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Thibaut le Chansonnier, l’amour courtois d’un comte et roi-poète à la cour de Champagne, avec Jean Dufournet

thibaut_le_chansonnier_troubadour_trouvere_roi_de_navarre_comte_de_champagneSujet : chansons, poésie médiévale, amour courtois, poésie lyrique, trouvère, vieux français, fine amor, lyrique courtoise.
Période : moyen-âge central
Auteur : Thibaut IV de Champagne (1201-1253), Thibaut 1er de Navarre
Programme : »Une vie, une Oeuvre, la chanson du Mal aimé » 
Intervenants : Jean Dufournet, Claude Mettra, France Culture (1989)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn 1989, Claude Mettra recevait sur France Culture, le médiéviste et romaniste Jean Dufournet dans le cadre de l’émission « Une vie, une oeuvre » dédiée tout entière à Thibaut IV de Champagne, roi de Navarre et grand poète courtois du XIIIe siècle.

thibaut_champagne_roi_de_navarre_poete_trouvere_amour_courtois_moyen-age_central« De touz maus n’est nus plesanz
Fors seulement cil d’amer,
Mès cil est douz et poignanz
Et deliteus a penser
Et tant set biau conforter,
Et de granz biens i a tanz
Que nus ne s’en doit oster. »
Thibaut de Champagne, Chanson

Nous avons déjà souligné, à plusieurs reprises, l’importance de la cour de Champagne, de son rayonnement culturel dans le courant du Moyen-âge central, en particulier des XIIe, XIIIe siècles. Son influence s’étendra au nord jusqu’à la Flandre et même l’Allemagne. Dans les pérégrinations des intervenants du jour, on croisera, au nombre des personnages ayant compté dans ces échanges culturels entre différentes provinces de la France médiévale, Aliénor d’Aquitaine, mais aussi plus près de la Champagne, l’incontournable  Gace Brûlé, aîné de Thibaut d’une génération et qui l’aura, à coup sûr, influencé, même s’il est difficile d’établir qu’ils se soient physiquement croisés.

Dans la lignée de ses pairs, le comte et roi-poète poursuivra ainsi, à son tour, la promotion et l’élévation de la fine amor et de ses codes  courtois en langue d’Oïl, pour la situer dans une quête d’absolu, qualifiée même de « religion » par Jean Dufournet.

Une invitation au décryptage de la fine amor
en compagnie d’un grand médiéviste

On fera ici, un large et salutaire détour pour  aborder, avec l’historien, les arcanes de l’amour courtois, ses principes, ses ressorts mais aussi  le  positionnement social  presque « subversif » de ses valeurs au sein du moyen-âge chrétien féodal.

jean_dufournet_medieviste_hitorien_romaniste_moyen-age_chanson_roland« Ce qui est paradoxal c’est que d’une part, la courtoisie développe la sociabilité, les rapports entre les gens, mais d’autre part, l’amour courtois tend à s’opposer, et au christianisme puisqu’il ne s’agit pas d’amour conjugal et au système féodal puisque, souvent, le poète ou le vassal est amoureux, ou prétend être amoureux, de la dame de son seigneur. Dans la mesure où la femme tend à vivre dans un univers particulier, éloignée de l’humanité quotidienne, les choses s’atténuent, mais il reste que les gens du moyen-âge ont bien senti cette difficulté et qu’en 1277, parmi les condamnations de l’évêque de Paris, Tempier, (Etienne Tempier 1210 -1279) il y avait la condamnation de la courtoisie et de l’art d’aimer d’André le Chapelain qui avait mis en forme tous les principes de cette courtoisie. »
Jean Dufournet. Extrait d’un entretien avec Claude Mettra.
Une vie, une oeuvre, Thibaut de Champagne. France Culture (1989).

