Sujet : musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, fine amor, trouvère, vieux-français, langue d’oïl, fin’amor, biographie, portrait, manuscrit ancien. Période : XIIIe siècle, moyen-âge central Titre: Quant la sesons est passée Auteur : Jacques de Cysoing (autour de 1250)
Bonjour à tous,
ers le milieu du XIIIe siècle, à quelques lieues de la légendaire Bataille de Bouvines qui avait vu l’Ost de Philippe-Auguste défaire les vassaux et rivaux de la couronne moins d’un demi-siècle auparavant, vivait et chantait un trouvère du nom de Jacques de Cysoing. Connu également sous les noms de Jacquemont (Jakemont) de Chison, Jaque, Jaikes, Jakemès de Kison, ou encore Messire de Chison, et même de Cison, ce poète, qui s’inscrit (presque sans surprise) dans la veine de la lyrique courtoise, compte dans la génération des derniers trouvères.
Eléments de biographie
Jacques de Cysoing serait issu d’un village, non loin de Lille et d’un lignage noble qui lui ont donné son patronyme. Il serait le troisième fils de Jean IV ou de Jean III de Cysoing (les sources généalogiques diffèrent sur cette question). Si l’on en croit ces mêmes sources généalogiques et s’il s’agit bien de lui, en plus de s’exercer à l’art des trouvères et de composer des chansons, Messire de Chison aurait été chevalier, ainsi que seigneur de Templemars et d’Angreau.
Entre les lignes
On peut déduire un certain nombre de choses entre les lignes des poésies et chansons de ce trouvère. Il a été contemporain de la 7e croisade et notamment de la grande bataille qui eut lieu au Caire et à Mansourah. Il y fait une allusion dans un Sirvantois, rédigé à l’attention du comte de Flandres (sans-doute Guy de Dampierre, si l’on se fie aux dates). Nous sommes donc bien autour de 1250 ou un peu après.
Dans une autre poésie, Jacques de Cysoing nous apprend également qu’il a été marié et il se défend même de l’idée (dont on semble l’accabler) que cette union aurait un peu tiédi ses envolées courtoises et ses ardeurs de fine amant.
« Cil qui dient que mes chans est rimés Par mauvaistié et par faintis corage, Et que perdue est ma joliveté* Par ma langor et par mon mariage »
* joliveté : joie, gaieté, coquetterie plaisir de l’amour). petit dictionnaire de l’ancien français Hilaire Van Daele
Au passage, on note bien ici le « grand écart » que semble imposer, au moins d’un point de vue moderne, la fine amor aux poètes du moyen-âge central quand, pouvant être eux-mêmes engagés dans le mariage, ils jouent ouvertement du luth (pour le dire trivialement) sous les fenêtres de dames qui ne sont pas les mêmes que celles qu’ils ont épousaillées. S’il faut se garder de transposer trop directement ce fait aux valeurs de notre temps (et voir d’ici, voler quelques assiettes), on mesure tout de même, à quel point, en dehors de ses aspects sociaux quelquefois doublement transgressifs (l’engagement fréquent de la dame convoitée s’ajoutant à celui, potentiel, du poète) la fine amor se présente aussi véritablement comme un exercice littéraire conventionnel aux formes fixes auquel on s’adonne. D’une certaine façon, la question de la relation complexe et de la frontière entre réalité historique et réalité littéraire se trouvent ici, une nouvelle fois posée.
Œuvre et legs
On attribue à Jacques de Cysoing autour d’une dizaine de chansons. Elles gravitent toute autour du thème de l’amour courtois et du fine amant, mais on y trouve encore un sirvantois dans lequel le poète médiéval dénonce les misères de son temps. Toutes ses compositions nous sont parvenues avec leurs mélodies.
On peut les retrouver dans divers manuscrits anciens dont le Manuscrit français 844 dit chansonnier du roi (voir photo plus haut dans cet article) ou encore dans le Ms 5198 de la Bibliothèque de l’Arsenal; très beau recueil de chansons notées du XIIIe, daté du début du XIVe, on le connait encore sous le nom de Chansonnier de Navarre(photo ci-contre). Il contient quatre chansons du trouvère (Quant la sesons est passée, Nouvele amour qui m’est el cuer entrée, Quant l’aube espine florist et Contre la froidor) et vous pouvez le consulter en ligne sur Gallica.
