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Entretien : l’autre Moyen-âge et la nouvelle histoire de Jacques le Goff

conference_monde_medieval_moyen-age_Jacques-le-Goff_nouvelle-histoireSujet : histoire médiévale, historien, médiéviste, moyen-âge, définition, vidéo-conférence, nouvelle Histoire
Période : moyen-âge
Auteur : Jacques le Goff entouré de Jean-Claude Schmitt, Robert Philippe, Emmanuel Le Roy Ladurie, Pierre Nora.
Titre : « Pour un autre moyen-âge : un entretien avec Jacques le Goff », conférence produite par Marc Ferro en 1992 (EHESS) (canal-U.tv)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous avons souvent eu l’occasion de parler, ici, de l’historien médiéviste Jacques le Goff, en partageant notamment quelques extraits de ses entretiens ou même quelques-unes de ses citations. Avec son « autre moyen-âge », il a proposé de déplacer, et même d’étirer, les lignes chronologiques de cette période mais, dans la veine de l’Ecole des Annales et avec l’apport de sciences humaines connexes à l’Histoire, il s’est aussi évertué à restituer les formes vivantes du monde médiéval et  ses mentalités.

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« (…) Ce que je veux appeler notre moyen-âge c’est un moyen-âge très concret. Et ça je tiens à le dire par rapport au moyen-âge insipide que l’on présentait à ce moment là, j’ai vraiment eu l’envie de proposer un moyen-âge qui était fait de sang, de chair, autant que d’esprit, et en plus si possible, un moyen-âge qui ne serait pas ennuyeux. Le moyen-âge qu’on nous proposait était mortellement ennuyeux. L’Histoire est une chose passionnante et on doit passionner les gens à l’Histoire en leur montrant que ce n’est pas du tout un discours embêtant. Et j’ai éprouvé très vite le besoin d’aller chercher, en dehors de ce que l’on appelait les sciences auxiliaires de l’Histoire traditionnelle. »
Jacques Le Goff – Citations –  Extrait entretien EHESS – 1992

Dans cette conférence de 1992, il revenait sur son parcours intellectuel, ses influences, ses maîtres en Histoire, tout en donnant quelques clés sur sa vision si particulière du Moyen-âge et sur son approche méthodologique de la « Nouvelle Histoire ». Au passage, avec la présence autour de la table de Emmanuel Leroy Ladurie, il revenait également sur leur collaboration mutuelle autour de Mélusine dont nous avions déjà touché un mot ici (voir article à ce sujet).

Sujets abordés

– Le long Moyen-Âge (04:37)
– De l’histoire à l’anthropologie historique (34:44)
– Histoire nouvelle et nouvelle histoire (50:24)
– De l’imaginaire au politique (1:11:12)

Si vous aviez quelques difficultés pour visualiser cette vidéo-conférence, nous vous conseillons de cliquer sur la roue dentée dans la barre de contrôle du Player et d’en réduire le débit. Cela n’affectera pas la qualité du son mais vous permettra d’en avoir une lecture bien plus fluide.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

L’homme et la nature dans la poésie lyrique médiévale, avec Michel Zink

nature_moyen-age_citation_monde-medievalSujet : citations, homme médiéval, nature, moyen-âge, poésie médiévale, représentations
Période : moyen-âge central
Auteur : Michel Zink,
SourcesNature et sentiment. Littérature n°130, 2003

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn 2003, dans un article de la revue Littérature, l’académicien et spécialiste de littérature médiévale  Michel Zink s’interrogeait sur le « sentiment de la nature » au moyen-âge et, dans cette continuité, sur les interrelations entre homme médiéval et nature. Aujourd’hui, nous partons, à la rencontre d’une partie de ses réflexions sur le sujet, touchant notamment à la nature dans la poésie lyrique médiévale. Au passage, nous le suivrons sur la déconstruction qu’il opère sur quelques possibles idées reçues sur la question. Au programme donc et partant d’une citation extraite de cette article : définitions et sens nichés sous le terme de nature dans la poésie du moyen-âge, ou encore altérité médiévale contre représentations modernes.

