Archives de catégorie : Blondel de Nesle

Au moyen-âge central, Blondel de Nesle, fine amant et poète courtois a fini par rencontrer une légende dont il n’est pas certain qu’elle fut vraiment sienne. Noble chevalier, il aurait été compagnon de Richard Cœur de Lion à la croisade ; il l’aurait même peut-être sauvé de sa prison d’Autriche, en conquérant au passage certaines lettres de noblesses dans le monde anglo-saxon.

Alors rêve de chroniqueur médiéval ou réalité ? Nous tenterons d’y répondre et, ici, vous découvrirez l’œuvre de ce trouvère médiéval, au sens large : biographie, sources, legs poétique, chansons commentées et traduites, avec des versions musicales par les meilleures formations du moment.

En tos tens que vente bise, une chanson médiévale courtoise de Blondel de Nesle

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet :   musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, vieux-français, langue d’oil, fine amor.
Période :   XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Titre :   
En tos tens que vente bise
Auteur :    
Blondel de Nesle (1155 – 1202)
Manuscrit :
MS Français 844, Manuscrit du roi (BnF départements des manuscrits)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionu coeur du XIIe siècle, à l’unisson des premiers trouvères, Blondel de Nesle chante la courtoisie en tout temps. Dans ce nouvel échantillon de sa poésie, il nous entraînera, en effet, loin du « renouvel » printanier, au cœur de la saison froide et sous le souffle du vent. Pour le reste : souffrance, affres du doute et douleur du rejet, un bon nombre d’ingrédients habituels de la lyrique courtoise seront au rendez-vous pour accorder l’humeur du trouvère avec ce climat  hostile. On y trouvera aussi  la dimension sociale ascendante  qui traverse, plus souvent qu’à son tour,  l’amour courtois ; le poète nous  l’affirmera, la dame visée par sa flamme est de meilleure lignage et de plus haute condition que lui.

Aux sources  historiques   de cette chanson

Blondel-de-Nesle-poesie-chanson-medievale-MS-francais-844-BnF_sCette chanson médiévale est attribuée à Blondel de Nesle dans un certain nombre de manuscrits. Nous avons choisi de vous faire découvrir, ci-contre, la version du MS Français 844 de la Bnf,   plus  connu  encore sous le nom de Manuscrit ou Chansonnier du Roi. Daté du XIIIe siècle,  sous  la plume de Lambert l’Aveugle, ce précieux témoin de la poésie et de la musique du moyen-âge central contient près de  225  feuillets pour un large nombre d’auteurs et de chansons annotées. On y retrouve pèle-mêle troubadours  et trouvères célèbres mais aussi auteurs anonymes, pour un total de près de 600 pièces.

Pour la transcription moderne de la pièce du jour, nous  avons suivi  la version de Prosper Tarbé   dans son ouvrage  Les œuvres de Blondel de  Néele, collection les poètes de Champagne antérieurs au XVIe siècle (  1862). Quant à son interprétation moderne, nous nous sommes laissés entraînés outre-manche à la découverte d’une formation exceptionnelle : les Gothic Voices.  Une fois n’est pas coutume, il s’agit d’un extrait.

Un extrait de cette chanson    de Blondel par l’ensemble Gothic Voices

Gothic Voices & Christopher Page

christopher-page-passion-musiques-medievales-gothic-voicesC’est en 1980, sous la houlette de Christopher Page, que s’est formé cet ensemble originaire du Royaume-Uni. Expert des musiques anciennes et du répertoire  médiéval,  cet instrumentiste, guitariste, universitaire et musicologue  anglais  n’est plus à présenter de l’autre côté de la Manche. En plus de ses nombreuses contributions musicales, sa longue carrière lui a permis de se signaler également par  de  nombreuses études sur l’histoire de la guitare en Angleterre (de la renaissance au XIXe siècle). On lui doit encore un nombre significatif de publications sur les instruments et la musique du moyen-âge ; autant dire que nous sommes en présence d’un érudit, passionné de musique autant que d’ethnomusicologie.