Quant la sesons est passée
dans le vieux français de Jacques Cysoing
Quant la sesons est passee D’esté, que yvers revient, Pour la meilleur qui soit née Chanson fere mi convient, Qu’a li servir mi retient Amors et loial pensee Si qu’adés m’en resouvient* (sans cesse je pense à elle) Sans voloir que j’en recroie* (de recroire : renoncer, se lasser) De li ou mes cuers se tient* (mon coeur est lié) Me vient ma joie
Joie ne riens ne m’agree* (ne me satisfait) Fors tant qu’amors mi soustient. J’ai ma volonté doublee A faire quanqu’il convient Au cuer qui d’amors mantient Loial amour bien gardee. Mais li miens pas ne se crient* (n’a de craintes) Qu’il ne la serve toz jorz. Cil doit bien merci* (grâce) trouver Qui loiaument sert amors.
Amors et bone esperance Me fet a cele penser Ou je n’ai pas de fiance* (confiance, garantie) Que merci puisse trouver. En son douz viere* (visage) cler Ne truis nule aseürance, S’aim melz* (mieux) tout a endurer Qu’a perdre ma paine. D’amors vient li maus Qui ensi mos maine.
Maine tout a sa voillance Car moult bien mi set mener En tel lieu avoir baance Qui mon cuer fet souspirer Amors m’a fet assener* (m’a mené, m’a destiné) A la plis bele de France Si l’en doi bien mercier, Et di sanz favele* (sans mensonge), Se j’ai amé, j’ai choisi Du mont* (monde) la plus belle.
Bele et blonde et savoree* (exquise, agréable) Cortoise et de biau maintien, De tout bien enluminee*(dotées de toutes les qualités), En li ne faut nule rien (rien ne lui manque, ne lui fait défaut) Amors m’a fet mult de bien, Quant en li mist ma pensee. Bien me puet tenir pour sien A fere sa volonté. J’ai a ma dame doné Cuer et cors et quanque j’é* (tout ce que j’ai)…
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
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Sujet : chanson médiévale, Noël, chanson à boire. vieux-français, Anglo-normand Période : moyen-âge central, XIIIe siècle Titre : Deu doint à tuz ces joie d’amur Auteur : anonyme Ouvrage : Recueil de chants historiques français, première série, le XIIe jusqu’au XVIIe, Leroux de Lincy, Librairie de Charles Gosselin (1841)
Bonjour à tous,
ntre deux congés et pour célébrer Noël à la façon médiévale, nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir une chanson anglo-normande du moyen-âge central et plus précisément du XIIIe siècle.
Le manuscrit MS 16 E VIII
de la Librairie royale anglaise
Dans son Recueil de chants historiques français, Antoine Leroux de Lincy indique qu’elle provient d’un manuscrit anglais, sans le citer dans le détail. En élargissant les recherches, on retrouve ce même chant de Noël publié, quelques années plus tard, par Paul Meyer (Recueil d’anciens textes bas-latins provençaux et français, 1er partie, 1874) ; ce dernier, cette fois-ci, nous donne comme source le Royal Ms 16 E. VIII de la Librairie Royale britannique.
Tristement, l’ouvrage en question se serait volatilisé de la salle de lecture du British Museum, un peu avant la fin du XIXe siècle, en juin 1879 ; un malotru l’aurait, en effet, subtilisé en tirant partie du fait qu’à cette période, les dispositifs de sécurité autour les ouvrages anciens n’étaient pas aussi élaborés que de nos jours. Le manuscrit contenait 147 folios, avec entre autres pièces de choix, le Bestiaire illustré d’un clerc nommé Guillaume de Normandie, un Missus Gabriel en vers latins et anglo-normands sur l’annonciation de la vierge, une geste sur l’histoire de Charlemagne à Jerusalem et Constantinople, un Almanach lunaire en prose française, et encore deux chansons à boire, dont celle que nous publions ici et qui est plus particulièrement centrée sur le thème de la fête de Noël. (voir inventaire précis du contenu de ce manuscrit au lien suivant)
Une des plus anciennes
chansons à boire normandes
i son auteur est demeuré anonyme, cette pièce qui se classe dans les chants de Noël, peut être également située dans la lignée des chansons bachiques, autrement dit des pièces festives dédiées aux joies de la fête et de la boisson. A ce titre, elle a comme grand intérêt d’être une des plus anciennes qui nous soit parvenue du berceau anglo-normand.