A la lumière de la poésie et des chansons de Thibaut, on reviendra encore sur cette union des contraires, cette tension auquel nous invite constamment la lyrique courtoise, dont nous avons déjà parlé à diverses occasions (voir notamment A l’entrant d’esté de Blondel de Nesle, ou encore amour courtois et fine amor, le point avec trois experts)

deco_medievale_enluminures_trouvere_« La joie et la douleur, la folie et la sagesse, la crainte et l’espérance sont étroitement liées. Il n’est pas de douleur, sans joie, ni de joie sans douleur. c’est à dire qu’il faut passer par la douleur de la séparation, de l’absence, des épreuves pour atteindre à cette joie supérieure. Il y a tout un long apprentissage, une sorte d’ascèse à la fois poétique et religieuse pour parvenir à cet état et il faut abandonner les chemins réguliers de la raison, de la connaissance rationnelle, tomber dans une sorte de folie.  La pire folie pour les gens du moyen-âge c’est de ne pas aimer, et l’attitude la plus raisonnable c’est d’aimer à la folie. »
Jean Dufournet. (op cité, France Culture, 1989).

Un peu plus loin, le médiéviste rapprochera la quête du fine amant, de celles des aventures chevaleresques et des croisades ou même encore des pèlerinages pour en faire une quête qui garde en commun avec toutes les autres, la recherche constante d’une perfection, d’un dépouillement, d’une purification, vouée peut-être à ne jamais véritablement aboutir. Ainsi et selon lui, le Roman de la Rose ou le Perceval et l’oeuvre de Chrétien de Troyes, entre autres exemples, ne seraient peut-être pas demeurées inachevés par hasard.

Enfin, dans ce tour d’horizon de la lyrique courtoise et de son influence, on évoquera, au passage,  le culte marial venu se greffer sur ses codes pour faire de la Vierge Marie, à la fois la dame idéale et la médiatrice privilégiée et miséricordieuse, passeuse d’âmes vers le monde d’après.

Claude Mettra, Jean Dufournet, France Culture (1989)

Pour conclure, on trouvera dans cette rediffusion un lot de beaux extraits et d’heureuses lectures dans le vieux-français original du Comte de Champagne et Roi poète de Navarre et il faut rendre hommage à la grande qualité des questions de Claude Mettra, autant qu’aux comédiens qui l’entourent pour avoir su faire de ce programme un véritable moment d’exception.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Hors saison : quand le trouvère Colin Muset chantait avec humour le retour de l’hiver

poesie_litterature_medievale_realiste_satirique_moral_moyen-ageSujet : musique, chanson médiévale, humour,  trouvère, ménestrel, jongleur, auteur médiéval, vieux-français, grivoiserie, chanson satirique.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur ; Colin Muset (1210-?)
Titre :  « Quant je voi yver retorner»
Interprètes : Krless Medieval Crossover Band
Album :  
Hudci písní nejstarších, Musique de l’Europes médiévale (1998)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons un chanson médiévale « rafraîchissante » de Colin Muset. Elle l’est à plus d’un titre, tout d’abord parce que le trouvère y célèbre le retour de la saison froide (c’est un peu tôt mais en l’absence de climatisation, ça peut être bienvenu pour certains) et, ensuite, parce qu’elle contient, comme nous le verrons, l’humour de ce poète du XIIIe siècle, amateur déclaré et assumé, toute à la fois de bonne chère et de plaisirs « courtois » et plus si affinités.

Du côté de l’interprétation et pour varier, nous vous en présentons ici une version instrumentale. Assez enlevée, on la doit à  Krless, ensemble folk/rock d’inspiration médiévale plein d’énergie, et qui nous vient de République Tchèque,  ce qui nous démontre encore une fois, à quel point la musique du moyen-âge central n’en finit pas de séduire et de voyager dans le temps et l’espace, autant que dans les formes.

Quant je voi yver retorner, la version musicale du groupe Krless

Krless, folk, rock énergique
d’inspiration médiévale

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaormé dans les années 90, par quatre musiciens tchèques passionnés de musique médiévale mais pas que, le groupe Krless s’est positionné, depuis sa création, au carrefour des genres. Ce « Medieval Crossover » totalement assumé dont ils entendent bien se faire les représentants, comporte une bonne dose de rock, folk, de musiques arabes ou séfarades et va même jusqu’au blues, au besoin.