Gothic Voices – discographie et carrière

Sous la direction de Christopher page, l’ensemble Gothic Voices a enregistré prés de 25  albums, sur une longue carrière de 40 ans. Les thèmes abordés sont d’une grande variété, avec un fort centre de gravité autour de l’Europe médiévale. La grande majorité de leurs productions couvre une période qui va des trouvères du XIIIe siècle,  jusqu’au moyen-âge tardif et au XVe siècle. On y trouvera des pièces issues du répertoire français, anglais, mais encore italien ou rhénan avec des incursions du côté de l’oeuvre musicale  de Hildegarde de Bingen.

gothic-voices-ensemble-medieval-discographie-presentation-christopher-page

Au delà de leur succès auprès du public, les contributions de Gothic Voices ont été largement saluées mais aussi récompensées par la critique. Ils ont notamment reçu  des gramophones d’or pour trois de leurs albums.  Côté agenda, l’ensemble est toujours actif sur la scène musicale anglaise. Vous pourrez retrouver plus d’information sur son actualité sur son site web (en anglais) au lien suivant.

Membres  actuels   :   Catherine King (mezzo-soprano), Steven Harrold (tenor), Julian Podger (tenor), Stephen Charlesworth (bariton)

L’album : le Mariage du Ciel et de l’enfer,
Motets  & chansons du XIIIe siècle  en France

En  1991, la formation britannique partait à la  rencontre  du XIIIe siècle français avec une belle sélection de chansons et de motets d’époque. « The   marriage    of Heaven and Hell « ,   sous un titre qu’on pourrait être tenté d’associer plus aux poésies de  William Blake qu’au moyen-âge central français, l’album présentait dix-sept pièces   dont la grande majorité   était d’origine anonyme.   Entre ces dernières musique-medievale-album-trouvere-Blondel-de-Nesle-Gothic-voices-Christopher-page-Moyen-ageon trouvait la pièce du jour de Blondel, mais aussi une pièce de  Colin Muset, une autre signée de la main de Gauthier d’Argies, et même encore une incursion du côté des troubadours avec la célèbre chanson  « Quan vei la lauzeta mover » de Bernard  de Ventadour.

Cet album, originellement sorti chez Hypérion Records a été réédité en 2007 chez Helios. On le trouve  encore disponible à la vente au format CD ou MP3. Voici un lien utile pour plus d’informations  à ce sujet : The of Heaven and Hell : Le Mariage du Ciel et de l’enfer


En tos tens que vente bise
dans le vieux-français de Blondel de Nesle

NB : pour cette traduction  (assez ardue) du vieux-français vers le français moderne, nous nous sommes appuyé sur des recherches  habituelles dans les sources  et les dictionnaires auxquelles il nous faut ajouter l’aide, plus que précieuse, de   Yvan G Lepage et de son ouvrage : l’Oeuvre lyrique de Blondel de Nesle, sorti chez Honoré Champion en 1994.

En tos tens que vente bise,
Pour cele, dont sui sorpris,
Qui n’est pas de moi sorprise,
Devient mes cuers noirs et bis.
De fine amour l’ai requise,
Qui cuer et cors m’a espris,
Et s’ele n’en est esprise,
Por mon grant mal la requis.

En  cette saison où la bise souffle
Pour celle  que je désire (dont je suis  épris)
Et qui ne  me désire pas
Devient mon cœur   noir et sombre.
D’un  loyal amour,  je l’ai   requise
Elle qui m’a conquis tout entier (cœur  et corps, corps et âme)
Et si  elle   ne s’éprend pas de moi à son tour
Je  l’aurais  priée pour  mon plus grand malheur.

Mais la dolors me devise ,
Qu’à la millor me sui pris,
Qu’ains fut en cest mond prise,
Sé j’estoie à son devis
Tort a mes cuers, qui s’en prise (proisier, preisier) ;
Car ne sui pas si eslis,
S’ele eslit, qu’ele m’eslise :
Trop seroie de haut pris.