Quelques siècles plus tard, autour du XVIIe, on verra émerger l’idée d’un genre anglo-normand spécifique à ce type de chanson à boire: le Vaux-de-vire, avec notamment des auteurs comme Olivier Basselin (XVe siècle) et Jean le Houx (XVIe et XVIIe). Force est pourtant de constater avec Leroux de Lincy et d’autres auteurs et médiévistes du XIXe siècle qui ont édité cette chanson médiévale du XIIIe siècle que la Normandie n’a pas attendu ces deux derniers poètes (sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir bientôt) pour célébrer dignement les plaisirs de la fête et de la table.
« Deu doint à tus icels joie d’amurs »
Une chanson médiévale à boire du XIIIe
Seignors, ore entendez à nus : De loinz Sumes venuz à wous Pur quère* (réclamer, prier, invoquer) Noël, Car l’em nus dit que en cest hostel Soleit* (avoir l’habitude, coûtume)tenir sa feste anuel A hicest jur.
Deu doint à tus icels joie d’amurs Qui à danz Noël ferunt honors !
Seignors, jo vus di por veir Ke danz Noël ne velt aveir Si joie non, E repleni sa maison De payn, de char* (viande) et de peison Por faire honor.
Deu doint à tuz ces joie d’amur, etc.
Seignors, il est crié en l’ost Qe cil qui despent bien e tost E largement, E fet les granz honors sovent, Deu li duble quanque il despent Por faire honor.
Deu doint, etc.
Seignors, escriez les malveis* (les mauvais, les méchants), Car vus me l’troverez jameis De bone part. Botun, batun, ferun gruinard, (1) Car tos dis a le quer cuuard Por feire honor.
Deu doint, etc.
Noël beyt bien le vin engleis, E li Gascoin et li Franceys E l’Angevin ; Noël fait beivere son veisin Si qu’il se dort le chief enclin , Sovent le jor.
Deu doint, etc. Seignors, jo vus di par Noël E par li sires de cest hostel, Car bevez ben ; E jo primes* (en premier) beverai le men, E pois après chescon le soen Par mon conseli ; Si jo vus dis trestoz : Wesseyl,* (Wes Heil, « portez vous bien ») Dehaiz* (malheur à celui) eit qui ne dira Drincheyl* (« Drinc Heil » Buvez et profitez bien).
(1) S’il faut en croire Charles Nisard (Des chansons populaires chez les anciens et chez les Français, 1867, Volume 1), ce « Botun, batun, ferun gruinard » pourrait être un « appel à bâton contre les braillards ». De son côté, et même s’il s’adresse à un période généralement plus tardive, le Dictionnaire Coltgrave nous rappelle que « Gruiner » en vieux français, évoque la même racine que l’anglais to Gruntle or to grunt : grogner, gronder. Autrement dit plutôt que braillards et pour le moderniser, il s’agirait plutôt ici des grincheux ou des grognons à qui il faudrait donner du bâton ou de la trique.
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric F
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Sujet : trouvères, poète anglo-normand, chanson, musique médiévale, chant de Croisades, 3e croisade, vieux français Période : moyen-âge central, XIIe siècle Auteur : Anonyme Titre : « Parti de mal e a bien aturné» Interprète : Early Music Consort of London Album :Music of the Crusades(1971)
Bonjour à tous,
n partance pour le moyen-âge central et plus précisément le XIIe siècle, nous vous parlons, aujourd’hui, d’une chanson médiévale assez rare et en tout cas peu connue du grand public. Demeurée anonyme, elle a été rédigée en vieux-français mais avec quelques tours linguistiques qui démontrent clairement que son compositeur était Anglo-normand.
