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moyen-âge, idées reçues & révolution des machines

Sujet : citations, moyen-âge, idées reçues, barbarie, modernité, révolution, technologie, moyen-âge, préjugés.

Bonjour à tous,

l y a quelque temps déjà, nous vous avions touché un mot de l’ouvrage Sacré Moyen-âge de Martin Blais, daté de 1997. L’enseignant historien et philosophe québécois y prenait le contrepied de quelques idées reçues sur le monde médiéval. Comme nous l’avions déjà remarqué, il n’était pas le premier à le faire, loin de là. Nous reviendrons d’ailleurs là-dessus, dans une deuxième temps de cet article mais pour l’instant place à l’extrait du jour.

I. Quand les préjugés ont un train de retard

Les avancées techniques et les inventions du moyen-âge ont été souvent mises en avant, par de nombreux auteurs, pour contrer les habituels préjugés autour de cette période ; on avait même pu la décrire, quelquefois, comme une sorte de temps mort de plus de mille ans durant lequel les hommes auraient tout oublié de l’héritage du passé et de l’antiquité, en se contenant de surnager et de stagner.

La réalité historique est aux antipodes de cette vision éculée. Au titre de ces grandes évolutions technologiques du moyen-âge sur lesquels les siècles suivants assoiront leur développement, on pourra citer de manière non exhaustive : roue à filer, meules, pilons, fouloirs, maillets, grue (cage d’écureuil), gouvernail d’étambaut, sextant, lunettes, fer à cheval, amélioration du joug et de l’outillage, charrue, brouette, soufflet, métallurgie, haut fourneau, aimant, aiguille aimantée, boussole, horloge mécanique, engins de siège, …

Mécanisation, nouveaux usages énergétiques,
l’amorce d’une première révolution industrielle

S’il y a bien un caractéristique importante du moyen-âge c’est l’invention ou la généralisation de techniques permettant d’aider ou de suppléer au travail de l’homme, au moyen de transferts énergétiques : énergie hydraulique, éolienne, ou encore énergie animale. Pour apporter du grain à moudre à cette idée, voici un extrait de l’ouvrage Sacré Moyen-âge sur les moulins. Il est un peu long mais il est édifiant. Il faut aussi avouer que le ton simple et l’écriture directe de Martin Blais font de son petit précis sur le monde médiéval, un ouvrage très agréable à lire et à portée de tous. Dans ce passage, l’auteur emboite le pas de l’ouvrage « La Révolution industrielle au Moyen Âge » (1975) de l’historien Jean Gimpel. Il le citera même à son tour.

Energie hydraulique et moulins à eau

« La première révolution industrielle date du Moyen Âge. Les XIe, XIIe et XIIIe siècles ont créé une technologie sur laquelle la révolution industrielle du XVIIIe siècle s’est appuyée pour prendre son essor. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les découvertes de la Renaissance n’ont joué qu’un rôle limité. En Europe, dans tous les domaines, le Moyen Âge a développé, plus qu’aucune autre civilisation, l’usage des machines. C’est un des facteurs déterminants de la prépondérance de l’Occident sur le reste du monde.

La principale machine du Moyen Âge, c’est le moulin : moulin à eau, moulin à vent, moulin actionné par la marée. L’énergie hydraulique revêt l’importance du pétrole ou de l’électricité au XXe siècle. Les monastères, ces PME du Moyen Âge, rendent à l’énergie hydraulique un vibrant hommage :

« Un bras de rivière, traversant les nombreux ateliers de l’abbaye, se fait partout bénir par les services qu’il rend. […] La rivière s’élance d’abord avec impétuosité dans le moulin, […] tant pour broyer le froment sous le poids des meules, que pour agiter le crible fin qui sépare la farine du son. La voici déjà dans le bâtiment voisin ; elle remplit la chaudière et s’adonne au feu qui la cuit pour préparer la bière des moines si les vendanges ont été mauvaises. […] Les foulons établis près du moulin l’appellent à leur tour. Elle était occupée à préparer la nourriture des moines, maintenant elle songe à leur habillement. […]. Elle élève ou abaisse alternativement ces lourds pilons, ces maillets ou, pour mieux dire, ces pieds de bois et épargne ainsi aux moines de grandes fatigues […]. Au sortir de là, elle entre dans la tannerie, où elle prépare le cuir nécessaire à la chaussure des [moines] ; […] puis, elle se divise en une foule de petits bras pour visiter les différents services, cherchant diligemment partout ceux qui ont besoin de son aide, qu’il s’agisse de cuire, tamiser, broyer, arroser, laver ou moudre, ne refusant jamais son concours. Enfin, pour compléter son œuvre, elle emporte les immondices et laisse tout propre. (La Révolution industrielle au Moyen Âge Jean Gimpel) »

