Sujet : fable médiévale, enluminure, retouche, feuille d’or, bestiaire, Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : ms Français 24428 département des manuscrits de la BnF
Bonjour à tous,
our faire suite à notre article sur la fable du Loup et de la Grue de Marie de France, nous postons, aujourd’hui, une enluminure d’époque retouchée digitalement à cette l’occasion. L’illustration originale est tirée du manuscrit ms Français 24428 daté du XIIIe siècle.
Le ms Français 24428 de la BnF
Sur 119 feuillets, ce manuscrit médiéval contient une sélection de textes variés : L’image du monde de Gossuin de Metz (Gautier de Metz), Les volucraires de Omont (poème moral sur les oiseaux), Li bestiaires par Guillaume le Clerc de Normandie ou encore Le lapidaire chrétien (traité sur les vertus des pierres précieuses) et enfin Les Esopes (ou fables) de Marie de France.
L’ouvrage est actuellement conservé au département des manuscrits de la BnF et est consultable en ligne sur le site de Gallica.
Sans prétendre refaire ici le travail des conservateurs de la BnF qui s’en acquittent parfaitement, comme en attestent les précieuses notes de Gallica sur chaque manuscrit ou celles d’arlima.net, disons un mot de l’état général du ms Français 24428.
L’état général du manuscrit
Cet ouvrage richement enluminé est plutôt bien conservé. Dans l’ensemble, les textes en sont demeurés bien lisibles. Les feuilles parcheminées ont aussi gardé leur intégrité à quelques exceptions près. On note quelques altérations sur certaines bordures de pages mais elles n’entravent pas la lisibilité.
Quelques enluminures du bestiaire (feuilles d’or)
Bestiaire, enluminure du singeBestiaire, enluminure de la licorneBestiaire, enluminure de l’éléphant
La partie sur l’Image du monde, ainsi que les pages du bestiaire montrent des enluminures assez bien conservées. Quelques traits de détails sont effacés ici ou là (visage, contours,…) mais la feuille d’or utilisée sur de nombreuses illustrations a assez bien résisté à l’épreuve du temps. Les captures des enluminures ci-dessus en témoignent.
Les enluminures des fables de Marie de France
L’affaire se complique un peu sur les fables de Marie de France, en particulier sur les enluminures à la feuille d’or. Sur la majorité d’entre elles, le matériau s’est détaché de son support original, compliquant la lisibilité des illustrations. C’est moins le cas sur les fonds utilisant des pigments colorés comme on peut le voir sur les images ci-contre.
Fable Marie de France, enluminure du loup et de l’agneauFable Marie de France, enluminure du coq et de la gemmeFable Marie de France, enluminure du chien et du fromageFable Marie de France, enluminure du soleil qui voulut prendre femme
Il nous est difficile de savoir si la technique ou le matériau utilisée peuvent expliquer cette détérioration des enluminures à la feuille d’or d’une partie à l’autre de ce manuscrit ancien.
L’enluminure retouchée
En retouchant l’enluminure « Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule« , notre idée était simplement de remettre en valeur les sujets.
Sur la version originale du ms français 24428, on distingue assez difficilement les animaux et la détérioration de l’arrière plan fait peu justice à l’œuvre de l’enlumineur.
Ce travail rapide permet d’en avoir une vision un peu plus claire. Laissez un peu de temps de chargement à l’image c’est un gif.
Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule, retouchée digitalement
La retouche de l’enluminure n’est, bien sûr, que digitale. Le manuscrit original reste, quant à lui, précieusement conservé par la BnF.
Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval. Période : XIIe siècle, Moyen Âge central. Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule Auteur : Marie de France (1160-1210) Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)
Bonjour à tous,
n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.
Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.
Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.
L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.
Les fables au temps de Marie de France
Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.
C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).
On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.
On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.
Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)
Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule dans l’anglo-normand de Marie de France
Ensi avint k’uns Leus runja Uns os que el col li entra ; E quant el col li fu entreiz, Mult en fu durement greveiz. Tutes les Bestes assanbla, E les Oisielz à sei manda, Puiz lur fait à tuz demander Se nus l’en seit mediciner.