Mais la douleur me souffle (deviser, diviser ou tirailler ?)
Que    je me serais épris de la meilleure
Qui fut jamais aimée en ce monde
Si j’étais  soumis à sa volonté !
Tort  à mon cœur, qui s’en vante
Car je ne suis pas si distingué (éligible, parfait)
Si elle choisit jamais, pour qu’elle me choisisse :
Je serais pris de trop haut (ce serait m’élever plus que je le mérite)

Et nequedent  destinée
Done à la gent maint pensé.
Tost i metra sa pensee,
S’Amors li a destinée.
Je vis ja telle dame amée
D’hom de leur bas parenté,
Qui miex iert emparentée,
Et si l’avoit bien amé.

Et cependant la destinée
Donne aux gens de quoi réfléchir
Et elle aura tôt fait d’y mettre sa pensée
Si l’Amour l’y a destiné.
J’ai déjà vu telle dame aimer
Homme de plus basse parenté (lignage)
Alors qu’elle était mieux née que lui
Et pourtant, elle l’avait aimé de belle façon (entièrement, courtoisement).

Por c’est droit , s’Amors m*agrée,
Que mon cuer li ai doné ;
Se s’amors ne m’a donée ,
Tant la servirai à gré.
S’il plaist à la désirée,
Un dols baisier a celée
Aurai de li à celé ,
Que je tant ai désiré.

Pour cela il est juste, si l’Amour m’agrée,
Que je lui ai donné mon cœur,
Et  si elle ne m’a donné son amour
Je la servirai tant à sa guise
Que, s’il plait à la désirée,
Un doux baiser  caché 
Elle me donnera en secret 
Que j’ai tant désiré.


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

« L’amour dont sui espris », Blondel de Nesle pris au jeu de la courtoisie

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet :   musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, vieux-français, langue d’oil, fine amor.
Période :   XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Titre: 
L’amour dont sui espris
Auteur :    
Blondel de Nesle (1155 – 1202)
Interprète : 
Martin Best Mediaeval Ensemble
Album : Songs of Chivalry (1983)

Oyez, oyez, bonnes gens,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons de nous suivre jusqu’aux abords du  XIIe siècle, au temps du  Moyen-âge des trouvères et avec  l’un des plus célèbres d’entre eux : Blondel de Nesle,  noble chevalier croisé, devenu héros de légende et grand compagnon, dit-on aussi, de Richard Cœur de Lion.

Une pièce courtoise dans les règles de l’art

Comme tant d’autres auteurs de son temps, Blondel de Nesle a fait de la courtoisie un de ses cheval de bataille poétique.  Avec  la chanson du jour, il n’y déroge pas et nous livre  la    « complainte » d’un fine amant, dans les règles de l’art. Suspendu à la décision de la belle que son cœur  a élu,  il ne peut qu’espérer : la loyauté dont il  a fait preuve, jusque là, sera-t-elle récompensée ? La question restera en suspens à la fin de cette pièce mais, entre-temps, le trouvère nous aura brossé le portrait conventionnel de l’amant idéal, servant, anxieux, souffrant, à la merci d’un   acquiescement ou d’un rejet de sa dame.

Sources  et manuscrits

blondel-de-nesle-chanson-medievale-amour-courtois-amour-sui-espris-manuscrit-chansonnier-cange-francais-846-moyen-age-sOn peut retrouver cette chanson du chevalier trouvère dans un certain nombre de manuscrits médiévaux. Dans ces diverses sources, elle lui est, quelquefois,  attribuée sous le nom de  Blondel de Nesle, de Blondeaus ou encore de  Blondiaus.

Sur la photo ci-contre, nous avons choisi de vous présenter la version du Chansonnier Cangé. Conservé au département des manuscrits de la BnF sous la  référence  Français  846. ce manuscrit du XIIIe siècle, riche de 351 pièces d’époque, a l’avantage de nous fournir une notation musicale de cette composition (pour le consulter en ligne c’est ici). Il n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Cette pièce a, en effet, fait l’objet de plusieurs contrefactum, dont l’un d’eux, attribué à Gautier de Coinci, peut être retrouvé dans le Manuscrit de l’Arsenal   3517.