Ce qui est recherché ici c’est donc plutôt de se situer dans une énergie et une acoustique telles que peuvent les attendre un auditoire moderne et le groupe s’affirme lui-même  comme bien plus  proche de la « World music », que de l’Ethnomusicologie. Autrement dit, même si les compositions comportent leur lot d’instruments anciens ou d’époque, il n’est pas question pour ces quatre artistes de chercher à restituer la musique médiévale telle qu’on pouvait peut-krless_groupe_musique_medieval_tcheque_republique_chansons_trouveresêtre l’entendre dans son berceau original. Le moyen-âge est  la source d’inspiration qui donne libre cours à la fusion des genres; Krless parle même  de « reliquat » médiéval et le cadre est ainsi clairement posé.

Du point de vue du répertoire,  le groupe puise dans des compositions qui vont du XIIIe au XVe siècle. Ouvert à tous les styles, profanes ou religieux, leur champ d’exploration a encore ceci d’original qu’il s’étend sur une ère géographique assez vaste qui inclue l’Europe médiévale pour s’élargir au bassin méditerranéen et aller jusqu’à la Turquie et le moyen-orient.

Depuis leur formation, Krless a sorti pas moins de 5 albums et ils se sont aussi produits dans un nombre impressionnant de manifestations, mais aussi de pays autour du bassin méditerranéen et au delà (République Tchèque, Biélorussie, Estonie, Roumanie, Allemagne, France, Etats-Unis, Libye, Algérie, etc,…).

Voir le site web de Krless (en français)

L’album Hudci písní nejstarších »,
musiques de l’Europe médiévale

musique_europe_medievale_poesie_trouvere_carmina_burana_groupe_krless_album Sorti en 1998, l’album « Hudci písní nejstarších », musiques de l’Europe médiévale, proposait 16 titres, pris dans un large répertoire de pièces du moyen-âge central  à tardif, en passant par la Provence des troubadours, les trouvères du nord de la France, et encore l’Espagne, l’Allemagne, la bohème, avec des titres en différentes langues dont un certain nombre en latin, empruntés notamment au Manuscrit des chants de Benediktbeuern  et aux Carmina Burana.

Quant je voi yver retorner
dans le vieux français de Colin Muset

L’impertinence et l’humour grivois
d’un bon vivant, loin des codes courtois

A_lettrine_moyen_age_passionu retour de l’hiver, quand bien d’autres poètes, trouvères ou troubadours du moyen-âge central pouvaient être tentés de chanter leur douleur, leur tristesse ou leur espoir de reconquérir leur dame, dans l’attente du « renouvel » printanier, Colin Muset, partageait, de son côté, avec cette chanson, bien d’autres préoccupations.

Résolument pragmatique, il n’a, en effet, ici, qu’une idée en tête : trouver un hôte généreux qui le gratifie des largesses de sa table, si possible riche et garnie en victuailles, viandes et gibiers de saison. Mais les espérances du trouvère ne s’arrêtent pas là, et il forme encore l’espoir que ce bienfaiteur potentiel le laisse accessoirement s’adonner à quelques plaisirs « courtois », voire même lutiner avec sa dame, sans se montrer trop jaloux de la chose. Rien ne lui déplairait plus, en effet, que de devoir chevaucher, aux côtés d’un seigneur, qui soit rancunier voir mal disposé à son encontre.

Bref, gourmandise et grivoiserie sont au programme de  l’hiver rêvé de Colin Muset. Les codes courtois y sont totalement retournés à l’avantage du jouisseur et il y a, à travers cet humour, une forme de provocation que, plus près de nous, un Georges Brassens, par exemple, n’aurait certainement pas désavoué.

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Les Paroles

Quant je voi yver retorner,
Lors me voudroie sejorner,
Se je pooie oste trover,
Large qui ne vousist conter.
Qu’eüst porc et buef et mouton,
Mas larz faisanz, et venoison,
Grasses gelines et chapons,
Et bons fromages en glaon.