Entr’ax unt lur cunsoile pris E chascuns en dist son avis: Fors la Grue, se dient bien, Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien. Le col ad lunc è le bec groz Si en purreit bien tirer l’oz ; Li Lox li pramist grant loier Pur tant ke la volsist aidier ;
La Grue met le bec avant Dedenz la goule au mal-feisant ; L’os en atrait, puis li requist Que sa promesse li rendist. Li Leuz li dist par mal-talent, E afferma par sairement Que li sambleit, è vertez fu, Que bon loüer en aveit eu, Qant sa teste en sa gule mist K’il ne l’estrangla è oscist.
Tu es, fist-il, fole pruvée Kant de moi es vive escapée ; E tu requiers autre loier ? De ta char ai grant désirier, Maiz mult me tieng ore pur fol Qant mes denz n’estrangla ton col.
Autresi est dou mal Seignur, Se povres Hum li fet henur E puis démant le guerredun Jà n’en aura se maugrei nun, Portant k’il soit en sa baillie Mercier le deit de sa vie.
les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2
Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule
Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.
Ainsi advint qu’un loup rongea Un os qui, une fois, avalé Dedans son cou vînt se loger Et quand il fut bien coincé là Il en fut bien incommodé. Toutes les bêtes il assembla Et les oiseaux il fit quérir Pour que chacun se prononça Et s’empresse de le secourir.
Ainsi les bêtes tinrent conseil Et chacun donna son avis Hormis la grue, affirmèrent-ils, Nul autre ne pourra l’aider. Avec son gros bec et long cou Elle pourrait bien retirer l’os ; Le loup promît grande récompense Si l’oiseau voulait bien l’aider. La Grue mis le bec en avant Dedans le gorge du méchant ; En retire l’os et puis requiert Qu’on lui rétribue son salaire.
Le loup lui rétorque, en sifflant Et jure bien haut que par serment, Il lui semble en vérité Qu’elle a déjà été payée De ne point être dévorée, Quand son cou elle mit dans sa gueule. « Tu es, dit-il, folle avérée Quand t’étant de moi réchappé Tu viens encore quémander ? » De ta chair j’ai grand désir Mais je me tiens là, pure folle, Sans que mes crocs ne te déchirent.
Ainsi va du mauvais seigneur, Si pauvres gens lui font honneur Et puis en demandent salaire Jamais il n’en éprouvera de gratitude, Tant qu’ils sont sur son territoire Il doivent le remercier d’être en vie.
Lupus et Gruis, chez Phèdre
Qui pretium méritei ab improbis desiderat, bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat, impune abire deinde quia iam non potest. Os devoratum fauce cum haereret lupi, magno dolore victus coepit singulos inlicere pretio ut illud extraherent malum. Tandem persuasa est iureiurando gruis, gulae quae credens colli longitudinem periculosam fecit medicinam lupo.
Pro quo cum pactum flagitaret praemium, « Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput incolume abstuleris et mercedem postules ».
Version française
Il est dangereux de secourir les méchants.
Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.
Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.
Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !«
Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).
Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant
La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.
« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »
« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »
Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine
Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.
Les Loups mangent gloutonnement. Un Loup donc étant de frairie Se pressa, dit-on, tellement Qu’il en pensa perdre la vie : Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier, Près de là passe une Cigogne. Il lui fait signe ; elle accourt. Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne. Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour, Elle demanda son salaire.
« Votre salaire ? dit le Loup : Vous riez, ma bonne commère ! Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup D’avoir de mon gosier retiré votre cou ? Allez, vous êtes une ingrate : Ne tombez jamais sous ma patte. »
Les Fables de Jean de La Fontaine
Un mot de l’enluminure sur l’illustration
Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.
Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).
La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.
En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.
Vu sur la tapisserie de Bayeux
Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).
Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.
En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.
Frédéric Effe. Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
En ce début d’année nous vous adressons tous nos vœux de réussite et de bonheur pour les temps qui viennent. Nous en profitons pour former le souhait que 2026 soit également une année de paix retrouvée aux quatre coins de ce monde.
Danse médiévale et carole du Roman de la Rose
Pour notre carte de vœux, nous avons choisi une enluminure du célèbre Roman de la Rose. Elle est tirée du manuscrit médiéval ms 5226 de la Bibliothèque de l’Arsenal (à découvrir sur Gallica). Ce codex, très soigneusement illuminé, date du XIVe siècle.
