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Une chanson « légère et ordinaire » de giraut de bornelh

Sujet  : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, sirventès, serventois, troubadour, manuscrit médiéval, occitan, oc, trobar leu
Période   : moyen-âge central, XIIe et XIIIe siècle
Auteur   :  Guiraut de Bornelh, Giraut de Borneil, Guiraut de Borneill, (?1138-?1215)
Titre : Leu chansonet’e vil

Bonjour à tous,

près avoir partagé des éléments de biographie sur le troubadour Giraud de Bornelh, nous vous présentons, aujourd’hui, une de ses chansons. Sa partition d’époque ne nous est pas parvenue, les groupes qui s’y sont essayés ont donc dû composer ou, plus souvent, s’adonner à l’art du contrafactum en plaquant sur les vers de Giraud une autre mélodie médiévale.

« Leu chansonet’e vil » : une intention de clarté

Classée comme un sirventes, cette chanson du troubadour limousin affiche, dès le départ, des intentions de légèreté et même de clarté, en se positionnant dans le registre du « trobar leu ». Pourtant, comme on le verra, la distance temporelle et linguistique, autant que le style (qui demeure largement allusif) la rendent encore difficile à saisir. Hors de son contexte médiéval, et même une fois traduite, elle ne se livre donc pas si facilement et continue de conserver quelques mystères.

Sources médiévales et manuscrits

Pour les sources manuscrites, on pourra citer le Chansonnier provençal ou Chansonnier K, sous la cote (Mss Français 12473) au département des manuscrits de la BnF. On y ajoutera encore un autre chansonnier conservé, en Italie, à la Bibliothèque Universitaire d’Estense. Sous la cote alfa.r.4.4, le Canzoniere provenzale estense (consulter en ligne ici), connu encore comme le chansonnier D, contient lui aussi un grand nombre de chansons de troubadours occitans et provençaux.

Traduction et interprétation

Pour une première approche de traduction, nous nous sommes appuyés sur diverses sources avec des recherches complémentaires autour de l’occitan médiéval. A ce stade, pourtant, il nous faut bien l’admettre, quelques flottements subsistent. Aussi, nous dirons qu’il s’agit d’une première version qui gagnerait à être retravaillée. Nous vous la présentons plus bas dans cet article.

Pour son interprétation, un certain nombre de formations médiévales s’y sont attaquées, et nous avons choisi ici la version présentée par l’Ensemble médiéval Tre Fontane dans le deuxième opus de leurs travaux consacrés au Chant des Troubadours.

Un superbe version de la chanson de Giraud de Bornelh par Tre Fontane

l’Ensemble Tre Fontane :
le Chant des Troubadours Vol 2

Nous avons déjà eu l’occasion de parler, à plusieurs reprises, de l’Ensemble Tre Fontane et ses grandes qualités. Née au milieu des années 80, cette belle formation a fait du moyen-âge et des troubadours occitan, un de ses grands répertoires d’élection (voir portrait de cette formation).

En 1993, deux ans après la sortie du volume 1 de leur Chant des Troubadours, autour des compositeurs médiévaux originaires d’Aquitaine, Tre Fontane poursuivait son exploration musicale avec les troubadours du Périgord. Le Volume 2 s’avéra tout aussi réussi que le premier. On pouvait y retrouver une sélection de 11 pièces pour 53 minutes de durée et quatre grands auteurs et poètes occitans du moyen-âge : Arnaud de Mareuil, Bertrand de Born, Arnaud Daniel et enfin Guiraud de Bornelh.

Une version énergique et enlevée

Pour cette chanson de Giraud, qui clôt d’ailleurs l’album, Tre Fontane a fait un choix mélodique et instrumental plutôt enlevé ; leur version nous entraîne plein sud, aux confins de l’Andalousie, avec des influences même très directement orientales. Sur cette orchestration généreuse et rythmée, la voix puissante et bien posée de Jean-luc Madier vient faire littéralement décoller l’ensemble. Une fois de plus, l’essai est transformé et Tre Fontane parvient à faire revivre et à actualiser un monde occitan médiéval qu’on croyait disparu dans les couloirs du temps.

