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Ballade médiévale : la fin confuse et enlaidie d’un mauvais prince

Sujet : poésie morale, poésie médiévale, poète breton, ballade médiévale, ballade satirique, auteur médiéval, Bretagne médiévale, tyran, grands rhétoriqueurs.
Période : Moyen Âge tardif, XVe siècle.
Auteur : Jean Meschinot (1420 – 1491)
Titre : Et fera fin confuse & enlaydie.
Manuscrit médiéval : MS français 24314 BnF
Ouvrage :  poésies et œuvres de Jean MESCHINOT, éditions 1493 et 1522.

Bonjour à tous,

Nous revenons, aujourd’hui, à la poésie satirique de Jean Meschinot. Au XVe siècle, ce poète et soldat servit à la cour de Bretagne. La France était alors à la main de Louis XI et sous le règne contesté de ce souverain, l’auteur médiéval breton légua une œuvre morale adressant, principalement, les devoirs des puissants et surtout leurs abus.

Au Moyen Âge tardif, l’œuvre la plus célèbre de Meschinot « Les Lunettes des Princes » connut un vrai succès d’édition mais, nous revenons ici aux 25 ballades satiriques pour lesquelles il s’est fait aussi connaitre. Dans la veine de son œuvre principale, le texte se présente comme un ensemble de poésies politiques sur la juste conduite de l’action politique et les conséquences associées à ses déviances.

Meschinot rédigea ses 25 cinq textes corrosifs dans le prolongement de la poésie critique « Le Prince » de Georges Chastellain, poète et grand chroniqueur d’alors à la cour de Bourgogne. En reprenant les strophes de Chastellain pour en faire les envois de chacune de ses ballades, le poète breton visait très certainement, lui aussi, la tête de la couronne de France : Louis XI.

La ballade satirique de Meschinot en graphie moderne avec extrait d'enluminure tiré du ms 24314

Ballade sur la fin d’un prince déloyal

La poésie du jour est la première des 25 ballades satiriques de Meschinot. On y retrouvera le fond de morale chrétienne présent dans toute son œuvre. Il ne cesse d’y affirmer la nécessaire éthique dans la conduite du pouvoir tout en mettant en garde très ouvertement sur les conséquences de sa transgression.

La menace et les sanctions planent toujours sur le prince injuste et abusif. Rien ne pourra le sauver, ni même ses belles paroles ou ses manipulations, car c’est sur ses actes seuls qu’il sera jugé.

Chez Meschinot, la punition est souvent double, à la fois spirituel et matériel. Le peuple honni le mauvais prince et ne le tolère plus. C’est même plus fort ici puisque le peuple voudra sa mort. Au delà et dans l’autre royaume, le Tout Puissant le rattrape toujours pour le punir à son tour.

Aux sources médiévales de cette ballade

Et fera fin confuse et enlaidi, la ballade satirique de Meschinot dans le MS français 24314 de la BnF.
La ballade satirique de Meschinot dans le MS français 24314 de la BnF (consultable sur gallica.fr)

On retrouve ces ballades à la suite des Lunettes des Princes dans le manuscrit médiéval Français 24314 de la BnF qui contient l’œuvre de Meschinot.

Elles accompagnent également le texte des Lunettes dans certaines éditions imprimées plus tardives. Comme ce n’est pas systématique, il faut quelquefois fouiller un peu pour les y trouver. L’édition de 1522 de Nicole Vostre qui a servi d’illustration pour l’image en tête de cet article les présentent.


Et fera fin confuse & enlaydie,
la déchéance du prince débauché et déloyal

NB : la langue de Meschinot est assez compréhensible mais quelques clefs de vocabulaire vous aideront à mieux percer certaines tournures de ce moyen français.

Dieu éternel chief de tout bon ouvrage
Nous a voulu créer a son ymage
Pour le servir & aymer à toute heure.
Quelz que soyons né de quelque lignage ;
Il ne nous a point fait tel avantaige
Pour l’oublier, ne pour luy courir seure
(se retouner contre lui, l’attaquer);
Ainsi que font ceux en leurs chauldes coles
( coup de sang, grandes colères)
Qui blaphèment son nom par les karolles
Et aultres lieux : c’est bien grant paillardie
(débauche morale).
Celluy a bien la vie maleurée
(mauvais augure)
Qui de ce cas tient son âme emmurée
Et fera fin confuse & enlaydie.