(…)La société médiévale remplaça le travail manuel par le travail des machines. Les administrateurs que Guillaume le Conquérant dépêcha, en 1086, pour recenser les biens du royaume d’Angleterre nous fournissent quelques chiffres sur le nombre impressionnant de ces précieux auxiliaires de l’homme. Pour une partie de l’Angleterre dont la population s’élève à 1 400 000 habitants, les recenseurs de Guillaume ont inventorié 5 624 moulins. Une certaine rivière comptait 30 moulins sur 16 kilomètres, soit un moulin à tous les 500 mètres. À Paris, au début du XIVe siècle, il y avait environ 70 moulins flottants amarrés sur la rive droite de la Seine.

Sacré moyen-âge – Martin Blais (1924-2018)


II. 50 ans à l’encontre des préjugés
sur le monde médiéval

Nous le disions en introduction. Martin Blais n’est pas le seul à avoir pris le contrepied des idées reçues sur les temps médiévaux. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle et jusqu’à très récemment, une longue cohorte d’historiens médiévistes s’est évertuée à produire des ouvrages de vulgarisation pour tenter de déconstruire un moyen-âge fantasmé, de manière trop souvent négative et manichéenne.

Une cohorte d’ouvrages contre l’ignorance

On pourra citer les nombreux ouvrages de Régine Pernoud, dont le célèbre « Pour en finir avec le moyen-âge » (1977) ou encore ceux de Jean Verdon dont « Le Moyen Age, ombres et lumières » (2004). Plus près de nous et, dans la même veine, on aurait de quoi remplir plusieurs rayons de bibliothèque tant nombreux sont les livres qui se donnent pour mission de faire la chasse aux préjugés sur le monde médiéval. Citons-en quelques-uns de plus : « Le Moyen Age, une imposture » de Jacques Heers (2008), « Regards sur le moyen âge« , Sylvain Gouguenheim (2009), « Le Moyen Age : 10 siècles d’idées reçues« , Laure Verdon (2014), « Le vrai visage du Moyen Age : au-delà des idées reçues, de Nicolas Weill-Parot et Véronique Sales (2017), « La Légende noire du Moyen Âge« , Claire Colombi (2017), « Quoi de neuf au Moyen-Age ? » Isabelle Catteddu (livre de l’exposition du même nom), « Surprenant Moyen-âge » de Didier Chirat (2020).

En empilant les références, nous ne cherchons pas à en déprécier la valeur. La notion de vulgarisation étant « élastique », du plus anecdotique et digeste à des choses plus ambitieuses et fouillées, chacun de ces ouvrages apporte son propre éclairage et trouve son public. L’effort est donc louable. D’ailleurs, sans que les médiévistes fassent spécialement leur cheval de bataille, de la traque aux idées reçues, on pourrait faire remarquer que tout ouvrage de vulgarisation, un tant soit peu généraliste, sorti au cours des 50 dernières années, emporte presque fatalement, son lot de déconstruction d’idées fausses, tant celles-ci ont meublé, longtemps, les esprits au sujet du monde médiéval.

Un éternel recommencement

Si le chantier est encore largement ouvert, l’idée d’une chasse aux préjugés sur le moyen-âge, présentée inlassablement comme nouvelle, a fini de l’être depuis de nombreuses années déjà. Nous le disions, la période, autant que le sujet, sont vastes ; l’intérêt n’est donc pas en cause. Les idées fausses sont aussi sérieusement enracinées et le moyen-âge n’est finalement pas une période qu’on étudie beaucoup à l’école, au regard de sa durée et son importance dans la constitution de notre civilisation.

Alors, tant qu’on entendra dire, à tout bout de champ et à tout propos, « on se croirait revenu au moyen-âge », cette chasse se présentera, sans doute, comme un perpétuel recommencement, au risque de 4eme de couverture un tantinet répétitives. Du reste, même quand les auteurs n’ont pas spécialement la prétention d’opérer une révolution complète et définitive sur tous les préjugés à l’encontre du moyen-âge, je soupçonne les éditeurs de se charger, quelquefois, d’y ajouter une petite touche de sensationnalisme qui finit, à la longue, par niveler le tout : « Combien de fois n’entendons nous pas dire : Holala c’est le moyen-âge »… Attention, après avoir lu cet ouvrage, vous ne verrez plus jamais cette période de la même façon ! » On ne peut leur jeter la pierre. Le segment est porteur et, en ce bas monde, le livre est aussi un produit sur un marché.