A ce point du récit, l’acteur est attiré dans un charmant verger où s’épanouit « déduyt » (le divertissement, le plaisir) entouré de belles personnes qui semblent à des anges et dansent une carole.
« Cest gent dont je vous parolle S’estoient prins à la carrolle ; Et une dame leur chantoi Qui Lyesse appellée estoit. Bien sceut chanter et plaisamment Plus que nulle et mignotement »
NB : sur l’image d’en-tête, nous vous restituons l’enluminure sur sa page manuscrite d’origine. Comme vous pourrez le constater, nous avons effectué un peu de restauration sur notre carte, en rafraîchissant notamment la feuille d’or originelle et les danseurs.
En vous présentant à nouveau nos meilleurs vœux et en vous souhaitant une bonne année 2026.
Frédéric F.
Pour Moyenagepassion.com A la Découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Sujet : folk médiéval, chanson, rondeau, poésie, Anne de Bretagne, manuscrit français 23936. Période : Moyen Âge tardif, XXe siècle. Titre :« Si mort a mors » Auteur : Rondeau anonyme, chanson du XXe siècle. Ensemble : Tri Yann Album : An heol a zo glaz / Le soleil est vert (1981)
Bonjour à tous,
ous vous invitons, aujourd’hui, pour un voyage qui va nous entraîner de la Bretagne médiévale de la fin du XVe siècle jusqu’au folk celtique du célèbre groupe Tri Yann.
Au cœur de cette aventure, nous découvrirons un rondeau ancien en hommage à Anne de Bretagne celle qui fut reine de France sous deux rois et une chanson plus récente inspirée de ce rondeau.
Anne de Bretagne, Grande dame de France et de Bretagne
Anne de Bretagne , ms latin 9474, BnF.
La guerre fait rage dans la Bretagne médiévale du XVe siècle et le duché est sujet à bien des convoitises par la couronne de France. Anne devient duchesse de Bretagne à 11 ans.
Au cœur de ces tensions et de ces conflits, la jeune noble devra manœuvrer et accepter des alliances qui scelleront le rattachement de la France à la Bretagne. Entre-temps, elle aura épousé deux rois de France en achetant une paix durable et se sera imposée comme une grande régente de France sous Louis XII.
Protectrice des intérêts de la Bretagne auxquels elle reste attachée ( bien que n’étant pas toujours en position de force pour s’imposer face à la couronne ) Anne de Bretagne a aussi eu l’occasion de se montrer comme une grande mécène, amoureuses des lettres et des arts. De fait, on la trouve entourée de nombreux artistes, poètes et musiciens. Meschinot a été à la fin de sa vie son maître d’hôtel mais des noms comme Jean Marot (père de Clément Marot), Fauste Andrelin de Forlì ou encore le compositeur Johannes Ockeghem pour ne citer qu’eux gravitent encore autour d’elle et de sa cour.
Le ms Français 23936 , Un Récit de funérailles
A la disparition d’Anne de Bretagne, de grandes funérailles furent données à la Cathédrale Notre-Dame de Paris. La reine de France et duchesse de Bretagne fut ensuite inhumée en la basilique cathédrale de Saint Denis.
Anne de Bretagne , ms Velins 2780, BnF.
De nos jours, ceux qui visitent ce beau monument classé peuvent encore y admirer l’incroyable mausolée qu’édifièrent les plus fins artistes italiens en l’honneur d’Anne de Bretagne et son époux Louis XII.
En 1514, à la disparition de la noble reine, l’événement fut d’une si grande importance que le héraut d’Armes d’Anne de Bretagne en consigna tous les détails dans un manuscrit. L’ouvrage illuminé donna ensuite lieu à des copies sur instruction de Louis XII.
Certaines de ces copies ont traversé le temps dont le ms Français 23936 de la BnF. On y retrouve tous les textes dits à cette occasion et même aussi les enluminures décrivant toutes les étapes de la cérémonie. Sur cet article nous leur avons préféré des enluminures représentant la noble dame de son vivant.