C’est desplaisir & bien haultain dommage,
Quant ung seigneur ou gentil personnage
En loyaulté & vertus ne demeure ;
Car faisant mal certes il perd son aage
(il gâte son temps),
Et si se mect de franchise en servage,
Dont il fauldra que d’honneur vuyde meure.
Si bien faictz des maulvais tu recoles,
Qui déçoivent soubz leurs manières moles
(comportements hypocrites),
Tu congnoistras que telle maladie
En cil qui l’a est à peine curée
1 .
Sur luy cherra l’offense procurée
(le châtiment s’abattra sur lui)
Et fera fin confuse & enlaydie.

Qui de raison ne veult tenir l’usage
Et quier avoir le regnom d’estre sage,
Gaste son temps & trop en vain labeure
L’homme n’a pas bien vertueux courage,
Qui s’esliève seulement par langage
Et n’a l’effect dont il veult qu’on l’honneure.
Le fol, vivant en telles choses folles
Et des vices poursuyvant les escolles
2,
S’abuse fort & fault bien que je die
Qu’envis sera sa présence endurée
(on le ne tolérera qu’à contrecœur).
Jà ne verrez son absence pleurée
Et fera fin confuse & enlaydie.

L’envoi

Prince menteur, flatteur en ses paroles,
Qui blandist gens et endort en frivoles
3,
Et rien qu’en dol
(tromperie) et fraude n’estudie,
Ses jours seront de petite durée,
Son règne obscur, sa mort tost désirée,
Et fera fin confuse et enlaidie.


Point de pitié pour le prince débauché et sans honneur, fût-il beau parleur. Meschinot le clame : son règne finira toujours dans la confusion et la laideur.

Comme la plupart des ballades satiriques du poète breton, ce texte nous semble survivre particulièrement bien à son contexte. Cela dit, c’est aussi le propre de toute bonne poésie morale que de pouvoir traverser le temps, en conservant sa part de vérité.

Découvrir d’autres ballades de Jehan Meschinot


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


NOTES

  1. En cil qui l’a est à peine curée : celui qui se comporte ainsi ne peut pas être soigné facilement ↩︎
  2. Et des vices poursuyvant les escolles : c’est à dire poursuivant avec assiduité son étude et sa pratique des vices comme pourrait le faire un savant de sa discipline. Meschinot fait de l’ironie ici ↩︎
  3. Qui blandist gens et endort en frivoles : qui flatte les gens et les endort avec des frivolités ↩︎

« Quand les sages gouverneront », Ballade médiévale, politique et Morale

Sujet  : poésie, auteur médiéval,  moyen français, ballade, poésie satirique, poésie morale, poésie politique.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Quant les saiges gouverneront»
Ouvrage  :  Poésies morales et historiques de Eustache Deschamps, Georges-Adrien Crapelet (1832).

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nos aventures médiévales nous entraînent au Moyen Âge tardif, plus précisément dans la deuxième partie du XIVe siècle. Au programme, la découverte d’une nouvelle ballade morale et politique du poète Eustache Deschamps.

D’entre les 1000 ballades rédigées par l’officier de cour et auteur champenois, nombreuses sont celles qui dénoncent les abus politique et la corruption des puissants. Dans les allées du pouvoir comme à la cour, où qu’il pose son regard, Eustache ne cesse de dénoncer convoitise, avidité et valeurs morales en perdition. Les princes ne sont pas les seuls qui en prennent pour leur grade ; ceux qui gravitent autour ne sont jamais en reste.

Course au pouvoir et ambition débridée

Quand les sages gouverneront, illustration avec enluminure sur le sort réservés aux corrompus en enfer, Manuscrit 1130 
Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Dans la ballade du jour, c’est à nouveau un regard de l’intérieur que l’auteur médiéval projette sur les allées du pouvoir. Ambitions des uns et des autres, course effrénée pour le prestige et les fonctions, les « fous » s’imposent contre les sages et les gens de valeur dans une absence totale d’éthique et d’honneur.