Déconstruction à tous les étages

Pour sortir des rayons de librairies, il faudrait désormais adjoindre à cette croisade contres les idées reçues au sujet du monde médiéval, un certain nombre d’autres médias : grandes expositions sur cette période, programmes de radio, télévision quand elle décide de s’intéresser un peu sérieusement à l’histoire.

On pourrait même, désormais, y ajouter certaines vidéos de vulgarisations de youtubers historiens pas trop mal faites, voire même sérieuses. On s’empressera, tout de même, de les mettre en opposition avec d’autres qui « bachotent » des exposés un peu léger, en n’ayant d’excuses (insuffisantes) que la pêche à l’attention et aux vues, sur des sujets racoleurs. Mais, me direz-vous, le problème concerne plus les réseaux que le moyen-âge… Cf Les barbares. Essai sur la mutation d’Alessandro Baricco ou quand la barbarie change de nom : « Peut- être sommes- nous dans un tel moment. Et que ceux que nous appelons barbares sont une espèce nouvelle, qui a des branchies derrière les oreilles et qui a décidé de vivre sous l’eau. »

Enfin, dans la veine des médias qui entendent parler du moyen-âge de manière sourcée, on pourra encore citer une opération récente en vue de monter une chaîne SVOD dédiée sur le sujet.

Les vulgarisations peaux de bananes

Pour reprendre le fil des préjugés sur le monde médiéval, c’est bien connu, il n’est de sujet plus glissant que celui qu’on pense déjà connaître et dont on mesure peu la complexité. C’est, d’ailleurs, tout le problème des idées reçues qu’elles viennent fermer la porte, par défaut, à la curiosité ouverte et, pire, à une certaine humilité. Or, le moyen-âge couvrant une durée immense et des réalités infiniment diverses, sa vulgarisation est une exercice extrêmement périlleux. Ainsi, toute phrase commençant par « au moyen-âge, on faisait ceci ou cela », ou « au moyen-âge, on pensait que… » devrait sonner comme une invitation instantanée à la défiance. Pour ceux qui s’y lancent, sans circonscrire très précisément leur sujet, la période d’observation et son espace géographique, cela équivaut, un peu, à se lancer dans un champ semé de peaux de bananes. Pour chaque « thèse » ou « affirmation », on trouvera souvent des exceptions, au point qu’il est rendu presque impossible de ne pas tiquer quand certaines généralisations/vulgarisations prennent trop de hauteur de vue, même chez des spécialistes. Scientifiquement, le monde médiéval est un objet d’une très grande complexité.

Les historiens émérites le savent bien du reste qui passent leur temps à échanger des arguments, voire s’écharper sur des points de détails. Dans la même veine, de nombreux ouvrages qui reviennent sur les idées reçus au sujet du moyen-âge prennent souvent d’infinies précautions méthodologiques, de par la complexité même de l’objet dans l’espace et dans le temps, et la méconnaissance relative qu’on en a. En se gardant de tout couvrir, ils choisissent souvent quelques sujets précis qui permettent de mettre de revenir sur une généralité ou deux.

III. Pourquoi ces préjugés ont-ils la vie dure ?

50 ans de « sorties du bois » d’universitaires, d’auteurs, de médiévistes et d’étudiants et des préjugés qui semblent perdurer. Le peu d’insistance que l’ont fait, sur cette période, dans les programmes des cycles primaires et secondaires au regard de sa complexité, est certainement en partie, en cause. Disons-le aussi, une fois sortis des bancs de l’école, on n’évitera de compter sur les séries Netflix ou sur le cinéma (américain) pour rétablir un semblant de vérité dans les esprits. Quant au moyen-âge fantasy (dont on peut être friand pour d’autres raisons), il n’est hélas d’aucun secours pour appréhender la réalité du monde médiéval. A certains égards, de nombreux films ou livres du genre couvre même cette dernière, d’un voile déformant.

La culture grand public au secours du réalisme ?