Sources historiques & manuscrit ancien
Une chanson en exemplaire unique.
Du point de vue thématique, c’est un chant de croisade. Il ne nous en est parvenu qu’un seul exemplaire, recopié, avec sa partition, sur le dernier feuillet d’un manuscrit du XIIIe siècle : Chronique des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure.
Connu sous le nom de MS Harley 1717, ce manuscrit ancien est conservé au British Museum et la British Library a eu l’excellente idée de mettre quelques uns de ses feuillets en ligne dont celui qui nous intéresse aujourd’hui ( photo ci-contre.voir également le site de la British Library ici )
Origine, période et autres hypothèses
Dans son ouvrage les chansons de croisade par Joseph Bédier avec leurs mélodies par Pierre Aubry (1909), le romaniste et spécialiste de littérature médiévale Joseph Bédier nous apprend que cette chanson ancienne porte sans doute sur la 3e croisade. Il formera encore, non sans quelque précaution, l’hypothèse que les seigneurs auquel le trouvère fait référence, à la fin de cette chanson, et dont il espère que Dieu leur accordera ses grâces, pourraient être Richard Coeur de Lion, ses frères et son père Henri II d’Angleterre. Il s’agirait alors d’une allusion aux querelles incessantes de ces derniers.
Concernant l’auteur de cette poésie, en 1834, dans son Essai sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands (T2), l’Abbé de la Rue émettait, de son côté, l’hypothèse qu’il pouvait s’agir de Benoit de Saint-Maure, l’auteur même de la Chronique des Ducs de Normandie ; cette hypothèse ne semble pas avoir connu un grand succès à date.
« Parti de mal e a bien aturné », par Le Early Music Consort de Londres
Au début des 70’s, le Early Music Consort
of London et les musiques de croisade
C’est donc à l’Ensemble anglais Early Music Consort of London que nous devons ce chant de Croisades servi par l’interprétation vocale du célèbre contre-ténor James Bowman.
Nous avions déjà touché un mot ici de cette excellente formation et de son fondateur David Munrow, ainsi que de cet album de 1971, riche de 19 pièces sur ce même thème, aussi nous vous invitons à vous y reporter (voir article ici).
Pour acquérir cet album ou pour plus d’informations le concernant, vous pouvez cliquer sur la pochette ci-contre.
« Parti de mal e a bien aturné », la chanson
et sa traduction en français moderne
Concernant notre traduction du vieux français teinté d’Anglo-Normand du poète médiéval vers le Français moderne, elle procède à la fois de recoupements (voir notes en bas de page) mais aussi de recherches et de choix personnels. Pour ce qui est des tournures, nous les avons, autant que faire se peut, tenues proches de la langue originelle pour leur conserver une note d’archaïsme. Les comptages de pieds n’étant pas toujours respectés il ne s’agit pas d’une adaptation.
Parti de mal e a bien aturné Voil ma chançun a la gent fere oïr, K’a sun besuing nus ad Deus apelé Si ne li deit nul prosdome faillir, Kar en la cruiz deignat pur nus murir. Mult li doit bien estre gueredoné Kar par sa mort sumes tuz rachaté.
Séparé du mal et tourné vers le bien
Veux ma chanson à tous faire oïr
Puisqu’à son aide, Dieu nous a appelé
Certainement, Nul prud’homme ne lui doit faillir,
Puisqu’en la croix il a daigné pour nous mourir
Fort doit-il en être récompensé
Car par sa mort, nous sommes tous rachetés.
II
Cunte, ne duc, ne li roi coruné Ne se pöent de la mort destolir, Kar quant il unt grant tresor amassé Plus lur covient a grant dolur guerpir. Mielz lur venist en bon jus departir, Kar quant il sunt en la terre buté Ne lur valt puis ne chastel ne cité.