Sorti originellement chez Adda, l’album a déjà été réédité plusieurs fois. On peut toujours le trouver en ligne au format CD et même sous forme digitalisée. Voici un lien utile pour plus d’informations : Le chant des troubadours vol.2 : Périgord

Les membres de Tre fontane sur cet album

Chant, Jean Luc Madier. Flûtes, Chalémie, Maurice Moncozet. Flûtes, cornamuse : Hervé Berteaux. Vielle à roue, Pascal Lefeuvre. Oud, Thomas Bienabe. Daf, percussions, derbouka, Jacques Détraz.


Leu chansonet’e vil de Giraud de Bornelh
avec adaptation en français moderne (V1.001)

Leu chansonet’e vil
M’auri’a obs a far
Que pogues enviar
En Alvernh’al Dalfi.
Pero, s’el drech chami
Pogues n’Eblon trobar,
Be.lh poiria mandar
Qu’eu dic qu’en l’escurzir
Non es l’afans,
Mas en l’obr’esclarzir.

Je m’attacherai à faire
Une chanson légère et ordinaire
Que je puisse envoyer
Au Dauphin, en Auvergne .
Mais si, sur le droit chemin,
Elle peut trouver Sire Eblon (1)
Elle pourrait bien lui être adressé (envoyé)
Puisque je dis que l’effort (la difficulté)

N’est pas de ‘rendre l’œuvre (le propos) obscur
Mais plutôt de l’éclaircir.

E qui de fort fozil
No vol coltel tocar,
Ja no.l cut afilar
En un mol sembeli!
Car ges aiga de vi
No fetz Deus al manjar,
Ans se volc esalzar
E fetz esdevenir
D’aiga qu’er’ans
Pois vi per melhs grazir.

Et celui qui, sur la pierre à polir (le dur fusil)
Ne veut poser son couteau
Jamais il ne pourra l’aiguiser
Avec une douce peau de zibeline.
Car en rien, Dieu ne nous fit
de l’eau à partir du vin pour nous nourrir.
Au lieu de cela, il voulut s’élever
Et transforma
L’eau qui était là
En vin afin qu’on puisse mieux lui rendre grâce.

E qui dins so cortil,
On om no.l pot forsar,
Se vana d’aiudar,
Pois no fai, mas qu’en ri,
Pro a de que.s chasti,
E qui de sol gabar
Vol sos clameus paiar,
Ja Deus re can dezir
Noca l’enans
Ni li lais avenir.

Et celui qui, dans sa forteresse (enclos, cour)
Où nul homme ne peut pénétrer par force
Se vante d’aider
Et puis, n’en fait rien, mais en rit
Tirerait profit à se châtier lui-même (qu’on le blâme, réprimande).
Et celui qui veut payer ses créanciers,
A coup de plaisanteries, (Et celui qui parlant seul, continue de croire qu’il est écouté ?)
Ne pourra espérer une seule chose venant de Dieu
Jamais il ne le put
Et il ne le pourra par la suite.

Per qu’eu d’ome sotil
Que sap so melhs triar
No.m met a chastiar
Ni fort no.m n’atai!
Mas un pauc me desvi,
Car non o posc mudar-
Tan m’es greu a portar-
Qui no sap eissernir
Cans d’entre tans
Ni cui com al partir.

C’est pour cette raison que l’homme subtil
Qui sait discerner ce qui est bien pour lui
Ne me blâme jamais
Pas plus que le fort ne m’inquiète (me cause de tort) !
Mais je me suis un peu égaré
,
Je ne peux m’en empêcher –
Tant cela m’est lourd à porter –
Celui qui ne sait pas discerner
Une chanson d’une dispute (entre toutes les autres?)
Ne peut savoir comment les départager (séparer, répartir)
.

E si.lh fach son gentil
A la valor levar,
Aissi.s fan a guidar
C’om s’en sen, a la fi!
Que lo savis me di
Que ges al mech tensar
No dei ome lauzar
Per so ben escremir
Ni per colps grans,
Que.l pretz pen al fenir.

Et si les faits sont bons (gracieux favorables)
Pour hausser la valeur (d’un homme)
Ainsi ils nous guideront
Comme on pourra le voir, à la fin !
Puisque les sages me disent
Qu’au milieu d’un conflit,
Je ne dois louer un homme,
Pour ses qualités à combattre,
Ni pour les grands coups
(qu’il donne ?),
Puisque la valeur (le mérite) véritable n’est connue qu’à la fin.