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La Nature médiévale
au service de la lyrique courtoise

La nature ne fournit pas au poète courtois du moyen-âge central, un simple décorum à ses envolées poétiques, elle est son inspiration, sa respiration. Le fine amant courtois y mire son âme et ses propres sentiments comme dans un miroir et, dans ce dialogue, il est d’abord question d’un contact émotionnel intime ; son cœur bat au rythme des deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalesaisons, entre le sommeil triste, froid, et quelquefois mortel de l’hiver et les chaleurs printanières porteuses de promesses de nouveaux éveils amoureux, avec leurs bois qui reverdissent et leurs chants d’oiseaux complices.

Si nos esprits modernes pourraient être tentés d’interpréter comme une forme « d’écologie » avant la lettre, ce « bon temps » où le cœur de l’homme battait à l’unisson de mère nature, il faut pourtant se garder de s’y précipiter. Une des particularités premières de la perception-représentation de l’idée de nature au moyen-âge, est, en effet, d’être d’abord appréhendée comme reflet de la création divine. Comme Michel Zink nous le rappelle ici : « La notion de nature au Moyen Âge renvoie fondamentalement à l’action créatrice de Dieu ». Elle est sa main, et même plus loin, « elle est Dieu ». Entre le créateur, sa création et ses créatures, la relation est symbiotique, presque charnelle.

“(…) l’homme médiéval se conçoit si entièrement comme une créature, comme un produit de la nature, qu’il n’envisage pas de porter sur le monde dans lequel il est immergé un regard extérieur et distancié.”
Michel ZINK  Nature et sentimentLittérature n°130, 2003

Si la poésie courtoise médiévale a fait de la nature cet interlocuteur qui accorde le poète et ses sentiments amoureux, au point de l’y avoir réduite, par endroits, il ne s’agit donc pas là d’une nature « objectivée ». Autrement dit, pas question ici de « paysages » ou de contemplation de son vivant spectacle, qui susciteraient une émotion à part entière et sa large palette de nuances. Si la nature inspire, reflète, influe sur les dispositions amoureuses du poète, susurre à son oreille, c’est toujours pour mieux lui renvoyer l’image deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalede son désir ou de sa dame, comme autant de « projections » mises au service des nouvelles formes d’expressions sentimentales que le Moyen-âge concocte à travers la lyrique courtoise. Instrumentalisée par le fine amant, cette nature médiévale s’épuise souvent tout entière dans « l’obsession »  amoureuse de ce dernier. Si elle vibre à l’unisson d’une créature, le poète, qui lui est inextricablement spirituellement lié et qui ne peut totalement s’en abstraire pour la distancier, il est question de résonance et pas d’objet de contemplation doté de ses « propres » propriétés intrinsèques. Là encore, citons Michel Zink ;

 » (…) le sens véritable de la nature se trouve dans la participation à la nature, et non dans le regard porté sur elle, regard distancié qui ne la voit pas elle-même ni pour elle-même, mais qui voit en elle l’objet qui occupe l’esprit et qui la modèle en fonction de lui. »
Michel ZINK (opus cité)

Pour que la nature devienne un sujet de contemplation, une source à part entière d’inspiration, suscitant son lot de nouvelles émotions, il faudra attendre les siècles suivants. Dans le même esprit bien sûr, cette notion de nature médiévale ne recouvrera pas non plus le sens  qu’on lui donne parfois, de nos jours, de territoire vierge, non encore domestiqué ou conquis, par l’homme (il n’en reste d’ailleurs plus guère).  Pour élargir ces réflexions, nous vous conseillons la lecture de l’article de Michel Zink  dans son entier sur Persée (1).


Au sujet du fine amant et de l’amour courtois, nous vous renvoyons à nos nombreux articles sur la question.

Sur  la notion de nature comme décorum et son instrumentalisation sociale, voir aussi le fabliau des chevaliers, des clercs et des vilains

Sur les aspects de représentation et d’esthétique au Moyen-âge, voir également article au sujet des travaux d’Olivier Boulnois.


