de chansons médiévales que nous explorons, le précieux Codex de Montpellier se pose comme un des plus grands témoignages des chants polyphoniques du moyen-âge central, particulièrement du XIIIe siècle.

Référencé H196 à la Bibliothèque Historique de Médecine de Montpellier où il est encore conservé, ce chansonnier ancien contient plus de 340 pièces, dont 275 motets, rondeaux et pièces en vieux français, annotés musicalement. Très courtes, les compositions vocales et instrumentales du manuscrit de Montpellier ont pour thème principal la lyrique courtoise et se présentent comme autant de petites odes à cette expression amoureuse du moyen-âge central. Quant je partie de m’amie, le motet que nous vous proposons aujourd’hui n’y déroge pas.

Une séparation douloureuse pour deux amants

Le poète nous y contera ici sa séparation contrainte d’avec son aimée. Il ne nous en donne pas la cause, mais comme il n’est pas rare qu’une certaine courtoisie fleurte avec les interdits sociaux (dame déjà engagée ou d’un milieu social plus élevé, amants en proie aux médisants et aux dénonciations), on peut en imaginer les raisons (sans avoir le moyen de les établir). Pour ce qui est de la référence à la fin’amor, s’il n’est pas question dans ce motet de désir en attente ou d’espoir de la part du prétendant, mais bien de séparation définitive, l’attitude de ce dernier reste celle de l’amant courtois. Plus victime passive et en souffrance qu’acteur de la relation, il nous assure même qu’il se tiendra toute sa vie dans la douleur inconsolable de cette déchirure.

Pour la version en graphie moderne de ce motet, nous continuons de nous appuyer sur l’ouvrage de Gaston Raynaud : Recueil de motets français des XIIe & XIIIe siècles, Tome premier (Bibliothèque française du moyen-âge – 1881). Quant à son interprétation, elle nous fournira l’occasion de vous présenter une nouvelle formation de grande qualté : l’Ensemble médiéval Ligeriana.

Quant je parti de m’amie par l’Ensemble Ligeriana

Ligeriana, la passion des musiques médiévales sous la direction de Katia Caré

Fondé dans le courant de l’année 2000 par la chanteuse, flutiste, soliste et directrice Katia Caré, l’ensemble Ligeriana a exploré, depuis, un répertoire largement centré sur le moyen-âge central. Depuis 20 ans, au plus proche des manuscrits et de l’ethnomusicologie, la formation et sa directrice ont ainsi mis à l’honneur la musique médiévale des XIIe et XIIIe siècle, avec même des incursions sur la fin du haut-moyen-âge.

Au cours de sa belle carrière, Ligeriana a déjà gratifié son public et la scène médiévale de 9 albums de haut vol. Ces productions s’étendent sur des thèmes aussi variés que les musiques carolingiennes, les chansons de toiles, les musiques sacrées de l’Espagne médiévale, mais aussi la place de la dame et de sa « voix » dans la lyrique courtoise et encore d’autres belles anthologies et florilèges de pièces en provenance du moyen-âge. Quant à sa directrice, si son grand parcours l’a amenée à faire de nombreuses recherches autour de la musicologie et des manuscrits médiévaux, il faut aussi rappeler ses contributions à quantité d’autres productions. On pourra ainsi la retrouver aux côtés de l’Ensemble Perceval, mais encore de l’Ensemble Sanacore et enfin, sans être exhaustif, dans plusieurs albums au côté de Gérard Zuchetto.

Visitez le site de l’Ensemble Ligeriana pour suivre leur actualité

De Amore – Polyphonie française du XIIIe siècle,
Le Manuscrit de Montpellier

Sorti en 2005 chez Calliope, pour un enregistrement à l’Abbaye royale de Fontevraud, daté de 2004, cet album du Ligeriana propose pas moins de 29 pièces pour 30 motets issus du Codex H196.

Superbe tribut au codex de Montpellier, De Amore – Polyphonie française du XIIIe siècle a été qualifié par Le Monde de la Musique de véritable anthologie du célèbre chansonnier médiéval. Le magazine n’a pas été le seul à saluer cette sortie puisque Katia Caré et sa formation ont reçu, à cette occasion comme à d’autres, les honneurs mérités de la scène des musiques anciennes et médiévales. Aux côtés des musiciens de talent ayant contribué à cet hommage au chansonnier de Montpellier, on aura plaisir à retrouver Guy Robert, complice de longue date de la directrice, notamment dans le cadre de l’Ensemble Perceval.