Et la dame fust autresi
Cortoise come li mariz
Et touz jors feïst mon plesir
Nuit et jor jusqu’au mien partir,
Et li hostes n’en fust jalous,
Ainz nos laissast sovent touz sous,
Ne seroie pas envious
De chevauchier toz bo[o]us* (tout boueux)
Après mauvais prince angoissoux* (colèreux, violent, cruel).

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En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

La Ballade de Bon Conseil, un playdoyer de François Villon pour la paix et contre les violences de son siècle

Francois_villon_poesie_litterature_medievale_ballade_menu_propos_analyseSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, moyen-français, poésie morale,
Auteur : François Villon (1431-?1463)
Titre : « La ballade de bon conseil »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Ouvrages : François Villon, Oeuvres, édition critique avec notices & glossaireLouis Thuasne (1923). François Villon sa vie et son temps, Pierre Champion (1913), Oeuvres complètes de François Villon par Auguste Longnon (1892)

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passion‘est, vraisemblablement, autour de l’année 1461 que François Villon rédigera une ballade baptisée, longtemps après lui, la ballade de bon conseil. On doit à  Willem Geertrudus Cornelis Byvanck, bibliophile et bibliothécaire hollandais, docteur es Lettres classiques, passionné de littérature française d’avoir réintroduit ce texte, assez tardivement, dans l’oeuvre de Villon, dans son ouvrage Specimen d’un essai critique sur les oeuvres de François Villon, le Petit testament datant de 1882.

Issue d’un manuscrit presque entièrement dédié à l’oeuvre d’Alain ms-français_833_alain_chartier_villon_ballade_bon_conseilChartier (le MS Français 833, voir image), on trouvait cette poésie encore retranscrite, de manière anonyme, dans le célèbre Jardin de Plaisance et fleur de réthorique, au tout début du XVIe siècle (1502).

Feuillet du MS français 833 où l’on trouve cette ballade de Villon.
A consulter sur le site
Gallica de la BnF

Après cette  découverte,  ce texte, par ailleurs signé des initiales de Villon dans sa dernière strophe, sera réintroduit, définitivement, dans les oeuvres dédiées à l’auteur médiéval, la première étant celle d’Auguste Longnon  paru quelque temps plus tard (voir référence en tête d’article). Bien entendu, cette attribution tardive explique aussi son absence dans toutes les publications autour de Villon, antérieures à la fin du XIXe siècle.

La ballade conciliatrice & morale
d’un Villon repenti

L_lettrine_moyen_age_passionoin du mauvais garçon dévoyé et marginal, revendiqué dans ses poésies de jeunesse, on retrouve, dans cette ballade, un Villon tout en sagesse.  Devenu presque moraliste, à la façon d’un Eustache Deschamps, il ne se situe plus, ici, dans le  « Je » du témoignage, auquel il nous avait souvent habitué dans le testament, mais s’élève, au dessus, pour adresser un message à ses contemporains ou, à son siècle, comme on le disait alors.

Rédigé, semble-t-il, à l’issu de son premier exil et après la rédaction du Testament (voir ouvrage de Pierre Champion. op cité), le poète, fatigué et repenti, a pris de la hauteur et il appelle ici ses « frères humains » à plus d’honnêteté et moins de convoitise, moins de discorde, plus de paix aussi. S’il y inclue, sans doute, ses anciens compagnons d’aventure et de rapine (qui ne sont, comme on le verra, pas si loin), le propos s’élargit bien au delà, pour s’adresser à tous les hommes, toutes générations confondues et Villon nous fait même cette ballade, l’épître aux Romains de Saint-Paul, sous le bras.

Peu de temps après, toujours miséreux et bien qu’il paraissait bien engagé sur la voie du repentir, Villon sera, pourtant, à nouveau rattrapé par son passé et ses mauvaises fréquentations. Arrêté puis emprisonné brièvement au Châtelet pour être rapidement relaxé, à la suite d’un nouveau vol, il se trouvera pourtant mêlé, quelque temps après, à une rixe contre le notaire Ferrebouc. L’incident le verra, cette fois, condamné à être pendu. Ayant fait appel, il échappera encore aux fourches pour disparaître, cette fois, à jamais, du grand livre de l’Histoire puisqu’on en perdra alors, définitivement, la trace.

