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On ne récolte que ce qu’on a semé : la sagesse et les contes de Mocharrafoddin Saadi

saadi_mocharrafoddin_sagesse_persane_moyen-age_XIIIe_siecleSujet    : citations médiévales, sagesse persane,  morale miroirs des princes, sagesse politique,   bien, mal,
Période    : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur  :   Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291)
Ouvrage   :  Le Boustan  (Bustan) ou Verger,  traduction de  Charles Barbier de Meynard   (1880)


« Deux sortes de gens, les uns bienfaisants, les autres pervers, creusent des puits pour leurs semblables : les premiers afin de désaltérer les lèvres desséchées du voyageur, les seconds pour enfouir leurs victimes. Si tu fais le mal, ne compte pas sur le bien, autant vaudrait demander au tamaris le doux fruit de la vigne. « 

Une citation médiévale de   Mocharrafoddin Saadi – Le Boustan


Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passioni les contes de Mocharrafoddin Saadi nous accompagnent, souvent, dans notre exploration du monde médiéval, c’est qu’ils ont traversé le temps pour  continuer de résonner jusqu’à nous, 800 ans après leur auteur. Morale éternelle ou grande modernité ? D’aucuns pourront les trouver quelquefois anecdotiques,   légers même peut-être ?  On ferait, pourtant, une erreur à confondre simplicité  et trivialité.

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Un adage vieux comme le monde

Dans les contes moraux ou spirituels, chez Saadi comme chez d’autres, la sagesse la plus profonde se drape souvent de la plus grande simplicité ; de même qu’on doit savoir différencier compréhension et expérience, la difficulté,  dans la parole du sage, ne réside jamais dans son intellectualisation mais dans son actualisation  et sa mise en pratique.

Quant à la dimension culturelle de l’adage du jour, du  biblique    « Ils deco-monde-medieval-saadi-moyen-age-passionsèment le vent, ils récolteront la tempête »  de l’Ancien testament au  « On ne récolte que ce qu’on a semé »   de Saadi,  sa morale causale est vieille comme le monde. Elle est aussi connue  de la perse du XIIIe que du moyen-âge occidental. Durant ces mêmes siècles, en faisant une incursion du côté de l’Asie,   un maître Chán chinois comme un maître de zen Rinzaï japonais auraient pu, eux aussi, en faire une énigme profonde ou un grand Koan à l’attention de leurs disciples :  comment arrêter la roue du Karma ?   

Ajoutons que, comme souvent dans  le  Verger de Saadi, le conte et l’adage se teintent d’une dimension politique : c’est, en effet, encore un seigneur et un homme de pouvoir tyrannique  qui est la cible de  son histoire. La fin pourtant s’élargit de manière explicite et le message est clair : nous pouvons tous valablement tendre l’oreille aux leçons du poète médiéval.


L’homme tombé dans le puits


« Un seigneur de village dont la cruauté eût fait trembler le lion le plus féroce vint à tomber dans  un puits : digne châtiment de ses méfaits. Il se lamenta comme le plus malheureux des hommes et passa toute la nuit à gémir. Un passant survint et lui jeta une lourde pierre sur la tète en disant:

—  A toi qui n’as été secourable pour personne, espères-tu qu’on viendra maintenant à ton secours ? Tu as semé  partout le crime et l’iniquité, voilà les fruits que tu devais inévitablement recueillir. Qui songerait à guérir     tes blessures, lorsque les cœurs souffrent encore de celles que ta lance leur à faites ? Tu creusais des  fosses sous nos pas, il est juste que tu y tombes à ton tour.

Deux sortes de gens, les uns bienfaisants,  les autres pervers, creusent des puits pour leurs semblables : les premiers afin de désaltérer les lèvres desséchées du voyageur, les seconds pour enfouir leurs victimes. Si tu fais le mal, ne compte pas sur le bien, autant vaudrait demander au tamaris le doux fruit de la vigne. Tu as semé de l’orge en automne, je ne   pense pas que tu récoltes du froment pendant la moisson ; tu as cultivé avec sollicitude la plante du Zakoum (1), ne compte pas qu’elle produira des fruits, pas plus qu’une branche de laurier rose ne peut produire des dattes. Je te le dis encore, on ne récolte que ce qu’on a semé. »

Mocharrafoddin Saadi   – Le Boustan  (Bustan) ou verger
traduction de  Charles Barbier de Meynard   
(1880)

(1)  Zakoum :  famille d’arbres ou d’arbustes des régions tropicales auxquels appartient également dont le dattier du désert ; D’après Charles Barbier de Meynard (op cité) :  « pour les exégètes du Koran et les poètes, c’est une plante infernale qui sert à la nourriture des damnés. » Voir également Description géographique, historique et archéologique de la Palestine   de Victor Guérin


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Fred
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Etre et avoir : une leçon médiévale du sage Saadi sur la vie et les bonnes oeuvres

saadi_mocharrafoddin_sagesse_persane_moyen-age_XIIIe_siecleSujet    : citations médiévales, sagesse persane,  morale médiévale, miroirs des princes, sagesse politique,   bonté, charité, bonnes œuvres, mort.
Période    : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur  :   Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291)
Ouvrage   :  Le Boustan  (Bustan) ou Verger,  traduction de  Charles Barbier de Meynard   (1880)