Du côté de la culture grand public, et en particulier du 7eme art, la France semble avoir peu ou plus de grande tradition pour un cinéma historique, à tout le moins sur cette période. Si elles existaient, ces inclinaisons semblent s’être arrêtées aux portes des années 80-90. Se peut-il qu’elles se soient simplement éteintes en même temps que la volonté de maintenir un certain roman national ? C’est une vraie question. Au titre des raisons possibles de ce recul et sans s’y étendre, on pourra lister plusieurs pistes : poussée post-soixante-huitarde contre une certaine France des valeurs traditionnelles et spirituelles, promotion de plus en plus agressive d’une Histoire des vaincus et de la repentance, entrée dans l’Europe maastrichtienne et déterminations politiques et ultralibérales d’y dissoudre, de plus en plus, l’idée de nation et de culture nationale, universalisme et idéologies progressistes et mondialistes, …

En tout état de cause, ces dernières années, les sujets (quand ils sont historiques), semblent buter, de plus en plus, sur une période qui se cantonne au XXe siècle. Pour trouver de grandes productions sur le moyen-âge, on se souvient d’une reprise franco-italienne et télévisuelle des rois maudits (aux débuts des années 2000) et un peu avant du Jeanne d’Arc de Luc Besson (aux portes de 1999). S’ils ont connu de vrais succès populaires, Les Visiteurs ou la série Kaamelott sont plus des exercices de comédie moderne. Quant Au Nom de la rose, de 1986, encore dans toutes les mémoires, s’il est de haute tenue cinématographique à bien des égards, historiquement, cela grince tout de même aux entournures (voir notre article sur la légende noire de l’inquisition médiévale).

Cinéma historique et roman national

Au sortir, et sauf erreur, on trouve sans doute plus de productions (et encore télévisuelles) du côté de l’Allemagne ou de l’Italie sur cette période (hagiographies, aventures…). Si les réalisateurs anglo-saxons semblent aussi férus de monde médiéval, les plus américains d’entre eux privilégient un genre qui n’est pratiquement jamais historique (Arthur, Robin Hood, the last knights, ….) et, d’une certaine façon, c’est presque pire quand ils y prétendent. Peu de secours, donc, de tous ces côtés, pour faire la nique aux préjugés sur le moyen-âge mais, au fond, qui a dit que le cinéma devait être au service du réalisme historique ? Il est bien plus souvent à la main des idéologies modernes ou d’un certain roman national, même quand il est historique. Il faut se tourner du côté des cinémas asiatiques, du cinéma coréen pour trouver de telles œuvres, ou même du cinéma américain quand il décide de revisiter sa propre histoire.

Du coté français, ce ne sont pas des canaux de communication sur lesquels on puisse vraiment compter pour l’instant. Phénomène de modes ou plus sûrement choix de financement et idéologie ? L’heure n’est plus, semble-t-il, à la mise en valeur d’une certaine histoire nationale, même si un nombre grandissant de voix l’appelle de ses vœux, face à tant de forces demeurées, si longtemps et manifestement, contraires.

Ce « moyen-âge » qui perdure

C’est en tout cas une évidence : s’il n’existait un vent d’ignorance pour continuer de souffler à contresens, encouragé, sans doute, par certaines forces idéologiques et, même encore, la défiance, d’une certaine modernité à l’égard des choses passées, on finirait par se demander comment toutes ses idées fausses sur le moyen-âge viennent à perdurer, face à la quantité d’efforts déployés pour lutter contre elles, depuis de nombreuses décennies ? Et si c’est une question de canaux et que les plus efficaces (ie grand public, éducation,…) ne sont pas au rendez-vous, alors c’est certainement qu’un approche réaliste du sujet n’est pas prioritaire, voire jugée peu souhaitable, pour ceux qui les tiennent et les financent.

Quoi qu’il en soit, le résultat est là. La nature a horreur du vide et tout se passe comme si le moyen-âge était venu occuper dans les esprits la place d’un référent qui a, sans doute, existé, de tout temps, sous des étiquettes différentes. C’est un peu le double négatif de ce que nous ne sommes plus, de ce que nous ne voulons plus être mais qui menace de revenir si nous n’y prenons garde et qui, quelquefois, sort sa tête hors de l’ombre : contre le progrès et la modernité, un certain « arriérisme » technologique ou même encore, seulement une réserve par rapport à certaines avancées : « tu n’as pas d’iphone ? Tu vis au moyen-âge ou quoi ? ». Contre la république, la tyrannie et l’arbitraire (« aujourd’hui, on vote, on n’est plus au moyen-âge »). Contre la liberté de conscience, l’inquisition, contre la tolérance, les croisades, contre la transparence, l’obscurantisme, contre la civilisation, la sauvagerie, contre l’hygiène et la santé, la crasse et le spectre du fléau et de la maladie, contre l’éducation, l’ignorance, etc…