E qui ja per un fil
Pen pretz, c’om sol amar,
Greu poira pois trobar,
Si.s romp, qui ferm lo li!
C’a pauc en un trai
No son li ric avar,
C’aissi, co.s degr’alzar
Per els e revenir
Pretz e bobans
E jois, l’en fan fugir.

Et si par un fil
Sont suspendues les valeurs, que nous avons l’habitude de priser,
Il sera encore plus dur de trouver
S’il se brise, qui pourra le lier solidement à nouveau !
Car peu nombreux
Sont les riches qui ne soient pas avares,
De telle sorte que quand ils devraient augmenter (monter d’un cran leurs dépenses, leurs valeurs ?)
Pour faire revenir (ramener, restaurer)
Les mérites, les fastes
Et la joie. Ils les font fuir.

Mas eu tri un de mil,
Pero no l’aus nomnar
Per paor d’encuzar
Que.lh dreisses lo coissi!
C’oi del ser al mati
No pot re melhurar
Ni ja apres sopar
No l’auziretz re dir,
Qu’eis lo mazans
No n’esch’apres dormir.

Moi j’en choisis un entre mille
Mais je n’ose le nommer
De peur qu’on me reproche
De redresser ses oreillers !
(de le soigner, le flatter inconsidérément)
Puisqu’aujourd’hui, du soir au matin,
Rien ne peux s’améliorer,
Ni même après souper,
Je n’entends dire un mot
Dont le bruit tapageur
Ne naisse qu’une fois endormi (après dormir).

Era.m torn en umil
Vas mo Bel-Senhor char!
Ren als no.lh sai comtar
Mas que s’amors m’auci.
Ai, plus mal assesi
Noca.m saup envirar
Qu’era no posc pauzar!
Ans trebalh e consir
Si que mos chans
Es ja pres del delir.

E deuria.l mandar
Mo Sobre-Totz e dir
Que.l maier dans
Er seus, si.m fai falhir.

Maintenant, je me tourne avec humilité
Vers ma chère Bel Senhor (2)
Il n’est rien que je sache lui conter
Si ce n’est que son amour me tue.
Ah, jamais pire assassin,
Je n’aurais pu espérer trouver
Puisque désormais, je ne trouve aucun repos !
Au contraire, les tourments et les soucis font
Que mon chant
Est déjà sur le point de s’effacer.

Et je devrais l’envoyer
A mon Sobre-Totz (3) et dire
Quel grand dommage serait le sien,
S’il me faisait défaut (abandonner).


Notes

(1) Eblon : sire Eble II de Ventadour (1086-1155) (voir article sur Guillaume d’Aquitaine) ? S’il s’agissait de lui, il s’agirait d’une allégorie puisque il y a peu de chance qu’il soit encore vivant au moment où Giraut de Borneil écrit ces lignes.

(2) C’est ainsi qu’il nomme sa dame peut-être la fille ainée de Raimon II, vicomte de Turenne ( The Cansos and Sirventes of the Troubadour, Giraut de Borneil, A critical Edition, Ruth Verity Sharman, Ed Cambridge 1989).

(3) Un des razos nous dit qu’il s’agit de Raimon-Bernard de Rovinha (Rouvenac).

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

Peire Vidal : itinéraire d’un troubadour voyageur du moyen-âge central

peire_vidal_troubadour_moyen-age_occitan_poesie_chanson_musique_medievaleSujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, amour courtois, fine amor, langue d’oc, poésie satirique,  biographie, oeuvres. manuscrits anciens, servantois, sirvantès.
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous continuons aujourd’hui d’explorer le moyen-âge des troubadours avec l’un d’entre eux qui fut particulièrement remuant et voyage beaucoup : Peire Vidal (ou Pierre).  Outre ses aventures dans les cours des puissants, ce poète et chanteur médiéval, grandiloquent et plein de fantaisie est également resté célèbre pour avoir laissé une oeuvre particulièrement abondante. Son activité artistique commence autour de 1180. Nous sommes entre la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe, et il s’inscrit donc dans la deuxième, voir la troisième génération de troubadours, héritière de la poésie d’Oc et de ses codes.