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

(1)  Michel ZINK Nature et sentiment. Littérature n°130, 2003. Altérités du Moyen Âge (Persée)

Kaamelott, produits dérivés : Provençal le Gaulois, Nendoroid et Geralt de Riv

kaamelott_integrale_dvd_serie_televisee_coffret_humour_legendes_arthuriennes_GraalSujet : Kaamelott, humour, série télévisée,  trilogie, cinéma, tournage, légendes arthuriennes,  Heroic Fantasy, médiéval-fantastique, comédie.
Période : haut moyen-âge à  moyen-âge central,
Média : détournement Perceval
Auteur : Alexandre Astier

Bonjour à tous,

T_lettrine_moyen_age_passionandis que le tournage de Kaamelott trilogie  semble bien engagé et se poursuit en Auvergne (voir article à ce sujet), voici un petit clin d’œil à la célèbre série TV, avec un nouveau détournement autour d’un possible  produit dérivé.

leodagan_kaamelott_legende_medievale_roi_arthur_moyen-age_passion« C’est quand même pas de bol, les rares fois où il arrive à faire quelque chose de ses dix doigts, il se goure quand on lui demande son nom ! »
Léodagan (Lionnel Astier), Kaamelott, A. Astier

Jusque là et à quelques très rares exceptions, dont un jeu de plateau,  Alexandre Astier a refusé toute concession de la marque Kaamelott et son exploitation. Ce n’est d’ailleurs pas tant pour le principe que pour son habituel souci d’être étroitement associé à toute extension ou déclinaison de son oeuvre. Dans un interview datant de quelques années déjà, il avait, en effet, déclaré que s’il aurait pu être très lucratif de concéder l’exploitation d’une licence Kaamelott à des prestataires externes, il n’avait pas souhaité céder à cette facilité afin de ne pas perdre le contrôle des réalisations, en laissant faire tout et n’importe quoi, à des seules fins financières.

Souci de conduite diligente de son l’oeuvre, d’un côté, contre profit juteux et à tout crin de l’autre, la frontière a toujours été claire dans son esprit. Connaissant son caractère bien trempé, il ne fait guère de doute que son point de vue demeure inchangé sur la question et si merchandising il y a, autour de la sortie du Film en 2020, sous réserve qu’il en trouve lui-même le temps, il restera certainement très choisi et au compte-goutte.

Il n’aura pas échapper aux plus Gamers d’entre vous que ce détournement graphique est le résultat d’un nouveau croisement entre le légendaire Perceval  de Kaamelott (Franck Pitiot) et le non moins célèbre Geralt de Riv du jeu vidéo The Witcher. Depuis l’année dernière, ce dernier a en effetsa figurine Nendoroid chez le  fabriquant japonais Good Smile Company (voir lien).

De leur côté, le roi Arthur de Kaamelott  et son fidèle Perceval ont eux aussi des figurines à leur effigie chez POP Uraeus. Sauf erreur, il semble d’ailleurs qu’il s’agisse là, de deux autres exceptions au principe de non concession de la licence ayant présidé jusque là.

Funko Pop Arthurroi-arthur_kaamelott_figurine_Alexandre-Astier

Funko Pop Perceval perceval_kaamelott_figurine_Alexandre-Astier
 Funko Pop Arthur chez Amazon    Funko Pop Perceval chez Amazon

Retrouvez nos articles détournement,  humours et produits dérivés imaginaires autour de Kaamelott ici

– Les Semi-croustillants « meet » the Witcher
–  Kaamelott &  jeux vidéo : Provençal le gaulois & Geralt de Riv
–  Les armoiries des chevaliers du Kaamelott
–  Kaamelott et ses produits dérivés
–  Ma bibliothèque imaginaire  Kaamelott

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Monde médiéval sous toutes ses formes.

Edito 2019, une belle aventure médiévale

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionvec la nouvelle année, vient le temps des résolutions et c’est aussi le bon moment de faire un édito de rentrée pour présenter un peu mieux ce qui se cache derrière Moyenagepassion.

Avant toute chose, une petit bilan : après plus de 3 ans de posts réguliers, sous-tendus par des milliers d’heures de recherche, nous aurons bientôt publié 1000 articles exclusifs sur le moyen-âge, incluant des centaines de traductions originales de textes médiévaux, chansons, poésies, citations, en langues modernes (italien, espagnol, catalan, anglais) mais aussi et surtout en langues anciennes (vieux-français d’oïl, moyen-français, langue d’oc, galaïco-portugais).