Transcription, interprétation, traduction

Pour la retranscription de cette chanson médiévale en calligraphie moderne, nous nous sommes appuyés sur l’ouvrage de Prosper Tarbé daté de  1862 :  Les Œuvres de Blondel de Néele (collection des poètes de Champagne antérieurs au XVIe siècle).  Enfin, pour mieux  la  découvrir, nous vous proposons l’interprétation qu’en fit l’ensemble  Martin Best dans le courant des années 80 et nous terminerons, en vous gratifiant d’une traduction maison de l’oïl de Blondel au français moderne.

L’amour dont sui espris  ,   Blondel de Nesle par Martin Best

Martin Best et son album Songs of Chivalry.

Nous avons déjà eu l’occasion de vous présenter la formation   Martin Best, ainsi que son excellent album « chansons de chevalerie ».  Nous n’allons donc pas y revenir dans le détail et  vous pouvez vous reporter à l’article suivant pour en savoir plus : Martin Best Mediaeval Ensemble.

musique-medievale-album-Martin-best-medieval-ensemble-trouveres-troubadours-moyen-ageRappelons simplement que, des années 70 aux 90, l’ensemble médiéval anglais a légué un nombre considérable d’interprétations et d’enregistrements sur la période  du moyen-âge central. Sorti en 1983, Songs of Chivalry  n’en est qu’un échantillon mais il présente, tout de même, 19 pièces empruntées au répertoire des trouvères et des troubadours, interprétées de main de maître.  Vous pouvez retrouver  cet album à la vente en ligne  au format CD ou digitalisé   Mp3   : plus d’informations sur l’album Songs of chivalry.


L’amour dont sui espris, Blonde de Nesle
Du vieux français au français moderne

Notes sur la traduction :   c’est une première approche  qui n’a que le mérite d’un premier jet. Dans l’optique d’une publication, elle devrait, bien sûr, faire l’objet de quelques revisites  pour être précisée. N’hésitez pas à commenter si vous avez quelques lumières  à  apporter.

L’amour dont sui espris
Me force de chanter,
Si fait com hom sorpris
Qui ne puet amender.
Petit i ai conquis,
Mès bien me puis vanter :
Que j’ai pièça appris
A loyaument amer.
A li sont mi penser
Et seront a tous dis ;
Ja nès en quier oster.

L’amour dont je suis épris
Me commande de chanter,
Aussi, je le fais comme celui, pris au dépourvu,
Qui ne peut s’y soustraire.
J’y ai peu gagné
Mais je puis  bien me vanter
Que j’ai appris depuis longtemps
À aimer loyalement.
À elle vont mes pensées
Et y seront toujours ;
Jamais je ne voudrais les en ôter.

Remembrance du vis
Frés et vermeil, et cler,
A mon cuer en tel mis
Que ne l’en puis tourner ;
Et se j’ai les maus quis,
J’es doi bien endurer.
Se ai je trop mespris
Ains la doi mieux amer.
Comment que j’aie comper,
N’i ai rien , ce m’est vis
Que de merci crier.

Le souvenir du visage
Frais et vermeille et clair,
A mis mon cœur dans un tel état
Que je ne puis plus l’en détourner
Et puisque j’ai voulu ces maux
Il me faut bien le endurer,
Si, en cela, je me suis fourvoyé
Alors je dois l’aimer plus encore.
Pour ce que j’y ai gagné (1)
Il ne me reste plus, à mon avis,
Qu’à crier merci.

Lonc travail sans esploit
M’eust mort et traï.
Mes mes cuers attendoit
Ce pour quoi l’a servi.
Si pour lui l’ai destroit,
De bon cuer l’en merci.
Je sai bien que j’ai droit,
Qu’onc si bele ne vi.
Entre mon cuer et li
Avons fait si à droit
Qu’ains de rien n’en failli.