A noter que cette belle performance vocale et musicale de Ligeriana est encore disponible et éditée. Voici un lien utile pour acquérir cet album en ligne : De Amore – Polyphonie française du XIIIe s, Le Manuscrit de Montepellier

Artistes et musiciens ayant participé à cet album

Katia Caré, Florence Carpentier, Estelle Filer, Déborah Flornoy,
Caroline Montier, Laure Pierredon, Yves Lenoir (voix), Caroline Montier (organetto), Jean Luc Lenoir (vièle, harpe, jeu de cloches), Guy Robert (harpe, luth médiéval, percussion).


Quant je parti de m’amie
motet dans le Vieux-Français du XIIIe siècle

Quant je parti de m’amie,
Si li dis qu’en desconfort
Seroie toute ma vie
Mès li amoros recort
Du soulas et du deport
Et de sa grant cortoisie
N’en tout les maus que je port.
Mès ce me greva trop fort
Quant vint a la departie,
Et je li dis
« A Diu !amie »
plourer la vi, si m’a mort.

Traduction en français moderne de ce motet

Quand je me suis séparé de mon aimée,
Je lui ai dit que, dans la désolation,
Je demeurerai tout le reste de ma vie.
Mais le souvenir amoureux
(le doux souvenir)
Du réconfort et de la joie
Et de sa grande courtoisie
N’en ôte pas pour autant les douleurs que je porte.
Mais ce qui m’affligea le plus
Quand vint le moment de la séparation,
Et que je lui dis,
«Adieu, mon amour!»
Je l’ai vue pleurer, et cela m’a meurtri.

En vous souhaitant une  excellente journée

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

« Triste plaisir et douloureuse joye », un rondeau médiéval du Manuscrit de Bayeux

manuscrit-de-bayeux-chansons-medievales-poesie-moyen-age-tardif-XVe-siecleSujet :  rondeau, chanson, musique, médiévale, poésie médiévale,  manuscrit de Bayeux
Période   : moyen-âge tardif (XVe)
Auteur :   anonyme, Alain Chartier ?
Titre :   Triste plaisir et douloureuse joye
Interprète   :    Ensemble La Maurache
Album :  Ambroise Paré et la Musique (2012)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partons au moyen-âge tardif, à la découverte d’un rondeau tiré du Manuscrit de Bayeux. Au XVe siècle, cette chanson a connu d’autres versions que celle présentée ici et, jusqu’à  nos jours, une variation de Gilles Binchois  a même eu tendance à l’éclipser. Il faut donc rendre grâce à l’ensemble  médiéval La Maurache pour s’être attaché à nous faire redécouvrir la pièce tirée du Ms de Bayeux.

Source   médiévale    : le Manuscrit de Bayeux

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Nous avons déjà eu l’occasion de  vous présenter quelques chansons du Manuscrit de Bayeux. Cet ouvrage  du XVIe siècle,  très coloré et plutôt  bien conservé, est aussi connu sous la référence Ms   Français 9346 à la BnF où il est précieusement gardé.  Il contient  un peu plus de 100 compositions d’époque avec leur notation musicale (version d’époque consultable ici). Pour la version en graphie moderne du rondeau du jour,  nous nous appuyons, quant à nous, sur les travaux de Thédore Gérold, daté de 1921 :  Le manuscrit de bayeux, texte et musique d’un recueil de Chansons du XVe. Pour les musiciens, cet ouvrage (qu’on trouve encore réédité) a l’avantage de fournir, en plus des textes du manuscrit médiéval, leurs   partitions modernes. 

La version de Gilles  Binchois  &    Alain Chartier

Comme indiqué en introduction, il existe une version médiévale sensiblement différente de ce rondeau du Manuscrit de Bayeux.   Composée par Gilles Binchois, sa mélodie diffère même de la pièce du jour. Si elle  contient également le même refrain, « Triste plaisir et douloureuse joye, … »,  son texte varie aussi de nombreux points.