Avec une audience qui s’est constituée progressivement (voir courbe  graphique dans l’illustration ci dessous), Moyenagepassion a vu passer, depuis  sa création, plus de 380 000 utilisateurs, pour près de 800 000 pages vues. Plus de la moitié de ces chiffres est représentée par l’année 2018, à quoi il faut ajouter de nombreux partages sur nos réseaux sociaux (lancés plus tardivement). De son côté, notre chaîne Youtube est un peu demeurée en retrait, faute de temps, mais totalise tout de même près de 250 000 vues.

Tous ces chiffres ne font qu’augmenter, aussi, pour introduire cet édito 2019, permettez-nous, une fois encore, de vous remercier chaleureusement de votre présence, de votre suivi et de vos partages.

Qu’est-ce que le Moyen-âge ?

« Le Moyen-âge est à la mode et je m’en félicite » disait Jacques le Goff. Depuis que le célèbre historien médiéviste a prononcé ces mots, il y a plus de quarante ans, cette tendance n’a fait que se confirmer : littérature, romans, films, séries télévisées ou jeux vidéos, (souvent plus inspirés de l’Heroic fantasy que de l’Histoire réaliste), auxquels il faut encore ajouter les centaines de municipalités, châteaux et autres monuments de notre patrimoine classé qui, chaque année, donnent des fêtes et proposent des animations toujours plus nombreuses, en l’honneur des temps médiévaux.

C’est un fait, la soif et l’intérêt de notre monde moderne pour cette longue période ne s’est toujours pas tarie. Sans comparer sa durée à celles de certaines périodes présentes dans la préhistoire ou de la protohistoire, il faut dire que le Moyen-âge « triche » un peu avec ces 1000 ans généreux (quelquefois plus), dont les historiens lui ont fait cadeau à la suite des lettrés renaissants, 1000 ans qui couvrent, dans les faits, des réalités multiples propices à bien des séductions. Entre le haut Moyen-âge de Charles le Chauve et celui qui s’éteint déjà sous le règne d’un François 1er, que de chemin parcouru, en effet, que d’évolutions, de révolutions, presque ; dans les techniques de production et de construction, dans les mouvements architecturaux, dans les phénomènes d’urbanisation, dans la naissance, la vie et la lente agonie de la féodalité, dans l’émergence edito_2019-_moyen-age_monde_medieval_definitions_symboleset la propagation des grandes universités, dans l’évolution de la musique et de ses codes, dans la transformation des langues de l’Europe occidentale, dans les changements radicaux de l’art de la guerre, dans le redécoupage des territoires et la fixation progressive des frontières de nos nations actuelles, dans les changements de mœurs aussi.

Bien qu’on l’ait énormément étudié depuis le XIXe siècle et même s’il continue de l’être assidûment par nombre d’universitaires tombé eux-même, sans s’en voiler, dans sa fascination, les pointillés et les zones d’ombre entre les certitudes, mais plus encore, sans doute, quelques visées idéologiques passées ou actuelles, ont laissé s’installer, voire s’enraciner, nombre d’idées toutes faites sur le monde médiéval, au point qu’il semble parfois qu’il s’en niche une sous chaque pierre. Par dessus ce Moyen-âge occidental dont les grands médiévistes nous expliquent que tout y était symbole, nous avons ainsi souvent empilé nos propres projections et, finalement aussi, notre propre univers de référence et nos propres « symboles ».

Projections, représentations & symboles
Moyen-âge des légendes, moyen-âge des peurs

Du côté d’un certain « Moyen-âge des légendes », littérature et faits se mêlent souvent joyeusement dans nos représentations : lyrique courtoise et féodalité, chevaliers, valeurs chevaleresques et princesses captives, châteaux merveilleux et batailles épiques et tant de choses encore. Cette période que nous sentons si proche, alors que nous l’étudions finalement si peu dans nos cycles scolaires, peut encore évoquer une époque rêvée qui nous renvoie la tenue de grandes fêtes champêtres, sorties tout droit d’un tableau de Bruegel : du rires, des joies et des ripailles, un certain sens de la distance et de la dérision et peut-être encore l’image de myriades de petites communautés à échelle humaine soudées autour des veillées, tandis que les brigands et les loups rodent au dehors. C’est un fait pourtant, bien que sans commune mesure avec les exodes rurales de l’après révolution industrielle, le moyen-âge central et tardif voit aussi un nombre d’hommes croissant, s’émanciper de la nature, pour venir grossir les nouveaux eldorado(s) urbains et leurs promesses.