Parmi les nombreux textes et hommages versifiées à la dame, dont notamment le beau rondeau suivant :
Meurtris en cueurs, tristes en corps et ames, Amassons pleurs, parfondons nous en larmes, Regrectz gectons et cris en habondance, Jamais n’ayons à plaisir acointance, Mais plourons tant que soyons soubz les lames. Perdu avons l’honneur de toutes dames, La libérable à tous hommes et femmes, Et ce secours qui nous laisse en souffrance: Deul à jamais.
Ah! faulse mort, par tes cruelz alarmes Osté nous as l’estandard et les armes, Des nobles cueurs et de tous l’espérance: Duchesse fuz et deux fois royne en France, Or sommes nous par toy en piteulx termes: Deul à jamais.
Si mort a mors par son aspre pointure Le noble espoir de maincte créature. Si mort a mors si haulte mageste, Le lys en fleur de toute crestienté. Si mort a mors le confort de noblesse; Maincts haulx voulloirs sont atainctz de foiblesse. Si mort a mors des pauvres la sustance, Le bon conseil, des vices résistance.
Si mort a mors des vertueulx le mémoyre, L’honneur de paix, l’unyon débonnayre. Si mort a mors des tristes le confort Et joye, l’accord, l’ayde du foible au fort. Si mort a mors de gloire le mérite; La doctrine des dames deshérite. Si mort a mors de l’église la mère: Plusieurs en ont affliction amère.
Si mort a mors le guydon de jeunesse, Et l’estandart de tout féminin sexе. Si mors a mors le zelle de justice: Je tiens vaccant de mainct homme l’office. Si mort a mors des Bretons la princesse, Et des Français leur regrect n’a prins cesse. Si,mort a mors des filles l’abitacle : Las! griefs, soupirs en sont sous mainct pinacle.
Si mort a mors le cueur de si grant dame. Prions à Dieu qu’il en veuille avoir l’âme.
« Si Mort a mors », L’hommage à Anne de Bretagne par Tri Yann
C’est donc ce texte poignant qui inspira, plus de 250 ans plus tard, à Jean Antoine Michel Chocun et Bernard Baudriller la belle chanson « mort a mors ».
Le travail proposé par les talentueux musiciens de Tri Yann ira bien au delà de la paraphrase et de l’adaptation en français moderne. Les paroliers se sont livrés là à une réécriture complète très loin du texte d’origine mais qui sait encore parler à nos imaginaires médiévaux.
La poésie reste au rendez-vous de ce très beau texte dont la mélodie et la musique proviennent d’une chanson traditionnelle irlandaise.
Le Folk Irlandais aux origines de l’inspiration
Aux origines de la reprise, une chanson traditionnelle irlandaise « An cailín Rua » qui conte l’amour d’un homme pour sa belle, une fille aux cheveux rouges. Cette chanson gaélique a été popularisée aux débuts des années 70 par le groupe de folk irlandais Skara Brae.
Il semble que la mélodie soit antérieure mais de nombreux titres identiques compliquent un peu les recherches. On trouve une chanson semblablement nommée abondamment citée dans les ouvrages de folklore locaux des débuts du 20e siècle mais les paroles en sont différentes. La mélodie traditionnelle remonterait au moins aux débuts du 19e siècle (1805) mais n’est pas celle utilisée par Skara Brae1. Affaire à suivre donc.
« Si mors à mors » la chanson de Tri Yann
Si les matins de grisaille se teintent S’ils ont couleur en la nuit qui s’éteint Viendront d’opales lendemains Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si mort à mors duchesse, noble Dame S’il n’en sera plus que poudre de corps Dorme son cœur bordé d’or Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si moribonds sont les rois en ripaille Si leurs prisons sont des cages sans fond Viennent l’heure des évasions Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si mort à mors duchesse, noble Dame S’il n’en sera plus que poudre de corps Dorme son cœur bordé d’or Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si 1 000 soleils de métal prennent voile 10 000 soleils de cristal font merveille Viennent des lueurs de vermeil Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si mort à mors duchesse, noble Dame S’il n’en sera plus que poudre de corps Dorme son cœur bordé d’or Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si 1 000 brigands à l’encan font partage 10 000 enfants des torrents font argent Viennent des fleurs de safran Reviennent des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si mort à mors duchesse, noble Dame S’il n’en sera plus que poudre de corps Dorme son cœur bordé d’or Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
L’album : « An heol a zo glaz – Le soleil est vert«
La chanson de Tri Yann, en hommage à Anne de Bretagne, apparait la première fois dans l’album « An heol a zo glaz, Le soleil est vert » daté de 1981. Depuis, elle est devenue un des titres phares du groupe, entre de nombreux autres, et on la retrouve dans plusieurs albums dont tous les Best of de Tri Yann.