On peut retrouver cette version de Gilles de Binche dans le manuscrit médiéval MS Misc Canonici 213 de la librairie Bodléienne d’Oxford. Ce dernier est d’une datation antérieure à celui de chanson-medievale-triste-plaisir-ms-canonici-213-gilles-binchois-alain-chartier-moyen-age_sBayeux. Les vers sur lesquels s’est appuyé Gilles Binchois sont attribués à Alain Chartier (1385-1430). Cette chanson de Chartier, datée du XVe, connut même une popularité assez tardive puisqu’on la retrouve, jusque dans le courant du XVIe siècle, avec une mention dans le Pantagruel de  Rabelais.  Notons que dans la version du Manuscrit de Bayeux, l’auteur n’est pas mentionné et demeure anonyme.

Registre courtois pour une poésie absconse

Dans les deux cas,  ce rondeau semble faire référence au registre courtois, même si le rapprochement peut paraître, de prime abord, un peu abstrait, du moins par rapport à d’autres poésies du genre :    la dame n’y est pas citée, ni même complimentée, le texte s’étale sur des états émotifs sans en donner vraiment  les causes, …  Pourtant,  si le poète ne fait pas l’effort d’être très clair, au point de basculer (assez tardivement pour son temps) dans  un jeu poétique qui pourrait évoquer  les  trobar clus des XIIe/XIIIe siècles,   les sentiments contradictoires qu’il exprime pourraient aisément être rattachés  au registre de la fine amor : souffrance et joye, présence « d’envieux » ou de médisants qui veulent lui nuire.  On sait  que la courtoisie fait son nid dans les émotions contradictoires :  plaisir et douleur, tension et relâchement, désir et frustration, distance et proximité. Cette référence tout de même un peu brouillée, à la courtoisie,  est plus clair dans la version de Chartier.

Figures de style et oxymorons

Quoiqu’il en soit, les tensions émotionnelles donneront lieu ici à de très beaux  oxymorons (ou oxymores) : « triste plaisir », « douloureuse joye », « Ris en plorant », « souvenir oublieux ». C’est aussi d’époque. Ces énoncés  qui jouent sur les contradictions et les oppositions,  sont un procédé assez prisé  dans la poésie du XVe siècle. On les retrouve chez Charles d’Orléans (sous l’influence, sans doute, de Chartier) mais  également chez François Villon qui en sera, lui aussi très friand (voir la ballade des contre-vérités, par exemple). D’autres poètes médiévaux suivront également et, même jusqu’à nous, un nombre important d’illustres auteurs modernes (Molière, La Fontaine, Corneille, Victor Hugo, Balzac, Baudelaire, Rimbaut, sans oublier  le  silence assourdissant de la Chute chez Albert Camus).

« Triste plaisir et douloureuse joye »,   Ensemble Médiéval La Maurache 

L’Ensemble La Maurache :   de l’art des trouvères du XIIe  aux airs de cour du XVIIe 

l’Ensemble La Maurache a été fondé en  1978 par  le compositeur,  chanteur et musicien Julien Skowron.  Ce multi-instrumentiste n’en était pas à son galop d’essai puisque on lui devait,  depuis le début des années 60, la participation à un certain nombre d’autres formations de musiques médiévales et renaissantes. On se souvient notamment des Ménestriers qui avaient reçu, en leur temps, une belle reconnaissance   de la presse et de    la scène musicale.

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Pendant plus d’une vingtaine d’années, La Maurache s’est concentrée sur un répertoire qui partait du moyen-âge central et du XIIe siècle  pour aller jusqu’à la musique du XVIIe siècle, sur des terrains à la fois religieux et profanes. Sous la houlette de son directeur  qui  a fêté, cette année, ses quatre-vingt printemps (et que nous saluons au passage), la formation a été très active jusqu’à l’année 2005.  Depuis lors,   elle ne semble plus s’être produire.