De la nécessité des barbares et du mouton noir

Bref, vous avez compris le principe, le moyen-âge est devenue une notion un peu fourre-tout finalement, qu’on évoque presque comme un « concept », un dénominateur commun qui désigne un ensemble de réalités convenues, mais qui n’a plus grand chose à voir avec la période de temps polymorphe et complexe, porteuse de ses propres nuances et ses propres réalités, telle que l’étudie les historiens, D’une certaine manière, il est passé dans le langage commun. Il a même son propre adjectif : « moyenâgeux » qui n’est donc pas « médiéval », mais qui correspond à ce moyen-âge des oppositions. On a ça un peu avec la préhistoire à ceci près que celle-ci renvoie plus à l’absence de confort, ou de technologie. Le moyen-âge est une notion qui catalyse bien plus de possibles. A cet égard, il a supplanté l’homme des cavernes sur le podium. Exit Cro-Magnon et même Neandertal.

A y regarder de plus près, si ce moyen-âge fantasmé est si difficile à déloger, c’est peut-être qu’il a, malgré lui, hérité d’une fonction : celle d’être devenue, dans le langage profane commun, ce sombre passé qui contient en lui tous les contraires indésirables au regard de nos idéologies modernes et de notre situation actuelle. C’est un besoin sans doute, dans la psyché humaine et dans la sphère langagière, d’avoir un point de référence comme celui ci, et qu’importe s’il ne correspond pas vraiment à une réalité objective. Il faut dans un langage, une culture, un lot de notions repoussoirs, comme il faut la menace d’un grand méchant loup ou la figure d’un barbare. Cela permet de définir ce qu’est ma culture dans l’espace et dans le temps, tout en la distinguant, de ce qu’elle n’est pas et de ce qu’elle ne veut surtout pas être. Ainsi le moyen-âge serait devenu un peu ce mouton noir temporel. Il en a la fonction : faire briller le présent, et s’y accrocher de peur que ne vienne planer, au dessus de ce dernier, le possible retour d’un temps sombre et révolu.

Mieux vaut en rire qu’en pleurer

Pour dédramatiser, ces archétypes se prêtent aussi à toutes les caricatures. Ainsi le moyen-âge se présente, également, comme un temps qui peut faire beaucoup rire ou dont on peut moquer les « personnages » qui y vivent pour leur travers et leurs manières un peu rustres : Homo « Moyenâgis ». Ce phénomène crée sans doute, une autre forme d’attachement émotionnel aux préjugés nourris à l’égard de cette période, mais nous savons tous qu’il s’agit de références partagées dont on peut rire, ensemble, de bonne grâce, à des degrés variables (1er, 2eme,…).

Les paysans de Kaamelott qui ne se lavent jamais ou Karadoc qui mange et pète tout te temps, le Jacquouille la Fripouille crasseux et aux chicots pourris des Visiteurs auquel on jette quelques restes … Toutes ces images fonctionnent et nous font rire, que nous connaissions ou pas le moyen-âge. D’ailleurs, ceux qui connaissent un peu mieux cette période, rient, eux aussi, souvent de bon cœur à ces caricatures, et sont moins indulgents quand le thème est traité sérieusement.

Empilement de forces antagonistes

Bien sûr, au delà de cette sorte d’instrumentalisation/ banalisation langagière du terme, ne nous voilons pas la face sur ce statut d’exception. L’émergence d’un moyen-âge obscur, dés la renaissance, n’aurait sans doute, pas suffi à en faire persister l’image négative jusqu’à nous. Pour que le sombre tableau s’enracine, il a fallu qu’il soit sujet à de nouveaux empilements idéologiques modernes auxquels les médiévistes actuels, pas plus que les romantiques du XIXe siècle, avec leurs rêves de châteaux et leurs belles envolées gothiques, n’ont permis totalement de surseoir. Mais c’est un sujet qui nous emmènerait bien plus loin, aussi, pourra-t-il faire plutôt l’objet d’un futur article.

En vous souhaitant une excellente journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

NB : les deux enluminures de l’illustration, ainsi que celle de l’image d’en-tête sont respectivement issues : du codex Bodmer 144 (Cod.Bodmer 144) de la fondation Martin Bodmer, Cologny. Enluminé par Jean Colombe, son contenu est Le mortifiement de vaine plaisance de René D’Anjou et il date du milieu du XVe. La seconde illustration (au pied de la deuxième image) provient de la Romance of Alexander (ou Codex MS. Bodl. 264), conservé à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford (Bodleian Library). Daté du milieu du XIVe, ce codex a été enluminé par Jehan de Grise.

serons-nous les barbares du monde de demain ?