Du Folk écologique et militant
Sixième album de la formation nantaise trempée de folk breton, An heol a zo glaz, le Soleil vert se signe par son positionnement militant et écologique notamment contre la création de la centrale nucléaire de Plogoff. La guerre, l’agriculture intensive, le nucléaire et ses déchets, la révolte des habitants de Plogoff vont encore partie des thèmes abordés dans cet opus. Le titre « Guerre Guerre, vente vent » deviendra même un autre titre très remarqué de Tri Yann.
Pour le reste et d’un point de vue musical, la promesse est comme toujours tenue. Sur un peu plus de 42 minutes d’écoute, Tri Yann déroule son riche folk aux accents traditionnels et celtiques. Du côté des pièces proposées, suite écossaise, sonorités irlandaises, danses et musiques traditionnelles sont au programme.
Aux côtés de la chanson Mort a Mors évocatrice du Moyen Âge et d’Anne de Bretagne, on trouve encore d’autres références médiévales comme ce grand bal de Kermania-an-isquit, une ballade inspirée des danses macabres du Moyen Âge et notamment la fresque peinte sur la chapelle du même nom.
Les musiciens présents sur cet album
Jean-Louis Jossic (chant, bombarde, chalemie, flûtes, psaltérion), Jean-Paul Corbineau (chant, guitare), Jean Chocun (chant, guitare, mandoline), Bernard Baudriller (chant, basse, violoncelle, flûtes, dulcimer), Gérard Goron (chant, basse, percussions), et Christian Vignoles (guitares, basse chant) pour Tri Yann entourés de quelques autres collaborations : Jean-Louis Labro (chant), Joël Cartigny (chant), Pierre-Yves Calais (chant), Jean Luc Chevalier (guitare), Jacques Migaud (claviers).
Où se procurer l’album ?
Sauf à vouloir chiner chez les disquaires d’occasion, Le Soleil est Vert peut être assez difficile à trouver en vinyle. A défaut, voici un lien vers un Best Of de la formation nantaise dans laquelle la chanson apparait. Cette production est disponible au format CD ou MP3; Tri Yann, Le Meilleur.
British folk, folk médiéval et Moyen Âge réinventé des 70’s
Pour en dire un mot, différents facteurs peuvent expliquer la résurgence du Moyen Âge dans des périodes ultérieures à sa disparition. S’agit-il simplement de « mode » comme nous le disait Jacques le Goff ou de mouvements plus profonds ? Cela dépend sans doute des périodes et des événements de référence.
Peut-on comparer l’engouement pour les fêtes d’inspiration médiévale de fins de semaine avec les élans des romantiques du XIXe siècle et leur soif de Moyen Âge après les Lumières ? Cela mériterait des développements que cet article ne saurait couvrir. Une chose est sûre, quand il s’agit de conjuguer nos rêves au passé, princesses, châteaux et chevaliers n’en finissent pas d’hanter nos imaginaires.
Chez les musiciens et la génération qui avaient 20 ans dans les années 70, le monde médiéval semble s’être invité sur le terrain d’un rejet plus que pour des raisons simplement hasardeuses ou expérimentales. Et si les romantiques des XVIIIe et XIXe siècles avaient pu invoquer l’imaginaire médiéval au secours de leurs envies de changement, on connait la soif de nouveaux horizons de la génération de 68 et on a même pu parler, à son propos, de « romantisme révolutionnaire ».
Le folk anglo-saxon ouvre la voie
Pour faire un peu d’histoire, c’est vers la fin des années 60 que le folk britannique et américain se mettent à réinvestir la musique ancienne et le terrain de l’imaginaire médiéval. Dès lors, le Moyen Âge commence à refaire son apparition au milieu des claviers et des guitares électriques de certains groupes de rock progressifs ou de folk.