Dans cette période de notre histoire qui nous apparaît comme très « horizontale », socialement, avec de fortes lignes de démarcation entre son petit peuple et ses élites seigneuriales, princières ou épiscopales se dessine aussi une étrange solidarité et interdépendance qui perdure, nonobstant quelques coups de canifs donnés au contrat, sous l’égide du schéma triangulaire des trois ordres : Laboratores « je te nourris, je confectionne tes armes et tes vêtements, je bâtis tes châteaux », Bellatores « je te protège », Oratores « je prie pour sauver ton âme ». Bien sûr, au sein de ces 1000 ans multiformes, le paysage social évoluera aussi considérablement et des classes intermédiaires nouvelles tireront leur épingle du jeu : certains artisans, mais surtout les marchands, et avec eux, les prêteurs, les lombards, dans un Moyen-âge central qui peut nous apparaître encore comme celui de l’opulence, des richesses et du commerce, celui des nombreuses foires et de l’ouverture de nouvelles routes vers l’ailleurs.

monde_medieval_ecologie_nature_enluminureDans ce monde, sans vapeur, machine ou pesticide, on pourra encore quelquefois voir projetée la vision rétrospective d’une forme de simplicité retrouvée et même, plus loin, celle d’une écologie réconciliée qu’un cher professeur d’Oxford, caché derrière sa pipe et sa plume, était venu renforcer, dans le courant du XXe. Et pris dans les filets de ce Moyen-âge de vélin, empreint d’écologie et de magie, qui succédait peut-être avec JRR Tolkien au moyen-âge romantique et gothique revisité à la façon du XIXe, on pourra être tenté d’y laisser croître quelques racines celtes ou quelques vieilles légendes nordiques d’avant la christianisation, en oubliant un peu que cette dernière avait couru depuis déjà bien longtemps chez les peuples d’Europe.

Dans sa vaste majorité, l’homme médiéval occidental, celui que l’on connait, qui nous est parvenu, à travers les textes, ne semble, en effet, déjà plus tellement enclin à quelques nostalgies païennes. Si son univers est demeuré holistique et n’est pas encore matérialiste, mécanique et tout à fait froid, la « magie » naturaliste a reculé, au fil de ses siècles, pour se couler dans le moule chrétien et monothéiste. Certes, quelques fées demeurent ci ou là et, jusque dans le courant du XIVe, l’ombre de Mélusine vient planer sous les frondaisons de Brocéliande, mais les premières traces factuelles et documentaires qui subsistent, jusqu’aux premiers écrits arthuriens nous montrent déjà le roi des Bretons portant la croix pendant les batailles. Les miracles du moyen-âge sont aux Saints, à la Vierge, au Christ ou à Dieu et jusqu’au bout de ses espoirs et de ses plus grandes peurs, l’homme de l’Europe médiévale demeure un chrétien, occupé de salut. Sur les traces de l’Empire romain finissant, jamais avant cela, le christianisme et son universalisme n’avaient connu si vaste laboratoire et si longue expérience.

Bien sûr, on ne se défait pas non plus des représentations les plus sombres à l’égard des temps médiévaux. Elles font encore les choux gras de bien des plaisanteries, quand médiéval et moyenâgeux viennent se confondre jusque dans nos coquilles de vocabulaire. Sous le trait d’une barbarie définitivement reléguée aux oubliettes par notre modernité, si douce et de si bon ton qu’elle n’en finit plus de se mentir sur ses propres exactions, ces projections prennent alors souvent les traits, de la caricature. Dans leur grand faim d’émotions et d’images fortes, leurs appétits vont au manichéisme, et elles n’ont souvent, elles aussi, de vérités que celles des cavernes platoniciennes : obscurantisme, peste, saleté, injustice, arbitraire du pouvoir, tortures, clergé gros, gras et cruel, elles recréent alors devant nous le visage d’un monde médiéval fait de cris, de peurs, de violence, de mort et d’ignorance crasse. C’est dans ce même monde que, par exemple, l’inquisition espagnole de la fin du XVe ou même encore les chasses aux sorcières du XVIIe n’en finiront pas de se réinviter, avec quelques siècles d’avance, sur toutes les terres d’Europe quand ce n’est pas, dans les esprits, sur toute la durée du moyen-âge. Et sous la pression de vieux préjugés, regonflés de nouvelles idéologies, on continuera d’instrumentaliser alors, sans le savoir, un moyen-âge devenu repoussoir à la façon dont la renaissance et plus tard les lumières l’avaient instrumentalisé. Faut-il que notre passé soit drapé à ce point de couleurs sombres, pour que notre présent en sorte plus lumineux ?