Pour le très moral Eustache Deschamps, une seule solution s’impose : à défaut de leur préférer des sages conseillers, vertueux et dévoués, mieux vaut réduire drastiquement le nombre de ces officiers malveillants et ambitieux.

Au delà du bon gouvernement, il est question de restauration de valeurs morales mais aussi d’harmonie et de morale chrétienne (amour du prochain). Pitié, foi et raison verront-elles consacrer leur règne ? Oui, quand les sages gouverneront, si toutefois cela survient. Eustache l’appelle de ses vœux mais il n’est pas certain qu’il y croit vraiment.

Aux sources manuscrites de cette ballade

"Quant les sages gouverneront" d'Eustache Deschamps dans le ms Français 840 de la BnF.
La ballade du jour dans le Ms Français 840 de la BnF (à consulter sur Gallica.fr)

Aux sources de cette ballade médiévale, nous retrouvons, une fois de plus, le ms Français 840 de la BnF. Cette véritable bible de l’œuvre d’Eustache Deschamps est devenue incontournable pour l’étude du poète médiéval.

Pour la version en graphie moderne de cette poésie, nous l’avons empruntée à l’un des premiers découvreurs modernes d’Eustache. Il s’agit, bien sûr, de l’écrivain et imprimeur Georges-Adrien Crapelet et son ouvrage Poésies morales et historiques de Eustache Deschamps, daté de 1832.

En ce qui concerne l’enluminure sur l’image d’en-tête et l’illustration, elle est tirée du Manuscrit 1130 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève : Le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Digulleville (fin XIVe siècle) et contemporain de la poésie d’Eustache. Elle représente le supplice infligé aux corrompus en Enfer.


Quant les saiges gouverneront
d’Eustache Deschamps

NB : le moyen français d’Eustache peut présenter quelques difficultés. Aussi, nous ajoutons quelques clefs de vocabulaire qui devraient vous permettre de les dépasser.

Comment le roy avra juste maison et son royaume bien reformé quant
les saiges gouverneront
.

Quant se pourra tout reformer ?
Quant sera paix et vraie amour ?
Quant verray je l’un l’autre amer ?
Quant verray ge parfaicte honnour ?
Quant avra congnoissance tour*
(à leur tour)
Verité, loy, pité, raison ?
Quant sera justice en saison*
(à propos, quand viendra justice),
Que les mauvais pugnis*
(punis) seront ?
Quant avra roys juste maison
(maison bien tenue)?
Quant les saiges gouverneront.

Qui fait les choses mal áler ?
Qui nous a fait tant de dolour ?
Les foulz es estas eslever
1,
Les saiges laisser en destour*
(écartés, délaissés),
Les vaillans mettre au cul du four
2,
Faire injustice et desraison,
Convoitise, orgueil, traïson,
Et trop d’officiers qui yront
A honte et a perdicion
Quant les saiges gouverneront.

L’en queurt aux estas demander ;
C’est au requerant deshonnour
3,
Qui n’est digne de l’exercer.
L’en doit eslire sanz favour
Prodomme qui soit de valour
Sanz son sceu
4. Telle election
Fait bon fruict. Sanz destruction
(dans la paix, sans dommage)
Les princes par ce regneront
Et leur peuple en vraye unïon
(en concorde avec leur peuple)
Quant les saiges gouverneront.

Prince, pour la grant charge oster
Du peuple, vueillez moderer
Les officiers qui trop sont
Et a droit nombre*
(un nombre plus juste, plus modéré) ramener.
Lors ne pourra que bien aler
Quant les saiges gouverneront.


Découvrir d’autres ballades satiriques et politiques d’Eustache Deschamps :

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. Les fous sont élevés en rang et en fonction ↩︎
  2. Les gens de valeur sont rejetés, relégués dans le néant ↩︎
  3. Ceux qui quémandent des fonctions se couvrent eux-mêmes de déshonneur. ↩︎
  4. Il vaut mieux choisir pour une fonction un honnête homme et de valeur qui ne demande rien ↩︎

Ballade satirique, les leçons d’un escargot à l’attention des puissants

Sujet  : poésie, auteur médiéval,  moyen français, ballade, poésie satirique, fable, poésie morale, poésie politique, vantardise, puissance, grandeur.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Aussi tost vient a Pasques limeçon»
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, Vol 5,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878),

Bonjour à tous,

lors que le lundi de Pâques s’éloigne déjà, nous repartons pour le Moyen Âge tardif à la découverte d’une nouvelle ballade morale d’Eustache Deschamps.