Une long effort  (tourment, peine) sans réussite (avantage, gain)
m’eut tué et trahi
Mais mon cœur  attend
Ce pour quoi il la servit.
Si pour elle je l’ai tourmenté (destreindre : tourmenter, torturer, contraindre)
Je l’en remercie de tout cœur.
Je sais bien que j’ai bien agi
Car jamais je ne vis si belle,
Entre mon cœur et elle
Nous nous sommes comportés si justement
Qu’ainsi rien ne faillit (ne fut mal fait, ne fit défaut)

Dex ! pourquoi m’occiroit,
Quant ainz ne li menti ?
Sé ja joians en soit
Li cuers, dont je la pri !
Je l’aim tant et convoit
Et cuid pour voir de li
Que chascuns, qui la voit
La doie amer ausi.
Qu’est ce, Dex, que je di !
Non feroit, ne porroit
Nul ne l’ameroit si.

Dieu ! Pourquoi m’occirait-elle
Quand jamais je n’ai failli à ma parole (je ne lui ai menti)
Si c’est le cas (2),  qu’en soit heureux
mon cœur,  je l’en implore !
Je l’aime et la désire tant
Et crois à la voir
Que chacun qui la voit
Doit l’aimer aussi.
Mais, Dieu, qu’est-ce que je dis ?
Nul ne le ferait, ni ne pourrait
l’aimer autant, ni aussi bien que moi.

Plus bele ne vit nus
Ne de cors ne de vis ;
Nature ne mist plus
De biauté en nul pris.
Pour lui maintiendrai l’us
D’Enéas et Paris,
Tristan et Piramus,
Qui amèrent jadis,
Et serai ses amis.
Or pri Dieu de lassus
Qu’à l’eure soie pris.

Jamais je ne vis plus belle qu’elle,
Ni de corps ni de visage :
La nature ne mit plus
De beauté en personne.
Pour elle, je suivrais l’usage
D’Enéas et Paris,
Tristan et Piramus,
Qui aimèrent jadis,
Et je serais leur égal (ami, parent ou « je serais son amant » (?)) ,
Or, je prie Dieu du ciel
Qu’il en prenne acte sur le champ. (que le sort en soit scellé)

Sé pitiez ne l’en prent,
Je sai qu’a estovoir
M’ocirra finement :
Ce doi je bien voloir.
Amé l’ai loiaument,
Ce me doit bien valoir,
Amors de gréver gent
N’eust si grant pooir.
De grans maus m’a fait hoir.
Dont Tristans soffri tant :
D’ameir sens decevoir.

Si elle ne me prend pas en pitié,
Je sais que, nécessairement,
Elle finira par me tuer.
Mais je dois bien le vouloir.
Je l’ai aimé loyalement,
Cela doit bien me valoir,
Que l’amour me fasse souffrir aimablement
S’il n’avait un si grand pouvoir.
Il m’a fait hérité de biens grands maux.
Dont Tristan souffrit tellement
Pour aimer sans tromperie.

(1) «  Comment que j’aie comper »   :    Pour ce que j’y ai gagné ?  Comperer : acheter, gagner, acquérir, expier, être puni – comment que : quoique, de quelque manière que )

(2) « Sé ja »  :    « Si c’est le cas »   Si jamais (?)


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

A l’entrant d’esté: une chanson d’amour courtois en langue d’Oil du trouvère Blondel de Nesle

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet : musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, vieux-français, langue d’oil, fine amor.
Période :  XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Titre:  
A l’entrant d’esté
Auteur :   
Blondel de Nesle
Interprète : 
Estampie, Graham Derrick
Album  : Under The Greenwood Tree (1997)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn continuant d’explorer la piste des trouvères du moyen-âge central, nous revenons aujourd’hui à la poésie et aux chansons de Blondel de Nesle.  Contemporain de Gace Brûlé  et de  Conon de Bethune, ce noble entré depuis dans la légende, faisait sans doute partie d’un petit cercle d’amis et de nobles qui s’adonnaient à l’Art de Trouver, autour des cours florissantes du nord de la France et notamment celle de Champagne. Un peu plus tard, c’est sur l’héritage de ces derniers que Thibaut de Champagne composera, à son tour, ses propres chansons.