Eléments de Biographie

peire_vidal_troubadours_manuscrit_ancien_enluminure_vidas_chanson_poesie_medievale_ms-fr-854_moyen-age_sMême si l’on retrouve un certain nombre de documents rattachés au comté de Toulouse qui mentionne un certain Petrus Vitalis (voir A propos de Peire Vidal, Joseph  Anglade, Romania 193 , 1923)  et qui pourrait se référer, sans qu’on en soit certain, à notre troubadour du jour, comme de nombreux autres poètes et compositeurs occitans de cette période, les informations que nous possédons sur lui proviennent des vidas ou encore de ce que l’on peut déduire entre les lignes de ses poésies.

Concernant les Vidas des troubadours, rappelons, une fois de plus, que ces récits « biographiques » sont largement postérieurs à la vie des intéressés. Si on les a quelquefois pris un peu trop au pied de la lettre, du point de vue des romanistes et médiévistes contemporains, on s’entend généralement bien sur le fait qu’ils sont plus à mettre au compte d’une littérature provençale romancée, qu’à prendre comme des chroniques précises et factuelles. De fait, ces vidas sont elles-mêmes largement basées sur l’extrapolation des faits, à partir des vers des poètes dont elles traitent. Avec toutes les réserves que tout cela impose et considérant tout de même qu’on peut prêter un peu de foi aux dires de Peire Vidal, voici donc quelques éléments de biographie le concernant, entre faits (à ce jour, invérifiables) et possibles inexactitudes.


« Drogoman senher, s’agues bon destrier,
En fol plag foran intrat mei guerrier :
C’aqui mezeis cant hom lor me mentau
Mi temon plus que caillas esparvier,
E non preson lor vida un denier,
Tan mi sabon fer e salvatg’ebrau. »

Seigneur Drogoman, si j’avais un bon destrier,
Mes ennemis se trouveraient en mauvaise passe ;
Car à peine ont-ils entendu mon nom,
Qu’ils me craignent plus que les cailles l’épervier,
Et ils n’estiment pas leur vie un denier,
Tant ils me savent fier, sauvage et féroce !

Les Poésies Peire Vidal  Joseph Anglade (1913).


Entre les lignes de Peire Vidal et des vidas

peire_vidal_troubadour_poesie-medievale_manuscrit_francais_ms-854_chansons_moyen-age_sOriginaire de Toulouse, Peire Vidal  était fils d’un marchand de fourrure « fils fo d’un pelissier. ». Sous la protection de Raymond V et œuvrant à la cour de ce dernier, on le retrouve ensuite à Marseille, auprès du vicomte Barral de Baux, suite à quoi il voyage vers l’Espagne pour rejoindre la cour de Alphonse II d’Aragon. Après un nouveau passage par la France provençale, il sera en partance pour l’Italie et l’Orient. Du côté de Chypre, il aurait pris en épousailles une Grecque pour revenir ensuite à la cour de Marseille.

Son itinéraire voyageur et sa fréquentation des cours d’Europe ne s’arrêtent pas là puisqu’on le retrouve encore dans le Piémont, à la cour de Boniface de Montferrat, puis à celle d’Aimeric de Hongrie, en Espagne, auprès d’Alphonse VIII de Castille, et même à Malte. Entre ses nombreux protecteurs (successifs ou occasionnels), on dit qu’il a aussi compté le roi Richard Coeur de Lion, dont il prit même la défense contre Philippe-Auguste. Pour finir, il est possible que dans toutes ses pérégrinations à donner le vertige à plus d’un troubadour de son temps, il ait participé à la quatrième Croisade, mais rien ne permet de l’attester.

Pour n’être pas lui-même issu de la grande noblesse, la qualité de son art lui a, en tout cas, indéniablement ouvert les portes de la cour d’un certain nombre de Grands de l’Europe médiévale et il semble même qu’il fit office de conseiller (occasionnel là encore et avec réserve), auprès de certains d’entre eux.

Démêlés politiques, excès de « courtoisie »
ou âme vagabonde ?