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Ballade de bon conseil

Hommes faillis, despourveuz de raison,
Dcsnaturez et hors de congnoissancc,
Desmis du sens, comblez de desraison,
Fols abusez, plains de descongnoissance,
Qui procurez* (oeuvrez)  contre vostre naissance.
Vous soubzmettans a détestable mort
Par lascheté, las ! que ne vous remort
L’orribleté qui a honte vous maine?
Voyez comment maint jeunes homs est mort
Par offencer et prendre autry demaine.

Chascun en soy voye sa mesprison,
Ne nous venjons, prenons en pacience;
Nous congnoissons que ce monde est prison
Aux vertueux franchis d’impacience ;
Battre, touiller* (renverser), pour ce n’est pas science,
Tollir, ravir, piller, meurtrir a tort.
De Dieu ne chault, trop de verte se tort* (s’éloigne de la vérité)
Qui en telz faiz sa jeunesse demaine.
Dont a la fin ses poins doloreux tort
Par offencer et prendre autruy demaine.

Que vault piper*(tricher), flater, rire en trayson,
Quester, mentir, affermer sans fiance* (sans certitude, sans savoir),
Farcer, tromper, artifier* (confectionner) poison,
Vivre en pechié, dormir en deffiance
De son prouchain sans avoir confiance ?
Pour ce conclus : de bien faisons effort.
Reprenons cuer, ayons en Dieu confort,
Nous n’avons jour certain en la sepmaine ;
De noz maulx ont noz parens le ressort* (contrecoup, conséquences)
Par offencer et prendre autruy demaine.

Vivons en paix, exterminons discort ;
Jeunes et vieulx, soyons tous d’ung accort :
La loy le veult, l’apostre le ramaine
Licitement en l’epistre rommaine ;
Ordre nous fault, estât ou aucun port.
Notons ces poins ; ne laissons le vray port
Par offencer et prendre autruy demaine.

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Une  belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
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Du voleur et des brebis, une fable médiévale de Marie de France sur l’oppression

poesie_fable_litterature_monde_medieval_moyen-ageSujet : poésie médiévale, fable médiévale, langue d’Oil, vieux français, anglo-normand, auteur médiéval, ysopets, poète médiéval, oppression
Période : XIIe siècle, moyen-âge central.
Titre : Coment un Bretons ocit grant compeignie de Brebis ou Le voleur et les brebis 
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France Tome Second, par B de Roquefort, 1820, Les Fables de Marie de France par Françoise Morvan

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous reprenons, aujourd’hui, le fil des fables de Marie de France. Cette fois-ci, la poétesse médiévale nous invite à une réflexion profonde sur la passivité et l’absence de résistance, face à la tyrannie ou au crime.

On notera que le « breton » qu’on retrouve dans le titre original  de cette fable, mais aussi dans le texte (« bret ») s’est changé en loup dans certains manuscrits. Comme le personnage en question tient ici le mauvais rôle, celui du voleur et du boucher, il est difficile de dire s’il faut y voir la trace des longs conflits ayant opposé les normands aux bretons. C’est assez étonnant du reste quand on sait, que Marie de France est réputée s’être directement inspirée, par ailleurs, de nombre d’histoires bretonnes dans ses lais.

fable_litterature_medievale_voleur_brebis_marie_de_france_phedre_poete_moyen-age_vieux_francais_oil_tyrannie

En suivant les traces du Dictionnaire histoire de la langue françoise de son origine jusqu’à Louis XIV,  par La Curne de la Sainte-Pelaye et bien que la référence soit plus tardive, on apprend encore (sur la base des Serées de Guillaume Bouchet, auteur du XVIe) que l’expression pour le moins disgracieuse : « breton, larron » était en usage à une certaine époque. Etait-ce déjà le cas au XIIIe siècle ? Nous serions, là aussi, bien en peine de l’affirmer.