Sujet : citations, moyen-âge, philosophie, idées reçues, barbarie, modernité. Martin Blais (1924-2018)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous vous proposons une citation de l’écrivain, philosophe et enseignant canadien Martin Blais. Titulaire d’un double doctorat en philosophie et en sciences médiévales, cet éminent professeur des universités québécoises (Université de Laval) nous a légué de nombreux articles et ouvrages de philosophie dont un nombre important au sujet de Thomas D’aquin dont il s’était fait une spécialité.

Sacré moyen-âge ! de Martin Blais

Entre les nombreuses contributions de Martin Blais, on trouve son livre Sacrée Moyen-âge ! Dans cet ouvrage daté de 1997, assez court et très agréable à lire, le chercheur et intellectuel québécois fait la chasse, à sa manière, à quelques idées reçues autour du moyen-âge. Plus proche de l’essai que de la thèse et sans méthodologie systématique, il y adopte le parti-pris de l’exploration libre.

Dix-huit sujets d’origine médiévale et en but aux préjugés sont ainsi à l’honneur, pour un peu moins de 150 pages au total. On en trouve de familiers : le travail au moyen-âge, les troubadours, la technologie et les inventions, l’hygiène et les bains, les universités, … Mais l’auteur passe aussi par des thèmes plus originaux ou qu’il éclaire sous un autre jour. On citera pêle-mêle les métiers féminins, l’histoire d’Héloïse et Abelard, les prisons « auberges », ce qu’il nomme lui-même la « pornocratie » pontificale, et encore un inévitable détour par Thomas d’Aquin.

Ce livre a été réédité par la  Bibliothèque québécoise  en 2002. Vous pourrez donc le trouver disponible à la commande chez votre meilleur libraire ou à la vente en ligne. Voici un lien utile pour plus d’informations : Sacré Moyen Age !

Réalités médiévales contre barbarie moderne

La citation du jour est tirée de l’introduction de l’ouvrage. Comme de nombreux médiévistes ou chercheurs l’ont fait avant lui et le feront encore après lui, Martin Blais ne peut s’empêcher d’y mettre en balance la barbarie du monde moderne avec celle qu’on adresse, en permanence, au Moyen-âge (moins souvent par raison que par ignorance).

« La réputation que la Renaissance a faite aux gens du Moyen Âge nous attend sans doute à un tournant de l’histoire. Dans un millénaire, quand on parlera de nos camps de concentration, de nos écoles de torture, de notre cruauté unique dans l’histoire, de nos guerres atroces, de nos millions de miséreux — même dans les pays riches —, on se demandera quels barbares nous étions. Soljenitsyne est moins patient que moi : « Dans cent ans, on se moquera de nous comme de sauvages. » René Dubos avance la même opinion : « La vue technologique qui domine le monde actuel […] apparaîtra à nos descendants comme une période de barbarie. » C’est donc sans la moindre arrogance, avec humilité même, que nous allons nous approcher du Moyen Âge. »

Martin Blais – Citation extraite de Sacré Moyen-âge (1997)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Renaissance esclavagiste contre moyen-âge « barbare », une citation de Régine Pernoud

citations_medievales_Sujet : citations médiévales, histoire médiévale, historien, médiéviste, préjugés, idées reçues, moyen-âge, barbarie, esclavage, citations.
Auteur : Régine Pernoud  (1909-1998)
Ouvrage : Pour en finir avec le Moyen-âge (1977)

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaartie au milieu des années 70 à l’assaut des préjugés et des idées reçues à l’encontre du Moyen-âge, la grande historienne médiéviste Régine Pernoud remettait les choses à leur place. Dans son ouvrage « Pour en finir avec le Moyen-âge », elle rappelait, entre autres points, que contre un monde médiéval occidental exempt d’esclavage (l’Eglise en avait prohibé l’usage), les grands « progrès » (économiques) renaissants s’étaient faits en en restaurant la pratique.

citations_histoire_medievale_historien_medieviste_finir_moyen-age_regine_pernoud

“Au XVIe siècle, on n’a nullement douté que l’humanité ne fût en progrès, et notamment du point de vue économique; fort peu de gens ont pris conscience de ce que, comme le clamaient Las Casas et quelques autres frères dominicains du Nouveau Monde, ce progrès économique se faisait en rétablissant l’esclavage par un gigantesque mouvement de réaction et que, par conséquent, un pas en avant ici peut se payer d’un recul ailleurs. L’humanité progresse indiscutablement, mais pas uniformément ni partout.”
Régine Pernoud (1909-1998) Pour en finir avec le Moyen-âge 

Quand il s’agit d’opposer Moyen-âge et Modernité, on doit toujours, avec raison et précision, analyser les notions de « Barbarie » et de « Progrès » dans leurs plus grandes largeurs : réalité objective, nuances, instrumentalisation idéologique et partie-pris. A défaut et comme cette citation l’établit, on risque de dire assez vite  et sans même le savoir de grosses âneries.