Inconstance, goût insatiable pour les voyages, courtoisie un peu trop enflammée et douloureuse déception amoureuse, est-il poussé au dehors des cours ou en part-il de lui-même? Peut-être, y a-t-il un peu de tout cela. Même s’il reste indéniablement attaché par le coeur à sa Provence natale, il confesse lui-même que séjourner longtemps en un même lieu ne lui sied pas.

« So es En Peire Vidais, 
Cel qui mante domnei e drudaria
E fa que pros per amor de s’amia,
Et ama mais batalhas e torneis
Que monges patz, e sembla – I malaveis ,
Trop sojornar et estar en un loc. « 

 » Voilà Messire Peire Vidal,
Celui qui maintient courtoisie et galanterie,
Qui agit en vaillant homme pour l’amour de sa mie,
Qui aime mieux batailles et tournois
Qu’un moine n’aime la paix et pour qui c’est une maladie
de séjourner et de rester dans le même lieu. »

Les Poésies Peire Vidal  Joseph Anglade (1913).

Quand on fréquente les cours médiévales sauf à être totalement ingénu, se mêler de trop près de politique impose forcément que l’on soit prêt à subir les revirements des puissants. Peut-être cette dimension est-elle aussi présente puisque Peire Vidal ne s’est pas toujours contenté de critiquer uniquement les ennemis de ses protecteurs et de brosser ses derniers dans le sens du poil. Quoiqu’il en soit, il semble bien qu’il se soit fait peire_vidal_pierre_vidal_troubadour_manuscrits_biographie_ms_12473_smallbannir et chasser de certaines cours (Le troubadour Peire Vidal : sa vie et son oeuvre Ernest Hoepffner, 1961).

Dans le courant du XXe siècle, sa fantaisie, son ironie et son style critique conduiront le romaniste et philologue Alfred Jeanroy à  comparer notre poète médiéval à un Clément Marot avant la lettre (La Poésie lyrique des troubadours, T2, 1934). Au delà du style, et en se gardant bien de céder aux rapprochements faciles, il reste amusant de noter qu’à plus de trois siècles de distance, les deux poètes ont voyagé de cour en cour, peut-être, sous l’impulsion de nécessités semblables et, à tout le moins, pour avoir perdu le soutien de leur protecteur. L’un comme l’autre ne seront pas, du reste, les seuls poètes du moyen-âge poussés au dehors des cours, du fait de leur propre « impertinence » ou de leur goût de la prise de risque mais comme Peire Vidal semble tout de même avoir eu l’âme plus aventurière et voyageuse que Marot, la comparaison s’arrête là. Cet article ne nous fournit, de toute façon, pas les moyens d’une étude comparative (délicate et peut-être même hasardeuse) sur une possible parenté de fond qui toucherait certaines formes communes à une « poésie de l’exil » chez nos deux poètes.

Ajoutons que si l’on perçoit chez le troubadour de Toulouse une forme d’arrachement (il s’est sacrifié pour une dame qui ne l’a pas récompensé de son amour, il lui fallait partir, etc…) il ne boude pas non plus son plaisir de voyager et de se trouver en terres lointaines et loue volontiers les seigneurs qui l’accueillent.

« Mout es bona terr’ Espanha,
E’1 rei qui senhor en so’
Dous e car e franc e bo
E de corteza companha ;
E s’i a d’autres baros,
Mout avinens e mout pros,
De sen e de conoissensa
E de faitz e de parvensa. »

L’Espagne est une bonne terre
Et les rois qui y règnent en sont
Polis et aimables, sincères et bons
Et de courtoise compagnie;
Et on y trouve d’autres barons,
Très accueillants et très preux,
Hommes de sens et de savoir,
En apparence et en faits.

Les Poésies Peire Vidal  Joseph Anglade (1913).

Oeuvre, legs et manuscrits

Entre poésie courtoise et satirique, l’oeuvre de Peire Vidal s’inscrit dans la double tradition lyrique et satyrique de ses contemporains. Quand il se lance dans son art, les codes de la courtoisie et de la fine amor sont déjà bien établis pour ne pas dire déjà un peu cristallisés voire « repassés », mais on lui prête d’avoir su leur insuffler un esprit qu’on pourrait qualifier de rafraîchissant. Outre ses qualités de style, son originalité réside dans un sens de la caricature et une forme d’ironie et d’auto-dérision qui le démarquent de ses homologues troubadours. Il se prête également (et on l’en crédite volontiers), un grain de folie qui s’épanche dans la grandiloquence et dans l’exagération et participe de cet humour, même si avec le recul du temps les nuances peuvent s’avérer quelquefois difficiles à percevoir.