Les instruments d’époque viennent, quelquefois, se joindre aux instruments électriques et dans ces joyeuses expérimentations, la flute, les sonorités anciennes, et même les textes et référence brouillent un peu les lignes de démarcation. En bref, le monde médiéval y gagne en élasticité.
Les chansons traditionnelles et anciennes du folk irlandais ou anglais des XVIIIe et XIXe siècle viennent jouer sur un terrain perçu comme médiéval sans que les textes ou les mélodies en soient forcément directement inspirés. Le folk médiéval fusionne la modernité avec les références imaginaires.
Le goût des 70’s pour le Moyen-Âge
Plus généralement, ce Moyen Âge des années 70’s semble s’épanouir sur le terreau d’une contestation sociale ambiante. A la fin des années 60, le mouvement rock s’accompagne de l’idée de l’émancipation d’une certaine jeunesse vis à vis de la société post-industrielle et d’un rejet des traditions qu’avaient pu couver les générations précédentes.
Envie d’un retour aux sources, d’une émancipation des dogmes religieux et moraux, recherches peut-être aussi d’un ailleurs préindustriel plus écologique, moins rationaliste, plus onirique, moins matérialiste ? La communauté devient le nouvel horizon. Sur le plan spirituel, l’heure est aussi aux expérimentations individuelles et psychédéliques.
Le Moyen Âge évoqué a pu ainsi se voir investi de valeurs païennes, mystiques ou de cultes proches de la nature. C’est assez étonnant quand on considère la réalité chrétienne du Moyen Âge occidental mais il s’agit bien là d’une reconstruction (romantique ?) au service de la modernité.
A la la fin des années 60’s et des 70’s, on va aussi redécouvrir outre-Atlantique Le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Loin de toute réalité historique, l’univers médiévalisant du génial universitaire britannique entre légendes nordiques et fantaisie trouvera de nombreuses résonnances chez les étudiants californiens à l’origine du mouvement des fleurs. Elle alimentera aussi cette idée d’un Moyen Âge onirique peuplée de magie, de créatures, de vertes communautés et de héros désintéressés. Musique, littérature, univers ludique, le Moyen Âge trouve là un terrain nouveau où s’épanouir.
Le Folk médiéval français
La France ne restera, bien sûr, pas insensible à ce mouvement musical, social et culturel, né dans les pays anglo-saxons. Les 70’s et même l’aube des 80’s seront propices à l’épanouissement du folk médiéval. Le mouvement verra se former des groupes comme Malicorne ou Mélusine et d’autres encore.
Les formations orientées sur la musique celtique et les chansons traditionnelles bretonnes inviteront, à leur tour, le monde médiéval et ses inspirations dans certains de leurs titres. Alan Stivell, Tri Yann comptent aux noms des grands groupes émergés durant cette période.
En Italie et même en France, il faut citer également Angelo Branduardi qui émerge sur la scène folk comme un troubadour poète sorti tout droit des temps médiévaux. Ses inspirations restent largement traditionnelles, folk ou même renaissantes mais il fait aussi largement place au Moyen Âge dans certains de ses titres.
A quelques formation près qui ont résisté au temps comme Tri Yann ou Branduardi, la tendance folk médiéval des années soixante-dix s’est un peu tassée avec le temps. Il faudra attendre les années 90 tardives à 2000 pour en voir de nouvelles résurgences, notamment au départ de l’Allemagne avec des groupes comme Corvus Corax ou Faun. En France, certaines formations vont même privilégier une approche plus métal et rock métal médiéval comme Sangdragon.
Il est possible que ce nouveau mouvement se soit aussi inscrit, en partie, dans un regain d’intérêt populaire pour le Moyen âge festif. La popularité croissante des fêtes ou festivals célébrant la période médiévale étant au rendez-vous, l’offre musicale s’est diversifiée.
En vous remerciant de votre lecture.
Frédéric EFFE Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
NB : sur la photo d’entête, le portrait d’Anne de Bretagne en premier plan du manuscrit français 23936 est celui du peintre Luigi Rubio (1836)