Dans la deuxième moitié du XIVe siècle, l’homme d’armes, bailli et officier de cour écrivit, sans relâche, sur tous les sujets. Plus de 1000 ballades sont sorties de sa plume ainsi que des rondeaux, chants royaux, textes divers et même des traités de didactique. Aujourd’hui, son œuvre et son legs fournissent encore une précieuse matière aux médiévistes de cette période.

Les leçons d’un escargot aux puissants

Eustache a usé à plusieurs reprises de métaphores et de récits animaliers pour servir ses réflexions politiques et morales. La ballade du jour nous rapproche, à nouveau, du monde des fables.

On y découvrira un défilé d’animaux fiers et hâbleurs, venus vante leur puissance et leurs atours. Au milieu d’eux, un petit escargot sera là pour sonner le rappel et pour mettre un bémol à leur enthousiasme.

« Aussi tost vient a Pasques limeçon. » scandera le refrain de la ballade. Si le modeste « limaçon » ne possède pas les qualités dont se targuent les autres animaux du bestiaire, « il arrive à temps pour Pâques » et parvient à destination.

Humilité contre grandeur et vantardise

La ballade d'Eustache et une enluminure exclusive d'escargot tiré de deux manuscrits médiévaux.

Richesse, force, agilité ne sont pas si enviables. Rien ne vaut de s’en gargariser. De son côté, le modeste escargot va en liberté et à son rythme. Nul ne le persécute et il ne nuit à personne tandis que les plus cruels et les plus en vue des animaux s’attirent la haine de tous. Puissance et grandeur seront donc remis à leur place. On se gardera bien de moquer trop vite l’humble gastéropode.

NB : sur une interprétation plus politique de cette ballade, certains auteurs ont émis l’hypothèse qu’Eustache faisait peut-être allusion ici aux campagnes de Flandres de Philippe le Hardi. Certains animaux pourraient ainsi représenter les nations en présence et la date de Pâques correspondre à celle d’une bataille importante 1.

Le poète aura emporter avec lui ce secret. De notre côté, nous préférons coller à la résonnance intemporelle de cette ballade. C’est d’ailleurs à cela que l’on reconnait une bonne poésie satirique ou une bonne fable.

L’escargot médiéval, paresseux ou audacieux ?

Dans les enluminures et dans les marges des manuscrits enluminés, on a l’habitude de voir des chevaliers se tournant un peu en ridicule, en affrontant des escargots. La symbolique en est complexe même si le gastéropode a, généralement, plutôt la réputation d’exceller par sa paresse et son absence d’audace. Eustache a-t-il pris ici le contrepied de cette image des bestiaires pour montrer que le petit gastéropode avait droit, lui aussi, à toute la considération ?

Peut-être a-t-il pu aussi être inspiré par le personnage héroïque de Tardif l’escargot du Jugement de Renard. Dans cette histoire, on trouve un limaçon mis en scène au milieu d’une cour d’animaux et les conduisant même comme porte-drapeau. Au fil des épisodes du Roman de Renard, Tardif brillera même par son courage et par ses faits pour connaître une fin héroïque 2 .

Au sources manuscrites de cette ballade

En terme de sources médiévales, l’œuvre d’Eustache Deschamps est principalement concentrée dans le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit daté des débuts du XVe siècle est un incontournable pour qui s’intéresse aux productions poétiques du champenois.

Eustache Deschamps et la ballade du limaçon dans le  ms Français 840 de la BnF.
La Ballade du jour dans le ms Français 840 de la BnF (en ligne sur gallica)

Plus tard, dans le courant du XIXe siècle, des auteurs comme Georges-Adrien Crapelet et Prosper Tarbé remirent Eustache au goût du jour, bientôt suivi par le Marquis de Queux de Saint-Hilaire puis Gaston Raynaud qui publièrent finalement l’intégralité de l’œuvre sur onze volumes.