Quoiqu’il en soit, dans les reprises de cette fable par certains auteurs (Legrand d’Aussy, Denis-Charles-Henry Gauldrée de Boilleau) et sous diverses formes (résumé, imitation, etc) à partir du XIXe siècle et jusqu’à ses traductions plus récentes (Françoise Morvan, 2010), le « breton » originel quand il ne s’est pas mué en loup, s’est changé en Larron ou en voleur, ce qui permet, au passage, d’apprécier cette histoire avec bien plus de hauteur.

Par souci de restitution, nous vous proposons, de notre côté, la version originale de cette fable telle que donnée par Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort, dans ses Poésies de Marie de France (1830). Comme le vieux-français, mâtiné d’anglo-normand de la poétesse peut s’avérer assez ardu, par endroits, nous l’avons copieusement annoté, afin de vous donner des clés de vocabulaire utiles à sa compréhension.

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Coment un Bretons
ocist grant compeignie de Brebis

Jadis avint k’en un pasquis* (pâturage)
Ot grans cumpengnies de Berbis.
Un Bret s’aleit esbanoier* (se divertir)
Parmi le chams od sa Moulier* (avec sa femme) .
Les Berbiz sans garde truva,
Une en ocist, si l’empurta ;
E chascun jur i reveneit
Si les oicioit è porteit.
Les berbis mult s’en currecièrent* (courroucer),
Entr’aus* (entre elles) distrent è cunseillièrent
Que ne se volrunt* (vouloir) pas deffendre
Par droite iror* (mécontentement juste ou justifié) se lerunt prendre,
Ne jà ne se desturnerunt
Ne pur rien môt ne li dirunt.
Tant atendirent lor Berchun* (berger)
Qe ni remest fors* (qu’il ne resta qu’un seul) un Moutun;
Qui tus seus* (seul) se vi sans cumpengne
Ne pot tenir que ne s’en plengne.
Grant lasqueté, fet-il, féismes,
E mult mavais cunssel préismes,
Qant nus grant cumpaigne estiens
Et quant nus ne nus deffendiens
Verz chest Homme qui à grant tort
Nus a tus pris è trait à mort

Moralité

Pur ce dit-um en reprovier* (blâmer),
Plusour ne sevent damagier* (causer du tord)
Ne contrester*(s’opposer à) lur anemis
Qu’il ne face à auz le pis. (même quand il leur fait subir le pire)

Poésies de Marie de France
par 
Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort

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Aux origines

O_lettrine_moyen_age_passionn trouve, chez phèdre, une fable semblable dans ses grandes lignes. Elle est intitulée : les béliers et le boucher (Vervescet (ou Arietes) et Lanius). En voici une traduction :

« Ceux qui ne s’accordent pas entre eux se perdent, comme le narre la fable qui suit.

deco_fable_medievale_marie_de_franceAux moutons assemblés s’étaient joints les béliers. Voyant le boucher entrer parmi eux, ils se turent. Même quand ils voyaient l’un d’eux pris, entraîné et massacré par la main meurtrière du boucher, ils n’avaient nulle crainte et disaient sans se garder : « il ne me touche pas, il ne te touche pas non plus, laissons-lui prendre celui qu’il entraîne. »

Ainsi furent-ils pris, un à un, jusqu’à ce qu’il n’en resta plus qu’un seul. En se voyant saisir, on prétend qu’il dit au boucher :  » Nous avons bien mérités d’être égorgés l’un après l’autre par toi seul, car, dans notre inertie, nous avons manqué de prévoyance pour nous, puisque, quand rassemblés en un cercle cornu, nous t’avons vu debout, au milieu de notre foule, nous ne t’avons pas tué en t’écrasant et en te fracassant ».

Cette fable démontre que le méchant détruit quiconque ne s’est pas mis en sûreté et temps voulu. »

Arietes et Lanius, Phèdre et ses fables, Léon Hermann (1950)

Une éternelle mécanique de l’oppression

D_lettrine_moyen_age_passion‘après Léon Herrman (op cité), cette histoire ferait clairement allusion à la Conjuration de Pison dont elle est contemporaine. En 65 après JC, Néron avait, en effet, déjoué un complot mené contre lui par divers nobles, familiers et politiques ayant, à leur tête, un sénateur du nom de Pison. La tentative d’assassinat et de renversement de l’empereur n’aboutit pas puisque ce dernier élimina, un par un, ses opposants. 