« Que ta main s’emplisse de bonnes œuvres, tandis qu’elle a la vie et la force ; bientôt tu ne pourras plus la tirer hors du linceul. La lune, les pléiades, le soleil continueront à luire dans le ciel, mais ta tête ne soulèvera pas la dalle du sépulcre. » 

Citations Médiévales – Mocharrafoddin Saadi – Le Boustan ou verger


Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionu cœur de la Perse médiévale, le conteur,  érudit et voyageur Saadi dispense sa sagesse sous forme d’histoires courtes et d’anecdotes, à l’attention des hommes, en général, et de ceux de pouvoir en particulier. De son « Jardin des Roses »,   le Gullistan    à « son Verger »,   le Boustan, ses contes philosophiques sont comme autant de petits trésors qui égrainent  les travers humains et passent saadi-le-boustan-verger-conte-sagesse-persanne-medieval-moyen-ageen revue les situations de vie les plus diverses, pour mieux nous distiller l’importance des valeurs morales.

Compassion, mansuétude, charité, justice, amitié, discernement, sagesse, … contre cupidité, orgueil, ignorance, bêtise, aveuglement, mauvaises influences,…, les ouvrages de Saadi sont aussi de petits guides éducatifs pour l’action en  politique, à l’image de ceux qui émergent alors, du côté du moyen-âge occidental, et que que l’on nommera les « Miroirs des princes » .

Bonté & charité pendant qu’il en est temps

Aujourd’hui, c’est sur le terrain  de la charité et des bonnes œuvres que  le conte moral de Saadi nous entraîne. On y croisera un roi d’Egypte qui, aux portes de la mort, réussira tout de même à souffler, à l’oreille des vivants, une dernière leçon sur le sens de la vie.

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Ci-contre la traduction du  Boustan  par  Charles Barbier de Meynard  rééditée par Hachette en collaboration avec la BnF.

Au moyen-âge, du Proche-Orient à l’Occident, conteurs, poètes comme moralistes nous rappellent souvent que la mort devrait toujours éclairer nos actions,  en éternelle conseillère.  Du côté de la France médiévale, on pourra ainsi trouver quantité de morales assez similaires à celle du jour et qui prônent l’inutilité de s’accrocher aux avoirs de ce monde et la charité contre   l’évanescence de la vie et cette mort qui bat le rappel  :  au fond, semer de bonnes graines avant  son dernier souffle.  Nous ne citerons ici que  deux grands auteurs français, un du XIIe et l’autre du XIVe siècle (on pourra également consulter notre article sur la  mort médiévale).

« Pensons que quant ly homs est au travail de mort,
Ses biens ne ses richesses ne luy valent que mort
Ne luy peuvent oster l’angoisse qui le mort,
De ce dont conscience le reprent et remort »

Jean de Meung (1250-1305)– Le Codicille

«Prince, empereurs, rois, dames et barons,
Religieus, peuples, considérons
Que tuit sommes du monde pèlerin
Et qu’en passant nous y trespasserons;
Faisons donc bien et le mal eschivons :
Il n’est chose qui ne viengne a sa fin.»

Eustache Deschamps (1340 -1404)     –  Ballade médiévale – Tout finit

Sur ce, voici le conte de Saadi, dans sa traduction par   Charles Barbier de Meynard  , en   1880.


Les regrets d’un roi d’Egypte

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« Un grand prince qui régnait sur l’Egypte venait d’être renversé par le choc de la maladie : son noble et beau visage pâlissait comme le soleil au déclin du  jour. Les médecins se désespéraient de ne pas trouver, dans leur art, de remède contre la mort : car toute royauté doit finir et disparaître, excepté celle du Dieu  tout-puissant et éternel. Au moment où sa vie allait s’évanouir dans les ténèbres du trépas, on entendit ses lèvres expirantes murmurer ces paroles :

— L’Egypte n’eut jamais un maître aussi puissant que je l’ai été, mais cette puissance n’était que néant, puisque c’est la qu’elle devait aboutir. J’avais amassé les biens de ce monde, au lieu de les dépenser et voici que je m’en vais comme le plus pauvre des hommes ! 