« Aussi tost vient a Pasques limeçon. »
dans la langue d’Eustache Deschamps

Moult se vantoit li cerfs d’estre legiers
Et de courir dix lieues d’une alaine,
Et li cengliers se vantoit d’estre fiers,
Et la brebiz se louoit pour sa laine,
Et li chevriaux de sauter en la plaine.
Se vantoit fort, li chevaux estre biaux,
Et de force se vantoit li toreaux,
L’ermine aussi d’avoir biau peliçon ;
A’donc respont en sa coquille a ciaulx :
« Aussi tost vient a Pasques limeçon. »

Les lions voy, ours et lieppars premiers.
Loups et tigres, courir par la champaigne,
Estre chaciez de mastins et lévriers
A cris de gens, et s’il est qu’om les praihgne
Tant sont hais que chascun les mehaingne
* (les blesse, les maltraite)
Pour ce qu’ilz font destruction de piaulx ;
Ravissables*
(rapaces) sont, fel* (cruels, perfides) et desloyaulx
Sanz espargner, et pour ce les het on
(haïr).
Courent ilz bien, sont ilz fors et isneaulx*
(agiles, rapides) ?
Aussi tost vient a Pasques limeçon.

Cellui voient pluseurs par les sentiers :
Enclos se tient en la cruise qu’il maine*
(en la coquille qu’il transporte),
Sanz faire mal le laiss’ on voluntiers,
Tousjours s’en va de sepmaine en sepmaine;
Si font pluseurs en leur povre demaine
Qui vivent bien soubz leurs povres drapeaulx,
Et s’ilz ne font au monde leurs aveaulx*
(désir, satisfaction),
Si courent ilz par gracieus renon
Quant desliez sont aux champs buefs et veaulx :
Aussi tost vient a Pasques limaçon.

L’envoy

Prince, les gens fors, grans, riches, entr’eaulx
Ne tiennent pas toudis*
(toujours) une leçon ;
Pour eulx haster n’approuche temps nouveaulx
3 :
Aussi tost vient a Pasques limaçon.

L’enluminure de l’escargot

l'escargot du Psaultier de Macclesfield s'invite dans le manuscrit des Grandes Heures d'Anne de Bretagne.

Sur notre illustration, ainsi que l’image d’en-tête, l’enluminure de l’escargot sur son lit de verdure est un montage réalisé par votre serviteur à partir de diverses sources.

La première, pour le fond (plante de courge) est le ms. Latin 9474 de la BnF ou Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne (Horae ad usum Romanum). Ce manuscrit très richement enluminé par Jean Bourdichon est daté des débuts du XVIe siècle. L’escargot provient quand à lui d’un psautier daté du XIVe siècle. Le Psaultier de Macclesfield (MS 1-2005) actuellement conservé au Fitzwilliam Museum de Cambridge. En pied du feuillet 76 R, cet escargot est montré affrontant un homme d’armes.


Découvrir d’autres fables d’Eustache :

Pour un beau livre de contes et de récits animaliers, voir aussi : Raconti, des hommes, des bêtes et des contes de Corse et du monde.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. «Mais li simple et ignorant sont ceraseron », Les fables dans l’oeuvre poétique d’Eustache Deschamps, Becker Karin, Le Fablier, revue des Amis de Jean de La Fontaine, n°28, 2017. ↩︎
  2. Le limaçon et le déploiement de l’imaginaire : du contre emploi héroï-comique au grotesque fatrasique, Sylvie Lefévre, Civilisation Médiévale, 2006 « Qui tant savoit d’engin et d’art ». Mélanges de philologie médiévale offerts à Gabriel Bianciotto, ↩︎
  3. « Ce n’est pas parce qu’ils sont pressés qu’arrivent des temps nouveaux. L’Escargot arrive, lui aussi, à temps pour les Pâques. » ↩︎

Marie de France : Le Loup & la grue ou l’ingratitude des tyrans

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.

Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.

Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.

L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.

La fable de Marie de France avec une enluminure exclusive tirée de divers manuscrits.

Les fables au temps de Marie de France

Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.

C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).

On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.

On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.

Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.