Pour autant qu’elle puisse, peut-être, prendre racine sur ces faits historiques, cette fable demeure intemporelle en ce qu’elle met en valeur une mécanique de l’oppression bien connue et dont les tyrans ont toujours su tirer avantage. Pour n’en citer qu’un autre exemple, on ne peut s’empêcher de penser, ici, à cette célèbre poésie du pasteur  Martin Niemöller (1892–1984) qui, après sa libération des camps nazis, à la fin de le seconde guerre mondiale, s’était exprimé sur les réactions des intellectuels allemands au moment des purges opérées, dans leurs rangs, par le IIIe Reich, après sa montée au pouvoir.

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus me chercher,
il ne restait plus personne pour protester. »
Martin Niemöller (1892–1984)

Lâcheté, individualisme ? Ou, comme ici, colère rentrée et choix de la dignité silencieuse contre la barbarie, quelque soit le fond, à travers les siècles, le résultat profite toujours à l’oppresseur.

La traduction moderne des fables
de Marie de France, par Françoise Morvan

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour revenir à nos moutons (désolé, je n’ai pu l’éviter), nous en profitons pour attirer votre attention sur les ouvrages de Françoise Morvan et son travail d’adaptation de l’oeuvre de Marie de France.

livre_fables_litterature_medievale_marie_de_france_traduite_vieux-français_françoise_morvan_moyen-age_centralSortis en 2008, les lais, suivis des fables en 2010, proposaient, en effet, la redécouverte des écrits de la poétesse des XIIe, XIIIe siècles dans la langue de Molière. Les deux ouvrages sont toujours disponibles en ligne et vous pourrez trouver celui qui concerne les fables au lien suivant : Les Fables de Marie de France, traduite par Françoise Morvan.

Pour vous en donner une idée, voici une belle traduction, adaptation de la fable du jour, sous sa plume.

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Le voleur et les brebis

Un beau jour, dans une prairie,
Paissait un troupeau de Brebis.
Un boucher et sa femme, allant
Se promener à travers champs,
Virent ces Brebis sans berger :
L’une, tuée, fut emportée…
Chaque jour, il revient au champ.
Là, il choisit, il tue et prend.
Les Brebis en fureur s’assemblent
Et décident, toutes ensemble,
De résister sans se défendre :
De rage, on se laissera prendre
Sans dire mot, par dignité.
Plutôt mourir que protester.
Si souvent revient le glouton
Qu’il ne resta qu’un seul Mouton.
Quand il se vit seul dans la plaine,
Il ne put retenir sa peine :
« Oui, ce fut grande lâcheté
Et nous fûmes mal avisés,
Nous qui étions si nombreux, d’attendre
Et refuser de nous défendre
Contre ce boucher sans remords
Qui nous aura tous mis à mort. »

Moralité

Ainsi faut-il, dit-on, blâmer
Ceux qui se laissent opprimer
Sans empêcher leurs ennemis
De leur faire un mauvais parti.

Les Fables de Marie de France, traduites par Françoise Morvan.

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En vous souhaitant une très belle  journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

« Le monarque, sentinelle du pauvre », un conte moral et médiéval de Saadi sur les devoirs des princes

saadi_gulistan_sagesse_persane_conte_moral_moyen-age_central_jardin_des_rosesSujet : citations médiévales, moyen-âge central, sagesse persane, Saadi,  poésie morale, conte moral, morale politique.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
Ouvrage : Gulistan, le jardin des roses  traduit par Charles Defrémery (1838)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous poursuivons, aujourd’hui, notre exploration de la sagesse persane du moyen-âge central avec un conte de Mocharrafoddin Saadi. Cette historiette est extraite du premier chapitre de son Gulistan et touche la conduite des rois et les devoirs du prince.