Les richesses d’ici-bas ne profitent qu’au sage qui sait les dépenser pour lui même et pour les autres. Efforce-toi d’acquérir des biens durables puisque ceux qu’on laisse après soi sont une cause d’inquiétudes et de regrets. Vois ce moribond dont la tête repose sur l’oreiller de l’agonie ; il étend ses bras comme s’il voulait à la fois donner et repousser ; à cette heure suprême où sa langue est paralysée de terreur, il semble te dire par ce geste   :   

—   Étends une main pour faire l’aumône, et repousse de l’autre les passions et l’injustice. Que ta main s’emplisse de bonnes œuvres, tandis qu’elle a la vie et la force ; bientôt tu ne pourras plus la tirer hors du linceul. La lune, les pléiades, le soleil continueront à luire dans le ciel, mais ta tête ne soulèvera pas la dalle du sépulcre. »

SaadiLe Boustan (op cité)


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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La Sagesse de Saadi contre l’avidité et les abus de pouvoir envers les pauvres et les déshérités

saadi_mocharrafoddin_sagesse_persane_moyen-age_XIIIe_siecleSujet : citations médiévales, sagesse persane, poésie morale, conte moral, cupidité, avidité, justice, devoir politique, abus de pouvoir.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
Ouvrages: Gulistan, le jardin des roses,  par Charles Defrémery (1838) et  Gulistan le Parterre de Fleurs du Cheick Moslih-Eddin Sadi De Chiraz par N Semelet, (1834)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous levons les voiles en direction du moyen-orient médiéval pour découvrir une nouvelle histoire d’un des plus célèbres conteurs de la Perse du moyen-âge central : Mocharrafoddin Saadi.  D’entre tous ses écrits, Le Gulistan ou Le Jardin des Roses demeure un véritable miroir des princes, un guide de la morale et de l’action pour les hommes, les puissants ou ceux qui les côtoient, et dans lequel seul le vrai sage saura tirer son épingle du jeu, par ses actes et non par ses mots.

Mansuétude, écoute, discernement, la sagesse dont il est question ici transcende l’application de quelque loi écrite, elle est la qualité suprême et intrinsèque qui peut élever le plus puissant comme le plus miséreux. Et Saadi fustige sans merci : cupidité, stupidité, égoïsme, orgueil, ambition, flatterie, négligence ou abus dans l’exercice du pouvoir, … Sous l’œil du conteur,  il n’est nul homme, fut-il roi ou vizir, qui ne finisse par saadi_sagesse_persane_conte_poesie_morale_medievale_XIIIe_moyen-age_centralrencontrer sa propre destinée : l’impunité n’existe pas et tout finit, tôt ou tard, par se payer. C’est encore le cas dans le conte moral du jour. On y assistera à la ruine et la déroute d’un tyran contre les larmes de sang qu’il avait arrachées, par cupidité, aux plus déshérités et on trouvera, au passage, cette belle image de « la fumée des cœurs » des miséreux spoliés, montée en prière et entendue.   » Ne trouble pas un coeur, parce qu’un soupir bouleversera tout un monde. « 

Une fois de plus, le sage persan plaide pour la raison du plus faible contre la tyrannie  du plus fort, la justice contre l’abus de pouvoir et l’avidité et c’est une justice à la fois transcendantale et sociale qui est ici à l’oeuvre, un peu, peut-être, dans l’esprit de celle que Saint-Louis avait rendue sous son chêne.  Enfin, chez le conteur persan, comme dans notre moyen-âge central occidental, la roue de la fortune et du temps tourne et vient fournir un argument supplémentaire à la morale. Le temps de l’existence passe comme le vent du désert et le pouvoir comme la royauté demeurent éphémères.


Abus de pouvoir et avidité :
le pouvoir d’un cœur blessé

On raconte qu’un Tyran achetait, par la violence, le bois des pauvres et les donnait aux riches, moyennant un prix qu’il fixait arbitrairement. Un sage passa auprès de lui, et dit :

– Es-tu un serpent, toi qui piques tous ceux que tu vois ? Ou un hibou, puisque tu fouilles partout où tu te poses ? Si ta violence te réussit avec nous, elle ne réussira pas avec le maître qui connaît tous les secrets (ie: Dieu). N’exerce pas la violence sur les habitants de la terre, afin que leurs prières contre toi ne parviennent  au-dessus du ciel.

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L’oppresseur fut irrité de cette parole, fronça le sourcil a cause de ce conseil et n’y fit aucune attention; jusqu’à ce qu’une certaine nuit le feu tombât de la cuisine dans son magasin de bois, brûlât toutes ses richesses et lui laissât pour seul siège, au lieu d’un coussin bien rembourré, la cendre chaude.

Par hasard, le même sage passa auprès de lui, et l’entendit qui disait a ses amis :  » Je ne sais d’où ce feu est tombé dans mon palais.  » ll dit :  » Il a été allumé par la fumée du coeur des pauvres (les soupirs). »

Distique : Garde-toi de la fumée des coeurs blessés, car la blessure du coeur se montre, à la fin, au dehors. Tant que tu le peux, ne trouble pas un coeur, parce qu’un soupir bouleversera tout un monde.

Sentence. Il était écrit sur la couronne du roi Qaï-Khosrou* (3eme roi de Perse, de la dynastie des Caïanides ) :

« Pendant combien d’innombrables années et de longs siècles les hommes marcheront sur la terre, au-dessus de notre tête* (notre tombeau) ? De même que la royauté nous est parvenue de main en main, ainsi elle parviendra aux mains des autres ».


Puisse cette belle leçon continuer de résonner à travers les siècles, aux oreilles des intéressés.

Une belle journée à tous.

Fred
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