Nous ne reviendrons pas ici sur les éléments de biographie que nous avons déjà largement abordés (voir article: l’amour courtois d’Oc en Oil, Blondel de Nesle, trouvère, poète, adepte et fine amant devenu « légendaire »). Rappelons simplement que Blondel de Nesle compte dans la génération des précurseurs qui transposèrent la lyrique courtoise provençale et occitane en langue d’oïl. La chanson du jour s’inscrit totalement dans cette veine; on y retrouve tous les ingrédients et même les archétypes de la fine amor. Forme exacerbée du sentiment amoureux ou bien plutôt construction littéraire à part entière, le fine amant s’y tient dans cette position inconfortable (quelquefois même à la limite du supportable) de l’attente. A la merci du moindre signe d’acceptation, il se « complaît » dans la prison volontaire de  la  Delectatio Morosa, cette  exaltation propre à l’amour courtois, nichée dans la tension extrême entre, d’un côté, l’angoisse du rejet ou de la perte de la dame convoitée et, de l’autre, l’espoir de la reconnaissance de son statut d’amant parfait et le désir bientôt assouvi qui lui succédera.

La pièce du jour dans les manuscrits anciens

On peut retrouver cette chanson de Blondel de Nesle dans un certain nombre de manuscrits anciens ( Cangé, Français 844, Manuscrit de Berne, Manuscrit du Vatican, etc…), avec des variantes notables entre ses versions. Elle y est  diversement attribuée par les copistes à d’autres auteurs : Gace Brûlé, ou même demeurée anonyme dans certains ouvrages. D’autres manuscrits, plus nombreux, l’attribuent bien à Blondiax ou Blondiaus, Le dernier vers de cette composition ne laisse, du reste, que peu d’équivoque sur sa paternité.  Pour plus de détails sur tout cela, on pourra valablement consulter l’ouvrage de Prosper Tarbé : les Oeuvres de Blondel de Nesle, collection des poètes de Champagne antérieurs au XVIe siècle (1862).

Pour les paroles, nous retranscrivons ici la version qu’il a lui-même choisi de cette chanson, celle annotée musicalement du Manuscrit Français 1591, connu encore sous le nom de Chansonnier Français R (ancienne cote Manuscrit 7613). Vous pouvez retrouver ci-dessus les feuillets du manuscrit qui la contiennent ainsi que leur notation musicale. Daté de la première moitié du XIVe siècle, l’ouvrage contient des chansons notées et jeux partis. Il est consultable sur Gallica au lien suivant.

A l’entrant d’esté, Blondel de Nesle par l’Ensemble Estampie

L’Ensemble Estampie pour une grande évocation de la légende de Robin des Bois

Dans un album resté d’anthologie, l’Ensemble anglais Estampie, sous la direction de Graham Derrick, se proposait d’évoquer, avec une sélection musicale débordant le répertoire musical médiéval, le personnage et les aventures de Robin de Bois. Le titre de l’album « Under the Greenwood tree » (Sous l’arbre de Greenwood), se réfère d’ailleurs à la forêt de Sherwood, repère et fief du célèbre héros et archer de cette légende anglaise dont bien des composants ont été rédigés postérieurement au siècle qu’elle évoque.

Sorti en 1998, l’album contient pas moins de 30 pièces contemporaines ou plus tardives, évocatrices de cette période trouble de l’Angleterre médiévale qui avait vu son roi Richard Coeur de Lion partir pour les croisades. On retrouve ainsi, dans l’introduction de cette belle production, le célèbre chant de croisades Pälastinalied du poète médiéval allemand Walther von Vogelweide, suivi de la non moins renommée  Complainte du prisonnier de Richard Coeur de Lion : Ja Nuns Hons PrisLa chanson du jour arrive, quant à elle, en troisième et évoque, entre les lignes, la légende selon laquelle le trouvère Blondel de Nesle, très proche du roi d’Angleterre, aurait même été celui ayant permis de le retrouver dans sa geôle d’Autriche. Certaines versions de l’histoire conte que le poète, parti à la recherche du souverain, entonnait à tue-tête une chanson afin que ce dernier puisse l’entendre et se manifester et que c’est grâce à cela qu’il put le localiser. Sans doute l’Ensemble Estampie nous suggère-t-il ici, en forme de clin d’oeil, que la pièce du jour pourrait-être celle qui permit au trouvère de retrouver le roi.