Et Moyenagepassion dans tout ça ?

A_lettrine_moyen_age_passionlors, au milieu de tout cet enchevêtrement d’archétypes, de projections, de guerres d’idées et de symboles, entre réalités et faits, rêves et fantasmagories, notre projet éditorial, celui de Moyenagepassion est certes un peu fou. En manière de clin d’œil, il pourrait sembler inspiré des visées encyclopédiques que portaient quelquefois sur leurs frêles épaules, d’ambitieux chroniqueurs médiévaux, mais il n’en a pourtant pas la nature systématique. A petit pas, jour après jour, notre projet d’archives se signe sous les dehors de l’aventure et de la musardise même si, dans cette entreprise forcément démesurée, nous ne voulons rien négliger de toutes les facettes du moyen-âge : de sa part certaine, historique et factuelle, de sa merveilleuse littérature qui nous demeure encore, par endroits, si obscure, de ses peurs, de ses joies, de ses forces, de ses croyances profondes, de ses guerres, de ses misères, jusqu’à sa part réinventée : ces temps médiévaux devenus ceux du médiévalisme à l’aulne de nos a priori, comme ceux revisités à la lumière de l’imagination ou des passions fertiles de nos contemporains entre reconstruction onirique assumée ou volonté plus rigoureuse de les faire renaître au plus près, dans de vibrantes reconstitutions historiques.

monde-medieval_moyen-age_enluminures_chevalierDans cette approche, nous n’en sommes pourtant pas aux conclusions et nous voulons toujours garder un peu de cette fraîcheur et de cet étonnement face à toutes ces « réalités ». Au bout du compte, il appartiendra à chacun de faire le tri. A force de moudre et à force de sens critique, nous fondons toutefois l’espoir de lever quelques coins de voile et de favoriser l’émergence de quelques vues plus nuancées.

Sous l’archive, bien sûr, une autre question de fond demeure. Sous le charme piquant et savoureux de l’évocation ou de l’invocation, quelles qu’en soient les formes, cet étrange « objet médiéval », support et réceptacle de tant de projections, serait-il devenu une forme d’échappatoire salutaire contre la grisaille de notre oppressante modernité ? Cette dernière a-t-elle encore des visions, des ambitions ou des valeurs à nous offrir en échange, pour faire le contrepoids ? Au delà de la légèreté et du peu de substance du concept de « Mode », c’est bien de nous, de nos aspirations et de nos rêves dont la fascination pour le moyen-âge nous parle, de nos véritables racines aussi, de celles qui ont façonné notre monde et qui lui ont donné du sens et peut-être encore de cette volonté que nous avons de nous inscrire dans une histoire qui fait sens.

Alors, approchez, approchez bonne gens ! Entrez avec nous dans ce Moyen-âge de tous les visages. Chacun pourra reconnaître le sien, celui qui se niche au plus profond de nous comme une réminiscence, quelque chose que l’on savait être mais que l’on avait oublié, celui qui court entre les lignes de nos plus beaux auteurs médiévaux et de leurs legs, celui qu’on trouvera au détour d’une rue animée, colorée et criarde, le temps d’une fête ou celui, encore, que les Historiens nous montrent du doigt.