Comtes, ni ducs, ni les rois couronnés Ne se peuvent à la mort soustraire Car quand ils ont grand trésor amassé Mieux leur convient à grand douleur s’en défaire Mieux leur vaudrait s’en séparer justement (1) Car quand ils sont en la terre boutés, A plus rien ne leur sert, ni château, ni cité.
III
Allas, chettif! Tant nus sumes pené Pur les deliz de nos cors acumplir, Ki mult sunt tost failli e trespassé Kar adés voi le plus joefne enviellir! Pur ço fet bon paraïs deservir Kar la sunt tuit li gueredon dublé. Mult en fet mal estre desherité!
Hélas, Malheureux !, nous nous sommes donnés tant de peine Pour satisfaire les plaisirs de nos corps, Qui faillissent si vite et qui si tôt trépassent (2) Que déjà, je vois le plus jeune vieillir ! Pour cela, il est bon de mériter le paradis Car les mérites (bonnes actions, services) y sont doublement rétribués. Et c’est un grand malheur d’en être déshérité.
IV
Mult ad le quoer de bien enluminé Ki la cruiz prent pur aler Deu servir, K’al jugement ki tant iert reduté U Deus vendrat les bons des mals partir Dunt tut le mund ‹deit› trembler e fremir – Mult iert huni, kei serat rebuté K’il ne verad Deu en sa maësté.
Il a vraiment le cœur illuminé par le bien Celui qui la croix prend pour aller Dieu servir, Car au jour du jugement qui tant sera redouté Où Dieu viendra les bons, des méchants séparer Et dont le monde entier doit trembler et frémir, Il connaîtra grand honte, qui sera repoussé, Car il ne verra Dieu dans sa majesté.
V
Si m’aït Deus, trop avons demuré D’aler a Deu pur sa terre seisir Dunt li Turc l’unt eisseillié e geté Pur noz pechiez ke trop devons haïr. La doit chascun aveir tut sun desir, Kar ki pur Lui lerad sa richeté Pur voir avrad paraïs conquesté.
Dieu vienne à mon secours, nous avons trop tardé D’aller jusqu’à Dieu pour sa terre saisir Dont les Turcs l’ont exilé et chassé A cause de nos pêchés qu’il nous faut tant haïr. En cela, doit chacun mettre tout son désir Car celui qui pour lui (Dieu) laissera ses richesses Aura, pure vérité, conquis le paradis.
VI Mult iert celui en cest siecle honuré ki Deus donrat ke il puisse revenir. Ki bien avrad en sun païs amé Par tut l’en deit menbrer e suvenir. E Deus me doinst de la meillur joïr, Que jo la truisse en vie e en santé Quant Deus avrad sun afaire achevé !
E il otroit a sa merci venir Mes bons seignurs, que jo tant ai amé k’a bien petit n’en oi Deu oblié!
Il sera grandement, en ce monde, honoré Celui à qui Dieu donnera de revenir. Qui aura bien servi et son pays aimé Partout, on devra le garder en mémoire et souvenir Et Dieu me donne de la meilleure (des dames) jouir (disposer), Que je la trouve aussi en vie et en santé, Quand Dieu aura ses affaires achevées.
Et qu’il octroit de venir en sa merci (en ses grâces) A mes bons seigneurs que j’ai tant aimé Que pour un peu, j’en ai Dieu oublié.
(1) Sur ce vers J Bédier hésite et le laisse ainsi : « Mieux leur vaudrait… » Mais dans une traduction anglaise de Anna Radaelli, 2014 (voir lien sur le site de l’Université de Warwick), on trouve : « It would be better for them to divide it up by good agreement » : Il serait meilleur pour eux de le diviser de manière accorde. soit de partager leur richesse équitablement avant que de partir en croisade.
(2) Ici nous suivons l’idée de Bédier. Ce sont les corps qui trépassent. A noter toutefois que la traduction anglaise (op. cit.) opte pour la présence d’un autre sujet sous-entendu dans ce « mult » et qui se rapporterait à certains disparus, en particulier: « many [of us] have prematurely faded and passed away, » : Nombre d’entre-nous ont failli prématurément et trépassé. De fait, on trouvera, chez la même traductrice, l’hypothèse que le poète pourrait faire ici allusion aux deux fils d’Henri II d’Angleterre décédés prématurément, et le vers suivant pourrait alors s’adresser au plus jeune des fils de ce dernier encore vivant.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.