Album : Ambroise Paré et la Musique 

Originellement, on trouvait l’interprétation de la pièce du jour par la Maurache dans un double album daté de 2005. L’opus était dédié très à propos aux musiques du temps de François Villon« Le Paris de François Villon : Ballades au XVe siècle sous la direction de  Julien Skowron. Nous aurons, sans doute, l’occasion d’y revenir  dans un futur article.

la-maurache-album-musique-medievale-renaissance-ambroise-pare-XVIe-XVe-pleiadePour revenir à l’album du jour, qui propose à nouveau ce rondeau du Manuscrit de Bayeux, il a pour titre   Ambroise Paré et la Musique. Daté de 2012, comme son titre l’indique, c’est une compilation de pièces contemporaines de  la vie de Ambroise Paré (1510-1590). On y découvre donc plutôt des musiques et chansons du XVIe siècle, plus « post-pléiades » que médiéval tardives. Sur les 17 pièces proposées, trois sont interprétées par l’ensemble la Maurache. A sa suite, on retrouve un bon nombre d’interprètes et formations : l’Ensemble Madrigal, l’Ensemble Bourscheid, Jean-Paul Lécot, Bernard Soustrot, François-Henri Houbart, … L’album est toujours disponible à  la distribution au format  MP3 ou Cd   : Ambroise Paré et la Musique (Ambroise Paré Music Favorites)


Triste plaisir et douloureuse joye,

La version du manuscrit de Bayeux

Triste plaisir et douloureuse joye
Apre(s) doulceur, reconfort anuyeux.
Ris en plorant, souvenir oublieux
M’accompaignent, combien que seul je soye.

Se j’ay soulas* (joie, plaisir), d’aultre part je lermoye ;
J’ay bon support, maiz danger d’envyeux.
Triste plaisir et douloureuse joye,
Apre(s) doulceur, reconfort anuyeux.

Je suis hermé (entouré, cerné?) de mensonge et de soye.
L’ung me trahit ; l’aultre m’est cauteleux* (fourbe, rusé).
D’estranges tours l’on joue en plusieurs lieux.
Pompeux* (glorieux) je suis, mais l’on deffend la soye.

La rondeau de Alain Chartier
(version de Gilles Binchois)

Triste plaisir et douloureuse joye,
Aspre doulceur, desconfort ennuieux,
Ris en plorant, souvenir oublieux
M’acompaignent, combien que seul je soye.

Embuchié sont, affin qu’on ne les voye
Dedans mon cueur, en l’ombre de mes yeux.
Triste plaisir et amoureuse joye !

C’est mon trésor, ma part et ma monoyé ;
De quoy Dangier est sur moy envieux
Bien le sera s’il me voit avoir mieulx
Quant il a deuil de ce qu’Amour m’envoye.
Triste plaisir et douloureuse joye.


Découvrir d’autres chansons du ms de Bayeux :     le roy  engloys  –  La belle se sied

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

« Qui d’amours se plaint » au XIIIe siècle, fine amor et motet du chansonnier de Montpellier

trouveres_troubadours_musique_poesie_medievale_musique_ancienneSujet :   codex de Montpellier,   musique, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor
Période :   XIIIe, moyen-âge central
Titre: 
Qui d’amours se plaint,  Lux magna
Auteur :   
 Anonyme
Interprète :  Anonymous 4
Album :   
Love’s Illusion Music from the Montpellier Codex 13th Century    (1993-94)

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passionelui qui « d’amour se plaint » et n’en a pas aimé jusqu’aux doux maux, comment pourrait-il prétendre avoir jamais aimé, ou plutôt, avoir jamais su le faire en amant loyal et véritable ?

Dans ses formes littéraires et poétiques les plus exacerbées, le moyen-âge codifie un amour qu’il encense jusqu’à dans sa non réalisation, dans ses souffrances, dans son attente et dans un désir inassouvi, voué,  peut-être, à ne jamais devoir se poser sur son objet.  Toutes ces tensions n’ont pas de prix. Mieux même, si elles n’étaient pas partie intégrante   de l’expérience, ou si l’amant devait ne pas s’en délecter et s’y complaire, alors son amour ne serait pas vraiment l’amour. Il  n’en serait pas digne et son  cœur ne serait pas assez grand.

La fine amor : des formes « psychologiques » aux formes sociales

Au delà de ces aspects psychologiques codifiés qui pourraient nous paraître tortueux à certains égards, le monde  médiéval peut encore se plaire à ajouter une dimension sociale transgressive à son amour courtois.

deco_medievale_enluminures_trouvere_On le chante encore volontiers, quand il devient sulfureux et qu’il s’affirme envers et contre tous : contre la raison, contre les médisants, contre les conventions sociales, contre le devoir des époux, contre le cloisonnement entre la petite et moyenne noblesse et la haute :  le chevalier amoureux de la reine,  le troubadour et petit seigneur en émoi pour une princesse lointaine et qu’il n’a jamais vu,  le vassal ou le poète (bien né mais pas suffisamment) qui flirte avec  la belle de son suzerain ou  qui louche, avec convoitise, sur la fille ou la cousine de ce dernier. Le poète a-t-il alors, comme seule excuse ou comme seul refuge, son unique volonté d’éluder le passage à l’acte ? Non, pas toujours, même si le loyal amant pourrait parfois, comme il nous le dit, « mourir » pour un seul baiser.

A l’opposé de ces transgressions, le monde médiéval pourra encore faire entrer certains codes de cette fine amor dans le  sentiment religieux. Devenu pur et chaste, on appliquera alors à la vierge et au culte marial  cet amour de loin et inaccessible. Les codes sont les mêmes, leur  vocation change. D’une certaine façons, ils sont alors plus normatifs  ou « compatibles » au sens médiéval chrétien du terme.

 Aujourd’hui,  c’est sous sa forme profane, datée des XIIe et XIIIe siècles que nous vous invitons à retrouver cette lyrique courtoise. Nous serons, pour le faire, en compagnie du codex de Montpellier et d’un très beau quatuor féminin.  Pour la transcription en graphie moderne de la pièce que nous avons choisie, nous nous appuierons, une nouvelle fois, sur l’ouvrage Recueil de Motets français des XIIe et XIIIe siècles  de   Gaston Raynaud  (1881).

La courtoisie mise en musique
dans le codex H196 de Montpellier

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Avec ses 395 feuillets garnis de compositions et de motets annotés musicalement, le Chansonnier de Montpellier  H196    chante cette fine amor, à travers des pièces assez courtes  et demeurées anonymes ( consulter ce manuscrit médiéval en ligne).  La chanson médiévale du jour s’inscrit tout entière dans cette tradition courtoise.  On verra que le poète  y fait une véritable apologie des (doux) maux d’amour. Tout en les gardant tacites,  il nous expliquera que celui qui aime loyalement et qui a du cœur, ne s’en plaindra jamais et n’en ressentira aucun mal. Mieux même, quand il aura trouvé et éprouvé ces maux, les bienfaits et la récompense n’en seront que plus grands, au bout du chemin.

« Qui d’amours se plaint » par la quatuor féminin Anonymous 4

Love’s Illusion ou le chansonnier    de Montpellier  par le quatuor féminin Anonymous 4

chanson-musique-medievale-album-amour-courtois-codex-montpellier-moyen-ageNous vous avons déjà touché un mot dans un article précédent, du quatuor américain Anonymous 4, mais aussi de leur album Love’s illusion. Sortie en 1994, cette production  faisait une large place au codex de Montpellier avec 29 pièces  toutes issues   du célèbre manuscrit médiéval. Avec près de 65 minutes d’écoute,   Love’s Illusion, Motets français des XIIIe et XIVe siècles  a été réédité en   2005 chez Harmonia mundi USA. Il est donc toujours   disponible à la vente au format CD ou dématérialisé.

Membres de la formation Anonymous 4  :   Ruth Cunningham, Marsha Genensky, Susan Hellauer, Johanna Rose


« Qui d’amours se plaint »  ,  paroles en vieux français et clés de vocabulaire

NB : concernant la traduction littérale de cette pièce, du vieux-français vers une langue plus actuelle, nous l’avons jugé un peu inutile pour le moment. A quelques clés de vocabulaire près, que nous vous indiquons, cette chanson se comprend, finalement, assez bien .   

Qui d’amours se plaint
Omques de cuer n’ama
Car nus qui bien aint (aime loyalement)
D’amours ne se clama  (se plaindre);
Ja loiaus amans ne se feindra  (hésiter, manquer de courage)
Ne ne se pleindra
Des doz maus d’amer ja,
Nuit ne jor tant n’en avra,  (nuit et jour, il n’en aura jamais assez)
Car douçour si trés grant i trovera
Qui bon cuer a,
Que ja mal ne sentira.
Por ce ne departira   (se séparer,   s’en défaire)
Nus tant n’en dira
De cele que tou mon cuer a :
Touz jors est la,
Ja voir ne s’em partira,
Car quant les maus trovés a,
Si doz les biens partrovera (partrover : trouver) :
Trop douz si les a.


En vous souhaitant une  excellente journée

Fred
Pour moyenagepassion.com
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