Pour revenir au reste de l’album, on y trouve encore Kalenda Maya de Raimbaut de Vaquerias ainsi qu’une autre pièce anonyme en provenance de la France médiévale. Le reste se partage entre des pièces d’origine anglaise sur la légende de Robin de bois. Comme nous l’avions déjà souligné ici, on peut aussi y entendre une version vocale de la célèbre chanson Lady Greensleeves.

musique_medievale_et_ancienne_chanson_greensleeves_folk_populaire_anglaisL’album est disponible à la vente en ligne sous forme CD, mais également au format MP3 pour ceux qui préféreraient n’en acquérir que des pièces choisies. Voici un lien où vous pourrez trouver les deux versions : Under The Greenwood Tree.

A l’entrant d’esté
dans le vieux-français de Blondel de Nesle

A l’entrant d’esté que li temps s’agence* (s’adoucie),
Que j’oï sur la flour les oiseaux tentir* (retentir, faire entendre un son),
Sui pensis d’amour, où mes cuers balance* (est en péril, ébranlé)
Diex me doint* (de do(n)ner) avoir joie à mon plaisir !
Ou autrement cuid* (cuidier : croire) morir sans doutance* (hésitation);
Car je n’ay el mond autre soustenance* (soutien, appui);
Amours est la riens* (chose) que je plus désir.

N’est pas droit d’amours que cil les biens sente,
Qui ne peut les maus aussi soustenir. (1)
Chargiez me les a tous en pénitence
La belle, qui bien me les puet mérir* ( faire gagner, récompenser).
Tous les mauls d’un an par une semblance
M’assouageroit* (me soulagerait), par sa grant vaillance* (valeur),
Celle qui me fait parler et taisir* (taire).

Un autre homme en fust piécà* (depuis longtemps déjà) la mort prise,
S’il aimast ainsinc, com j’ai fait lousjours ;
Car onques n’en pois* (de peser, ne m’en pèse), par mon bel service,
Traire* (présenter) bel semblant* (apparence,image) , si com j’ai aillours.
Ja en bel servir n’aurai mès fiance* (foi, certitude, confiance) :
Sé je l’amour perd, ou j’ai m’atendance* (espérance),
Asseure m’a …. mourir la flours.

Hélas ! je l’aim tant de cuer, sans faintise ,
Ara* (de avoir) ja merci de moi fine amours.
Moult parai ma paine en bel lieu assise ;
Mes trop m’i demeure, et joie, et secours.
Ainz mès nul amant, en tel espérance,
N’attendit d’amours la reconnoissance
Comme a fait cilz ( las ! ) à si grant dolours.

Mon cuer doi haïr, sé longuement la prie.
Cuidiez que li maus d’amer ne m’anuit ?
— Nenil. — Par foi ! dit ai grande folie.
Ja ne quiers avoir nul autre déduit* (plaisir, jouissance).
Tant com li plaira, serai roy de France ;
Car en tout le mond n’a de sa vaillance
Pucelle ne dame ; mes que trop me fuit !

Je chant et respond de ma douce amie ;
Et à li penser me confort la nuit.
Diex ! verrai je ja le jour qu’ele die :
— Ami, je vous aim ! vrai voir je cuid.
Amours me soustient, où j’ai ma fiance ,
Et ce que je sai qu’elle est belle et blanche ;
Ne m’en partirai* (séparer), s’or m’avoit destruit.

Mes ne doit Amours servir en balance,
Car à chascuns rend selonc sa vaillance.
Blondel a de mort a vie et conduit.

(1) Il n’est pas juste en amour (fine amant parfait) celui qui en ressent les bienfaits, mais n’est pas capable d’en supporter les souffrances.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.