Sources historiques

Peire_vidal_troubadour_poesie_chanson_medievale_manuscrit-ancien_MS-12473_moyen-age_central_sSur la foi des manuscrits, plus de soixante pièces lui ont été d’abord attribuées mais, comme souvent, ce nombre a été revu, pour se trouver réduit par les érudits qui s’y sont penchés. Après diverses études, son legs poétique a ainsi été ramené à un peu moins d’une cinquantaine de pièces, ce qui en fait, quoiqu’il en soit, une oeuvre  prolifique, au vue de l’époque et des données comparatives en présence.

Du point de vue des sources, on peut retrouver ses compositions, chansons ou poésies dispersées dans de nombreux manuscrits. On citera ici ceux qui ont servi de base aux illustrations de cet article.  Il s’agit du ms 12473 (Français 12473), dit chansonnier provençal ou chansonnier K et du ms 854 (Français 854) tous deux copiés en Italie et datés du XIIIe siècle. Ils contiennent, chacun, un nombre important de pièces du troubadour médiéval. Vous pouvez  consulter ces deux manuscrits anciens sur le site Gallica de la BnF aux liens suivants. ms 12473ms 854.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

Marcabru, « Dirai vos senes duptansa» : la chanson médiévale désabusée d’un troubadour loin de la Fine amor

Sujet : troubadours, langue d’oc, poésie, chanson,  musique médiévale,  poésie satirique, sirvantes, sirvantois, occitan
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur  : Marcabru   (1110-1150)
Titre  :  « Dirai vos senes duptansa»
Interprètes :  Ensemble Tre Fontane
Album :   
Nuits Occitanes (2014)

Bonjour à tous,

L_lettrine_moyen_age_passiona chanson médiévale du jour nous ramène vers l’un des premiers troubadours qui se trouve être aussi , sans doute, l’un des plus fascinants d’entre eux pour sa poésie hermétique si difficilement saisissable et son style unique.

A des lieues de la lyrique courtoise

Contrairement à nombre d’artistes, musiciens et poètes occitans contemporains de  Marcabru et qui s’affairaient déjà à codifier la poésie en « l’enchâssant » dans la lyrique courtoise, au point quelquefois de l’y noyer entièrement, notre auteur médiéval du jour n’a pas chanté la fine amor (fin’amor). Il en a même plus volontiers  pris le total contre pied. Ecole idéaliste et courtoise contre école réaliste, dont Marcabru se serait fait un brillant chef de file (1) ? Les choses sont dans les faits un peu plus nuancés, mais en tout cas, sur bien des thèmes et le concernant, sa poésie se tient dans l’invective et la satire et l’amour n’y échappe pas (sauf à l’exception qu’il soit de nature divine). A ce sujet, les manuscrits anciens contenant les vidas des troubadours enfonceront d’ailleurs le clou :

« Trobaire fo dels premiers q’om se recort. De caitivetz vers e de
caitivetz sirventes fez ; e dis mal de las femnas e d’amor. »
Le Parnasse occitanien.   S.° Palaye. Manuscrit de Saibante. (1819)

« Il fut l’un des premiers troubadours dont on se souvient. Il fit des vers misérables* et de misérables serventois : et il médit des femmes et de l’amour. »  (misérable  n’adresse sans doute pas tant ici le style que l’état  d’esprit ou la condition du poète).

« Dirai vos senes duptansa », de Marcabru par l’Ensemble Tre Fontane

Le Marcabru  de l’Ensemble Tre Fontane

L’interprétation du jour nous offre le grand plaisir de recroiser la route de l’excellent Ensemble médiéval Tre Fontane dont nous avons parlé dans un article récent. Loin des rivages du chant lyrique qui couvre une partie importante du répertoire médiéval, cette version très « terrienne » et pleine d’une émotion bien plantée de Jean-Luc Madier, semble vraiment faire écho à celui qui disait dans ses vers et de sa propre voix qu’elle était « rude » ou rauque.