Sujet : trouvère, langue d’oïl, vieux français, poésie, chanson médiévale, lyrique courtoise Période : Moyen Âge central, XIIe siècle Auteur : Chrétien de Troyes (1135-1185) Titre : « Amors, tençon et bataille» Interprète : Ensemble Tre Fontane Album : Musiques à la Cour d’Aliénor d’Aquitaine (2007)
Bonjour à tous,
ous repartons aujourd’hui au XIIe siècle vers les premières trouvères de la France médiévale et même vers l’un des plus célèbres d’entre eux bien qu’il doive sa renommée à d’autres talents qu’ à ses chansons lyriques. Eclipsé par le caractère « monumental » de ses romans arthuriens, on en oublierait presque, en effet, que Chrétien de Troyes compte aussi parmi des premiers à avoir transposé les codes de la lyrique courtoise d’Oc dans cette langue d’Oïl qui allait donner naissance, à travers le temps, au français moderne (voir conférence de Richard Trachsler pour mieux cerner cette notion de célébrité).
Il faut dire aussi que l’auteur du célèbre Conte de Graal, du Chevalier au Lion ou encore du Lancelot, chevalier de la charrette pour ne citer que ceux-là, ne nous a pas laissé quantité de chansons et il demeure encore plus vrai que les quelques unes qu’on pensait devoir lui attribuer ont été longtemps sujettes à caution. Si on l’avait, en effet, crédité d’une demi dizaine de pièces, du côté des médiévistes et experts de ces questions, il semble qu’on soit enclin à ne désormais à n’en retenir que deux pour certaines.
On doit cette clarification aux analyses de la philologue et romaniste Marie-Claire Zai dans son ouvrage Les chansons courtoises de Chrétien de Troyes, daté de 1974. Jusqu’à nouvel ordre et selon son expertise, il nous reste donc deux chansons lyriques de Chrétien de Troyes à nous mettre sous la dent: D’Amors, qui m’a tolu a moi, pièce sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir plus tard dans le temps, et celle du jour Amors, tençon et bataille.
Amors, tençon et bataille dans les manuscrits anciens
On ne retrouve pas cette chanson de Chrétien dans quantité de manuscrits mais seulement dans deux d’entre eux.
L’un est conservé à la BnF. Il s’agit du MS Français 20050 (photo ci-dessous). Connu encore sous le nom de Chansonnier français de Saint-Germain des Prés, ce manuscrit, écrit à plusieurs mains, comprend 173 feuillets et on peut y trouver des chansons, romances et pastourelles du Moyen Âge central. Il est daté du XIIIe siècle.
Amors, tençon et bataille, de Chrétien de Troyes, MS Français 20050; Bnf, departement des Manuscrits.
Le second ouvrage est conservé en Suisse à la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne (Burgerbibliothek). Nomenclaturé Manuscrit de Berne 389 (Cod 389) ou encore Chansonnier Français C ou trouvère C. Il est également daté du XIIIe siècle mais est largement plus étoffé que le précédent puisqu’il contient 249 feuillets. On y trouve des chansons de trouvères (anonymes ou attribuées) et il présente. en tout, la bagatelle de 524 pièces médiévales dont un grand nombre n’existe que dans cette source, c’est dire s’il est précieux. Vous pourrez trouver plus d’articles à son sujet ici.
La chanson médiévale de Chrétien de Troyes « Amors, tençon et bataille » dans le Manuscrit de Berne 389 ou chansonnier Français C
Amors,tençon et bataille, Chrétien de Troyes par l’Ensemble Tre fortuna
L’Ensemble Tre Fontane A l’exploration de l’Art de « trobar »
Fondé en 1985 par trois musiciens français originaires d’Aquitaine, l’Ensemble médiéval Tre Fontane s’est donné pour objectif, dès sa création, d’explorer le répertoire des troubadours et trouveurs du Moyen Âge central. Chants sacrés, chansons profanes, depuis plus de 30 ans, la formation a continué sur sa lancée en proposant concerts, spectacles, animations mais aussi stages et ateliers.