Une belle journée!

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Science médiévale et idées reçues : terre ronde, terre plate, que croyait-on vraiment au moyen-âge?

conference_science_medievale_moyen-age_jean_marc_mandosio_prejuges_idees_fausses_sur_le_moyen-ageSujet : terre plate, terre ronde, Aristote, science, histoire médiévale, idées reçues, préjugés.
Période : moyen-âge.
Média  : Conférence  2014.  Café.Histoire.Chronos
Titre : La forme de la Terre, un aperçu de la science médiévale
Conférencier : Jean-Marc Mandosio,  maître de conférences à l’École pratique des hautes études (EPHE).

Bonjour à tous,

T_lettrine_moyen_age_passionordre le cou aux préjugés sur le moyen-âge voilà un objectif louable que semble devoir se fixer naturellement toute personne qui s’intéresse un peu de près à cette longue période de l’Histoire ou qui s’en passionne.

prejuges_idees_fausses_homme_medieval_sciences_encyclopedie_tresor_brunetto_latini_moyen-age_terre_rondeDans la masse des idées reçues, de nombreuses sont en réalité des constructions idéologiques que nous devons aux penseurs du  siècle des lumières et de la renaissance qui, pour se déterminer et s’élever vis à vis de leur passé,  éprouvèrent quelque peu le besoin de rabaisser l’image des périodes précédentes.

Obscurantiste, illettré, sale et ignorant, quand il n’est pas en plus « barbare », et quoi d’autre encore ? L’homme médiéval est devenu un peu à l’homme moderne et à l’Histoire, ce que l’Homo Neanderthalensis  fut longtemps et est encore, dans une certaine mesure, à la préhistoire et au Sapiens Sapiens : sorte de repoussoir dans lequel se mirent et se gaussent nos egos satisfaits d’hommes modernes. Ne sommes-nous pas, en effet et désormais, si différents de tout cela, si délicieusement évolués ? Homme des cavernes, homme médiéval, fantômes presque « jumeaux » d’un passé révolu, doubles symétriques et figés de tout ce qui n’est plus « nous », puisque nous nous en sommes si glorieusement affranchis, baignés dans les grandes lumières du monde matérialiste post-industriel.

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Déconstruire l’homme médiéval au sein de la mythologie post-moderne

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue de l’Histoire et des sciences humaines, le XIXe n’a pas tout à fait pu déconstruire cet homme médiéval obscur et ignorant dont il avait encore besoin et qui finalement cadrait plutôt bien dans le schéma de ces théories évolutionnistes et racialistes alors galopantes.  La figure du barbare et du bon sauvage y avaient encore la vie dure mais peut-être faut-il faire tout de même justice à ce siècle en allégeant un peu le fardeau de ses idéologies pour mettre ses erreurs de jugement au compte d’une science humaine encore balbutiante : un certain manque de méthodes: d’investigation, de datation, de systématisation de l’archivage et des sources et encore une archéologie peu présente sur ces périodes. Finalement, peut-être est-il ce XIXe dans ses tâtonnements une sorte de lente période de gestation de la « vérité médiévale » dont le XXe aura pu finalement accoucher, ou presque ;le « travail » est encore en cours.

monde_homme_medieval_obscurantisme_prejuges_idees_recus_jacquouille_fripouille_conferencePourtant, même si depuis le XXe, les médiévistes et historiens ont fait de notables efforts pour rétablir quelques vérités et « réhabiliter » l’homme médiéval dans un moyen-âge « réaliste », de nombreux préjugés résistent encore. Ils prennent leurs racines dans un mythe fondateur de la modernité qui a tout l’air d’en avoir encore désespérément besoin, sans doute pour les mêmes raisons que les hommes des XVIe et XVIIe en avaient eu l’utilité: un peu de fard sous les paupières pour habiller la mariée.

Au constat, à l’aube du XXIe, il reste encore fort à déconstruire pour approcher l’homme médiéval dans sa réalité. Il faut sans doute faire ici la différence entre la « rue » et le laboratoire de recherche et peut-être encore ajouter qu’en plus des mythes fondateurs de notre modernité, du côté de l’information de masse, les vérités « toutes plates » ne font pas toujours vendre. Aux temps de l’émotionnel et du sensationnalisme, les contrastes l’emportent sur les nuances et on préfère largement tenter de nous faire tomber de haut plutôt que rétablir d’ennuyeuses évidences. Sans doute cela joue-t-il. En ce qui concerne le moyen-âge, le médiéviste pourrait même, en plus et quelquefois, faire figure de rabat-joie en venant, par exemple, expliquer qu’un Jacquouille la fripouille (Les visiteurs, Christian Clavier) rigolard,  repoussant et à la limite de la débilité profonde, ou un Karadoc (Kaamelott) sale, goinfre et péteur ne sont que des constructions, désopilantes certes, mais sans doute à quelque distance de la réalité de l’homme médiéval et de son état « d’éveil », autant que d’hygiène.

Encore une fois, il est indéniable que ces images étroitement associées au moyen-âge continuent de nous faire rire. Nous nous y sommes attachés. Elles font référence et sens, même si cet homme médiéval là a été patiemment construit loin de sa réalité historique. Au demeurant, il restera toujours difficile de mesurer combien à travers nos rires, ces « archétypes » nous rassurent aussi sur notre propre monde et notre modernité.

Alors « au moyen-âge on ne savait pas lire », « au moyen-âge on ne se lavait pas », « au moyen-âge, tout le monde mourrait à 30 ans »« au moyen-âge, on croyait que la terre était plate » et tant d’autres encore. Et bien aujourd’hui c’est à ce dernier préjugé que nous allons tordre le cou grâce à Jean-Marc Mandosio.

Li livres dou tresor, une encyclopédie médiévale du XIIIe siècle par Brunetto Latini
Li livres dou tresor, une encyclopédie médiévale du XIIIe siècle par Brunetto Latini

Science médiévale et idées reçues:
la terre est ronde au moyen-âge

C_lettrine_moyen_age_passionroyez le ou non donc et si ce n’est pas encore le cas, vous en serez convaincu à l’issu de cette conférence du jour, au moyen-âge, on savait pertinemment que la terre n’était pas plate et,mieux même, on est même tout à fait certain qu’elle était ronde ou même plus précisément sphérique.

prejuges_idees_fausses_homme_medieval_sciences_moyen-age_terre_rondeNous suivrons ici Jean Marc Mandosio sur les traces de la théorie aristotélicienne mais aussi à la rencontre de l’encyclopédie et du livre du trésor de Brunetto Latini. On y verra que si les théories qui mènent à considérer la terre ronde sont encore éloignées de nos données astronomiques et physiques les conclusions sont pourtant  bien là.

Et si notre conférencier ne se prononce pas pour affirmer si, pour l’homme de simple condition, l’évidence de la terre ronde est bien admise, on peut tout de même supposer que ce fut le cas. Il n’y a, en effet, on le verra avec lui, que quelques rares auteurs très marginaux (deux en tout et pour tout) et qui ne sont pas des « scientifiques » pour se prononcer en défaveur de la terre ronde, ceux là même dont on s’est servi plus tard pour fonder le mythe d’une terre plate aux temps médiévaux. Dans ce contexte, on n’a un peu de mal à imaginer comment les hommes du moyen-âge, quelque soit leur condition, auraient pu suivre ces deux auteurs contre tous les autres, ou échafauder d’eux-mêmes une théorie tout à fait contraire à celle en vogue depuis de longs siècles.

Conférence :
la forme de la Terre, un aperçu de la science médiévale

Jean-Marc Mandosio universitaire, polémiste, essayiste

M_lettrine_moyen_age_passionaître de conférences à l’École pratique des hautes études (EPHE), Jean-Marc Mandosio y est en charge de la Conférence de latin technique du XIIe siècle au XVIIIe siècle.

jean_marc_mandosio_conference_science_medievale_moyen-age_central_prejuges_idees_recuesSpécialisé en littérature néo-latine, ses axes de recherches vont de l’histoire de la philosophie et des sciences à la classification de ces dernières, et il est également versé dans le domaine de l’alchimie, la magie & la philosophie naturelle.

En dehors de ses occupations universitaires,  on le connait aussi pour ses essais et sa plume de polémiste. Il a notamment fait paraître de nombreux écrits aux éditions de l’Encyclopédie des nuisances, maison d’édition militante et engagée, fondée dans les années 90 par Jaime Semprun et qui s’inscrit dans un courant  idéologique anti-industriel.

En vous souhaitant une bonne conférence et une très belle journée.
Fred F
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.