Les troubadours Aquitains
Le chant des Troubadours – Vol. 1

La chanson Dirai vos senes duptansa  est tirée d’un album de 1991 de la formation aquitaine et française. On y retrouve onze pièces occitanes issues du répertoire des tous premiers troubadours du moyen-âge central. Marcabru y côtoie Jaufrey Rudel mais aussi Guillaume de Poitiers,  IXe Duc d’Aquitaine (Guillaume le Troubadour).

chanson_medievale_poesie_marcabru_troubadour_occitan_moyen_age_album_ensemble_tre_FontaneCette production a le grand intérêt de rassembler la totalité des mélodies qui nous sont parvenues de ces trois auteurs. On pourra encore y trouver trois autres compositions de la même période : une de Guilhelm de Figueira, une autre de  Gausbert Amiel et enfin une dernière demeurée anonyme.  L’album ne semble pas réédité pour l’instant mais on en trouve encore quelques exemplaires d’occasion en ligne. Voici un lien utile (à date) pour les dénicher : Tre Fontane – Le chant des Troubadours Vol 1/ Les Troubadours Aquitains

Dirai vos senes duptansa

Comme nous le disions plus haut, il ne faut pas attendre de  Marcabru qu’il se coule dans la peau du fine amant fébrile qui se « muir d’amourette ». C’est bien plutôt dans celle du désabusé et de celui qui se défie d’aimer qu’il faut le chercher. Dans cette chanson qu’il entend nous livrer « sans hésitation », il vient même nous conter dans le détail, tout ce qu’il pense des tortueux sentiers et des pièges de l’Amour. Tout cela n’est, à l’évidence, pas pour lui et il se fait même un devoir d’interpeller son public dans chacune de ses strophes pour mieux l’éveiller et le mettre en garde:  « Ecoutez ! »

Comme pour les autres traductions que nous vous avons déjà proposées de cet auteur, nous nous appuyons largement ici sur celles du Docteur et écrivain Jean-Marie Lucien Dejeanne dans son ouvrage intitulé Poésies complètes du troubadour Marcabru  (1909). Mais comme on ne se refait pas, nous les combinons tout de même avec des sources supplémentaires (dictionnaires, autres traductions, etc…). Au final, elles n’ont pas la prétention d’être parfaites et pourraient même sans doute prêter le flanc à l’argumentation mais, encore une fois, le propos est d’approcher la poésie de cet auteur.

Dirai vos senes duptansa
les Paroles en occitan & leur traduction

I
Dirai vos senes duptansa
D’aquest vers la comensansa
Li mot fan de ver semblansa;
– Escoutatz ! –
Qui ves Proeza balansa
Semblansa fai de malvatz.

 Je vous dirai sans hésitation
de ce vers, le commencement
Les mots ont du vrai, la semblance (l’apparence de la vérité) !
Écoutez !
Celui qui, face  à l’excellence (bonne parole, prouesse, exploit), hésite
me fait l’effet  d’un méchant (un mauvais, un scélérat).

II
Jovens faill e fraing e brisa,
Et Amors es d’aital guisa
De totz cessais a ces prisa,
– Escoutatz ! –
Chascus en pren sa devisa,
Ja pois no’n sera cuitatz.

Jeunesse déchoit, tombe et se brise.
Et Amour est de telle sorte
Qu’à tous ceux qu’il soumet, il prélève le cens (une redevance, un tribut)
Écoutez !
Chacun en doit sa part (Que chacun se le tienne pour dit ? )
Jamais plus, après cela, il n’en sera quitte (dispensé).

III
Amors vai com la belluja
Que coa-l fuec en la suja
Art lo fust e la festuja,
– Escoutatz ! –
E non sap vas quai part fuja
Cel qui del fuec es gastatz.

L’Amour est comme l’étincelle
Qui couve le feu dans la suie,
puis brûle le bois et la paille,
Écoutez !
Et  il ne sait plus de quel côté fuir,
Celui qui est dévoré par le feu.

IV
Dirai vos d’Amor com signa;
De sai guarda, de lai guigna,
Sai baiza, de lai rechigna,
– Escoutatz ! –
Plus sera dreicha que ligna
Quand ieu serai sos privatz.