Nous sommes donc dans le champ de la morale politique et le conteur  y soulève l’idée que le monarque est au service de ses sujets et non saadi_sagesse_persanne_conte_poesie_morale_medievale_XIIIe_moyen-age_centrall’inverse. En dehors du monde perse et oriental, on recroisera cette idée de « justice sociale » ou pour emprunter les mots de Saadi, d’un monarque, « sentinelle des pauvres » chez nombre de moralistes et d’auteurs du moyen-âge.

Même si elle sera loin d’être toujours mise en application du côté des couronnes, on la retrouvera, tout de même, clairement en germe chez Saint-Louis et elle fera encore son chemin dans les miroirs de princes de l’occident médiéval. Sur ce dernier point, et pour n’en citer qu’un exemple emprunté au moyen-âge tardif, elle sera notamment très clairement exposée,  dans les courants du XVe siècle par un auteur comme Jean Meschinot et ses lunettes de princes :

« Croy tu que Dieu t’ayt mis à prince
Pour plaisir faire à ta personne ?
Las! je ne sçay se as aprins ce*, (*si tu as appris cela)
Mais le vray bien autre part sonne,
Et ton nom à l’effect consonne,
Le roy gouverne et le duc main,
Servans à créature humaine. »
Les lunettes des princes (extrait)  Jean Meschinot  (1420 – 1491)

Vingt-huitième historiette
« touchant la conduite des rois. »

U_lettrine_deco_moyen_age_passionn derviche, voué au célibat, était assis dans un désert. Un monarque passa auprès de lui. Le derviche, par la raison que l’insouciance est l’apanage de la modération des désirs, n’éleva point la tète et ne fit point attention.

Le roi, à cause de la violence inhérente à la souveraineté, se mit en colère et dit : « Cette troupe d’hommes qui revêtent le froc ressemblent à des citations_medievales_morale_politique_devoir_pouvoir_moyen-age_sagesse_persane_ssadi_mocharrafoddinbrutes. »

Le vizir dit :  « O derviche, le monarque de la surface de la terre a passé auprès de toi; pourquoi ne lui as-tu pas rendu les hommages et n’as-tu pas accompli le devoir de la politesse ? »

Le derviche repartit :  » Dis au roi : Espère l’hommage d’une personne qui espère des bienfaits de toi. Et désormais sache que les rois sont faits pour la garde des sujets, non les sujets pour obéir aux rois. « 

Distique : Le monarque est la sentinelle du pauvre, quoique les richesses s’obtiennent par sa puissance et par sa somptuosité. La brebis n’est point faite pour le pasteur, bien au contraire, le pasteur est fait pour la servir. 

Autre. Aujourd’hui, tu vois un homme fortuné, et un autre, le coeur malade de ses efforts inutiles ; attends un petit nombre de jours, jusqu’à ce que la terre dévore la cervelle d’une tète qui médite des projets insensés. 

citations_medievales_morale_politique_monarque_sentinelle_pauvres_moyen-age_sagesse_persane_ssadi_mocharrafoddinAutre. « La différence entre la royauté et la servitude a disparu lorsque le destin écrit (là-haut) est survenu. Si quelqu’un ouvre la sépulture des morts, il ne reconnaîtra pas le riche du pauvre. »

Le discours du derviche parut solide au roi qui lui dit : « Demande-moi quelque chose. »
Il répondit : « Je demande que désormais tu ne me donnes point de désagrément. »
Le roi reprit :  » Donne-moi’un conseil. »
Il répliqua : « Maintenant que les richesses sont dans ta main, comprends que cette puissance et ce royaume passent de main en main. »

Extrait de Gulistan, le jardin des roses, traduit par C Defrémery (1838)

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Pour autant qu’elle date de près de huit siècles et même si les monarques ont laissé leur place, dans nombre d’endroits du monde occidental, à des hommes de pouvoir élus, la morale de ce conte du sage Saadi qui remet les pendules à l’heure sur l’exercice politique et ses fondements devrait, plus que jamais, demeurer inscrite, en lettres de feu, au frontispice de biens de nos lieux de pouvoir.

Une belle journée à tous.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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