Enluminure retouchée de la fable du Loup et de la Grue dans le manuscrit ms Français 24428 de la BnF (datation milieu du XIIIe siècle)
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)

Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
dans l’anglo-normand de Marie de France

Ensi avint k’uns Leus runja
Uns os que el col li entra ;
E quant el col li fu entreiz,
Mult en fu durement greveiz.
Tutes les Bestes assanbla,
E les Oisielz à sei manda,
Puiz lur fait à tuz demander
Se nus l’en seit mediciner.

Entr’ax unt lur cunsoile pris
E chascuns en dist son avis:
Fors la Grue, se dient bien,
Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien.
Le col ad lunc è le bec groz
Si en purreit bien tirer l’oz ;
Li Lox li pramist grant loier
Pur tant ke la volsist aidier ;

La Grue met le bec avant
Dedenz la goule au mal-feisant ;
L’os en atrait, puis li requist
Que sa promesse li rendist.
Li Leuz li dist par mal-talent,
E afferma par sairement
Que li sambleit, è vertez fu,
Que bon loüer en aveit eu,
Qant sa teste en sa gule mist
K’il ne l’estrangla è oscist.

Tu es, fist-il, fole pruvée
Kant de moi es vive escapée ;
E tu requiers autre loier ?
De ta char ai grant désirier,
Maiz mult me tieng ore pur fol
Qant mes denz n’estrangla ton col.

Autresi est dou mal Seignur,
Se povres Hum li fet henur
E puis démant le guerredun
Jà n’en aura se maugrei nun,
Portant k’il soit en sa baillie
Mercier le deit de sa vie.

les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2


Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule

Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.

Ainsi advint qu’un loup rongea
Un os qui, une fois, avalé
Dedans son cou vînt se loger
Et quand il fut bien coincé là
Il en fut bien incommodé.
Toutes les bêtes il assembla
Et les oiseaux il fit quérir
Pour que chacun se prononça
Et s’empresse de le secourir.

Ainsi les bêtes tinrent conseil
Et chacun donna son avis
Hormis la grue, affirmèrent-elles,
Nul autre ne pourra l’aider.
Avec son gros bec et long cou
Elle pourrait bien retirer l’os ;
Le loup promît grande récompense
Si l’oiseau voulait bien l’aider.
La Grue mis le bec en avant
Dedans le gorge du méchant ;
En retire l’os et puis requiert
Qu’on lui rétribue son salaire.

Le loup lui rétorque, en sifflant
Et jure bien haut que par serment,
Il lui semble en vérité
Qu’elle a déjà été payée
De ne point être dévorée,
Quand son cou elle mit dans sa gueule.
« Tu es, dit-il, folle avérée
Quand t’étant de moi réchappé
Tu viens encore quémander ? »
De ta chair j’ai grand désir
Mais je me tiens là, pure folle,
Sans que mes crocs ne te déchirent.

Ainsi va du mauvais seigneur,
Si pauvres gens lui font honneur
Et puis en demandent salaire
Jamais il n’en éprouvera de gratitude,
Tant qu’ils sont sur son territoire
Il doivent le remercier d’être en vie.


Lupus et Gruis, chez Phèdre

Qui pretium méritei ab improbis desiderat,
bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat,
impune abire deinde quia iam non potest.
Os devoratum fauce cum haereret lupi,
magno dolore victus coepit singulos
inlicere pretio ut illud extraherent malum.
Tandem persuasa est iureiurando gruis,
gulae quae credens colli longitudinem
periculosam fecit medicinam lupo.

Pro quo cum pactum flagitaret praemium,
« Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput
incolume abstuleris et mercedem postules ».

Version française

Il est dangereux de secourir les méchants.

Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.

Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.

Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !« 

Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).


Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant

La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.

« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »

« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »


Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine

Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

Les Fables de Jean de La Fontaine


Un mot de l’enluminure sur l’illustration

Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.

Enluminure du loup et de la grue sur fond de châteaux et de nature.

Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).

La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.

En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.

Vu sur la tapisserie de Bayeux

une représentation d'un grue extrayant un os de la gueule d'un animal (lion ou loup ?), tapisserie de Bayeux.

Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).

Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.

En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
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Notes

  1. Le Romulus de Nilant. Édition bilingue, éd. Baptiste Laïd, Paris, Champion, 2020, par Jean Meyers ↩︎