Je vous dirai comment  Amour s’y prend
D’un côté, il regarde, de l’autre il  fait des clins d’œil ;
D’un côté, il donne des baisers, de l’autre, il grimace. —
Écoutez !
Il sera plus droit qu’une  ligne
Quand je serai son familier.

V
Amors soli’ esser drecha,
Mas er’es torta e brecha
Et a coillida tal decha
– Escoutatz ! –
Lai ou non pot mordre, lecha
Plus aspramens no fai chatz.

Amour jadis avait coutume d’être droit,
mais aujourd’hui il est tordu et ébréché,
et il a pris cette habitude (ce défaut )
Écoutez !
Là où il ne peut mordre, il lèche,
Avec un langue plus âpre que celle du chat.

VI
Greu sera mais Amors vera
Pos del mel triet la céra
Anz sap si pelar la pera
– Escoutatz ! –
Doussa’us er com chans de lera
Si sol la coa-l troncatz.

Difficilement Amour sera désormais sincère
Depuis le jour il put séparer la cire du miel ;
C’est pour lui-même qu’il pèle la poire.
Écoutez !
Il sera doux pour vous  comme le chant de la lyre
Si seulement vous lui coupez la queue.

VII
Ab diables pren barata
Qui fals’ Amor acoata,
No·il cal c’autra verga·l bata ;
– Escoutatz ! –
Plus non sent que cel qui’s grata
Tro que s’es vius escorjatz.

Il passe un marché avec le diable, 
Celui qui s’unit à Fausse Amour;
Point n’est besoin qu’une autre verge le batte ;
Écoutez !
Il ne sent pas plus que celui qui se gratte
jusqu’à ce qu’il se soit écorché vif.

VIII
Amors es mout de mal avi
Mil homes a mortz ses glavi,
Dieus non fetz tant fort gramavi;
– Escoutatz ! –
Que tot nesci del plus savi
Non fassa, si’l ten al latz.

Amour est de très mauvais lignage ;
Mille hommes il a tué sans glaive .
Dieu n’a pas créé de plus terrible enchanteur (savant, beau parleur),
Écoutez !
Qui, du plus sage, un sot (fou)
Ne fasse, s’il le tient  dans ses lacs.

IX
Amors a uzatge d’ega
Que tot jorn vol c’om la sega
E ditz que no’l dara trega
– Escoutatz ! –
Mas que puej de leg’en lega,
Sia dejus o disnatz.

Amour se conduit comme la jument
Qui, tout le jour, veut qu’on la suive
Et dit qu’elle n’accordera aucune trêve,
Écoutez !
Mais qui vous fait monter, lieue après lieue,
Que vous soyez à jeun ou repu.

X
Cujatz vos qu’ieu non conosca
D’Amor s’es orba o losca?
Sos digz aplan’et entosca,
– Escoutatz ! –
Plus suau poing qu’una mosca
Mas plus greu n’es hom sanatz.

Croyez-vous que je ne sache point
Si Amour est aveugle ou borgne ?
Ses paroles caressent et empoisonnent, 
Écoutez !
Sa piqûre est plus douce que celle de l’abeille,
Mais on en guérit plus difficilement.

XI
Qui per sen de femna reigna
Dreitz es que mals li-n aveigna,
Si cum la letra·ns enseigna;
– Escoutatz ! –
Malaventura·us en veigna
Si tuich no vos en gardatz !

Celui qui se laisse conduire  par la raison d’une femme
Il est juste que le mal lui advienne, 
Comme  l’Écriture nous l’enseigne :
 Écoutez !
Malheur vous en viendra
Si vous ne vous en gardez !

XII
Marcabrus, fills Marcabruna,
Fo engenratz en tal luna
Qu’el sap d’Amor cum degruna,
– Escoutatz ! –
Quez anc non amet neguna,
Ni d’autra non fo amatz.

Marcabru, fils de Marcabrune,
Fut engendré sous telle étoile
Qu’il sait comment Amour s’égrène;
Écoutez !
Jamais il n’aima nulle femme,
Ni d’aucune ne fut aimé.

En vous souhaitant une agréable journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

(1)  Voir la première génération des troubadours d’Alfred Jeanroy persée