Approchez, approchez ! Choisissez votre personnage pour le temps du voyage : serez-vous ce moine rieur à la franche descente et au joyeux coup de fourchette ou ce frère miséreux qui a tourné le dos au monde des illusions pour s’en aller prier pour un monde meilleur et le salut des âmes ? Serez-vous prince, seigneur, chevalier ou princesse ? Ce paysan goguenard qui moque le clerc venu quémander à sa porte ? Cette reine stratège qui impose à tous ses décisions et sa puissance ? Cette bergère qui se refuse au chevalier et à ses promesses de richesse, par amour pour son promis ? Soyez tout ce qu’il vous plaira et qui puisse vous rendre heureux le temps d’une incursion à nos côtés, au cœur du moyen-âge.

Une belle année 2019 à tous sur Moyenagepassion.com et encore merci de votre présence.

Frédéric F

Une armée de sujets pour le monarque juste : sagesse persane et morale politique chez Saadi

saadi_mocharrafoddin_sagesse_persane_moyen-age_XIIIe_siecleSujet : citations médiévales, sagesse persane, poésie morale, conte moral, miséricorde, justice, devoir politique
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
Ouvrage : Gulistan, le jardin des roses,  traduit par Charles Defrémery (1838)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle incursion dans la Perse du XIIIe siècle avec une leçon de morale politique du poète Saadi. Une fois encore, il y est question de tenue dans l’exercice du pouvoir. Comme dans un nombre important de ses contes, l’auteur médiéval insiste encore ici sur le fait que la sagesse et le discernement doivent primer chez l’homme d’Etat sur tout autre diktat, un peu comme si la loi religieuse demeurait sans fond si elle ne reposait d’abord sur des qualités humaines et de bon sens « intrinsèques », En d’autres termes, pour faire un bon roi, il faut d’abord un homme bon, juste et censé. Il faut aussi qu’il soit entouré de  conseillés courageux et droits, prêts au besoin à essuyer les foudres du souverain pour s’acquitter du prix de la vérité.

Si la philosophie qui sous-tend les petits contes du voyageur, homme politique, diplomate et conteur du moyen-âge n’est pas la même que la morale chrétienne qui est alors à l’oeuvre dans l’Occident médiéval, son Jardin des Roses ne cesse pourtant d’évoquer, par certains aspects, ces Miroirs des princes que l’on retrouvait à la même époque en Europe. Ici comme ailleurs et par delà le temps, dans l’ombre du pouvoir, l’abus n’est jamais loin et il s’en faut toujours de peu que le détenteur du destin des hommes ne soit tenté de se changer en le pire des prédateurs. Qui pense-t-il servir vraiment ? La question de fond finit toujours par être posée en ces termes et sur ce point, de l’Iran médiéval aux terres occidentales, nombre d’auteurs s’accorde pour le lui rappeler : aucun souverain ne peut gouverner indéfiniment et impunément sans son peuple et encore moins contre.

Miséricorde dans l’exercice du pouvoir

Le roi demanda: « Quel est le moyen de rassembler l’armée et les sujets? »  Le vizir répondit : « il faut au roi de la justice afin qu’on se rallie autour de lui, et de la miséricorde afin qu’on s’assoie tranquille à l’ombre de sa puissance. Or, tu n’as ni l’une ni l’autre de ces deux qualités. »

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Distique : Celui qui a pour habitude la violence n’exerce pas la souveraineté; car les fonctions de berger ne seront pas remplies par le loup. Un souverain qui jette les fondements de l’oppression, arrache la base du mur de sa puissance. 

Le conseil de ce vizir sage et dévoué ne se trouva pas conforme au caractère du roi. il le fit charger de liens et l’envoya en prison. Il ne s’était pas écoulé beaucoup de temps, lorsque les cousins germains du sultan se levèrent contre lui, équipèrent une armée pour le combattre et réclamèrent le royaume de leur père. Les gens qui avaient été réduits aux dernières extrémités par la main de son oppression et s’étaient dispersés, se rallièrent auprès d’eux, et les fortifièrent, si bien que le royaume sortit de sa puissance, et fut affermi dans la leur.

saadi_citation_auteur_poete_medievale_morale_politique_sagesse_persane_moyen-age_XIIIe-siecle

Distique  ; Un roi se permet-il l’injustice envers ses sujets, son ami même, au jour de la détresse, devient un ennemi pressant. Fais la paix avec tes sujets et  demeure sans aucune inquiétude d’avoir la guerre avec un ennemi; car les sujets sont une armée pour le monarque juste.

Une belle journée à tous.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.