Au titre de sa longue carrière, Tre Fontane a produit près d’une douzaine d’albums sous différents labels : contes du Moyen Âge, art des jongleurs, chants de troubadours, … Pour l’instant, on peut retrouver facilement en ligne quatre d’entre eux parmi les plus récents. L’un est dédié au troubadour Jaufre Rudel (2011), un autre propose la découverte des chants de l’Andalousie et de l’Occitanie médiévales en collaboration avec le célèbre musicien espagnol Eduardo Paniaga et son ensemble (1998), un troisième celle du Codex cistercien de las Huelgas, monastère célèbre du Moyen Âge, sur la route de Compostelle (1997) et enfin un quatrième dont est tiré la pièce du jour.
Musiques à la Cour d’Aliénor D’Aquitaine
En 2007, l’Ensemble nous gratifiait donc d’un album très inspiré, ayant pour titre Musiques à la Cour D’Aliénor D’Aquitaine. On pouvait y retrouver 12 pièces représentatives de ce bouillonnement et de ce carrefour culturel qui tint place à la cour de cette grande dame du Moyen Âge. Et ce n’est sans doute pas par hasard que celle qui fut Reine de France et d’Angleterre. mais aussilapetite fille de Guillaume IX d’Aquitaine, le premier des troubadours, favorisa les rencontres entre les cultures de la France du Sud en Oc, du Nord en Oïl mais encore avec celle de l’Angleterre médiévale.
Cette dynamique se prolongera jusqu’à la cour de Marie de Champagne, fille d’Aliénor, dont Chrétien de Troyes fut contemporain et même encore deux générations plus tard, à travers le petit fils de cette dernière, Thibaut de Champagne.
Ainsi, dans cet album, c’est un peu de ces trois influences culturelles que l’on retrouve : de Guillaume le troubadour à son arrière petit-fils Richard Coeur de Lyon et sa célèbre complainte, en passante par Thibaut de champagne, l’incontournable Bernard de Ventadorn et encore d’autres noms célèbres, aux côtés de pièces non signées de ces XIIe et XIIIe siècles.
I. Amors tençon et bataille Vers son champion a prise, Qui por li tant se travaille Q’a desrainier sa franchise A tote s’entente mise. S’est droiz q’a merci li vaille, Mais ele tant ne lo prise Que de s’aïe li chaille.
II. Qui qe por Amor m’asaille, Senz loier et sanz faintise Prez sui q’a l’estor m’en aille, Qe bien ai la peine aprise. Mais je criem q’en mon servise Guerre et [aïne] li faille: Ne quier estre en nule guise Si frans q’en moi n’ait sa taille.
III. Fols cuers legiers ne volages Ne puet d’amors rien aprendre. Tels n’est pas li miens corages, Qui sert senz merci atendre. Ainz que m’i cudasse prendre, Fu vers li durs et salvages; Or me plaist, senz raison rendre, K’en son prou soit mes damages.
IV. Nuns, s’il n’est cortois et sages, Ne puet d’Amors riens aprendre; Mais tels en est li usages, Dont nus ne se seit deffendre, Q’ele vuet l’entree vandre. Et quels en est li passages? Raison li covient despandre Et mettre mesure en gages.
V. Molt m’a chier Amors vendue S’anor et sa seignorie, K’a l’entreie ai despendue Mesure et raison guerpie. Lor consalz ne lor aïe Ne me soit jamais rendue! Je lor fail de compaignie: N’i aient nule atendue.
VI. D’Amors ne sai nule issue, Ne ja nus ne la me die! Muër puet en ceste mue Ma plume tote ma vie, Mes cuers n’i muerat mie; S’ai g’en celi m’atendue Qe je dout qi ne m’ocie, Ne por ceu cuers ne remue.
VII. Se merciz ne m’en aïe Et pitiez, qi est perdue, Tart iert la guerre fenie Que j’ai lonc tens maintenue!
En vous souhaitant une belle journée.
Fred Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes